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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


DEUXIÈME  SERIE. 


iome  ir. 


IMPRIMERIE  DE  H.  FOURN1ER  , 

RDE    DE     SKrNE,     T\. 


REVUE 


DES 


DEUX  MONDES. 


TOME  DEUXIEME. 


Btcotibe  €î»Ut0tt. 


PARIS, 


AU  BUREAU  DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

RUE  DES  BEAUX -ARTS,  6. 

LONDRES, 

CHEZ   BAILLIERE,   2IÇ;,  REGENT  STREET. 

4835. 


â.  JL 


ANDRE   DEL  SARTO. 


PERSONNAGES. 


ANDRE  DEL  SARTO,  Peintre. 

CORDIANI,   \ 

DAMIEN,        [     „  .  ,        ,^1À      „A  A  . 

,^„ >     Peintres  et  Elèves  d  André. 

LIONEL,         j 

CESARIO,      ) 

GRÉMIO,  Concierge. 

MATHURIN, 
JEAN, 

Peintres,  Valets,  etc. 

Un  Médecin. 

LUCRETIA  DEL  FEDE,  Femme  d'André. 

SPINETTE,  Suivante. 


Domestiques. 


(  Florence.) 


ACTE  PREMIER 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

La  maison  d'André.  —  Une  cour,  un  jardin  au  fond. 


GREMIO,  sortant  de  la  maison  du  concierge. 

Il  me  semble,  en  vérité,  que  j'entends  marcher  dans  la  cour  :  à  quatre 
heures  du  matin,  c'est  singulier!  Hum!  hum!  que  veut  dire  cela? 

(  Il  avance;  un  homme  enveloppé  d'un  manteau  descend  d'une  fenêtre  du  rez-de-chaussée.) 

GRÉMIO. 

De  la  fenêtre  de  madame  Lucrèce  ?  Arrête ,  qui  que  tu  sois. 

l'homme. 
Laisse-moi  passer,  ou  je  te  tue. 

(  Il  le  frappe,  et  s'enfuit  dans  le  jardin,  j 
GRÉMIO,  seul. 

Au  meurtre  !  au  voleur  !  Jean ,  au  secours  ! 

DAMIEN  ,  sortant  en  robe  de  chambre . 

Qu'est-ce?  qu'as-tu  à  crier,  Grémio? 

GRÉMIO. 

Il  y  a  un  voleur  dans  le  jardin. 

DAMIEN. 

Vieux  fou  !  tu  te  seras  grisé. 


8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

GRÉMIO. 

De  la  fenêtre  de  madame  Lucrèce,  de  sa  propre  fenêtre,  je  l'ai  vu  des- 
cendre. Ah  !  je  suis  blessé  !  il  m'a  frappé  au  bras  de  son  stylet. 

DAMIEN. 

Tu  veux  rire  !  ton  manteau  est  à  peine  déchiré.  Quel  conte  viens-tu  faire , 
Grémio  ?  Qui  diable  veux-tu  avoir  vu  descendre  de  la  fenêtre  de  Lucrèce , 
à  cette  heure-ci?  Sais-tu,  sot  que  tu  es,  qu'il  ne  ferait  pas  bon  l'aller  re- 
dire à  son  mari  ? 

GRÉMIO. 

Je  l'ai  vu,  comme  je  vous  vois. 

DAMIEN. 

Tu  as  bu ,  Grémio;  tu  vois  double. 

GRÉMIO. 

Double!  je  n'en  ai  vu  qu'un. 

DAMIEN. 

Pourquoi  réveilles-tu  une  maison  entière  avant  le  lever  du  soleil  ?  et 
une  maison  comme  celle-ci,  pleine  de  jeunes  gens,  de  valets!  T'a-l-on 
payé  pour  imaginer  ce  mauvais  roman  sur  le  compte  de  la  femme  de  mon 
meilleur  ami?  Tu  cries  au  voleur,  et  lu  prétends  qu'on  a  sauté  par  sa  fe 
nôtre?  Es-tu  fou,  ou  es-tu  payé?  dis,  réponds;  que  je  t'entende. 

GRÉMIO. 

Mon  Dieu!  mon  Seigneur  Jésus!  je  l'ai  vu;  en  vérité  de  Dieu,  je  l'ai 
vu.  Que  vous  ai-je  fait?  Je  l'ai  vu. 

DAMIEN. 

Ecoute,  Grémio.  Prends  cette  bourse,  elle  peut  être  moins  lourde  que 
celle  qu'on  t'a  donnée  pour  inventer  celle  histoire-là.  Va-t-en  la  boire  à 
ma  santé.  Tu  sais  que  je  suis  l'ami  de  ton  maître,  n'est-ce  pas?  Je  ne  suis 
pas  un  voleur,  moi;  je  ne  suis  pas  de  moitié  dans  le  vol  qu'on  lui  ferait  ? 
Tu  me  connais  depuis  dix  ans,  comme  je  connais  André.  Eh  bien!  Gré- 
mio, pas  un  mot  là-dessus.  Bois  à  ma  santé;  pas  un  mot,  entends-tu?  ou 
je  te  fais  chasser  de  la  maison.  Va,  Grémio;  rentre  chez  toi,  mon  vieux 
camarade.  Que  tout  cela  soit  oublié. 

GRÉMIO. 

Je  l'ai  vu  ,  mon  Dieu;  sur  ma  tête,  sur  celle  de  mon  père,  je  l'ai  vu  , 

VU,  bien  VU-    (Il  renne.) 

DAMIEN,  seul,  s'avance  vers  le  jardin  el  appelle. 

Cordiani  !  Cordiani  ! 

(Cordiani  parait.) 


ANDRÉ    DEL    SAUTO.  !) 

DAMIEN. 

Insensé  !  en  es-tu  venu  là  ?  André ,  Ion  ami ,  le  mien ,  le  bon ,  le  pauvre 
André  ! 

CORDIAM. 

Elle  m'aime,  ô  Damien,  elle  m'aime!  Que  vas-tu  me  dire?  je  suis  heu- 
reux. Regarde-moi;  elle  m'aime!  Je  cours  dans  ce  jardin  depuis  hier;  je 
me  suis  jeté  dans  les  herbes  humides;  j'ai  frappé  les  statues  et  les  arbres, 
et  j'ai  couvert  de  baisers  terribles  les  gazons  qu'elle  avait  foulés. 

DAMIEN. 

Et  cet  homme  qui  te  surprend!  A  quoi  penses-tu?  Et  André,  André! 
Cordiani  ! 

CORD1ANI. 

Que  sais-je?  Je  puis  être  coupable,  lu  peux  avoir  raison,  nous  en  par- 
lerons demain ,  un  jour,  plus  tard;  laisse-moi  être  heureux.  Je  me  trompe 
peut-être ,  elle  ne  m'aime  peut-être  pas;  un  caprice,  oui,  un  caprice  seu- 
lement, et  rien  de  plus,  mais  laisse-moi  être  heureux. 

DAMIEN. 

Rien  de  plus?  et  tu  brises  comme  une  paille  un  lien  de  vingt-cinq  an- 
nées! et  lu  sors  de  cette  chambre!  Tu  peux  être  coupable?  et  les  rideaux 
gui  se  sont  fermés  sur  loi  sont  encore  agités  autour  d'elle!  et  l'homme  qui 
le  voit  sortir  crie  au  meurtre  ! 

CORDIANI. 

Ah  !  mon  ami,  que  cette  femme-là  est  belle! 

DAMIEN. 

Insensé!  insensé! 

CORDIANI- 

Si  tu  savais  quelle  région  j'habite  !  comme  le  son  de  sa  voix  seulement 
fait  bouillonner  en  moi  une  vie  nouvelle  !  comme  les  larmes  lui  viennent 
aux  yeux  au-devant  de  tout  ce  qui  est  beau ,  tendre  et  pur  comme  elle  !  O 
mon  Dieu!  c'est  un  autel  sublime  que  le  bonheur.  Puisse  la  joie  de  mou 
ame  monter  à  toi  comme  un  doux  encens  !  Damien ,  les  poètes  se  sonl 
trompés  :  est-ce  l'esprit  du  mal  qui  est  l'ange  déchu?  C'est  celui  de  l'A- 
mour, qui ,  après  le  grand  œuvre ,  ne  voulut  pas  quilter  la  terre ,  et  tandis 
que  ses  frères  remontaient  au  ciel,  laissa  tomber  ses  ailes  d'or  en  poudre, 
aux  pieds  de  la  beauté  qu'il  avait  créée. 

DAMIEN. 

Je  te  parlerai  dans  un  autre  moment.  Le  soleil  se  lève;  dans  une  heure, 
quelqu'un  viendra  s'asseoir  aussi  sur  ce  banc,  il  posera  comme  loi  ses 


10  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mains  sur  son  visage,  et  ce  ne  sont  pas  des  larmes  de  joie  qu'il  cachera! 
A  quoi  penses-tu? 

CORDIANI. 

Je  pense  au  coin  obscur  d'une  certaine  taverne,  où  je  me  suis  assis  tant 
de  fois ,  regrettant  ma  journée.  Je  pense  à  Florence  qui  s'éveille,  aux  pro- 
menades, aux  passans  qui  se  croisent;  au  monde,  où  j'ai  erré  vingt  ans 
comme  un  spectre  sans  sépulture;  à  ces  rues  désertes,  où  je  me  plongeais 
au  sein  des  nuits ,  poussé  par  quelque  dessein  sinistre;  je  pense  à  mes  tra- 
vaux ,  à  mes  jours  de  découragement  ;  j'ouvre  les  bras ,  et  je  vois  passer  les 
fantômes  des  femmes  que  j'ai  possédées;  mes  plaisirs,  mes  peines,  mes 
espérances!  Ah!  mon  ami,  comme  tout  est  foudroyé,  comme  tout  ce  qui 
fermentait  en  moi  s'est  réuni  en  une  seule  pensée  :  l'aimer  !  C'est  ainsi  que 
mille  insectes  épars  dans  la  poussière  viennent  se  réunir  dans  un  rayon  du 
soleil. 

DAMIEN. 

Que  veux-tu  que  je  te  dise?  et  de  quoi  servent  les  paroles  quand  elles 
viennent  après  l'action?  Un  amour  comme  le  tien  n'a  pas  d'ami. 

CORDIANI. 

Qu'ai-je  eu  dans  le  cœur  jusqu'à  présent?  Dieu  merci,  je  n'ai  jamais 
cherché  la  science,  je  n'ai  voulu  d'aucun  état;  je  n'ai  jamais  donné  un 
centre  aux  cercles  gigantesques  de  la  pensée,  je  n'y  ai  laissé  entrer  que 
l'amour  des  arts,  qui  est  l'encens  de  l'autel,  mais  qui  n'en  est  pas  le  dieu. 
J'ai  vécu  de  mon  pinceau ,  de  mon  travail  ;  mais  mon  travail  n'a  nourri 
que  mon  corps;  mon  ame  a  gardé  sa  faim  céleste.  J'ai  posé  sur  le  seuil  de 
mon  cœur  le  fouet  dont  Jésus-Christ  flagella  les  vendeurs  du  temple.  Dieu 
merci,  je  n'ai  jamais  aimé,  mon  cœur  n'était  à  rien  jusqu'à  ce  qu'il  fût  à 
elle. 

DAMIEN. 

Comment  exprimer  tout  ce  qui  se  passe  dans  mon  ame?  Je  te  vois  heu- 
reux. Ne  m'es-lu  pas  aussi  cher  que  lui? 

CORDIANI. 

Et  maintenant  qu'elle  est  à  moi ,  maintenant  qu'assis  à  ma  table  je  laisse 
couler  comme  de  douces  larmes  les  vers  insensés  qui  lui  parlent  de  mon 
amour,  et  que  je  crois  sentir  derrière  moi  son  fantôme  charmant  s'incliner 
sur  mon  épaule  pour  les  lire;  maintenant  que  j'ai  un  nom  sur  les  lèvres  ! 
ô  mon  ami  !  quel  est  l'homme  ici  bas,  qui  n'a  pas  vu  apparaître,  cent  fois, 
mille  fois,  dans  ses  rêves,  un  être  adoré,  fait  pour  lui,  devant  vivre  pour 
lui?  Eh  bien!  quand  ,  un  seul  jour  au  monde,  on  devrait  rencontrer  cet 
être,  le  serrer  dans  ses  bras,  et  mourir! 


ANDRÉ    DEL    SARTO.  Il 

DAMIEN. 

Tout  ce  que  je  puis  te  répondre,  Cordiani,  c'est  que  ton  bonheur  m'é- 
pouvante. Qu'André  l'ignore,  voilà  l'important. 

'    CORDIANI. 

Que  veut  dire  cela  ?  Crois-tu  que  je  l'aie  séduite?  qu'elle  ait  réfléchi,  et 
que  j'aie  réfléchi  ?  Depuis  un  an  je  la  vois  tous  les  jours,  je  lui  parle,  et  elle 
me  répond;  je  fais  un  geste,  et  elle  me  comprend.  Elle  se  met  au  clave- 
cin, elle  chante  ;  et  moi ,  les  lèvres  entr'ouvertes ,  je  regarde  une  longue 
larme  tomber  en  silence  sur  ses  bras  nus.  Et  de  quel  droit  ne  serait-elle 
pas  à  moi? 

DAMIEN. 

De  quel  droit  ? 

CORDIANI. 

Silence  !  j'aime  et  je  suis  aimé.  Je  ne  veux  rien  analyser,  rien  savoir  ;  il 
n'y  a  d'heureux  que  les  enfans  qui  cueillent  un  fruit  et  le  portent  à  leurs 
lèvres  sans  penser  à  autre  chose,  sinon  qu'ils  l'aiment,  et  qu'il  est  à  portée 
de  leurs  mains. 

DAMIEN. 

Ah  !  si  tu  étais  là ,  à  cette  place  où  je  suis,  et  si  tu  te  jugeais  toi-même  ! 
Que  dira  demain  l'homme  à  l'enfant? 

CORDIANI. 

Non  !  non  !  Est-ce  d'une  orgie  que  je  sors,  pour  que  l'air  du  matin  me 
frappe  au  visage  ?  L'ivresse  de  l'amour  est-elle  une  débauche,  pour  s'éva- 
nouir avec  la  nuit?  Toi ,  que  voilà,  Damien,  depuis  combien  de  temps 
m'as-tu  vu  l'aimer?  Qu'as-tu  à  dire  à  présent,  toi  qui  es  resté  muet;  toi 
qui  as  vu  pendant  une  année  chaque  battement  de  mon  cœur,  chaque  mi- 
nute de  ma  vie,  se  détacher  de  moi  pour  s'unir  à  elle  ?  Et  je  suis  coupable 
aujourd'hui?  Alors  pourquoi  suis-je  heureux  ?  Et  que  me  diras-tu  d'ail- 
leurs que  je  ne  me  sois  dit  cent  fois  à  moi-même?  Suis-je  un  libertin  sans 
cœur?  suis-je  un  athée?  Ai-je  jamais  parlé  avec  mépris  de  tous  ces  mots 
sacrés  qui,  depuis  que  le  monde  existe,  errent  vainement  sur  les  lèvres  des 
hommes  ?  Tous  les  reproches  imaginables ,  je  me  les  suis  adressés ,  et  ce- 
pendant je  suis  heureux.  Le  remords,  la  vengeance  hideuse,  la  triste  ef 
muette  douleur,  tous  ces  spectres  terribles  sont  venus  se  présenter  au  seuil 
de  ma  porte;  aucun  n'a  pu  rester  debout  devant  l'amour  de  Lucrèce.  Si- 
lence! on  ouvre  les  portes;  viens  avec  moi  dans  mon  atelier.  Là,  dans  une 
chambre  fermée  à  tous  les  yeux ,  j'ai  taillé  dans  le  marbre  le  plus  pm 
l'image  adorée  de  ma  maîtresse.  Je  veux  te  répondre  devant  elle,  viens, 
sortons,  la  cour  s'emplit  de  monde,  et  l'académie  va  s'ouvrir.  (lis  sorum.) 
Les  peintres  traversent  la  rovr  en.  tous  sens. 


12  REVUE    DES   DEUX    MONDES. 

LIONEL  et   CÉSARIO    s'avançent. 
LIONEL. 

Le  maître  est-il  levé? 

CÉSARIO,  chaiilani 

Il  se  levait  de  bon  matin, 
Pour  se  mettre  à  l'ouvrage  , 

Tin  taine,  lin  tin. 
Le  bon  gros  père  Célestin , 
Il  se  levait  de  bon  matin, 
Comme  un  coq  de  village . 

LIONEL. 

Que  d'écoliers  autrefois  dans  cette  académie  !  comme  on  se  disputait 
pour  l'un  ,  pour  l'autre!  quel  événement  que  l'apparition  d'un  nouveau 
tableau  !  Sons  Michel-Ange,  les  écoles  étaient  de  vrais  champs  de  bataille; 
aujourd'hui  elles  se  remplissent  à  peine,  lentement,  de  jeunes  gens  silen- 
cieux. On  travaille  pour  vivre,  et  les  arts  deviennent  des  métiers. 

CÉSARIO. 

C'est  ainsi  que  tout  passe  sous  le  soleil.  Moi,  Michel-Ange  m'ennuyait; 
je  suis  bien  aise  qu'il  soit  mort. 

LIONEL. 

Quel  génie  que  le  sien  ! 

CÉSARIO. 

Eh  bien!  oui,  c'est  un  homme  de  génie;  qu'il  nous  laisse  tranquilles 
As-tu  vu  le  tableau  du  Pontormo? 

LIONEL. 

Et  j'y  ai  vu  le  siècle  tout  entier  :  un  homme  incertain  entre  mille  che- 
mins divers,  la  caricature  des  grands  maîtres ,  se  noyant  dans  son  propre 
enthousiasme,  capable  de  se  retenir,  pour  s'en  tirer,  au  manteau  gothique 
d'Albert  Durer. 

CÉSARIO. 

Vive  le  gothique!  Si  les  arts  se  meurent,  l'antiquité  ne  rajeunira  rien. 
Tra  deri  da!  Il  nous  faut  du  nouveau. 

ANDRÉ  DEL  SARTO  ,  entiant  et  parlante  un  valet. 

Dites  à  Grémio  de  seller  deux  chevaux,  un  pour  lui  et  un  pour  moi. 
Nous  allons  à  la  ferme. 

CÉSARIO,   continuant. 

Du  nouveau!  A  tout  prix  du  nouveau!  Eh  bien!  maître,  quoi  de  nou- 
veau ce  malin? 


ANDUE    DEL    SARTO.  15 

ANDRÉ. 

Toujours  gai ,  Césario  !  Tout  est  nouveau  aujourd'hui ,  mon  enfant;  la 
verdure  ,  le  soleil  et  les  fleurs,  tout  sera  encore  nouveau  demain.  Il  n'y  a 
que  l'homme  qui  se  fasse  plus  vieux ,  tout  se  fait  plus  jeune  autour  de  lui 
chaque  jour.  Bonjour,  Lionel;  levé  de  si  bonne  heure,  mon  vieil  ami? 

CÉSARIO. 

Alors  les  jeunes  peintres  ont  donc  raison  de  demander  du  neuf,  puis- 
que la  nature  elle-même  en  veut  pour  elle,  et  en  donne  à  tous. 

LIONEL. 

Songes-tu  à  qui  tu  parles? 

ANDRÉ. 

Ah  !  ah  !  déjà  en  train  de  discuter  ?  La  discussion,  mes  bons  amis,  est  une 
terre  stérile,  croyez-moi  ;  c'est  elle  qui  tue  tout.  Moins  de  préfaces,  et  plus 
de  livres.  Vous  êtes  peintres,  mes  enfans;  que  votre  bouche  soit  muette, 
et  que  votre  main  droite  parle  pour  vous.  Ecoute-moi  cependant,  Césario. 
La  nature  veut  toujours  être  nouvelle,  c'est  vrai  ;  mais  elle  reste  toujours 
la  même.  Es-tu  de  ceux  qui  souhaiteraient  qu'elle  changeât  la  couleur  de  sa 
robe,  et  que  les  bois  se  colorassent  en  bleu  ou  en  rouge?  Ce  n'est  pas  ainsi 
qu'elle  l'entend;  à  côté  d'une  fleur  fanée  naît  une  fleur  toute  semblable  , 
et  des  milliers  de  familles  se  reconnaissent  sous  la  rosée  aux  premiers 
rayons  du  soleil.  Chaque  malin  l'ange  de  vie  et  de  mort  apporte  à  la  mère 
commune  une  nouvelle  parure ,  mais  toutes  ses  parures  se  ressemblent. 
Que  les  arts  tâchent  de  faire  comme  elle,  puisqu'ils  ne  sont  rien  qu'en  l'i- 
mitant. Que  chaque  siècle  voie  de  nouvelles  mœurs,  de  nouveaux  costumes, 
de  nouvelles  pensées.  Mais  (pie  le  génie  soit  invariable  comme  la  beauté. 
Que  de  jeunes  mains,  pleines  de  force  et  de  vie,  reçoivent  avec  respect  le 
flambeau  sacré  des  mains  tremblantes  des  vieillards;  qu'ils  la  protègent  du 
souffle  des  vents,  cette  flamme  divine  qui  traversera  les  siècles  futurs, 
comme  elle  a  fait  des  siècles  passés.  Retiendras-tu  cela,  Césario  ?  Et  main- 
tenant, va  travailler  ;  à  l'ouvrage  !  à  l'ouvrage  !  la  vie  est  si  courte  ! 

{ Il  le  pousse  dans  l'atelier.) 
(  A.  Lionel.  ) 

Nous  vieillissons,  mon  pauvre  ami.  La  jeunesse  ne  veut  plus  guère  de 
nous.  Je  ne  sais  si  c'est  que  le  siècle  est  un  nouveau-né,  ou  un  vieillard 
tombé  en  enfance. 

LIONEL. 

Mort  de  Dieu!  il  ne  faut  pas  que  vos  nouveau-venus  m'écliauffenl  par 
trop  les  oreilles  !  je  finirai  par  garder  mon  épée  pour  travailler. 


14  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ANDRÉ. 

Te  voilà  bien ,  avec  tes  coups  de  rapière ,  brave  Lionel  !  on  ne  tue  au- 
jourd'hui que  les  moribonds;  le  temps  des  épées  est  passé  en  Italie.  Al- 
lons, allons,  mon  vieux,  laisse  dire  les  bavards,  el  tâchons  d'être  de  notre 
temps,  jusqu'à  ce  qu'on  nous  enterre. 

(Damien  entre.) 

Eh  bien  !  mon  cher  Damien ,  Cordiani  vient-il  aujourd'hui  ? 

DAMIEN. 

Je  ne  crois  pas  qu'il  vienne,  il  est  malade. 

ANDRÉ. 

Malade  !  lui  !  Je  l'ai  vu  hier  soir.  Il  ne  l'était  point.  Sérieusement  ma- 
lade? Allons  chez  lui,  Damien.  Que  peut-il  avoir  ? 

DAMIEN. 

ÎVallez  pas  chez  lui ,  il  ne  saurait  vous  recevoir.  Il  s'est  enfermé  pour 
la  journée. 

ANDRÉ. 

Oh  !  non  pas  pour  moi.  Allons,  Damien. 

DAMIEN. 

Sérieusement ,  il  veut  être  seul. 

ANDRÉ. 

Seul  !  et  malade!  tu  m'effraies.  Lui  est-il  arrivé  quelque  chose?  une 
dispute?  un  duel?  violent  comme  il  est,  ah!  mon  Dieu!  mais  qu'est-ce 
donc?  il  ne  m'a  rien  fait  dire;  il  est  blessé ,  n'est-ce  pas?  Pardonnez-moi , 

mes  amis.  (Aux  peintres  qui  sont  restés  et  qui  l'attendent.)  Mais  VOUS  le  Savez,  c'est 

mon  ami  d'enfance,  c'est  mon  meilleur,  mon  plus  fidèle  compagnon. 

DAMIEN. 

Rassurez- vous;  il  ne  lui  est  rien  arrivé.  Une  fièvre  légère;  demain  vous 
le  verrez  bien  porlant. 

ANDRÉ. 

Dieu  le  veuille  !  Dieu  le  veuille  !  ah  !  que  de  prières  j'ai  adressées  au  ciel 
pour  la  conservation  d'une  vie  aussi  chère!  Vous  le  dirai-je ,  ô  mes  amis! 
dans  ces  temps  de  décadence  où  la  mort  de  Michel-Ange  nous  a  laissés , 
c'est  en  Inique  j'ai  mis  mon  espoir  ;  c'est  un  cœur  chaud,  mais  un  honcœur. 
La  Providence  ne  laisse  pas  s'égarer  de  telles  facultés;  que  de  fois  ,  assis 
derrière  lui,  tandis  qu'il  parcourait  du  haut  en  bas  son  échelle,  une  palette 
à  la  main,  j'ai  senti  se  gonfler  ma  poitrine,  j'ai  étendu  les  bras,  prêts  à  le 
serrer  sur  mon  cœur,  à  baiser  ce  front  si  jeune  et  si  ouvert,  d'où  le  génie 
rayonnait  de  toutes  parts  !  Quelle  facilité  !  quel  enthousiasme  !  mais  quel 
sévère  et  cordial  amour  de  la  vérité!  Que  de  fois  j'ai  pensé  avec  délices 


ANDRÉ    DEL    SARTO.  15 

qu'il  était  plus  jeune  que  moi!  Je  regardais  tristement  mes  pauvres  ou- 
vrages, et  je  m'adressais  en  moi-même  aux  siècles  futurs;  voilà  tout  ce  que 
j'ai  pu  faire,  leur  disais-je,  mais  je  vous  lègue  mon  ami. 

LIONEL. 

Maître,  un  homme  est  là  qui  vous  appelle. 

ANDRÉ. 

Qu'est-ce?  qu'y  a-t-il? 

UN    DOMESTIQUE. 

Les  chevaux  sont  sellés,  Grémio  est  prêt,  monseigneur. 

ANDRÉ. 

Allons,  je  vous  dis  adieu  ;  je  serai  à  l'atelier  dans  deux  heures.  Mais  il 
n'a  rien?  (.àDamien)  rien  de  grave,  n'est-ce  pas?  Et  nous  le  verrons  de- 
main? Viens  donc  souper  avec  nous,  et  si  tu  vois  Lucrèce,  dis-lui  que  je 
vais  à  la  ferme  et  que  je  reviens.  (  n  sort.  ; 


SCENE  II. 

Un  petit  bois.  —  André  dans  l'éloignement. 

GRÉMIO,  assis  sur  l'herbe. 

Hum!  hum!  je  l'ai  bien  vu,  pourtant.  Quel  intérêt  pouvait-il  avoir  à 
me  dire  le  contraire?  Il  faut  cependant  qu'il  en  ait  un,  puisqu'il  m'a 
donné  (u  compte  dans  sa  main,  quatre,  cinq ,  six...,  diahle  !  il  y  a  quelque  chose 
là-dessous  ;  non ,  certainement ,  pour  un  voleur,  ce  n'en  était  pas  un.  J'avais 
bien  eu  une  autre  idée,  mais...,  oh  !  mais,  c'est  là  qu'il  faut  s'arrêter.  Tais- 
toi,  me  suis-je  dit,  Grémio,  holà,  mon  vieux,  point  de  ceci.  Cela  serait 
drôle  à  penser;  penser  n'est  rien  :  qu'est-ce  qu'on  en  voit?  on  pense  ce 

qu'on  Veut.  (  Il  chante.  ) 

Le  berger  dit  au  ruisseau  : 

Tu  vas  bien  vite  au  moulin , 

As-tu  vu,  as-tu  vu  la  meunière 

Se  mirer  dans  tes  eaux? 

t  , 

ANDRE  ,    revenant. 

Grémio,  va  remettre  les  brides  à  ces  pauvres  bêtes;  il  faut  reprendre, 
notre  voyage;  le  soleil  commence  à  baisser,  nous  aurons  moins  chaud  pour 
revenir.  (Grémio  son.) 


1G  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ANDRÉ  seul,  s'asseyant. 

Point  d'argent  chez  ce  Juif  !  des  supplications  sans  fin ,  et  point  d'argent  ! 
Que  dhai-je  quand  les  envoyés  du  roi  de  France....  Ali!  André,  pauvre 
André,  comment  peux-tu  prononcer  ce  mot-là?  Des  monceaux  d'or  entre 
tes  mains;  la  plus  belle  mission  qu'un  roi  ait  jamais  confiée  ànnhomme; 
cent  chefs  -  d'oeuvre  à  rapporter ,  cent  artistes  pauvres  et  sonffrans  à 
guérir,  à  enrichir  !  le  rôle  d'un  bon  ange  à  jouer  !  les  bénédictions  de  la 
patrie  à  recevoir,  et  après  tout  cela,  avoir  peuplé  nn  palais  d'ouvrages  ma- 
gnifiques, et  rallumé  le  feu  sacré  des  arts,  prêt  à  s'éteindre  à  Florence! 
André  !  comme  tu  te  serais  mis  à  genou  de  bon  cœur  au  chevet  de  ton  lit. 
Je  jour  où  lu  aurais  rendu  fidèlement  les  comptes  !  Et  c'est  François  Ier 
qui  te  les  demande!  lui,  le  chevalier  sans  reproche,  l'honnête  homme 
aussi  bien  que  l'homme  généreux  !  lui,  le  protecteur  des  arts!  le  père  d'un 
siècle  aussi  beau  que  l'antiquité  !  Il  s'est  fié  à  loi ,  et  tu  l'as  trompé  !  Tu 
l'as  volé ,  André  !  car  cela  s'appelle  ainsi ,  ne  t'abuse  pas  là-dessus.  Où 
est  passé  cet  argent  ?  des  bijoux  pour  ta  femme,  des  fêtes,  des  plaisirs  plus 
tristes  que  l'ennui  !  (Use  lève.  )  Songes-tu  à  cela ,  André  ?  tu  es  déshonoré  ! 
Aujourd'hui  te  voilà  respecté ,  chéri  de  tes  élèves,  aimé  d'un  ange.  O  Lu- 
crèce! Lucrèce!  Demain  la  fable  de  Florence;  car  enfin  il  faut  bien  que 
tôt  ou  tard  ces  comptes  terribles....  Enfer!  et  ma  femme  elle-même  n'en 
sait  rien  !  Ah  !  voilà  ce  que  c'est  que  de  manquer  de  caractère  !  Que  faisait- 
elle  de  mal  en  me  demandant  ce  qui  lui  plaisait?  Et  moi  je  le  lui  donnais, 
parce  qu'elle  le  demandait,  rien  de  plus;  faiblesse  maudite!  pas  une  ré- 
flexion. A  quoi  tient  donc  l'honneur?  El  Cordiani?  pourquoi  ne  l'ai-je 
pas  consulté?  lui,  mon  meilleur,  mon  unique  ami?  que  dira-t-il?  l'hon- 
neur?.... ne  suis-je  pas  un  honnête  homme?  j'ai  fait  un  vol,  cependant. 
Ah  !  s'il  s'agissait  d'entrer  la  nuit  chez  un  grand  seigneur,  de  briser  un 
coffre-fort  et  de  s'enfuir,  cela  est  horrible  à  penser,  impossible.  Mais  quand 
l'argent  est  là,  entre  vos  mains,  qu'on  n'a  qu'à  y  puiser,  que  la  pauvreté 
vous  talonne ,  non  pas  pour  vous ,  mais  Lucrèce  !  mon  seul  bien  ici-bas  , 
ma  seule  joie!  un  amour  de  dix  ans!  et  quand  on  se  dit  qu'après  tout, 
avec  un  peu  de  travail,  on  pourra  remplacer....  Oui,  remplacer!  le  por- 
tique de  l'Annonciade  m'a  valu  un  sac  de  blé  ! 

GRÉMIO  revient. 

Yoilà  qui  est  fait.  Nous  partirons  quand  vous  voudrez. 

ANDRÉ. 

Qu'as-tu  donc ,  Grémio  ?  je  te  regardais  arranger  ces  brides ,  tu  te  sers 
aujourd'hui  de  (a  main  gauche. 

GRÉMIO. 

De  ma  main...?  ah  !  ah  !  je  sais  ce  que  c'est.  Plaise  à  votre  excellence,  j'ai 


ANDRE    DEL    SARTO.  17 

le  bras  droit  un  peu  blessé.  Oli  !  pas  grand' cbose  ;  mais  je  me  fais  vieux,  e! , 
dame!  dans  mon  temps...  j'aurais  dit... 

ANDRÉ. 

Tu  es  blessé,  dis-tu?  Qui  t'a  blessé? 

GRÉMIO. 

Ab!  voilà  le  difficile.  Qui?  personne;  et  cependant  je  suis  blessé.  Oh  ' 
ce  n'est  pas  à  dire  qu'on  puisse  se  plaindre,  en  conscience... 

ANDRÉ. 

Personne?  toi-même,  apparemment? 

GRÉMIO. 

Non  pas,  non  pas  :  où  serait  le  fin,  sans  cela?  Personne,  et  moi,  moins 
que  tout  autre. 

ANDRÉ. 

Si  tu  veux  rire,  tu  prends  mal  ton  temps.  Remontons  à  cheval,  et  par- 
lons. 

GRÉMIO. 

Ainsi  soit-il.  Ce  que  j'en  disais  n'était  point  pour  vous  fâcher,  encore 
moins  pour  rire.  Aussi  bien  riait-il  fort  peu  ce  matin,  quand  il  me  l'a  donné 
en  courant. 

ANDRÉ. 

Qui?  que  veut  dire  cela?  qui  !e  l'a  donné!  Tu  as  un  air  de  mystère  sin- 
gulier, Grémio. 

GRÉMIO. 

Ma  foi,  au  fait,  écoutez.  Vous  êles  mon  maître  ;  on  aura  beau  dire,  cela 
doit  se  savoir;  et  qui  le  saurait  si  ce  n'est  vous?  Voilà  l'histoire  :  j'avais 
entendu  marcher  ce  matin  dans  la  cour,  vers  quatre  heures;  je  me  suis 
levé,  et  j'ai  vu  descendre  tout  doucement  de  la  fenêtre,  un  homme  en 
manteau. 

ANDRÉ. 

De  quelle  fenêtre  ? 

GRÉMIO. 

Un  homme  en  manteau,  à  qui  j'ai  crié  d'arrêter;  j'ai  cru  naturellement 
(pie  c'était  un  voleur,  et  donc,  au  lieu  de  s'arrêter,  vous  voyez  à  mon  man- 
teau; c'est  son  stylet  qui  m'a  effleuré. 

ANDRÉ. 

De  quelle  fenêtre ,  Grémio  ? 

GRÉMIO. 

Ah  !  voilà  encore  :  dame  !  écoutez,  puisque  j'ai  r-ominencé;  celait  de 
la  fenêtre  de  madame  Lucrèce. 

TOME  II.  2 


}g  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

ANDRÉ. 


De  Lucrèce? 
Oui,  monsieur. 
Cela  est  singulier 


GREMIO. 


ANDRE. 


GRÉMIO. 

Bref,  il  s'est  enfui  dans  le  parc.  J'ai  bien  appelé  et  crié  au  voleur!  mais 
là-dessus  voilà  la  fin  :  monsieur  Damien  est  arrivé,  qui  m'a  dit  que  je  me 
trompais,  que  lui  le  savait  mieux  que  moi;  enfin  il  m'a  donné  une  bourse, 
pour  me  taire. 

ANDRÉ. 

Damien  ? 

GRÉMIO. 

Oui,  monsieur,  la  voilà.  A  telle  enseigne... 

ANDRÉ. 

De  la  fenêtre  de  Lucrèce?  Damien  Pavait  donc  vu,  cet  homme? 

GRÉMIO. 

Non ,  monsieur  ;  il  est  sorti  comme  j'appelais. 

ANDRÉ. 

Comment  était-il? 

GRÉMIO. 

Oui  ?  monsieur  Damien  ? 

ANDRÉ. 

Non,  l'autre. 

GRÉMIO. 

Ob!  ma  foi,  je  ne  l'ai  guère  vu. 

ANDRÉ. 

Grand,  ou  pelil? 

GRÉMIO. 

Ni  l'un  ni  l'autre.  Et  puis,  le  matin,  ma  foi... 

ANDRÉ. 

Cela  est  étrange.  Et  Damien  t'a  défendu  d'en  parler  ? 

GRÉMIO. 

Sous  peine  d'être  chassé  par  vous, 

ANDRÉ. 

Par  moi?  Ecoute,  Grémio:  ce  soir,  à  l'heure  où  je  me  retire,  tu  te  met- 
tras sous  cette  fenêtre;  mais  raché,  lu  entends?  Prends  ton  épée,  et  si 


ANDRÉ    DF.L    SARTO.  I!) 

par  hasard  quelqu'un  essayait,  tu  me  comprends?  Appelle  à  liante  voix  , 
ne  (e  laisse  pas  intimider,  je  serai  là. 

GRÉMIO. 
Oui,  monsieur. 

ANDRÉ. 

J'en  chargerais  bien  un  autre  que  loi;  mais  vois-tu,  Grémio,  je  crois  sa 
voir  ce  que  c'est  :  c'est  de  peu  d'importance,  vois-tu?  une  bagatelle,  quel- 
que plaisanterie  de  jeune  homme.  As-tu  vu  la  couleur  du  manteau? 

GRÉMIO. 

Noir,  noir;  oui ,  je  crois  du  moins. 

ANDRÉ. 

J'en  parlerai  à  Cordiani.  Ainsi  donc ,  c'est  convenu  ;  ce  soir,  vers  onze 
heures,  minuit;  n'aie  aucune  peur,  je  te  le  dis,  c'est  une  pure  plaisan- 
terie. Tu  as  très  bien  fait  de  me  le  dire,  et  je  ne  voudrais  pas  qu'un  autre 
que  toi  le  sût;  c'est  pour  cela  que  je  te  charge...  — Et  tu  n'as  pas  vu  son 
visaire  ? 

GRÉMIO. 

Si,  mais  il  s'est  sauvé  si  vile!  et  puis  le  coup  de  stylet... 

ANDRÉ. 

Il  n'a  pas  parlé? 

GRÉMIO. 

Quelques  mots,  quelques  mois. 

ANDRÉ. 

Tu  ne  connais  pas  la  voix  ? 

GRÉMIO. 

Peut-être,  je  ne  sais  pas.  Tout  cela  a  été  l'affaire  d'un  instant. 

ANDRÉ. 

C'est  incroyable.  Allons,  viens;  partons  vite.  Vers  onze  heures.  Il  fau- 
dra que  j'en  parle  à  Cordiani.  Tu  es  sûr  de  la  fenêtre? 

GRÉMIO. 


Oh  !  très  sûr. 
Partons!  partons! 


\i\DRK. 


(  Us  sortent. } 


5 


20  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

SCÈNE    III. 

LUCRÈCE,  SPINETTE. 

LUCRÈCE. 

As-tu  entr'ouvert  la  porte,  Spinette?  As-lu  posé  la  lampe  dans  l'es- 
calier? 

SPINETTE. 

J'ai  fait  tout  ce  (pie  vous  m'aviez  ordonné. 

LUCRÈCE. 

Tu  mettras  sur  cette  chaise  mes  vêtemens  de  nuit,  et  lu  me  laisseras 
seule,  ma  chère  enfant. 

SPINETTE. 

Oui,  madame. 

LUCRÈCE  ,  à  son  prie-Dieu. 

Pourquoi  m'as-tu  chargé  du  bonheur  d'un  autre,  ô  mon  Dieu?  S'il  ne 
s'était  agi  que  du  mien,  je  ne  l'aurais  pas  défendu,  je  ne  t'aurais  pas  dis- 
puté ma  vie.  Pourquoi  m'as-tu  confié  la  sienne? 

SPINETTE. 

Ne  cesserez-vous  pas,  ma  chère  maîtresse,  de  prier  et  de  pleurer  ainsi  ? 
Vos  yeux  sont  gonflés  de  larmes,  et  depuis  deux  jours,  vous  n'avez  pas 
pris  un  moment  de  repos. 

LUCRÈCE,  priant. 

L'ai-je  accomplie  ta  fatale  mission?  ai-je  sauvé  son  ame  en  me  perdant 
pour  lui?  Si  tes  bras  sanglans  n'étaient  pas  cloués  sur  ce  crucifix,  ô  Christ, 
me  les  ouvrirais-tu? 

SPINETTE. - 

Je  ne  puis  me  retirer.  Comment  vous  laisser  seule  dans  l'état  où  je  vous 
vois  ? 

LUCRÈCE. 

Le  puniras-tu  de  ma  faute?  Ce  n'est  pas  lui  qui  est  coupable;  il  n'a  pro- 
noncé aucun  serment  sur  la  terre,  il  n'a  pas  trahi  son  épouse,  il  n'a  point 
de  devoirs,  point  de  famille,  il  n'a  rien  fait  qu'aimer  et  qu'être  aimé. 

SPINETTE. 

Onze  heures  vont  sonner. 

LUCRÈCE. 

Ah  !  Spinelte,  ne  m'abandonne  pas  !  Mes  larmes  t'affligent .  mon  enfant  ? 


ANDRE    DEL    SARTO.  21 

il  faut  pourtant  bien  qu'elles  coulent.  Crois-tu  qu'on  perd»'  sans  souffrir 
tout  son  repos  et  son  bonheur?  Toi  qui  lis  dans  mon  cœur  comme  dans  le 
tien,  loi  pour  qui  ma  vie  est  un  livre  ouvert,  dont  lu  connais  toutes  les 
pages ,  crois-tu  qu'on  puisse  voir  s'envoler  sans  regret  dix  ans  d'innocence 
et  de  tranquillité  ? 

SPINETTE. 

Que  je  vous  plains  ! 

LUCRÈCE. 

Détache  ma  robe;  onze  heures  sonnent.  De  l'eau,  que  je  m'essuie  les 
yeux;  il  va  venir,  Spinette  !  Mes  cheveux  sont-ils  en  désordre?  ne  suis-je 
point  pâle?  Insensée  que  je  suis  d'avoir  pleuré!  Ma  guitare,  place  devant 
moi  cette  romance;  elle  est  de  lui.  Il  vient,  il  vient,  ma  chère!  Suis-je 
belle,  ce  soir?  lui  plairai-je  ainsi? 

UNE   SERVANTE,  entrant. 

Monseigneur  André  vient  de  passer  dans  l'appartement,  il  demande  si 
l'on  peut  entrer  chez  vous. 

ANDRÉ,  entrant. 

Bonsoir,  Lucrèce;  vous  ne  m'attendiez  pas  à  cette  berne,  n'esl-il  pas 
vrai?  Que  je  ne  vous  importune  pas,  c'est  tout  ce  que  je  désire.  De  grâce, 
dites-moi,  alliez- vous  renvoyer  vos  femmes  ?  j'attendrai  pour  vous  voir  le 
moment  du  souper. 

LUCRÈCE. 

Non.  Pas  encore.  Non,  en  vérité! 

ANDRÉ. 

Les  momens  que  nous  passons  ensemble  sont  si  rares!  et  ils  me  sont  si 
chers!  Vous  seule  au  monde,  Lucrèce,  me  consolez  de  lous  les  chagrins 
qui  m'obsèdent.  Ah!  si  je  vous  perdais!  tout  mon  courage,  toute  ma  phi- 
losophie est  dans  VOS  yeUX.  (  Il  s'approche  de  la  fenêtre  et  soulève  le  rideau.) 
|  A  part.  ) 

Grémio  est  en  bas,  je  l'aperçois. 

LUCRÈCE. 

Avez-vous  quelque  sujet  de  tristesse,  mon  ami?  vous  étiez  gai  à  dîner* 
il  m'a  semblé. 

ANDRÉ. 

La  gaîté  est  quelquefois  triste,  et  la  mélancolie  a  le  soin  ire  sur  les  lèvres. 

LUCRÈCE. 

Vous  êtes  allé  à  la  ferme?  A  propos,  il  y  a  là  une  lettre  pour  vous;  les 
envoyés  du  roi  de  France  doivent  venir  demain. 

ANDRÉ.. 

Demain?  Ils  viennent  demain:' 


^2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

LUCRÈCE. 

L'apprenez-vous  comme  une  fâcheuse  nouvelle?  Alors  on  pourrait  vous 
dire  éloigné  de  Florence,  malade;  en  tous  cas,  ils  ne  vous  verraient  pas. 

ANDRÉ. 

Pourquoi?  je  les  recevrai  avec  plaisir;  ne  suis-je  pas  prêt  à  rendre  mes 
comptes?  Dites-moi,  Lucrèce,  cette  maison  vous  plaît-elle?  Etes- vous  in- 
vitée? L'hiver  vous  paraît-il  agréable  cette  année?  Que  ferons-nous  ?  Vos 
nouvelles  parures  vont-elles  bien? 

(On  entend  un  cri  étouffé  dans  le  jardin  et  des  pas  précipités.) 
ANDRÉ. 

Que  veut  dire  ce  bruit?  qu'y  a-t-il? 

(  Cordiani ,  dans  le  plus  grand  désordre,  entre  dans  la  chambre. 
ANDRÉ. 

Qu'as-tu,  Cordiani?  Qui  l'amène?  Que  signifie  ce  désordre  ?  ()ue  t'est- 
il  arrivé?  tu  es  pâle  comme  la  mort! 

LUCRÈCE. 

Ah  !  je  suis  morte. 

ANDRÉ. 

Réponds-moi;  qui  l'amène  à  cette  heure?  As-tu  une  querelle?  faut-il  te 
servir  de  second  ?  As-tu  perdu  au  jeu  ?  veux-tu  ma  bourse  ?  !  n  lui  prend  la  main.) 
Au  nom  du  ciel,  parle;  tu  es  comme  une  statue. 

CORDIANI. 

INon...,  non...,  je  venais  te  parler...,  te  dire...,  en  vérité,  je  venais.... 
je  ne  sais... 

ANDRÉ. 

Qu'as-tu  donc  fait  de  ton  épée?  Par  le  ciel,  il  se  passe  en  toi  quelque 
chose  d'étrarige.  Veux-iu  que  nous  allions  dans  ce  salon?- ne  peux-tu  pas 
parler  devant  ces  femmes?  à  quoi  puis-je  t'être  bon1  réponds,  il  n'y  a  lien 
que  je  ne  fasse;  mon  ami,  mon  cher  ami,  doutes-tu  de  moi? 

CORDIANI. 

Tu  l'as  deviné.  J'ai  une  querelle.  Je  ne  puis  parler  ici.  Je  te  cherchais. 
Je  suis  entré  sans  savoir  pourquoi.  On  m'a  dit  que...  que  lu  étais  ici.  Et 
je  venais.  Je  ne  puis  parler  ici. 

LIONEL,  entrant. 

Maître,  Grémio  est  assassiné! 

WDRÉ. 

Qui  dit  cela? 

Plusieurs  domestiques  entrent  dans  la  i  bambre 


ANDRÉ   DEL    SARTO.  25 

UN   DOMESTIQUE. 

Maître,  on  vient  de  tuer  Grémio;  le  meurtrier  est  dans  ia  maison.  (  )n 

l'a  Vil  entrer  par  la  poterne.  (  Cordiani  se  retire  dans  la  foule.  ) 

ANDRÉ. 

Des  armes!  des  armes!  prenez  ces  flambeaux,  parcourez  toutes  les 
chambres;  qu'on  ferme  la  porte  en-dedans. 

LIONEL. 

Il  ne  peut  être  loin.  Le  coup  vient  d'être  fait  à  l'instant  même. 

ANDRÉ. 

Il  est  mort?  mort  ?  où  est  donc  mon  épée  ?  Ali  !  en  voilà  une  à  celte  mu- 
raille. (Il  va  prendre  une  épée.  Regardant  sa  main.) 

Tiens!  c'est  singulier;  ma  main  est  pleine  de  sang.  D'où  me  vient  ce 

sang? 

LIONEL. 

Viens  avec  nous,  maître;  je  te  réponds  de  le  trouver. 

ANDRÉ. 

D'où  me  vient  ce  sang?  ma  main  en  est  couverte.  Qui  donc  ai-je  lou- 
ché? Je  n'ai  pourtant  touché  que,  tout  à  l'heure...  Eloignez-vous!  sortez 
d'ici! 

LIONEL. 

Qu'as-tu,  maître?  pourquoi  nous  éloigner? 

ANDRÉ. 

Sortez!  sortez!  laissez-moi  seul.  C'est  bon;  qu'on  ne  fasse  aucune  re- 
cherche, aucune,  cela  est  inutile;  je  le  défends;  sortez  d'ici!  lous  tous! 

Obéissez  ,  quand  je  VOUS  parle.  (Tous  se  retirent  en  silence.) 

ANDRÉ  ,  regardant  sa  main. 

Pleine  de  sang  !  je  n'ai  touché  que  la  main  de  Cordiani  ! 


FIN    ni'    PREMIER   ACTE. 


ACTE  SECOND 


SCÈNE  PREMIERE. 

Le  jardin.  —  Il  est  nuit.  —  Clair  de  lune. 


CORDIANI,  UN  VALET. 
CORDIANI. 

11  veut  nie  parler? 

LE   VALET. 

Oui,  monsieur,  sans  témoin;  cet  endroit  est  celui  qu'il  m'a  désigné. 

CORDIANI. 

Dites-lui  donc  que  je  l'attends.  (Le  valet  soit,  Cordiani  s'asseoit  sur  une  pierre.  ) 

DAMIEN,  dans  la  coulisse. 

Cordiani  ?  où  est  Cordiani  ? 

CORDIANI. 

Eh  bien  !  que  me  veux-tu  ? 

DAMIEN. 

Je  quitte  André,  il  ne  sait  rien,  ou  du  moins  rien  qui  le  regarde.  I! 
connaît  parfaitement,  dit-il,  le  motif  de  la  mort  de  Grémio,  et  n'en  accuse 
personne,  toi  moins  que  tout  autre. 

CORDIANI. 

Est-ce  là  ce  que  lu  as  à  me  dire  ? 


ANDRÉ    DEL    SA RIO.  25 

DAMIEN. 

Oui,  c'est  à  toi  de  te. régler  là-dessus. 

CORDIANI. 

En  ce  cas ,  laisse-moi  seid.  (  n  va  se  rasseoir,  j 

Lionel  et  Césario  ,  passant. 
LIONEL. 

Conçoit-on  rien  à  cela?  Nous  renvoyer,  ne  rien  vouloir  entendre,  lais- 
ser sans  vengeance  un  coup  pareil  !  Ce  pauvre  vieillard  qui  le  sert  depuis 
son  enfance,  que  j'ai  vu  le  bercer  sur  ses  genoux!  Ah!  mort  Dieu!  si 
c'était  moi,  il  y  aurait  eu  d'autre  sang  de  versé  que  celui-là. 

DAMIEN. 

Ce  n'est  pourtant  pas  un  homme  comme  André  qu'on  peut  accuser  de 
lâcheté. 

LIONEL. 

Lâcheté  ou  faiblesse,  qu'importe  le  nom?  quand  j'étais  jeune,  cela  ne 
se  passait  pas  ainsi.  Il  n'était  certes  pas  bien  difficile  de  trouver  l'assassin  ; 
et  si  l'on  ne  veut  pas  se  compromettre  soi-même,  par  mon  patron ,  on  a 
des  amis. 

CÉSARIO. 

Quant  à  moi ,  je  quitte  la  maison;  je  suis  venu  ce  matin  à  l'académie 
pour  la  dernière  fois;  y  viendra  qui  voudra,  je  vais  chez  Pontormo. 

LIONEL. 

Mauvais  cœur  que  tu  es  !  pour  tout  l'or  du  monde  je  ne  voudrais  pas 
changer  de  maître. 

CÉSARIO. 

Bah  !  je  ne  suis  pas  le  seul;  l'atelier  est  d'une  tristesse!...  Julietta  n'y 
veut  plus  poser.  Et  comme  on  rit  chez  Pontormo  !  toute  la  journée  on  faii 
des  armes,  on  boit,  on  danse.  Adieu,  Lionel,  au  revoir. 

DAMIEN. 

Dans  quel  temps  vivons-nous  ?  Ah  !  monsieur,  notre  pauvre  ami  est  bien 
à  plaindre.  Soupez-vous  avec  nous  ?  f  ns  sortent.  ! 

CORDIANI,  seul.  . 

N'est-ce  pas  André  que  j'aperçois  là-bas  entre  ces  arbres?  11  cherche; 
le  voilà  qui  approche.  Holà ,  André  !  par  ici. 

ANDRÉ,  entrant. 

Sommes-nous  seuls  ? 

CORDIANI. 

Seuls. 


^<i  REVUE    DES   DEUX   MONDES. 

ANDRÉ. 

Vois-lu  ce  stylet,  Cordiani?  Si  maintenant  je  t'étendais  à  terre  d'un 
revers  de  ma  main ,  et  si  je  l'enterrais  au  pied  de  cet  arbre ,  là ,  dans  ce 
sable  où  voilà  ton  ombre,  le  monde  n'aurait  rien  à  me  dire,  j'en  ai  le 
droit  et  ta  vie  m'appartient. 

CORDIANI. 

Tu  peux  le  faire,  ami,  tu  peux  le  faire. 

ANDRÉ. 

Crois-tu  que  ma  main  tremblerait?  pas  plus  que  la  tienne  il  y  a  une 
heure,  sur  la  poitrine  de  mon  vieux  Grémio.  Tu  le  vois ,  je  le  sais,  tu  me 
l'as  tué.  A  quoi  t'attends-tu  à  présent?  Penses-tu  que  je  sois  un  lâche,  et 
(pie  je  ne  sache  pas  tenir  une  épée?  Es-tu  prêt  à  le  battre?  n'est-ce  pas  là 
ton  devoir  et  le  mien? 

CORDIANI. 

Je  ferai  ce  que  tu  voudras. 

ANDRÉ. 

Assieds-toi,  et  écoute.  Je  suis  né  pauvre.  Le  luxe  qui  m'environne 
vient  de  mauvaise  source.  C'est  un  dépôt  dont  j'ai  abusé.  Seul,  parmi 
tant  de  peintres  illustres,  je  survis  jeune  encore  au  siècle  de  Michel-Ange, 
et  je  vois  de  jour  en  jour  tout  s'écrouler  autour  de  moi.  Rome  et  Venise 
sont  encore  florissantes.  Notre  patrie  n'est  plus  rien.  Je  lutte  en  vain 
contre  les  ténèbres;  le  flambeau  sacré  s'éteint  dans  ma  main.  Crois-tu  (pie 
ce  soit  peu  de  chose  pour  un  homme  qui  a  vécu  de  son  art  vingt  ans , 
que  de  le  voir  tomber?  Mes  ateliers  sont  déserts,  ma  réputation  est  per- 
due. Je  n'ai  point  d'enfans,  point  d'espérance  qui  me  rattache  à  la  vie. 
Ma  sanlé  est  faible,  et  le  vent  de  la  peste  qui  souffle  de  l'Orient  me  fait 
trembler  comme  une  feuille.  Dis-moi,  que  me  restait-il  au  moule?  Sup- 
pose qu'il  m'arrive  dans  mes  nuits  d'insomnie  de  me  poser  un  stylet  sur  le 
cœur.  Dis-moi,  qui  a  pu  m' arrêter  jusqu'à  ce  jour' 

CORDIANI. 

N'achève  pas,  André. 

ANDRÉ. 

Je  l'aimais  d'un  amour  indéfinissable.  Pour  elle,  j'aurais  lutté  contre 
une  armée,  j'aurais  bêché  la  terre  et  traîné  la  charrue,  pour  ajouter  une 
perle  à  ses  cheveux.  Ce  vol  que  j'ai  commis,  ce  dépôt  du  roi  de  France 
qu'on  vient  me  redemander  demain,  et  que  je  n'ai  plus,  c'est  pour  elle  . 
«•'est  pour  lui  donner  une  année  de  richesse  et  de  bonheur,  pour  la  voir 
une  fois  dans  nia  vie  entourée  déplaisirs  et  de  fêtes,  que  j'ai  tout  dissipe, 
ha  vie  m'était  moins  chère  que  l'honneur,  et  l'honneur  que  l'amour  de  Lu- 


A.\DRK    DEL    SARTO.  -JTl 

crèce.  Que  dis-je?  qu'un  sourire  de  ses  lèvres,  qu'un  rayon  de  joie  dans 
ses  yeux.  Ce  que  tu  vois  là,  Cordiani,  cet  être  souffrant  et  misérable  qui 
est  devant  toi ,  que  tu  as  vu  depuis  dix  ans  errer  dans  ces  sombres  por- 
tiques, ce  n'est  pas  là  André  del  Sarlo.  C'est  un  être  insensé,  exposé  au 
mépris,  aux  soucis  dévarans.  Aux  pieds  de  ma  belle  Lucrèce  était  un 
autre  André,  jeune  et  heureux,  insouciant  comme  le  vent,  libre  et  joyeux 
comme  un  oiseau  du  ciel,  l'ange  d'André,  l'ame  de  ce  corps  sans  vie  qui 
s'agite  au  milieu  des  hommes.  Sais-tu  maintenant  ce  que  tu  as  fait:' 

CORDIANI. 

Oui,  maintenant. 

ANDRÉ. 
Celui-là,  Cordiani,  tu  l'as  tué;  celui-là  ira  demain  au  cimetière  avec  la 
dépouille  du  vieux  Grémio;  l'autre  reste,  et  c'est  lui  qui  te  parle  ici. 

CORDIAXI ,  pleurant. 

André!  André  ! 

ANDRÉ: 

Est-ce  sur  moi,  ou  sur  toi  que  tu  pleures?  J'ai  une  faveur  à  te  deman- 
der. Grâce  à  Dieu,  il  n'y  a  point  eu  d'éclat  cette  nuit.  Grâce  à  Dieu,  j'ai 
vu  la  foudre  tomber  sur  mon  édifice  de  vingt  ans,  sans  proférer  une  plainte, 
et  sans  pousser  un  cri.  Si  le  déshonneur  était  public ,  ou  je  t'aurais  tué, 
ou  nous  irions  nous  battre  demain.  Pour  prix  du  bonheur,  le  monde  ac- 
corde la  vengeance ,  et  le  droit  de  se  servir  de  cela  (jetant  son  stytet  )  doit  tout 
remplacer  pour  celui  qui  a  tout  perdu.  Voilà  la  justice  des  hommes;  en- 
core n'est-il  pas  sur  si  tu  mourais  de  ma  main,  que  ce  ne  fût  pas  toi  que 
l'on  plaindrait. 

CORDIANI. 

Que  veux-tu  de  moi? 

ANDRÉ. 

Si  tu  as  compris  ma  pensée ,  tu  sens  que  je  n'ai  vu  ici ,  ni  un  crime 
odieux,  ni  une  sainte  amitié  foulée  aux  pieds  ;  je  n'y  ai  vu  qu'un  coup  de 
ciseau  donné  au  seul  lien  qui  m'unisse  à  la  vie.  Je  ne  veux  pas  songera  la 
main  dont  il  est  venu.  L'homme  à  qui  je  parle  n'a  pas  de  nom  pour  moi. 
Je  parle  au  meurtrier  de  mon  honneur,  de  mon  amour  et  de  mon  repos.  La 
blessure  qu'il  m'a  faite,  peut-elle  être  guérie?  une  séparation  éternelle, 
un  silence  de  mort  (  car  il  doit  songer  que  sa  mort  a  dépendu  (Je  moi  ) ,  de 
nouveaux  efforts  de  ma  part,  une  nouvelle  tentative  enfin  de  ressaisir  la 
vie,  peuvent-ils  encore  me  réussir?  En  Un  mot.  qu'il  parte,  qu'il  soii 
rayé  pour  moi  du  livre  de  vie;  qu'une  liaison  coupable,  et  qui  n'a  pu  exis 
ter  sans  remords,  soit  rompue  à  jamais;  que  le  souvenir  s'en  efface  lente- 


28  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

menl,  dans  un  an,  dans  deux,  peut-être,  et  qu'alors  moi,  André,  je 
revienne  comme  un  laboureur  ruiné  par  le  tonnerre,  rebâtir  ma  cabane 
de  chaume  sur  mon  champ  dévasté. 

CORDIAM. 

Oh  !  mon  Dieu  ! 

ANDRÉ. 

Je  suis  fait  à  la  patience.  Pour  me  faire  aimer  de  cette  femme,  j'ai  suivi 
durant  des  années  son  ombre  sur  la  terre.  La  poussière  où  elle  marche  est 
habituée  à  la  sueur  de  mon  front.  Arrivé  au  terme  de  la  carrière,  je  re- 
commencerai mon  ouvrage.  Qui  sait  ce  qui  peut  advenir  de  la  fragilité  des 
femmes?  Qui  sait  jusqu'où  peut  aller  l'inconstance  de  ce  sable  mouvant , 
et  si  vingt  autres  années  d'amour  et  de  dévoùment  sans  bornes  n'en  pour- 
ront pas  faire  autant  qu'une  nuit  de  débauche?  Car  c'est  d'aujourd'hui 
que  Lucrèce  est  coupable,  puisque  c'est  aujourd'hui  pour  la  première  fois 
depuis  que  tu  es  à  Florence,  que  j'ai  trouvé  ta  porte  fermée. 

CORDIAM 

C'est  vrai. 

ANDRÉ. 

Cela  l'étonné,  n'est-ce  pas,  que  j'aie  un  tel  courage?  Cela  étonnerait 
aussi  le  monde,  si  le  inonde  l'apprenait  un  jour.  Je  suis  de  son  avis.  Un 
coup  d'épée  est  plus  tôt  donné.  Mais  j'ai  un  grand  malheur,  moi  :  je  ne 
crois  pas  à  l'autre  vie,  et  je  te  donne  ma  parole  que  si  je  ne  réussis  pas , 
le  jour  où  j'aurai  l'entière  certitude  que  mon  bonheur  est  à  jamais  détruit, 
je  mourrai,  n'importe  comment.  Jusque-là,  j'accomplirai  ma  tâche. 

CORDIAM. 

Quand  dois-je  partir? 

ANDRÉ. 

Un  cheval  est  à  la  grille.  Je  te  donne  une  heure.  Adieu. 

CORDIA.M. 

Ta  main,  André,  ta  main! 

ANDRÉ  ,  revenant  sur  ses  pas. 

Ma  main?  A  qui  ma  main?  T'ai-je  dit  une  injure?  T'ai-je  appelé  faux 
ami?  Traître  aux  sermensles  plus  sacrés?  T'ai-je  dit  que  toi ,  qui  me  tues, 
je  t'aurais  choisi  pour  me  défendre,  si  ce  que  tu  as  fait,  tout  autre  l'avait 
fait?  T'ai-je  dit  que  cette  nuit  j'eusse  perdu  autre  chose  (pie  l'amour  de 
Lucrèce?  T'ai-je  parlé  de  quelque  autre  chagrin?  Tu  le  vois  bien ,  ce  n'esl 
pas  à  Cordiani  que  j'ai  parlé.  A  qui  veux-tu  donc  que  je  donne  ma  main  ' 

CORDIAM. 

Ta  main,  André!  Un  éternel  adieu,  mais  un  adieu! 


ANDRÉ  DEL  SARTO.  ±) 

INDRE. 

Je  ne  le  puis.  Il  y  a  du  sang  après  la  tienne,  (  n  son.) 

CORDIAM  ,  seul ,  frappe  à  la  porte. 

Holà ,  Malhurin  ! 

MATHURIN. 

Plaît-il,  excellence? 

CORDIAM. 

Prends  mon  manteau  ;  rassemble  tout  ce  que  tu  trouveras  sur  ma  table, 
et  dans  mes  armoires.  Tu  en  feras  un  paquet  à  la  hâte,  et  lu  le  porteras  à 
la  grille  du  jardin,  (il  s'asseoit.) 

MATHURIN. 

Vous  partez ,  monsieur  ? 

CORDIANI. 

Fais  ce  que  je  te  dis. 

DAMIEN  ,  entrant. 

André  que  je  rencontre  m'apprend  que  tu  pars,  Cordiani.  Combien  je 
m'applaudis  d'une  pareille  détermination!  Est-ce  pour  quelque  temps? 

CORDIAJNI. 

Je  ne  sais.  Tiens,  Damien,  rends-moi  le  service  d'aider  Mathurin  à 
choisir  ce  que  je  dois  emporter. 

MATHURIN  ,  sur  le  seuil  de  la  porte. 

Oh  !  ce  ne  sera  pas  long. 

DAMIEN. 

Il  suffit  de  prendre  le  plus  pressant.  On  t'enverra  le  reste  à  P endroit  où 
tu  comptes  f arrêter.  A  propos,  où  vas-tu? 

CORDIANI. 

Je  ne  sais.  Dépêche-toi,  Mathurin  ,  dépèche-toi. 

MATHURIN. 

Cela  est  fait  dans  l'instant.  (  n  emporte  un  paquet.  ) 

DAMIEN. 

Maintenant,  mon  ami,  adieu. 

CORDIANI. 

Adieu  !  Adieu  !  Si  tu  vois  ce  soir.  —  Je  veux  dire.  —  Si  demain ,  ou  un 
autre  jour.... 

DAMIEN. 

Qui?  Que  veux-tu? 

CORDIAM. 

Hien.  Rien.  Adieu,  Damien,  au  revoir. 


30  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

DAMIEN. 

Ull  bon  VOyage  !  (  H  l'embraSsc  et  sort.  ; 

MATHtTRIN. 

Monsieur,  tout  est  prêt. 

CORDIAM. 

Merci,  mon  brave.  Tiens,  voilà  pour  tes  bons  services  durant  mon  sé- 
jour dans  cette  maison. 

M  VTHURIX. 

Ob  !  excellence  ! 

CORDIANI,  toujours  assis. 

Tout  est  près,  n'est-ce  pas? 

MATHURIN. 

(  )ui ,  monsieur.  Vous  accompagnerai-je  ? 

CORDIANI. 

Certainement.  —  Malburin! 

MATHURIN. 

Excellence  ! 

CORDIAM. 

Je  ne  puis  pas  partir.  Matburin. 

MATHURIN. 

Vous  ne  parlez  pas  ? 

CORDIANI. 

Non.  C'est  impossible ,  vois-tu? 

MATHURIN. 

Avez-vous  besoin  d'autre  cbose  ? 

CORDIANI. 

Non ,  je  n'ai  besoin  de  rien.  (  On  silence.  > 

CORDIANI,  se  levant. 

Pâles  statues ,  promenades  chéries  !  sombres  allées ,  comment  voulez-vous 
que  je  parte  ?  Ne  sais-lu  pas ,  toi ,  nuit  profonde ,  que  je  ne  puis  partir  ?  O 
murs  que  j'ai  franchis  !  lerre  que  j'ai  ensanglantée  !  (n  retombe  sur  le  banc,  j 

MATHURIN. 

Au  nom  du  ciel ,  hélas!  il  se  meurt.  Au  secours!  au  secours! 

CORDIANI     se  le*ant  précipitamment. 

N'appelle  pas!  viens  avec  moi. 

MATHURIN. 

Ce  n'est  pas  là  notre  chemin. 


ANDRÉ    DEL    SARTO.  ôl 

CORDIANI. 

Silence!  viens  avec  moi,  le  dis-je.  Tu  es  mort  si  lu  n'obéis. 

(Il  l'entraîne  <lu  coté  fie  la  maison;] 
MATHURIN. 

Où  allez-vous,  monsieur? 

CORDIANI. 

Ne  t'effraie  pas;  je  suis  en  délire.  Cela  n'est  rien;  écoule;  je  veux  une 
chose  bien  simple.  N'est-ce  pas  à  présent  l'heure  du  souper?  Maintenant 
ton  maître  est  assis  à  sa  table,  entouré  de  ses  amis,  et  en  face  de  lui...  En 
un  mot,  mon  ami,  je  ne  veux  pas  entrer;  je  veux  seulement  poser  mon 
front  sur  la  fenêtre,  les  voir  un  moment.  Une  seule  minute,  et  nous  par- 
tons. (  Us  sortent.) 


SCENE  II. 

Une  chambre.  —  Une  table  dressée. 
ANDRÉ  DEL  SARTO,  LUCRÈCE  assise. 

ANDRÉ. 

Nos  amis  viennent  bien  tard.  Vous  êtes  pâle ,  Lucrèce.  Cette  scène  vous 
a  effrayée. 

LUCRÈCE. 

Lionel  et  Damien  sont  cependant  ici.  Je  ne  sais  qui  peut  les  retenir. 

ANDRÉ. 

Vous  ne  portez  plus  de  bagues?  Les  vôtres  vous  déplaisent  ?  Ah  !  je  me 
trompe,  en  voici  une  que  je  ne  connaissais  pas  encore. 

LUCRÈCE. 

Celte  scène ,  en  vérité ,  m'a  effrayée.  Je  ne  puis  vous  cacher  que  je  suis 
souffrante. 

ANDRÉ. 

Montrez-moi  cette  bague,  Lucrèce;  est-ce  un  cadeau?  est-il  permis  de 
l'admirer  ? 

LUCRÈCE  donne  la  bague. 

C'est  un  cadeau  de  Marguerite,  mon  amie  d'enfance. 

ANDRÉ. 

C'est  singulier,  ce  n'est  pas  son  chiffre  ;  pourquoi  donc  ?  c'est  un  bijou 


52  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

charmant ,  mais  bien  fragile.  Ah  !  mon  Dieu ,  qu'allez-vous  me  dire ,  je  l'ai 
brisé  en  le  prenant. 

LUCRÈCE. 

Il  est  brisé?  mon  anneau  brisé? 

ANDRÉ. 

Que  je  m'en  veux  de  cette  maladresse  !  mais,  en  vérité ,  le  mal  est  sans 
ressource. 

LUCRÈCE. 

N'importe  !  rendez-le-moi  tel  qu'il  est. 

ANDRÉ. 

Qu'en  voudriez- vous  faire?  l'orfèvre  le  plus  habile  n'y  pourrait  trouver 

remède.  (  "  'e  jette  à  terre  et  l'écrase.  ) 

LUCRÈCE. 

Ne  l'écrasez  pas  !  j'y  tenais  beaucoup. 

ANDRÉ. 

Bon,  Marguerite  vient  ici  tous  les  jours.  Vous  lui  direz  que  je  l'ai  brisé, 
et  elle  vous  en  donnera  un  autre.  Avons-nous  beaucoup  de  monde  ce  soir? 
notre  souper  sera-t-il  joyeux  ? 

LUCRÈCE. 

Je  tenais  beaucoup  à  cet  anneau. 

ANDRÉ. 

Et  moi  aussi,  j'ai  perdu  cette  nuit  un  joyau  précieux;  j'y  tenais  beau- 
coup aussi...  Vous  ne  répondez  pas  à  ma  demande? 

LUCRÈCE. 

Mais  nous  aurons  notre  compagnie  habituelle .  je  suppose ,  Lionel ,  Da- 
mien  et  Cordiani. 

ANDRÉ. 

Cordiani  aussi  !...  Je  suis  désolé  de  la  mort  de  Grémio. 

LUCRÈCE. 

C'était  votre  père  nourricier. 

ANDRÉ. 

Qu'importe?  qu'importe?  tous  les  jours  on  perd  un  ami.  N'est-ce  pas 
une  chose  ordinaire  que  d'entendre  dire  :  Celui-là  est  mort;  celui-là  est 
ruiné?  On  danse,  on  boit  par  là-dessus.  Tout  n'est  qu'heur  et  malheur. 

LUCRÈCE. 

Voici  nos  convives .  je  pense. 

Lionel  et  Damien  entrent. 


ANDRÉ   DEL    SARTO.  ,h> 

ANDRÉ. 

Allons,  mes  bons  amis  !  à  table!  avez-vous  quelque  souci, quelque  peine 
de  cœur?  Il  s'agit  de  tout  oublier.  Hélas!  oui,  vous  en  avez  sans  doute-, 
lotit  bomme  en  a  sous  le  soleil.  ;iis  s'asseoient.  : 

'       LUCRÈCE. 

Pourquoi  reste-t-il  une  place  vide? 

ANDRÉ. 

Cordiani  est  parti  pour  l'Allemagne. 

LUCRÈCE. 

Parti  ?  Cordiani  ? 

ANDRÉ. 

Oui,  pour  l'Allemagne.  Que  Dieu  le  conduise!  Allons!  mon  vieux 
Lionel ,  notre  jeunesse  est  là-dedans.  (  Montrant  les  flacons.) 

LIONEL. 

Parlez  pour  moi  seul ,  maître.  Puisse  la  vôtre  durer  long-temps  encore, 
pour  vos  amis  et  pour  le  pays  ! 

ANDRÉ. 

Jeune  ou  vieux,  que  veut  dire  ce  mot?  Les  cheveux  blancs  ne  l'ont  pas 
la  vieillesse,  et  le  cœur  de  l'homme  n'a  pas  d'âge. 

LUCRÈCE  ,  à  voix  basse. 

Est-ce  vrai ,  Damien ,  qu'il  est  parti  ? 

DAMIEN ,  de  même. 

Très  vrai. 

LIONEL. 

Le  ciel  est  à  l'orage;  il  fait  mauvais  temps  pour  voyager. 

ANDRÉ. 

Décidément,  mes  bons  amis,  je  quitte  cette  maison;  la  vie  de  Florence 
plaît  moins  de  jour  en  jour  à  ma  chère  Lucrèce,  et  quant  à  moi,  je  ne  l'ai 
jamais  aimée.  Dès  le  mois  prochain,  je  compte  avoir  sur  les  bords  de  PArno 
une  maison  de  campagne,  un  pampre  vert  et  quelques  pieds  de  jardin.  C'est 
là  que  je  veux  achever  ma  vie,  comme  je  l'ai  commencée.  Mes  élèves  ne 
m'y  suivront  pas.  Qn'ai-je  à  leur  apprendre,  qu'ils  ne  puissent  oublier? 
Moi-même  j'oublie  chaque  jour,  et  moins  encore  que  je  ne  le  voudrais.  J'ai 
beoin  cependant  de  vivre  du  passé;  qu'en  dites-vous,  Lucrèce? 

LiO.NEE. 

Kenoncez-vous  à  vos  espérances? 

ANDRÉ, 

Ce  son!  elles,  je  crois,  qui  renoncent  à  moi.  O  mon  vieil  ami,  l'espérance 

TOME  11.  •> 


54  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est  semblable  à  la  fanfare  guerrière  :  elle  mène  au  combat ,  et  divinise  le 
danger.  Tout  est  si  beau ,  si  facile ,  tant  qu'elle  retentit  au  fond  du  cœur  ! 
Mais  le  jour  où  sa  voix  expire,  le  soldat  s'arrête  et  brise  son  épée. 

DAMIEN. 

Qu'avez-vous ,  madame?  vous  paraissez  souffrir. 

LIONEL. 

Mais  en  effet,  quelle  pâleur!  Nous  devrions  nous  retirer. 

LUCRÈCE. 

Spinette  !  Entre  dans  ma  chambre ,  ma  chère ,  et  prends  mon  flacon  sur 
ma  toilette.  Tu  me  l'apporteras.  (Spinette  son.) 

ANDRÉ. 

Qu'avez-vous  donc ,  Lucrèce  ?  O  ciel  !  seriez- vous  réellement  malade  ? 

DAMIEN. 

Ouvrez  cette  fenêtre,  le  grand  air  vous  fera  du  bien. 

Spinette  rentre  épouvantée. 
SPINETTE. 

Monseigneur  !  monseigneur  !  un  homme  est  là  caché. 

ANDRÉ. 

Où? 

SPINETTE. 

Là,  dans  l'appartement  de  ma  maîtresse. 

LIONEL. 

Mort  et  furie  !  voilà  la  suite  de  votre  faiblesse,  maître;  c'est  le  meurtrier 
de  Grémio.  Laissez-moi  lui  parler. 

SPINETTE. 

J'étais  entrée  sans  lumière.  Il  m'a  saisi  la  main,  comme  je  passais  entre 
les  deux  portes. 

ANDRÉ. 

Lionel ,  n'entre  pas  ;  c'est  moi  que  cela  regarde. 

LIONEL. 

Quand  vous  devriez  me  bannir  de  chez  vous ,  pour  cette  fois ,  je  ne  vous 
quitte  pas.  Entrons ,  Damien.  (  h  entre.  ) 

ANDRÉ  ,  courant  à  sa  femme. 

Est-ce  lui ,  malheureuse  ?  est-ce  lui  ? 

LUCRÈCE. 

O  mon  Dieu  !  prends  pitié  de  moi.  (  Elle  s'évanouit.  ) 


ANDRÉ  DEL  SARTO.  35 

DAHIEN. 

Suivez  Lionel,  André,  empêchez-le  de  voir  Cordiani. 

ANDRÉ. 

Cordiani!  Cordiani!  Mon  déshonneur  est-il  si  public,  si  bien  connu  de 
tout  ce  qui  m'entoure,  que  je  n'aie  qu'un  mot  à  dire,  pour  qu'on  me  ré- 
ponde par  celui-là?  Cordiani!  Cordiani!...  (criant)  sors  donc,  misérable, 
puisque  voilà  Damien  qui  t'appelie  ! 

Lionel   entre  avec  Cordiani. 
ANDRÉ,  à  tout  le  monde. 

Je  vous  ai  fait  sortir  tantôt.  A  présent  je  vous  prie  de  rester.  Emportez 
cette  femme,  messieurs,  cet  homme  est  l'assassin  de  Grémio.  flOn  emporte 
Lucrèce.)  C'est  pour  entrer  chez  ma  femme  qu'il  l'a  tué.  Un  cheval  !...  dans 
quelque  état  qu'elle  se  trouve,  vous,  Damien,  vous  la  conduirez  à  sa 
mère....  ce  soir,  à  l'instant  même.  Maintenant,  Lionel,  lu  vas  me  servir 
de  témoin.  Cordiani  prendra  celui  qu'il  voudra;  car  tu  vois  ce  qui  se 
passe ,  mon  ami  ? 

LIONEL. 

Mes  épées  sont  dans  ma  chambre.  Nous  allons  les  prendre  en  passant. 

ANDRÉ,  à  Cordiani. 

Ah!  vous  voulez  que  le  déshonneur  soit  public!  il  le  sera,  monsieur,  il 
le  sera.  Mais  la  réparation  va  l'être  de  même,  et  malheur  à  celui  qui  la 
rend  nécessaire  !  i  ils  sortent.  ) 


SCÈNE  III. 

Une  plate-forme  à  l'extrémité  du  jardin.  —  Un  réverbère  allumé. 

MATHURIN,seul. 
Où  peut  être  allé  ce  jeune  homme?  Il  me  dit  de  l'attendre ,  et  voilà  bien- 
tôt une  demi-heure  qu'il  m'a  quitté.  Comme  il  tremblait  en  approchant 
de  la  maison!  Ah!  s'il  fallait  croire  ce  qu'on  en  dit! 

JEAN  .  passant. 

Eh  bien!  Mathurin,  que  fais-tu  là  à  cette  heure? 

MATHURIN. 

J'attends  le  seigneur  Cordiani. 

JEAN. 

'Lu  ne  viens  pas  à  l'enterrement  de  ce  pauvre  Grémio?  on  va  partir 
lout-à-1'heure. 

5. 


~)6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

MATHURIN. 

Vraiment!  j'en  suis  fâché;  mais  je  ne  puis  quiller  la  place. 

JEAN. 

J'y  vais ,  moi ,  de  ce  pas. 

MATHURIN. 

Jean ,  ne  vois-tu  pas  des  hommes  qui  arrivent  du  côté  de  la  maison  ?  On 
dirait  que  c'est  notre  maître  et  ses  amis. 

JEAN. 

Oui,  ma  foi,  ce  sont  eux  :  que  diahle  cherchent-ils  ?  Us  viennent  droit 
à  nous. 

MATHURIN. 

N'ont- ils  pas  leurs  épées  à  la  main  ? 

JEAN. 

Non  pas,  je  crois.  Si  fait,  tu  as  raison.  Cela  ressemble  à  une  querelle. 

MATHURIN. 

Tenons-nous  à  l'écart;  et  si  je  ne  m'entends  pas  appeler,  j'irai  avec  toi. 

(  Ils  se  retirent.  ) 
Lionel  et  Cordiani  entrent. 

LIONEL. 

Cette  lumière  nous  suffira.  Placez-vous  ici ,  monsieur;  n'aurez-vous  pas 
de  second  ? 

CORDIANI. 

Non ,  monsieur. 

LIONEL. 

Ce  n'est  pas  l'usage ,  et  je  vous  avoue  que  pour  moi  j'en  suis  fâché.  Du 
temps  de  ma  jeunesse,  il  n'y  avait  guère  d'affaire  de  cette  sorte  sans  quatre 
épées  tirées. 

CORDIANI. 

Ceci  n'est  pas  un  duel ,  monsieur;  André  n'aura  rien  à  parer,  et  le 
combat  ne  sera  pas  long. 

LIONEL. 

Qu'entends-je?  voulez-vous  faire  de  lui  un  assassin  ? 

CORDIANI. 

Je  m'étonne  qu'il  n'arrive  pas. 

ANDRÉ  ,  entrant. 

Me  voilà. 

LIONEL. 

Olez  vos  manteaux  ;  je  vais  marquer  les  lignes  :  messieurs ,  c'est  jus- 
qu'ici que  vous  pouvez  rompre. 


En  garde  ! 


ANDRÉ    DEL    SARTO.  ,~7 

ANDRÉ. 


DAMIEN  ,  entrant. 


Je  n'ai  pu  remplir  la  mission  dont  tu  m'avais  chargé.  Lucrèce  refuse 
mon  escorte;  elle  est  partie  seule,  à  pied,  accompagnée  de  sa  suivante. 

ANDRÉ. 

Dieu  du  ciel  !  quel  orage  se  prépare  !        (il  tonne.) 

DAMIEN. 

Lionel,  je  me  présente  ici  comme  le  second  de  Cordiani.  André  ne 
verra  dans  cette  démarche  qu'un  devoir  qui  m'est  sacré:  je  ne  tirerai l'é- 
pée  que  si  la  nécessité  m'y  oblige. 

CORDIANI. 

Merci,  Damien,  merci. 

LIONEL. 

Etes-vous  prêts  ? 

ANDRÉ. 

Je  le  suis. 

CORDIANI. 

Je  le  Sllis.  (Ils  se  battent.  Cordiani  est  blessé.) 

DAMIEN. 

Cordiani  est  blessé  ! 

ANDRÉ,  se  jetant  sur  lui. 

Tu  es  blessé,  mon  ami? 

LIONEL,  le  retenant. 

Retirez-vous;  nous  nous  chargeons  du  reste. 

CORDIANI. 

Ma  blessure  est  légère.  Je  puis  encore  tenir  mon  épée. 

LIONEL. 

Non,  monsieur,  vous  allez  souffrir  beaucoup  plus  dans  un  instant.  L'épée 
a  pénétré.  Si  vous  pouvez  marcher,  venez  avec  nous. 

CORDIANI. 

Vous  avez  raison.  Viens-tu,  Damien?  Donne-moi  ton  bras,  je  me  sens 
bien  faible.  Vous  me  laisserez  chez  Manfredi. 

ANDRÉ  ,  bas  à  Lionel. 

La  crois-tu  mortelle  ? 

LIONEL. 

Je  ne  réponds  de  rien.      (  ils  sortent.  ) 

ANDRÉ,  seul 

Pourquoi  me  laissent-ils?  Il  faut  que  j'aille  avec  eux.  Où  veulent-ils 


Ô8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  j'aille  ?  (  n  fait  quelques  pas  vers  la  maison,  j  Ah  !  cette  maison  déserte  !  Non, 
par  le  ciel ,  je  n'y  retournerai  pas  ce  soir.  Si  ces  deux  chambres-là  doivent 
être  vides  cette  nuit,  la  mienne  le  sera  aussi.  Il  ne  s'est  pas  défendu.  Je 
n'ai  pas  senti  son  épée.  Il  a  reçu  le  coup ,  cela  est  clair.  Il  va  mourir  chez 
Manfredi. 

C'est  singulier.  Je  me  suis  pourtant  déjà  battu.  Lucrèce  partie  !  seule  ! 
par  cette  horrible  nuit!  Est-ce  que  je  n'entends  pas  marcher  là-dedans? 

(  Il  va  du  coté  des  arbres.  ) 

Non ,  personne.  Il  va  mourir.  Lucrèce  seule ,  avec  une  femme  !  Eh  bien! 
quoi?  Je  suis  trompé  par  celte  femme.  Je  me  bats  avec  son  amant.  Je  le 
blesse.  Me  voilà  vengé.  Tout  est  dit.  Qu'ai-je  à  faire  à  présent? 

Ah  !  celte  maison  déserte  !  cela  est  affreux.  Quand  je  pense  à  ce  qu'elle 
était  hier  au  soir  !  à  ce  que  j'avais  !  à  ce  que  j'ai  perdu  !  Qu'est-ce  donc 
pour  moi  que  la  vengeance?  Quoi!  voilà  tout?  Et  rester  seul  ainsi  ?  A 
qui  cela  rend-il  la  vie,  de  faire  mourir  nu  meurtrier?  Quoi?  Répondez  ! 
Qu'avais-je  à  faire  de  chasser  ma  femme?  d'égorger  cet  homme?  Il  n'y  a 
point  d'offensé.  Il  n'y  a  qu'un  malheureux.  Je  me  soucie  bien  de  vos  lois 
d'honneur!  Cela  me  console  bien  que  vous  ayez  inventé  cela  pour  ceux 
qui  se  trouvent  dans  ma  position?  que  vous  l'ayez  réglé  comme  une  cé- 
rémonie? Où  sont  mes  vingt  années  de  bonheur?  ma  femme?  mon  ami? 
le  soleil  de  mes  jours?  le  repos  de  mes  nuits?  Voilà  ce  qui  me  reste. 
(  n  regarde  son  épée.;  Que  me  veux-tu ,  toi  ?  On  t'appelle  l'ami  des  offensés.  Il 
n'y  a  point  ici  d'homme  offensé.  Que  la  rosée  essuie  ton  song.  (?i  'a  jette.) 

Ah  !  cette  affreuse  maison  !  Mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  (il  pleure  à  chaudes  larmes.) 

L'enterrement  passe. 
ANDRÉ. 

Qui  enterrez-vous  là  ? 

LES   PORTEURS, 

Nicolas  Grémio. 

ANDRÉ. 

Et  loi  aussi,  mon  pauvre  vieux,  et  toi  aussi  lu  m'abandonnes! 


FIN    DU   DEUXIEME    ACTE. 


ACTE  TROISIÈME. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Une  rue.  —  Il  est  toujours  nuil. 


LIONEL,  DAMIEN  ET  CORDIANI  entrent. 

CORDIANI; 

Je  ne  puis  marcher.  Le  sang  m'étouffe.  Arrêtez-moi  sur  ce  banc. 

(  Ils  le  posent  sur  un  banc.) 
LIONEL. 

Que  sentez-vous  ? 

CORDIANI. 

Je  me  meurs,  je  me  meurs.  Au  nom  du  ciel,  un  verre  d'eau  ! 

DAMIEN. 

Restez  ici ,  Lionel.  Un  médecin  de  ma  connaissance  demeure  au  bout 
de  la  rue.  Je  cours  le  chercher.      (  u  sort,  j 

CORDIANI. 

Il  est  trop  tard,  Damien. 

LIONEL. 

Prenez  patience.  Je  vais  frapper  à  cette  maison.  (  il  frappe,  j  Peut-être 
pourrons-nous  y  trouver  quelque  secours,  en  attendant  l'arrivée  du  mé- 
decin. Personne  !  (  H  Happe  de  nouveau.  ) 


âO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

UNE    VOIX  en  dedans. 

Qui  esl  là  ? 

LIONEL. 

Ouvrez!  ouvrez!  qui  que  vous  soyez  vous-même.  Au  nom  de  l'hospita- 
lité, ouvrez. 

LE    PORTIER,  ouvrant. 

Que  voulez- vous? 

LIONEL. 

Voilà  un  gentilhomme  blessé  à  mort.  Apportez-nous  un  verre  d'eau ,  et 
de  quoi  panser  la  plaie.  (  Le  portier  son.  ) 

CORDIANI. 

Laissez-moi,  Lionel.  Allez  retrouver  André.  C'est  lui  qui  est  blessé,  et 
non  pas  moi.  C'est  lui  que  toute  la  science  humaine  ne  guérira  pas  celte 
nuit.  Pauvre  André!  pauvre  André! 

LE  PORTIER  rentre. 

Buvez  cela,  mon  cher  seigneur,  et  puisse  le  ciel  venir  à  votre  aide! 

LIONEL. 

A  qui  appartient  celle  maison? 

LE   PORTIER. 

A  Monna  Flora  del  Fede. 

CORDIANI. 

La  mère  de  Lucrèce  !  Oh  !  Lionel ,  Lionel ,  sortons  d'ici.  (  n  se  soulève.  )  Je 
ne  puis  bouger.  Mes  forces  m'abandonnent. 

LIONEL. 

Sa  fille  Lucrèce  n'est-elle  pas  venue  ce  soir  ici  ? 

LE   PORTIER. 

Non ,  monsieur. 

LIONEL. 

Non!  pas  encore!  Cela  est  singulier. 

LE   PORTIEIi. 

Pourquoi  viendrait-elle  à  cette  heure? 

(Lucrèce  et  Spinelte  arrivent.) 
LUCRÈCE. 

Frappe  à  la  porte,  Spinette,  je  ne  m'en  sens  pas  le  courage. 

SPINETTE. 

Qui  esl  là  sur  ce  banc,  couvert  de  sang  et  prêt  à  mourir? 

CORDIANI. 

\h  !  malheureux! 


ANDRÉ    1>EL    SARTO.  Il 

LUCRÈCE. 

Tu  demandes  qui?  C'est  Gordiani.  fEiie  se  jette  sur  îebanc  )  Est-ce  toi' 
est-ce  toi?  qui  t'a  amené  ici?  qui  l'a  abandonné  sur  celte  pierre?  où  est 
André,  Lionel?  Ah!  il  se  meurt!  Comment,  Paolo!  tu  ne  l'as  pas  fait 
porter  chez  ma  mère  ? 

LE    PORTIER. 

Ma  maîtresse  n'est  pas  à  Florence,  madame. 

LUCRÈCE. 

Où  est-elle  donc?  n'y  a-t-il  pas  un  médecin  à  Florence?  Allons,  mon- 
sieur, aidez-moi,  et  portons-le  dans  la  maison. 

SPINETTE. 

Songez  à  cela,  madame. 

LUCRÈCE. 

Songer  à  quoi?  es-tu  folle?  et  que  t'importe?  Ne  vois-tu  pas  qu'il  est 
mourant  ?  Ce  ne  serait  pas  lui  que  je  le  ferais. 

Damien  et  un  médecin  arrivent. 

DAMIEN. 

Par  ici ,  monsieur  !  Dieu  veuille  qu'il  soit  temps  encore  ! 

LUCRÈCE,  au  médecin. 

Venez,  monsieur,  aidez-nous;  ouvre-nous  les  portes ,  Paolo.  Ce  n'est 
pas  mortel,  n'est-ce  pas? 

DAMIEN. 

Ne  vaudrait-il  pas  mieux  tâcher  de  le  transporter  j  usque  chez  Manfredi  ? 

LUCRÈCE. 

Qui  est-ce ,  Manfredi  ?  me  voilà ,  moi ,  qui  suis  sa  maîtresse.  Voilà  ma 
maison.  C'est  pour  moi  qu'il  meurt,  n'est-il  pas  vrai  ?  Eh  !  bien  donc,  qu'a- 
vez-vous  à  dire?  Oui,  cela  est  certain,  je  suis  la  femme  d'André  delSarto. 
Et  que  m'importe  ce  qu'on  en  dira?  ne  suis-je  pas  chassée  par  mon  mari? 
ne  serai-je  pas  la  fable  de  la  ville  dans  deux  heures  d'ici?  Manfredi?  Et 
que  dira-t-on?  on  dira  que  Lucretia  del  Fede  a  trouvé  Cordiani  mourant 
à  sa  porte ,  et  qu'elle  l'a  fait  porter  chez  elle.  Entrez  !  entrez  ! 

(  Us  entrent  dans  la  maison,  emportant  Cordiani.) 
LIONEL,  resté  seul". 

Mon  devoir  est  rempli  ;  maintenant  à  André!  Il  doit  être  bien  triste ,  le 

pauvre  homme  ! 

André  entre  pensif,  et  se  dirige  vers  la  maison. 

LIONEL. 
Qui   êteS-VOUS?  OÙ   allez- VOUS?  (  André  ne  répond  pas.  ]  C'est    VOUS,   fVlldré? 

Que  venez-vous  faire  ici  ? 


12  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ANDRÉ. 

Je  vais  voir  la  mère  de  ma  femme. 

LIONEL. 

Elle  n'est  pas  à  Florence. 

ANDRÉ. 

Ah  !  Où  est  donc  Lucrèce ,  en  ce  cas  ! 

LIONEL. 

Je  ne  sais;  mais  ce  dont  je  suis  certain,  c'est  que  Monna  Flora  est  absente  : 
retournez  chez  vous,  mon  ami. 

ANDRÉ. 

Comment  le  savez -vous,  et  par  quel  hasard  ctes-vous  là? 

LIONEL. 

Je  revenais  de  chez  Manfredi,  où  j'ai  laissé  Cordiani ,  et  en  passant, 
j'ai  voulu  savoir... 

ANDRÉ. 

Cordiani  se  meurt,  n'est-il  pas  vrai? 

LIONEL. 

Non,  ses  amis  espèrent  qu'on  le  sauvera. 

ANDRÉ. 

Tu  te  trompes ,  il  y  a  du  monde  dans  la  maison  ;  vois  donc  ces  lumières 

qui  VOnt  et  qui  Viennent,  fil  va  regarder  à  la  fenêtre.)  Ah  ! 

LIONEL. 

Que  voyez- vous  ? 

ANDRÉ. 

Suis-jefou,  Lionel?  j'ai  cru  voir  passer  dans  la  chambre  basse  Cor- 
diani tout  couvert  de  son  sang ,  appuyé  sur  le  bras  de  Lucrèce  ! 

LIONEL. 

Vous  avez  vu  Cordiani  appuyé  sur  le  bras  de  Lucrèce  ? 

ANDRÉ. 

Tout  couvert  de  son  sang. 

LIONEL. 

Retournons  chez  vous,  mon  ami. 

ANDRÉ. 

Silence!  il  faut  que  je  frappe  à  la  porte. 

LIONEL. 

Pourquoi  taire?  Je  vous  dis  que  Monna  Flora  est  absente.  Je  viens  d'y 
frapper  moi-même. 


ANDRÉ  DEL  SARTO.  43 

ANDRÉ. 

Je  l'ai  vu  !  laisse-moi. 

LIONEL. 

Qu'allez- vous  faire,  mou  ami?  êtes-vous  an  homme?  Si  votre  femme  se 
respecte  assez  peu  pour  recevoir  chez  sa  mère  l'auteur  d'an  crime  que 
vous  avez  puni,  est-ce  à  vous  d'oublier  qu'il  meurt  de  votre  main ,  et  de 
troubler  peut-être  ses  derniers  instans  ? 

ANDRÉ. 

Que  veux-tu  que  je  fasse?  oui,  oui,  je  les  tuerais  tous  deux.  Ah!  ma 
raison  est  égarée.  Je  vois  ce  qui  n'est  pas.  Cette  nuit  tout  entière,  j'ai 
couru  dans  ces  rues  désertes  au  milieu  de  spectres  affreux.  Tiens  ,  vois , 
j'ai  acheté  du  poison. 

LIONEL. 

Prenez  mon  bras ,  et  sortons. 

ANDRE,   retourne  à. la  fenêtre. 

Plus  rien  !  ils  sont  là,  n'est-ce  pas? 

LIONEL. 

Au  nom  du  ciel,  soyez  maître  de  vous.  Que  voulez-vous  faire?  Il  est 
impossible  que  vous  assistiez  à  un  tel  spectacle,  et  toute  violence  en  cette 
occasion  serait  de  la  cruauté.  Votre  ennemi  expire  ;  que  voulez-vous  de 
plus? 

ANDRÉ. 

Mon  ennemi!  lui,  mon  ennemi!  le  plus  cher,  le  meilleur  de  mes  amis  ! 
Qu'a-t-il  donc  fait?  il  l'a  aimée.  Sortons,  Lionel,  je  les  tuerais  tous  deux 
de  ma  main. 

LIONEL. 

Nous  verrons  demain  ce  qui  vous  reste  à  faire.  Confiez-vous  à  moi; 
votre  honneur  m'est  aussi  sacré  que  le  mien ,  et  mes  cheveux  gris  vous  en 
répondent. 

ANDRÉ. 

Ce  qui  me  reste  à  faire?  Et  que  veux-tu  que  je  devienne?  Il  faut  que 

je  parle  à  LllCrèCe.  (  Il  s'avance  vers  la  porte.  ) 

LIONEL. 

André,  André,  je  vous  en  supplie,  n'approchez  pas  de  cette  porte. 
Avez-vous  perdu  toute  espèce  de  courage?  La  position  où  vous  êtes  esl 
affreuse,  personne  n'y  compatit  plus  vivement,  plus  sincèremenl  que 
moi.  J'ai  une  femme  aussi,  j'ai  îles  enfans;  mais  la  fermeté  d'un  homme 
ne  doit-elle  pas  lui  servir  de  bouclier'  Demain,  vous  pourrez  entendre 
des  conseils  qu'il  m'est  impossible  de  vous  adresser  en  ce  moment. 


\\  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ANDRÉ. 

C'est  vrai,  c'est  vrai!  qu'il  meure  en  paix  dans  ses  bras,  Lionel  !  Elle 
veille  et  pleure  sur  lui  !  A  travers  les  ombres  de  la  mort ,  il  voit  errer  au- 
tour de  lui  cette  tète  adorée  !  Elle  lui  sourit  et  l'encourage  !  Elle  lui  pré- 
sente la  coupe  salutaire;  elle  est  pour  lui  l'image  de  la  vie.  Ah  !  tout  cela 
m'appartenait;  c'était  ainsi  que  je  voulais  mourir.  Viens,  partons,  Lionel. 

(  Il  frappe  à  la  porte.  ) 

Holà!  Paolo!Paolo! 

LIONEL. 

Que  faites-vous,  malheureux? 

ANDRÉ. 

Je  n'entrerai  pas.  (Paoïo  paraît.)  Pose  ta  lumière  sur  ce  banc,  il  faut  que 
j'écrive  à  Lucrèce. 

LIONEL. 

Et  que  voulez-vous  lui  dire? 

ANDRÉ. 

Tiens,  tu  lui  remettras  ce  billet;  tu  lui  diras  que  j'attends  sa  réponse 
chez  moi;  oui,  chez  moi,  je  ne  saurais  rester  ici.  Viens,  Lionel.  Cbez 
moi ,  entends-tu  ?  (  ils  sortent.  > 


SCÈNE  II. 

La  maison  d'André.  —  Il  est  jour. 

JEAN. 

Je  crois  qu'on  frappe  à  la  grille.  (  u  ouvre.)  Qui  demandez-vcus,  excel- 
lence? 

Entre  Monljoie  et  sa  suite. 
MONTJOIE. 

Le  peintre  André  del  Sarlo. 

JEAN. 

H  n'est  pas  au  logis ,  monseigneur. 

MONTJOIE. 

Si  sa  porte  est  fermée,  dis-lui  que  c'est  l'envoyé  du  roi  de  France  qui 
le  fait  demander. 

JEAN. 

Si  votre  excellence  veut  entrer  dans  l'académie ,  mon  maître  peut  re- 
venir d'un  instant  à  l'autre. 


André  del  sarto.  45 

MONTJOIE. 

Entrons,  messieurs.  Je  ne  suis  pas  fâché  de  visiter  les  ateliers  et  de  voir 
ses  élèves. 

JEAN. 

Hélas!  monseigneur,  l'académie  est  déserte  aujourd'hui.  Mon  maître  a 
reçu  très  peu  d'écoliers  cette  année,  et  à  compter  de  ce  jour,  personne  ne 
vient  plus  ici. 

MONTJOIE. 

Vraiment?  on  m'avait  dit  tout  le  contraire.  Est-ce  cpie  ton  maître  n'est 
plus  professeur  à  l'école  ? 

JEAN. 

Le  voilà  lui-même,  accompagné  d'un  de  ses  amis. 

MONTJOIE. 

Qui?  cet  homme  qui  détourne  la  vue?  Le  vieux  ou  le  jeune? 

JEAN. 

Le  plus  jeune  des  deux. 

MONTJOIE. 

Quel  visage  pâle  et  abattu  !  Quelle  tristesse  profonde  sur  tous  ses  traits! 
et  ces  vêtemens  en  désordre!  Est-ce  là  le  peintre  André  del  Sarto? 

André  et  Lionel  entrent. 
LIONEL. 

Seigneur,  je  vous  salue.  Qui  ètes-vous? 

MONTJOIE. 

C'est  à  André  del  Sarto  que  nous  avons  affaire.  Je  suis  le  comte  de 
Montjoie ,  envoyé  du  roi  de  France. 

ANDRÉ. 

Du  roi  de  France?  J'ai  volé  votre  maître ,  monsieur.  L'argent  qu'il  m'a 
confié  est  dissipé,  et  je  n'ai  pas  acheté  un  seul  tableau  pour  lui.  ia  un  valet.) 
Paolo  esl-il  venu  ? 

MONTJOIE. 

Parlez-vous  sérieusement? 

LIONEL. 

Ne  le  croyez  pas,  messieurs.  Mon  ami  André  est  aujourd'hui,  pour 
certaines  raisons,  une  affaire  malbeureuse,  hors  d'état  de  vous  répondre, 
et  d'avoir  l'honneur  de  vous  recevoir. 

MONTJOIE. 

S'il  en  est  ainsi,  nous  reviendrons  un  antre  jour. 

ANDRÉ. 

Pourquoi?  Je  vous  dis  que  je  l'ai  volé.  Cela  est  très  sérieux.  Tu  ne  sais 


iC  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas  que  je  l'ai  volé ,  Lionel  ?  Vous  reviendriez  cent  fois  que  ce  sérail  de 
même. 

MONTJOIE. 

Cela  est  incroyable. 

ANDRÉ. 

Pas  du  tout;  cela  est  tout  simple.  J'avais  une  femme....  Non!  non!  Je 
veux  dire  seulement  que  j'ai  usé  de  l'argent  du  roi  de  France  comme  s'il 
m'appartenait. 

MONTJOIE. 

Est-ce  ainsi  que  vous  exécutez  vos  promesses  ?  Où  sont  les  tableaux  (pie 
François  Ier  vous  avait  chargé  d'acheter  pour  lui  ? 

ANDRÉ. 

Les  miens  sont  là-dedans;  prenez-les,  si  vous  voulez;  ils  ne  valent  rien- 
J'ai  eu  du  génie  autrefois,  ou  quelque  chose  qui  ressemblait  à  du  génie; 
mais  j'ai  toujours  fait  mes  tableaux  trop  vite,  pour  avoir  de  l'argent  comp- 
tant. Prenez-les  cependant.  Jean,  apporte  les  deux  tableaux  que  tu  trou- 
veras sur  le  chevalet.  Ma  femme  aimait  le  plaisir,  messieurs.  Vous  direz 
au  roi  de  France  qu'il  obtienne  l'extradition,  et  il  me  fera  juger  par  ses 
tribunaux.  Ah  !  le  Corrège;  voilà  un  peintre  !  il  était  plus  pauvre  que  moi. 
Mais  jamais  un  tableau  n'est  sorti  de  son  atelier  un  quart  d'heure  trop  tôt. 
L'honnêteté  !  l'honnêteté  !  voilà  la  grande  parole.  Le  cœur  des  femmes  est 
un  abîme. 

MONTJOIE  ,  à  Lionel. 

Ses  paroles  annoncent  le  délire.  Qu'en  devons-nous  penser?  Est-ce  là 
l'homme  qui  vivait  en  prince  à  la  cour  de  France,  dont  tout  le  monde 
écoutait  les  conseils,  comme  un  oracle  en  fait  d'architecture  et  de  beaux- 
arts  ? 

LIONEL. 

Je  ne  puis  vous  dire  le  mot  de  l'état  où  vous  le  voyez.  Si  vous  en  êtes 

tOUC.llé  ,  méliageZ-le.  (  On  apporte  les  deux  tableaux.  ) 

ANDRÉ. 

Ah!  les  voilà.  Tenez,  messieurs,  faites-les  emporter.  Non  pas  que  je 
leur  donne  aucun  prix.  Une  somme  si  forte,  d'ailleurs!  de  quoi  payer  des 
Raphaël.  Ah  !  Raphaël,  il  est  mort  heureux,  dans  les  bras  de  sa  maîtresse. 

MONTJOIE,  regardant. 

C'est  une  magnifique  peinture. 

ANDRÉ. 

Trop  vite!  trop  vite!  Emportez-les;  que  tout  soit  fini.  Ah!  un  instant. 

(  Il  arrête  les  porteurs.)  Tll  me  regardes,  toi  ,  pauvre  fille  !   (  A.  la  figure  de  la  Charité, 

que  représente  le  tableau.)  Tu  veux  me  dire  adieu?  C'était  la  Charité,  messieurs. 


ANDRE    DEL    SARTO.  47 

C'était  la  plus  belle,  la  plus  douce  des  vertus  humaines.  Tu  n'avais  pas  eu 
de  modèle ,  toi  !  Tu  m'étais  apparue  dans  un  songe ,  par  une  triste  nuit , 
pâle  comme  te  voilà,  entourée  de  tes  chers  enfans  qui  pressent  ta  ma- 
melle. Celui-là  vient  de  glisser  à  terre ,  et  regarde  sa  belle  nourrice  en 
cueillant  quelques  fleurs  des  champs.  Donnez  cela  à  votre  maître,  mes- 
sieurs. Mon  nom  est  au  bas.  Cela  vaut  quelque  argent.  Paolo  n'est  pas 
venu  me  demander? 

IN   VALET. 

Non,  monsieur. 

ANDRÉ. 

Que  fait-il  donc?  Ma  vie  est  dans  ses  mains. 

LIONEL  à  Montjoie. 

Au  nom  du  ciel,  messieurs,  retirez-vous.  Je  vous  le  mènerai  demain, 
si  je  puis.  Vous  le  voyez  vous-mêmes;  un  malheur  imprévu  lui  a  troublé 
l'esprit. 

MONTJOIE. 

Nous  obéissons,  monsieur;  excusez-nous  et  tenez  votre  promesse. 

(Us  sortent) 
ANDRÉ. 

J'étais  né  pour  vivre  tranquille ,  vois-tu  ?  je  ne  sais  point  être  malheu- 
reux. Qui  peut  retenir  Paolo? 

LIONEL. 

Et  que  demandez- vous  donc  dans  cette  fatale  lettre,  dont  vous  attendez 
si  impatiemment  la  réponse  ? 

ANDRÉ. 

Tu  as  raison;  allons-y  nous-mêmes.  Il  vaut  toujours  mieux  s'expliquer 
de  vive  voix. 

LIONEL. 

Ne  vous  éloignez  pas  dans  ce  moment,  puisque  Paolo  doit  vous  retrou- 
ver ici,  ce  ne  serait  que  du  temps  perdu. 

ANDRÉ. 

Elle  ne  répondra  pas.  Oh!  comble  de  misère!  Je  supplie,  Lionel,  lors- 
que je  devrais  punir.  Ne  me  juge  pas,  mon  ami,  comme  tu  pourrais  faire 
un  autre  homme.  Je  suis  un  homme  sans  caractère,  vois-tu?  j'étais  né 
pour  vivre  tranquille. 

LIONEL. 

Sa  douleur  me  confond  malgré  moi. 

ANDRÉ. 

O  honte  !  ô  humiliation  !  elle  ne  répondra  pas.  Comment  en  suis-je  venu 


48  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

là?  sais- tu  ce  que  je  lui  demande?  Ali!  la  Lâcheté  elle-même  en  rougi- 
rait, Lionel ,  je  lui  demande  de  revenir  à  moi. 

LIONEL. 

Est-ce  possible  ? 

ANDRÉ. 

Oui,  oui,  je  sais  tout  cela.  J'ai  fait  un  éclat  :  eh  bien!  dis-moi,  qu'y 
ai-je  gagné?  Je  me  suis  conduit  comme  tu  l'as  voulu  .-  eh  bien!  je  suis  le 
plus  malheureux  des  hommes.  Apprends-le  donc,  je  l'aime,  je  l'aime  plus 
que  jamais. 

LIONEL. 

* 

Insensé  ! 

ANDRÉ. 

Crois-tu  qu'elle  y  consente?  Il  faut  me  pardonner  d'être  un  lâche.  Mon 
père  était  un  pauvre  ouvrier.  Ce  Paolo  ne  viendra  pas.  Je  ne  suis  point  un 
gentilhomme,  le  sang  qui  coule  dans  mes  veines  n'est  pas  un  noble  sang. 

LIONEL. 

Plus  noble  que  tu  ne  crois. 

WlïRÉ. 

Mon  père  était  un  pauvre  ouvrier...  Penses-tu  que  Cordiani  en  meure? 
Le  peu  de  taient  qu'on  remarqua  en  moi  fit  croire  au  pauvre  homme  que 
j'étais  protégé  par  une  fée.  Et  moi ,  je  regardais  dans  mes  promenades  les 
bois  et  les  ruisseaux,  espérant  toujours  voir  ma  divine  prolectrice  sortir 
d'un  antre  mystérieux.  C'est  ainsi  (pie  la  toute  puissante  nature  m'attirait 
à  elle.  Je  me  fis  peintre,  et  lambeau  par  lambeau,  le  voile  des  illusions 
tomba  en  poussière  à  mes  pieds. 

LIONEL. 

Pauvre  André! 

ANDRÉ. 

Elle  seule  !  oui,  quand  elle  parut,  je  crus  que  mon  rêve  se  réalisait,  et 
que  ma  Galaîée  s'animait  sous  mes  mains.  Insensé!  mon  génie  mourut 
dans  mon  amour;  tout  fut  perdu  pour  moi...  Cordiani  se  meurt,  et  Lucrèce 
vomira  le  suivre...  Oh!  massacre  et  furie!  cet  homme  ne  vient  point. 

LIONEL. 

Envoie  quelqu'un  chez  Monna  Flora. 

ANDRÉ. 

C'est  vrai.  Mathurin,  va  chez  Monna  Flora.  Ecoute,  (à part)  observe 
tout,  tâche  de  rôder  dans  la  maison,  demande  la  réponse  à  ma  lettre;  va, 
et  sois  revenu  tout-à-1' heure...  Mais  pourquoi  pas  nous-mêmes.  Lionel? 
O  solitude!  solitude'  que  ferai-je  de  ces  mains-là? 


ANDRÉ  DEL  SARTO.  49 

LIONEL. 

Calmez-vous ,  de  grâce. 

,       ANDRÉ. 

Je  la  tenais  embrassée  durant  les  longues  nuits  d'été,  sur  mon  balcon 
gothique.  Je  voyais  tomber  en  silence  les  étoiles  des  mondes  détruits. 
Qu'est-ce  que  la  gloire,  m'écriais-je?  qu'est-ce  que  l'ambition?  Hélas! 
l'homme  tend  à  la  nature  une  coupe  aussi  large  et  aussi  vide  qu'elle.  Elle 
n'y  laisse  tomber  qu'une  goutte  de  sa  rosée;  mais  cette  goutte  est  l'amour. 
C'est  une  larme  de  ses  yeux,  la  seule  qu'elle  ait  versée  sur  cette  terre  pour 
la  consoler  d'être  sortie  de  ses  mains.  Lionel,  Lionel,  mon  heure  est  venue. 

LIONEL. 

Prends  courage. 

ANDRÉ. 

C'est  singulier,  je  n'ai  jamais  éprouvé  cela.  Il  m'a  semblé  qu'un  coup 
me  frappait.  Tout  se  détache  de  moi.  Il  m'a  semblé  que  Lucrèce  partait. 

LIONEL. 

Que  Lucrèce  parlait! 

ANDRÉ. 

Oui ,  je  suis  sûr  que  Lucrèce  part  sans  me  répondre. 

LIONEL. 

Comment  cela? 

ANDRÉ. 

J'en  suis  sûr;  je  viens  de  la  voir. 

LIONEL. 

De  la  voir!  Où?  Comment? 

ANDRÉ. 

J'en  suis  sûr;  elle  est  partie. 

LIONEL. 

Cela  est  étrange. 
Tiens,  voilà  Mathurin. 
Mon  maître  est-il  ici  ? 
Oui,  me  voilà. 
J'ai  tout  appris. 
Eh  bien? 

TOME  II. 


ANDRE. 


MATHURIN  ,  entrant. 


AN DUE. 


MATHURIN. 


ANDRE. 


oO  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

MATHURIN  ,  le  tirant  à  part. 

Dois-je  vous  ilire  tout,  maître? 

ANDRÉ. 

Oui,  oui. 

MATHURIN. 

J'ai  rôdé  autour  de  la  maison,  comme  vous  me  l'aviez  ordonné, 

ANDRÉ. 

Eh  bien  ? 

MATHURIN. 

J'ai  fait  parler  le  vieux  concierge,  et  je  sais  tout  au  mieux. 

ANDRÉ. 

Parle  donc. 

MATHURIN. 

Cordiani  est  guéri-  la  blessure  était  peu  de  chose.  Au  premier  coup  de 


lancette  il  s'est  trouvé  soulagé. 


ANDRE. 


Et  Lucrèce? 
Partie  avec  lui. 
Qui,  lui? 
Cordiani. 


MATHURIN. 


ANDRE. 


MATHURIN. 


ANDRE. 

Tu  es  fou.  Un  homme  que  j'ai  vu  prêt  à  rendre  l'ame,  il  y  a c'est 

cette  nuit  même. 

MATHURIN. 

Il  a  voulu  partir  dès  qu'il  s'est  senti  la  force  de  marcher.  Il  disait  qu'un 
soldat  en  ferait  autant  à  sa  place,  et  qu'il  fallait  être  mort  ou  vivant. 

ANDRÉ. 

Cela  est  incroyable  !  Où  vont-ils  ? 

MA1HURIN. 

Ils  ont  pris  la  route  du  Piémont. 

ANDRÉ. 

Tous  deux  à  cheval  ? 

MATHURIN. 

Oui,  monsieur. 

ANDRÉ. 

Cela  n'est  pas  possible;  il  ne  pouvait  marcher  cette  nuit. 


ANDRE    DEL    SARTO.  ,'Jl 

MATHURIN. 

Cela  est  vrai,  pointant;  c'est  Paolo,  le  concierge,  qui  m'a  tout  avoue. 

ANDRÉ. 

Lionel?  eiltentls-tu ,  Lionel?  Ils  partent  ensemble  pour  le  Piémont. 

LIONEL. 

Que  dis-tu,  André? 

ANDRÉ. 

Rien  !  rien!  Qu'on  me  selle  un  cheval  !  allons,  vite,  il  faut  que  je  parte 
à  l'instant.  Aussi  bien  j'y  vais  moi-même.  Par  quelle  porte  sont-ils  sortis? 

MATHURIN. 

Du  côté  du  fleuve. 

ANDRÉ. 

Bien,  bien!  mon  manteau!  Adieu,  Lionel. 

LIONEL. 

Où  vas-tu? 

ANDRÉ. 

Je  ne  sais ,  je  ne  sais  !  Ah  !  des  armes  !  du  sang  ! 

LIONEL. 

Où  vas-tu?  réponds. 

ANDRÉ. 

Quant  au  roi  de  France ,  je  l'ai  volé.  J'irais  demain  les  voir  que  ce  serait 

toujours  la  même  Chose.  Ainsi...  (Il  ira  sortir  et  rencontre  Damien.) 

DAMIEN. 

Où  vas-tu,  André? 

ANDRÉ. 

Ah!  tu  as  raison.  La  terre  se  dérobe.  O  Damien  !  Damien  !  (il  tombe  évanoui  ) 

LIONEL. 

Cette  nuit  l'a  tué.  Il  n'a  pu  supporter  son  malheur. 

DAMIEN. 

Laissez-moi  lui  mouiller  les  tempes.  (  Il  trempe  son  mouchoir  dans  une  fontaine  ) 

Pauvre  ami  !  comme  une  nuit  l'a  changé!  le  voilà  qui  rouvre  les  yeux. 

ANDRÉ. 

Ils  sont  partis,  Damien? 

DAMIEN. 

Que  lui  dirais-je?  Il  a  donc  tout  appris? 

ANDRÉ. 

Ne  me  mens  pas.  Je  ne  les  poursuivrai  point.  Mtes"  forces  m'ont  aban- 
donné. Qu'ai-je  voulu  faire?  J'ai  voulu  avoir  du  courage,  et  je  n'en  ai 

i. 


5^  REVUE   DES   DEUX    MONDES. 

point.  Maintenant  vous  le  voyez,  je  ne  puis  partir.  Laissez-moi  parler  à 
cet  homme. 

MÂTHURIN  s'approche. 

Plaîl-il,  maître? 

ANDRÉ. 

Aussi  bien  ne  suis-je  pas  déshonoré?  Qu'ai-je  à  faire  en  ce  monde?  O 
lumière  du  soleil!  O  belle  nature!  ils  s'aiment,  ils  sont  heureux.  Comme 
ils  courent  joyeux  dans  la  plaine  !  Leurs  chevaux  s'animent ,  et  le  vent  qui 
passe  emporte  leurs  baisers.  La  patrie?  la  patrie?  ils  n'en  ont  point  ceux 
qui  partent  ensemble. 

DAMIEN. 

Sa  main  est  froide  comme  le  marbre. 

ANDRÉ  ,  bas  à  Mathurin. 

Écoute-moi,  Mathurin,  écoute-moi,  et  rappelle-toi  mes  paroles.  Tu  vas 
prendre  un  cheval,  tu  vas  aller  chez  Monna  Flora,  t'informer  au  juste  de 
la  route.  Tu  lanceras  ton  cheval  au  galop.  Retiens  ce  que  je  te  dis.  Ne  me 
le  fais  pas  répéter  deux  fois,  je  ne  le  pourrais  pas.  Tu  les  rejoindras  dans 
la  plaine;  tu  les  aborderas,  Mathurin,  et  lu  leur  diras  :  Pourquoi  fuyez- 
vous  si  vite?  La  veuve  d'André  del  Sarlo  peut  épouser  Cordiani. 

MATHURIN. 

Faut-il  dire  cela,  monseigneur? 

ANDRÉ. 

Va ,  va ,  ne  me  fais  pas  répéter.        !  Mathurin  son. . 

LIONEL. 

Qu'as-tu  dit  à  cet  homme? 

ANDRÉ. 

Ne  l'arrête  pas.  Il  va  chez  la  mère  de  ma  femme.  Maintenant,  qu'on 
m'apporte  ma  coupe,  pleine  d'un  vin  généreux. 

LIONEL. 

A  peine  peut-il  se  soulever. 

ANDRÉ. 

Menez-moi  jusqu'à  cette  porte,  mes  amis.  (  Prenant  la  coupe.)  C'était  celle 
du  joyeux  repas. 

DAMIEN. 

Que  cherches-tu  sur  ta  poitrine? 

ASDRÉ. 

Rien  !  rien  !  je  croyais  l'avoir  perdu.  (  n  boit)  A  la  mort  des  arts  en  Italie  ! 

LIONEL. 

Arrête;  quel  est  ce  flacon  dont  tu  t'es  versé  quelques  gouttes,  et  qui 
s'échappe  de  ta  main? 


VNDRE    DEL    SARTO.  •>•) 

ANDRÉ. 

C'est  un  cordial  puissant.  Approche-le  de  les  lèvres,  et  tu  seras  guéri, 
quel  que  soi'  le  mal  dont  tu  souffres.  (  n  meurt.  ) 


SCENE  m. 

Bois  et  montagnes. 
LUCRÈCE  ET  CORDIANI,  sur  une  colline,  les  chevaux  dans  le  fond. 

CORDIANI. 

Allons!  le  soleil  baisse;  il  est  temps  de  remonter. 

LUCRÈCE. 

Comme  mon  cheval  s'est  cabré  en  quittant  la  ville  !  en  vérité ,  tous  ces 
pressentimens  funestes  sont  singuliers. 

CORDIANI. 

Je  ne  veux  avoir  ni  le  temps  de  penser  ni  le  temps  de  souffrir.  Je  porte 
un  double  appareil  sur  ma  double  plaie.  Marchons,  marchons!  n'atten- 
dons pas  la  nuit. 

LUCRÈCE. 

Quel  est  ce  cavalier  qui  accourt  à  toute  bride?  depuis  long-temps  je  le 
vois  derrière  nous. 

CORDIANI. 

Montons  à  cheval,  Lucrèce,  et  ne  retournons  pas  la  tète. 

LUCRÈCE. 

Il  approche!  il  descend  à  moi. 

CORDIANI. 

Partons  !  lève-toi  ,  et  ne  l'éCOUte  pas.         (  Us  se  dirigent  vers  leurs  chevaux.) 

MATHURIN     descendant  de  cheval. 

Pourquoi  fuyez-vous  si  vite?  la  veuve  d'André  del  Sarto  peut  épouser 
Cordiani. 

Alfred  de  Musset. 


FRAGMENS 


D'UN  LIVRE  DE  VOYAGE 


wanasas; 


Les  choses  de  curiosité ,  on  peut  les  voir  de  compagnie;  celles  de 
sentiment,  on  doit  les  voir  seul.  —  J'avais  résolu  de  donner  tout 
ce  jour  au  souvenir  de  Byron.  —  La  gondole  me  mena  d'abord  au 
couvent  des  Arméniens. 

Je  n'ai  point  oublié  que  votre  première  lettre  me  reprochait 
d'avoir  négligé  à  Pise  le  palais  Lanfranchi.  Elle  contenait  celte 
phrase  dure  :  «  Vous  avez  perdu  dans  mon  estime  comme  imagina- 
tion ,  pour  avoir  quitté  Pise,  sans  y  découvrir  la  maison  de  lord 
Byron  ;  cette  maison  où  a  été  écrit  Manfred ,  par  une  nuit  d'hiver, 
alors  que  la  neige,  poussée  par  le  vent  du  nord ,  frappait  avec  vio- 
lence contre  les  vitres  d'un  grand  et  froid  appartement...  Vous  sa- 
vez que  ici  illuste,  bizarre  et  malheureux  homme  avait  mis,  ce 


FRAGMENS   DE    VOYAGE.  ■  )'■> 


jour-là  ,  un  habit  bleu  neuf,  et  que ,  dans  les  brusques  mouvemens 
de  sa  sympathie  pour  son  héros ,  il  arracha  un  bouton ,  ce  qui  nous 
valut  cette  fameuse  note  qui  nous  amusa  tant  dans  les  mémoires  : 
«  écrit  Manfred ,  arraché  un  bouton  à  mon  habit.  » 

J'ai  réparé  cette  négligence.  Dans  ma  première  course  à  Pise,  ne 
me  souvenant  plus  du  palais  Lanfranchi ,  je  demandai  la  demeure 
de  Byron ,  du  seigneur  anglais  :  les  Pisans  avaient  oublié  le  nom  du 
poète.  Cette  fois,  mieux  informé,  on  m'a  conduit  devant  le  palais 
Lanfranchi.  L'intérieur  était  envahi  par  les  maçons;  les  escaliers, 
les  plafonds ,  étaient  démolis  ;  le  grand  et  froid  appartement  n'existe 
plus;  la  façade  du  palais,  d'un  beau  marbre  doré  et  dans  le  pur 
style  toscan,  s'élève  toujours  sur  le  quai  de  l'Arno.  — 

Le  couvent  des  Arméniens ,  à  Venise,  occupe  à  lui  seul  la  jolie 
petite  île  de  Saint-Lazare.  Du  côté  de  la  ville  sont  lesbàtimens; 
vers  la  mer  ,  les  jardins  ,  les  potagers,  toutes  les  dépendances  de  la 
communauté.  Les  frères  y  vivent  au  nombre  de  cinquante,  en 
comptant  les  pensionnaires.  Leur  règle  est  celle  de  saint  Benoît. 
Ils  ont  une  bibliothèque  fort  riche  en  manuscrits  orientaux  dont 
ils  impriment  eux-mêmes  des  éditions  très  estimées.  C'est  chez  eux 
que  Byron  alla  étudier  l'arménien,  durant  le  long  séjour  qu'il  fit  à 
Venise. 

Mon  gondolier  ramait  depuis  une  demi-heure;  j'approchais  de 
l'île  ;  je  sentais  l'odeur  douce  des  pois  à  fleur  que  le  vent  m'appor- 
tait par-dessus  les  murailles  du  jardin  ;  mais  aucun  bruit,  aucune 
voix ,  ne  venait  de  la  maison  ;  toutes  les  fenêtres  et  les  portes  étaient 
soigneusement  fermées;  habitué  déjà  au  silence  de  Venise,  malgré 
moi  j'éprouvai  un  nouveau  sentiment  de  calme  et  de  recueillement 
sur  le  seuil  de  cette  demeure  plus  silencieuse  et  plus  immobile 

encore. 

Le  moine  qui  m'ouvrit,  jeune  homme  de  vingt-cinq  ou  vingt-six 
ans,  avait  dans  les  traits  toute  la  finesse  et  la  beauté  régulière  des 
Orientaux  ;  une  longue  barbe  noire  et  lustrée  tombait  sur  sa  robe 
d'étamine.  Son  salut,  sa  marche,  ses  manières,  me  rappelaient  assez 
bien  quelques  Persans  que  vous  avez  pu  voir  à  Paris.  Nous  visi- 
tâmes les  diverses  parties  du  couvent,  moi ,  le  ménageant  de  ques- 
tions ,  lui ,  au  contraire,  venant  au-devant  avec  une  politesse  toute 
lettrée,  et  une  douceur  vraiment  chrétienne.  Il  me  parlait  des  trois 


«f>6  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

vœux  que  tout  religieux  doit  faire  lorsqu'il  entre  dans  les  ordres , 
les  vœux  d'obéissance ,  de  pauvreté  et  de  chasteté  ;  et ,  sans  plainte 
aucune  sur  son  sort,  il  ne  cachait  pas  combien  l'observance  était 
difficile  et  pénible.  Les  élèves  passant  alors  pour  aller  au  réfectoire  : 
«  J'avais  leur  âge,  me  dit-il,  environ  treize  ans,  quand  j'arrivai  de 
mon  pays  dans  cette  maison  ;  je  n'en  suis  plus  sorti ,  je  n'en  sortirai 
pas.  i 

Je  vins  à  Byron.  —  «  Oui ,  répondit-il ,  je  l'ai  vu  bien  des  fois  , 
mais  sans  jamais  lui  parler  ;  j'étais  encore  dans  les  pensionnaires , 
qui  n'ont  d'ailleurs  aucune  relation  avec  les  étrangers.  II  est  venu 
ici  tous  les  jours,  durant  trois  mois.  Nous  ne  savions  ni  son  nom , 
ni  qui  il  était.  Il  s'est  fort  bien  comporté  dans  notre  couvent;  ja- 
mais il  n'a  dit  un  mot  contre  la  religion.  Cela  nous  a  surpris  par- 
la suite  d'apprendre  que  c'était  un  grand  seigneur,  un  grand  poète, 
et  un  homme  peu  régulier.  » 

Ces  choses  se  disaient  en  montant  le  grand  escalier  de  la  biblio- 
thèque. La  vue  des  livres,  la  crainte  degèner  quelques  frères  occupés 
à  lire ,  l'attention  même  que  je  devais  à  mon  conducteur ,  lequel 
m'exposait  ses  richesses  avec  une  si  délicate  complaisance,  inter- 
rompirent notre  conversation.  Je  vis  là  des  raretés  dont  j'étais  in- 
digne. Je  ne  me  rappelle  qu'une  édition  polygolte  d'une  prière  de 
Fénélon. 

Devant  un  grand  pupitre  chargés  de  livres,  le  frère  s'écria  :  «  Ceci 
vous  plaira  mieux!  »  Et  il  tira  des  rayons  un  volume  arménien 
avec  la  traduction  anglaise  en  regard.  —  «  C'est  sur  ce  livre  que 
lord  Byron  étudiait;  voici  un  morceau  qu'il  traduisit  avec  un  de 
nos  pères  (et  il  leva  les  yeux  comme  pour  chercher  quelqu'un 
dans  la  salle).  —  «  Je  suis  fâché  que  le  père  Paschal  ne  soit  pas 
ici;  vous  auriez  aimé  à  lui  parler.  » 

Je  joins  à  ma  lettre  ce  morceau.  Mon  compagnon  de  voyage  qui 
a  fait  aussi  un  pèlerinage  aux  Arméniens,  a  tâché  d'en  retenir  le 
sens;  sauf  erreur,  le  voici  : 

Lorsque  Zervanus  (qui  veut  dire  en  vieux  langage  persan,  gloire, 
fortune,  ou  destin)  voulut  créer  le  monde,  il  médita  pendant  mille 
ans  sur  son  œuvre ,  et  offrit  un  sacrifice,  afin  de  faire  bien  ce  qu'il 
devait  faire ,  et  dans  la  crainte  de  faire  mal. 


FKAGMENS   DE    VOYAGE.  ,')7 

Pendant  le  temps  du  sacrifice,  il  conçut  deux  enfans,  Hormistus 
eiHarminus. 

Le  règne  du  inonde,  le  règne  de  l'œuvre  à  venir,  suivant  la 
parole  de  Zervanus,.  devait  appartenir  au  premier  né  des  deux 
enfans. 

Hormistus  qui  était  le  souverain  bien,  devina,  encore  au  ventre 
de  sa  mère,  à  qui  devait  appartenir  le  monde,  et  il  en  avertit  son 
frère. 

Harminus,  l'esprit  du  mal,  profita  de  cet  avertissement  pour 
arriver  le  premier. 

Sitôt  qu'ils  furent  sortis  du  ventre  de  la  mère,  ils  se  présentè- 
rent tous  deux  devant  Zervanus.   " 

Zervanus,  voyant  Hormistus,  jugea  à  sa  bonne  odeur  qu'il  était 
l'enfant  de  son  choix,  le  bénit  et  voulut  lui  donner  le  règne  du 
monde. 

Harminus,  jaloux,  réclama  auprès  de  Zervanus  l'accomplisse- 
ment de  sa  promesse. 

Zervanus,  voyant  qu'il  était  impossible  de  livrer  le  monde  à  son 
fils  bien-aimé  Hormistus,  déclara  que,  pendant  neuf  mille  ans, 
Harminus  régnerait  sur  tout  ce  qui  était  créé. 

Mais  il  le  déclara  inférieur  à  son  frère  Hormistus ,  et  il  le  con- 
damna à  livrer  le  monde  à  ce  dernier,  lorsque  les  neuf  mille  ans 
seraient  écoulés. 

(  Tiré  d'Esnacius,  poêle  arménien.) 

La  fable  d'Hormistus  et  d'Harminus  n'est  autre  chose,  on  le  voit, 
que  celle  d'Arimane  et  d'Oromaze.  Ce  double  principe,  énigme 
première  de  toutes  les  religions,  et  que  tous  essaient  d'expliquer, 
se  retrouve  surtout ,  et  avec  mille  variantes ,  dans  les  traditions  et 
les  poésies  arméniennes.  Les  bons  pères  de  Saint-Lazare,  qui 
n'acceptent  que  la  solution  biblique ,  mettent  beaucoup  d'orgueil  à 
prouver  que  leur  pays  est  le  lieu  où  s'est  consommé  ce  grand  mys- 
tère du  bien  et  du  mal.  Selon  eux ,  l'Arménie  est  le  berceau  du 
genre  humain.  Les  quatre  fleuves  du  paradis  terrestre,  Pison , 
Guihon,  Hiddekel  et  l'Euphrate,  coulent  en  Arménie;  là,  s'élève 
le  mont  Ararat  où  s'arrêta  l'arche  de  Noé  ;  et  l'arménien  qui  donne 
le  sens  de  tous  ces  noms,  est  la  plus  ancienne  langue  du  inonde, 


'>8  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

celle  même  que  Dieu  apprit  à  Adam.  Gomme  Celte,  j'aurais  pu 
avancer  des  prétentions  pour  le  moins  égales  à  celles  du  frère, 
mais  l'hospitalité  me  retint. 

Les  curiosités  de  la  bibliothèque  et  de  l'imprimerie  épuisées, 
nous  descendîmes  au  jardin.  Tout  était  ménagé,  mis  à  profit,  et 
distribué  avec  un  soin  extrême  dans  ce  petit  terrein  qui  suffit  de 
la  sorte  aux  besoins  de  la  Communauté.  Sous  les  fenêtres  sont  les 
fleurs,  les  plantes,  les  herbes  médicinales;  à  la  pointe  de  l'île,  les  lé- 
gumes et  les  arbres  fruitiers.  Les  allées,  où  l'on  ne  peut  promener 
plus  de  trois  de  front,  sont  couvertes  d'un  beau  sable  uni,  on  n'y 
trouverait  pas  un  caillou  et  une  mauvaise  herbe.  Dans  les  endroits 
recules ,  il  y  a  des  tonnelles  d'aubépine ,  avec  des  bancs  de  joncs , 
où  l'on  va  lire  en  été.  Le  soleil  dardait  si  fort,  qu'il  fallut  nous  abri- 
ter un  instant.  Derrière  nous,  contre  le  mur  du  jardin ,  j'entendais 
le  petit  bruit  des  vagues  qui  entraient  dans  les  fentes  des  pierres.  Ni 
le  frère  ni  moi,  ne  parlions  plus;  je  me  dékctais  dans  ce  silence, 
dans  cet  air  pur;  je  songeais  au  bonheur  de  ces  saints  religieux ,  à 
cette  vie  toute  d'étude  et  de  piété.  Pour  rompre  cette  pause,  je  fis 
quelques  complimens  à  mon  guide  sur  la  bonne  tenue  de  son  mo- 
nastère; il  sourit  et  m'expliqua  en  marchant  de  nouveaux  embel- 
lissemens  qui  étaient  projetés. — Croyez-vous,  lui  demandai-je, 
que  la  seule  envie  de  s'instruire  amenât  Byron  parmi  vous?  Ne  ve- 
nait-il pas  chercher  un  peu  de  cette  paix  où  vous  vivez?  —  Il  sourit 
de  nouveau  et  sans  répondre.  — «Qui  sait?  quelques  années  encore, 
et  peut-être  lord  Byron  serait-il  revenu  pour  toujours  dans  cette 
maison.  —  Dieu  le  sait,  répondit-il,  mais  à  un  certain  âge  il  est 
malaisé  de  renoncer  au  monde  et  à  soi-même.  » 

A  ces  derniers  mots,  j'arrivais  devant  ma  gondole  ;  pour  y  en- 
trer, le  frère  me  donna  la  main  que  je  serrai  en  signe  d'adieu.  Je 
dis  au  batelier  :  Palazzo  Moeenigo  !  —  Devant  Saint-Servule ,  je  re- 
gardai hors  de  la  gondole  ;  le  moine  arménien  était  encore  debout 

sur  les  marches  blanches  du  couvent 

.  .  .  •.  Le  nom  de  Moeenigo  a  délié  la  langue  du  gondolier.— 
Franceseo  a  vu  aussi  lord  Byron  ,  et  vers  les  deux  heures  lorsqu'il 
allait  au  Lido,  et  le  soir  promenant  sur  la  Piazzetta. — Tous  les 
anciens  gondoliers  connaissent  le  seigneur  anglais,  Byron,  comme 
ils  disent  simplement.  —  La  grande  Marianna  ,  cette  terrible  mai- 


FRAGMENS    DE    VOYAGE.  oî> 

tresse,  demeure  à  Naples  avec  ses  enfans.  — Francesco  ne  la  rit 
pas.  —  Nous  voici  devant  le  pieux  palais  des  Foscari  :  Venise  dis- 
paraît comme  une  plante  marine  sous  les  vagues  d'où  elle  était  sortie. 

—  Grand  canal ,  n°  54,  palais  de  la  famille  Mocenigo  !  —  Habita- 
tion délabrée  et  sans  architecture ,  style  moderne.  —  Au  rez-de- 
chaussée  un  large  corridor  où  étaient  l'ours,  le  singe ,  toute  la  mé- 
nagerie. —  La  chambre  à  coucher  d'hiver  donnant  sur  une  cour 
fort  triste ,  elle  est  aujourd'hui  occupée  par  la  comtesse.  —  Autre 
chambre  d'été  ayant  vue  sur  le  canal.  —  Le  portrait  de  Byron  nulle 
part.  —  Il  travaillait  dans  ce  sombre  et  immense  salon  où  sont 
peints  tous  les  Mocenigo.  —  Un  grand  fauteuil  devant  une  table 
de  forme  ancienne  et  percée  d'une  infinité  de  tiroirs  ;  là  furent 
écrits  et  enfermés  Marina ,  les  Foscari,  Beppo,  etc 

Vous  me  passerez  ces  détails  extraits,  pour  plus  de  brièveté, 
de  mon  Livre  de  notes ,  comme  vous  me  permettrez  d'y  copier 
celte  lettre ,  qui  m'expliquera  par  la  suite  ce  que  je  n'ai  pu  qu'in- 
diquer sur  mon  Journal.  Parfois  j'ai  cette  crainte,  que  ma  mémoire 
s'en  allant  tout  à  coup  ,  il  ne  me  reste  rien  d'un  pays  que  j'aime 
tant ,  et  que  peut-être  je  ne  dois  plus  voir;  aussi,  contre  mes  habi- 
tudes ,  j'amasse  notes  sur  notes,  et  je  prie  ceux  à  qui  j'écris  de  me 
garder  mes  lettres. 

Comme  j'examinais  l'antique  salon  ,  entre  un  homme  d'une  cin- 
quantaine d'années,  bronzé,  fort,  d'une  figure  ouverte,  aux  grands 
yeux,  aux  grands  traits  :  c'était  un  des  gondoliers  de  lord  Byron.  Il 
s'appelle  Vincenzo  Falsiero;  son  fils,  Giovanni  Baplista ,  vient  de 
partir  pour  l'Asie  avec  un  Anglais,  M.  Kling,  je  crois.  —  «  Oui, 
monsieur,  c'est  ici  qu'il  travaillait  à  ses  compositions;  il  y  restait 
toute  la  nuit;  rarement  milord  se  couchait  avant  le  jour.  A  tout 
moment  il  appelait  mon  fils  :  Giovanni,  portez-moi  le  singe!...  Gio- 
vanni, amenez-moi  l'ours!...  C'était  un  brave  patron  !»  —Le  gon- 
dolier m'emmena  chez  lui.  Dans  une  boite,  et  soigneusement  enve- 
loppée ,  il  conserve  celte  fameuse  toque  de  velours  rouge  et  ouatée, 
la  seule  coiffure ,  vous  vous  en  souvenez,  qui  ne  blessât  point  le 
front  d'ilarold.  —  J'en  ai  refusé  quinze  sequins!  s'écria  Falsiero. 
— Mais  voici  son  casque  de  cuir  noir,  et  dessus  ses  armes  en  argent. 

—  C'est  lui-même  qui  l'a  donné,  en  Grèce,  à  mon  fils;  et  à  moi  la 
toque  rouge,  lorsqu'il  est  parti...  Nous  gardons  ça.  Voici  encore 


()0  REJUE    DES   DEUX    MONDES. 

son  portrait,  au  pied  de  mon  lit.  Et  voyez,  en  sortant,  les  armes 
de  Byron  sont  sur  la  gondole  :  la  gondole  de  Byron  flotte  toujours 
devant  la  porte  du  palais  Mocenigo.  » 

J'oubliais  :  lorsque  j'entrai  dans  la  chambre  à  coucher  qui  regarde 
le  canal ,  j'y  trouvai  un  pauvre  petit  oiseau  ,  tombé  des  toits ,  et  qui 
était  venu  mourir  sur  le  parquet.  Il  avait  le  bec  ouvert ,  ses  pau- 
pières bleues  fermées,  et  ses  pattes,  raides  et  froides,  embarras- 
sées dans  une  toile  d'araignée.  Le  valet  de  chambre  ramassa  l'oiseau 
et  me  l'offrit.  Il  me  vint  une  triste  méfiance.  J'imaginai  que  ceci 
était  une  attrape  disposée  pour  les  voyageurs.  Je  regardai  quel- 
que temps  l'oiseau  dans  ma  main ,  puis  je  le  remis  froidement  au 

domestique.  A  peine  rendu ,  je  regrettai  l'oiseau 

......  II  y  a  quelques  jours,  nous  avons  manqué  une  occasion 

pour  la  France;  ainsi  cet  envoi  va  se  grossir  encore;  vous  verrez 
toutes  les  traces  de  votre  noble  pèlerin  sur  les  lagunes  de  Venise. 
Je  ne  vous  apprends  rien  touchant  sa  vie,  mais  je  vois  les  lieux  où 
elle  s'est  passée;  je  vais  où  il  a  été,  et  je  vous  le  dis,  je  cherche 
pour  parler  comme  lui ,  ce  qu'il  a  laissé  de  son  ame  sur  ces  rivages 
qu'il  aimait. 

Nous  n'avons  pu  visiter  la  Mira ,  celte  maison  de  plaisance  sur 
la  Brenta,  d'où  il  écrivait  à  Moore  :  «  Venise  a  toujours  été,  après 
l'Orient ,  l'île  la  plus  fraîche  de  mes  rêves.  »  Nous  n'irons  pas ,  non 
plus,  sous  les  grands  sapins  de  Bavenne,  mais  hier  j'ai  vu  le  Lido. 

Vous  le  savez,  on  donne  ce  nom  à  une  île  longue  et  étroite  qui 
protège  Venise  du  côté  de  la  mer.  La  partie,  tournée  vers  la  ville, 
est  cultivée  dans  presque  toute  sa  longueur,  l'autre  moitié  est  une 
côte  sablonneuse  et  plate  que  les  vagues  découvrent  à  leur  reflux. 
Lord  Byron  avait  établi  là  ses  chevaux  dans  un  vieux  fort  aban- 
donné, et  tous  les  jours  il  s'y  promenait  jusqu'à  mi-chemin  du  vil- 
lage de  Malamocco. 

On  ne  saurait  dire  quel  charme  ont  pour  les  Vénitiens  ces  petits 
jardins  du  Lido.  Leur  ville,  toute  de  marbre,  fatigue  dans  sa  ma- 
gnificence. Pas  un  arbre,  un  brin  d'herbe;  jamais  le  pas  d'un  cheval 
ou  le  cri  d'un  oiseau  ,  mais  toujours  des  pierres  et  du  marbre  ou  une 
eau  verdàtre  qui  croupit  sous  les  ponts  ;  partout  l'industrie  et  l'art, 
la  nature  jamais.  Dès  qu'on  louche  au  Lido,  le  cœur  se  dilate  et 
respire.  Vous  voyez  du  vert;  mille  odeurs  de  feuilles  vous  arrivent  ; 


FKAGMENS   DE    VOYAGE.  (>1 

vous  marchez  mollement  sur  l'herbe,  c'est  vraiment  la  vie.  On  dit 
que,  dans  les  jardins,  il  y  a  des  guinguettes  fort  bien  servies,  où  les 
familles  vénitiennes  vont  se  récréer  le  dimanche  ;  on  y  dîne  fraî- 
chement à  l'ombre,  et  le  soir,  au  clair  de  lune,  on  se  baigne  dans 
les  belles  eaux  du  golfe. 

Hier,  le  ciel  était  clair  et  le  soleil  chaud;  mais  la  mer,  que  deux 
jours  de  vent  avaient  soulevée ,  boulait  encore  avec  violence.  Elle 
était  bruyante  et  trouble.  La  beauté  môme  du  ciel,  la  vivifiante 
chaleur  du  soleil  augmentaient  l'horreur  de  cette  mer  agitée.  Gela 
formait  un  singulier  contraste...  Je  ne  sais ,  mais  dans  cette  vie  ora- 
geuse du  poète  anglais ,  peu  d'épisodes  me  semblent  d'une  tristesse 
plus  solennelle  que  ces  solitaires  promenades  le  long  du  Lido, 
lui  seul ,  sur  son  cheval ,  en  face  de  l'immensité ,  et  courant  chaque 
jour  depuis  le  fort  en  ruine  jusqu'à  cette  borne  de  pierre,  où  il 
voulait  qu'on  l'enterrât  !  Son  épitaphe ,  imitée  d'une  inscription 
recueillie  à  Ferrare,  était  celle-ci  :  Noël  Bijron  implora  face. 

Sur  votre  demande,  je  voulus  aller  à  cette  borne.  Long-temps 
je  suivis  le  rivage,  enfonçant  dans  le  sable,  et  brûlé  par  la  mer. 
tant  qu'à  la  fin  le  soleil  déclinant ,  il  fallut  songer  à  ma  barque. 
Pour  abréger,  j'essayai  de  prendre  à  travers  champs,  mais  sur  cette 
terre  plate  et  sans  horizons,  bientôt  j'eus  perdu  toute  direction.  J'ap- 
pelai, personne  ne  vint. Alors,  trop  éloigné  de  mon  premier  chemin, 
c'était  de  tirer  droit  vers  Venise  :  je  pris  ma  course  dans  les  marais, 
et  heurtant  contre  les  racines,  blessé  par  les  aloës,  les  charbons, 
mille  plantes  sauvages,  j'arrivai  en  sueur  à  la  côte.  Le  gondolier 
me  demanda  si  j'avais  trouvé  des  vipères?  —  Et  pourquoi,  lui  dis- 
je?  —  Vous  n'avez  pas  vu  des  sillons  sur  le  sable  ;  ce  sont  des  sen- 
tiers de  vipères  ;  on  fait  avec  elles  la  thériaque  de  Venise. 

Le  soir,  il  y  avait  de  la  musique  devant  l'église  de  Saint-Marc; 
mais  les  impressions  du  jour  m'empêchaient  de  bien  écouter;  je 
descendis  la  Piazzeta,  et  tout  en  suivant  le  quai  des  Esclavons,  je 
résumai,  à  la  manière  italienne ,  les  souvenirs  de  cette  promenade 
dans  une  espèce  de  Ganzone  : 

LE  LIDO. 

Enfin,  Lido,  j'ai  vu  tes  grèves  désolées, 
Ton  sable  jaune  et  fin,  où  confuses,  mêlées. 


^  REVUE    DES    DEUX    MONDES, 

On  retrouve,  le  soir,  les  traces  des  serpens, 

Au  soleil  de  midi  déroulés  et  rampans. 

Ici  venait  Byron  :  d'un  œil  mélancolique 

Il  regardait  au  loin  briller  l'Adriatique , 

Où,  pour  dompter  son  aine,  il  poussait  au  galop 

Son  coursier  hennissant  au  bruit  de  chaque  flot; 

Et  le  noble  animal  écrasait  les  vipères 

Qui  gagnaient  en  sifflant  leurs  venimeux  repaires. 


A.  Brizeux. 


ÉCONOMIE  POLITIQUE. 


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Depuis  quelques  années  et  aujourd'hui  plus  que  jamais ,  de  sin- 
cères amis  de  l'humanité  voudraient  substituer  un  impôt  progres- 
sif, sur  les  fortunes,  à  l'impôt  proportionnel  actuellement  établi. 
Cette  opinion  nous  séduisait  par  la  justice  de  ses  motifs;  cependant, 
après  y  avoir  réfléchi ,  elle  nous  a  paru  contraire  au  bien  général 
du  pays ,  et  par  conséquent  des  classes  pauvres  dont  elle  cherche 
le  soulagement  avec  un  noble  courage. 

Nous  n'avons  point  la  prétention  de  proposer  ici  d'autres  remè- 
des à  tant  de  misères  aussi  douloureuses  que  menaçantes  pour 
l'état,  mais  seulement  de  signaler  les  vices  d'un  système  général 
d'impôts,  à  notre  avis  inadmissible.  Pourquoi  ceux  qui  ne  parta- 
geraient pas  notre  manière  de  voir,  nous  refuseraient-ils  les  dispo- 
sitions bienveillantes  que  nous  serons  toujours  prêts  à  leur  offrir, 
un  esprit  attentif  et  le  respect  de  leurs  intentions? 

L'impôt  proportionnel,  auquel  on  oppose,  dans  le  langage  peu 
exact  des  économistes ,  l'impôt  progressif,  présente  lui-même  les 


04  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

caractères  d'une  progression  géométrique,  c'est-à-dire  dans  une  pro- 
portion invariable  avec  les  revenus  imposés,  quelle  que  soit  leur 
quotité.  On  entend  au  contraire  par  impôt  progressif,  une  base  de 
cotisation  d'après  laquelle,  au-delà  d'une  certaine  somme  qu'on 
peut  exempter  de  toute  contribution ,  le  second  écu  paie  plus  que 
le  premier,  le  troisième  plus  que  le  second ,  et  ainsi  de  suite ,  dans 
une  proportion  qui  varie  en  s'accroissant ,  et  s'applique  à  toutes 
sortes  de  revenus. 

Or,  l'impôt  progressif  peut  résulter  d'une  seule  ou  de  plusieurs 
progressions,  croissantes  soit  uniformément,  soit  irrégulièrement, 
avec  plus  ou  moins  de  lenteur  ou  de  rapidité,  et  il  serait  inutile 
de  prouver  à  ceux  qui  connaissent  les  premiers  élémens  du  cal- 
cul ,  que  les  différentes  bases  imaginables  de  progressions ,  ainsi 
que  leurs  modes  d'accroissement,  sont  mathématiquement  en  nom- 
bre infini. 

D'un  autre  côté ,  la  matière  imposable ,  quoique  limitée ,  est  ce- 
pendant très  diverse. 

Quand  on  parle  d'impôt  progressif ,  demande-t-on  qu'il  embrasse 
toute  matière  imposable,  ou  bien  qu'il  soit  partiel,  comme  cela 
existe  en  plusieurs  pays ,  et  en  France ,  dans  de  certaines  limites , 
pour  les  loyers  non  convertis  en  droits  d'entrée?  Sera-t-il  définitif 
ou  seulement  temporaire ,  ainsi  que  la  Convention  dut  en  faire 
l'essai  pour  ses  emprunts  forcés? 

On  voit  qu'avant  d'ériger  en  aphorisme  républicain  la  nécessité 
d'un  impôt  progressif,  il  faudrait,  pour  s'entendre,  désigner  d'a- 
bord sa  matière  imposable  et  une  progression  quelconque. 

Le  produit  de  l'impôt  proportionnel  reste  toujours  le  même  sur 
une  quantité  donnée  de  richesses ,  soit  qu'elle  appartienne  à  un 
seul  individu ,  soit  qu'elle  se  trouve  répartie  entre  plusieurs  éga- 
lement ou  inégalement.  Ainsi,  que  l'impôt  proportionnel  soit  fixé 
au  dixième  de  la  matière  imposable ,  cette  proportion  ne  change 
ni  pour  l'état  ni  pour  le  contribuable.  Sur  300,000  fr.  de  revenus, 
le  trésor  public  est  assuré  de  50,000  fr.,  quels  que  soient  le  nombre 
et  la  fortune  des  imposés. 

Le  produit  de  l'impôt  progressif  doit  au  contraire  varier,  selon 
qu'une  quantité  donnée  de  richesses  appartient  à  un  seul  ou  à  plu- 
sieurs individus  et  se  partage  également  ou  inégalement  entre  eux. 


ÉCONOMIE    POLITIQUE.  65 

Il  est  possible  et  cela  dépend  entièrement  du  choix  de  la  pro- 
gression : 

4°  Qu'un  seul  propriétaire  de  300,000  fr.  de  revenu 
doive  contribuer  pour  la  moitié ,  ce  qui  fait 150,000  fr. 

2°  Qu'un  certain  nombre  de  propriétaires  d'un  pa- 
reil revenu  de  500,000  fr.,  distribué  inégalement  entre 
eux,  n'aient  à  contribuer  au  total  que  pour 10,000 

3°  Que  trois  cents  propriétaires  du  même  revenu, 
également  distribué  entre  eux,  ce  qui  fait  1000  fr.  pour 
chacun,  ne  soient  cotisés  qu'à  raison  d'un  pour  mille, 
en  sorte  qu'ils  ne  devraient  au  total,  que 500 

4°  Que  ces  300,000  fr.  de  revenu  soient  tellement  divisés ,  qu'au- 
cune fortune  n'atteigne  la  limite  où  commence  la  progression. 

Le  revenu  de  l'état  et  les  charges  des  contribuables  varieraient 
donc  depuis  zéro  jusqu'à  150,000  fr.,  sur  une  même  quantité  de 
richesse. 

Quand  le  taux  de  l'impôt  proportionnel  est  modéré ,  le  contri- 
buable ne  paie  jamais  rien  au-delà  du  prix  de  son  travail ,  et  par 
conséquent  n'est  jamais  réduit  à  se  détacher  de  sa  propriété  ou  de 
tout  exercice  de  son  industrie. 

Il  en  est  autrement  de  l'impôt  progressif.  Toute  progression  qui 
s'accroît  indéfiniment  et  marche  avec  une  certaine  rapidité,  amène 
un  moment  où  le  contribuable  se  trouve  dans  l'impossibilité  de  rien 
acquérir  au-delà  de  ce  qu'il  possède ,  ou  môme  d'exercer  plus  long- 
temps son  industrie ,  à  moins  de  consentir  à  la  perte  successive  de 
tout  ce  qu'il  aurait  acquis. 

Exemple  :  soit  la  progression  où  100  fr.  de  revenu  seraient  af- 
franchis de  toutes  contributions,  mais  d'après  laquelle , 

200  fr.  seraient  cotisés  à  10  p.  0/0 

500  à  11 

400  à  12,  etc., 

Le  moment  où  l'on  n'a  plus  aucun  intérêt  d'acquérir  ou  d'uti- 
liser son  industrie,  est  celui  où  l'on  possède  un  revenu  de  4,000  fr., 
lesquels  doivent  contribuer  pour  2,484  fr.;  car  si  l'on  se  donne  la 
peine  d'augmenter  son  revenu  de  100  fr.,  ce  qui  relèverait  à 
tome  m.  -"> 


66  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

4,700  fr.,  on  devra  contribuer  pour  une  somme  de  2,585  fr.  plus 
forte  que  la  précédente  de  101  fr.  Mais  la  fortune  n'est  augmentée 
que  de  100  fr.  Voilà  donc  1  fr.  qu'on  est  obligé  de  prendre  sur  ce 
qu'on  avait  acquis. 

Celui  qui,  jouissant  du  même  revenu  de  4,600  fr.,  voudrait  de- 
venir plus  riche ,  verrait  au  contraire  décroître  sa  fortune  en  telle 
sorte  que,  lorsqu'il  serait  arrivé  à  9,200  fr.,  il  n'aurait  plus  rien  à 
lui ,  puisqu'il  serait  obligé  de  contribuer  pour  une  pareille  somme 
de  9,200  fr.  L'absurdité  de  ces  résultats,  qu'on  peut  vérifier  par  le 
calcul ,  prouve  qu'il  faut  examiner  de  près  les  effets  des  progers- 
sions. 

Les  progressions  sont-elles  rapides,  indéfiniment  croissantes, 
appliquées  à  toutes  les  sortes  de  revenus?  Nous  venons  de  voir 
qu'elles  détachent  le  contribuable  de  sa  propriété  et  réduisent  le 
producteur  à  l'inertie.  Or,  l'impôt  qui  agirait  ainsi,  serait  une  loi 
agraire  déguisée ,  puisqu'il  ramènerait  bientôt  toutes  les  fortunes 
au  même  niveau.  A  vrai  dire,  il  ne  s'agit  plus  ici  d'un  problème 
d'économie  politique,  mais  d'un  nouveau  régime  social  sans  ana- 
logie avec  celui  qui  existe. 

Si  l'on  demande  pourquoi  il  serait  impossible  d'établir  des  pro- 
gressions sagement  graduées ,  nous  répondrons  qu'à  l'exception 
de  quelques  impôts  particuliers  comme  sur  les  loyers  ou  les  suc- 
cessions, le  seul  moyen  d'en  avoir  est  de  recourir  aux  proportions 
simplement  géométriques,  ou,  en  d'autres  termes,  à  l'impôt  pro- 
portionnel. On  pourrait  bien  déterminer  une  portion  de  néces- 
saire, exemple  de  contribution ,  soumettre  la  portion  suivante  à  un 
impôt  proportionnel,  et  livrer  la  fortune  excédante  à  une  progres- 
sion indéfinie;  mais  ce  serait  reculer,  pour  un  plus  ou  moins  grand 
nombre  d'individus,  le  moment  où  le  désir  d'accroître  son  revenu 
n'a  plus  d'objet.  Ce  moment  d'inertie  arriverait  d'ailleurs  beau- 
coup plus  tôt  que  le  terme  donné  par  le  calcul.  On  doit  tenir 
compte  en  effet,  non-seulement  du  revenu  net  du  contribuable, 
mais  du  passif  de  sa  propriété,  de  ses  dépenses  personnelles,  de 
ses  frais  de  gestion  qui  s'accroissent  avec  le  patrimoine  lui-même. 

Sans  doute,  dans  le  nombre  infini  des  progressions  possibles, 
il  est  facile  d'en  trouver  dont  le  produit  soit  inférieur  à  celui  de 
l'impôt  proportionnel.  Nous  on  verrons  un  exemple  assez  inattendu 


ÉCONOMIE    POLITIQUE.  07 

dans  un  projet  d'impôt  progressif  proposé  par  M.  A.  Decourde- 
manche ,  auteur  de  plusieurs  écrits  estimés  sur  la  jurisprudence  et 
l'économie  politique. 

Pour  le  moment,  nous  ne  parlons  que  des  progressions  croissantes 
avec  plus  ou  moins  de  rapidité,  et  dans  le  but  avoué  dégrever  les 
riches,  plus  que  ne  le  fait  l'impôt  proportionnel.  Afin  de  préciser 
quelque  peu  nos  jugemens,  nous  examinerons  les  effets  des  progres- 
sions de  ce  genre  sur  chaque  branche  d'impôts  en  particulier;  mais 
avant  de  nous  engager  dans  cette  discussion  toute  neuve  encore , 
il  nous  semble  utile  de  montrer  pourquoi  elle  est  neuve,  et  com- 
ment il  était  difficile  qu'elle  fut  abordée  avec  l'esprit  tranquille  de 
la  science. 

Comme  l'impôt  progressif  touche  aux  conditions  fondamentales 
de  la  propriété,  l'ardeur  des  réformes  n'ose  s'en  emparer  qu'après 
une  sorte  d'apprentissage.  Il  faut  de  plus  que  les  réformateurs  y 
soient  obligés  par  certaines  catastrophes  que  leurs  théories  devan- 
ceraient inutilement.  C'est  ce  que  prouve,  en  effet,  l'histoire  des 
peuples  les  plus  avancés  dans  leurs  institutions.  Cherchons  donc, 
pour  notre  propre  expérience ,  à  quel  degré  de  maturité  ces  peuples 
sont  parvenus  sur  la  question  qui  nous  occupe. 

Aux  Etats-Unis,  ce  pays  si  fécond  en  nouvelles  expériences  so- 
ciales, on  aperçoit  partout  un  respect  scrupuleux  pour  la  posses- 
sion légale  des  biens  acquis.  Ce  sentiment  est-il  un  reste  des  tra- 
ditions féodales  de  la  mère-patrie?  Non,  les  favoris  de  Charles  IT  ne 
furent  pas  heureux  dans  leurs  projets  de  fiefs  américains.  Cette  fière 
population  a  secoué  tous  les  privilèges  du  sol  et  de  la  naissance 
pour  ne  conserver  de  la  propriété  que  les  garanties  de  droit  com- 
mun ,  admises  jusqu'à  ce  jour  dans  les  pays  civilisés  (1).  Il  est  bien 
plus  simple  de  voir  dans  les  propres  habitudes  du  peuple  américain 
les  causes  de  son  respect  traditionnel  pour  les  patrimoines.  Les  pas- 
sions qui  attachent  à  la  propriété  s'accroissent  avec  les  facilités  du 
travail  et  des  profits.  Comment  des  établissement  que  chacun 


(i)  Nous  ne  disons  rien  du  seul  privilège  que  l'Angleterre  ait  légué  à  son  an- 
cienne colonie,  le  maintien  de  l'esclavage  dans  quelques  états.  L'Amérique  n'èsl 
responsable  que  de  ses  effort-,  pour  remédier  à  yu\  si  grand  mal. 


d$  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

peut  créer  à  son  tour  seraient-ils  contestés?  Quand  on  a  devant 
soi,  avec  des  gains  toujours  possibles,  un  continent  à  cultiver,  ce 
qu'il  y  a  de  plus  précieux  pour  le  producteur,  c'est  le  capital  né- 
cessaire à  ses  entreprises.  Aussi ,  les  divers  gouvernemens  de  l'Amé- 
rique du  Nord  se  sont-ils  abstenus,  autant  que  possible,  d'imposer 
immédiatement  les  revenus  qui  sont  les  instrumens  de  la  repro- 
duction. Les  neuf  dixièmes  des  ressources  du  gouvernement  central 
se  composent  d'impôts  indirects  ou  des  recettes  de  la  douane ,  d'au- 
tant plus  abondantes  que  les  tarifs  sont  plus  modérés,  et  que  le  com- 
merce est  plus  prospère  par  la  liberté  dont  il  jouit;  le  reste  pro- 
vient des  propriétés  nationales.  La  plupart  des  gouvernemens  pro- 
pres à  chaque  état  n'ont  également  aucune  taxe  directe. 

New-York  n'en  a  pas  encore.  Ceux  que  leur  dette  et  leurs  be- 
soins particuliers  y  obligent,  ont  établi  sur  les  revenus  des  impôts 
proportionnels  qui  n'atteignent  jamais  le  nécessaire.  La  Pensylvanie 
et  d'autres  états  en  petit  nombre  ont  soumis  certaines  branches  de 
revenu  public,  comme  les  successions,  à  un  impôt  gradué.  C'est  une 
rare  exception.  Les  taxes  directes  sont  généralement  réservées  à 
l'administration  locale  des  districts  et  comtés.  Ainsi ,  l'impôt  pro- 
gressif n'a  pas  été  réclamé  aux  États-Unis  et  ne  pouvait  l'être. 

Depuis  long-temps,  il  est  vrai ,  des  sectes  religieuses  ont  voulu 
réaliser  une  communauté  des  biens.  Il  n'y  a  dans  ces  efforts  étran- 
gers à  tout  but  politique  et  contraires  aux  mœurs  américaines  qu'un 
désir  bizarre  d'imiter  les  premiers  chrétiens.  Les  saints  qui  veulent 
confondre  leurs  propriétés  n'ont  aucune  prétention  sur  les  biens 
profanes.  D'autres  sectes  philosophiques ,  avec  des  vues  du  même 
genre  et  des  motifs  différens ,  s'éteignent  dans  un  complet  discré- 
dit. Owen  pouvait-il  réussir  avec  un  système  qui  rétribue  également 
l'activité  et  la  paresse,  l'incapacité  et  l'intelligence,  dans  un  pays 
où  l'industrie  obtient  si  aisément  des  parts  inégales?  Encore  faut-il 
observer  que  la  communauté  d'Owen  était  une  importation  an- 
glaise de  même  que  le  parti  des icorlàng-mcn  (travailleurs),  le  seul 
qui ,  dans  l'état  de  New-York ,  ait  pris  une  attitude  hostile  à  la  pro- 
priété. Un  moment,  la  ville  de  New-York  fut  émue  par  les  ivor- 
lung-men.  On  se  rassura  quand ,  aux  élections  de  1830,  ils  n'eurent 
obtenu  qu'une  voix  sur  cent  vingt-cinq. 

En  Angleterre ,  on  en  est  encore  à  marchander  les  privilèges 


KCOrfOMIE    POLITIQUE.  (Vf) 

dune  aristocratie  maîtresse  de  la  plus  grande  partie  du  sol:  L'idée 
d'un  système  général  de  contributions  progressives  est  à  peine 
connue  et  probablement  ne  remuera  pas  de  long-temps  les  esprits. 
Smith,  Ricardo,  Malthus  n'en  disent  rien.  La  confiscation  des  biens 
du  clergé  et  de  l'aristocratie,  la  banqueroute  de  l'état,  voilà  peut- 
être  ce  qui  serait  mis  d'abord  en  question  dans  de  grandes  com- 
motions civiles.  L'Angleterre  n'est  pas  comme  nous  exposée  aux 
coalitions  européennes.  Ses  représentans  ne  seront  donc  probable- 
ment jamais  dans  la  situation  suprême  de  la  Convention  ,  réduite 
à  ruiner  ses  propres  défenseurs,  après  avoir  dépouillé  ses  en- 
nemis. L'avantage  de  leur  position  insulaire  et  l'immensité  de 
leurs  ressources  en  tous  les  genres  permettent  aux  Anglais  beau- 
coup de  transactions  qui  nous  étaient  impossibles.  Sans  doute 
une  population  d'ouvriers  plus  agglomérée  que  partout  ailleurs , 
et  sujette  à  d'excessives  vicissitudes  dans  ses  moyens  d'existence , 
menace  l'état  du  continuel  accroissement  de  ses  misères.  De  là 
d'horribles  et  passagères  émeutes  dans  les  momens  de  désespoir, 
de  nombreux  délits,  mais  point  d'attaques  systématiques  contre 
la  propriété.  C'est  en  Angleterre  que  les  souffrances  du  prolétaire 
manufacturier  devaient  naturellement  provoquer  les  premiers  es- 
sais pratiques  ayant  pour  but  d'y  remédier  par  des  voies  radicales. 
Owen  a  l'honneur  de  l'initiative  (1).  Son  système  n'est  pas  une  vio- 
lence envers  la  société  établie,  mais  envers  la  nature  humaine.  11 
n'appelle  pas  au  secours  de  sa  communauté  des  biens  les  armes 
des  factions.  La  persuasion  lui  paraît  suffisante.  II  est  vrai  que  per- 
sonne n'est  persuadé. 

Arrivons  à  la  France.  L'histoire  des  projets  de  contribution  pro- 
gressive et  des  systèmes  qui  les  ont  ensuite  dépassés  en  audace  , 
commence  avec  les  difficultés  financières  de  notre  révolution. 

Tant  que  les  classes  ennemies  de  toutes  les  réformes  qui  avaient 
porté  sur  elles  conservèrent  leurs  richesses ,  il  ne  fut  pas  question 
d'impôt  progressif.  On  croyait  avoir  une  ressource  suffisante  pour 

(i)  Quoique  Owèn  ait  pratiqué  le  premier  une  association  mal  courue,  il  a  été 
précédé  dès  1808  par  M.  C/i.  Fourrier,  qui  va  lui  -  même  réatiseif  à  Condé-sur- 
Vcsgre  une  théorie  sociétaire  digne  de  l'attention  des  penseurs.  Mais  M.  Fourrier, 
bien  loin  de  combattre  la  propriété,  se  propose  d'étendre  et  de  multiplier  ses 


70  REVUE  DKS  DELX  MONDES. 

les  besoins  éventuels  de  la  guerre.  Mais  quand  on  eut  saisi  les  biens 
de  l'émigration ,  le  plus  grand  embarras  fut  d'en  trouver  de  l'ar- 
gent. Il  fallut  recourir  à  des  mesures  violentes,  sans  trop  accorder  à 
ceux  qui  s'en  prenaient  déjà  à  la  propriété ,  de  tous  les  périls  de 
la  patrie.  C'est  ainsi  que ,  sur  la  proposition  deBarrère,  le  48  mars 
I7ÎT),  la  Convention  décréta  en  dix  minutes,  1°  qu'il  serait  établi 
un  impôt  gradué  et  progressif  sur  le  luxe  et  les  richesses  tant  fonciè- 
res que  mobilières;  2°  que  la  peine  de  mort  serait  prononcée  contre 
quiconque  proposerait  une  loi  agraire  ou  toute  autre  subversive  de  la 
propriété. 

Assurément,  dans  ce  premier  mouvement  d'un  vole  instinctif, 
l'on  ignorait  que  telle  progression  d'impôts  aurait  pu  avoir  des  ef- 
fets analogues  à  ceux  d'une  loi  agraire,  ainsi  que  nous  l'avons  dé- 
montré. La  Convention  ,  au  surplus,  n'avait  pas  le  choix  de  ses  dé- 
crets. 

Un  économiste  osa  pourtant  soumettre  à  son  comité  des  finances 
un  excellent  traité  contre  l'impôt  progressif.  C'est  le  seul  qui  ait 
paru  jusqu'à  ce  jour,  tant  cette  matière  est  encore  peu  connue! 
Nous  avons  lu  avec  toute  l'attention  qu'il  mérite  ce  traité  de 
M.  Jollivet,  ancien  membre  de  l'assemblée  législative.  Ses  princi- 
paux argumens  sont  résumés  dans  notre  écrit,  et  nous  n'avons 
cru  pouvoir  mieux  faire  pour  nos  lecteurs,  que  de  leur  en  offrir 
ainsi  la  substance,  en  y  mêlant  nos  réflexions  (1). 

Les  membres  du  comité  conventionnel ,  éclairés  par  cet  ouvrage, 
en  avaient  ordonné  l'impression  ;  mais,  craignant  aussitôt  de  se  per- 
dre, ils  laissèrent  à  son  auteur  le  soin  dangereux  de  le  publier. 

On  ne  songeait  d'ailleurs  qu'à  une  application  provisoire  du 

avantages.  Ses  procédés  d'industrie  attrayante  sont  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  opposé 
à  l'impôt  progressif.  Il  promet  aux  capitaux,  à  l'intelligence,  au  travail,  trois 
sortes  de  dividendes,  sans  lesquels  une  réforme  sociale  ne  peut  être  qu'un  tissu 
d'iniquités  et  de  misères. 

(0  L'ouvrage  de  M.  Jollivet  est  intitulé:  De  l'impôt  progressif  et  du  morcelle 
ment  des  patrimoines,  avec  cette  épigraphe  :  C'est  le  vautour  déchirant  ses  propres 
entrailles.  io3  pages  in-8<>.  Paris,  1793.  Un  seul  journaliste  osa  l'annoncer  quand 
il  parut    M.  Jollivet  partageait   la  prison   de  l'illustre  M.  de  Tracv.    Tous  douv 
allaient  périr,  quand  le  9  thermidor  les  rendit  à  la  science. 


ÉCONOMIE    POLITIQUE.  71 

principe  mal  compris  de  l'impôt  progressif,  et  véritablement  clic 
était  inévitable.  Pauvres  économistes  !  Les  émissions  de  papier- 
monnaie  aux  Etats-Unis  et  en  France,  l'incendie  de  Moscou ,  tou- 
tes les  déterminations  de  cet  ordre  ne  comportent  plus  leur  minu- 
tieuse prévoyance. 

Un  premier  emprunt  forcé,  s' élevant  à  un  milliard,  fut  décrété 
par  la  Convention.  Son  mode  d'exécution  très  arbitraire  ne  réali- 
sait point  ce  que  l'on  entend  par  impôt  progressif.  Il  s'agissait 
seulement  d'une  taxe  proportionnelle  d'un  dixième  sur  toutes 
les  sortes  de  revenus ,  depuis  1,000  fr.  jusqu'à  10,000  fr.  Au-delà, 
l'état  prenait  tout.  On  sait  que  ce  milliard  fut  payé  en  valeurs  dé- 
préciées. 

Un  autre  emprunt  forcé  de  C00  millions  fut  établi  en  l'an  iv  par 
de  semblables  moyens ,  et  ne  rapporta  que  les  deux  tiers  de  la 
somme  requise. 

Le  dernier  emprunt  de  cette  sorte,  s' élevant  à  100  millions,  fut 
décrété  en  l'an  vu.  Celui-là  a  vraiment  le  caractère  progressif, 
M.  Jollivet  en  a  démontré  les  conséquences  par  des  tableaux  dont 
nous  parlerons. 

A  partir  du  9  thermidor,  la  Convention  était  traitée  en  ennemie 
par  une  partie  de  ses  membres  associés  à  des  clubs,  qui ,  voyant  le 
nouvel  esprit  du  gouvernement  révolutionnaire,  réclamaient  la 
suspension  de  sa  dictature  et  l'exercice  régulier  de  la  constitution 
de  95.  A  ces  demandes,  on  répondit,  après  les  journées  de  prairial, 
par  des  déportations  et  des  supplices.  Mais  sous  la  clé  de  leurs  geô- 
liers, les  vaincus  de  ces  journées  élaborèrent  un  système  mille  fois 
plus  incisif  que  tout  ce  qui  avait  été  imaginé  sous  le  régime  de  la 
terreur.  Telle  fut  l'origine  de  la  conspiration  de  Babeuf,  déjouée 
le  21  floréal  an  iv  (1).  La  témérité  de  certaines  utopies  ne  peut  que 
s'accroître  dans  les  loisirs  et  les  ressentimens  d'une  prison. 

L'historien  de  la  conspiration  de  Babeuf,  31.  Buonarroti,  nous 
apprend  que  des  milliers  de  sectaires  en  étaient  venus  à  considérer 

(i)  On  peut  lire  les  particularités  de  celte  conspiration  de  Babeuf  dans  le  récit 
«m'en  a  publié  M.  Buonarroti,  son  consciencieux  et  persévérant  complice.  (  Con- 
spiration pour  l'égalité,  dite  de  Babeuf.  Un  volume  in-8°,  Bruxelles,  1828.) 


7*1  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

toute  espèce  de  richesse  individuelle  comme  une  source  de  cor- 
ruption (1).  Plus  la  propriété  et  les  divers  partis  persécutés  depuis  le 
51  mai  1795,  réagissaient  contre  les  mesures  qui  les  avaient  acca- 
blés ,  plus  les  amis  de  Babeuf  devaient  attacher  d'importance  à  en 
finir  avec  ces  obstacles  toujours  renaissans.  De  même  que  la  Con- 
vention avait  trouvé  l'impôt  proportionnel  trop  peu  démocratique, 
les  nouveaux  conjurés  ne  voyaient ,  dans  le  principe  d'impôt  pro- 
gressif décrété  par  elle,  qu'une  transition  pour  arriver  à  leurs  fins, 
une  justice  incomplète  au  moyen  de  laquelle  la  majorité  corrompue 
avait  voulu  déguiser  son  égoïsme. 

«  L'impôt  progressif,  dit  M.  Buonarroti,  serait  un  moyen  efficace 
île  morceler  les  terres  ,  d'empêcher  la  cumulalion  des  richesses  et  de 
bannir  l'oisiveté  cl  le  luxe  ,  si  l'estimation  exacte  des  fortunes  qu'il 
exiue  n'était  pas  très  difficile  à  atteindre  :  on  peut  bien  évaluer  le 
revenu  des  immeubles  :  mais  comment  apprécier  les  capitaux  qu'il  est 
facile  de  dérober  à  tous  les  yeux  ?  Cette  manière  d'asseoir  l'impôt , 
serait  tout  au  plus  un  acheminement  au  bien ,  mais  elle  ne  couperait 
pas  la  racine  du  mal.  »  (P.  8G. )  IVous  recommandons  ces  objections 
à  ceux  qui  réclament  aujourd'hui  l'impôt  progressif  de  très  bonne 
foi ,  mais  sans  le  définir  ni  l'appliquer  à  aucun  objet  précis. 

Depuis  le  18  brumaire  jusqu'aux  dernières  années  de  la  restau- 
ration, les  essais  et  controversés  que  nous  venons  d'exposer  dispa- 
raissent entièrement.  La  grande  propriété,  secondée  parles  gou- 
vernemens  qui  se  succèdent,  travaille  à  refaire  son  ancienne  exis- 
tence. Alors  commence  une  autre  réaction  dont  les  causes  morales 
et  économiques  sont  assez  compliquées. 

Pour  la  première  fois  depuis  l'an  vu,  le  saint-simonisme  entre- 
prend de  rajeunir  l'impôt  progressif,  considéré,  à  cette  époque, 
comme  une  ressource  de  guerre ,  et  trente  ans  plus  tard ,  comme 
un  remède  aux  calamités  de  la  paix.  En  effet,  les  mécomptes  indus- 
triels qui  surviennent  après  les  premiers  momens  de  prospérité  dus 
à  la  paix  de  1815,  appellent  vivement  l'attention  des  économistes 

(i)  Le  système  des  conspirateurs  consistait  simplement  à  supprimer  la  propriété 
ndividuelle,  le^  \illes,  l'usage  de  la  monnaie,  le  commerce  et  les  relations  a\cc 
les  étrangers,  etc.,  afin  d'établir  une  communauté  des  biens,  accompagnée  d'in- 
stitutions qu'il  est  inutile  d'exposer  ici. 


ECONOMIE    POLITIQUE.  75 

sur  les  misères  de  la  population  des  fabriques ,  les  déréglemens 
d'une  concurrence  illimitée,  l'inégalité  des  conditions  sociales  et 
les  moyens  de  mieux  répartir  le  poids  des  impôts.  Nous  nous  écar- 
terions de  notre  sujet,  si  nous  disions  pourquoi  le  saint-simonisme 
voulut  tourner  contre  la  grande  propriété  les  traditions  chrétien- 
nes dont  elle  se  faisait  une  arme  contre-révolutionnaire ,  et  par  quel 
étrange  amalgame  de  sentimens,  on  revenait  à  l'impôt  progressif 
à  travers  les  révélations  successives  de  Moïse ,  de  Jésus ,  ou  de  mon- 
sieur un  tel.  Dans  le  cours  de  nos  recherches ,  nous  examinerons 
les  progressions  proposées  par  cette  école ,  la  seule  qui  ait  déve- 
loppé quelques  vues  sur  cette  question,  quoiqu'elle  y  vît  seule- 
ment, comme  les  niveleurs  de  prairial,  un  expédient  transitoire. 

Si  la  révolution  de  juillet  a  redoublé  momentanément  les  maux 
de  la  population  ouvrière,  elle  a  ravivé  en  elle  le  sentiment  de  sa 
puissance,  l'espoir  de  s'élever  en  bien-être  comme  en  dignité. 
C'était  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  encourager  ceux  qui  tentent  de 
rejeter  sur  les  riches  les  charges  accablantes  de  la  non-propriété. 
Plusieurs  journaux  à  Paris  et  dans  les  départemens,  des  sociétés 
politiques  se  sont  formées  pour  réclamer  un  grand  nombre  de  ré- 
formes radicales  en  matière  d'impôts.  Les  contributions  progres- 
sives en  font  assez  ordinairement  partie. 

Peut-être  l'agitation  des  temps  que  nous  venons  de  traverser 
a-t-elle  entraîné  de  bons  esprits  à  s'accommoder  trop  vite  de  quel- 
ques formules  saint-simoniennes ,  qu'il  serait  difficile  de  détacher 
d'une  parodie  théocralique,  pour  en  faire  la  base  d'une  doctrine 
républicaine. 

Le  principe  de  la  souveraineté  du  peuple  motive  la  confiance , 
mais  exclut  la  foi  dans  ceux  qni  gouvernent.  C'est  pourquoi  il  y  a 
certains  pouvoirs  sur  la  propriété  qui  ne  nous  paraîtraient  pas 
mieux  placés  entre  les  mains  d'une  dictature  populaire ,  qu'au  ser- 
vice d'une  théocratie. 

Concluons  de  ce  qui  précède,  que  l'idée  d'une  application  géné- 
rale d'impôts  progressifs,  débattue  depuis  !)3  seulement,  dans  des 
<  ireonstanees  dissemblables,  n'a  jamais  été  éprouvée  par  l'expé- 
rience d'aucun  peuple.  Ajoutons  que  des  partis  également  lies  dil- 
férens  les  uns  des  autres,  et  des  séries  fort  différentes  de  ces  partis 


74  REVUK  DES  DEUX  MONDES. 

n'ont  recommandé  les  progressions  que  dans  les  vues  politiques, 
philosophiques  ou  religieuses,  qui  leur  étaient  propres. 

Excepté  M.  Jollivet,  aucun  économiste  français  n'en  a  parlé  sé- 
rieusement. Ainsi ,  nous  avons  été  surpris  de  lire  ,  dans  le  principal 
ouvrage  de  M.  J.-B.  Say,  que  Yimpôt  progressif  est  le  seul  équita- 
ble, sans  trouver  aucune  explication  relative  à  son  mode  d'accrois- 
sement et  à  son  assiette  (I). 

L'impôt  progressif  est  donc  encore  une  conception  très  confuse. 
Il  nous  importait  d'en  indiquer  la  cause.  Par  là ,  nous  sommes 
mieux  amenés  à  chercher  les  effets  des  progressions  indéfiniment 
croissantes  sur  chaque  branche  d'impôts. 

Variations  du  produit  de  l'impôt  progressif  appliqué  aux  contribu- 
tions locales.  —  Son  effet  sur  les  villes.  —  77  ne  peut  être  qu'un 
impôt  de  quotité. 

Nous  avons  vu  que  le  produit  de  l'impôt  proportionnel  ou  géo- 
métrique est  invariable,  quelle  que  soit  la  quotité  des  fortunes  im- 
posées ,  et  que  le  produit  de  l'impôt  progressif  doit  au  contraire  va- 
rier, selon  qu'une  quantité  donnée  de  richesse  est  également  ou 
inégalement  distribuée  entre  un  plus  ou  moins  grand  nombre  d'in- 
dividus. 

II  peut  même  arriver  que  le  revenu  public  soit  nul ,  si  la  matière 
imposable  est  assez  divisée  pour  qu'aucune  fortune  n'atteigne  la 
limite  où  commence  la  progression. 

Il  résulte  de  cette  propriété  de  l'impôt  progressif,  qu'étant  ap- 
pliqué collectivement  à  trois  communes  qui  auraient  chacune 
600,000  fr.  de  revenus  inégalement  répartis ,  la  commune  A  pour- 
rait être  imposée  à  300,000  fr. ,  la  commune  B  à  20,000  fr. ,  tandis 

(i)  M.  Say  répond  à  ceux  qui  prétendent  cpie  l'impôt  progressif  découragerait 
les  efforts  et  les  épargnes  nécessaires  à  la  multiplication  des  capitaux  :  «  Mais  qui  ne 
«  voit  que  l'impôt,  quel  qu'il  soit,  ne  prend  jamais  qu'une  part  de  l'accroissement 
«  qu'on  donne  à  sa  fortune,  et  qu'il  reste  à  chacun,  pour  produire,  une  prime 
«  d'encouragement  supérieure  à  la  prime  de  découragement?»  Nous  avons  donné 
des  exemples  de  progressions,  qui  prouvent  que  M.  Say  ne  se  rendait  pas  compte 
fie  toutes   les  conséquences  possibles  de  son  principe. 


ECONOMIE    POLITIQUE.  /-) 

que  la  commune  C ,  où  les  revenus  sciaient  très  divisés,  ne  paierait 
aucune  contribution. 

Mais  la  commune  A  étant  privée  de  la  moitié  de  ses  revenus  ou 
moyens  de  reproduction  ,  s'appauvrirait  rapidement.  Les  grandes 
villes ,  où  il  y  a  plus  de  fortunes  inégales  que  partout  ailleurs ,  suc- 
comberaient sous  le  poids  des  progressions.  Paris  n'existerait  plus. 
Lorsqu'on  l'an  vu ,  un  dernier  emprunt  fut  résolu  d'après  le  mode 
progressif,  on  évalua  à  plus  de  70  millions  la  part  de  la  capitale 
sur  les  100  millions  imposés.  Ceux  qui  redoutent  par-dessus  tout 
de  porter  atteinte  à  l'unité  politique  ,  administrative  et  morale  du 
pays ,  doivent  s'effrayer  d'un  tel  résultat. 

Étrange  inconséquence  !  le  18  mars  1793,  l'unanimité  de  la  Con- 
vention votait  la  peine  de  mort  contre  tout  fauteur  de  mesures 
subversives  de  la  propriété  ;  elle  décrétait  en  même  temps  le  prin- 
cipe de  l'impôt  progressif,  qui ,  rigoureusement  appliqué ,  eût 
porté  de  mortelles  atteintes  à  la  propriété  et  à  l'existence  des  villes. 
Deux  mois  plus  tard,  le  51  mai,  la  minorité  de  cette  assemblée 
encourait  une  accusation  capitale  de  fédéralisme.  Qu'y  avait-il  de 
plus  anarchique  cependant,  et  sous  ce  rapport  de  plus  fédéraliste, 
que  le  vote  unanime  d'un  principe  dont  le  premier  effet  eut  été  de 
détruire  les  villes? 

Mais  nous  le  répétons,  la  science  n'a  que  des  avis  insufiisans  poul- 
ies pouvoirs  qui ,  une  fois  engagés  dans  la  voie  des  révolutions , 
peuvent  se  perdre  d'une  manière  très  logique  aussi  bien  que  par 
leurs  inconséquences.  Les  économistes,  qui  étudient  à  tète  reposée, 
sont  tenus  de  mettre  plus  de  rigueur  dans  leurs  déductions.  Ainsi, 
avant  de  réclamer  l'impôt  progressif  pour  dégrever  la  population 
manufacturière  de  tout  ce  qu'ils  veulent  ajouter  de  surtaxe  à  la 
propriété,  ils  feraient  bien  de  songer  que  le  soulagement  des  ma- 
nufactures est  inconciliable  avec  le  dépérissement  des  villes. 

M.  Jollivet  ayant  analysé  une  progression  proposée,  en  1795,  par 
le  comité  des  finances  de  la  Convention,  il  en  résultait  que  dans 
certains  cas,  en  supposant  les  contributions  municipales  progres- 
sives, comme  les  impôts  perçus  "par  le  trésor  public,  les  fortunes 
inférieures,  après  le  prélèvement  des  diverses  taxes,  pouvaient 
s'é lever  au-dessus  des  fortunes  supérieures. 


70  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  Pour  prévenir  ce  résultat,  il  faudrait  donc,  disait  M.  Jôllivct , 
«  interdire  l'usage  des  progressions  croissantes  aux  corps  adminis- 
«  tratifs,  et  les  réserver  pour  le  trésor  public  seul  :  mais  si  un  tel 
«  instrument  est  dans  la  nature  du  régime  social ,  pourquoi  toutes 
«  les  administrations  locales  ne  s'en  serviraient-elles  pas?  » 

L'impôt  collectif  ou  de  répartition  oblige,  comme  on  sait,  les 
diverses  circonscriptions  administratives  à  verser  au  trésor  un  con- 
tingent déterminé  et  invariable ,  sauf  à  le  répartir  sur  les  contri- 
buables des  communes,  en  proportion  de  la  fortune  de  chacun 
d'eux;  tandis  que  l'impôt  de  quotité  oblige  isolément  chaque  indi- 
vidu vis-à-vis  du  fisc. 

Quand  l'impôt  est  de  répartition,  chacun  ayant  à  craindre  d'être 
cotisé  dans  une  proportion  plus  forte  qu'il  ne  devrait  l'être,  son 
intérêt  personnel  le  porte  à  empêcher  la  fraude  de  son  voisin.  Il  en 
résulte  une  surveillance  mutuelle  qui  économise  un  grand  nombre 
d'agens  à  l'état,  et  lui  garantit  la  perception  entière  de  ses  recettes. 
Mais  les  contribuables  des  communes  ne  peuvent  être  intéressés 
à  l'intégrité  des  perceptions  d'un  impôt  progressif. 

Comment  le  seraient-ils?  Ce  n'est  pas  la  masse  des  richesses  de 
la  commune  que  l'état  prend  en  considération,  mais  seulement  la 
manière  dont  elle  est  distribuée.  La  base  de  cotisation  agissan  t 
inégalement  sur  les  contribuables,  forme  autant  d'impôts  séparés 
qu'il  y  a  de  fortunes  inégales. 

Afin  d'obtenir  les  avantages  propres  aux  impôts  de  répartition, 
vainement  on  essaierait  de  les  rendre  proportionnels  à  l'égard  des 
communes ,  et  progressifs  à  l'égard  des  contribuables ,  c'est-à-dire 
de  taxer  les  communes  en  proportion  géométrique  de  la  masse  de 
leurs  richesses,  sauf  à  répartir  leur  contingent  sur  les  individus, 
conformément  à  l'échelle  de  progression  adoptée. 

Il  arriverait,  1°  en  plusieurs  cas,  que  de  deux  fortunes  parfaite- 
ment égales,  l'une  serait  écrasée  par  cet  impôt  collectivement  pro- 
portionnel et  individuellement  progressif,  tandis  que  l'autre,  étant 
placée  dans  une  commune  contiguë,  n'aurait  presque  rien  à  payer  ; 
2°  en  d'autres  cas,  que  les  fortunes  médiocres  ne  pourraient  suffire 
à  l'impôt,  même  par  la  voie  de  l'expropriation. 

On  conçoit  aisément  que  deux  fortunés  égales  paieraient  plus  ou 
moins ,  selon  qu'elles  seraient  situées  dans  une  commune  ou  dans 


ÉCONOMIE    POLITIQUE.  /  ( 

l'autre,  puisque  le  taux  des  contributions  individuelles  serait  dé- 
terminé  par  le  contingent  variable  de  chaque  commune,  et  en 
raison  de  la  manière  dont  les  fortunes  y  seraient  distribuées.  Il 
n'est  pas  moins  facile  de  démontrer  que  l'expropriation  des  con- 
tribuables pourrait  ne  pas  suffire  à  former  le  contingent  communal 
exigé. 

Soit  une  commune ,  ayant  000,000  fr.  de  revenus  répartis  de  la 
manière  suivante  : 

I  Revenu  de 6,000  fr. 

2 de  5,000  fr 6,000 

5 de  2,000 6,000 

10 de  1,000 10,000 

Total  de  la  madère  imposable  .  .  .    28,000  fr. 

Masse  de  revenus  exempts  parce  qu'ils  n'atteignent 
pas  la  limite  où  commence  la  progression.  .  .  .  272,000  fr. 

Somme  pareille 500,000  fr. 

Si  le  contingent  de  la  commune  est  fixé  à  30,000  fr.,  les  revenus 
imposables  ne  s'élevant  qu'à  28,000  fr. ,  l'expropriation  des  seize 
contribuables  de  ce  tableau  ne  couvrirait  pas  le  déficit  du  trésor. 

L'impôt  progressif  serait  donc  nécessairement,  par  sa  nature,  un 
impôt  de  quotité,  et  dès-lors  il  exigerait  une  multitude  prodigieuse 
d'agens,  revêtus  de  fonctions  d'autant  plus  difficiles  que  le  contri- 
buable serait  conduit  à  pratiquer  un  plus  grand  nombre  de  fraudes 
et  de  collusions.  Ajoutons  que  les  préposés  du  fisc,  ne  défendant 
pas  leur  intérêt ,  mais  celui  du  trésor,  seraient  eux-mêmes  portés 
par  crainte ,  négligence  ou  séduction  ,  à  s'acquitter  infidèlement  de 
leurs  devoirs ,  et  que  les  frais  de  perception  étant  ainsi  multipliés  à 
l'excès,  devraient  accroître  encore  le  taux  des  progressions  exigées, 
en  telle  sorte  que  les  revenus  imposables  pourraient  être  absorbés 
par  l'impôt,  et  l'impôt  par  les  frais  de  perception. 

De  l'impôt  progressif  sur  les  déterminations  et  la  moralité  des  contri- 
buables. —  Inutilité  des  lois  pénales  pour  en  corriger  les  effet  s. 

En  supposant  qu'il  soit  impossible  de  se  soustraire  à  l'impôt  pro- 
gressif, il  ôte  à  l'industrie  tout  motif  d'accroître  indéfiniment  avec 


78  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ses  profits  la  richesse  nationale.  Dans  les  cas  plus  vraisemblables, 
où  il  y  a  moyen  de  l'éluder,  il  entraîne  une  multitude  de  fraudes 
ou  de  spéculations  non  moins  immorales  que  ruineuses. 

Là  simulation  de  communauté  est  un  moyen  de  tromper  les  exi- 
gences du  fisc.  On  peut,  moyennant  la  précaution  des  contre-lettres, 
partager  fictivement  les  patrimoines.  Si  l'on  prétend  que  ce  genre 
de  fraude  serait  empêché  par  les  frais  des  actes  qu'il  occasionnerait 
et  les  droits  d'enregistrement,  comment  s'opposer  à  la  simulation 
des  dettes,  hypothèques  et  rentes  viagères ,  qui  grèveraient  tout  d'un 
coup  les  biens  les  plus  apparens,  sans  aggraver  la  situation  du  con- 
tribuable vraiment  endetté?  Pour  distinguer  le  mensonge  de  la 
vérité ,  il  faudrait  adopter  un  système  de  présomptions  arbitraires, 
coûteuses,  vexatoircs,  et  au  demeurant  inutiles,  car  la  richesse  se 
déguiserait  sous  toutes  les  formes  plutôt  que  de  se  laisser  détruire. 

On  en  a  la  preuve  dans  la  vieille  expérience  d'un  des  plus  odieux 
impôts  de  l'ancien  régime.  La  taille  avait  quelque  analogie  avec 
l'impôt  progressif,  sous  ce  rapport  qu'elle  ne  grevait  pas  seulement 
les  biens  du  propriétaire  non  privilégié,  mais  son  industrie.  Aussi 
l'aisance  se  cachait  sous  des  haillons.  Pour  échapper  au  collecteur, 
la  population  taillable  et  corvéable  s'abstenait  d'une  multitude  d'ob- 
jets d'agrément  ou  même  de  première  nécessité,  dont  la  produc- 
tion fait  la  richesse  nationale. 

Sous  la  mortelle  influence  d'un  système  complet  de  contributions 
progressives,  les  uns  se  détacheraient  de  leurs  propriétés  foncières, 
afin  de  les  convertir  en  biens  insaisissables ,  ou  les  dissémineraient 
sur  une  plus  grande  étendue  de  territoire,  pour  prévenir  le  danger 
de  leur  contiguïté,  c'est-à-dire  d'un  centre  unique  de  surveillance 
et  de  répression;  les  autres,  en  grand  nombre,  emploieraient,  leurs 
capitaux  à  l'agiotage,  aux  accaparemens  et  à  l'usure.  Le  manufac- 
turier et  le  commerçant  diviseraient  leurs  établissemens,  afin  de 
les  distribuer  soit  sous  leur  nom,  soit  sous  des  noms  supposés. 
Beaucoup  d'entre  eux  exporteraient  à  l'étranger  leurs  capitaux , 
leur  industrie,  et  seraient  suivis  par  leurs  ouvriers,  comme  au  temps 
de  l'édit  de  Nantes. 

L'agiotage,  les  accaparemens,  l'usure,  le  morcellement  forcé  des 
terres  et  des  établissemens  industriels ,  seraient  donc  les  consé- 


ECONOMIE    POLITIQUE.  7!) 

quences  les  plus  générales  des  progressions  croissantes  sur  toutes 
les  sortes  de  revenus. 

Or,  qu'on  y  prenne  garde,  les  rigueurs  de  la  législation  reste- 
raient impuissantes  contre  tant  d'abus  et  de  maux  inhérens  à  ce 
nouveau  régime.  Sous  l'empire  absolu  de  la  Convention,  les  plus 
terribles  chàtimens  ne  manquaient  pas  pour  arrêter  les  spécula- 
tions sur  les  assignats,  les  accaparemens  et  l'agiotage,  qui  s'éten- 
daient avec  une  rapidité  effrayante  sur  les  objets  de  première  né- 
cessité. Cependant  les  capitaux  accouraient  vers  ces  désastreuses 
ndustries,  avec  le  même  acharnement  qu'on  mettait  à  les  en  détour- 
ner. La  raison  en  est  bien  simple.  Toute  violence  sur  l'emploi  des 
capitaux  a  pour  effet  inévitable  d'élever  la  différence  des  prix  im- 
posés par  le  gouvernement  avec  les  prix  naturels  qui  s'établiraient 
par  de  libres  transactions,  et  par  conséquent  d'accroître  la  cupidité 
de  ceux  qui  se  décident  a  spéculer  sur  cette  différence.  La  multi- 
plicité même  des  peines  imaginées  contre  les  accapareurs,  agio- 
teurs, usuriers  ou  contrebandiers,  augmente  les  profits  qu'ils 
peuvent  obtenir  en  compensation  de  leurs  périls.  A  cet  égard,  les 
lois  rigoureuses  agissent  de  la  même  manière  que  les  difficultés 
des  communications  nécessaires  aux  échanges.  On  accapare  et  on 
agiote  beaucoup  dans  les  pays  qui  n'ont  pas  de  chemins  continuel- 
lement praticables ,  parce  que  des  variations  excessives  dans  les 
prix  de  la  plupart  des  denrées  assurent  de  larges  bénéfices  au  jeu 
des  spéculateurs. 

Du  morcellement  des  terres ,  des  fabriques  et  du  commerce. 

Depuis  long-temps  on  dispute  sur  les  avantages  ou  les  inconvé- 
niens  de  la  division  du  sol.  La  révolution  de  89  a  prouvé  combien 
cette  division  était  favorable  au  développement  de  la  richesse  natio- 
nale. Quoique  les  agronomes  aient  vanté  d'utiles  perfectionnemens 
que  l'on  doit  à  la  grande  propriété  réduite  aux  conditions  du  droit 
commun ,  de  tels  services  sont  bien  surpassés  par  le  surcroit  de 
travail  et  d'industrie  d'un  plus  grand  nombre  de  propriétaires. 
Mais  la  division  du  sol  cesserait  d'être  un  bien  pour  le  pays  où  des 
contributions  progressives  fractionneraient  violemment  les  patri- 
moines. Tous  les  ineonvéniens  que  François  de  Neufchâteau  attri- 


80  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bue  au  morcellement  volontaire  de  l'agriculture  ne  seraient  rien  en 
comparaison  des  vices  d'un  morcellement  forcé. 

Selon  cet  économiste,  la  multiplication  des  clôtures,  la  forme 
gênante  des  patrimoines ,  la  perte  de  temps  du  propriétaire  obligé 
d'éparpiller  ses  efforts  sur  trop  de  parcelles  éloignées  les  unes  des 
autres,  la  pénurie  des  capitaux,  la  difficulté  d'établir  en  commun 
des  travaux  d'amélioration,  et  une  foule  d'autres  inconvéniens  de 
la  petite  propriété  perdent  une  grande  partie  du  sol.  L'impôt  pro- 
gressif causerait  de  bien  plus  grands  dommages  à  l'agriculture  dont 
il  détournerait  entièrement  les  capitaux;  il  agirait  comme  ces  bails 
destructeurs  qui  portent  les  fermiers  à  négliger  l'entretien  des 
terres,  parce  qu'il  leur  suffit  d'en  tirer  un  profit  quelconque. 

Si  les  futaies  deviennent  si  rares,  si  les  taillis  eux-mêmes  sont 
coupés  plus  tôt  qu'ils  ne  devraient  l'être  par  les  petits  propriétaires, 
un  système  de  contributions  qui  ne  comporte  aucune  spéculation 
d'avenir,  n'enlèverait-il  pas  bientôt  aux  besoins  du  chauffage,  à 
la  marine,  à  l'architecture  et  à  une  foule  de  professions,  les  bois 
qui  leur  sont  nécessaires?  Comment  les  nombreux  vignobles  dont 
les  produits  variables  ne  deviennent  précieux  qu'au  bout  d'un  cer- 
tain temps,  suffiraient-ils  à  la  tyrannie  du  fisc,  qui  obligerait  leurs 
propriétaires  à  réaliser  sur-le-champ  des  bénéfices  incomplets? 
Dans  les  pays  où  l'étendue  des  prairies  à  pâtures  facilite  l'éducation 
des  animaux  et  bestiaux  aratoires,  tels  que  chevaux,  bœufs,  va- 
ches, etc.... ,  la  division  forcée  des  patrimoines  ne  permettant  plus 
ni  de  grandes  avances,  ni  de  grands  établissemens,  sans  le  concours 
d'une  multitude  de  propriétaires  tous  discordans  à  cet  égard,  la 
disette  des  bestiaux  serait  un  autre  résultat  de  l'impôt  progressif. 

La  dissémination  des  fabriques  en  dehors  des  villes  est  souvent 
un  précieux  avantage;  mais  on  ne  pourrait  y  obliger  les  industries 
établies  sans  consommer  leur  ruine.  Si  les  matières  premières  ne 
croissent  plus  avec  la  même  abondance  ni  la  même  qualité ,  si  le 
producteur  craint  de  mettre  ses  capitaux  à  découvert,  les  manu- 
factures, fabriques  et  usines  doivent  périr  en  se  divisant.  Une  im- 
mense population  d'ouvriers  perdra  ses  moyens  d'existence.  L'in- 
dustrie étrangère  supplantera  dans  tous  les  genres  notre  industrie 
morcelée,  inerte,  ou  réduite  à  de  stériles  efforts  d'agiotage  et  de 


ÉCONOMIE    POLITIQUE;  81 

contrebande.  11  est  presque  inutile  de  demander  ce  que  deviendrait 
le  commerce  sous  un  régime  où,  pour  déguiser  ses  profits,  il  serait 
contraint  de  multiplier  ses  frais  et  ses  risques,  en  faisant  passer  les 
marchandises  sujettes  à  certaines  inspections,  en  une  infinité  de 
petits  ballots. 

De  l'impôt  progressif  sur  les  successions ,  sur  les  droits  d'enregistre- 
ment, et  le  revenu  public  en  général. 

On  a  calculé  que  la  totalité  des  patrimoines  change  de  main  par 
successions,  donations  entre-vifs  et  autres  titres  gratuits ,  une  fois 
tous  les  trente  ans.  C'est  donc  le  trentième  de  la  richesse  nationale 
qu'on  peut  annuellement  saisir  comme  matière  imposable. 

Assurément  aucune  branche  d'impôt  ne  comporte  mieux  que  les 
successions  ou  donations  entre-vifs  des  taxes  graduées,  qui  portent, 
dans  ce  cas,  sur  les  ressources  les  plus  incontestables,  et  réduisent 
d'avance  des  fortunes  dont  on  n'a  pas  encore  l'habitude  de  jouir. 
Cependant,  puisque  la  perception  du  trésor  se  fait  nécessairement 
par  préférence  à  tous  les  autres  créanciers  d'une  succession,  même 
hypothécaires  ou  privilégiés ,  un  tel  privilège  de  l'état  doit  faire 
hausser  l'intérêt  exigé  par  les  prêteurs,  en  raison  de  la  quotité  de 
l'impôt,  car  celui  qui  prête  impose  un  intérêt  plus  élevé  à  mesure 
qu'il  court  de  plus  grands  risques.  D'un  autre  côté,  quand  l'impôt 
excède  une  année  du  revenu  des  successions,  il  réduit  ordinaire- 
ment ceux  qui  héritent  à  emprunter  pour  acquitter  ce  qu'ils  doivent. 

De  là  un  accroissement  du  nombre  des  emprunteurs  et  une  nou- 
velle cause  d'élévation  dans  le  taux  de  l'intérêt  de  l'argent. 

Ces  divers  effets  de  l'impôt  progressif,  ajoutés  à  tout  ce  que  le 
besoin  de  s'y  soustraire  provoquerait  de  fraudes  et  de  collusions, 
réduiraient  indéfiniment  la  valeur  vénale  des  biens  fonds ,  et  par 
conséquent  le  revenu  public. 

Le  défaut  de  concurrence  des  acheteurs  et  l'excessive  concur- 
rence des  vendeurs  contribueraient  encore  à  l'avilissement  du  prix 
des  immeubles.  En  effet,  un  impôt  progressif  sur  les  successions 
détacherait  un  grand  nombre  de  propriétaires  de  tout  bien  immo- 
bilier, et  forcerait  beaucoup  d'héritiers  à  s'en  dessaisir  immédiate- 
mont.  Or  les  biens  fonds  ne  peuvent  être  ainsi  dépréciés,  sans  que 
TOME  ii.  6 


H"2  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

les  revenus  de  l'état  soient  réduits  dans  la  même  proportion ,  non- 
seulement  sur  les  successions  et  donations  entre-vifs,  mais  sur  les 
droits  d'enregistrement  des  ventes,  échanges  et  autres  mutations  à 
titre  onéreux  ou  rémunératoire.  L'impôt  des  patentes,  les  impôts 
fonciers  ,  mobiliers  et  indirects  ,  n'éprouveraient-ils  pas  aussi  un 
incalculable  déficit ,  si  l'agriculture  en  même  temps  que  toutes  les 
industries ,  venait  à  dépérir  ?  Il  est  évident  que  les  progressions 
croissantes  dégradent  à  la  fois  la  matière  imposable  et  toutes  les 
branches  de  revenus  publics. 

En  l'an  vu,  l'impôt  progressif  n'avait  encore  été  résolu  que  tem- 
porairement, pour  des  emprunts  forcés.  Cependant  la  révolution 
s'était  tellement  servie  des  expédions  financiers  les  plus  violens , 
qu'on  ne  payait  plus  que  douze  à  treize  fois  leur  revenu,  les  terres 
qui  valaient  vingt-cinq  fois  le  même  revenu  avant  4792.  De  plus, 
le  recouvrement  de  l'impôt  territorial  exigea  une  surcharge  d'en- 
viron 50  millions  en  frais  degarnisaires.  Cette  situation,  qu'aggra- 
vait le  dernier  emprunt,  facilita  le  coup  d'état  du  18  brumaire. 

De  l'impôt  progressif  sur  le  taux  de  l'intérêt  de  l'argent ,  les  dépenses 
du  gouvernement  et  la  valeur  des  domaines  nationaux. 

La  dissimulation  des  fortunes,  l'exportation  des  capitaux,  leur 
mauvais  emploi  dans  l'agiotage  et  l'usure,  le  péril  des  prêts,  toutes 
ces  causes  réunies  doivent  élever  l'intérêt  de  l'argent  à  un  taux  ex- 
cessif. Mais  le  gouvernement,  qui  est  le  plus  grand  consommateur, 
se  trouvant  obligé  de  recourir  à  une  multitude  d'entrepreneurs 
de  travaux  et  fournitures,  il  faut  bien  que  ceux-ci  ajoutent  à  leurs 
prix  l'intérêt  de  leurs  capitaux.  Les  dépenses  publiques  s'augmen- 
tent donc  en  même  temps  qu'on  en  tarit  la  source. 

Les  domaines  nationaux  cessent  d'être  une  ressource  pour  les 
grands  besoins  de  l'état ,  puisque  leur  acquisition  entraîne  des 
charges  auxquelles  personne  ne  veut  s'exposer. 

De  l'impôt  progressif  sur  les  prêts. 

Il  élève  l'intérêt  de  l'argent,  retombe  sur  l'emprunteur,  et  par 
conséquent  sur  le  pauvre. 


ÉCONOMIE    POLITIQUE.  83 

Sur  les  rentes  payées  par  L'état. 

On  a  démontré  l'inutilité  onéreuse  des  caisses  d'amortissement; 
on  a  été  plus  loin  en  soutenant,  sans  trop  y  réfléchir,  la  légïtimiir 
et  les  avantages  d'un  impôt  proportionnel  sur  les  rentes  des  fonds 
publics;  mais  les  soumettre  à  l'impôt  progressif  serait  anéantir  évi- 
demment le  crédit  national. 

Sur  les  actions  des  banques  et  compagnies. 

On  réclame  avec  raison  des  facilités  pour  diriger  le  crédit,  au 
moyen  de  banques  spéciales  et  d'autres  étabîissemens ,  soit  vers 
l'agriculture,  soit  vers  l'industrie  nécessiteuse.  N'est-ce  pas  une 
contradiction  que  de  vouloir  y  appliquer  aussi  l'impôt  progressif, 
qui  en  détournerait  entièrement  les  capitaux? 

Sur  le  traitement  des  fonctionnaires  publics. 

M.  Jollivet  a  fait  voir  qu'un  essai  de  ce  genre,  entrepris  en  vertu 
des  progressions  créées  par  la  loi  du  1er  thermidor  an  vu,  réduisait, 
en  plusieurs  cas,  les  traitemens  des  employés  supérieurs  au-dessous 
de  ce  qui  restait  à  leurs  subordonnés.  D'après  les  données  de  cette 
loi,  on  calcula  que  le  trésor  aurait  obtenu  une  économie  de  5  à  4 
millions  ,  en  élevant  de  100  francs  chacun  les  traitemens  de  2,000, 
3,000,  4,000  francs.  Les  plaisans  de  l'an  vu  appelaient  cette  opé- 
ration, une  prodigalité  économique.  Depuis  cette  époque,  l'art  des 
prodigalités  économiques  et  des  économies  ruineuses  s'est  perfec- 
tionné. 

Progressions  lentes.  —  Progression  saint-simonienne. 

Jusqu'ici  nous  n'avons  examiné  que  les  progressions  croissantes 
dans  le  but  de  procurer  sur  les  riches  un  produit  supérieur  à  celui 
de  l'impôt  proportionnel. 

Il  nous  reste  à  parler  des  progressions  lentes  et  irrégulières  doni 
le  produit  présumé  serait  inférieur  au  revenu  public  actuellement 
perçu.  Celles-là  provoqueraient  presque  autant  de  fraudes  que  si 
elles  étaient  plus  rapides,  car  pour  être  lentement  graduées,  éHes 

G. 


84  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

n'en  resteraient  pas  moins  des  impôts  de  quotité,  avec  tous  les  in- 
convéniens  du  sauve-qui-peut,  et  d'un  surcroît  de  frais  de  percep- 
tion. Elles  dégrèveraient  les  riches  pour  écraser  l'opulence,  et 
ajouteraient  aux  dépenses  de  l'état,  en  diminuant  ses  recettes. 

En  voici  un  exemple  que  nous  trouvons  dans  une  brochure  de 
M.  Decourdemanche,  publiée  en  1851,  sous  le  patronage  de  la 
doctrine  sainl-simonienne  (1). 

L'auteur  de  cet  écrit  voudrait  qu'on  appliquât  l'impôt  progressif 
aux  revenus  de  tous  les  genres,  actions  de  banques  et  compagnies, 
rentes  sur  l'état,  rentes  sur  les  terres,  traitemens,  etc....  Nous  ne 
reproduirons  pas  nos  démonstrations  sur  l'impossibilité  d'asseoir 
ainsi  le  revenu  public. 

Système  général  d'impôt  progressif,  de  M.  Decourdemanche ,  le  seul 
qui  ait  été  proposé  depuis  l'an  vu  et  1851. 

De  I  à  5,000  fr.  de  revenu    8  1/2  p.  0/o 

De  5,000  à  10,000             9  — 

De  10,000  ù  15,000  9  1/2      — 

De  15,000  à  20,000              10  — 

De  20,000  à  25,000             10  1/2     — 

De  25,000  à  30,000              11  — 

De  50,000  à  55,000               H  1/2     — 

De  35,000  à  40,000             12  — 

De  40,000  à  45,000             15  _ 

De  45,000  à  50,000             |4  _ 

De  50,000  à  55,000              15  _ 

De  55,000  à  60,000             16  _ 

De  60,000  à  65,000             17  _ 

De  65,000  à  70,000             18  — 

De  70,000  à  75,000              19  — 

De  75,000  ù  80,000              20 

De  80,000  à  85,000             21  — 

De  85,000  à  90,000             22  — 

De  90,000  à  95,000             25  — 

De  95,000  à  100,000             24  — 

De  100,000  et  au-dessus 25  — 

(1)  Lettres  sur  la  législation,  dans  ses  rapports  avec  l'industrie  et  la  propriété. 


ÉCONOMIE    POLITIQUE.  S-'i 

Probablement  31.  DecourdemanChe  et  l'école  saint-simonicnne 
ont  cru  que  cette  progression  appliquée  à  l'impôt  foncier  donne- 
rait au  moins  le  produit  actuel.  Tous  les  principes  saint-simoniens, 
en  effet,  sont  fort  contraires  au  dégrèvement  de  la  propriété  terri- 
toriale. Eh  bien  !  l'adoption  du  système  progressif  que  nous  ve- 
nons d'exposer  causerait  à  l'état,  pour  l'impôt  foncier  seulement , 
c'est-à-dire  pour  Ja  matière  imposable  la  plus  facile  à  saisir,  un 
déficit  de  118,285,319  fr.  sur  244,252,573  fr.,  qui  seront  perçus 
en  1853.  Encore  supposons-nous  gratuitement  que  personne  ne 
pourra  se  soustraire  à  cet  impôt,  et  que  les  frais  de  perception  ne 
seront  pas  augmentés. 

Voici  maintenant  les  bases  de  notre  calcul.  On  sait  qu'il  est  éta- 
bli par  un  rapport  officiel  de  31.  de  Chabrol,  que  sur  10,296,785 
cotes  foncières,  il  y  en  a  •—  d  e  20  fr.  et  au-dessous;  ~  de  20  fr. 
à  50  fr.;  7^  de  50  fr.  et  au-dessus. 

Selon  31.  Armand  Séguin ,  dont  les  évaluations  approximatives 
paraissent  conformes  aux  données  de  31.  de  Chabrol,  les  10,296,785 
cotes  foncières  seraient  ainsi  distribuées  : 


RÉPARTITION 

des  cotes 

SEI-ON  M.  SEGUIM. 

Moyenne  du  taux  dos 
cofes   d'après    nos 
calculs. 

TRODCtT 

de  l'impôt 
actuel. 

REVENU 

des  contri- 
buables 
(six  fois 
l'impôt  ). 

V 

.a 
s-g 

-S  c 

Z.    C 
o    *j 
'2  ~z 
4>    3 

UD  S 
p 

C 

PRODUIT 

de  la 

progression 

DEFICIT 

résultant  de  la 
progression 

de  M.  Decour- 
demanche. 

8,024,987  de  10  f.  et  au- 

5f. 

40,124,935  f. 

240,749,610  f. 

20,463,716  f. 

19,661,119  f. 

dessous. 

663. J37  de    20  à    5of. 

25 

16,580,925 

99,485,350 

8,456,271 

8,124,654 

642,3(5  de    20  à    3o  f. 

4o. 

$5,693,800 

i54,162,8oo 

i5i,io5,858 

12,589,962 

523,991  de   5oàio8f. 

75 

39,299,325 

235,794,950 

8l/2 

20,042,570 

19,256,755 

322,ooo de  îooà  3oo  f. 

i5o 

48,300,000 

289,800,000 

po/o 

24.635,ooo 

23,667,000 

68,457  de  58o  à  5oof. 

4oo 

27,582,800 

164,296,800 

15,9^5. 22S 

15,417,573 

33,662  de5ooài,ooof. 

700 

23,563,4oo 

i4l,38o,4oo 

12,017,334 

11,546,066 

13,447  de  1,000  f.  et 

1,733 

23,307,128 

139,843,128 

91/2 

13,285,097 

10.022,091 

au  dessus. 

Total  : 

10,296,785.  cotes. 

244,2J2,373  f. 

120,967,045  f. 

118,285,319   f. 

D'après  ces  calculs  où  nous  avons  évalue  les  revenus  imposés  à 


80  REVUE    DliS   DEUX    MONDES. 

six  fois  l'impôt ,  ce  n'est  qu'entre  00  et  05,000  IV.  de  revenu  que 
la  progression  de  M.  Decourdemanche  donnerait  un  produit  égal 
à  l'impôt  actuel.  Toutes  les  fortunes  inférieures  seraient  dégrevées. 
Or,  00,000  fr.  payant  aujourd'hui  10,000  fr.  d'impôt,  il  y  a  bien 
peu  de  cotes  aussi  élevées,  et  l'on  conviendra  que  ce  n'était  pas 
la  peine  d'inventer  une  échelle  de  progression  pour  diminuer  les 
charges  de  tous  ceux  qui  ont  moins  de  00  à  05,000  francs  de 
revenu  foncier. 

Si  l'on  voulait  repartir  sur  les  15,457  plus  imposés,  une  surtaxe 
égale  au  déficit  de  118,285,519  fr.  qui  résulterait  pour  l'état  du 
système  de  M.  Decourdemanche ,  chacun  des  riches  ainsi  surtaxés 
aurait  à  payer  8,790  fr.  outre  1,714  fr.  d'impôt  perçu  sur  un  re- 
venu moyen  de  10,598  fr.  (total  10,529  fr.).  L'impôt  et  la  surtaxe 
dépassant  de  151  fr.  leur  avoir,  il  faudrait  les  exproprier,  et  l'état 
éprouverait  encore  un  déficit. 

Voilà  donc  nos  15,447  plus  imposés  dans  la  plus  complète  indi- 
gence, et  de  la  sorte  ils  obtiennent  sans  doute,  à  leur  tour,  les 
droits  qu'un  système  logique  de  nivellement  accorde  au  prolétariat 
sur  la  propriété  inégalement  répartie.  Mais  comme  la  grande  pro- 
priété et  la  pairie  elle-même  appartiennent  à  un  assez  grand  nom- 
bre de  dignitaires  expérimentés,  qui  ont  fait  leurs  preuves  de  tur- 
bulence alors  qu'ils  n'étaient  encore  que  des  ]rrolélaircs  éloquens, 
le  repos  de  l'état  ne  serait-il  pas  menacé  dans  le  cas  où  leur  ten- 
dresse pour  la  charte  se  changerait  tout  d'un  coup  en  exaspération 
démocratique? 

M.  Decourdemanche,  honorablement  préoccupé  de  l'idée  de  sou- 
lager les  classes  pauvres,  n'a  pas  songé  à  tous  ces  inconvéniens. 
La  moralité  même  de  sa  conception  l'a  détourné  de  l'exactitude 
mathématique  à  laquelle  il  faut  pourtant  arriver  si  l'on  veut  des- 
cendre d'une  théorie  quelconque  au  budget. 

Les  hommes  versés  dans  les  sciences  exactes  et  habitués  au  cal- 
cul ne  manquaient  pas  parmi  les  saint-simoniens.  Quand  on  pro- 
posera des  progressions  plus  praticables  que  la  leur,  nous  promet- 
tons d'en  dire  sincèrement  notre  avis. 

En  attendant,  nous  nous  permettrons  d'observer  que  la  guerre 
du  pauvre  contre  le  riche  n'est  au  fond  que  la  guerre  du  pauvre 
ou  du  riche  contre  le  pauvre.  Dans  la  recherche  de  la  meilleur»' 


économie  politique;  87 

assiette  de  l'impôt,  c'est  une  illusion  dangereuse  de  prendre  le 
riche  pour  la  richesse.  Le  riche  échappe  à  la  violence,  et  la  richesse 
nationale  serait  le  meilleur  soulagement  du  pauvre. 

«  Monseigneur,  il  n'y  a  pas  de  roules  royales  en  algèbre,  disait  un 
professeur  à  son  élève  ennuyé  de  la  longueur  de  certaines  démons- 
trations. »  À  ceux  qui  voudraient  absolument  poursuivre  d'inépui- 
sables trésors  dans  le  portefeuille  invisible  des  capitalistes  ou  les 
baux  de  quelques  mille  contribuables,  on  peut  répondre  :  II  n'y  a 
pas  de  poule  aux  œufs  d'or  en  économie  politique,  et  s'il  y  en  avail 
une,  ce  serait  mal  fait  de  l'étrangler.  » 

Vu.  de  Gorcelle. 


SALON 


DE    1855. 


irmcDUMàiniE;  inaniKSiMB* 


§.  h. 

MM.  INGRES  et  CHAMPMARj  IN.  —  M«*  L.  DE  MIRBËL. 

Depuis  un  mois,  la  foule  des  promeneurs,  prenanl  exemple  sur 
l'admiration  des  hommes  sérieux,  se  presse  autour  du  portrait  de 
M.  Bertin  l'aîné.  Sans  savoir  pourquoi,  sans  soupçonner,  même 
lointainement,  les  questions  sans  nombre,  d'histoire  et  de  critique, 
qui  se  rattachent  à  cet  ouvrage  important ,  elle  se  laisse  prendre 
au  charme  de  la  vérité.  Elle  étudie,  selon  ses  forces ,  les  détails  de 
la  tête,  rendus  avec  une  si  prodigieuse  conscience  ;  elle  examine  at- 
tentivement, avec  une  joie  presque  puérile,  la  réalité  des  étoffes,  la 


SALON   Dli   1855.  89 

saillie  du  fauteuil;  elle  s'extasie  devant  l'attitude,  si  simple  et  si 
puissante  à  la  fois;  elle  ne  se  lasse  pas  de  contempler  avidement  les 
yeux  et  les  lèvres  si  pleins  de  regard  et  de  parole. 

Et  je  veux  croire ,  après  mûre  réflexion ,  qu'il  y  a  dans  cet  enthou- 
siasme deux  parts,  à  peu  près  égales,  d'imitation  et  d'entraînement. 
Ils  ne  savent  pas  la  raison  de  leur  joie,  mais  ils  se  livrent  aveuglé- 
ment ,  et  cèdent  à  l'attrait ,  sans  interroger  leur  conscience,  sans  es- 
sayer de  pénétrer  le  secret  de  leurs  impressions.  Puis,  comme  en 
France  les  donneurs  d'avis  dominent  d'ordinaire  les  baltemens  de 
mains,  les  accélèrent  ou  les  ralentissent  au  gré  de  leur  voix  indul- 
gente ou  sévère,  la  foule,  toute  spontanée  qu'elle  soit,  n'est  pas 
fâchée  d'avoir ,  pour  se  raffermir  et  prendre  confiance  dans  son 
plaisir ,  l'approbation  des  connaisseurs.  Si  elle  courait  le  danger  de 
l'ignorance  ou  de  la  méprise,  elle  plierait ,  ferait  retraite,  éclairci- 
rait  ses  rangs ,  et  renierait,  au  besoin,  ses  premiers  applaudisse- 
mens. 

Le  succès  de  ce  polirait  est  donc  incontestable.  Il  a  pour  lui  la 
double  épreuve  de  l'enthousiasme  et  de  la  réflexion;  il  séduit  et 
résiste  à  l'analyse  :  à  ces  deux  conditions  nous  en  pouvons  procla- 
mer la  légitimité. 

Est-ce  à  dire  pourtant  qu'il  faille  absoudre  de  tout  point  les  dif- 
férentes parties  de  cette  composition?  N'y  a-t-il  rien  à  reprendre  , 
lien  à  blâmer  dans  les  lignes ,  le  dessin ,  la  couleur  et  l'expression 
des  morceaux? 

Ces  questions,  qui  semblent  vulgaires  au  premier  aspect,  et  qui 
se  peuvent  poser  à  propos  de  toutes  les  toiles  du  Louvre,  acquièrent 
ici  une  importance  toute  spéciale,  parce  qu'il  s'agit  d'un  maître, 
du  chef  d'une  école  aujourd'hui  florissante  et  vénérée,  parce  qu'il 
s'agit  de  M.  Ingres.  Depuis  vingt  ans  qu'il  poursuit  laborieusement 
une  volonté  une  et  immuable,  il  n'a  guère  varié  dans  ses  doctrines 
ni  dans  ses  œuvres.  Son  enseignement,  révélé  par  la  parole  ou  le 
pinceau,  ne  s'est  jamais  proposé  qu'un  but.  L'Odalisque,  l'apo- 
théose d'Homère,  Virgile,  traduisent  la  même  intention.  Le  portrait 
que  nous  avons  sous  les  yeux ,  rapproché  des  ouvrages  préeédens, 
n'indique  pas,  dans  la  pensée  de  l'auteur,  la  déviation  la  plus 
légère, 

C'est  à  cette  intention  que  nous  devons  demander  compte  d'elle- 


*)0  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

même*.  Et  d'abord  quelle  est-elle?  que  signifie  le  système  de  ré- 
novation proposé  par  M.  Ingres?  Est-ce  une  méthode  originale  et 
personnelle,  ou  bien  un  ressouvenir  du  passé?  Est-ce  une  voie  in- 
connue jusqu'ici ,  ou  bien  une  voie  couverte  de  ruines  et  de  dé- 
combres ,  et  qu'il  a  déblayée  !  En  la  suivant ,  la  peinture  française 
est-elle  assurée  d'un  avenir  glorieux,  ou  bien  ne  doit-elle  trouver 
au  bout  de  ce  courageux  pèlerinage  qu'une  cité  morte,  des  autels 
sans  prêtres,  des  temples  muets ,  des  symboles  dont  le  sens  est  au- 
jourd'hui perdu? 

Je  me  livre  bien  volontiers,  pieds  et  poings  liés,  aux  railleries 
des  parleurs.  Je  consens  à  subir  toutes  les  accusations  de  pédantisme 
et  d'ergoterie  qu'il  pourra  plaire  à  ces  messieurs  de  diriger  contre 
moi.  Gomme  depuis  long-temps  je  suis  habitué  à  ne  pas  voir  dans 
la  critique  un  délassement  littéraire,  unepalcestre  phraséologique, 
une  logomachie  de  rhéteur;  comme  je  préfère  de  beaucoup  une 
idée  simplement  vêtue  aux  fastueuses  coquetteries  d'une  période 
sonore  et  vide,  j'accepterai  sans  colère  et  sans  chagrin  toutes  les 
récriminations  que  je  soulève.  Je  n'attache  pas  grande  importance 
à  m'entendre  appeler  professeur  d'esthétique,  car  en  parlant  de 
peinture,  selon  ma  pensée ,  en  remontant  de  l'œuvre  à  l'artiste,  je 
n'entends  pas  apprendre  au  lecteur  les  prouesses  acrobatiques  ou 
les  parades  militaires  de  trois  épithètes  acharnées  sur  un  mot  qu'elles 
étouffent. 

Je  dois  donc  le  dire  en  toute  sécurité,  la  rénovation  tentée  par 
31.  Ingres  me  semble  contraire  aux  lois  de  la  saine  logique.  II  a 
fait  et  fera  sans  doute  encore  d'admirables  ouvrages.  Mais  il  a  con- 
tre lui ,  contre  l'avenir  et  la  fécondité  de  sa  méthode ,  l'histoire  tout 
entière,  qui  défend  de  recommencer  le  passé.  11  aurait  tort  de 
prendre  la  peinture  à  la  mort  de  Raphaël,  puisque  l'école  romaine 
n'était  pas  le  dernier  mot  du  génie  humain  ,  et  que  l'auteur  des  loges 
a  trouvé  dans  les  maîtres  de  Venise ,  de  Bruxelles ,  d'Amsterdam  et 
de  Madrid  des  rivaux  et  des  héritiers  dignes  de  lui.  11  aurait  tort 
d'oublier  volontairement  les  deux  siècles  révolus  qui  ont  mis  au  rang 
des  demi-dieux  l'amant  de  la  Fornarina.  Paul  Véronèse  ,  Rubens  et 
Rembrandt  ont  trouvé  et  montré  des  ressources  nouvelles  ignorées 
de  l'ami  de  Jules  IT.  Chercher  personnellement  les  procédés  con- 
sacrés par  leur  nom,  ce  serait  folie  pure.  Remonter  au-delà  de  ces 


SALON  DE   1853.  !)1 

rois,  méconnaître  les  dynasties  qu'ils  ont  fondées,  vouloir  immobi- 
liser la  pensée  dans  les  galeries  du  Vatican,  c'est  protester  contre 
les  lois  éternelles  qui  régissent  le  développement  de  l'humanité. 

Si  l'on  découvre  dans  le  passé  une  conception  qui  n'a  pu  se  faire 
jour  et  se  produire,  un  projet  qui  n'a  pu  mûrir ,  parce  que  l'air  de 
son  siècle  ne  lui  était  pas  bon,  qu'on  s'en  empare,  qu'on  le  fasse 
dieu,  qu'on  le  féconde,  qu'on  l'accouche  et  qu'on  le  baptise,  à  la 
bonne  heure.  Mais  choisir  dans  les  soixante  siècles  évanouis  une 
idée  venue  à  terme,  qui  a  joué  son  rôle  et  fait  son  temps,  fouiller 
les  cendres  des  volontés  éteintes  pour  les  ranimer,  prendre  pour 
guide  des  yeux  qui  ne  voient  plus ,  c'est  une  erreur  étrange  et  dé- 
plorable. 

C'est  pourquoi  l'admiration  sérieuse  que  je  professe  pour  le  por- 
trait de  31.  Berlin  ne  trouble  en  rien  mon  opinion  sur  M.  Ingres. 
C'est  un  chef-d'œuvre  de  vérité,  j'en  conviens.  Si  la  main  inconnue 
à  qui  nous  devons  la  tête  d'Ajax,  voulait  ciseler  le  marbre  d'après 
un  pareil  modèle ,  elle  n'aurait  rien  à  regretter  et  se  passerait  de  la 
nature.  Les  mains  sont  modelées  avec  une  finesse  inimaginable. 
Oui.  Mais,  après  Yelasquez  et  Yandyck,  était-il  permis  de  ne  tenir 
aucun  compte  du  ton  chaud  et  vigoureux  de  la  tète  originale?  Je 
réponds  hardiment  :  non. 

Aux  plus  beaux  ouvrages  de  31.  Ingres,  il  manquera  toujours 
une  condition  de  popularité,  le  progrès.  Ils  auront  une  valeur  sa- 
vante. Maïs ,  comme  ils  ne  seront  pas  de  leur  temps ,  ils  n'obtien- 
dront que  de  rares  suffrages,  et  le  succès  que  nous  constatons  ne 
fait  pas  obstacle  à  la  réalité  de  cette  prophétie. 

31.  E.  Champmarlin  conserve,  comme  nous  l'avions  prévu,  la 
suprématie  qu'il  avait  acquise,  il  y  a  deux  ans,  dans  la  peinture  de 
portrait.  Nos  visites  assidues  dans  la  galerie  des  trois  écoles  n'ont 
pas  altéré  notre  première  conviction.  Après  lui,  au-dessous  de  lui, 
il  y  a  des  talens  estimables  sans  doute ,  engagés  dans  une  route  plus 
ou  moins  vraie,  amoureux  du  naturel, "attentifs  à  surprendre  la 
réalité,  assez  habiles  à  la  copier.  Mais  parmi  tous  les  portraitistes, 
je  ne  vois  que  31.  E.  Champmartin ,  qui  élève  la  réalité  au  rang  de 
la  poésie. 

Ce  serait  de  notre  part  une  coupable  faiblesse  que  d'accepter  le 
succès  unanime  de  ces  portraits  comme  une  amnistie  pour  les  im- 


ï>2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

perfections  que  nous  y  avons  découvertes.  II  est  le  premier,  je  ne 
le  nie  pas.  Mais  ne  peut-il  pas  mieux  faire ,  et  ne  l'a-t-il  pas  prouvé? 

L'examen  successif  de  ses  ouvrages  de  cette  année  répondra  pour 
nous.  Il  en  est  deux  surtout  qui  ont  fixé  l'attention ,  M.  le  baron 
Portai  et  madame  la  vicomtesse  d'H.  —  Je  ne  partage  pas  absolu- 
ment les  prédilections  du  public.  Mais  il  y  a  dans  ces  deux  toiles 
tous  les  élémens  d'une  discussion  nourrie. 

J'ai  retrouvé  dans  la  tète  du  baron  Porta!  les  qualités  précieuses 
que  j'avais  distinguées  en  1831  dans  celle  de  M.  Desfontaines.  Le 
caractère  sénile  des  joues  et  du  regard  présentait  de  grandes  diffi- 
cultés; il  y  avait  un  double  écueil  à  éviter  :  ou  bien  en  soutenant 
les  plans,  le  pinceau  pouvait  rajeunir  le  visage,  ou  bien  en  les 
multipliant ,  il  tombait  dans  le  détail  et  appauvrissait  la  nature. 
M.  Champmartin  a  vu  ce  qu'il  fallait  faire ,  et  il  l'a  fait.  La  ligne 
du  torse  courbé  par  l'âge  et  luttant  pour  se  redresser  est  bonne  et 
vraie.  Les  jambes  titubantes,  amaigries,  et  distantes  sont  bien  sai- 
sies et  bien  rendues.  Peut-être  le  vêtement  manque-t-il  de  relief. 
Le  fauteuil  et  le  meuble  sont  traités  avec  une  adresse  merveilleuse. 
Le  défaut  le  plus  grave  de  celte  composition  consiste  dans  l'absence 
de  profondeur.  L'Œuvre  de  Joshua  fournit  de  bons  modèles,  et  c'est 
là  surtout  qu'on  peut  apprendre  l'art  si  difficile  d'agrandir  le  fond 
d'une  toile  sans  diminuer  l'importance  de  la  figure.  Je  crois  que 
M.  Champmartin  doit  comprendre  lui-même  ce  qui  manque  au 
cabinet  du  baron  Portai ,  et  qu'il  regrette ,  comme  moi ,  la  précision 
qui  ajouterait  au  charme  de  son  portrait,  et  le  rendrait  plus  du- 
rable. 

Le  portrait  de  madame  la  vicomtesse  d'H....  réunit  bien  des 
conditions  de  succès.  Il  est  plein  de  grâce  et  de  coquetterie ,  de  fi- 
nesse et  d'élévation.  Les  lignes  du  visage,  la  coiffure,  l'étoffe  des 
manches  et  du  corsage ,  la  pose  des  mains  et  le  regard  voilé ,  com- 
posent un  type  choisi,  qui  séduit  les  curieux  et  provoque  d'abord 
l'indulgence  de  la  critique.  Mais  après  ce  premier  éblouissement  la 
sévérité  reprend  ses  droits,  réduit  à  leur  juste  valeur  toutes  les  qua- 
lités qui  menaçaient  de  lui  imposer  silence  ;  elle  oublie  son  plaisir 
pour  n'écouter  plus  que  la  raison ,  et  alors  il  arrive  que  le  regard 
semble  noyé  dans  une  vapeur  indéfinissable.  Je  sais  bien  que  cet 
accident  particulier  qui  échappe  à  toute  description  est  un  des  plus 


SALON    DE    18ÔÔ.  93 

grands  charmes  qui  se  puissent  imaginer  ;  je  sais  bien  que  les  veux 
clairs  et  nets  sont  dépourvus  de  puissance.  Oui  ;  mais  ce  charme 
lui-même  est  renfermé  dans  certaines  limites.  Il  faut  que  l'œil  soit 
humide,  mais  il  faut  aussi  que  la  prunelle  soit  distincte  et  accen- 
tuée. Autrement  l'œil  est  égaré  et  ne  peut  plus  voir.  C'est  ce  qu'on 
peut  observer  en  présence  d'une  lumière  abondante  et  diffuse.  Les 
mains  méritent  un  reproche  pareil.  L'effacement  des  phalanges 
est  sans  doute  une  qualité  très  digne  d'estime.  La  sculpture  du  sei- 
zième siècle,  et  les  mains  d'Henriette  de  France  sont  là  pour  témoi- 
gner. Mais  quand  on  déguise  la  réalité,  il  faut  la  faire  deviner  en 
exagérant  un  principe  supérieur  à  la  réalité,  et  capable  de  suppléer 
par  le  mouvement  et  l'animation  à  l'exactitude  littérale  des  lignes 
et  des  plans.  Ne  copiez  pas  les  saillies  articulaires ,  mais  allongez 
les  phalanges  que  vous  effacez,  assouplissez  les  doigts  que  vous  ne 
voulez  pas  traduire  mesquinement.  Dans  le  portrait  que  j'ai  sous 
les  yeux ,  les  doigts  sont  mous,  mais  non  pas  souples;  ils  sont  ar- 
rondis ,  mais  non  pas  élégans. 

Je  préfère  de  beaucoup  à  cette  toile  une  tète  de  jeune  fille ,  le 
portrait  de  mademoiselle  de  R....,  que  le  public  n'a  pas  remarqué, 
et  qui,  pour  la  solidité  du  modelé,  la  richesse  de  la  pâte,  et  l'éclat 
de  la  couleur,  se  place  à  côté  des  meilleurs  maîtres. 

Si  j'ai  bonne  mémoire,  en  1851,  dans  les  derniers  jours  du  salon, 
M.  Champmartin  avait  envoyé  une  tète  d'enfant ,  comparable , 
comme  celle-ci,  aux  chefs-d'œuvre  de  Lawrence.  Pourquoi  dépense- 
t-il  donc  la  meilleure  partie  de  son  talent  dans  ses  moindres  ou- 
vrages? 

N'est-ce  pas  que,  n'ayant  à  peindre  qu'une  tête,  il  éprouve  le 
besoin  de  lui  donner  toute  l'importance  et  toute  la  valeur  qu'elle 
mérite,  ne  se  dissimule  aucune  des  difîcultés  du  sujet,  et  retrouve, 
pour  lutter  avec  la  nature,  toutes  les  hardiesses  et  toutes  les  fran- 
chises qu'il  avait  en  18!24  et  en  1827;  qu'il  est  peintre  à  son  aise  et  ne 
se  préoccupe  d'aucune  coquetterie,  d'aucune  ruse  étrangère  à  son 
art,  tandis  que  sur  une  toile  plus  étendue,  ayant  à  plaire  par  mille 
endroits,  à  satisfaire  des  exigences  supérieures  et  fantasques,  in- 
volontairement il  se  laisse  aller  à  l'escamotage,  au  subterfuge,  au 
charlatanisme.  Il  n'ignore  pas,  je  m'assure  ce  que  valent  ces  faux 
semblans  de  grâce  et  de  nature.  Il  se  fait  à  lui-même  des  reproches 


94  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

impitoyables,  mais  rares;  l'enivrement  de  succès,  la  sécurité  d'une 
habileté  supérieure,  endorment  trop  souvent  les  scrupules  qu'il  ne 
peut  détruire,  il  sait  qu'il  pourrait  mieux  faire,  et  il  s'arrête  là 
où  nous  le  voyons,  par  insouciance,  par  paresse,  ou  peut-être 
même  parce  qu'il  ne  veut  pas  risquer  pour  l'approbation  entière 
de  quelques  esprits  difficiles  les  applaudissemens  de  la  majorité. 

Je  comprends  très  bien  les  motifs  qui  expliquent  la  manière  ac- 
tuelle de  M.  Champmartin.  Mais  je  suis  loin  [de  l'excuser,  et  j'es- 
père qu'il  ne  persistera  pas  dans  l'insuffisance  de  son  travail.  Au- 
jourd'hui qu'il  est  assuré  de  la  popularité ,  que  l'attention  et  la 
déférence  ne  peuvent  lui  manquer ,  après  le  plaisir  du  succès ,  il 
voudra  se  donner  la  joie  de  la  conscience.  Il  sera,  malgré  lui,  ra- 
mené à  traiter  plus  librement  et  plus  vraiment  les  mains  et  les  yeux, 
qu'il  sait  traiter  selon  le  goût  du  public.  Il  est  descendu  vers  la 
foule  et  s'est  fait  comprendre  d'elle;  il  est  temps  qu'il  s'en  sépare, 
qu'il  remonte  à  son  isolement,  à  sa  volonté  personnelle  et  première, 
et  qu'il  la  force  de  venir  à  lui. 

Madame  L.  de  Mirbel  offre  à  la  critique  pittoresque  un  sujet  d'é- 
tudes du  plus  haut  intérêt.  Depuis  six  ans  surtout,  elle  n'a  pas  cessé 
un  seul  jour  de  chercher  le  mieux,  et  souvent  ses  efforts  ont  été  cou- 
ronnés de  succès.  A  dater  du  salon  de  1827,  elle  s'est  bien  nettem  ent 
séparée,  par  la  franchise  et  la  hardiesse  de  sa  manière ,  des  tradi- 
tions de  la  miniature.  Elle  a  tenté  dans  son  art,  si  étroit  en  appa- 
rence, une  révolution  complète  et  décisive.  Elle  a  voulu  élever  au 
rang  de  la  peinture  ce  qui  jusqu'à  elle  n'était  qu'un  jeu  d'adresse  et 
de  patience.  Tout  au  plus  estimait-on  un  portrait  sur  ivoire  à  l'égal 
d'un  bracelet  ou  d'un  collier  habilement  travaillé.  On  s'occupait 
puérilement  de  la  ressemblance  littérale  de  la  tète,  de  la  richesse 
de  l'encadrement;  on  avait  grand  soin  de  placer  au-dessous  une 
boucle  de  cheveux  de  la  personne  aimée.  Mais  de  l'expression  in- 
time du  regard  et  des  lèvres ,  de  la  solidité  de  l'exécution ,  de  la 
logique  des  lignes,  de  l'arrangement,  du  sacrifice  des  détails  mes- 
quins, de  l'exagération  préméditée  des  masses  importantes  et  signi- 
ficatives, personne  ne  soupçonnait  qu'on  pût  s'en  occuper  à  propos 
de  miniature.  On  ne  croyait  pas  que  dans  une  besogne  de  cette  na- 
ture il  pût  être  question  d'art  sérieux.  C'est  à  madame  L.  de  Mirbel 
qu'appartient  l'honneur  entier  de  cette  rénovation.  C'est  à  elle  que 


SALON    DK    1855.  95 

nous  devons  le  spectacle  inattendu  de  ces  cadres  oii  la  volonté 
semble  se  jouer  de  la  difficulté ,  et  tire  de  la  limitation  même  des 
moyens  un  nouveau  motif  de  courage  et  de  persévérance. 

Je  choisis  parmi  des  ouvrages  de  cette  année  deux  aquarelles  et 
deux  ivoires,  31.  D....,  une  tête  de  jeune  homme  que  je  prends 
pour  anglaise,  madame  la  marquise  de  P....,  et  la  fille  du  duc  de 

F Jamais,  j'en  suis  sur,  on  n'a  rien  fait  de  plus  jeune  ,  de  plus 

fin,  de  plus  transparent  que  ce  dernier  morceau  :  les  cheveux 
blonds  et  légers  sont  un  vrai  chef-d'œuvrre ,  les  yeux  sont  vivans, 
l'accentuation  des  pommettes  et  des  tempes  est  franche  sans  dureté, 
et  l'âge  du  modèle  présentait  de  grands  obstacles.  Madame  de  P... 
est,  je  crois,  le  masque  le  plus  soutenu  que  madame  L.  de  Mirbel 
nous  ait  encore  donné.  Il  n'y  a  pas  une  partie  du  visage  qui  ne  soit 
en  parfaite  harmonie  avec  les  autres,  et  qui ,  par  ses  relations  avec 
elles,  ne  les  rende  nécessaires.  Or,  si  l'on  y  prend  garde,  la  né- 
cessité est  un  des  caractères  les  plus  élevés  que  l'artiste  puisse  im- 
primer à  son  œuvre.  Quand  vous  apercevez  quelque  part,  dans 
une  création,  quelle  qu'elle  soit,  le  cachet  de  la  nécessité,  gravé 
si  profondément  qu'on  ne  pourrait  altérer  un  seul  élément  de  la 
composition  sans  troubler  la  composition  tout  entière,  assurez- 
vous  que  l'intelligence  à  laquelle  vous  avez  à  faire  est  tout  simple- 
ment du  premier  ordre.  Si  au  contraire  les  choses  qui  vous  plaisent 
le  plus  vous  semblent  pouvoir  être  impunément  remplacées,  soyez 
en  défiance,  car  vous  êtes  en  présence  d'un  talent  secondaire.  Les 
créations  qui  se  distinguent  par  l'élasticité ,  c'est-à-dire  par  un  ca- 
ractère muable  à  volonté,  sans  danger,  sans  inconvénient,  accusent 
une  pénétration  incomplète.  La  beauté  traduite  parfaitement  n'est 
autre  chose  que  la  vérité  parfaitement  comprise  et  révélée  sous 
une  forme  tellement  logique  et  harmonieuse  qu'on  ne  saurait  la 
supposer  autrement. 

C'est  pourquoi  je  préfère  le  portrait  de  madame  de  P....  aux 
précédens  ouvrages  de  madame  de  L.  de  Mirbel.  Je  révère  et  j'ad- 
mire dans  ce  masque  si  fin ,  si  vivant  et  si  jeune,  le  sceau  de  la  né- 
cessité. 

Le  portrait  de  M.  D....  est  traité  avec  une  grande  simplicité, 
sans  petitesse  et  sans  mesquinerie.  Les  chairs  sont  pleines  de  sou- 
plesse, les  yeux  regardent  sans  affectation;  ce  que  j'en  aime  sur- 


96  REVUJE  DES  DEUX  MONDES. 

tout,  et  ce  n'était  pas  la  moindre  difficulté,  c'est  l'aspect  des  joues 
qui  donnent  à  la  figure  une  physionomie  heureuse  et  calme.  Il  y 
avait  à  craindre  que  l'obésité  n'arrondît  les  plans  au  point  de  les 
effacer.  Il  n'en  est  rien. 

La  tète  du  jeune  homme  dont  j'ai  parlé  est  d'une  élégance  digne 
des  meilleurs  maîtres.  On  y  retrouve  toutes  les  qualités  de  l'auteur 
appliquées  à  un  type  très  heureux,  à  un  costume  dont  les  couleurs 
se  détachent  très  bien. 

A  côté  de  mon  admiration  très  sincère  pour  ces  quatre  têtes,  il 
y  a  place  encore  dans  mon  esprit  pour  un  regret  et  un  vœu ,  et 
j'espère  que  madame  L.  de  Mirbel  pourra  les  prendre  en  considé- 
ration. Après  ce  qu'elle  a  fait  jusqu'ici,  je  ne  doute  pas  qu'elle  ne  se 
résigne  à  de  nouveaux  efforts.  Le  passé  nous  répond  de  l'avenir. 

J'avouerai  donc  sans  hésitation ,  et  sans  vouloir  compenser  mes 
éloges  par  des  récriminations  systématiques,  que  l'auteur  me  sem- 
ble avoir  quelque  chose  à  gagner  dans  la  peinture  des  vètemens.  Ce 
que  je  demande  est  bien  peu  de  chose.  Il  s'agirait  seulement  de  les 
accuser  plus  largement,  de  procéder  plus  souvent  par  masses  et  de 
négliger  plus  volontiers  le  détail.  Ce  que  j'exige,  on  le  voit,  est  plu- 
tôt un  sacrifice  qu'une  tache.  Mais  au  point  où  madame  de  Mirbel 
est  aujourd'hui  parvenue,  toutes  les  remarques,  si  puériles  qu'elles 
soient  en  apparence ,  acquièrent  un  grand  intérêt.  En  donnant  au 
vêtement  une  moindre  perfection,  elle  augmenterait  fatalement  la 
valeur  de  ses  têtes;  l'attention  serait  plus  concentrée,  et  les  yeux, 
ne  verraient  dans  les  accessoires  indiqués  sobrement  que  le  cadre 
obligé  d'une  figure.  Non  pas  au  moins  que  je  conseille  de  laisser 
l'étoffe  en  ébauche.  II  y  aurait  dans  cette  méthode  un  charlatanisme 
trop  visible ,  et  auquel  un  talent  élevé  ne  peut  se  résigner. 

Mais  l'étude  assidue  des  grands  maîtres  révèle  évidemment  les 
avantages  du  sacrifice  que  je  demande.  Il  y  a  deux  ans,  madame 
de  Mirbel,  dans  le  portrait  des  demoiselles  de  P... ,  avait  fait  un 
fond  de  paysage.  La  critique,  sans  blâmer  le  paysage  pris  en  lui- 
même,  puisqu'il  était  d'une  extrême  simplicité,  y  vit  cependant  une 
occasion  de  distraction.  La  conscience  de  l'artiste  s'est  probable- 
ment rangée  au  même  avis ,  puisque  cette  année  ses  têtes  sont  pla- 
cées sur  des  fonds  nus.  Aujourd'hui  je  profite  librement  du  droit 
qui  m'est  assuré  par  le  perfectionnement  progressif,  et,  à  ce  qu'il 


SALON  DE   1853.  î)7 

semble,  indéfini  du  peintre  auquel  je  m'adresse,  pour  signaler  à 
sa  persévérance  une  ressource  nouvelle  et  facile.  Je  ne  soupçonne 
pas  ce  qu'elle  pourra  gagner  dans  l'exécution  et  l'expression  des 
têtes.  Elle  possède  un  savoir  si  profond,  une  habileté  si  exquise  et 
si  docile  à  toutes  ses  intentions ,  qu'elle  ne  doit  plus  connaître  dans 
cette  voie  d'obstacle  insurmontable.  Elle  aurait  tort  de  n'ajouter 
pas  à  cet  élément  de  succès  et  de  durée ,  le  plus  sérieux  et  le  plus 
difficile  de  tous,  un  élément  secondaire,  qui  ressemble  presque  à 
un  enfantillage,  mais  qui ,  cependant,  concourt  pour  sa  part  à  l'u- 
nité de  l'effet.  La  réflexion,  qui  depuis'long-temps  lui  est  familière, 
lui  donnera,  j'en  suis  sûr,  des  conseils  impérieux  qu'elle  suivra. 
Alors  il  faudra  que  la  critique  se  taise  et  se  contente  d'approuver. 

GUSTAVE  PLANCHE. 


rOHE  II. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE, 


*^<«^ 


[/,  Juin  i833. 


Les  documens  biographiques  publiés  par  la  Revue,  il  y  a  quelques  se- 
maines, sur  Benjamin  Constant,  ont  suscité  tout  récemment,  dans  un 
journal  légitimiste,  une  réclamation  singulière,  et  remarquable  à  dou- 
ble titre,  par  la  maladresse  d'une  amitié  prétendue,  et  par  un  pédan- 
tisme  ignorant,  qui  eût  mérité  les  railleries  de  Paul-Louis.  Nous  avons  dit 
que  le  jeu  avait  été  la  cause  première  de  l'éligibilité  de  B.  Constant,  et 
là-dessus  grande  colère  du  gazetier  légitimiste,  qui  nie  tout  simplement  le 
fait ,  et  qui  prouve  sa  négation  d'une  étrange  manière  en  ajoutant  qu'il  fut 
honoré  de  l'amitié  de  cet  illustre  orateur.  Il  est  fort  inutile  assurément  de 
contrôler  une  pareille  assertion  ;  mais  il  importe  de  prouver  que  les  ren- 
seignemens  publiés  par  la  Revue  sont  authentiques ,  irrécusables ,  que 
notre  conduite  en  cette  occasion  n'a  été  ni  légère  ni  étourdie.  Nous  avons 
sous  les  yeux ,  et  nous  feuilletons  en  ce  moment  un  carnet  écrit  tout  entier 
de  la  main  de  Constant,  et  destiné  à  servir  de  table  thématique  aux  mé- 
moires autobiographiques  qu'il  préparait  lorsque  la  mort  est  venue  le  sur- 
prendre au  pied  de  la  tribune.  Comme  nous  ne  refuserons  à  personne  la 
libre  communication  de  ce  manuscrit,  nous  allons  en  extraire  quelques 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  })*) 

phrases  détachées ,  mais  très  significatives  par  elles-mêmes  et  surtout  pat- 
leur  ensemble. 

Parmi  les  détails  circonstanciés  d'un  voyage  en  Allemagne,  je  lis  d'a- 
bord: «  Je  joue  et  je  perds  mon  argent  à  la  roulette.  »  Puis,  quelques 
pages  plus  loin  :  —  «  Je  gagne.  Achat  avec  gain  de  la  maison  rue  Neuve- 
de-Berry,  première  cause  de  mon  éligibilité. 

«  Le  duc  de  Broglie  m'engage  à  écrire  sous  la  responsabilité  des  mi- 
nistres. —  Le  jeu  commence  à  m'être  défavorable,  parce  que  je  ne  pense 
plus  qu'à  madame  R...  —  5  mars  1815.  Je  me  jette  à  corps  perdu  du 
côté  des  Bourbons. — Madame  R...  m'y  pousse.  —  Chateaubriand  préten- 
dait que  tout  serait  sauvé  si  on  le  faisait  ministre  de  l'intérieur.  » 

Je  ne  veux  pas  poursuivre  plus  long-temps  ces  citations  précieuses  que 
tout  le  monde  pourra  vérifier  dans  nos  bureaux.  J'en  ai  dit  assez  pour 
montrer  l'enchaînement  des  idées  et  des  passions  de  Benjamin  Constant. 

Je  n'ignore  pas  que  ces  révélations  indiscrètes  peuvent  déplaire  au  parti 
libéral  aussi  bien  qu'au  parti  légitimiste.  Je  n'ignore  pas  que  la  presse 
démocratique  et  la  presse  royaliste  ne  verront  pas  sans  regret  livrer  à  la 
compassion  et  peut-être  au  dédain  les  amitiés  et  les  sympathies  politiques 
d'un  homme  qu'elles  chérissent. 

Mais  le  silence  volontaire,  excusable  et  nécessaire  dans  les  discussions 
de  la  tribune,  n'a  rien  à  faire  avec  1  s  devoirs  du  biographe.  Ce  n'est  pas 
notre  faute  si  la  vérité  est  ainsi  faite,  si  la  lumière  blesse  les  yeux  qui  se 
fermaient  pour  l'éviter.  Que  nous  importe  à  nous  qui  ne  sommes  engagés 
dans  aucune  coterie  parlementaire,  que  nous  importe  l'étrange  relation 
d'un  boudoir,  d'une  rouletteet  d'un  drapeau?  C'est  une  chose  triste  et  pi- 
toyable ,  à  la  bonne  heure  !  J'en  conviens  comme  vous ,  mais  qu'y  faire  ? 

Je  ne  vois  dans  tout  ceci  que  trois  grandes  pitiés  que  je  déplore;  mais 
depuis  quand  la  tristesse  fait-elle  obslacle  à  l'évidence  ?  Il  n'y  a  que  les 
enfans  qui  se  fâchent  contre  la  vérité ,  et  qui  s'emportent  contre  la  maladie 
pour  n'être  pas  obligés  de  se  guérir. 

On  pardonne,  s'écrie  le  gazetier  légitimiste,  on  pardonne  au  West-End- 
Review,  recueil  obscur  et  ignoré,  ces  calomnies  contre  une  des  grandes 
vertus  de  notre  siècle.  Mais  on  ne  peut  pardonner  à  la  Revue  des  Deux- 
Mondes  de  les  répéter.  Ceci,  je  l'avoue,  franchit  les  bornes  du  plus  hardi 
pédantisme,  de  l'ignorance  la  plus  niaise?  Où  avez-vous  rencontré,  s'il 
vous  plaît ,  ce  recueil  obscur  et  ignoré  ?  Est-ce  à  Edimbourg  ou  à  Londres , 
au  retour  d'une  chasse  au  renard  chez  un  lord  du  parlement ,  ou  bien  au 
Club  des  Etrangers,  entre  une  partie  de  whist  et  une  bouteille  de  Porto  ? 
Ceci ,  monsieur,  ressemble  furieusement  à  la  fable  du  Dauphin  :  vous  pre- 
nez le  Pirée  pour  un  homme. 

7. 


100  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Il  y  a  quelques  aimées ,  je  m'en  souviens ,  un  savant  archéologue ,  analy- 
sant la  Guzla,  eut  la  fantaisie  d'apprécier  la  traduction  et  s'aventura  jus- 
qu'à dire  qu'elle  lui  semblait  fidèle  et  consciencieuse.  Pauvre  érudit  qui 
croyait  à  l'existence  d'un  original  imaginaire!  A  l'exemple  de  ce  nouveau 
Vadius,  vous  auriez  dû  relever  dans  l'interprétation  du  West-End-Review 
des  contresens  et  des  bévues!  Pourquoi  ne  l'avez-vous  pas  fait?  Est-ce 
que  vous  n'auriez  pas  trouvé  dans  les  complaisances  de  la  syntaxe  et  de 
l'élymologie  de  quoi  réfuter  victorieusement  ces  fâcheuses  calomnies  qui 
ont  soulevé  votre  colère,  de  quoi  montrer  que  B.  Constant  tenait  son  éli- 
gibilité de  son  patrimoine ,  son  dévoûmenl  monarchique  d'une  inspiration 
divine? 

C'est  de  votre  part,  monsieur,  pure  ingratitude  d'avoir  si  mal  défendu 
un  thème  si  facile  et  si  riche  ! 

M.  Guizot ,  comme  nous  l'avions  prévu ,  en  est  maintenant  aux  apologies, 
aux  rétractations;  il  a  commenté  dans  tous  les  sens  son  vote  silencieux, 
sans  réussir  à  le  remplacer  par  une  parole  meilleure  et  plus  courtoise.  Chose 
incroyable!  lui ,  qui  dans  une  chaire  de  Sorbonne  trouve  moyen  de  parler 
deux  heures  sur  une  idée  ,  de  la  décomposer  en  mille  parcelles ,  de  la  plier 
et  de  la  déplier  comme  une  étoffe  docile  ;  lui ,  qui  a  revu  et  corrigé  les  syno- 
nymes de  Beauzée,  il  n'a  pas  su  trouver  pour  son  vote  silencieux  un  de  ces 
équivalens  polis  et  bien  élevés,  prônés  si  obstinément  dans  l'enseignement 
universitaire  quand  il  s'agit  de  Plaute,  de  Lucrèce ,  de  Juvénal  ou  de  Ta- 
cite !  Encore  une  fois,  M.  Guizot,  vous  ne  serez  jamais  grand-mailre ! 

M.  Th.  Jouffroy ,  dans  une  discussion  lucide,  pleine  de  faits  et  de  pen- 
sées, a  nettement  posé  et  résolu  la  question  soulevée  par  la  destitution  de 
M.  Dubois.  Il  a  cité  textuellement,  avec  une  précision  qui  eût  fait  envie  à 
Merlin  ou  à  Carré,  la  législation  universitaire ,  les  décrets  impériaux ,  les 
décrets  de  la  restauration.  Il  n'a  rien  laissé  à  dire  aux  professeurs  de  pro- 
cédure. Il  a  réduit  à  l'impuissance  l'argumentation  insidieuse  du  ministre. 
Mais  peut-être  devons-nous  regretter  qu'il  n'ait  pas  mis  dans  son  discours 
plus  d'animation  et  d'entraînement;  moins  désintéressé,  moins  fidèle  à 
cette  raison  impassible  qui  exploresanséinolionlessyslèmes  philosophiques, 
au  lieu  de  convaincre  son  adversaire ,  il  aurait  persuadé  la  chambre.  Il 
semble  ignorer  que  la  tribune  n'est  pas  un  enseignement,  mais  une  lutte; 
que  la  vérité ,  pour  triompher  dans  les  débats  parlementaires  ,  ne  doit  pas 
s'en  tenir  à  la  rigueur  dialectique ,  mais  parler  aux  passions  en  même  temps 
qu'à  l'esprit. 

Toutefois  il  faut  remercier  M.  Jouffroy  d'avoir,  selon  sa  nature  et  ses 
habitudes ,  porté  secours  à  son  ami  M.  Dubois;  de  s'être  interposé  entre  le 


REVUE.  — CHRONIQUE.  lOt 

ministre  et  le  député,  et  d'avoir  hautement  revendiqué  l'indépendance 
législative. 

Le  plus  intrépide  versificateur  de  tragédies  et  d'épîtres  ,  le  correspon- 
dant des  chiffonniers  et  des  mules  de  don  Miguel ,  le  rival  heureux  et  cou- 
ronné de  celui  qui  débuta  par  le  beau  roman  d'Adolphe,  et  qui  termina 
dignement  sa  carrière  par  l'histoire  élégante  et  ingénieuse  des  religions, 
le  publiciste  à  qui  le  Constitutionnel  a  dû  plus  d'une  fois  ses  satires  mor- 
dantes et  fines,  M.Viennet,  enfin,  est  monté  à  la  tribune,  lui,  pour  pro- 
clamer militairement  que  la  légalité  nous  tue.  A  cette  parole  inconsidérée , 
les  clameurs  se  sont  élevées  de  toutes  parts.  Vainement  l'orateur  se  vante 
t-il  dans  les  journaux  d'avoir  communiqué  son  discours  à  M.  Dupin ,  comme 
autrefois  Volney  à  Mirabeau,  personne  ne  veut  le  croire,  les  démentis 
pleuvent  de  tous  côtés.  Alors  M.  Viennet  prend  exemple  sur  M.  Guizot ,  il 
commente  ses  paroles.  Mais  moins  prudent  que  l'historien  des  Stuarts,  il 
ne  retire  pas  une  syllabe  échappée  de  ses  lèvres  ;  il  complète  sa  première 
folie  par  une  folie  plus  grande  encore.  —  «Je  n'ai  pas  dit  que  la  légalité 
nous  tue,  j'ai  voulu  et  dû  dire  que  la  légalité  actuelle  nous  tue.  »  Est-il 
possible  de  ne  pas  se  rendre  à  celte  explication  lumineuse?  Ne  faut-il  pas 
plier  le  genou  devant  cette  savante  scholie? 

De  grâce,  messieurs,  accordez-vous.  Si  les  lois  vous  gênent,  dites-le 
une  bonne  fois  ;  sachons  au  moins  à  quoi  nous  en  tenir.  Si  la  constitution 
vous  embarrasse ,  avouez-le;  si  vous  voulez  gouverner  par  la  force ,  ne  le 
cachez  pas.  Ecrivez  sur  le  Palais-Bourbon  ,  parmi  les  figures  grotesques , 
sigm'es  du  nom  de  Fragonard  :  Maison  à  louer  ;  fermez  la  chambre  ou 
faites-en  une  caserne  ;  donnez  à  M.  Viennet  un  régiment;  vous  devez  être 
bien  las  de  toutes  les  parleries  de  la  session ,  bien  dégoûtés  des  chicanes 
du  budget. 

I-a  souscription  Laffitte  se  couvre  de  signatures.  Les  offrandes  se  multi- 
plient ,  et  d'ici  à  quelques  mois  ,  nous  devons  l'espérer,  le  berceau  de  la 
révolution  sera  racheté  et  rendu  au  grand  citoyen  que  la  France  honore , 
et  dont  elle  veut  reconnaître  le  dévoûment.  Les  peuples  d'ordinaire  sont 
moins  oublieux  que  les  rois ,  et  ce  nouvel  exemple  vient  confirmer  l'en- 
seignement de  l'histoire  et  de  l'expérience. 

Le  départ  des  Saint-Simoniens  pour  l'Orient,  à  la  recherche  de  la  femme 
libre,  ressemble  volontiers  aux  derniers  soupirs  d'une  religion  expirante. 
Le  discours  de  Barrault ,  dans  le  banquet  de  Marseille ,  n'a  produit  qu'une 
impression  médiocre  sur  les  convives.  Il  y  avait  dans  ses  paroles ,  habituel- 
lement pleines  d'action ,  un  découragement  profond  ,  une  tristesse  sincère; 


102  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ce  dernier  pèlerinage  va  convaincre  d'impuissance  les  apôtres  du  nouveau 
dieu.  Quand  ils  verront  que  leur  évangile  ne  convertit  personne,  que  les 
curiosités  s'attiédissent ,  que  la  moquerie  même ,  si  utile  aux  idées  neuves , 
manquera  bientôt  aux  chances  de  leur  popularité ,  alors  ils  viendront  à  ré- 
sipiscence ,  et  les  âmes  élevées,  engagées  dans  cette  fausse  route ,  repren- 
dront dans  la  société  active  le  rôle  qu'elles  n'auraient  jamais  dû  quitter. 

Le  concert  historique  de  M.  Fétis,  composé  entièrement  de  musique  du 
dix-septième  siècle ,  n'a  pas  eu  le  même  succès  que  la  musique  du  seizième. 
Outre  la  médiocrité  générale  des  morceaux ,  si  l'on  excepte  un  air  deStra- 
della  et  un  concerto  de  Tartini ,  nous  devons  adresser  à  M.  Fétis  un  re- 
proche plus  sérieux  :  pourquoi,  au  lieu  d'exécuter  dans  l'espace  de  trois 
heures  sept  ou  huit  compositions  d'une  étendue  raisonnable,  porter  à 
quinze  le  nombre  des  ouvrages?  De  cette  façon  on  n'a  pas  le  temps  d'en- 
trer dans  l'esprit  de  l'ouvrage  qu'on  écoute.  Le  plaisir  est  morcelé  et  dis- 
paraît.—  Le  Miserere  delà  Chapelle  Sixtine  a  été  rendu  sans  verve,  sans 
ensemble ,  sans  justesse.  Nous  étions  de  l'avis  de  l'ambassadeur  impérial. 
Nous  avons  cru  un  instant  que  la  musique  placée  sur  les  pupitres  n'était 
pas  celle  de  Saint-Pierre,  et  qu'un  malin  démon  changeait  la  note  du 
morceau  ;  car  on  sait  que  l'empereur,  ayant  prié  son  ambassadeur  de  se 
procurer  à  quelque  prix  que  ce  fût  la  transcription  exacte  du  Miserere  de 
la  Chapelle  Sixtine,  fut  fort  étonné  de  ne  pas  trouver  dans  ce  morceau, 
exécuté  par  les  chanteurs  de  son  palais ,  le  charme  et  l'émotion  qui  l'avaient 
rendu  célèbre  dans  le  monde  entier.  Il  crut  d'abord  que  le  maître  de  cha- 
pelle du  pape  avait  voulu  le  mystifier ,  s'emporta  et  donna  ordre  à  son  am- 
bassadeur de  faire  des  remontrances.  On  parvint  sans  peine  à  le  détrom- 
per et  à  le  convaincre  que  l'effet  et  la  puissance  de  celte  composition  ne 
dépendaient  pas  tant  de  la  note  écrite  que  du  timbre  ,  du  volume  et  du 
mouvement  des  voix.  —  Malheureusement  cette  anecdote  pourrait  rece- 
voir son  applicatiou  dans  des  occasions  nombreuses  et  diverses.  Les  chan- 
teurs éminens  de  ce  temps-ci ,  qui  exécutent  à  merveille  les  opéras  de  Ros- 
sini ,  estropient  le  plus  souvent  Mozart  et  Cimarosa  au  point  d'en  déna- 
turer le  sens  et  l'intention.  Espérons  que  le  concert  que  M.  Fétis  nous 
promet  pour  mardi  prochain  ,  et  où  nous  devons  entendre  Tamburini  et 
Rubini,  réfutera  nue  partie  de  ces  craintes  et  de  ces  reproches. 

M.  Dinaux  a  fait  jouer  au  théâtre  Français  un  drame  en  cinq  actes, 
Clarisse  Harloue,  qui  a  échoué,  comme  on  devait  s'y  attendre.  II  faut 
qu'à  l'avenir  les  dramatisles  respectent  l'œuvre  des  romanciers.  Un  récit 
et  une  action  ne  sont  pas  même  chose.  Si  Shakespeare,  au  lieu  de  feuille- 


REVUE. —  CHRONIQUE.  103 

ter  Giraldi  et  Bandello,  avait  pu  s'en  prendre  à  Richardson ,  il  n'aurait 
pas  été  Shakespeare.  Avec  une  fonte  pleine  de  scories,  on  peut  espérer  de 
couler  une  statue.  Le  feu  purifie ,  et  la  pensée  se  fait  jour.  Quand  le  tra- 
vail est  complet,  il  n'y  faut  pas  toucher,  ou  c'est  un  sacrilège,  une  folie. 

LE  BRAHME  VOYAGEUR ,  PAR  M.  FERDINAND  DENIS.  —  «  Sur  les  bords 

d'une  petite  rivière  tributaire  du  Gange,  vivait  un  brahme dont  la  vie  s'é- 
coulait si  doucement  qu'il  avait  coutume  de  la  comparer  lui-même  au  cours 
paisible  que  suivaient  ses  regards  durant  des  heures  entières.  Que  peut 
désirer  un  homme,  disait  Nara-Mouny,  quand  sa  cabane  est  ombragée  de 
palmiers ,  qu'il  a  une  eau  pure  pour  ses  ablutions ,  qu'il  peut  méditer  à 
loisir  les  sages  leçons  des  Vèda ,  et  se  réjouir  le  soir  en  lisant  les  fables  an- 
tiques de  Sarma  ?  » 

Il  y  a  quelque  chose  de  mieux  à  faire  que  de  méditer  solitaire  sur  le 
bord  d'un  fleuve ,  lui  dit  un  jour  un  vieux  brahme ,  son  voisin;  il  y  a  une 
instruction  plus  solide  que  celle  des  livres  ;  c'est  celle  que  donnent  tous  les 
hommes  réunis.  Plût  à  Dieu  que  mes  jambes  ne  fussent  pas  brisées  par 
l'âge ,  j'irais  demander  aux  peuples  cette  sagesse  de  tous  les  hommes. 

«  Nara-Mouny  avait  un  livre  européen  que  lui  avait  donné  un  oflicier  an- 
glais ,  il  y  lut  cette  phrase  :  Ne  faites  pas  à  autrui  ce  que  votis  ne  vou- 
driez pas  qui  vous  fût  fait. 

«  —  Il  n'y  a  rien  de  si  beau,  s'écria-t-il  alors,  dans  les  gros  livresque  j'ai 
lus,  et  le  vieux  brahme  a  raison. 

«Trois  jours  après,  il  fit  ses  adieux  à  Darma  qui  lui  dit  :  Fils  d'Aoudh, 
si,  au  bout  de  trois  ans,  après  avoir  parcouru  la  terre,  vous  trouvez  une 
maxime  plus  belle  que  celle  que  je  viens  d'entendre ,  j'ai  là  un  trésor,  ma 
fille  Parvaty ,  elle  est  à  vous. 

«  Le  brahme  partit;  il  visita  l'Asie,  l'Europe,  les  pays  civilisés  et  bar- 
bares ,  inscrivant  sur  son  livre  ce  qu'il  entendait  ou  lisait  de  plus  beau. 

«  A  son  retour,  le  vieux  Darma  était  presque  mourant.  Mon  père,  lui  dit- 
il  ,  après  l'avoir  embrassé,  la  plus  belle  maxime  que  j'aie  rencontrée,  c'est 
celle  que  vous  pratiquez  depuis  de  longs  jours;  c'est  celle  qui  vous  fait 
oublier  la  douleur.  Oh  !  vous  la  trouverez  assez  belle  pour  me  donner 
Parvaty!  Le  jeune  homme  ouvrit  alors  son  livre,  et  le  vieillard  put  y  lire  : 
Fais  à  autrui  ce  qxie  ho  voudrais  qu'on  te  fit.  » 

Tel  est  le  cadre  inventé  par  M.  Ferdinand  Denis  pour  y  renfermer  tout 
ce  qu'une  lecture  variée  et  intelligente  peut  fournir  de  plus  substantiel  sur 
la  morale.  Ce  petit  livre  est  le  résumé  de  la  sagesse  des  nations,  elle  fruit 
de  l'expérience  d'un  jeune  sage.  Selon  le  précepte  de  Darma ,  l'auteur  des 
Scènes  sous  le  Tropique  a  quitté  les  solitaires  méditations  de  l'art  pour 


104  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  vie  plus  active  et  plus  pratique  ;  il  a  pensé  qu'il  valait  mieux  instruire 
les  hommes  qu'écouter  le  chant  des  bengalis  et  le  murmure  des  fontaines. 
A  parler  sans  figures,  M.  F.  Denis  a  voulu  faire  une  œuvre  populaire  et 
utile.  Son  but  est  atteint ,  les  lecteurs  qu'il  cherchait  étudieront  son  livre 
avec  plaisir  et  profit;  mais  ceux  que  sa  modestie  semblait  négliger  feront 
relier  le  Brahme  voyageur  entre  les  gracieuses  maximes  de  la  Chaumière 
indienne  et  les  préceptes  positifs  du  Bonhomme  Richard  :  multa  in  paucis. 

H. 


AFRIQUE. 


MORT  DU  PRINCE  TRAZAS  MOCTAR. 


Parmi  les  peuples  de  l'Afrique,  il  en  est  dont  l'existence  est  un  véri- 
table problème  :  tels  sont  les  Maures  qui  habitent  le  grand  désert  qui  sé- 
pare la  Sénégambie  des  régences  d'Alger  et  de  Maroc.  Ces  Maures  exercent 
le  plus  grand  empire  sur  les  peuplades  africaines  auxquelles  ils  ont  com- 
muniqué leur  langue  et  leur  religion ,  et  font  à  eux  seuls  tout  le  commerce 
de  l'intérieur.  Ceux  qui  habitent  la  partie  occidentale  de  ce  grand  désert 
(  Sahara  )  se  divisent  en  trois  corps  de  nation  :  les  Trazas,  les  Bracfcnas 
et  les  Auled-el-Hagy. 

Les  Trazas ,  plus  puissans  que  les  autres ,  occupent  le  pays  entre  Ar- 


REVUE. —  CHRONIQUE. 


10:; 


guin,  la  rivière  Saint- Jean  el  le  Sénégal ,  et  tirent  leur  origine  des  deux 
frères  Terouze,  princes  du  sang  impérial  de  Maroc. 

On  rapporte  cpi'un  des  deux  Terouze  étant  épris  des  charmes  de  la  sul- 
tane, avait  obtenu  d'elle  un  rendez-vous,  faveur  souvent  dangereuse  dans 
les  pays  musulmans.  L'empereur  devait  aller  prendre  le  plaisir  de  la  chasse 
pour  quelques  jours,  l'occasion  paraissait  favorable,  et  le  soir  même  de 
son  départ  fut  fixé  pour  l'entrevue  des  deux  amans.  Terouze,  qui  con- 
naissait tous  les  détours  du  palais  impérial ,  s'empressa  de  s'y  rendre  à 
l'heure  indiquée.  Il  se  précipitait  palpitant  de  volupté  vers  le  lieu  où  tant 
de  délices  semblaient  l'attendre ,  lorsqu'il  sentit  dans  l'ombre  l'étreinte 
d'une  main  vigoureuse.  Terouze  f.irça  son  adversaire  à  lâcher  prise;  mais 
celui-ci  avec  ses  ongles  lui  laissa  une  empreinte  sanglante,  qu'il  lui  an- 
nonça être  la  marque  de  son  arrêt  de  mort.  —  C'était  l'empereur  lui-même, 
qui ,  renonçant  à  son  projet  de  chasse ,  était  revenu  tout  à  coup  au  palais. 

Terouze,  épouvanté,  alla  trouver  son  frère  pour  l'informer  du  sort  qui 
le  menaçait  et  le  consulter  sur  les  moyens  de  s'y  soustraire.  —  Parlons  à 
l'instant,  lui  répondit  celui-ci,  allons  à  la  poursuite  de  la  lionne,  la  ter- 
reur des  environs ,  et  demain  après  le  Salaam  du  matin  nous  nous  ren- 
drons chez  l'empereur  pour  lui  demander  lequel  de  nous  deux  est  le  plus 
courageux,  ou  de  celui  qui  a  tué  la  lionne ,  ou  de  celui  qui  a  osé,  pendant 
la  nuit,  porter  la  main  sur  l'empereur. 

Les  deux  frères  se  présentèrent  en  effet  le  lendemain  à  l'audience  im- 
périale ,  et  apprirent  au  sultan  qu'ils  l'avaient  choisi  pour  arbitre  dans 
leur  défi.  Frappé  de  tant  d'audace,  le  sultan  leur  dit  :  «  Vous  êtes  tous 
deux  courageux ,  mais  je  ne  saurais  vivre  tranquille  avec  des  hommes  si 
entreprenans;  que  demain  le  soleil  ne  vous  revoie  pas  dans  la  ville,  car 
vous  seriez  frappés  de  mort  !  » 

Les  deux  Terouze  se  réfugièrent  dans  le  désert,  où  ils  devinrent  les 
chefs  de  la  nation  qu'ils  fondèrent  sous  le  nom  de  Trazas,  nation  belli- 
queuse et  qui  exerce  une  grande  influence  sur  le  sort  des  populations  afri- 
caines par  l'activité  et  la  multiplicité  de  ses  relations.  Elle  est  partagée  en 
tribus  qui  vivent  sous  des  tentes  faites  avec  le  (issu  du  poil  de  chameau. 
Leurs  camps,  qu'ils  appellent  adoucir,  sont  formés  en  cercles ,  et  des  cordes 
attachées  à  des  piquets  en  défendent  l'entrée  aux  nombreux  troupeaux  de 
boeufs,  de  moutons  et  de  chameaux  qui  fournissent  à  la  tribu  la  viande  et 
le  lait  dont  elle  se  nourrit. 

J'ai  été  reçu  dans  le  camp  de  ces  Maures,  et  long-temps  j'en  garderai 
le  souvenir  :  l'hospitalité,  cette  vertu  patriarcale,  s'y  exerce  avec  une  gé- 
nérosité qui  m'était  inconnue;  et  nulle  part  la  prière  ne  m'a  paru  plus 


10G  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

solennelle  que  sous  ce  ciel  du  désert.  Dès  que  le  jour  paraît,  les  esclaves 
et  les  jeunes  Mauresses  aux  formes  élégantes  versent  le  mil  dans  des  mor- 
tiers en  bois  placés  à  la  porte  de  chaque  tente;  elles  le  réduisent  en  fa- 
rine en  frappant  leurs  mains  en  cadence  après  deux  coups  de  pilon.  Bien- 
tôt le  soleil  se  lève ,  le  peuple  sort  des  lentes ,  et  se  range  en  colonne 
précédé  de  ses  chefs,  la  face  tournée  vers  l'orient;  le  marabout  est  seul 
en  avant,  il  se  recueille,  il  semble  plus  rapproché  du  dieu  qu'il  prie,  et 
suivant  qu'il  se  lève  ou  qu'il  s'agenouille ,  le  peuple  se  lève  ou  se  prosterne. 
Après  la  prière,  chacun  retourne  à  ses  occupations  :  les  uns  tissent  des 
nattes  ou  prennent  soin  des  troupeaux ,  les  autres  travaillent  l'or  et  le  fer, 
dont  ils  font  des  objets  de  luxe  d'une  délicatesse  remarquable  ;  les  princes 
vont  au  palabre  ou  conseil. 

Les  armes  des  Maures  sont  les  mêmes  que  celles  des  Européens  :  obli- 
gés de  parcourir  des  espaces  immenses  suivant  leurs  projets  de  guerre 
ou  de  commerce ,  la  cavalerie  est  naturellement  l'objet  de  leur  préférence  ; 
aussi ,  la  plupart  d'entre  eux  ont-ils  des  chevaux  dont  la  rapidité  à  la 
course  est  sans  égale.  Les  chameaux  portent  le  bagage ,  les  tentes  et  les 
marchandises.  C'est  également  sur  le  dos  de  ces  animaux  qu'ils  trans- 
portent aux  escales  ou  rendez-vous  sur  les  bords  du  Sénégal  la  gomme 
qu'ils  ont  recueillie  dans  les  forêts  où  elle  suinte  du  tronc  et  des  branches 
du  gommier. 

Les  marabouts  ont  seuls  le  privilège  d'en  faire  la  récolte;  ne  participant 
point  aux  dépouilles  de  la  guerre,  ils  recueillent  les  fruits  de  la  terre. 
L'éloignement  de  ces  prêtres  mahométanspour  les  armes  est  tel,  qu'ils  ne 
se  serviraient  même  pas  d'un  couteau  dont  la  forme  approcherait  de  celle 
d'un  poignard. 

Chez  les  Trazas ,  quoique  la  couronne  se  transmette  de  père  en  fils , 
l'héritier  direct  déclaré  ou  reconnu  incapable  est  inhabile  à  succéder  : 
c'est  le  prince  qui  annonce  le  plus  d'heureuses  dispositions  et  se  fait  le 
plus  remarquer  par  son  courage ,  qui  est  proclamé  roi.  Ainsi ,  il  y  a  trente 
ans ,  Amar  Moctar  fut  préféré  à  Ali  Kouri.  Celui-ci  avait  conservé  des 
partisans  de  sa  légitimité  dont  le  nombre  s'accrut  à  sa  mort  en  faveur 
de  son  fds  Moctar,  jeune  prince  aussi  beau  que  brave.  Néanmoins  le 
lils  d'Ali  Kouri  ne  put  faire  prévaloir  ses  droits  à  la  couronne,  à  la  mort 
d'Amar  Moctar.  C'est  le  fils  de  ce  dernier,  Mohammed-el-Habyb ,  qui 
fut  reconnu  roi,  malgré  les  prétentions  de  celui  qui  se  proclamait  seul 
légitime. 

Ces  contestations  ne  se  vident  ordinairement  que  par  la  force  des  armes; 
on  se  rappelle  encore  au  Sénégal  la  guerre  opiniâtre  que  se  firent  Amar 


REVUE. —  CHRONIQUE.  1 07 

Moclar  et  son  conipétileur,  et  à  la  suite  de  laquelle,  celui-ci,  vaincu,  laissa 
son  épouse  expirante  à  la  discrétion  du  vainqueur,  qui  lui  parla  en  ces 
ternies  : 

«  Tu  vois  que  Dieu  a  puni  la  rébellion  de  ton  mari  en  lui  arrachant  une 
victoire  qu'il  avait  presque  remportée ,  viens  dans  ma  tente ,  et  oublie 
pour  toujours  ton  époux  si  coupable.  » 

L'épouse  répondit  : 

«  Mon  mari  est  loin  d'être  entièrement  vaincu  ;  t  remble  toi-même,  traître  ; 
dans  quelque  temps  il  portera  de  nouveau  au  milieu  de  ton  camp  la  ter- 
reur et  la  mort,  et  fera  valoir  les  droits  que  tu  as  méconnus.  » 

En  effet ,  quand  le  parti  vaincu  ne  pouvait  employer  la  force  ouverte , 
il  avait  recours  à  la  ruse  contre  le  vainqueur. 

C'est  ainsi  qu'on  peut  expliquer  la  vengeance  que  le  parti  du  jeune 
Moctar  lira,  en  juillet  1851 ,  de  Jean  Malywouare ,  nègre  libre,  partisan 
de  Mohammed-el-Habyb.  Ce  noir  descendait  tranquillement  le  Sénégal , 
sur  son  bâtiment  chargé  de  gomme ,  de  plumes  et  d'objets  de  poterie  fa- 
briqués dans  le  Foutah  ,  lorsqu'à  la  hauteur  de  l'île  aux  Caïmans  (I),  plu- 
sieurs Maures  se  reposant  à  l'ombre  d'un  bouquet  de  gommiers  et  de 
tamariniers,  sur  la  rive  droite  du  fleuve,  l'invitèrent  à  venir  palabrer 
pour  faire  un  échange  de  nattes  et  de  viande  sèche. 

Jean  Malywouare  avait  à  peine  atteint  la  rive  qu'il  fut  frappé  d'un  coup 
de  feu,  et  paya  de  sa  vie  son  imprudente  confiance.  Plusieurs  noirs  de  son 
équipage  furent  blessés  dans  le  combat  qui  s'engagea ,  les  autres  vinrent 
à  Saint-Louis  porter  l'épouvante  qu'un  événement  aussi  grave  devait  ré- 
pandre parmi  les  marchands  français. 

Dans  le  moment  de  l'effervescence  qui  suivit  cette  nouvelle,  on  rit  arrê- 
ter, sur  le  territoire  de  Saint-Louis,  tous  les  Maures  qui  s'y  trouvaient. 
Le  lendemain  on  craignait  une  surprise  contre  la  ville  de  la  part  des  tri- 
bus auxquelles  ils  appartenaient  ;  les  noirs  de  la  colonie  coururent  aux 
armes ,  et  passèrent  le  fleuve  sous  le  commandement  de  deux  guerriers , 
Biram  Touth  et  Biram  Cossou.  Mais  au  lieu  d'une  armée  qu'on  disait  ve- 
nir délivrer  les  captifs,  ces  noirs  ne  rencontrèrent  qu'une  caravane  de 
Maures  qui  passaient  inoffensifs  sur  la  rive  du  Gandiole ,  revenant  du  mar- 
ché de  grain.  Ceux-ci  tombèrent  dans  l'embuscade,  et  bientôt  on  aperçut 

(t)  Non  loin  de  Richard  Toi,  jardin  niagniliqiie,  planté  sous  le  gouvernement 
du  baron  Roger. 


108  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  Sainl-Louis,  au  milieu  d'une  nuée  de  poussière  et  au-dessus  des  man- 
gliers  qui  bordent  la  rive  gauche  du  Sénégal ,  les  tètes  d'une  multitude  de 
chameaux  dont  le  balancement  répété  annonçait  la  marche  rapide;  c'é- 
taient les  dépouilles  des  vaincus  qu'on  ramenait  en  triomphe.  Les  noirs 
poussaient  des  cris  de  joie  et  déchargeaient  leurs  armes  en  signe  de  vic- 
toire. Ils  n'avaient  pas  eu,  il  est  vrai ,  dans  cette  circonstance,  de  grands 
efforts  à  faire  pour  se  montrer  supérieurs  au  péril  ;  mais,  quelque  grand 
qu'il  eût  pu  être  ,  ils  l'eussent  bravé  gaîment. 

Hommes  simples  et  généreux  qui  n'ont  rien  à  attendre  du  triomphe  , 
et  dont  la  mort  courageuse,  toujours  ignorée ,  est  comptée  pour  rien  dans 
la  colonie  qu'ils  défendent. 

Biram  Touth  arriva  des  premiers  à  Saint-Louis,  à  la  tête  de  sa  colonne, 
précédé  de  lamlams  et  de  griots  qui  chantaient  ses  vertus ,  sa  noblesse  et 
son  courage.  Il  portait  sur  le  front  le  grisgris  des  combats,  couronne  de 
cuir  rouge  vernissé.  Il  était  suivi  d'une  double  haie  de  noirs  armés  de  fu- 
sils à  deux  coups,  de  zagaies  et  de  quelques  arcs.  Les  Maures  marchaient 
au  milieu  de  cette  haie,  les  vieillards  en  tête;  les  plus  jeunes  suivaient 
deux  à  deux,  les  bras  sur  les  épaules  les  uns  des  autres,  selon  leur  habi- 
tude. La  marche  de  ces  enfans  du  désert,  leur  figure  grave,  contrastaient 
singulièrement  avec  la  gaîté  des  noirs;  on  aurait  presque  dit  des  hommes 
que  l'on  ramenait  en  triomphe. 

On  les  enferma  pêle-mêle  dans  le  fort  Sainl-Louis,  et  quatre  jours  après 
on  les  vit,  les  fers  et  les  boulets  aux  pieds,  travailler  à  remuer  le  sable  des 
rues!  Cette  captivité  dut  leur  sembler  cruelle,  et  cependant  ils  étaient 
calmes  et  ne  perdaient  rien  de  la  fierté  de  leurs  regards.  L'espoir  de  la 
vengeance ,  dans  un  temps  plus  ou  moins  éloigné ,  adoucit  pour  ces  hom- 
mes le  regret  de  la  liberté  perdue.  Ils  semblaient  moins  parler  entre  eux 
à  mesure  qu'ils  paraissaient  plus  souffrir  .  c'est  qu'ils  craignaient  d'épan- 
cher l'indignation  qui  dévorait  leurs  cœurs. 

A  la  suite  de  toutes  ces  arrestations  qui  indisposèrent  des  peuples  que 
dans  l'intérêt  de  notre  commerce  on  devrait  ménager,  on  accusa  le  jeune 
Moctar,  rival  de  Mohammed-el-Habyb,  de  l'assassinat  de  Malywouare. 

Le  S  janvier  dernier,  Moctar  était  arrivé  à  Guett-Andar,  pour  se  rendre 
de  là  à  Saint-Louis,  où  il  allait  réclamer  les  coutumes  que  le  gouverne- 
ment français  lui  paie,  lorsqu'il  fut  saisi  par  un  détachement  de  soldats.  La 
confiance  qu'il  montra  semblait  repousser  toute  culpabilité  ou  toute  coopé- 
ration directe  au  crime;  la  cause  d'ailleurs  toute  politique  de  la  mort  de 
Malywouare  paraissait  atténuer  un  crime  commis  sur  un  territoire  étranger, 
en  haine  d'un  concurrent  à  la  couronne  qu'il  revendiquait  comme  lui  ap- 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  ]()[] 

parlenant;  Mohammed-el-IIabyb  enfin  avait  intérêt  à  faire  planer,  par  ses 
agens  à  Saint-Louis,  une  accusation  capitale  sur  un  prince  dont  il  désirait 
la  perte.  Mais  aucune  considération  ne  devait  prévaloir.  —  Moclar,  mené 
devant  une  commission  présidée  par  un  capitaine  du  16e  léger,  fut  con- 
damné à  la  peine  de  mort.  Il  y  avait  deux  ans  que  Malywouare  avait  cessé 
de  vivre,  et  une  heure  suffit  pour  le  jugement  de  Moctar!  A  peine  des- 
cendu de  l'audience  où  l'on  venait  de  le  condamner,  il  fut  conduit  dans 
la  cour  de  la  caserne  qui  touche  aux  appartemens  du  gouverneur,  et  là, 
placé  devant  un  peloton  commandé  par  un  adjudant,  le  prince  trazas 
tomba  frappé  de  plusieurs  coups  de  feu. 

La  justice  qui  procède  si  vite  n'a-t-elle  aucun  reproche  à  se  faire  ? 
Quel  but  s'est-on  proposé  ?  A  t-on  voulu  frapper  un  grand  coup  sans  sortir 
de  chez  soi?  Mais  espère-t-on  atteindre  les  partisans  de  Moctar,  quand  ils 
se  livreront  à  des  récriminations?  On  aurait  dû  se  rappeler  qu'il  serait  im- 
possible de  les  atteindre  dans  le  désert ,  où  commence  l'empire  du  Maure 
et  où  finit  la  puissance  de  l'Européen  ;  que  le  simoun  est  moins  brûlant 
que  leur  soif  de  vengeance...  Il  est  à  craindre  que  cette  catastrophe  ne 
ferme  encore  le  continent  africain  aux  investigations  des  voyageurs,  et  que 
de  long-temps  on  ne  puisse  lier  des  rapports  assurés  avec  des  hommes  qui 
en  se  retirant  de  la  colonie  lui  ont  laissé  ces  paroles  menaçantes  :  Entre 
eux  et  nous  il  y  a  du  sang  (1). 

Une  conduite  aussi  imprévoyante  indique  dans  le  gouvernement  de  la 
colonie  une  grande  ignorance  de  ses  intérêts,  ou  une  impéritie  complète. 
Mais  un  prince  maure  est  presque  un  objet  de  risée  pour  nos  Français  de 
Saint-Louis  (2),  qui  ne  se  font  pas  faute  de  prodiguer  les  injures  les  plus 

(i)  Expression  textuelle  des  Maures. 

(2)  Pendant  mon  séjour  dans  la  colonie,  le  maire  de  Saint-Louis  m'amena  un 
jeune  prince  maure,  âgé  de  quatorze  ans,  qu'un  marchand  avait  brutalement 
frappé.  Cet  enfant  avait  des  larmes  d'indignation  aux  jeux ,  et  me  remercia  eu 
me  donnant  la  main ,  lorsque  je  lui  assurai  que  pareille  chose  ne  lui  arriverait 
plus. 

Un  autre  chef  de  tribu  maure  vint  aussi  se  plaindre  à  moi  des  mauvais  traite- 
mens  que  lui  avait  fait  subir,  à  l'occasion  d'une  discussion  commerciale,  un  haut 
fonctionnaire  qui  s'était  oublié  jusqu'à  le  frapper  à  la  figure. 

Sidi-Ahmet,  qui  avait  entrepris  le  voyage  de  Maroc  au  Sénégal  par  le  désert 
pour  demander  justice  contre  un  juif  de  Jérusalem  qu'il  accusait  d'assassinat,  ne 
fut  pas  plus  heureux,  et  ne  reçut  qu'une  avanie  semblable  au  lieu  de  la  justice 
qu'il  réclamait. 


MO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

grossières  à  ces  majestés  de  désert.  Sans  doute  ces  princes  ne  sont  pas  en- 
tourés de  fastes  et  chamarrés  de  cordons;  ils  viennent  à  pied  à  Saint-Louis, 
s'asseient  dans  la  rue,  et  marchandent  eux-mêmes  les  objets  qu'ils  convoi- 
tent; mais  on  oublie  trop  souvent  qu'ils  ont  derrière  eux  des  millions 
d'hommes  qui  leur  sont  attachés  par  les  liens  les  plus  puissans  :  ceux  de 
la  religion  et  des  mœurs. 

C.  Marchal. 


SOUVENIRS 


SUR 


JOSEPH  NAPOLÉON. 


DEUXIEME    PARTIE. 


Peu  de  temps  après  mon  admission  à  la  cour,  je  fus  désigné  pour 
faire  le  service  auprès  du  roi ,  avec  un  autre  page  appelé  Daoiz , 
nom  célèbre  dans  les  fastes  de  l'insurrection  espagnole.  Le  frère 
aine  de  ce  jeune  homme ,  officier  distingué  d'artillerie,  avait  été  tué 
a  Madrid  avec  son  ami  Velarde,  dans  l'échauffourée  du  2  mai  1808; 
ce  qui  n'avait  pas  empêché  le  roi  de  conserver  dans  sa  maison  le 
jeune  Daoiz,  ancien  page  de  Charles  IV. 

Le  service  des  pages ,  à  la  cour  de  Joseph ,  était  analogue  à  celui 

(i)   Voir  pour  la  première  partie,  la  livraison  du  ior  février. 


112  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  aides-de-camp  et  des  officiers  d'ordonnance  :  nous  portions  les 
messages  du  roi  aux  officiers-généraux  français  et  espagnols  rési- 
dant à  Madrid  ;  nous  étions  particulièrement  chargés  de  toutes  les 
communications  écrites  ou  verbales  que  sa  majesté  avait  à  faire 
aux  fonctionnaires  de  l'ordre  civil ,  ainsi  qu'aux  dames  et  aux  sei- 
gneurs admis  à  la  cour  ;  enfin ,  nous  accompagnions  le  roi  dans  ses 
promenades  et  à  la  chasse. 

Nous  avions  ainsi,  avec  les  personnages  distingués  de  la  capi- 
tale, d'agréables  et  fréquens  rapports,  qui  nous  initiaient  à  tous 
les  détails  de  ces  aventures  de  société ,  dont  la  connaissance  a  tant 
de  prix  pour  les  oisifs  des  grandes  villes  ;  et ,  par  nos  relations  jour- 
nalières avec  les  officiers  de  la  maison  militaire  du  roi ,  nous  pou- 
vions facilement  être  au  courant  des  évènemens  les  plus  secrets  de 
la  guerre  et  de  la  politique. 

A  peine  étais-je  installé  dans  notre  salon  (c'était  aussi  celui  des 
officiers  d'ordonnance) ,  que  Joseph  me  fit  appeler  dans  son  cabi- 
net. Il  était  debout,  adossé  à  la  cheminée,  où  brillait  une  flamme 
vive  et  claire.  Il  avait  l'uniforme  des  chevau-légers  de  la  garde , 
que  je  lui  connaissais  déjà ,  mais  il  ne  portait  ni  plaque  ni  cordon  ; 
toute  sa  figure  respirait  la  douceur  et  la  bonté. 

11  venait  sans  doute  de  dicter  quelque  lettre  à  son  secrétaire,  car 
en  entrant ,  j'entendis  qu'il  lui  disait  :  «  C'est  bien  ,  Deslandes ,  fer- 
mez et  cachetez  tout  de  suite.  » 

M.  Deslandes,  secrétaire  du  cabinet,  était  depuis  long-temps 
auprès  du  roi;  il  l'avait  suivi  à  Naples  et  en  Espagne.  C'était  un 
homme  actif,  habile,  travailleur,  d'un  zèle  et  d'une  discrétion  à 
toute  épreuve  ;  il  avait  succédé  dans  le  poste  de  confiance  qu'il  oc- 
cupait, à  M.  le  baron  Meneval,  que  Joseph  avait  à  regret  cédé  à 
l'empereur ,  lorsque  celui-ci  se  débarrassa  de  M.  Bourienne. 

«  —  Prenez  celte  dépêche,  me  dit  le  roi ,  portez-la  au  maréchal 
Jourdan,  et  dites-lui  que  je  l'attends.  » 

Je  pris  la  lettre  et  m'inclinai. 

Le  roi  tenait  à  la  main  un  autre  papier  plié  : 

«  —  Vous  passerez  ensuite,  continua-t-il ,  chez  M.  de  M*".  » 

A  ce  nom  ,  me  rappelant  involontairement  quelques  bavardages 
de  mes  camarades ,  je  me  pinçai  les  lèvres  pour  comprimer  un  sou- 
rire qui  allait  se  montrer. 


SOUVENIRS  SUR  JOSEPH  NAP0LKOM.  113 

M.  le  marquis  de  M"*,  grand-chambellan  du  roi,  colonel  de  la 
garde  civique  de  Madrid,  et  mari  d'une  des  femmes  les  plus  jolies 
et  les  plus  spirituelles  de  la  péninsule,  avait  été  fait  grand  d'Espa- 
gne par  Joseph. 

Le  roi  remarqua  sans  doute  le  mouvement  presque  impercep- 
tible de  ma  physionomie  ;  car  sans  attendre  ma  réponse ,  mais  aussi 
sans  me  témoigner  aucun  mécontentement,  il  ajouta  :  «  J'oubliais 
que  vous  êtes  Français ,  et  que  vous  ne  pouvez  pas  encore  bien 
connaître  Madrid.  Qui  est  de  service  avec  vous? 

«  —  Sire ,  c'est  Daoiz. 

€  —  Envoyez-le  moi ,  sur-le-champ.  » 

C'était  une  opinion  généralement  répandue,  que  Mmede  M"*,  la 
femme  du  marquis  espagnol  \  dont  le  nom  avait  appelé  sur  mes 
lèvres  un  sourire  indiscret,  n'était  pas  indifférente  au  roi.  Le 
nom  de  celte  dame  se  trouvait  accolé  à  celui  de  Joseph  dans  toutes 
les  chansons  satiriques  que  les  partisans  de  Ferdinand  VII  se  plai- 
saient à  faire  circuler  à  Madrid.  Les  Français  qui  ont  visité  à  celte 
époque  la  capitale  de  l'Espagne ,  doivent  se  rappeler  un  romance, 
alors  fort  en  vogue  dans  une  certaine  classe  du  peuple  ,  et  dont  je 
me  bornerai  à  citer  ce  couplet  intraduisible  : 

De  M***  la  dama 
Tiene  un  tintero, 
Dcnde  moja  su  pluma 
Don  José  primera. 
Traelo  Marica ,  etc. 

Voici  d'ailleurs  ce  qu'on  racontait  sur  la  manière  dont  le  roi 
avait  fait  connaissance  avec  cette  belle  Espagnole  : 

En  i808,  après  la  capitulation  de  Baylen,  Joseph  avait  trans- 
porté son  quartier  général  à  Viltoria;  il  y  habitait  une  charmante 
maison ,  décorée  à  la  française  avec  un  luxe  qui  n'excluait  pas  l'élé- 
gance. Celte  maison  avait  été  destinée  au  roi,  comme  étant  la  plus 
belle  et  la  plus  convenable  de  la  ville  ;  elle  appartenait  au  marquis 
de  M*",  le  plus  riche  hidalgo  du  senorio  de  Biscaye.  Celui-ci ,  en 
homme  bien  appris,  et  afin  de  laisser  plus  de  liberté  à  l'hôte  qu'il 
était  fier  de  recevoir ,  s'était  retiré  avec  sa  famille  dans  une  maison 
voisine,  dont  les  croisées  faisaient  face  à  celles  de  la  demeure 
tomf,  h.  8 


114  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

royale.  Un  jour  que  Joseph  regardait  à  travers  les  jalousies,  il 
aperçut  dans  les  appartenons  du  marquis,  une  jeune  fille,  vive, 
alerte  et  gracieuse ,  fort  brune ,  mais  aussi  fort  jolie  :  nigra ,  sed  pul- 
chra.  C'était  la  cameriste  de  la  marquise  de  M"*,  fille  noble  comme 
le  sont  toutes  Biscaïennes.  Elle  plut  au  roi ,  et  il  le  laissa  voir  ;  un 
de  ses  valets  de  chambre ,  Christophe,  Italien,  depuis  long- temps 
attaché  à  son  service,  s'aperçut  de  l'impression  produite  par  la 
sémillante  cameriste.  Il  savait  que  les  rois  ne  font  guère  l'amour 
que  par  ambassadeurs,  et  il  fut  sans  ('oute  flatté  de  pouvoir  en 
cette  occasion  représenter  son  souverain.  Il  se  mit  donc  en  grande 
tenue ,  frac  brodé  et  l'épée  au  côté,  et  se  présenta  audacieusement 
devant  la  jeune  fille ,  qui  se  trouvait  alors  auprès  de  sa  maîtresse. 
Mais  Christophe  ne  fut  pas  arrêté  par  la  présence  de  la  marquise , 
qu'il  n'avait  d'ailleurs  jamais  vue.  Il  fit  nettement  ses  propositions. 
L'amour  d'un  roi  est  bien  tentant,  les  offres  généreuses  de  son  mes- 
sager étaient  bien  séduisantes  ;  la  pauvre  cameriste  ne  savait  que 
répondre  :  elle  hésitait;  un  coup-d'œil  de  Mme  de  M*",  qu'elle 
interrogeait  du  regard  avec  embarras,  lui  permit  d'accepter. 
Christophe  se  retira ,  tout  fier  du  succès  de  sa  démarche.  Le  len- 
demain il  n'y  eut  pas  de  lever  à  la  cour. 

Cependant  l'aventure  fit  du  bruit  :  le  premier  écuyer,  M.  de  Gi- 
rardin ,  qui  en  parla  au  roi ,  lui  raconta  que  la  maîtresse  de  la 
jeune  cameriste  avait ,  dans  quelque  tertulias  de  Vittoria ,  mani- 
festé son  étonnement  de  ce  qu'un  homme  aussi  aimable  que  le  roi 
ne  se  fût  pas  adressé  à  des  personnes  d'un  rang  supérieur.  Il  ajouta 
que  la  marquise  de  M"*  avait  dit  qu'il  se  trouvait  dans  la  haute 
société  plus  d'une  femme  qui  aurait  été  flattée  d'être  l'objet  des 
attentions  particulières  du  prince. 

Cette  conversation  piqua  Joseph  ;  il  voulut  connaître  la  dame 
qui  paraissait  si  bien  disposée  en  sa  faveur.  La  marquise,  sans  être 
de  la  première  jeunesse,  était  encore  fort  jolie;  elle  avait  une  che- 
velure magnifique,  une  taille  de  reine,  des  pieds  d'enfant.  Elle 
joignait  à  une  instruction  variée  de  la  gaîté  et  beaucoup  d'esprit , 
parlait  parfaitement  l'italien  et  le  fiançais ,  peignait  assez  bien  la 
miniature  (j'ai  vu  d'elle  un  portrait  du  roi  Joseph  fort  ressemblant 
et  très  finement  exécuté),  pinçait  de  la  guitare,  chantait  avec  goût 
et  faisait  agréablement  des  vers.  Elle  acquit  promptement  de  l'as- 


SOUVENIRS    SUÏt    JOSEPH    NAPOLÉON.  1|"> 

cendant  sur  l'esprit  du  roi,  <|ui  on  devint  fort  épris.  Son  mari, 
grand  original,  vaniteux  et  bavard ,  mais  bon  homme  au  fond, 
trouva  très  naturel  que  Joseph  rendît  un  hommage  assidu  aux 
perfections  de  sa  femme.  Il  n'avait  pas  l'ombre  de  jalousie,  et  il 
parut  très  honoré ,  lorsque  deux  ans  plus  tard ,  le  roi ,  sur  les  sol- 
licitations de  Mme  de  M*",  voulut  bien  le  coiffer  publiquement  du 
chapeau  ,  signe  de  la  grandesse.  Il  allait  partout ,  disant  avec  une 
naïveté  qui  faisait  rire  :  que  hermoso  sombrero  me  lia  dado  el  reijl 
«  voyez  quel  beau  chapeau  le  roi  m'a  donné  !  » 

La  liaison  du  roi  et  de  Mme  de  M*",  qui  demeura  long-temps 
couverte  d'un  voile  d'amitié,  et  qui  dura  tout  le  temps  que  Joseph 
resta  dans  la  péninsule ,  est  la  seule  que  ce  prince  ait  jamais  for- 
mée avec  une  femme  espagnole,  et  il  est  juste  d'ajouter  que  cette 
liaison  n'eut  jamais  aucune  influence  sur  l'administration  du 
royaume.  Le  bon  sens  du  roi  le  mettait  également  à  l'abri  de  la 
domination  des  maîtresses  et  de  celle  des  favoris. 

Je  sortis  pour  appeler  Daoiz,  et  je  montai  à  cheval  pour  me 
rendre  chez  M.  le  maréchal  Jourdan;  puis,  ma  mission  étant  rem- 
plie, je  revins  au  palais. 

Parmi  les  officiers  de  la  maison  militaire  qui  étaient  de  service 
ce  jour-là ,  on  comptait  deux  Français  et  trois  Espagnols.  C'é- 
taient :  comme  aides-de-camp,  les  généraux  Bigarré  (1)  et  Virues; 
comme  écuyer,  le  colonel  Miot  (2)  ;  et  comme  officiers  d'ordon- 
nance, le  commandant  Van  Halen  et  le  capitaine  Unzaga.  Je  ne 
tardai  pas  à  faire  connaissance  avec  ce  dernier,  jeune  homme  rem- 
pli de  douceur  et  d'amabilité,  d'un  esprit  cultivé  et  d'une  bra- 
voure remarquable.  Il  était  l'ami  du  capitaine  Manuel  de  Goros- 
tiza ,  l'un  des  premiers  auteurs  dramatiques  de  l'Espagne  moderne, 
rival  heureux  du  célèbre  Moratin  ,  et  qui  était  alors  un  des  aides- 
de-camp  de  mon  père  (3).  L'amitié  que  Gorostiza  avait  pour  moi 

(i)  Lieutenant-général,  commandant  en  ce  moment  la  i3e  division  utilitaire  , 
à  Rennes. 

(a)  Aujourd'hui  maréchal  de  camp ,  sous-directeur  du  personnel  au  ministère 
de  la  guerre. 

(3)  M.  de  Gorostiza,  qui  est  d'origine  américaine,  est  devenu  citoyen  de  la 
république  mexicaine.   Il    réside  aujourd'hui   à  Londres  ,  en  qualité  de   ministre 

S. 


!i(>  REVUE   DES   DEUX    MONDES. 

contribua  puissamment  à  me  faire  bien  venir  d'Unzaga  ;  la  liaison 
qui  s'ensuivit  me  rendit  fort  agréables  toutes  les  journées  que  mon 
service  m'obligeait  à  passer  au  palais.  Don  Luis  Mariano  de  Un- 
zaga  appartenait  à  une  des  grandes  familles  de  l'Espagne  ;  il  avait 
une  affection  réelle  pour  Joseph,  qui  le  traitait,  malgré  sa  grande 
jeunesse  et  l'infériorité  de  son  grade,  avec  une  distinction  mar- 
quée. 11  en  était  très  reconnaissant  ;  aussi ,  non  content  de  donner 
au  roi,  pendant  qu'il  a  été  sur  le  trône  d'Espagne  de  fréquentes 
marques  de  son  dévoîiment,  il  a  encore  fait  preuve  d'une  persévé- 
rante fidélité,  en  le  suivant  dans  son  exil  en  Amérique.  Là,  après 
quelques  années  de  séjour,  il  est  mort  vivement  regretté  du  prince 
dont  il  était  devenu  l'ami.  M.  Unzaga,  pour  la  droiture  et  la  loyauté, 
<  tait  un  Espagnols  des  anciens  temps.  Il  ne  pensait  pas  qu'un,  ser- 
ment qui  avait  été  prêté  sans  contrainte  put  être  rompu  sans  félonie. 

Alors  deux  aventures  récentes  servaient  de  pâture  à  la  mali- 
gnité des  wadrUenos;  on  en  parlait  aussi  beaucoup  dans  le  salon 
de  service  ,  car  elles  intéressaient  deux  officiers  hautement  placés 
auprès  du  roi,  l'un  ,  général  de  brigade  français,  et  l'autre,  ma- 
réchal de  camp  espagnol. 

La  première  histoire  était  fort  singulière.  Le  Français  était  en- 
tré chez  sa  femme  dans  un  moment  où  il  n'était  évidemment  pas 
attendu,  et  le  Français  avait  agi  à  l'espagnole  :  il  avait  tué  sa 
femme;  procédé  passé  de  mode  d'ailleurs,  enCaslille  même,  où  il 
n'y  a  plus  de  maris  jaloux.  Dans  le  midi  de  l'Europe ,  les  maris  ont 
décidément  pris  leur  parti.  Les  Italiens  se  sont  faits  aux  sigisbés 
et  les  Espagnols  aux  corlejos. 

Voici  donc  l'histoire  du  général  français  : 

Il  avait  une  jolie  femme,  une  femme  de  trente  ans,  fort  gra- 
cieuse et  passionnée,  spirituelle  et  point  hautaine,  deux  qualités 
rares  parmi  les  femmes  des  généraux  français  d'alors.  Cependant 
on  ne  disait  aucun  mal  d'elle  ;  elle  allait  à  la  cour,  et  y  brillait  fort; 
son  mari  était  très  amoureux.  A  la  cour  il  y  a  toujours  de  jeunes 
colonels  aides-de-camp;  pour  le  malheur  de  Mmc  B'**,  il  s'en  trouva 

plénipotentiaire  de  cette  république  ,  auprès  des  états  européens.  J'ai  eu  le  plaisir 
de  l'y  voir  en  1 8  J  i .  Sa  maison  est  le  rendez-vous  des  citoyens  les  plus  distin- 
gués des  républiques  hispano-américaiues  ,  qui  viennent  visiter  l'Angleterre. 


SOUVENIRS  SUR  JOSEPH  NArOLEON. 


117 


la  un  fort  jeune,  fort  beau,  fils  d'un  sénateur,  ancien  convention- 
nel, ami  du  roi  Joseph.  C'était  ainsi  sous  l'empire  :  les  régicides 
étaient  sénateurs,  et  leurs  fils  étaient  colonels.  Au  fait,  on  ne  tue 
guère  les  rois  que  pour  eh  venir  là.  Les  Françaises  et  les  Espa- 
gnoles raffolaient  du  jeune  colonel,  bien  fait  et  beau  danseur.  Ce 
colonel ,  dit-on  ,  préférait  les  Espagnoles.  Selon  les  uns ,  Mme  B"' 
tomba  subitement  éperdue  d'amour  pour  lui ,  et  lui  fit  toutes  les 
avances.  Selon  les  autres ,  elle  commença  par  le  trouver  laid ,  in- 
solent et  disgracieux ,  et  lui  tourna  le  dos  partout ,  ce  qui  piqua 
le  colonel ,  qui  devint  charmant  et  assidu  auprès  d'elle,  et  la  rendit 
amoureuse  de  lui  pour  se  venger. 

On  voit  qu'il  y  a  deux  versions  bien  différentes  sur  un  point  ca- 
pital de  cette  aventure.  Unzaga,  en  me  la  racontant,  ne  prenait 
parti  pour  aucune.  Il  se  contentait  de  les  citer  toutes  les  deux,  et 
quand  je  lui  demandais  à  laquelle  il  ajoutait  foi,  il  me  répétait 
pour  réponse  ces  quatre  vers  d'une  ancienne  romance  sur  le  roi 
Rodrigue  : 

Si  dizen ,  quien  de  los  dos 
La  mayor  culpa  lia  tenido  ? 
bigan  los  hombres  :  la  Gava  ; 
Y  las  mujeres  :  Rodrigo.  (1) 

Toujours  est-il  qu'un  jour  le  général  B"*,  qu'on  croyait  retenu 
auprès  du  roi,  rentrant  à  l'improviste  dans  sa  maison ,  y  trouva  le 
colonel,  et  d'un  même  coup  d'épée  perça  de  part  en  part  les  deux 
amans.  Sans  s'en  douter ,  le  brave  Français  illétré  copiait  une  des 
plus  belles  ballades  du  Romancero. 

L'aventure  finit  assez  prosaïquement;  les  chirurgiens  se  mêlè- 
rent du  magnifique  coup  d'épée  espagnol,  et  gâtèrent  tout:  per- 
sonne n'en  mourut.  La  dame  guérit,  l'amant  guérit;  le  mari,  qui 
avait  eu  un  beau  moment,  devint  ridicule  aussi.  Comme  si  ce 
n'était  pas  assez  des  médecins  pour  gâter  son  histoire,  il  y  appela 
les  avocats.  Figurez-vous  quel  dégât  peuvent  faire  des  avocats  dans 
une  chose  poétique!  Le  général  donc,  après  avoir  poignardé  sa 

ii)  «  Si  l'on  demande  :  —  qui  des  deux  a  commis  la  plus  grande  faute?  que 
les  hommes  disent  :  c'est  Florinde  (  la  Cava  )  ;  et  les  femmes  :  c'est  Rodrigue.  » 


Ii8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

femme ,  plaida  avec  elle  :  des  coups  d'épée  il  passa  au  divorce. 
Chine  pitoyable  !  Orosmane  eut  recours  à  Chicaneau  ;  Othello  se 
transforma  en  Georges  Dandin.  Tomber  d'un  denoùment  de  Sha- 
kespeare à  un  denoùment  de  Molière ,  je  ne  sache  rien  de  plus  hu- 
miliant pour  un  mari.  C'était  bien  la  peine  de  commencer  par  tuer 
les  gens  ! 

L'histoire  du  général  espagnol  n'était  pas  du  genre  tragique. 

Le  maréchal  de  camp  V***  était  à  la  tète  d'un  corps  de  l'armée 
espagnole ,  lorsqu'il  apprit  la  captivité  de  Ferdinand  et  l'invasion 
de  l'Espagne  par  les  troupes  de  Napoléon.  Transporté  à  cette  nou- 
velle d'une  vive  indignation,  et  entraîné  par  cette  chaleur  d'ima- 
gination naturelle  aux  hommes  du  midi ,  il  fit  vœu  de  ne  point 
se  raser  tant  que  son  roi  serait  captif,  et  son  pays  occupé  par  les 
Français.  Un  pareil  vœu  doit  peu  étonner  de  la  part  d'un  Espa- 
gnol; c'était  un  reste  des  coutumes  chevaleresques  particulières 
à  toute  la  nation.  Pendant  deux  années,  le  général  Y***,  décoré 
d'une  barbe  noire  et  touffue  comme  celle  du  plus  beau  sapeur  de 
régiment ,  combattit  à  la  tète  de  ses  soldats.  Enfin  ,  fait  prisonnier 
dans  un  engagement  où  les  Français  curent  l'avantage ,  il  fut  di- 
rigé sur  Madrid  que  sa  femme  habitait.  La  douceur  du  gouverne- 
ment de  Joseph  permettait  le  séjour  de  la  capitale  aux  familles  des 
personnages  les  plus  compromis  dans  l'insurrection.  Le  désir  de 
passer  quelque  temps  auprès  de  sa  femme,  qu'il  aimait  tendrement, 
fit  demander  au  général  espagnol  de  s'arrêter  à  3Iadrid,  avant  de 
continuer  sa  route  pour  la  France.  Mmc  V"*  obtint  du  général  Bel- 
liard ,  alors  gouverneur  de  la  ville ,  l'autorisation  que  son  mari 
désirait.  Il  fallait  remercier  le  comte  Belliard  :  le  général  Y*", 
malgré  les  prières  de  sa  femme ,  lui  rendit  visite  sans  vouloir  se 
raser.  Le  général  français  l'engagea  à  aller  saluer  M.  O'Farrill , 
ministre  de  la  guerre  du  roi  Joseph ,  et  lui  proposa  de  l'accompa- 
gner. L'Espagnol  accepta,  non  sans  quelque  hésitation  :  vainement 
sa  femme  renouvela  ses  instances  pour  faire  appeler  un  barbier, 
il  tint  bon ,  et  se  présenta  chez  le  ministre  avec  une  barbe  qui  té- 
moignait de  sa  fidélité  aux  sermens. 

Cependant  la  vue  de  celte  longue  barbe,  la  connaissance  du 
vœu  singulier  qui  l'avait  laissé  croître,  avaient  éveillé  la  curiosité 
des  habitans  de  Madrid.  La  barbe  du  général  Y"*  devint  le  sujet 


SOUVENIRS    SCK   JOSEPH   NAPOLÉON.  Mil 

de  toutes  les  conversations.  «  Il  la  coupera,  il  ne  la  coupera  pas;  » 
c'était  le  cri  universel.  Les  Espagnols  ferdinandkioi  panaient  pour, 
les  afrancesados  pariaient  contre;  les  Français  seuls  se  montraient 
peu  intéressés  à  la  querelle,  et  n'en  témoignaient  pas  moins  d'égards 
et  d'estime  au  prisonnier  de  guerre. 

Le  général  V***,  toujours  poursuivi  par  les  instances  de  sa  femme, 
ne  trouva  d'autre  moyen  pour  sauver  sa  barbe  que  de  hâter  son 
départ  pour  la  France,  où  la  captivité  l'attendait.  11  fait  ses  adieux 
et  se  dispose  à  partir.  Une  invitation  du  ministre  de  la  guerre  l'ar- 
rête. Il  se  rend  chez  le  ministre ,  qui  lui  annonce  que  le  roi  veut  le 
voir,  et  qu'il  l'a  confirmé  dans  tous  ses  grades  et  honneurs.  Nou- 
vel embarras,  nouvelles  sollicitations  de  Mme  V".  «  —  Comment, 
dit-elle,  refuser  une  faveur  offerte  aussi  délicatement?  comment 
abandonner  pour  une  captivité,  sans  doute  éternelle,  sa  famille  et 
sa  patrie?  comment,  enfin,  paraître  devant  sa  majesté  avec  un 
menton  si  horriblement  barbu?  »  La  résolution  du  général  est 
ébranlée  ;  il  résiste  encore ,  mais  avec  moins  de  fermeté ,  et  ne  pa- 
raît pas  s'apercevoir,  ou  ne  s'aperçoit  pas  en  effet  qu'en  le  cares- 
sant et  en  le  suppliant,  sa  femme,  armée  de  ciseaux,  a  raccourci 
des  deux  tiers  cette  barbe,  témoin  honorable  de  son  opiniâtreté.  Il 
est  présenté  à  la  cour  dans  celte  bizarre  toilette.  Le  roi,  qui  ne 
semble  point  faire  attention  à  cette  circonstance,  l'accueille  avec 
un  sourire  gracieux,  lui  adresse  des  paroles  flatteuses  sur  son  cou- 
rage et  son  mérite,  et  finit  en  lui  disant  :  «  J'espère,  monsieur  le 
général,  que  vous  me  servirez  avec  le  même  zèle  que  vous  avez 
montré  pour  le  roi  Ferdinand.  »  Le  général  V"*  s'incline  sans  ré- 
pondre. Rempli  d'irrésolution,  il  quitte  le  palais  et  rentre  chez  lui, 
combattu  par  cent  idées  différentes.  Mme  Y"*  l'attendait,  et  l'ac- 
cueille avec  un  sourire  malin  ;  puis  elle  le  pousse  dans  un  fauteuil 
disposé  à  cet  effet.  Aussitôt  un  valet  lui  passe  une  serviette  autour 
du  cou  ;  un  autre ,  le  plat  à  barbe  à  la  main ,  le  savonne  ;  un  troi- 
sième, armé  du  rasoir,  s'empresse  de  faire  tomber  ces  poils  épais, 
qui  formaient  la  garantie  de  sa  fidélité  à  Ferdinand ,  semblables  à 
ces  longs  cheveux  d'où  Sainson  lirait  sa  force.  Bref,  le  général  Fut 
rasé  et  changea  de  roi. 

J'ai  depuis  eu  l'honneur  de  connaître  Mmt  V"  et  sou  mari;  lé 


120  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

général  m'a  toujours  paru  avoir  le  menton  épilé  avec  un  soin  ex- 
trême; il  était  devenu  aide-de-camp  du  roi  Joseph. 

A  nos  conversations  frivoles,  aux  anecdotes  parfois  scandaleuses, 
se  mêlaient  aussi  des  narrations  plus  sérieuses;  ce  qu'on  va  lire  sur 
la  campagne  d'Andalousie  en  offrira  la  preuve. 

Au  commencement  de  1810,  et  après  la  victoire  d'Oeana,  l'ar- 
mée impériale,  heureuse  dans  ses  entreprise,  était  victorieuse  sur 
tous  les  points  :  dans  la  Vieille-Caslille,  le  général  Kellermann  bat- 
tait à  Alba  de  Tormès  l'armée  du  duc  de  Parque,  et  la  rejetait  en 
Portugal;  dans  l'Arragon  le  général  Suehet,  en  Catalogne  le  ma- 
réchal Augereau ,  remportaient  d'éclatans  avantages  sur  l'ennemi. 
Gironne,  après  un  siège  long  et  meurtrier,  venait  de  tomber  au 
pouvoir  des  Français  (1). 

La  junte  centrale  établie  à  Séville,  ne  sachant  plus  comment 
continuer  une  lutte  dont  le  peuple  se  montrait  évidemment  fatigué, 
ni  par  quels  moyens  réveiller  l'indifférence  toujours  croissante  des 
Espagnols,  annonça  la  convocation  des  corlès  pour  le  mois  de 
mars  1810.  Joseph  en  fut  averti  ;  il  projeta  de  la  prévenir  et  de  pro- 
fiter des  circonstances,  qui  étaient  favorables  à  sa  cause,  pour  at- 
teindre et  frapper  l'insurrection  au  cœur,  espérant  que  ce  dernier 
succès  amènerait  une  soumission  complète.  La  conquête  de  l'Anda- 
lousie fut  résolue. 

Un  fait  peu  connu,  mais  que  je  puis  attester,  c'est  que  M.  le 


(i)  Le  siège  de  Gironne  dura  six  mois.  Le  brave  goti\erneur,  <iui  résista  si 
long-temps  avec  une  faible  garnison  aux  efforts  successifs  du  général  Gouvion- 
Saint-Cyr  et  du  maréchal  Augereau,  s'appelait  don  Mariano  Alvarez.  Il  déploya 
dans  sa  défense  toutes  les  ressources  que  peuvent  donner  un  caractère  ferme  et 
une  grande  connaissance  de  l'art  militaire  ;  il  fut  parfaitement  secondé  par  la  bra- 
voure de  la  garnison  et  par  le  fanatisme  de  la  population.  Afin  de  stimuler  la  su- 
perstition des  habitans,  et  d'encourager  leurs  efforts,  les  autorités  de  Gironne 
nommèrent,  pendant  le  siège,  le  saint,  paUon  de  la  ville,  général  en  chef  des 
troupes  espagnoles  et  gouverneur  de  la  place.  Sa  statue,  revêtue  d'un  uniforme 
d'officier-général .  fut  promenée  processionnellement  dans  les  rues  de  la  ville. 
Cette  manifestation  singulière ,  à  laquelle  M.  Alvarez  demeura  étranger,  mais 
qu'il  laissa  faire,  rontiibua  à  relarder  de  deux  mois  la  prise  de  la  forteresse',  l.a 
défense  de  Gironne  mérite  d'être  ritée  h  l'égal  de  celle  de  Saragosse. 


SOUVENIRS    SUK    JOSEPH    NAPOLÉON.  121 

maréchal  duc  de  Dalmatie ,  qui  avait  remplacé  le  maréchal  Jôiirdan 
dans  les  fonctions  de  major-général  du  roi  d'Espagne  et  des  armées 
françaises  dans  la  péninsule,  ne  partageait  ni  les  espérances  ni  l'o- 
pinion de  Joseph.  ïl  trouvait  l'expédition  trop  hasardeuse  pour  être 
tentée,  tant  que  l'armée  anglaise,  échelonnée  sur  les  frontières  du 
Portugal ,  serait  en  mesure  de  profiter  du  mouvement  des  troupes 
françaises  vers  le  midi,  pour  essayer  de  se  jeter  sur  Madrid.  Les 
défilés  de  la  Sierra  Morena  paraissaient  redoutables  à  nos  géné- 
raux. On  avait  encore  la  mémoire  frappée  de  la  funeste  capitula- 
tion de  Baylen. 

Le  roi  ne  s'était  pas  dissimulé  le  danger  qu'il  y  avait  à  laisser  sa 
capitale  à  peu  près  dégarnie  de  troupes;  mais  dans  la  campagne 
précédente,  il  s'était  trouvé  en  face  de  lord  Wellington,  et  il  avait 
pu  étudier  le  caractère  prudent  et  le  système  temporisateur  du  gé- 
néral anglais.  Joseph  pensait  que  le  corps  du  général  Kellermann 
suffirait  pour  contenir  l'armée  anglo-portugaise  et  pour  l'empêcher 
de  rien  entreprendre  d'important.  Wellington,  d'ailleurs,  n'avait 
pas  moins  à  risquer  en  s'avenlurant  au  centre  de  l'Espagne ,  que  le 
roi  en  marchant  sur  Séville.  En  effet,  la  réserve  de  l'armée  d'An- 
dalousie faisant  volte-face  et  revenant  à  l'improviste  sur  ses  pas, 
le  général  Kellermann  se  portant  par  une  manœuvre  rapide  sur  le 
flanc  de  l'armée  ennemie,  auraient  placé  les  Anglais  entre  deux 
feux.  Enfin,  Joseph  comptait  sur  le  caractère  du  soldat  français, 
si  audacieux  et  si  opiniâtre  quand  il  s'agit  de  marcher  en  avant.  11 
avait  le  pressentiment  du  succès. 

Le  maréchal  Soult ,  loin  de  se  rendre  à  ces  raisons,  persista  dans 
son  avis  de  ne  rien  entreprendre;  et,  prétextant  que  l'empereur 
n'avait  point  ordonné  celte  expédition ,  avant  de  la  commencer,  il 
exigea  un  ordre  écrit  du  roi. 

En  quittant  Madrid,  Joseph  se  fit  accompagner  de  ses  ministres, 
des  principaux  officiers  de  sa  maison  et  de  sa  garde  :  il  en  partit 
le  8  janvier  1810,  et  trois  jours  après,  il  se  trouva  à  la  tète  de 
soixante  mille  hommes,  au  pied  de  la  Sierra  Morena ,  dont  les  crêtes 
avaient  été  soigneusement  fortifiées  par  les  insurgés. 

Le  centre  de  l'armée,  composé  du  corps  du  maréchal  Mortier  et 
de  la  réserve ,  sous  les  ordres  du  général  Dessolles ,  suivait  la  grande 
roule  de  Madrid  à  Cadix;  l'aile  gauche,  commandée  par  le  gène- 


l±i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rai  Sébasliani,  marchait  sur  Lenarès;  l'aile  droite,  qui  avait  pour 
chef  le  maréchal  Victor,  se  dirigeait  sur  Almaden.  Le  mouvement 
s'opérait  simultanément.  En  peu  d'heures  les  positions  formidables 
de  l'ennemi  furent  emportées ,  et  l'armée  insurgée  mise  en  déroute; 
on  fit  dix  mille  prisonniers. 

Le  roi  arriva  devant  Séville  avec  une  telle  rapidité,  que  les 
membres  de  la  junte  centrale  furent  obligés  de  se  disperser,  pour 
se  réfugier  isolément  et  précipitamment  à  Cadix. 

Un  conseil  de  guerre,  où.  se  trouvèrent  les  principaux  chefs  de 
l'armée  française ,  eut  lieu  dans  un  village  voisin  de  Séville,  à  Al- 
cala  de  Guadaira  ou  de  los  Panaderos. 

Deux  projets  y  furent  discutés  :  l'un  était  de  marcher  immédia- 
tement sur  Cadix ,  en  laissant  seulement  un  corps  d'observation 
devant  Séville.  On  avait  la  presque  certitude  d'entrer  facilement 
dans  l'ile  de  Léon  et  à  Cadix  ;  ces  deux  points  étaient  dégarnis  de 
troupes ,  et  sans  moyens  préparés  de  défense.  L'arrivée  de  la  junte 
réfugiée,  celle  des  fuyards  militaires  et  civils,  et  surtout  la  nou- 
velle de  la  dernière  et  complète  défaite  de  l'armée  insurgée,  y 
avaient  causé  une  stupeur  générale  ;  tout  y  était  confusion  et  dés- 
ordre. Les  chefs  les  plus  compromis  ne  s'étaient  réfugiés  clans  cette 
ville ,  qu'afin  de  chercher  à  s'y  embarquer  pour  Gibraltar. 

L'autre  projet  consistait  à  occuper  Séville ,  avant  de  marcher  sur 
Cadix,  pour  ne  pas  laisser  derrière  soi ,  au  pouvoir  de  l'ennemi, 
une  cité  importante ,  populeuse,  et  qui  renfermait  sans  doute  un 
grand  nombre  de  soldats,  débris  de  l'armée  qui  venait  d'être  dé- 
truite. 

Le  roi  voulait  terminer  la  guerre ,  il  était  d'avis  de  marcher  sur 
Cadix  ;  le  major-général  opinait  pour  entrer  d'abord  à  Séville.  Le 
maréchal  avait  pour  lui  l'autorité  d'une  grande  réputation  militaire 
et  les  sentimens  secrets  des  généraux,  que  la  prolongation  de  la 
guerre  faisait  maîtres  des  provinces  espagnoles.  Il  ramena  à  son 
opinion  la  majorité  du  conseil ,  en  disant  :  «  Qu'on  me  laisse  prendre 
Séville,  et  je  réponds  de  Cadix.  »  Le  roi  fut  obligé  de  céder,  avec 
la  conviction,  pourtant,  que  son  avis  était  meilleur  que  celui 
du  maréchal.  Effectivement,  quand  plus  tard,  après  l'occupation 
de  Séville ,  on  marcha  sur  Cadix ,  les  insurgés ,  secourus  par  les 
Anglais,  avaient  repris  confiance;  des  munitions  et  des  renforts 


SOUVENIRS    SUK    JOSEPH    NAPOLÉON.  b27) 

étaient  arrivés  de  Gibraltar;  l'île  de  Léon  avait  été  fortifiée,  le  due 
d'Albuquerque  (un  jour  seulement  avant  l'arrivée  des  Français) 
avait  réussi  à  s'y  jeter  avee  une  division  de  huit  mille  hommes,  seul 
reste  de  l'armée  d'Eslramadure.  Au  lieu  d'une  entrée  triomphale , 
c'est  un  siège  qu'il  fallut  faire. 

C'est  donc  à  tort  que  quelques  écrivains  militaires  ont  imputé  au 
roi  ce  retard  qui  a  eu  des  conséquences  incalculables.  L'occupation 
de  Cadix,  en  coupant  court  à  la  gutrre  péninsulaire,  aurait  sauvé 
le  trône  de  Joseph  et  peut-être  par  contre-coup  le  trône  même  de 
Napoléon.  La  fortune  de  l'empereur  n'a  eu  que  deux  écueils  :  Ca- 
dix et  Moscou. 

Le  caractère,  la  loyauté,  les  talens  administratifs,  toutes  les  qua- 
lités vraiment  grandes  de  Joseph  ont  été  méconnues  en  France.  Ce 
prince  n'y  a  été  jugé  que  sur  les  allégations  calomnieuses  des  An- 
glais et  des  insurgés  espagnols.  Sa  conduite  à  Paris  en  1814,  si 
peu  connue  et  si  mal  appréciée ,  comme  je  le  ferai  voir  dans  la  suite 
de  ces  mémoires,  a  été  aussi  l'occasion  de  jugemens  bien  injustes. 
C'était  une  rage  alors  dans  un  certain  monde  d'attaquer  l'empereur 
et  sa  famille  :  le  grand  homme  était  tombé;  les  soldats  de  Napoléon 
eux-mêmes  ,  qui  avaient  servi  momentanément  sous  les  ordres  du 
roi  d'Espagne,  ont  aussi  contribué  à  répandre  des  imputations  er- 
ronées, souvent  mensongères,  sur  Joseph.  Parmi  les  Français, 
soldats,  officiers,  généraux,  nul  ne  voulait  comprendre  quels  de- 
voirs de  protection  et  de  clémence  le  titre  de  chef  de  la  nation  espa- 
gnole imposait  au  frère  de  Napoléon;  nul  ne  voulait  admettre  que 
l'Espagne  fût  un  pays  à  ménager,  l'Espagne  un  allié  naturel  à  ra- 
mener par  de  bons  traitemens,  à  conquérir  par  la  douceur.  Soit 
ambition,  soit  cupidité,  soit  vengeance,  la  péninsule  leur  semblait 
à  tous  une  proie  à  dévorer,  et  ses  habitons  des  brigands  à  égor- 
ger (1).  Il  y  eut  une  époque  de  la  guerre  (en  1808)  où  d'horribles 

(i)  Le  maréchal  Lefebvre,  avec  son  énergie  toute  militaire,  disait  en  [809  ,  au 
îoi  Joseph  :  «  Pour  arranger  les  affaires  de  votre  royaume  et  y  assurer  la  tran- 
«  quillilé  ,  il  faut  envoyer  vos  f.....  Espagnols  à  tous  les  diables  ,  et  les  remplacer 
«  par  de  bons  Alsaciens,  qui  vous  devront  tout  et  vous  seront  attachés.  » 

Le  général  qui  commandait  la  garde  impériale,  détachée  à  Madrid  en  1,808, 
soutenait  hautement  que  les  choses  n'iraient  jamais  bien  ,  tant  que  les  réverbère* 


124  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cruautés  justifiaient  en  quelque  sorte  d'horribles  représailles,  où 
le  sang  demandait  du  sang;  mais  déjà  à  la  fin  de  1809  et  au  com- 
mencement de  1810,  la  férocité,  d'ailleurs  fort  exagérée,  des  Es- 
pagnols ,  avait  disparu  pour  faire  place  à  un  vif  désir  de  repos  et  de 
tranquillité,  et,  comme  nous  le  verrons  plus  loin,  Joseph  serait  sans 
doute  venu  à  bout  de  pacifier  son  royaume,  si  l'empereur  Napoléon 
eût  voulu  le  lui  laisser  gouverner. 

Au  lieu  de  trouver  à  Séville,  tomme  le  maréchal  Soult  avait  paru 
le  craindre,  une  population  ennemie  ou  au  moins  mal  disposée, 
Joseph  fut  accueilli  par  les  acclamations  d'une  multitude  empressée 
de  le  voir;  il  répondit  à  ces  témoignages  d'affection  par  des  mar- 
ques d'une  noble  confiance.  Pendant  le  court  séjour  qu'il  fit  dans 
cette  capitale  de  l'Andalousie,  il  sortait  souvent  à  pied,  sans  escorte, 
et  même  sans  suite,  pour  aller  visiter  les  beautés  de  la  ville ,  le  port 
et  le  pontduGuadalquivir,  la  tour  d'Hercule,  l'alcazar  mauresque, 
palais  des  anciens  rois  arabes,  la  cathédrale  célèbre  où  les  cendres  de 
Christophe  Colomb  reposent  à  côté  de  celles  des  illustres  capitaines 
de  la  maison  de  Gusman ,  la  tour  avec  sa  colossale  girouette  qui 
donne  son  nom  à  l'église,  la  Giralda  ;  enfin  tous  ces  édifices  remar- 
quables, ces  monumens  curieux  dont  la  réputation  s'est  si  bien 
répandue  en  Espagne  avec  le  dicton  populaire  : 

Quen  no  ha  vislo  Sevilla , 
No  ha  vislo  maravilla. 

Dans  ces  promenades,  le  roi  profitait  parfois  de  son  incognito , 
pour  répandre  ses  bienfaits  sur  les  pauvres  familles  victimes  de  la 
guerre  (1). 

Nous  avions  à  Madrid,  en  181 1 ,  à  l'hôtel  des  Pages,  un  enfant  de 
huit  ans,  appelé,  je  crois,  Manuel  Liria,  orphelin  resté  seul  de  cinq 
frères,  morts  en  combattant  contre  le  roi  tant  à  Talaveyra  qu'à 


de  la  rue  d'Alcala  ne  seraient  pas  remplacés  par  des  grands  d'Espagne.  Il  propo- 
sait, lors  de  la  première  entrée  du  roi  à  Madrid,  en  1808,  de  placer  .se*  Mame- 
loucks  dans  l'escorte,  et  de  les  charger  de  couper  les  têtes  de  ceux  ,  qui,  se  trou- 
vant sur  le  passage  de  sa  majesté,  ne  lui  ôteraient  pas  leurs  chapeaux. 

(1)  Joseph  est  essentiellement  bon  et  charitable;  la  générosité  est  une  vertu 
qu'on  ne  lui  a  jamais  contestée.  Sa  fortune  se  trouve  aujourd'hui  considérablement 


SOUVENIRS    SLR    JOSEPH    NAPOLÉON.  12& 

Ocana  et  à  la  Sierra  Morena.  Cet  enfant  appartenait  à  une  famille 
honorable  qui  avait  servi  le  pays  avec  distinction  dans  les  armées 
de  terre  et  de  mer  ;  son  père  et  son  oncle  étaient  morts  à  Trafalgar. 
Privé  de  tout  appui ,  il  avait  été  recueilli  à  Séville  par  un  ouvrier 
du  faubourg  de  Triana  ,  ancien  matelot  du  vaisseau  monté  par  son 
père ,  et  chez  lequel  le  roi  le  vit  dans  une  des  promenades  dont  je 
viens  de  parler.  Joseph  fut  frappé  de  la  grâce  et  de  la  noblesse  de 
sa  physionomie ,  et  ayant  appris  quelles  étaient  sa  famille  et  sa 
malheureuse  position,  il  demanda  qu'il  lui  fut  confié  pour  en  pren- 
dre soin.  Le  bon  vieux  matelot  ne  consentit  pas  sans  peine  à  se 
séparer  du  fils  de  son  ancien  officier.  L'enfant  fut  présenté  au  roi 
par  l'alcade  del  barrio.  Joseph  annonça  qu'il  pourvoirait  à  son  édu- 
cation, et  dit  au  magistrat  qui  le  lui  conduisait  :  «  En  France,  nous 
estimons  que  les  fautes  sont  personnelles.  Cet  enfant  est  innocent 
de  la  haine  aveugle  que  ses  frères  m'ont  portée  sans  me  connaître. 


réduite,  par  les  secours  multipliés  qu'il  a  distribués  aux  Français  de  toutes  con.ii- 
tions,  que  des  revers  de  fortune  ou  les  proscriptions  politiques  conduisaient  dans 
les  provinces  de  TUnion-Américaine  où  il  s'était  retiré.  Sa  bienfaisance  n'était 
pas  limitée  aux  Français  seuls;  les  Italiens,  les  Espagnols,  les  Polonais  malheu- 
reux ,  pouvaient  s'adresser  à  lui  avec  confiance.  Il  traitait  en  Gis  de  la  France  tous 
ceux  qui  avaient  partagé  les  combats ,  les  revers  et  la  gloire  de  nos  armées. 

Voici  un  trait  qui  est  resté  ignoré  jusqu'à  ce  jour,  et  dont  l'authenticité  est 
certaine  : 

En  i8i5,  le  roi  Joseph  fut  prévenu  qu'un  assez  grand  nombre  de  familles  espa- 
gnoles réfugiées  en  France,  et  dont  les  chefs  avaient  embrassé  sa  cause,  se  trou- 
vaient dans  une  profonde  misère;  leurs  biens  en  Espagne  étaient  sous  le  séques- 
tre, et  des  décrets  de  proscription  leur  interdisaient  la  rentrée  de  leur  pays. 
Joseph  fut  très  sensiblement  affecté  du  malheur  de  ses  auciens  sujets.  C'était  pen- 
dant les  cent  jours,  et  il  n'avait  à  sa  disposition  aucune  somme  considérable;  il 
donna  ordre  alors  de  vendre  secrètement  sa  vaisselle  plate ,  et  il  en  fit  remettre  le 
produit  à  M.  le  marquis  de  San  Adrian,  grand  d'Espagne,  qui  avait  été  attaché  à 
sa  maison  ,  et  à  M.  de  Arce,  patriarche  des  Indes,  en  les  chargeant  d'en  faire  la 
répartition  aux  plus  nécessiteux  de  leurs  compatriotes.  Il  exigea  seulement  que 
les  distributeurs  de  ses  bienfaits  gardassent  le  silence  le  plus  absolu  sur  la  source 
d'où  ils  provenaient  :  «  ne  voulant  pas,  dit-il,  enchaîner  par  la  reconnaissance 
.<  ceux  de  ces  malheureux  Espagnols  qui,  à  l'aide  de  leurs  amis  ou  de  leurs  pa- 
*  rens,  pourraient  obtenir  de  retrouver  en  Espagne  un  emploi  cl  une  patrie.  » 


12(3  REVUE    DES   DEUX    MONDES. 

Roi  d'Espagne,  je  dois,  en  prenant  soin  de  lui  et  en  le  faisant  éle- 
ver, payer  la  dette  de  la  nation  envers  sa  famille.  »  Puis  il  ajouta 
avec  chaleur  :  «  Il  convient  que  des  services  rendus  au  pays  soient 
un  patrimoine  qu'un  père  puisse  laissera  ses  enfans.  Si  la  nation 
est  reconnaissante ,  celte  fortune  sera  la  plus  enviée,  car  elle  sera 
du  moins  à  l'abri  des  coups  du  sort.  »  Le  jeune  Liria  fut  envoyé 
aux  Pages  à  Madrid  ,  et  quand  Joseph  nous  passait  en  revue ,  il  ne 
manquait  jamais  de  s'enquérir  de  la  santé  et  des  progrès  de  son 
petit  protégé.  Nous  avons  quitté  Madrid  en  1813,  cet  enfant  resta 
alors  dans  l'hôtel  avec  quelques  autres  de  nos  camarades,  dont  les 
parens  n'habitaient  pas  la  capitale.  J'ignore  ce  qu'il  est  devenu.  Jo- 
seph avait  recueilli  les  serviteurs  de  Ferdinand  VII  et  de  Charles  IV. 
Ferdinand  VII  aura-t-il  donné  asile  à  ce  page  du  roi  Joseph? 

En  franchissant  la  Sierra  Morena,  le  roi  avait  annoncé  l'inten- 
tion de  tenir  les  cartes  à  Grenade,  au  mois  de  mars  suivant.  Cor- 
douc  s'était  rendue  sans  coup  férir.  Grenade  et  Jaen  imitèrent  cet 
exemple.  Les  capitales  des  quatre  royaumes  de  l'Andalousie  se 
trouvaient  ainsi  en  son  pouvoir. 

Joseph  n'eut  jamais  lieu  de  se  repentir  de  la  confiance  qu'il  té- 
moigna aux  Andalous,  pendant  son  séjour  dans  leur  province,  bien 
qu'elle  l'ait  quelquefois  entraîné  à  des  actes  qui  paraissaient  témé- 
raires. En  voici  un  qui  m'a  été  raconté  par  un  témoin  oculaire,  et 
qui  se  rattache  à  la  tournée  que  le  roi  Ht  en  An  dalousie,  après  son 
excursion  au  port  Sainte-Marie. 

Le  roi  voyageait  ordinairement  avec  un  escadron  de  sa  garde.  11 
suivait  la  roule  de  Ronda  à  Malaga.  On  marchait  dans  là  montagne. 
La  chaleur  était  forte;  les  chevaux,  harassés,  avaient  ralenti  le 
pas.  Le  roi ,  pressé  d'arriver,  apercevant  à  peu  de  distance  une 
ville  où  il  comptait  faire  halte,  prit  les  devans ,  seul  avec  un  aide- 
de-camp;  un  temps  de  galop  le  conduisit  aux  portes  de  la  ville.  Il 
y  entra  au  moment  où  la  guérilla  de  Lopez  3Iunoz ,  chef  de  contre- 
bandiers célèbre  sur  la  côte ,  était  à  cheval  au  milieu  de  la  place. 
Il  n'y  avait  pas  à  délibérer.  L'aide-de-camp  engageait  le  roi  à  re- 
tourner sur  ses  pas.  Ce  parti  avait  aussi  son  danger,  le  cheval  du 
roi  était  fatigué  de  sa  course.  Joseph  s'avança  hardiment,  mit  pied 
à  terre  devant  une  maison  d'assez  belle  apparence,  et  y  entra.  Là, 
il  se  nomme  au  maître  de  la  maison  ,  stupéfait  de  recevoir  un  pareil 


SOUVENIRS    SLR    JOSEPH    NAPOLÉON.  127 

hôte,  et  lui  ordonne  d'appeler  le  chef  de  la  guérille.  Celui-ci  arrive  : 
«  Commandant ,  lui  dit  le  roi ,  je  vais  passer  votre  troupe  en  revue 
«  faites  prendre  les  armes.  »  Le  brave  Lopcz  est  d'abord  un  peu 
étonné  de  l'ordre  qu'il  reçoit,  mais  il  avait  apparemment  déjà  en- 
tendu parler  de  Joseph  favorablement,  comme  en  parlaient  com- 
munément les  Andalous  éclairés;  il  prit  son  parti  sur-le-champ  : 
—  «  Sire ,  vous  allez  être  obéi.  »  —  Et ,  remontant  à  cheval ,  il  com- 
mande à  ses  soldats  de  mettre  le  sabre  à  la  main.  Joseph  se  montre. 
Il  est  accueilli  parles  cris  de  viva  el  reij  José,  poussés  par  les  contre- 
bandiers ,  et  auxquels  se  mêlent  ceux  du  peuple  de  la  ville ,  attiré 
par  ce  spectacle  inattendu.  Il  passe  la  troupe  en  revue,  traverse  les 
rangs ,  dit  au  chef  quelques  mots  flatteurs  sur  l'air  maniai  de  ses 
hommes  ,  sur  la  propreté  des  sabres  et  des  trabucos  (trombones); 
puis  il  lui  annonce  qu'il  les  prend  tous  à  son  service  pour  former 
le  noyau  d'un  régiment  de  chasseurs  d'Andalousie.  Ces  paroles 
sont  accueillies  par  de  nouvelles  acclamations;  Joseph  rentre  dans 
sa  maison.  Un  quart  d'heure  après,  quand  YAyuhtamiento  se  pré- 
senta pour  lui  offrir  ses  hommages ,  il  trouva  deux  contrebandiers , 
complètement  armés,  en  faction  à  la  porte  du  roi,  et  des  guir- 
landes de  chaînes  de  fer  décoraient  déjà  les  murailles  de  l'esca- 
lier (i).  Ce  qui  manqua  tout  gâter,  ce  furent  les  chevau-Iégers  de 
la  garde,  qui,  inquiets  du  brusque  départ  du  roi,  arrivaient  au 
trot  et  en  hâte.  Voyant  cette  troupe  de  paysans  armés  réunis  sur  la 
place  devant  une  maison,  où  le  roi ,  causant  au  balcon  avec  Lopez 
Munoz ,  leur  semblait  gardé  à  vue,  ils  allaient  sabrer  sans  autre  ex- 
plication, quand  l'aide-de-camp  envoyé  par  Joseph  arriva  à 
temps,  pour  empêcher  qu'une  aventure,  qui  avait  si  bien  com- 
mencé ,  n'eût  un  aussi  triste  dénouement. 

A  Grenade,  en  visitant  l'enceinte  fortifiée  du  palais  mauresque 

(i)  D'après  un  usage  fort  ancien  en  Espagne,  le  propriétaire  de  toute  maison 
où  a  logé  le  roi  a  le  droit  d'orner  de  chaînes  de  fer  le  portail  et  le  vestibule  de 
sa  maison. 

L'origine  de  cet  usage  ne  m'est  pas  connue;  un  Espagnol  fort  instruit  des  anti- 
quités de  son  pays  pense  qu'elle  remonte  aux  temps  féodaux.  La  visite  du  roi 
affranchissait  alors  de  toute  servitude;  et,  en  mémoire  de  cet  affranchissement,  on 
suspendait  des  chaînes  à  la  maison  qu'il  avait  habitée  ou  visitée. 


1^8  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

de  l'Alhambra ,  le  roi  Joseph  s'arrêta  avec  un  douloureux  intérêt 
dans  la  tour  qui  a  servi  de  prison  au  général  Francesehi-De- 
lonne,  son  aide-de-camp  et  son  ami.  Ainsi  que  l'inconnu  prison- 
nier de  Gisors ,  dont  les  sculptures  originales  et  délicates ,  hiérogly- 
phes encore  inexpliqués,  font  le  désespoir  des  antiquaires  et  l'ad- 
miration des  artistes,  le  malheureux  général,  habile  dessinateur, 
avait  esquissé ,  sur  les  murailles  de  son  cachot,  les  évènemens  de  sa 
vie  et  de  sa  captivité.  Tantôt  tracés  au  crayon  ,  tantôt  colorés  avec 
le  sang ,  qu'il  avait  tiré  de  ses  veines ,  lorsque  ses  crayons  lui  avaient 
été  enlevés ,  ses  dessins  reproduisaient  les  sentimens  divers  de  son 
ame.  C'était  une  suite  de  petits  tableaux  historiques ,  de  portraits 
de  famille,  de  mordantes  caricatures,  remarquables  par  l'ordon- 
nance, par  la  verve  et  par  l'expression.  A  côté  d'un  chiffre  amou- 
reux, auprès  du  portrait  mélancolique  de  sa  femme  (1),  ou  de  la 
tête  gracieuse  de  son  enfant,  on  voyait  l'image  burlesquement 
crayonnée  du  chef  des  partisans  qui  l'avait  arrêté.  C'était  un  gué- 
rillero ,  moine  défroqué ,  surnommé  el  Capuchino.  Le  général  avait 
aussi  retracé,  de  mémoire  et  avec  une  étonnante  vérité,  les  traits 
de  ses  deux  compagnons  d'infortune,  le  lieutenant  Bernard,  son 
aide-de-camp  (aujourd'hui  chef  de  bataillon  d'élat-major)  et  le  ca- 
pitaine Anthoinede  Saint-Joseph  (aujourd'hui  maréchal-de-camp). 
Dans  sa  fantaisie ,  il  s'était  plu  à  peindre  différentes  circonstances, 
qui  lui  rappelaient  son  récent  mariage.  Il  aimait  passionnément  sa 
femme  :  quelque  part,  dans  un  recoin  discret  du  mur,  il  l'avait 
représentée  lui  apportant  dans  ses  bras  leur  enfant ,  né  pendant  sa 
captivité,  tête  charmante  que  le  pauvre  père  n'avait  pas  vue  et 
qu'il  avait  été  forcé  de  deviner.  Il  avait  aussi  dessiné  quelques 
scènes  de  sa  vie  militaire,  et  entre  autres  le  moment  où  ,  au  bivouac 
d'Austerlitz ,  Napoléon  lui  avait  témoigné  sa  satisfaction  de  sa  belle 
conduite  pendant  la  bataille.  Mais  la  verve  de  Franceschi  s'était 
principalement  exercée  contre  le  moine  guerrier  qu'il  considérait 
comme  la  cause  de  son  infortune;  la  figure  du  capucin  était  re- 

(i)  Mlle  Octavie  Dumas,   fille  du  lieutenant-général  de  ce  nom,   capitaine 
général  de  la  garde  du  roi  Joseph;  M.  Franceschi  l'avait  épousée  peu  de  temps 
avant  son  départ  pour  la  campagne  de  Portugal ,  à  la  suite  de  laquelle  il  avait  été 
fait  prisonnier. 


SOUVENIRS  SUR  JOSEPH  NAPOLÉON.  129 

produite  de  cent  façons  différentes,  ou  grotesques  ou  horribles, 
tantôt  avec  sa  robe  de  bure  et  le  grand  capuchon ,  tantôt  avec  l'ac- 
coutrement, le  cheval  et  les  armes  d'un  chef  de  bande  :  ici  on 
voyait  le  moine  pendu  à  un  arbre,  là  il  était  représenté,  monté 
sur  un  àne,  le  visage  tourné  en  arrière,  tenant  dans  ses  mains  la 
queue  de  l'animal  et  promené  en  signe  de  mépris  au  milieu  d'une 
foule  ricanante.  Plus  loin,  il  était  renfermé  dans  une  cage,  et 
comme  le  lion  que  don  Quichotte  voulait  combattre ,  conduit  sur 
une  charrette  avec  une  ménagerie  de  bêtes  féroces.  Au-dessus  de 
chaque  dessin  on  lisait  une  inscription  en  français,  en  italien  ou 
en  espagnol ,  pleine  de  haine  ou  de  douleur. 

Il  y  a  lieu  de  penser  que  les  mauvais  traitemens  qu'on  avait  fait 
subir  au  général  avaient  mêlé  un  peu  de  folie  à  son  désespoir. 

Le  général  de  division  Franceschi  (1) ,  un  des  officiers  les  plus 
braves  de  nos  armées ,  et  auquel  je  m'étonne  que  les  biographies 
contemporaines  n'aient  consacré  aucun  article ,  commandait ,  en 
1809,  la  cavalerie  légère  de  l'armée  de  Portugal.  A  la  rentrée  de 
cette  armée  en  Espagne ,  après  l'évacuation  d'Oporto ,  il  avait  été 
chargé  par  le  maréchal  duc  de  Dalmatie  d'aller  rendre  compte  au 
roi  Joseph  des  opérations  de  la  campagne.  Parti  de  Zamora  à  franc 
étrier,  sans  escorte,  et  accompagné  seulement  des  deux  officiers 
dont  j'ai  cité  les  noms  plus  haut,  il  avait  été  fait  prisonnier  aux 
environs  de  Toro  par  la  guerille  du  Capuchino.  Ce  chef,  dont  la 
conduite  ne  méritait  pas  la  haine  que  lui  avait  vouée  le  général 
Franceschi,  n'avait  pu  empêcher  ses  prisonniers  d'être  pillés;  il  leur 
avait  du  moins  sauvé  la  vie  en  les  faisant  conduire  au  duc  del  Par- 
que ,  qui  commandait  alors  à  Giudad  Rodrigo. 

Le  général  reçut  Franceschi  et  ses  compagnons  de  captivité  avec 
les  égards  que  se  témoignent  entre  eux  les  gens  de  guerre;  mais  il 

(i)  Il  ne  faut  pas  confondre  le  général  Franecschi-Delonne  avec  un  aulre 
général  Franceschi,  ancien  aide-de-camp  du  maréchal  Masséna,  qui  a  été  aussi 
aide-de-camp  du  roi  Joseph.  Ce  dernier  Franceschi  était  général  de  hrigade;  il 
fut  tué  en  duel  à  Yittoria,  par  le  (ils  du  célèbre  Filangieri,  qui  comme  lui, 
était  aide-de-camp  du  roi,  el  qui  avait  eu  avec  lui  une  discussion  relative  à  des 
affaires  de  service. 

TOME  11.  'J 


130  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avait  des  ordres,  et  il  dut  envoyer  ses  prisonniers  à  Séville,  à  la 
disposition  de  la  junte ,  qui  s'était  emparée  du  gouvernement  su- 
prême de  l'insurrection.  Malheureusement  cette  junte  se  composait 
d'individus  qui ,  pour  conserver  le  pouvoir ,  étaient  obligés  de  cares- 
ser les  passions  et  les  fureurs  de  la  multitude.  Elle  traita  des  pri- 
sonniers de  guerre  comme  des  malfaiteurs ,  et  permit  qu'ils  fussent 
exposés  aux  outrages  de  la  populace  pendant  le  voyage  de  Séville 
à  Grenade ,  où  elle  les  envoya  pour  être  renfermés  dans  l'Alham- 
bra.  Le  prétexte  des  mauvais  traitemens  auxquels  ces  malheureux 
furent  en  butte,  était  leurs  fonctions  dans  la  maison  militaire  de 
Joseph  :  le  général  Franceschi ,  comme  aide-de-camp  du  roi  ;  le 
lieutenant  Bernard ,  comme  fourrier  du  palais.  Le  capitaine  An- 
thoine  de  Saint-Joseph ,  aidc-de-camp  du  maréchal  Soult  et  beau- 
frère  du  maréchal  Suchct,  avait  eu  le  bonheur  d'obtenir  promp- 
tcment  d'être  échangé. 

A  Grenade ,  le  général  Franceschi  fut  séparé  de  son  aide-de- 
camp  et  confiné  dans  un  étroit  cachot ,  où  il  pouvait  à  peine  faire 
trois  pas  le  long  d'un  méchant  grabat.  Les  habilans  de  la  ville 
étaient  honteux  de  la  conduite  de  ses  geôliers  à  son  égard.  Ils  lui 
témoignèrent  plus  d'une  fois  une  vive  sympathie,  soit  par  leurs 
gestes ,  dans  les  courts  instans  où  ils  l'apercevaient  prendre  l'air  sur 
la  plate-forme  de  la  tour ,  soit  en  lui  donnant  des  sérénades  que 
son  oreille  italienne  savourait  avec  enivrement.  L'intérêt  général 
qu'on  lui  témoignait  aurait  peut-être  forcé  le  commandant  de  l'Al- 
liambra  à  permettre  que  des  adoucissemens  fussent  apportés  à  une 
captivité  inique,  et  que  la  conduite  généreuse  des  Français  envers 
les  prisonniers  espagnols  rendait  infâme ,  lorsque  la  marche  de  nos 
troupes  sur  l'Andalousie  fit  donner  l'ordre  de  conduire  à  Cartha- 
gène  le  général  et  son  aide-de-camp.  On  les  y  transféra.  La  sym- 
pathie publique  les  y  suivit ,  et  se  prononça  en  leur  faveur  assez 
vivement  pour  que  de  généreux  ennemis ,  indignés  de  la  barbarie 
dont  on  usait  envers  eux  parce  qu'ils  tenaient  au  roi  Joseph , 
songeassent  à  les  délivrer.  Les  gardes  de  la  prison  mirent  un  prix  à 
leur  évasion.  Des  Carlhagénois ,  qui  avaient  des  parens  prisonniers 
de  guerre  en  France  et  qui  étaient  reconnaissans  des  soins  qui  leur 
étaient  prodigués ,  se  chargèrent  de  réunir  les  fonds  demandés  ; 
ce  fut  l'objet  d'une  collecte  secrète,  à  laquelle  bien  des  hommes 


SOUVENIRS    SLR    JOSEPH    NAPOLÉON.  loi 

charitables  voulurent  contribuer,  et  qui  honore  ceux  qui  en  eurent 
l'idée. 

La  somme  nécessaire  pour  obtenir  la  liberté  du  lieutenant  Ber- 
nard fut  réunie  la  première;  celle  demandée  pour  le  général  était 
beaucoup  plus  considérable.  M.  Bernard  sortit  de  prison.  Les 
sbires  du  gouverneur  et  les  agens  de  la  junte  se  livrèrent  en  vain 
aux  recherches  les  plus  actives  et  les  plus  minutieuses  pour  décou- 
vrir sa  retraite.  Les  libérateurs  du  jeune  officier  étaient  trop  heu- 
reux et  trop  fiers  de  leur  succès  pour  le  laisser  reprendre.  Ils  exi- 
gèrent même  qu'il  se  prêtât  à  une  mystification  qui  fut  faite  au 
gouverneur,  homme  méprisé  et  détesté.  C'était  pendant  le  carna- 
val. On  conduisit  Bernard  déguisé  à  un  bal  masqué  où  le  chef  es- 
pagnol devait  se  rendre.  Là ,  au  milieu  des  éclats  de  rire  de  tous 
ceux  qui  étaient  dans  le  secret  (et  ils  étaient  nombreux) ,  le  captif 
et  le  geôlier  figurèrent  à  la  même  contredanse.  Le  lendemain  le 
capitaine  d'un  navire  qui  mettait  à  la  voile  reçut  l'officier  français 
à  son  bord ,  et  le  débarqua  sur  la  plage  de  Malaga ,  à  peu  de  dislance 
de  nos  avant-postes. 

L'heureuse  issue  de  cette  première  tentative  encouragea  les  amis 
du  général  Franceschi,  Us  redoublèrent  d'efforts;  mais  l'infortuné 
captif  ne  devait  ni  revoir  sa  patrie  ni  voir  son  enfant.  Atteint  par- 
les émanations  humides  et  malsaines  de  sa  prison ,  privé  de  tout 
secours  médical ,  il  succomba  au  moment  où  la  somme ,  prix  de  sa 
liberté,  allait  être  comptée  à  ses  gardiens.  Sa  mort  fut  un  deuil 
général  pour  la  haute  société  de  Carthagène. 

Mrae  Franceschi,  qui  habitait  la  France,  avait  appris  l'évasion 
de  M.  Bernard;  elle  s'attendait  à  la  délivrance  de  son  mari.  On  lui 
cacha  long-temps  le  sort  du  malheureux  prisonnier.  On  prit  des 
précautions  pour  ne  lui  faire  arriver  que  par  degrés  la  terrible 
nouvelle.  Alors ,  tout  entière  à  sa  douleur,  elle  rejeta  les  conso- 
lations que  lui  offrait  la  tendresse  paternelle,  et ,  refusant  de  pren- 
dre aucun  aliment  pour  soutenir  une  existence  qui  lui  était  deve- 
nue à  charge,  elle  mourut  bientôt,  heureuse,  dit-elle  en  mourant , 
d'aller  retrouver  son  mari. 

A  Séville,  Joseph  régla ,  par  différens  décrets ,  la  division  du  ter- 
ritoire, l'administration  civile  et  la  formation  des  gardes  nationales 
sous  le  nom  de  gardes  civiques.  Ce  fut  dans  cette  ville  qu'il  apprit 

9. 


152  UEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  obstacles  qui  avaient  empêché  les  Espagnols  ses  partisans 
d'entrer  en  négociation  avec  les  réfugiés  de  Cadix  ,  comme  le  lui 
avaient  proposé  les  députés  de  l'Andalousie  ;  ils  avaient  été  arrêtés 
par  les  Anglais. 

Cependant,  malgré  celte  difficulté,  tels  étaient  alors ,  dans  les 
masses,  le  besoin  du  repos  et  le  désir  d'une  paix  générale ,  telle 
était,  parmi  les  hommes  éclairés,  la  conviction  des  bonnes  inten- 
tions et  des  royales  qualités  de  Joseph,  que  l'entière  pacification 
de  l'Espagne  n'aurait  encore  été  qu'ajournée ,  si  Napoléon  lui- 
même  ,  par  un  décret  inopportun  et  impolitique ,  ne  fût  en  quelque 
sorte  devenu  l'auxiliaire  des  intrigues  britanniques,  et  l'ennemi  le 
plus  réel  du  trône  de  son  frère. 

L'empereur  était  fatigué  des  sacrifices  que  coûtait  à  la  France 
l'opposition  obstinée  des  insurgés  espagnols.  11  déclara  qu'il  voulait 
qu'à  l'avenir  la  guerre  nourrît  la  guerre.  Cédant  aux  rapports  in- 
téressés de  quelques  généraux  français,  qui  ne  voyaient  dans  la  pé- 
ninsule qu'une  mine  riche  à  exploiter,  il  institua  des  gouvernemens 
militaires  dans  chacune  des  provinces  de  l'Espagne.  Le  général  de 
division  devint  le  président  de  la  junte  administrative,  l'intendant 
espagnol  n'en  fut  plus  que  le  secrétaire.  Le  prétexte  apparent  de 
cet  ordre  était  l'avantage  de  réunir  le  commandement  civil  et  mi- 
litaire dans  les  mains  des  généraux  qui  commandaient  les  troupes 
de  chaque  gouvernement ,  et  de  les  investir  ainsi  des  pouvoirs  les 
plus  amples,  afin  qu'ils  retirassent  de  ces  pays,  non-seulement  ce 
qui  était  nécessaire  pour  la  solde ,  l'équipement  et  la  subsistance 
des  soldats ,  mais  encore  pour  rétablir  le  matériel  de  l'armée ,  re- 
monter la  cavalerie,  réparer  et  augmenter  l'artillerie,  etc.  L'o- 
pinion générale  fut  que  l'on  voulait,  par  cette  mesure,  préparer 
l'incorporation  à  la  France  des  provinces  au  nord  de  l'Ebre,  et 
peut-être  même  de  quelques  autres,  si  l'Espagne  et  le  Portugal  se 
soumettaient  entièrement.  Le  décret  impérial  qui  traitait  l'Espagne 
en  pays  conquis  fut  publié  au  moment  où  Joseph  tendait  par  tous 
ses  efforts  à  calmer  l'exaspération  des  Espagnols  et  à  étouffer  l'in- 
surrection. Le  nouvel  état  de  choses  qu'on  établit  ne  pouvait  man- 
quer de  détruire  tout  le  bien  que  la  conduite  noble  et  mesurée  du 
roi  avait  produit.  Les  Espagnols  comprirent  qu'il  s'agissait  d'hon- 
neur national ,  ils  devinèrent  les  vues  ambitieuses  de  l'empereur. 


SOUVENIRS  SUR  JOSEPH  NAPOLÉON.  1  ,">,"> 

L'effervescence  apaisée  se  ranima ,  l'insurrection  reprit  des  forces , 
les  guérilles  rentrèrent  en  campagne. 

Trompé  dans  ses  espérances  de  pacification ,  Joseph  avait  quitté 
l'Andalousie,  dont  le  maréchal  Soult  avait  pris  le  commandement 
supérieur  (1).  Après  cinq  mois  d'absence,  il  était  revenu  à  Madrid, 
mais  il  n'avait  pas  attendu  l'effet  désastreux  produit  par  le  décret 
impolitique  de  Napoléon  pour  adresser  d'énergiques  protestations 
au  chef  du  gouvernement  français.  Deux  notes  avaient  déjà  été 
remises  à  M.  le  comte  de  Laforest,  ambassadeur  de  France  en 
Espagne,  lorsque,  trouvant  que  ces  notes  ne  produisaient  pas 
assez  promptement  l'effet  qu'il  en  attendait ,  le  roi  ordonna  à  son 
ministre  des  affaires  étrangères  de  se  rendre  à  Paris ,  en  qualité 
d'ambassadeur  extraordinaire.  Le  but  de  la  mission  du  duc  de 
Santa-Fé  n'était  pas  seulement,  comme  on  l'a  publié  dans  le  Moni- 
teur du  temps,  de  féliciter  l'empereur  sur  son  mariage  avec  l'ar- 
chiduchesse d'Autriche ,  mais  bien  de  lui  représenter  les  graves 
inconvéniens  qui  résultaient  de  l'établissement  récent  des  gouver- 
nemens  militaires.  Joseph  en  était  si  préoccupé  et  si  affecté ,  que , 
pendant  cette  ambassade,  qui  fut  de  courte  durée,  il  envoya  en- 
core à  Paris,  pour  appuyer  les  représentations  de  M.  Azanza,  le 

(i)  Au  moment  où  Joseph  quitta  l'Andalousie ,  les  affaires  du  parti  insurrec- 
tionnel paraissaient  dans  un  état  si  désespéré ,  même  à  ceux  qui  en  avaient  la  di- 
rection ,  que  la  régence  de  Cadix,  pour  ranimer  l'esprit  d'insurrection  prêt  à  s'é- 
teindre ,  avait  songé  à  placer  un  prince  de  la  maison  de  Bourbon  à  la  tète  des 
troupes  destinées  à  agir  contre  l'armée  de  Napoléon. 

Ce  fut  l'occasion  du  voyage  que  M.  le  duc  d'Orléans  (aujourd'hui  Louis-Phi- 
lippe Ier)  fit,  à  cette  époque,  en  Espagne.  On  sait  que  les  intrigues  de  l'Angle- 
terre s'opposèrent  alors  à  ce  qu'un  commandement  militaire  fût  donné  à  ce 
prince. 

Les  cortès ,  qui  se  réunirent  peu  de  temps  après ,  au  lieu  de  chercher,  comme 
la  régence ,  un  appui  dans  la  coopération  d'un  homme ,  crurent  devoir  en  de- 
mander à  ces  grands  principes  de  libertés  publiques,  qui  faisaient  tant  de  parti- 
sans au  roi  Joseph  ;  ce  fut  en  quelque  sorte  pour  lutter  avec  lui  dans  le  champ 
des  institutions  constitutionnelles,  pour  le  combattre  dans  son  action  sur  les 
intelligences,  que  la  célèbre  constitution  de  1812  fut  rédigée.  Cela  ressort  de 
tous  les  discours  qui  furent  prononcés  au  sein  de  l'assemblée  constituante  ,  ainsi 
qu'on  peut  le  voir  dans  les  journaux  de  Cadix ,  qui  nous  les  ont  conservés.  Les 


154  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

marquis  d'Almenara,  son  ministre  de  l'intérieur,  avec  l'ordre  ex- 
près de  déclarer  qu'il  renonçait  à  la  couronne  d'Espagne,  si 
l'empereur  persistait  à  vouloir  attaquer  l'intégrité  du  territoire 
espagnol. 

La  situation  de  l'empereur  était  alors  si  compliquée  et  tellement 
critique ,  que ,  pour  la  suppression  des  gouvernemens  militaires , 
il  ne  put  condescendre  aux  désirs  du  roi.  Les  deux  ministres  rap- 
portèrent à  Madrid  des  espérances ,  mais  non  un  résultat  positif 
de  leur  mission. 

Les  rapports  que  le  roi  recevait  de  chaque  province  de  l'Espagne 
devenaient  de  plus  en  plus  sombres.  Les  généraux  français  trai- 
taient l'Espagne  tout-à-fait  en  pays  conquis.  Les  ministres  de  Na- 
poléon imitèrent  leur  exemple ,  et  de  jeunes  auditeurs  au  conseil 
d'état ,  nommés  à  Paris  intendans  civils,  vinrent  s'emparer,  au  nom 
de  l'empereur,  de  l'administration  des  provinces  entre  l'Ebreet  les 
Pyrénées.  Bientôt  le  roi  apprit  qu'au  mépris  de  l'acte  qui  l'avait 
placé  sur  le  trône  d'Espagne,  la  question  d'ajouter  au  territoire 
français  les  provinces  de  Biscaye,  de  Navarre  et  de  Catalogne, 
s'agitait  encore  dans  le  cabinet  impérial.  II  n'y  avait  plus  à  hésiter. 
Joseph  se  décida  à  aller  lui-même  à  Paris.  Il  profita  de  l'occasion 
apparente  que  lui  offrait  Se  baptême  prochain  du  roi  de  Borne  ,  et 
partit.  A  Sainl-Jean-de-Luz ,  on  voulut  lui  opposer  un  ordre  de 
l'empereur  qui  défendait  de  le  laisser  pénétrer  jusqu'à  la  capitale. 
Le  but  de  son  voyage  était  trop  grave  et  trop  important  pour  qu'il 


deux  partis ,  libéraux  et  servdes ,  dans  les  discussions ,  se  faisaient  également  une 
arme  des  améliorations  introduites  en  Espagne  par  Joseph.  On  défendait  l'inquisi- 
tion dont  la  suppression  était  proposée,  en  disant  :  <■  Voulez- vous  traiter  les  ins- 
<•  tilutions  du  pays  et  les  supprimer  aussi  cavalièrement  que  fait  un  prince  étran- 
<•  ger  ?  »  On  réclamait  la  liberté  individuelle ,  en  s'écriant  :  «  Accorderez-vous  à 
«  l'Espagnol  moins  de  sûreté  et  de  protection  que  ne  lui  en  donne  un  roi  français?" 
•<  Ferez-vous  pour  la  liberté  individuelle  moins  que  le  frère  de  Napoléon?  » 

Néanmoins ,  il  faut  le  dire ,  tant  que  les  années  françaises  occupèrent  l'Espagne , 
la  constitution  de  Cadix  eut  peu  d'influence  sur  l'esprit  du  peuple  espagnol ,  et 
par  suite  sur  les  évènemens  de  la  guerre.  Elle  y  resta  même  presque  inconnue 
jusqu'en  janvier  t8i4  ,  où  la  rentrée  de  nos  troupes  en  France  permit  aux  cortos 
p|  à  la  régence  de  venir  siéger  à  Madrid. 


SOUVENIRS    SUK    JOSEPH    NAPOLÉON.  155 

se  laissât  retenir  par  la  crainte  de  mécontenter  son  frère.  11  passa 
outre,  arriva  à  Paris  et  se  présenta  devant  l'empereur. 

Là,  dans  une  entrevue  qui  fut  orageuse ,  Joseph  lui  déclara  que, 
ne  pouvant  pas  faire  le  bonheur  de  l'Espagne,  il  renonçait  à  régner 
sur  ce  pays;  qu'il  voulait  être  roi  et  non  pas  oppresseur.  Napoléon , 
alarmé  de  cette  chaleur  généreuse,  et  redoutant  l'effet  moral  que 
pouvait  produire  une  telle  abdication,  se  décida,  afin  de  calmer 
son  frère ,  dont  il  aimait  la  personne  et  dont  il  estimait  le  caractère , 
à  abandonner  ses  prétentions  sur  la  péninsule.  Pour  le  déterminer 
à  retourner  en  Espagne,  il  lui  donna  l'assurance  positive  que  les 
gouvernemens  militaires  cesseraient  bientôt,  et  que  l'administra- 
tion des  provinces  serait  rendue  aux  autorités  espagnoles. 

Dans  cette  occasion,  voulant  fournir  au  roi  les  moyens  de  ré- 
primer les  excès  des  chefs  militaires,  l'empereur  lui  donna  le 
titre  et  les  pouvoirs  de  généralissime  des  armées  françaises  en 
Espagne  (1). 

Pour  prouver  à  son  frère  que  les  gouvernemens  militaires  n'a- 
vaient pas  été  sans  résultats  utiles ,  Napoléon  lui  fit  savoir  qu'ils 
avaient  déjà  produit  un  bon  effet  sur  le  gouvernement  anglais ,  qui 
offrait  de  quitter  le  Portugal,  si  les  troupes  françaises  évacuaient 
l'Espagne ,  et  de  le  reconnaître  comme  roi ,  si  la  nation  voulait  bien 
l'adopter  pour  tel,  et  si  la  Erance  consentait  de  son  côté  à  recon- 
naître la  maison  de  Bragance  en  Portugal. 

C'est  dans  l'espoir  du  succès  de  celte  négociation  avec  l'Angle- 
terre, et  de  l'exécution  fidèle  des  promesses  de  l'empereur,  que 
Joseph  revint  à  Madrid ,  où  il  recommença  à  défendre  avec  courage 
ses  sujets  espagnols  contre  les  vexations  des  généraux  français. 
Mais  la  désobéissance  de  ces  derniers  rendait  souvent  inutiles  et  ses 
efforts  et  sa  bonne  volonté.  Ils  étaient  encouragés  dans  leur  résis- 
tance par  le  gouvernement  impérial ,  dont  les  ministres  et  les  agens 
en  Espagne  voyaient  avec  peine  l'autorité  que  l'empereur  avait 
donnée  au  roi.  Bientôt  même  ceux-ci  annoncèrent  hautement  que 
le  décret  de  réunion  des  provinces  septentrionales  de  la  péninsule 

(i)  Ce  fut  par  suite  de  celte  décision  de  l'empereur,  que  M.  le  maréchal 
Jourdan  quitta  son  titre  de  major-général  de>  armées  françaises,  pour  prendre 
celui  de  chef  d'état-mnjor  de  S.  M.  C. 


130  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

n'avait  été  qu'ajourné ,  et  qu'il  serait  incessamment  publié  dans  le 
le  Moniteur.  Les  avis  que  le  roi  recevait  directement  de  Paris  con- 
firmaient cette  malheureuse  nouvelle. 

Enfin ,  désespérant  d'atteindre  le  but  honorable  qu'il  s'était  pro- 
posé ,  de  la  pacification  et  de  la  prospérité  de  l'Espagne,  tant  que 
cette  monarchie  serait  menacée  d'un  démembrement,  il  se  décida 
à  donner  suite  à  son  projet  d'abdication ,  et  il  adressa  à  la  reine 
Julie,  sa  femme,  les  lettres  que  nous  allons  reproduire,  parce 
qu'elles  font  parfaitement  connaître  quels  sentimens  animaient  le 
prince  dont  on  a  trop  souvent  méconnu  le  caractère  et  calomnié  la 
conduite. 

A  LA  REINE  JULIE. 

Madrid ,  a  3  mars  1 8 1 2 . 

«  Ma  chère  amie ,  tu  remettras  la  lettre  que  je  t'envoie  pour  l'empereur , 
si  le  décret  de  réunion  a  lieu  et  s'il  est  publié  dans  les  gazettes. 

«  Dans  tout  autre  cas,  tu  attendras  ma  réponse. 

«  Si  le  cas  de  la  remise  de  ma  lettre  arrive ,  tu  m'enverras  par  un  cour- 
rier la  réponse  de  l'empereur  et  les  passeports. 

«  Je  t'embrasse,  ainsi  que  mes  enfans. 

«  JOSEPH.» 


A  cette  lettre  était  jointe  une  lettre  pour  l'empereur,  où  l'abdi- 
cation de  la  couronne  d'Espagne  est  nettement  exprimée  :  la  voici  : 


A  L'EMPEREUR  NAPOLEON. 

Madrid,  a3  mars  1812. 
«  Sire , 

«  Lorsqu'il  y  a  bientôt  un  an,  je  demandai  à  votre  majesté  son  avis  sur 
mon  retour  en  Espagne,  elle  m'engagea  à  y  retourner,  et  j'y  suis  :  elle 


SOUVENIRS  SUR  JOSEPH  NAPOLÉON.  137 

eut  la  bonté  de  me  dire ,  qu'au  pis  aller ,  je  serais  à  temps  de  la  quitter ,  si 
les  espérances  qu'on  avait  conçues  ne  se  réalisaient  pas;  que  dans  ce  cas, 
votre  majesté  m'assurerait  un  asile  dans  le  midi  de  l'empire ,  où  je  pour- 
rais partager  ma  vie  avec  Morfontaine. 

«  Sire,  les  évènemens  ont  trompé  mes  espérances;  je  n'ai  fait  aucun 
bien  et  je  n'ai  pas  l'espoir  d'en  faire  :  je  prie  donc  votre  majesté  de  me 
permettre  de  déposer  entre  ses  mains  les  droits  qu'elle  daigna  me  trans- 
mettre sur  la  couronne  d'Espagne,  il  y  a  quatre  ans;  je  n'ai  jamais  eu 
d'autre  but ,  en  l'acceptant,  que  celui  de  faire  le  bonheur  de  cette  monar- 
chie. Cela  n'est  pas  en  mon  pouvoir. 

«  Je  prie  votre  majesté  de  m'agréer  au  nombre  de  ses  sujets ,  et  de  croire 
qu'elle  n'aura  jamais  de  serviteur  plus  fidèle  que  l'ami  que  la  nature  lui 
avait  donné. 

«  De  votre  majesté  impériale  et  royale,  Sire,  l'affectionné  frère. 

«  JOSEPH. » 


Il  est  à  remarquer  que  lorsque  le  roi  Joseph  signait  cette  hono- 
rable renonciation  à  la  couronne,  la  péninsule  était  occupé  par  une 
armée  nombreuse  et  triomphante  ;  la  bataille  des  Arapyles  n'avait 
pas  commencé  les  désastres  des  Français  en  Espagne ,  et  enfin  la 
campagne  de  Russie  n'avait  pas  encore  ébranlé  le  trône  de  Napo- 
léon. 

Une  seconde  lettre  du  roi  à  sa  femme  explique  très  bien  et  sa  po- 
sition et  ses  vœux ,  et  les  motifs  qui  réglaient  alors  sa  conduite.  Je 
la  transcris  encore. 


A  LA  REINE  JULIE. 

Madrid,  2  3  mars  1812. 

«  Ma  chère  amie ,  M.  Deslandes ,  qui  te  remettra  celte  lettre ,  te  donnera 
tous  les  détails  que  tu  pourras  désirer  sur  ma  position.  Je  vais  l'en  parler 
moi-même,  afin  que  tu  puisses  la  faire  connaître  à  l'empereur,  et  qu'il 
prenne  un  parti  quelconque  .  tous  me  conviennent  pour  sortir  de  ma  si- 
tuation actuelle. 


138  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  \°  Si  l'empereur  Tait  la  guerre  à  la  Russie  et  qu'il  me  croie  utile  ici , 
je  reste  avec  le  commandement  général  et  l'administration  générale. 

«  S'il  fait  la  guerre  et  qu'il  ne  me  donne  pas  le  commandement  et  ne 
me  laisse  pas  l'administration  du  pays ,  je  désire  rentrer  en  France. 

«  2°  Si  la  guerre  avec  la  Russie  n'a  pas  lieu ,  soit  que  l'empereur  me 
donne  le  commandement,  on  ne  me  le  donne  pas,  je  reste  encore  tant 
qu'on  n'exigera  rien  de  moi  qui  puisse  faire  croire  que  je  consens  au  dé- 
membrement de  la  monarchie,  tant  que  l'on  me  laissera  assez  de  troupes  et 
de  territoire,  et  que  l'on  m'enverra  le  million  de  prêt  mensuel  que  l'on 
m'a  promis. 

a  J'attends  dans  cet  état  tant  que  je  peux ,  parce  que  je  mets  mon  hon- 
neur autant  à  ne  pas  quitter  l'Espagne  trop  légèrement,  qu'à  la  quitter 
dès  que,  durant  la  guerre  avec  l'Angleterre,  on  exigera  de  moi  des  sacri- 
fices que  je  ne  peux  ni  ne  dois  faire  qu'à  la  paix  générale ,  dans  le  but  du 
bien  de  l'Espagne ,  de  la  France  et  de  l'Europe. 

«  Un  décret  de  réunion  de  l'Ebre  qui  m'arriverait  à  l'improviste  me 
ferait  partir  le  lendemain. 

«  Si  l'empereur  ajourne  ses  projets  à  la  paix ,  qu'il  me  donne  les  moyens 
d'exister  pendant  la  guerre. 

«  Si  l'empereur  incline  à  ce  que  je  quitte,  ou  à  l'une  des  mesures  qui 
me  ferait  qnilter ,  il  m'importe  de  rentrer  en  France  en  paix  avec  lui,  et 
avec  son  consentement  sincère  et  entier.  J'avoue  que  la  raison  me  dicte 
ce  parti ,  si  conforme  à  la  situation  de  ce  malheureux  pays,  si  je  ne  peux 
rien  pour  lui;  si  conforme  à  mes  relations  domestiques  qui  ne  m'ont  pas 
donné  d'enfant  mâle ,  etc. 

«  Dans  ce  cas-là ,  je  désire  obtenir  de  l'empereur  une  terre  dans  la  Tos- 
cane ou  dans  le  midi  à  500  lieues  de  Paris.  Je  pourrai  y  passer  une  partie 
de  l'année,  et  l'autre  à  Morfontaine.  Les  évènemens  et  une  position  aussi 
fausse  que  celle  où  je  me  trouve ,  si  éloignée  de  la  droiture  et  de  la  loyauté 
de  mon  caractère ,  ont  beaucoup  affaibli  ma  santé  ;  l'âge  arrive  aussi  :  il 
n'y  a  donc  que  l'honneur  et  le  devoir  qui  puissent  me  retenir  ici  ;  mes 
goûts  m'en  chassent ,  à  moins  que  l'empereur  ne  se  prononce  différemment 
qu'il  n'a  fait  jusqu'ici. 

«  Je  t'embrasse  ainsi  que  mes  enfans. 

«  JOSEPH.  » 

Les  lettres  de  Joseph  ne  parvinrent  pas  a  la  reine. 
VI.  Deslandes,  qui  en  ('tait  porteur,  et  qui,  pour  reparer  une 
santé  affaiblie  par  les  fatigues  et  les  veilles,  revenait  en  France  nvc< 


SOUVENIRS    SUR    JOSEPH    NAPOLÉON.  139 

sa  famille,  n'arriva  pas  à  sa  destination.  Le  convoi  dont  il  faisait 
partie  fut  arrêté  ,  à  deux  marches  de  la  France,  dans  le  défilé  de 
Salinas,  par  une  des  guérilles  aux  ordres  de  Mina.  Les  insurgés 
massacrèrent  l'escorte,  s'emparèrent  du  convoi  et  le  pillèrent. 
M.  Deslandes  fut  tué  en  cherchant  à  protéger  sa  famille  et  à  con- 
server les  dépêches  qui  lui  étaient  confiées.  M.  Deslandes  parlait 
très  bien  espagnol  ;  il  voulut  recommander  sa  femme,  alors  enceinte 
de  sept  mois,  à  un  officier  insurgé,  témoin  du  pillage  de  sa  voiture  ; 
la  pureté  de  son  langage  le  fit  prendre  pour  un  Espagnol  et  causa 
sa  fin.  Un  paysan  le  frappa  d'un  coup  mortel ,  en  l'appelant  traijdor 
(traître).  Il  tomba  dans  les  bras  de  sa  malheureuse  femme.  Le  gé- 
néral Mina ,  qui  arriva  comme  il  expirait,  témoigna  une  profonde 
affliction  de  ce  funeste  événement.  Il  chercha  par  des  égards  em- 
pressés à  adoucir  la  position  de  madame  Deslandes ,  et  il  la  fit  met- 
tre en  liberté  trois  mois  après,  aussitôt  que  son  accouchement  et 
l'état  de  sa  santé  permirent  de  la  reconduire  aux  avant-postes  fran- 
çais. La  mort  de  Deslandes  forme  l'épisode  principal  d'un  tableau  de 
M.  le  général  Lejeune  qui  a  été  remarqué  à  l'exposition  de  1819. 
Cependant,  la  réunion,  dont  l'Espagne  était  menacée,  n'eut  pas 
lieu  :  Napoléon  ajourna  ses  projets  sur  la  péninsule;  il  venait  de 
décider  l'expédition  de  Russie.  Le  regard  de  l'aigle,  si  long-temps 
fixé  sur  le  Midi,  venait  de  se  tourner  brusquement  vers  le  Nord. 

Abel  Hugo. 


ETUDES 


SUR   L'ITALIE. 


Italia  mia,  benchè  il  parlai- 

Sia  indarno  aile  piaghe  mortali 

Che  nel  bel  corpo  tuo  si  spesse  veggio. 


PETRARQUE. 


A   Dante   Alighieri. 

0  divin  exilé ,  sur  un  mode  nouveau 
Je  vais  dire  aux  Français  ton  antique  berceau. 
Veille  sur  moi  du  ciel  dans  ce  monde  où  nous  sommes . 
Car  j'ai  quitté  pour  toi  le  grand  troupeau  des  hommes. 
De  ta  savante  main ,  Dante ,  conduis  mes  pas , 
Et  sous  l'ardent  soleil  ne  m'abandonne  pas! 
Comme  tu  fus  guidé  dans  ton  fatal  voyage, 
Guide-moi,  vieux  Toscan,  dans  mon  pèlerinage. 
L'œil  baissé  de  respect ,  je  tiens  ton  livre  saint , 
Et  du  jonc  consacré  mon  corps  est  déjà  ceint  : 
Marche  donc  devant  moi ,  maître  et  sacré  poète  , 
Et  j'entrerai  sans  peur  dans  la  route  secrète. 


ÉTUDES    SUR    i/lTAUE.  141 


II. 

A  M.  Alphonse  Pépin. 


Le  jour  des  Moccoli,  lorsque  Rome  la  sainte 
Laisse  errer  la  folie  en  sa  bruyante  enceinte, 
Ceux  de  Castel-Gandolphe  et  ceux  de  Tivoli , 
Portant  au  pied  la  boucle  en  argent  mal  poli  ; 
Les  filles  de  Nettune,  au  corset  d'écarlate, 
Ornant  de  médaillons  leur  sein  où  l'or  éclate , 
Et  dans  un  réseau  vert  enfermant  leurs  cheveux  ; 
Et  celles  de  Lorette ,  où  l'on  fait  tant  de  vœux; 
Celles  de  Frascati,  dont  les  beaux  yeux,  sans  voile, 
Brillent  sous  le  Panno  comme  une  double  étoile  ; 
Hommes,  femmes,  enfans,  s'avancent  d'un  pas  lent 
Vers  la  nocturne  fête  et  le  Corso  brûlant. 


Alors  le  ciel  s'embrase ,  et  la  flamme  agrandie 
S'étend  le  long  des  toits  comme  un  vaste  incendie , 
Et  les  Moccoletti  courent  de  mains  en  mains, 
Brillant  et  s'éteignant;  tel,  au  bord  des  chemins, 
On  voit  le  vert-luisant ,  dans  la  nuit  qu'il  éclaire , 
Paraître  ou  se  cacher  au  mois  caniculaire. 
Au  milieu  du  tumulte  et  des  joyeux  propos , 
Quelques  femmes  d'Albane,  assises  en  repos, 
Semblent,  par  leur  maintien  et  leur  antique  tête, 
Des  déesses  de  marbre  assistant  à  la  fête. 
Cependant  le  temps  fuit ,  la  lumière  pâlit , 
Et  la  jeune  éminente,  en  regagnant  sou  lit , 


142  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Voit  à  regret  mourir  le  dernier  feu.  La  foule , 
Sur  la  place  du  peuple,  en  murmurant  s'écoule; 
Les  voix  sont  déjà  loin,  l'écho  n'a  plus  de  sons, 
Et  les  balcons  muets  ont  fini  leurs  chansons. 
Par  la  lune  éclairés ,  quelques  dominos  sombres 
Dans  le  Corso  désert  glissent  comme  des  ombres; 
Mais  le  saltarello,  près  du  Tibre,  a  cessé; 
Le  jour  des  Moccoli ,  tel  qu'un  rêve ,  a  passé , 
Et  l'on  n'aperçoit  plus  dans  une  teinte  grise 
Que  les  murs  dentelés  du  palais  de  Venise , 
Et  Rome  se  repose ,  et  la  paix  des  tombeaux 
Succède  au  bruit  des  chars,  à  l'éclat  des  flambeaux. 


Et  puis  le  lendemain ,  sortant  de  leurs  cellules, 
Et  les  bruns  Franciscains  et  les  blancs  Camaldules 
S'emparent  de  la  ville ,  et  leurs  yeux  pénitens 
Disent  qu'il  faut  enfin  commencer  le  saint  temps; 
Ils  marchent  en  silence ,  et  la  pierre  des  dalles 
Retentit  longuement  sous  leurs  larges  sandales, 
Qui  foulent  dans  ces  lieux,  la  veille  profanés, 
Et  des  flambeaux  éteints  et  des  bouquets  fanés. 


Ainsi  l'ame  s'endort  quand  sa  fête  est  finie  ; 
Et  soucis  et  chagrins ,  à  la  face  jaunie , 
Reviennent  la  fouler  dans  les  sentiers  humains , 
Comme  les  pieds  pesans  de  ces  moines  romains! 


étudks  sur  l'Italie.  145 


III. 


A  M.  Edouard  Bertin. 


Deux  anges  du  Seigneur ,  les  ailes  entr'ouvertes , 

Abaissant  jusqu'au  sol  leurs  longues  plumes  vertes, 

Marchaient,  pour  accomplir  un  céleste  dessein  , 

A  côté  de  Benoît  montant  le  mont  Cassin  ; 

Ils  répétaient  :  Avant  que  le  jour  ne  décline , 

Tu  trouveras  la  paix  en  haut  de  la  colline. 

Or,  les  moines  venaient  après  le  bienheureux , 

Le  suivant  à  la  file,  et  se  plaignant  entr'eux 

Que  la  route  était  longue,  et  que  c'était  folie 

De  quitter  pour  ce  roc  les  plaines  d'Italie  ; 

Par  Jésus  !  que  c'était  un  travail  surhumain  , 

Et  qu'il  fallait  au  moins  s'arrêter  en  chemin , 

Afin  de  secouer  ainsi ,  par  intervalles , 

La  poudre  et  le  gravier  qui  souillaient  leurs  sandales. 

Voilà  ce  qu'ils  disaient ,  car  ils  ne  voyaient  pas 

Les  deux  blancs  messagers  qui  conduisaient  leurs  pas. 

Mais  le  saint ,  l'œil  au  but ,  ferme  dans  la  carrière , 

Montait,  montait  toujours  sans  regarder  derrière, 

N'écoutant  ni  leurs  voix,  ni  celle  du  torrent, 

De  rocher  en  rocher  sous  ses  pieds  murmurant. 

Ainsi  dans  ce  chemin  qu'on  appelle  la  vie, 

L'âme  qui  veut  monter  toujours  est  poursuivie 

Par  une  voix  d'en  bas ,  qui  lui  crie  :  Où  vas-tu  ? 

Car  le  monde  est  débile  à  suivre  la  vertu! 


144  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

O  vous  qui ,  l'œil  au  but  où  notre  ame  se  fie, 
Sentez  la  poésie  et  la  philosophie 
Comme  deux  anges  purs  vous  échauffer  le  sein , 
Imitez  parmi  nous  l'homme  du  mont  Cassin  ; 
Et  malgré  la  tourmente  et  sa  clameur  sauvage , 
Certains  de  cette  paix ,  qui  repose  au  rivage , 
Entraînez  avec  vous  ce  vulgaire  hébété , 
Ainsi  que  l'on  remorque  un  vaisseau  démâté. 
Car  il  faut  dissiper  la  nuit  noire  et  profonde 
Qui  cache  à  ses  regards  l'aspect  d'un  autre  monde 
Afin  que  dans  ce  temps  de  grande  obscurité 
Il  puisse  sur  vos  pas  chercher  la  vérité. 


rv. 

A  M.  Ingres. 


Maître  au  savant  pinceau  ,  toi  dont  la  pureté 
Dans  l'odalisque  nue  a  peint  la  chasteté, 
Et  qui,  rendant  les  traits  d'une  tète  que  j'aime, 
As  semblé  défier  la  nature  elle-même , 
Tant  ce  front  vénérable  et  plein  de  majesté 
Du  grand  crayon  d'Urbin  a  la  naïveté  ! 
Combien  de  fois  j'ai  vu  surgir  en  ma  pensée 
Ton  Iliade  armée  et  sa  sœur  l'Odyssée, 
Belles  filles  de  Grèce ,  à  l'œil  calme  et  serein , 
Assises  aux  genoux  de  leur  père  divin  ! 


ÛTUDES    SLR    LÏ1AL1E.  \\l 

Apelle,  Alighieri,  Virgile,  cour  sublime! 

Demi-dieux  du  passé  que  la  palette  anime, 

Convives  du  nectar  au  splendide  festin, 

D'un  air  religieux  se  tenant  par  la  main  ! 

Tandis  que,  comme  un  roi  qui  règne  sur  sa  ville, 

Présidant  de  son  trône  à  l'auguste  concile, 

L'aveugle,  couronné  d'un  laurier  radieux, 

Est  le  centre  éclatant  où  tendent  tous  les  yeux  ; 

Et  pourtant  l'on  m'a  dit  qu'au  printemps  de  ta  vie  » 

Sous  le  soleil  romain,  doutant  de  ton  génie, 

Tu  vis  les  hommes  froids  dédaigner  tes  tableaux, 

Et  tu  voulus  alors  jeter  là  tes  pinceaux , 

Disant  avec  douleur,  et  pourtant  sans  murmure  : 

Je  me  suis  donc  trompé  !  Je  laisse  la  peinture!... 

Tu  ne  t'es  pas  trompé,  non,  fils  de  Raphaël , 

Si  l'artiste  divin  doit  réfléchir  le  ciel, 

Si  l'art  fut  toujours  saint,  et  si  son  bras  sévère 

A  toujours  de  son  temple  écarté  le  vulgaire  ; 

Tu  ne  t'es  pas  trompé,  car,  dès  les  temps  anciens, 

La  foule  a  ses  plaisirs,  et  l'artiste  les  siens. 


Tout  ce  qui  dans  ses  flancs  porte  un  cœur  de  poète , 

Et  qui  reçut  d'en  haut  la  mission  secrète, 

Sur  tes  chefs-d'œuvre  purs,  inspirés  par  les  deux , 

Attache  avec  respect  et  son  aine  et  ses  yeux , 

Et  te  nomme  le  maître  à  l'art  franc  et  sincère , 

Le  peintre  de  Virgile  et  le  peintre  d'Homère. 


TOME    II.  10 


140  REVUE    DES   DEUX    MONDES. 


A  M.  L.  Boulanger. 


Lorsque  Paul  Véronèse  autrefois  dessina 

Les  hommes  basanés  des  noces  de  Gana , 

Il  ne  s'informa  pas,  au  pays  de  Judée, 

Si  par  l'or  ou  l'argent  leur  robe  était  brodée  ; 

De  quelle  forme  étaient  les  divins  instrumens 

Qui  vibraient  sous  leurs  doigts  en  ces  joyeux  momens; 

Mais  le  Vénitien,  en  sa  mâle  peinture  , 

Fit  des  hommes  vivans  comme  en  fait  la  nature. 

Sur  son  musicien  on  a  beau  déclamer, 

Je  ne  puis,  pour  ma  part,  m'empècher  de  l'aimer; 

Qu'il  tienne  une  viole  ou  qu'il  porte  une  lyre, 

Sa  main  étant  de  chair,  je  me  tais  et  j'admire. 


VI. 

A   M.  François  Dubois. 


Le  bel  ange  venait  de  l'horizon  lointain , 
Tremblotant  comme  fait  l'étoile  du  matin  ; 


ÉTUDES    SUR    I.'lTALIE.  1 17 

Et  frappant  l'air  du  soir  avec  sa  plume  verte, 
Approchait,  approchait  de  la  fenêtre  ouverte. 
Dans  la  petite  chambre ,  en  silence  arrivé , 
II  salua  Marie  en  lui  disant  :  Ave  ! 
Et  cependant  la  vierge,  en  son  saint  oratoire, 
Demeurant  humble  et  calme  au  sein  de  tant  de  gloire, 
Répondit  au  salut,  d'un  ton  plein  de  douceur  : 
Vous  voyez  devant  vous  l'esclave  du  Seigneur. 


VU. 

A  M.  Auguste  Barbier. 


Lorsque  la  nuit  de  Pàque  illumine  Saint-Pierre, 
Le  peuple  vient  s'asseoir  sur  les  marches  de  pierre , 
Et,  la  veste  au  bras  gauche,  il  joue  à  la  mora 
En  attendant  l'instant  où  tout  s'embrasera. 
Or,  dans  la  basilique  une  cloche  résonne; 
Et  sans  que  sur  le  faîte  on  découvre  personne , 
De  larges  pots  à  feu  sous  leur  vive  splendeur 
Effacent  tout  à  coup  les  verres  de  couleur, 
Et  si  l'on  m'a  dit  vrai,  ce  changement  étrange, 
Ainsi  que  la  coupole,  est  du  grand  Michel-Ange. 
Mais  un  coup  de  canon  interrompt  tout  cela, 
Et  nous  dit  qu'il  est  temps  d'aller  à  Ripelta. 
Bientôt,  en  haut  des  cieux ,  la  belle  girandole 
Sur  ses  ailes  de  flamme,  en  Frémissant,  s'envole; 

10. 


148  REVDE  DES  DEUX  MONDES. 

Et  la  bombe ,  partant  du  brûlant  monument , 
A  l'égal  du  tonnerre  éclate  au  firmament. 
Cependant,  chaque  fois  que  s'abat  la  fumée, 
Suspendu  dans  les  airs ,  sous  la  nue  enflammée 
On  aperçoit  toujours  le  céleste  gardien 
Qui  tient  l'ardente  épée  au  tombeau  d'Adrien. 
Ainsi ,  l'ame ,  au  milieu  des  plaisirs  de  la  terre , 
Retrouve  bien  souvent  le  calme  et  le  mystère  ; 
Et  quand  les  feux  d'été  commencent  à  passer, 
Revient,  plus  reposée,  à  quelque  saint  penser. 


Mil. 


A  M.  Brizeux. 


i\ous  étions  réunis  près  du  caféGreco, 
Quand  nous  fûmes  frappés  par  un  lugubre  éeho; 
Les  capucins ,  pieds  nus ,  sur  une  double  file 
S'avançaient  en  chantant  du  centre  de  la  ville , 
Et  gagnaient  lentement  la  Via  Condotii. 
C'était  l'enterrement  de  RosaMinolti 
Que  des  pénitens  noirs  la  longue  confrérie 
Accompagnait,  suivant  l'usage  d'Italie. 
Quatre  hommes  la  portaient,  visage  découvert , 
Entre  ses  bras  croisés  tenant  un  rameau  vert  ; 
Et  sur  son  pâle  front ,  une  blanche  couronne 
Semblait  par  sa  pâleur  tenir  à  sa  personne. 


ÉTUDES    SUR    LITALIE.  1  ff) 

Or ,  près  de  moi ,  celui  qui  Ht  les  Moissonneurs , 

Quand  le  cercueil  passa ,  répandit  quelques  fleurs 

Sur  cette  pauvre  enfant  à  la  terre  ravie . 

Belle  aux  bras  de  la  mort,  comme  au  sein  de  la  vie. 

De  sa  chaleur  de  peintre  exaltant  sa  beauté, 

Il  la  suivit  long-temps  d'un  regard  attristé. 

Et  nous  devions ,  je  crois ,  à  la  Philharmonique 

Entendre  ce  jour-là  quelque  folle  musique. 

Nous  changeâmes  d'avis;  émus  par  tout  cela , 

Nous  allâmes  ensemble  à  YAqua  Paola. 

Après  avoir  parlé  de  cette  jeune  femme 

Dont  l'aspect  ne  pouvait  s'effacer  de  notre  ame  i 

Rêvant  de  l'autre  vie  et  de  l'éternité, 

Nous  revînmes  muets,  le  soir ,  dans  la  cité , 

Suivis  du  tintement  d'une  cloche  lointaine 

Et  de  la  grande  voix  de  l'antique  fontaine. 


IX. 

LA  RÉSURRECTION, 

HYMNE    IMITÉ    DE     MANZONt. 


Il  est  ressuscité  !  le  linceul  et  la  terre 
Ne  couvrent  plus  son  front!  ineffable  mystère  ! 
Du  sépulcre  désert  le  marbre  est  soulevé  ! 
Il  est  ressuscité!  comme  un  guerrier  fidèle 


Kil)  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

Que  le  bruit  du  clairon  à  son  poste  rappelle. 
Peuples  !  le  Seigneur  s'est  levé  ! 

Ainsi  qu'un  pèlerin  à  moitié  du  voyage, 
Sous  l'abri  d'un  palmier  couché  durant  l'orage , 
Se  lève ,  et ,  le  cœur  plein  de  ses  célestes  vœux , 
Secoue  en  s'éveillant  une  feuille  séchée 
Qui,  pendant  son  sommeil ,  de  l'arbre  détachée, 
S'était  mêlée  à  ses  cheveux  ; 

Ainsi  le  mort  divin ,  à  l'aube  renaissante , 
A  jeté  loin  de  lui  cette  pierre  impuissante , 
Sacrilège  gardien  de  son  cadavre-roi  ; 
Quand  son  aine,  du  fond  de  la  sombre  vallée 
Au  corps  qui  l'attendait  tout  à  coup  rappelée , 
A  dit  :  Me  voilà  !  lève-loi  ! 

0  pères  d'Israël  !  quelle  voix  bienheureuse 
Vous  a  fait  agiter  votre  tête  poudreuse  ? 
C'est  lui ,  l'Emmanuel ,  le  Christ  libérateur  ! 
Il  a  vaincu  l'enfer  frémissant  sous  son  glaive  ; 
O  vous  qui  l'attendiez  !  oui ,  votre  exil  s'achève  ; 
C'est  lui  !  c'est  lui ,  le  rédempteur! 

Quel  mortel  avant  lui ,  dans  le  séjour  suprême , 
Vivant  aurait  pu  voir  ce  brûlant  diadème 
Que  l'œil  des  chérubins  n'ose  jamais  braver? 
Patriarches ,  c'est  lui ,  qui ,  dans  le  noir  abime  , 
Des  coupables  humains  volontaire  victime, 
Est  descendu  pour  vous  sauver  ! 

Aux  prophètes  anciens  il  voulut  apparaître, 
Quand  ces  hommes  disaient  les  jours  qui  doivent  naîti 
Comme  un  père  à  ses  fils  raconte  le  passé  ; 
Tel  qu'un  soleil  brillant  dans  les  déserts  du  vide, 
Il  se  montrait  d'avance  à  leur  regard  avide , 
Le  Christ  par  Dieu  même  annoncé! 


■c 


études  suk  l'italie.  j;;i 

Quand  le  juste  Isaïe,  aux  ardentes  paroles, 
Proclamait  sous  les  fouets ,  en  face  des  idoles , 
Celui  qui  pour  le  monde  un  jour  devait  venir! 
Quand  Daniel,  confident  des  sombres  destinées, 
Roulait  dans  son  esprit  les  futures  années , 
Se  souvenant  de  l'avenir  ! 

Or,  c'était  le  matin  ;  Salome  et  Madeleine , 
Tout  bas  s'entretenant  du  sujet  de  leur  peine , 
Pleuraient  amèrement  l'homme  crucifié  : 
Voilà  que  du  saint  temple  a  chancelé  le  faîte  ; 
Les  bourreaux  ont  pâli ,  croyant  voir  sur  leur  tête 
Le  Dieu  qu'ils  ont  sacrifié! 

Un  jeune  homme  étranger ,  appuyé  sur  sa  lance , 
Au  pied  du  monument  est  debout  en  silence  ; 
Ses  vêtemens  sont  blancs,  son  visage  est  de  feu; 
Celui  que  vous  cherchez ,  ô  femme  désolée , 
Dit-il  avec  douceur,  il  est  en  Galilée, 
Allez ,  il  n'est  plus  en  ce  lieu  ! 

Chantons!  qu'à  la  douleur  succède  enfin  la  joie; 
Que  l'or  accoutumé,  que  la  pourpre  et  la  soie 
Resplendissent  encor  sur  l'autel  attristé  ! 
Que  le  prêtre ,  vêtu  de  la  robe  de  neige , 
A  l'éclat  des  flambeaux ,  dans  un  pieux  cortège, 
Annonce  le  ressuscité  ! 


152  REVUE    DES    DEUX   MONDES, 


A  Madame  L.   de  VV 


Ah  !  celait,  Dieu  du  ciel  !  une  bien  pauvre  mère; 

Elle  tordait  ses  bras,  et  se  roulait  par  terre, 

Près  de  sa  fille  morte  à  YAria-Catliva. 

Quand  l'homme  au  masque  noir  devant  elle  arriva , 

Elle  prit  dans  ses  bras  la  jeune  trépassée, 

Et  courant  par  la  chambre  ainsi  qu'une  insensée , 

Avec  le  blanc  linceul  et  le  rameau  bénit, 

Comme  on  cache  un  trésor,  la  cacha  sous  son  lit, 

Et  devant  accroupie ,  hurlant  comme  une  chienne, 

Semblait  lui  dire  ainsi  :  Tu  n'auras  pas  la  mienne  ! 

Elle  poussa  des  cris  pendant  un  jour  entier, 

Et  de  sa  grande  voix  ébranla  le  quartier. 

Je  n'aurais  jamais  cru  que  la  poitrine  humaine 

Fournît  aux  hurlemens  une  si  longue  haleine. 

La  nouvelle  en  courut  dans  toute  la  cité, 

Et  le  bourg  de  Saint-Pierre  en  fut  épouvanté. 

Et  les  pénilens  noirs  sur  la  lugubre  voie 

Passaient  et  repassaient,  en  attendant  leur  proie; 

Car  nul  n'osait  entrer  dans  la  maison  de  deuil, 

Dont  ce  gardien  fidèle  interdisait  le  seuil. 

Le  lendemain  pourtant,  les  hurlemens  cessèrent, 

Et  les  quatre  porteurs,  avec  le  peuple  entrèrent. 

La  pauvre  mère ,  hélas  !  de  même  qu'Ugolin  , 

Sur  le  corps  de  sa  fille  était  morte  à  la  fin  , 

Et  les  cheveux  épars ,  avec  sa  main  glacée , 


ÉTUDES    SUK    L'ITALIE.  [53 

Sur  son  cœur  foid  aussi  la  tenait  embrassée, 
Et  la  couvrait,  ainsi  que  le  saule  pleureur 
Couvre  de  ses  rameaux  une  petite  fleur. 
On  pouvait  approcher.  Alors  fut  accomplie 
La  loi  touchant  les  morts  au  pays  d'Italie. 


XI. 


Pellico,  Manzoni,  N....,  nobles  âmes, 

Qui  brûlez  tout  le  jour  des  plus  divines  flammes, 

Ah  !  grands  Italiens ,  tendez-moi  donc  la  main , 

Car  en  votre  pays  j'ai  fait  tant  de  chemin , 

Qu'arrivé  sans  haleine  au  bout  de  la  carrière, 

Je  suis  comme  l'aveugle  assis  sur  une  pierre; 

Toi  surtout,  Pellico,  le  plus  jeune  des  trois, 

Qui  te  courbas  pourtant  sous  la  plus  lourde  croix  ; 

Je  lisais  hier  soir  dans  ton  livre  sincère 

Le  temps  qui  précéda  ton  atroce  misère, 

Comment  à  Saluzio,  dans  ton  jeune  printems, 

Tu  fus  chéri  jadis  par  tes  bons  vieux  parens, 

Et  venu  dans  Milan  de  ta  ville  natale 

Tu  visitais  le  soir  la  porte  Orientale 

Avec  Monti ,  de  Brème  et  !e  comte  Porro, 

Encore  insouciant  du  carcere  dura, 

Comme  l'agneau  qui  joue  ei  va  par  la  "prairie 

Sans  prévoir  le  couteau  qui  lui  prendra  sa  vie; 

Puis  ton  triste  voyage  aux  pays  allemands, 

Où  tu  trouvas  pourtant,  Silvio,  des  cœurs  ainians. 

Hélas  !  j'eus,  comme  loi ,  ma  porte  Orientale 

Avant  d'être  frappé  de  la  verge  fatale. 


lo4  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Un  riant  avenir  alors  m'était  promis , 

Et  je  me  promenais  avec  mes  chers  amis , 

Avec  Léon  ,  chez  qui  de  la  terre  étrangère 

Deux  fois  je  vins  trouver  l'a  me  et  les  soins  d'un  frère  , 

Comme  au  tomber  du  jour  le  fidèle  ramier 

De  tous  les  points  du  ciel  revient  au  colombier. 

Quand  quelque  chose  encor  me  ravit  et  m'enivre  , 

Je  l'apporte  à  Léon  ;  je  lui  porte  ton  livre  ; 

Si  par  hasard  sans  lui  je  me  plais  quelque  part , 

J'en  suis  fâché;  je  crois  que  je  vole  sa  part. 

Depuis  quatre  ans ,  vois-tu  son  influence  arrête 

La  mort  qui  tout  le  jour  vole  autour  de  ma  tète , 

Et  mieux  que  tous  les  soins  du  grave  médecin , 

L'empêche  d'approcher  et  d'entrer  dans  mon  sein. 

Quand  je  suis  loin  de  lui ,  je  retombe  en  démence , 

Hélas  !  et  ne  suis  plus  qu'une  pierre  qui  pense, 

Et  je  ne  dirais  pas ,  vois-tu ,  ce  que  j'écris  ; 

Car,  avec  mes  amis,  ou  je  chante  ou  je  ris; 

Silvio,  tu  te  connais  en  amitié  divine, 

Est-ce  bien  elle,  dis,  qui  vit  dans  ma  poitrine? 

Ame  des  anciens  jours ,  illustre  Italien , 

Tu  m'as  dit  tes  amis ,  moi  je  te  dis  le  mien  ! 


ÉTUDES    SUK    L' ITALIE*  liîo 


XII. 


SUR  LE  SPAS1MO  l.)I  SIC1LIA  DE  RAPHAËL 


A  Mademoiselle  Gabrielle   S*. 


Quand  Jésus,  l'âme  au  ciel  et  les  yeux  à  la  terre, 

Sous  une  croix  de  bois  gravissant  le  Calvaire, 

Entendait  à  l'entour  les  mobiles  Hébreux 

Frapper  leurs  boucliers  et  murmurer  entr'eux  , 

Du  milieu  de  la  foule  il  sentait  chaque  injure 

Entrouvrir  dans  ses  flancs  une  ardente  blessure; 

Et  bien  qu'il  fût  le  Christ ,  à  son  sort  résigné , 

Depuis  les  temps  anciens  à  souffrir  condamné, 

Ainsi  qu'un  corps  pesant  tembant  dans  l'eau  profonde, 

L'injure  entrait  au  cœur  du  rédempteur  du  monde  : 

C'est  qu'il  avait  vêtu  la  pauvre  humanité , 

Qu'il  en  avait  le  sang  et  la  débilité, 

Et  que  moins  beau  serait  son  divin  sacrifice , 

S'il  eût  senti  moins  fort  l'épine  du  supplice! 

Antoni  Deschamps. 


SCHELLING 


DEUXIEME    PARTIE. 


iBSQuraasiss  ira  ila  piuuiLQ&Dipaïaai 

DE  L'HISTOIRE. 


Dans  un  précédent  travail  nous  avons  tenté  de  mettre  sous  les 
yeux  du  lecteur  quelques  rapides  esquisses  de  la  Philosophie  de  la 
nature  de  M.  de  Schelling.  C'est  une  tâche  semblable  que  nous 
nous  proposons  aujourd'hui  à  l'égard  de  la  Philosophie  de  l'histoire 
du  même  auteur. 

Nous  aurons  suivi  dès-lors  l'idée  générale  de  Schelling  dans  les 
applications  les  plus  distinctes  dont  elle  soit  susceptible ,  nous  l'au- 
rons trouvée  au  sein  de  ses  transformations  les  plus  diverses. 


PHILOSOPHIE   DE    SCHELLING.  157 

DE    LA    NATURE    ET    DE    l' HISTOIRE. 

Au  premier  coup-d'œil  rien  ne  se  ressemble  moins  en  effet  que 
la  nature  et  l'histoire.  Dans  la  nature,  c'est-à-dire  dans  cet  ensem- 
ble de  choses  matérielles  et  visibles ,  au  milieu  desquelles  l'homme 
a  été  appelé  à  manifester  son  existence  teureste,  aucun  phénomène 
n'apparaît  qui  ne  soit  assujéti  à  des  lois  fixes  et  régulières.  Aucune 
perturbation  ne  se  montre  dans  l'ordre  de  succession  des  choses. 
Aucune  variation  ne  se  laisse  voir  dans  l'ordre  établi  entre  ces 
choses.  Les  feuilles  des  arbres  n'ont  jamais  cessé  de  pousser  au 
printemps  et  de  tomber  en  automne.  Les  êtres  animés  n'ont  jamais 
cessé  de  croître  et  de  se  développer,  en  passant  par  les  mêmes  pé- 
riodes d'enfance,  de  jeunesse  et  de  décrépitude  que  ceux  qui  les 
ont  engendrés.  On  peut  déterminer  des  siècles  d'avance  l'heure  à 
laquelle  le  soleil  se  montrera  sur  l'horizon  ou  bien  en  disparaîtra. 
Jusqu'à  ce  jour  des  calculs  analogues  ne  se  sont  point  encore  trou- 
vés en  défaut.  Mais  dans  le  monde  de  l'histoire,  c'est-à-dire  dans 
cette  infinie  multitude  d'acles  divers  par  lesquels  les  hommes  ma- 
nifestent leur  passage  sur  la  terre ,  combien  ne  s'en  faut-il  pas  qu'il 
en  soit  de  même  !  Aucune  régularité  ne  se  laisse  apercevoir  dans  la 
succession  des  évènemens;  aucun  rapport  stable  ne  se  montre  entre 
ces  évènemens  eux-mêmes.  Ils  apparaissent  çà  et  là ,  sans  ordre  ni 
suite.  Le  vent  capricieux  de  la  volonté  humaine  parait  les  avoir 
soulevés  au  hasard  dans  l'océan  des  âges  écoulés.  L'histoire  est  ainsi 
comme  un  théâtre  où  se  déploie  la  liberté  la  plus  illimitée.  La  na- 
ture apparaît,  au  contraire,  comme  l'expression  extérieure  d'un 
principe  fixe,  immuable,  éternel,  emportant,  en  un  mot,  tous  les 
caractères  de  la  nécessité. 

Ce  dernier  principe  n'existe  pourtant  pas  seul,  isolé  au  sein  de 
la  nature ,  et  déjà  nous  nous  sommes  efforcés  de  démontrer  qu'en 
face  de  lui  se  trouvait  aussi  un  autre  principe  doué  de  caractères 
précisément  opposés.  Nous  avons  en  outre  révélé  la  lutte,  l'oppo- 
sition constante  de  ces  deux  principes.  Nous  avons  dit  comment  la 
nature  n'était  que  l'expression  visible  de  cette  lutte ,  de  cetle  oppo- 
sition cachée,  ou  comment,  pour  parler  plus  exactement,  c'était 
cette  lutte,  cette  opposition  qui  constituait  la  nature  elle-même. 


K>8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

C'est  vers  un  but  analogue,  quoique  dans  une  aulre  sphère  d'idées, 
que  nous  allons  tendre  dès  ce  moment.  Nous  allons  nous  efforcer 
de  montrer  comment  cette  liberté  qui  semble  se  jouer  si  capricieu- 
sement dans  le  domaine  de  l'histoire,  n'y  règne  pourtant  pas  sans 
partage.  Nous  allons  essayer  de  faire  toucher  du  doigt  et  de  l'œil 
les  liens  mystérieux  par  lesquels  une  main  cachée  l'enchaîne,  jus- 
que dans  ses  écarts  les  plus  illimités,  au  joug  de  fer  d'une  inflexible 
nécessité. 

Mais,  avant  tout,  faisons  en  sorte  de  formuler  d'abord  d'une  ma- 
nière abstraite  et  générale  la  manière  dont  il  nous  est  possible  de 
concevoir  l'union  ,  la  fusion  de  ces  principes  contraire  au  sein  de  la 
réalité  historique. 


SYNTHESE  DE  LA  NECESSITE  ET  DE  LA  LIBERTE  DANS  L  HISTOIRE. 

Les  faits,  les  évènemens,  dont  l'ensemble  constitue  l'histoire, 
naissent  et  se  succèdent  d'après  une  loi  générale ,  nécessaire,  irré- 
fragable. 

Cette  loi  générale  et  nécessaire  est  aussi  ce  que  nous  appelons 
la  philosophie  de  l'histoire. 

Mais  celte  loi  peut  être  conçue  de  façons  diverses  :  elle  peut  être 
envisagée  de  points  de  vue  différens.  —  On  conçoit ,  en  effet ,  que 
l'opinion  que  nous  adoptons  à  son  sujet  ne  saurait  être  indépen- 
dante des  autres  opinions  que  nous  nous  sommes  faites  sur  les  ori- 
gines de  l'humanité,  sur  la  mission  terrestre  de  l'homme,  sur  l'a- 
venir qui  l'attend  après  son  pèlerinage  terrestre. 

De  là  la  diversité  de  systèmes  en  fait  de  philosophie  de  l'histoire. 

De  là  aussi  l'obligation  pour  nous  d'interroger  M.  de  Schelling 
sur  quelques-uns  de  ces  points,  si  nous  voulons  nous  rendre  compte 
du  système  de  philosophie  de  l'histoire  qui  lui  est  propre. 

Nous  nous  bornerons,  toutefois,  à  un  petit  nombre  de  questions, 
nous  n'insisterons  que  sur  un  seul  point,  et  voici  à  peu  près,  ce 
nous  semble ,  la  réponse  qui  pourrait  nous  être  faite. 

La  notion  du  droit  se  trouve  gravée  dans  les  mystérieuses  pro- 
fondeurs de  l'essence  humaine  par  une  main  qui  nous  demeure  in- 
connue. 


PHILOSOPHIE    I>i:    SCHILLING.  159 

Réaliser  cette  notion  sur  la  surface  du  globe  :  telle  est  la  mission 
de  l'homme. 

Aux  deux  extrémités  de  sa  carrière  terrestre  se  trouve  donc , 
au  point  de  départ,  la  notion  du  droit;  au  dernier  but  qu'il  doit 
atteindre,  la  réalisation  de  cette  notion  du  droit. 

C'est  à  toucher  ce  but  définitif  qu'il  doit  tendre  de  tous  ses  ef- 
forts ,  c'est  la  dernière  borne  qu'il  lui  sera  donné  d'atteindre  ;  ce 
sont  les  colonnes  d'Hercule  que  l'humanité  ne  saurait  dépasser. 

Ajoutons,  dès  à  présent,  afin  de  nous  rendre  plus  intelligibles, 
que  la  réalisation  de  la  notion  du  droit  aura  un  symbole  extérieur 
et  visible,  un  signe  apparent;  ce  sera  la  fusion  de  tous  les  peuples 
du  monde  en  un  seul  peuple ,  la  fusion  de  tous  les  états  en  un  seul 
état ,  où  l'on  ne  connaîtra  d'autres  règles  et  d'autres  lois  que  ce 
qui  est  bon,  juste  et  légitime  :  où  le  droit,  en  un  mot,  régnera,  où 
le  droit  sera  sur  le  trône. 

Mais  où  l'homme  puise-t-il  la  force  de  parcourir  sa  longue  et 
douloureuse  carrière?  A  quelle  impulsion  obéit-il?  Est-ce  à  l'éner- 
gie spontanée  de  sa  propre  volonté?  Est-ce ,  au  contraire ,  à  une  im- 
pulsion du  dehors?  Est-il  libre,  indépendant?  ou,  loin  de  là  ,  n'est- 
il  qu'un  esclave,  qu'un  instrument?  Ici  commencent  les  difficultés. 

Depuis  l'origine  des  âges ,  l'homme  n'a  jamais  cessé  de  croire  à 
une  puissance  invisible,  aux  soins  de  laquelle  il  a  supposé  qu'était 
remis  l'accomplissement  de  ses  destinées.  ïl  supplie  avec  effroi  cette 
puissance ,  sous  le  nom  de  destin ,  de  fatalité  ;  il  l'implore  et  la  bénit 
sous  celui  de  providence.  En  même  temps  nous  le  vovons  pourtant 
témoigner,  par  tous  ses  instincts ,  qu'il  s'estime  un  être  libre ,  indé- 
pendant. La  liberté  lui  semble  un  droit  inhérent  à  sa  nature.  On 
lui  briserait  le  cœur  avant  d'en  extirper  cette  conviction. 

Ainsi ,  en  même  temps  qu'enivré  de  la  pensée  de  sa  liberté , 
l'homme  s'avance  sur  la  terre  en  souverain,  en  dominateur;  au- 
devant  de  ses  pas,  l'impassible  nécessité  ne  lui  en  trace  pas  moins , 
du  doigt ,  la  route  dont  il  ne  saurait  s'écarter  un  seul  instant. 

Gomment  donc  concilier  cette  contradiction  ?  Comment  enchaîner 
l'une  à  l'autre  la  nécessité  et  la  liberté?  Où  trouver  un  lien  entre 
ces  deux  choses  qui  semblent  nécessairement  s'exclure?  Là  est  le 
problème  le  plus  élevé  de  la  philosophie  de  L'histoire,  ou  pour 
mieux  dire,  là  est  la  philosophie  de  l'histoire  tout  entière. 


100  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Malgré  l'impossibilité  où  nous  nous  trouvons  de  résoudre  com- 
plètement le  problème ,  peut-être  pourrions-nous  cependant  faire 
du  moins  pressentir  dès  à  présent  quelle  en  devrait  être  la  véri- 
table solution  ? 

Abandonnons  pour  cela,  au  moins  pour  quelques  instans,  la 
langue  ordinaire  de  la  philosophie,  puis  traduisons  la  question 
dans  un  autre  langage,  qui  la  rendant,  en  quelque  sorte,  visible 
aux  yeux,  la  rende  en  même  temps  plus  intelligible. 

Ne  l'a-t-on  pas  dit  plusieurs  fois  ?  l'univers  matériel  n'est  rien 
autre,  en  définitive,  que  la  manifestation  visible  d'un  ordre  de 
choses  invisibles.  Eh  bien  !  que  ces  mots  soient  pour  nous  l'expres- 
sion de  la  vérité. 

En  adoptant  ce  point  de  vue ,  rien  ne  s'oppose  à  ce  que  nous 
nous  représentions  le  mouvement  intellectuel  au  moyen  duquel 
l'humanité  accomplit  son  évolution  historique,  sous  la  forme,  sous 
l'image  des  mouvemens  physiques  que  nous  voyons  s'exécuter  dans 
le  monde  matériel.  Ces  mouvemens  physiques  seront  dès-lors 
comme  autant  de  symboles  du  mouvement  moral.  Ils  en  seront  la 
traduction  apparente,  l'expression  visible. 

Les  forces  intellectuelles  au  moyen  desquelles  s'accomplit  le 
grand  mouvement  moral  de  l'humanité,  pourront  de  même  être 
considérées  comme  traduites ,  comme  exprimées  par  les  forces 
physiques  qui  produisent  le  mouvement  matériel,  et  il  en  sera  de 
même,  enfin,  des  lois  du  mouvement  intellectuel  dont  nous  nous 
occupons.  Nous  pourrons  aussi  lire  emblématiquement  ces  lois 
dans  les  lois  qui  régissent  le  monde  matériel. 

Or,  personne  n'ignore  sous  quelles  conditions  s'exécute  un  mou- 
vement quelconque  en  ligne  courbe.  Une  force  agit  sur  le  corps  en 
mouvement,  cette  force  est  nécessairement  décomposable  en  deux 
forces  secondaires;  ces  forces  secondaires  agissent  dans  des  direc- 
tions différentes,  et  de  plus  elles  devront  se  trouver  entre  elles  dans 
un  certain  rapport  d'intensité  qui ,  se  combinant  avec  l'angle  formé 
par  une  des  lignes  d'activité  des  forces  secondaires,  déterminera  le 
caractère  de  la  courbe  parcourue  par  le  corps  en  mouvement. 

Le  caractère  de  cette  courbe  pourra  ,  par  conséquent,  subir  un 
grand  nombre  de  variations  toujours  correspondantes  aux  variations 
survenues  dans  le  rapport  d'intensité  qui  existe  entre  ces  forces  . 


PHILOSOPHIE    DE    SCHELLING.  lf>l 

c'esl-à-clire,  suivant  les  aeeroissemens  ou  les  diminutions  d'énergie 
qui  surviendront  dans  l'une  ou  l'autre. 

Ainsi,  quand  le  rapport  d'intensité  motrice  des  forces  en  ques- 
tion sera  uniforme ,  le  caractère  de  la  courbe  représentant  le  mou- 
vement du  corps  qui  se  meut,  sera  lui-même  uniforme  :  quand  ce 
rapport  variera  brusquement,  capricieusement,  il  en  sera  de  mémo 
de  la  courbe  qui  présentera  aussitôt  des  points  d'arrêt,  d'inflexion, 
de  rebroussement;  quand,  enfin,  l'une  de  ces  forces  s'annullcra  , 
s'anéantira,  sera  devenue  égale  à  zéro,  |a  courbe  deviendra  une 
ligne  droite;  car  on  conçoit  que  le  corps  mu,  ne  recevant  plus  dès- 
lors  qu'une  seule  impulsion ,  ne  suivra  plus  qu'une  seule  direction  , 
au  lieu  de  participer  de  deux  directions.  —  Bien  d'autres  circons- 
tances surviendront  encore,  qu'il  est  inutile  de  rappeler. 

Bornons-nous  à  constater  que  ces  circonstances,  rapidement  in- 
diquées, ne  sont,  en  définitive,  qu'une  véritable  et  littérale  tra- 
duction de  circonstances  analogues,  se  retrouvant  dans  les  mouve- 
mens  intellectuels,  qui  s'accomplissent  dans  l'univers  moral. 

Rien  ne  s'oppose ,  en  effet ,  à  ce  que  nous  nous  représentions 
sous  la  forme,  sous  l'emblème  d'un  mouvement  matériel,  l'évolu- 
tion historique  de  l'humanité  ;  car  dans  les  efforts  progressifs  au 
moyen  desquels  l'humanité  accomplit  ce  mouvement  il  y  a  de  même 
suite  et  continuité.  Ce  mouvement,  de  même  que  tout  autre  mou- 
vement, pourra  dès-lors  être  aussi  représenté  par  une  ligne  unis- 
sant les  points  extrêmes  entre  lesquels  se  sera  mu  le  corps  en  mou- 
vement. 

Cette  ligne  sera  donc  comme  la  courbe  historique  qu'aura  décrite 
l'humanité. 

Et  de  plus,  nous  pourrons  nous  représenter  l'humanité  obéis- 
sant pour  la  décrire,  comme  tout  corps  en  mouvement,  à  deux 
forces  diverses ,  à  deux  impulsions  différentes. 

L'une  des  forces  dont  elle  subit  l'action ,  sera  cette  impulsion 
providentielle,  qui,  du  point  de  départ,  la  pousse,  la  porte  au  but 
indiqué  plus  haut;  cette  force  sera  immuable,  éternelle;  ce  sera  la 
nécessité. 

L'autre  force,  au  lieu  d'en  subir  l'action  extérieure,  l'humanité 
la  puisera  en  elle-même,  dans  son  propre  sein;  et  celte  force  sera 

TOME  II.  Il 


H)2  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

par  conséquent ,  comme  on  le  pressent  sans  doute  dès  à  présent,  la 
volonté  individuelle  de  l'homme,  la  liberté. 

Cette  dernière  est,  comme  l'on  sait,  essentiellement  mobile  et 
variable;  elle  tend  rarement  vers  un  même  but;  ce  n'est  pas  à  coup 
sûr  sans  raison  qu'elle  a  été  appelée  ambulatoire  dans  un  langage 
d'une  naïveté  consacrée. 

Or,  il  résulte  de  ce  fait  que  le  rapport  où  sont  entre  elles  ces 
forces  est  essentiellement  variable. 

Il  en  résulte  encore  que  le  caractère  de  la  courbe  historique  subit 
des  variations  analogues  et  correspondantes,  tantôt  se  développant 
en  spirale,  tantôt  s'avançant  en  ligne  droite,  ne  cessant  de  passer 
par  les  inflexions  les  plus  variées,  et  de  montrer  ça  et  là  des  points 
d'arrêt,  même  des  points  de  rebroussement. 

Ainsi,  lorsque  la  volonté  de  l'homme  se  trouve  d'accord  avec  la 
volonté  de  la  providence;  lorsque  la  liberté  humaine  agit  dans  la 
même  direction  que  l'impulsion  fatale,  que  la  nécessité ,  l'huma- 
nité s'avance  sans  écart,  et  dans  une  paisible  majesté,  vers  le  but 
indiqué;  la  marche  de  l'humanité  se  trouve  au  contraire  ralentie, 
lorsque  ces  deux  forces,  cessant  d'agir  de  concert,  se  contrarient 
réciproquement,  entrent  en  lutte  l'une  avec  l'autre.  Dans  cette  lutte 
se  trouvent  même  certaines  périodes  où  les  désastres  s'accumulent 
sur  les  peuples,  où  les  lumières  s'éteignent,  où  la  culture  disparaît, 
où  la  barbarie  semble  prendre  pour  toujours  possession  de  la  terre; 
car  l'humanité  arrêtée  dans  sa  marche,  au  milieu  du  sang,  au  mi- 
lieu des  débris  d'empires  écroulés,  semble  plutôt  disposée  à  rétro- 
grader qu'à  s'avancer  dans  la  voie  du  progrès.  On  pourrait  croire 
la  providence  exilée  du  globe  pour  toujours. 

Nous  le  savons  cependant  de  science  certaine ,  l'humanité  n'a 
jamais  reculé.  Si  nos  convictions  intimes  ne  nous  l'enseignent  pas 
immédiatement,  un  seul  coup  d'œil  jeté  sur  l'histoire  suffirait  pour 
nous  le  révéler. 

D'où  vient  cela?  d'où  vient  qu'à  travers  ses  inflexions  les  plus 
bizarres,  la  courbe  historique  ne  se  brise  pourtant  jamais?  D'où 
vient  qu'en  dépit  de  ses  révoltes  les  plus  hardies ,  la  liberté  de 
l'homme  ne  prévaut  pourtant  jamais  contre  la  providence? 

Il  ne  serait  pns  impossible  que  je  revinsse  plus  d'une  fois  sur 
toutes  ces  grandes  et  importantes  questions;  mais,  en  ce  moment. 


PHILOSOPHIE    DE    SC.HELLING.  ](>"> 

la  mystérieuse  fusion,  au  sein  de  la  réalité  historique,  de  la  li- 
berté et  de  la  nécessité ,  est  la  seule  chose  dont  je  nie  sois  proposé 
d'entretenir  le  lecteur.  Je  dois  me  borner  aujourd'hui  à  essayer 
de  lui  faire  entrevoir  comment  ces  deux  forces,  en  apparence  con- 
tradictoires,  unies  cependant  entre  elles  par  un  lien  secret,  pou- 
vaient concourir  harmoniquemcnt  à  un  but  commun.  Aujourd'hui , 
je  désirerais  seulement  lui  faire  entrevoir  comment  se  fait,  à  tra- 
vers les  siècles ,  dans  l'immensité  des  temps ,  le  développement 
continu  d'une  merveilleuse  synthèse  entre  la  nécessité  et  la  liberté. 


OBSERVATION. 

Dans  ce  peu  de  pages  consacrées  à  la  philosophie  de  l'histoire  de 
Schelling,  c'est  l'idée  qui  domine  tout  son  système  philosophique 
que  je  me  suis  surtout  proposé  de  mettre  en  relief.  Je  crois  l'avoir 
déjà  dit,  c'était  aussi  là  ce  que  je  m'étais  proposé  de  faire,  quand 
je  me  suis  précédemment  occupé  de  la  philosophie  de  la  nature  ; 
toutefois  je  ne  prétends  pas  comme  alors  me  hasarder  à  présenter 
d'une  façon  systématique,  et  m'appartenant  en  propre,  les  opinions 
de  notre  philosophe.  Cette  méthode  a  des  avantage  qui  lui  sont 
propres  :  celui  d'une  grande  clarté,  par  exemple,  unit  aussi  beau- 
coup d'inconvéniens  qui  en  sont  inséparables ,  et  parmi  eux  il  en 
est  un  surtout  devant  lequel  je  me  sens  tout  disposé  à  reculer  en  ce 
moment ,  dans  l'intérêt  du  public ,  qui  pourrait  en  recevoir  un 
dommage  par  trop  considérable.  Cet  inconvénient  est  de  substituer 
au  philosophe  l'historien,  ouïe  disciple  du  philosophe;  de  faire 
parler  le  philosophe  par  une  bouche  étrangère.  Au  lieu  donc  de 
me  faire  encore  une  fois  l'expositeur  ou  le  commentateur  de  M.  de 
Schelling,  je  lui  cède  de  grand  cœur  la  parole  pour  ce  qui  va  sui- 
vre. Ce  morceau  est  en  effet  presque  entièrement  tiré  de  son  sys- 
tème d'idéalisme  transcendantal.  C'est,  je  crois,  ce  qu'il  a  écrit  de 
plus  détaillé  sur  la  philosophie  de  l'histoire  proprement  dite. 

Je  n'ajouterai  plus  qu'un  mot,  ce  que  je  me  vois  forcé  de  faire 
en  raison  du  caractère  particulier  de  l'ouvrage  qui  vient  d'être  cité, 
et  du  point  de  vue  où  a  été  conçu  le  morceau  en  question. 

Ce  point  de  vue  est  celui  d'un  idéalisme  transcendantal,  et  ces! 

11. 


i(3i  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

là  ,  par  conséquent,  qu'il  nous  faut  nous  transporter  d'abord  par 
la  pensée  pour  commencer  cette  lecture.  A  ce  point  de  vue ,  on  se 
trouve,  comme  aucun  de  mes  lecteurs  ne  l'ignore  sans  doute,  au 
centre  même  de  l'activité  du  moi.  Là,  le  moi  et  les  modifications 
du  moi,  c'est-à-dire  les  phénomènes,  sont  les  seules  choses  exis- 
tantes. L'histoire  est  donc  une  apparition,  un  phénomène.  De  plus, 
tout  phénomène  n'est  possible  qu'à  la  seule  condition  d'un  subjec- 
tif et  d'un  objectif,  dont  l'opposition  réciproque  l'engendre,  le  con- 
stitue. Il  en  résulte  que  cette  opposition  devra  se  manifester  au 
sein  de  l'histoire,  de  même  que  partout  ailleurs.  Or,  cette  oppo- 
sition existe  effectivement  dans  l'histoire  ;  c'est  elle  que  nous  avons 
signalée  lout-à-1'heure  comme  une  lutte  entre  la  liberté  et  la  néces- 
sité ,  et  elle  n'en  subsistera  pas  moins  quand  nous  aurons  donne 
d'autres  noms  aux  deux  principes  opposés.  Appelons-les  donc  ob- 
jectif et  subjectif,  car,  je  le  répète,  c'est  du  centre  même  de  l'acti- 
vité du  moi  qu'il  s'agit  de  les  considérer  en  ce  moment,  tandis  que 
tout-à-1'heure  c'était  sur  la  scène  même  du  monde  que  nous  les 
voyions  se  déployer;  et,  à  ce  point  de.vue,  toute  autre  opposition 
se  confond  dans  celle  du  subjectif  et  de  l'objectif. 

Cette  réflexion  suffira ,  ce  me  semble ,  à  rendre  intelligible  ce 
qui  va  suivre. 

de  la  philosophie  de  l'histoire  ,  dun  point  de  vue 
d'idéalisme  transcendantal. 


I. 


Que  faut-il  concevoir  sous  la  notion  d'histoire?  qu'est-ce  que 
l'histoire  en  général?  telle  est  la  première  question  que  la  philoso- 
phie de  l'histoire  ait  à  résoudre.  Ce  qui  existe  n'existe  que  dans 
la  conscience  de  chacun.  L'histoire  des  temps  écoulés  n'a  ainsi 
d'existence  que  dans  la  conscience  individuelle.  Or,  toute  con- 
science individuelle  n'est  ce  qu'elle  est  dans  un  moment  donné, 
n'existe  avec  toutes  ses  modifications,  qu'à  la  condition  que  l'his- 
toire tout  entière  des  temps  écoulés  a  été  telle  qu'elle  a  été.  L'his- 
toire est  un  phénomène  de  même  nature  que  l'individualité  de  la 


PHILOSOPHIE   DE    SCHELLING.  [65 

conscience;  elle  n'est  pour  chacun  ni  plus  ni  moins  réelle  que  ne 
l'est  sa  propre  individualité.  Cette  individualité  ne  saurait  être  ce 
qu'elle  est ,  en  effet ,  qu'à  la  condition  que  le  siècle  où  elle  se  ma- 
nifeste soit  doué  de  tel  et  tel  caractère,  qu'il  soit  parvenu  à  tel  ou 
tel  degré  de  culture,  ce  qui  n'est  possible  qu'à  la  condition  que  ce 
siècle  ait  été  précédé  de  tout  ce  qui  l'a  précédé.  Du  présent  on  peut 
donc  conclure  le  passé.  Ce  serait  même  une  recherche  intéressante 
à  faire  que  de  voir  comment  ce  passé  tout  entier  sort  du  présent, 
et  comment  l'histoire  des  temps  où  nous  vivons  contient  nécessai- 
rement l'histoire  des  temps  qui  nous  ont  précédés. 

A  cela  on  peut  objecter,  il  est  vrai,  que ,  si  l'histoire  du  passé  a 
de  l'influence  sur  la  conscience  individuelle  ,  il  n'est  pourtant  pas 
vrai  que  ce  soit  le  passé  tout  entier  qui  exerce  cette  influence,  mais 
seulement  les  événemens  les  plus  imporlans  de  ce  passé ,  puisque 
ces  événemens,  les  seuls  connus ,  sont  par  cela  même  les  seuls  qui 
puissent  agir  sur  le  présent,  par  conséquent  aussi  les  seuls  qui 
puissent  exercer  quelque  influence  sur  les  individualités  qui  vivent 
dans  le  présent.  Mais  nous  répondrons  à  cette  objection  que  l'his- 
toire n'existe  que  pour  celui  sur  lequel  le  passé  a  eu  de  l'influence, 
et  de  plus,  qu'elle  n'existe  pour  lui  qu'à  la  seule  condition  que  le 
passé  ait  eu  cette  influence.  Nous  répondrons  ensuite  que  les  évé- 
nemens de  l'histoire  n'existent  pas  immédiatement  dans  la  con- 
science de  chacun  ,  mais  n'y  arrivent  qu'au  moyen  d'une  série  in- 
finie de  termes  intermédiaires  ;  qu'il  a  fallu  le  passé  tout  entier  pour 
que  cette  série  de  termes  intermédiaires  ait  pu  exister,  par  consé- 
quent pour  que  tel  ou  tel  événement  soit  venu  produire  telle  ou 
telle  modification  de  la  conscience  individuelle.  11  n'en  est  pas  moins 
certain  qu'ainsi  que  le  plus  grand  nombre  des  hommes  d'une  épo- 
que n'existent  pas  dans  le  monde  de  l'histoire,  il  en  est  de  même 
du  plus  grand  nombre  des  événemens  de  celte  époque.  Pour  tenir 
une  place  dans  la  mémoire  de  la  postérité,  il  ne  suffit  pas  de  s'être 
éternisé  comme  cause  physique  dans  une  série  indéfinie  d'effets 
physiques;  il  ne  suffit  pas  non  plus,  pour  avoir  une  existence  dans 
l'histoire,  d'avoir  été  un  simple  moyen  terme  par  lequel  s'est  pro- 
pagée, pour  aller  au-delà,  la  culture  des  âges  préeédens;  il  faui 
avoir  été  soi-même  le  commencement  d'un  nouvel  avenir.  C'est  de 
celte  façon  que  tout  ce  qui  a  produit  (Unis  le  monde  un  effël  quel- 


1GG  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

conque  se  retrouve  en  outre  dans  toute  conscience  individuelle. 
C'est  aussi  là  tout  ce  qui  appartient  à  l'histoire,  tout  ce  qui  existe 
dans  l'histoire. 

L'histoire  existe  en  vertu  d'une  nécessité  transcendantale;  elle 
existe  parce  que  la  réalisation  universelle  de  la  notion  du  droit 
est  une  tâche  dont  l'accomplissement  a  été  imposé  à  l'homme  sur 
cette  terre,  et  que  celte  tâche  ne  peut  être  accomplie  qu'au  moyen 
du  concours  vers  ce  but  de  tous  les  efforts  des  êtres  doués  de  rai- 
son. Ce  but  contient  en  soi  l'objet  et  la  raison  de  l'histoire ,  ou  du 
moins  de  l'histoire  considérée  dans  son  ensemble,  de  l'histoire  uni- 
verselle. L'histoire  consiste  donc  en  une  sorte  d'objectivation  d'une 
notion  comprise  d'abord  dans  l'intelligence  humaine;  notion  qui, 
dans  la  suite  du  temps,  doit  en  venir  à  se  placer  extérieurement  en 
opposition  à  elle-même.  Quant  aux  arts  et  aux  sciences ,  ils  n'ap- 
partienent  pas  précisément  à  l'histoire  ;  l'histoire  de  leurs  progrès 
n'est  pas  partie  intégrante  de  l'histoire  proprement  dite;  et  s'ils  se 
rattachent  à  l'histoire,  c'est  seulement  sous  le  point  de  vue  des 
moyens  qu'ils  peuvent  fournir  aux  hommes  de  se  nuire  ou  de  se 
servir  réciproquement  dans  leurs  efforts  pour  atteindre  le  but  au- 
quel tous  doivent  tendre. 

H. 

La  notion  d'histoire  contient  celle  de  progressivité  indéfinie.  Cela 
ne  suffit  pas  néanmoins  pour  conclure  immédiatement  la  perfectibi- 
lité indéfinie  de  l'espèce  humaine.  Ceux  qui  nient  cette  perfecti- 
bilité nient  de  même  en  effet  que  l'homme  soit  plus  apte  que  l'ani- 
mal à  posséder  une  histoire.  Ils  supposent  l'homme  emprisonné 
dans  un  cercle  d'actes  toujours  le  même,  dans  lequel  il  serait  con- 
damné à  se  mouvoir  aussi  éternellement  qu'Txion  sur  sa  roue.  Ils 
admettent  que  l'homme,  jouet  d'oscillations  perpétuelles  ,  tout  en 
paraissant  s'éloigner  du  point  de  départ,  ne  puisse  pourtant  éviter 
jamais  d'y  revenir  l'instant  d'après.  D'un  autre  côté,  ceux  qui  ad- 
mettent le  progrès  ne  laissent  pas  que  de  se  trouver  fort  embarrassés 
sur  la  manière  de  le  constater.  Les  uns  veulent  le  mesurer  par  le  per- 
fectionnement moral  de  l'homme,  les  autres  par  le  perfectionnement 
des  arts  ou  des  sciences.  Or,  cette  dernière  sorte  de  perfectionne- 


PHILOSOPHIE    DE    SCHELLING.  1(>7 

ment,  considéré  du  point  de  vue  historique,  c'est-à-dire  pratique,  ne 
paraît  souvent  qu'un  progrès  rétrograde  ou  du  moins  un  progrès 
anti-historique.  Nous  pouvons  en  appeler  sur  ce  pointa  l'histoire 
des  peuples,  à  celle  des  Romains,  par  exemple.  Mais  il  est  une 
autre  mesure  qu'il  semble  plus  rationnel  d'employer.  L'objet  de 
l'histoire  étant  la  réalisation  successive  de  la  notion  du  droit,  n'est- 
il  pas  naturel  de  mesurer  les  progrès  historiques  de  l'humanité 
par  le  chemin  qu'elle  aura  fait  vers  ce  but  final?  Quelque  éloignés 
que  nous  soyons  de  ce  but,  l'expérience  nous  enseigne,  en  effet, 
que  nous  y  marchons.  La  théorie  l'établit  à  priori.  Ce  but  est  enfin 
un  des  articles  de  foi  de  l'humanité. 


III. 


Déterminons  maintenant  le  caractère  essentiel  de  l'histoire.  Ce 
caractère  consiste  en  ce  que  l'histoire  unit  la  liberté  et  la  nécessité. 
L'histoire  n'est  possible  qu'à  la  condition  d'offrir  perpétuellement 
cette  synthèse. 

La  réalisation  universelle  et  successive  de  la  notion  du  droit  est 
la  condition  de  la  liberté.  Hors  de  là,  la  liberté  n'est  plus  qu'une 
étrangère  sans  patrie  sur  la  terre.  La  liberté  qui  n'existerait  pas 
en  vertu  de  l'ordre  même  des  choses,  n'aurait  qu'une  existence 
précaire.  La  liberté  ne  serait  alors  en  réalité  que  ce  qu'elle  nous 
semble  être  dans  la  plupart  des  états  modernes ,  une  plante  para- 
site, un  accident.  Mais  cela  ne  peut  être  ainsi.  La  liberté  ne  sau- 
rait être  une  concession,  une  faveur.  Ce  n'est  pas  en  cachette,  à 
la  façon  d'un  fruit  défendu,  que  chacun  doit  être  appelé  à  en  jouir. 
La  liberté  doit  être  garantie  par  un  ordre  de  choses  invariable , 
immuable  comme  la  nature  elle-même. 

Cet  ordre  de  choses  ne  peut  être  réalisé  qu'au  moyen  de  la  li- 
berté ;  c'est  à  la  liberté  que  la  réalisation  en  est  confiée.  Ceci  semble 
en  opposition  avec  ce  que  nous  venons  de  dire.  Comment  conce- 
voir en  effet  qu'un  ordre  de  choses  dont  l'existence  est  la  condi- 
tion nécessaire  de  la  liberté,  ne  puisse  pourtant  être  établi  qu'au 
moyen  seulement  de  cette  liberté;  qu'il  en  soit  un  produit,  un  ré- 
sultat? 


168  KEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Au  premier  abord ,  les  deux  ehoses  ne  semblent-elles  pas  contra- 
dictoires ? 

Il  existe  toutefois  un  moyen  de  les  concilier,  et  ce  moyen,  c'est 
d'admettre  qu'au  sein  même  de  la  liberté  se  trouve  la  nécessité. 
Mais  comment  cette  union  est-elle  possible?  Là  est  le  problème  le 
plus  élevé  de  la  philosophie  transcendantale. 

La  liberté  est  nécessité,  la  nécessité  est  liberté.  La  nécessite, 
considérée  comme  l'opposé  de  la  liberté,  n'est  rien  autre  chose 
que  ce  dont  nous  n'avons  pas  conscience.  Ce  qui  se  trouve  en  nous 
sans  que  nous  en  ayons  conscience  est  involontaire.  Ce  dont  nous 
avons  conscience  ne  se  trouve  au  contraire  en  nous  que  par  notre 
volonté. 

Quand  je  dis  que  la  nécessité  est  identique  à  la  liberté ,  c'est 
donc  comme  si  je  disais  qu'en  même  temps  que  je  crois  agir  libre- 
ment, il  résulte  pourtant  de  l'acte  exécuté  une  chose  dont  je  n'ai 
pas  eu  conscience  qui  a  été  produite  sans  ma  participation.  Cela 
équivaut  encore  à  dire  qu'une  sorte  de  liberté,  dont  je  n'ai  pas  la 
conscience,  naît  de  l'activité  déterminée  dont  j'ai  conscience,  et  que 
celte  liberté  de  nouvelle  sorte  est  apte  à  produire  une  chose  qui  n'a 
pas  été  voulue ,  une  chose  qui  se  trouvera  peut-être  contradictoire 
avec  la  volonté  de  celui  qui  a  agi ,  une  chose  enfin  que  celui-ci  s'é- 
tait peut-être  même  proposé  de  ne  pas  exécuter.  Cette  proposition, 
toute  paradoxale  qu'elle  puisse  paraître,  n'est  d'ailleurs  que  l'ex- 
pression transcendantale  d'un  rapport  existant  entre  la  liberté 
apparente  et  cette  nécessité  cachée,  appelée  tour  à  tour  provi- 
dence on  fatalité.  C'est  en  raison  de  ce  rapport  que  nous  voyons 
les  hommes  devenir  causes ,  auteurs  de  résultats  qu'ils  n'ont  pas 
voulus,  bien  qu'ils  aient  agi  librement.  C'est  encore  en  raison  de  ce 
rapport  que  certaines  choses  qu'ils  ont  voulues,  qu'ils  ont  le  plus 
ardemment  désirées  »  vers  lesquelles  ils  ont  dirigé  tous  leurs  ef- 
forts, ne  leur  apportent  néanmoins,  une  fois  obtenues,  que  honte 
et  dommage. 

Notre  foi  en  cette  nécessité  secrète ,  cachée  sous  les  apparences 
de  la  liberté  humaine,  est  le  fondement  de  l'art  tragique.  Elle  se 
retrouve  en  outre  jusque  dans  nos  moindres  actions,  jusque  dans 
les  plus  habituelles  manifestations  de  notre  volonté.  Si  nous  étions 
dépouillés  de  cette  croyance ,  nous  ne  saurions  jamais  que  vouloir 


PHILOSOPHIE    1>E    SCHELLIISG.  161) 

faire,  afin  que  nos  actions  se  trouvassent  conformes  au  droit,  à  la 
justice.  Nul  n'aurait  plus  le  courage  d'exécuter  ce  qui  lui  est  or- 
donné par  la  loi  du  devoir,  sans  s'inquiéter  des  suites  qu'aura  ce 
qu'il  fait.  Nul  ne  pourrait  trouver  en  soi  l'héroïsme  du  sacrifice ,  si 
nous  ne  pensions  que  notre  dévoûment  ne  sera  pas  perdu  pour 
nos  semblables ,  qu'il  profitera  à  l'humanité  tout  entière ,  dans  sa 
marche  progressive  vers  un  but  que  nous  ignorons.  Or,  cette  con- 
viction ,  qui  se  retrouve  au  fond  de  notre  cœur,  suppose  que  nous 
croyons  à  autre  chose  qu'à  la  liberté  de  l'homme  :  elle  suppose  que 
nous  croyons  aussi  à  une  puissance  d'ordre  plus  relevé  que  la  liberté 
humaine ,  et  qui  sache  mettre  en  œuvre  tout  ce  qui  est  fait ,  tout  ce 
qui  est  exécuté  par  l'homme  au  nom  de  cette  liberté. 

Sans  cette  croyance,  une  seule  chose  nous  resterait  à  faire,  ce 
serait  de  nous  abstenir  stoïquement  de  tout  acte  susceptible  d'avoir 
les  moindres  résultats  ;  car  ne  sommes-nous  pas  exposés  à  mille  er- 
reurs dans  l'appréciation  anticipée  des  résultats  que  peut  avoir  cet 
acte?  Mille  causes  qui  nous  sont  étrangères,  sur  lesquelles  nous  ne 
pouvons  agir,  la  liberté  d'autrui,  par  exemple,  ne  peuvent-elles  pas 
faire  que  le  résultat  produit  soit  tout  autre  que  ceux  que  nous  pou- 
vions attendre?  Enfin  ,  puisque  le  devoir  nous  ordonne  de  demeu- 
rer indifférons  aux  résultats  des  actes  qu'il  nous  prescrit ,  à  quelle 
condition  cela  peut-il  être?  N'est-ce  pas  seulement  à  la  seule  con- 
dition ,  que  si  nous  admettons  que  l'acte  que  nous  exécutons  dé- 
pend de  notre  volonté ,  nous  admettions ,  en  même  temps ,  que  les 
suites  de  cet  acte,  c'est-à-dire  les  résultats  qu'il  pourra  produire 
sur  l'humanité,  soient  indépendans  de  notre  volonté?  Ne  sommes- 
nous  pas,  en  un  mot,  forcés  de  croire  que  les  résultats  de  nos 
actes  tombent  tous  aux  mains  d'une  puissance  supérieure  à  notre 
liberté? 

Par  rapport  aux  actes  qu'il  exécute,  l'homme  est  donc  libre; 
mais,  par  rapport  aux  résultats  des  actes  qu'il  a  exécutés,  l'homme 
est  soumis  aux  lois  de  la  nécessité.  11  ne  suffit  pas  toutefois  de  po- 
ser cette  hypothèse  toute  favorable  à  la  liberté;  cherchons-en  dès 
à  présent  l'explication  transcendanlale. 

Nous  ne  saurions  avoir  recours  dans  cette  explication  à  la  pro- 
vidence ou  bien  à  la  fatalité.  On  n'éelaircirait  rien  parties  moyens  ; 
rai  ce  sont  précisément  la  providence  cl  la  fatalité  qu'il  s'agit  d'ex- 


170  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pliquer.  Nous  ne  doutons  pas  de  la  providence  ;  nous  ne  pouvons 
douter  non  plus  de  la  fatalité ,  dont  nous  sentons  la  main  mêlée  à 
tout  ce  que  nous  faisons,  et  de  qui  dépend  la  réussite  ou  le  mau- 
vais succès  de  nos  moindres  projets.  Biais  en  quoi  consiste  cette  fa- 
talité? cette  fatalité  quelle  est-elle? 

Le  problème  exprimé  transcendantalement  peut  s'énoncer  comme 
il  suit.  —  Comment  se  fait-il  que,  lorsque  nous  agissons  librement, 
c'est-à-dire  avec  la  conscience  de  ce  que  nous  faisons,  il  résulte 
pourtant  de  ce  que  nous  avons  fait ,  certaines  choses  que  nous  n'a- 
vions pas  voulu  faire,  que  notre  liberté,  abandonnée  à  elle-même, 
se  serait  même  souvent  bien  gardé  d'exécuter? 

Ce  qui  se  manifeste  à  moi,  sans  que  j'aie  eu  dessein  de  le  pro- 
duire, se  manifeste  de  la  même  façon  que  le  monde  objectif  tout 
entier.  D'un  autre  côté,  il  résulte  de  l'ensemble  de  mes  actes  quel- 
que chose  d'objectif,  une  seconde  nature.  Pourtant,  aucun  objec- 
tif ne  devrait  cependant  résulter  de  mes  actes  volontaires,  puisque 
le  caractère  essentiel  de  l'objectif  est  précisément  d'exister  pour 
moi,  sans  que  j'aie  conscience  de  la  manière  dont  il  existe.  Il  serait 
donc  impossible  de  concevoir  comment  cette  seconde  sorte  d'ob- 
jectif pourrait  naître  de  notre  activité  libre ,  si  nous  n'admettions 
pas  en  outre  que  de  l'activité  dont  j'ai  conscience,  naisse  aussi  une 
autre  sorte  d'activité  dont  je  n'a  pas  conscience. 

On  sait  que  c'est  seulement  dans  l'intuition  que  l'objectif  se  ma- 
nifeste au  moi  sans  qu'il  en  ait  conscience;  l'objectif  qui  apparaît 
dans  mes  actes  libres  doit  donc  avoir  tous  les  caractères  d'une  in- 
tuition. C'est  ce  qu'il  s'agit  d'expliquer  maintenant  plas  en  détail. 

Par  cette  expression  d'objectif  apparaissant  au  moi ,  dans  les 
actes  libres  du  moi,  il  convient  d'entendre  autre  chose  que  ce  que 
nous  avons  voulu  dire  jusqu'à  présent  par  le  mot  objectif.  Tous  nos 
actes  sont  dirigés,  ou  du  moins  devraient  l'être,  vers  un  but  qui 
n'est  pas  réalisable  par  l'individu,  mais  par  l'espèce  entière.  La  con- 
séquence de  cette  dernière  condition,  c'est  que  les  suites,  les  résul- 
tats de  nos  actes  ne  sauraient  dépendre  de  nous  seuls,  mais  qu'ils 
dépendent  aussi  de  la  volonté  de  nos  semblables.  Je  ne  peux  rien , 
par  conséquent,  pour  le  but  que  je  veux ,  si  tous  ne  veulent  pas  ce 
but,  comme  je  puis  le  vouloir  moi-même.  Cet  accord  est  difficile , 
peut-être  impossible.  Le  plus  grand  nombre  ne  peut  guère  vouloii 


PHILOSOPHIE    DE    SCHELLING.  171 

le;  même  but,  et  le  vouloir  de  plus  au  même  instant  et  de  la  même 
façon.  Comment  se  tirer  de  cette  difficulté?  Ce  serait  peut-être  le 
cas  d'en  appeler  immédiatement  à  un  ordre  de  choses  invisible,  à 
un  univers  intellectuel,  et  d'en  faire  la  condition  nécessaire  de  la 
possibilité  pour  l'homme  d'atteindre  ce  but.  Mais  on  ne  saurait 
alors  comment  prouver  l'existence  objective  de  cet  univers  moral  ; 
on  ne  saurait  comment  prouver  l'indépendance  où  il  doit  être  de 
la  liberté.  Le  monde  intellectuel ,  dira-t-on  ,  existe  pour  nous  aussi- 
tôt que  nous  l'atteignons;  mais  quand  l'atteignons-nous?  ce  monde 
intellectuel  est  la  création  de  toutes  les  intelligences.  Soit  médiate- 
ment ,  soit  immédiatement,  elles  ne  sauraient  vouloir  que  cet  or- 
dre de  choses  invisible.  Ce  sont  toutes  ces  volontés  'qui  lui  don- 
nent l'existence.  On  peut  considérer  chaque  intelligence  comme 
partie  intégrante  de  Dieu  ou  du  monde  intelligible.  Tout  être 
doué  de  raison  peut  donc  se  dire  à  lui-même  :  Il  m'a  été  donné  de 
promulguer  la  loi ,  il  m'a  été  donné  de  faire  régner  la  justice  dans 
la  portion  du  monde  intellectuel  dont  la  souveraine  m'a  été  con- 
férée ,  c'est-à-dire  dans  le  cercle  où  je  suis  appelé  à  manifester 
mon  activité  libre  et  volontaire.  Mais  que  suis-je  moi-même?  que 
suis-je  par  rapport  à  mes  semblables?  Ce  sont  autant  de  questions 
dont  la  solution  doit  m'occuper  aussitôt  ;  car  il  est  évident  que  l'or- 
dre intellectuel  ne  saurait  exister  qu'à  la  seule  condition  que  tous 
les  autres  hommes  pensent  comme  moi ,  pratiquent  comme  moi  ce 
qui  est  juste  et  bon ,  fassent  tous  leurs  efforts ,  comme  je  ferai  tous 
les  miens,  pour  faire  régner  souverainement  la  loi  morale. 

En  dernière  analyse ,  j'en  appelle  donc  à  un  ordre  de  choses ,  à 
une  puissance  purement  objective.  C'est  à  celte  puissance  in- 
dépendante de  ma  liberté,  supérieure  à  ma  liberté,  que  je  remets 
le  soin  de  s'emparer  de  mes  actes  pour  les  faire  concourir  à  un  but 
élevé  qui  me  demeure  caché.  Or,  l'objectif  est  précisément  ce  qui 
se  trouve  en  moi  sans  que  j'en  aie  conscience.  Donc  aussi ,  c'est  vers 
une  chose  dont  je  n'ai  pas  conscience  que  je  me  trouve  infaillible- 
ment poussé ,  c'est  vers  cette  chose  que  je  tends  par  tous  mes  ef- 
forts ,  et  c'est  seulement  par  rapport  à  cette  chose,  ou ,  pour  mieux 
dire ,  à  cet  ordre  de  choses ,  que  je  puis  être  sans  inquiétude  sur  les 
résultats  produits  par  mes  actes. 

Je  ne  saurais,  par  conséquent,  me  refuser  à  croire  qu'au  sein 


172  KEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

même  de  la  liberté  humaine,  existe  une  inflexible  nécessité  dont 
l'homme  n'a  pas  conscience.  En  dehors  de  cette  hypothèse,  je  ne 
saurais  concevoir  comment  mes  actes  sont  liés ,  unis  entre  eux ,  et 
moins  encore  comment  il  se  fait  qu'ils  soient  dirigés  vers  un  seul  et 
même  but.  D'un  autre  côté ,  comme  la  nécessité  ne  saurait  exister 
pour  moi  qu'au  moyen  de  l'intuition  ,  qu'au-dedans  de  l'intuition, 
il  en  résulte  que  la  nécessité,  dont  nous  nous  occupons,  ne  sera 
possible  qu'à  la  seule  condition  que  tout  acte  libre,  par  cela  même 
qu'il  est  libre,  nous  apparaisse  objectivement,  c'est-à-dire,  revêtu 
de  tous  les  caractères  de  l'intuition. 

Tout  cela  ne  doit  d'ailleurs  s'entendre  que  des  seuls  actes  de  l'es- 
pèce, non  de  ceux  de  tel  ou  tel  individu;  car  la  sorte  d'objectif 
dont  nous  avons  parlé  demande,  pour  sa  réalisation ,  le  concours  de 
l'humanité  tout  entière,  pendant  la  durée  de  son  développement 
historique.  Or,  l'histoire  considérée  objectivement  n'est  rien  autre 
chose  qu'une  suite  d'évènemens ,  apparaissant  comme  autant  d'actes 
libres  au  point  de  vue  subjectif.  L'objectif  de  l'histoire  est  donc  une 
intuition;  intuition  non  de  l'individu,  mais  de  l'espèce  entière. 
C'est  même  là-dessus  que  se  trouve  établie  l'unité  de  l'objectif  de 
l'intuition ,  ou  de  l'objectif  de  l'histoire  pour  l'espèce  entière. 

Bien  que  l'objectif  se  manifeste  identiquement  à  toutes  les  intel- 
ligences, l'individu  n'en  agit  pas  moins  librement,  absolument.  Les 
actes  des  êtres  doués  de  raison  ne  seraient  donc  pas  entre  eux  en 
harmonie  nécessaire.  Loin  de  là  !  Plus  il  y  aurait  de  liberté  pour 
l'individu,  plus  il  en  résulterait  de  contradiction  et  de  désaccord 
entre  les  individus ,  si  cet  objectif  n'existait  pas  au  fond  de  toutes 
les  intelligences,  comme  une  synthèse  absolue,  au  moyen  de  la- 
quelle toute  contradiction  se  trouve  conciliée ,  tout  désaccord  har- 
monisé. 

Chaque  être  doué  de  raison  pratique  sa  liberté,  met  en  jeu  son 
libre  arbitre,  comme  s'il  était  seul  au  monde,  comme  s'il  n'existait 
pas  d'autres  êtres  semblables  à  lui ,  et  il  arrive  néanmoins  que  tous 
ces  efforts  divergens ,  tous  ces  actes  souvent  opposés  entre  eux ,  con- 
courent pourtant  à  un  résultat  commun.  C'est  un  même  but  qui  est 
atteint  par  tous.  Sous  les  apparences  les  plus  contradictoires  se 
trouve  par  conséquent  une  secrète  harmonie.  C'est  une  hypothèse 
«ju'il  faut  admettre,  sous  peine  de  nous  trouver  obligés  de  renon- 


PHILOSOPHIE    DE    SCHELLWG.  175 

cer  à  tout  acte  extérieur.  Mais  celle  hypothèse  est  fondée  sur  la 
supposition  que  l'objectif,  sous  des  apparences  variées,  est  lui- 
même  partout  et  toujours  identique  à  lui-même  ;  qu'en  consé- 
quence ,  toutes  nos  actions  sont  dirigées  vers  un  même  but  par  une 
main  invisible.  De  la  sorte ,  bien  qu'en  agissant ,  les  hommes  ne 
suivent  que  leur  libre  arbitre,  une  nécessité  cachée  ne  leur  en 
fait  pas  inoins  produire  un  ordre  de  choses  déterminé  d'avance , 
qui  leur  demeure  invisible ,  et  sur  lequel  ils  ne  sauraient  hasarder 
la  moindre  conjecture.  Cet  ordre  de  choses  n'apparaît  ainsi  qu'à 
un  moment  fixé,  mais  se  montre  alors  avec  d'autant  plus  d'évi- 
dence qu'il  a  été  moins  attendu ,  que  les  actes  qui  l'ont  amené  ont 
été  plus  libres,  moins  dirigés  en  apparence  vers  ce  but  final.  Or, 
cette  nécessité  ne  saurait  exister  qu'au  moyen  d'une  synthèse 
absolue  de  tous  les  actes  ;  synthèse  qui ,  se  retrouvant  dans  la  mul- 
titude des  actes  et  des  événemens  extérieurs ,  donnerait  naissance 
au  développement  historique  lui-même.  Au  moyen  de  cette  synthèse 
absolue ,  et  précisément  parce  qu'elle  est  absolue ,  toutes  choses 
sont  par  avance  posées ,  rangées ,  calculées.  Les  oppositions  les  plus 
formelles  en  apparence ,  les  contradictions  les  plus  manifestes,  sont 
expliquées ,  conciliées.  Cette  synthèse  n'existe  qu'au  sein  de  l'ab- 
solu. Donc  enfin,  cet  objectif,  dont  tout  être  doué  de  conscience 
et  d'activité  a  l'intuition  dans  tous  ses  actes ,  n'est  autre  chose  que 
l'absolu. 

A  ce  point  de  vue ,  on  se  trouve  amené  à  admettre  dans  la  nature 
une  sorte  de  mécanisme,  au  moyen  duquel  certains  résultats  sont 
assurés  d'avance  à  chacun  de  nos  actes.  Il  nous  semble  voir  ce  même 
mécanisme  diriger  vers  un  but  élevé  les  actes  de  l'espèce  tout 
entière ,  les  lois  de  la  nature  et  de  l'intuition.  Ces  lois,  qui  au  fond 
de  toutes  les  intelligences  se  retrouvent  absolument  identiques 
à  elles-mêmes ,  ces  lois ,  dis-je ,  sont  bien  réellement  l'éternel  et  l'u- 
niversel objectif  de  toutes  les  intelligences.  Cette  unité,  cette  iden- 
tité, sous  laquelle  l'objectif  apparaît  à  toutes  les  intelligences,  ex- 
plique en  outre  la  possibilité  d'une  prédéterminalion  de  toute 
l'histoire  par  l'intuition  au  moyen  d'une  synthèse  absolue.  Les  dé- 
veloppemens  divers  de  cette  même  synthèse ,  à  travers  certaines 
séries  de  circonstances,  constituent  l'histoire  elle-même.  Il  reste  à 
rendre  compte  de  la  façon  dont  la  liberté  des  actes  peut  s'accorder 


174  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avec  celle  prédétermination  ;  ce  que  nous  venons  de  dire  suffît 
seulement,  en  effet,  à  nous  faire  apercevoir  comment  la  nécessité 
n'existe  dans  l'histoire  que  par  rapport  à  l'objectivité  de  l'acte,  et 
ne  nous  explique  nullement  les  autres  propriétés  de  l'histoire.  Cela 
ne  nous  rend  pas  compte  de  la  coexistence  de  la  liberté  avec  la  né- 
cessité; cela  ne  nous  dit  rien  des  lois  irréfragables,  en  vertu 
desquelles  a  lieu  cette  coexistence.  En  d'autres  termes ,  nous  n'igno- 
rons pas  moins  en  quoi  consiste  l'harmonie  existant  entre  un  objectif, 
qui  n'est  soumis  qu'à  ses  propres  lois ,  qui  n'existe  qu'en  vertu  de  lui- 
même  ,  et  l'être  libre ,  qui ,  de  son  côté ,  existe  aux  mêmes  conditions, 
et  n'obéit  qu'à  l'impulsion  de  son  libre  arbitre.  Ce  mécanisme  ap- 
partient à  la  nature;  comme  la  nature  tout  entière,  il  faut  donc 
qu'il  soit  soumis  aussi  à  des  lois  nécessaires.  Il  serait  par  conséquent 
tout-à-fait  inutile  d'essayer  de  produire,  au  moyen  de  la  liberté, 
cette  nécessité  objective  de  l'acte  ;  car  cette  nécessité  n'obéit  qu'à 
ses  propres  lois,  qu'à  elle-même. 

A  ce  point  de  vue  de  la  réflexion ,  deux  choses  se  montrent  à 
nous  en  opposition  permanente.  D'un  côté  nous  voyons  l'intelli- 
gence en  soi,  c'est-à-dire,  ce  qui  est  commun  à  toutes  les  intelli- 
gences, l'objectif  absolu;  de  l'autre,  le  subjectif  se  modifiant 
librement  par  lui-même,  le  subjectif  absolu.  Par  l'intelligence  en 
soi ,  la  nécessité  objective  de  l'histoire  se  trouve  déterminée.  Mais 
comme  le  subjectif  et  l'objectif  sont  tout-à-fait  indépendans  l'un 
de  l'autre,  il  en  résulte  que  chacun  ne  dépend  que  de  soi.  D'où 
puis-je  donc  savoir  que  la  prédéterminalion  objective  et  l'infinité 
des  possibles  que  peut  créer  la  liberté ,  s'engendrent  réciproque- 
ment? D'où  puis-je  savoir  que  cet  objectif  est  aussi  une  synthèse 
absolue  de  la  totalité  des  actes  libres? Comment,  d'un  autre  côté, 
l'accord  primitif  de  la  liberté  absolue  et  de  l'objectif  peut-il  éter- 
nellement subsister ,  s'il  est  vrai  que  celte  liberté  soit  absolue ,  et 
ne  puisse  être  modifiée  par  l'objectif?  Si  l'objectif  est  toujours  la 
chose  modifiée ,  comment  se  fait-il  qu'il  soit  modifié ,  précisément 
de  la  façon  dont  il  ait  été  modifié;  et  qu'il  le  soit  ainsi  par  la 
liberté  qui,  agissant  au  moyen  du  libre  arbitre,  finisse  pourtant 
par  produire ,  par  manifester  extérieurement  ce  qui  n'était  pas  en 
elle,  la  nécessité?  Cette  harmonie  entre  l'objectif,  c'est-à-dire,  la 
nécessité,  et  la  chose  qui  modifie  l'objectif,  c'est-à-dire  ,  la  liberté; 


PHILOSOPHIE    DE    SCHELLING.  175 

cette  harmonie,  dis-je ,  ne  peut  être  conçue  qu'au  moyen  de  la 
supposition  admise  d'une  troisième  chose  d'ordre  plus  relevé  que 
les  deux  autres,  supérieure  à  toutes  deux,  et  qui  soit  comme  la 
source  dont  l'une  et  l'autre  découlent. 

Cette  troisième  chose  est  aussi  le  fondement  de  l'identité  qu'ont 
entre  eux  le  subjectif  absolu  et  l'objectif  absolu.  Elle  contient  la 
raison,  elle  est  elle-même,  pour  mieux  dire,  la  raison  même  de 
cette  identité.  Elle  se  sépare,  se  divise  dans  la  conscience,  afin 
qu'un  acte  quelconque  de  conscience  soit  possible;  elle  n'est,  par 
conséquent,  exclusivement  ni  le  subjectif,  ni  l'objectif;  elle  n'est 
pas  non  plus  tout  à  la  fois  le  subjectif  et  l'objectif  :  elle  est  l'iden- 
tité absolue.  Elle  est  celle  identité  au  sein  de  laquelle  ne  se  trouve 
aucune  duplicité,  et  qui  ne  peut  exister  pour  la  conscience,  car 
la  condition  de  toute  conscience ,  c'est  la  duplicité.  Celte  identité 
absolue,  au-dessus  de  toute  conscience,  vrai  soleil  du  royaume 
des  intelligibles,  se  cache  donc,  se  voile  donc  aussi,  comme  le 
soleil  du  monde  matériel,  de  l'éclat  même  de  sa  propre  lumière. 
Elle  est  manifestée  par  tout  ce  qui  se  fait  d'actes  libres  sur  la  sur- 
face du  monde.  Elle  brille  également  par  toutes  les  intelligences. 
Elle  est  le  lien  éternel  de  l'objectif  et  du  subjectif.  Elle  est  la 
raison  même  de  l'intuition.  C'est  par  elle,  c'est  par  sa  toute-puis- 
sance, qu'il  a  été  donné  à  la  nécessité  d'habiter  au  sein  de  la 
liberté ,  à  la  liberté  d'habiter  dans  celui  de  la  nécessité. 

L'absolu,  l'identique,  qui  se  sépare  en  deux  dans  le  premier 
acte  de  conscience,  qui,  en  se  scindant  de  la  sorte,  donne  nais- 
sance au  monde  entier  du  fini ,  cet  absolu ,  cet  identique ,  ne 
saurait  être  un  prédicat.  Il  suffit  d'un  instant  de  réflexion  pour  en 
demeurer  convaincu.  Aucun  prédicat  engendré  par  l'intelligence 
humaine  ne  saurait  non  plus  lui  convenir.  La  science  ne  peut 
s'élever  jusqu'à  lui.  II  n'existe  pour  nous  qu'en  tant  qu'il  est  une 
supposition  nécessaire  à  chacun  des  actes  que  nous  exécutons.  Il 
existe  par  la  croyance. 

Cet  absolu  est  le  véritable  fondement  de  l'harmonie  préétablie, 
dans  l'acte  libre,  entre  le  subjectif  et  l'objectif,  non-seulement 
dans  l'individu ,  mais  dans  l'espèce  entière.  C'est  pour  cela  que 
nous  devons  retrouver  cette  identité  éternelle,  immuable,  inva- 
riable, enlacée  sur  tous  les  points  avec  la  nécessité.  Ce  sont  les 


176  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fils  au  moyen  desquels  une  main  inconnue  tisse  sous  nos  yeux  la 
trame  de  l'histoire. 

Notre  réflexion  se  dirige-t-elle  dans  les  actes  que  nous  exécu- 
tons seulement  sur  l'objectif?  n'est-elle  préoccupée  que  de  l'ob- 
jectif? l'histoire  entière  nous  paraît  dès-lors  comme  absolument 
prédéterminée;  prédéterminée  de  plus,  non  par  une  puissance 
ayant  conscience  de  ses  propres  actes  ,  mais  au  contraire  par  une 
puissance  aveugle ,  dépourvue  de  cette  conscience.  Cette  puissance 
nous  apparaît  conforme  à  l'idée  que  nous  nous  faisons  du  destin. 
L'histoire  manifeste  alors  un  système  de  fatalisme.  Notre  réflexion 
se  préoccupe-t-elle  au  contraire  uniquement  du  subjectif,  c'est-à- 
dire  de  la  chose  librement,  spontanément  modifiante?  l'histoire 
nous  apparaîtra  comme  un  système  de  phénomènes  dépourvu  de 
toute  régularité,  étranger  à  toutes  lois;  elle  sera  une  manifestation 
d'irréligion,  d'athéisme.  L'idée  fondamentale  de  ce  système  sera 
que  c'est  au  hasard ,  sans  règle  aucune  ,  que  se  succèdent  les  évé- 
nemens  du  monde  de  l'histoire.  Mais  lorsque  notre  réflexion  sait 
s'élever  au-dessus  de  ces  deux  sortes  de  considérations,  pour 
remonter  jusqu'à  l'absolu,  lieu  de  la  liberté  et  de  l'intelligence, 
nous  entrons  en  possession  du  système  de  la  providence,  c'est-à- 
dire  de  la  religion  dans  le  vrai  sens  du  mot. 
•  Si  cet  absolu  qui  peut  se  manifester  partout  se  manifeste  dans 
l'histoire,  ou  doit  se  manifester  dans  l'histoire,  il  ne  l'a  fait  ou  ne 
le  fera  que  sous  les  apparences  de  la  liberté.  Cette  manifestation 
sera  complète  lorsque  l'acte  libre  se  trouvera  d'accord  de  point 
en  point  avec  sa  prédétermination.  Nous  verrons  alors,  c'est-à-dire 
au  dernier  terme  du  développement  de  la  synthèse  absolue,  nous 
verrons ,  dis-je ,  qu'il  n'était  aucune  des  choses  produites  par  la 
liberté  dans  tout  le  cours  de  l'histoire,  qui  ne  fût  nécessaire,  qui 
ne  fût  coordonnée  à  l'ensemble.  Nous  saurons  comment  tous  les 
actes  exécutés,  quelque  librement  qu'ils  aient  semblé  l'avoir  été, 
étaient  pourtant  nécessaires,  pour  que  le  tout  qui  a  été  produit, 
ait  été  produit.  La  durée  de  l'opposition  subsistante  entre  les  deux 
sortes  d'activités  dépourvues  de  conscience  toutes  deux ,  est  néces- 
sairement infinie.  Si  cette  opposition  cessait,  il  arriverait ,  en  effet, 
que  l'harmonie  de  la  liberté  cesserait  au  même  instant  ;  car  cette 
opposition  qui  contient  la  raison ,  en  est  le  fondement.  Nous  ne 


PHILOSOPHIE    DE    SCHELLING.  177 

pouvons,  par  conséquent ,  assigner  aucune  époque ,  au  moins  dans 
le  sens  empirique  du  mot ,  à  la  réalisation  complète  des  desseins 
de  la  providence. 

Si  nous  nous  représentons  l'histoire  sous  la  forme  d'un  drame, 
dont  chacun  des  personnages  joue  le  rôle  que  bon  lui  semble,  nous 
ne  pouvons  supposer  une  marche  raisonnable  à  ce  drame  confus , 
qu'en  admettant  que  c'est  un  même  esprit  qui  parle  par  toutes  les 
bouches;  que  c'est  le  poète  lui-même  qui  fait  parler  tous  les 
acteurs,  de  manière  à  faire  aboutir  à  un  dénoûment  déterminé 
d'avance  la  multitude  des  incidens  survenant  dans  le  cours  de  la 
pièce.  Si  le  poète  se  trouvait  indépendant  de  son  drame ,  en  dehors 
de  son  drame ,  nous  ne  serions  plus  nous-mêmes  que  de  simples 
acteurs  jouant  ce  drame.  Mais  si ,  au  contraire,  il  n'est  qu'un  avec 
nous,  si,  loin  d'être  indépendant  de  nous ,  il  arrive  qu'il  se  découvre 
peu  à  peu  lui-même ,  par  le  jeu  même  de  notre  propre  liberté;  que 
lui-même  n'existe  qu'à  la  condition  de  cette  liberté ,  il  en  résulte 
que  nous  aussi  nous  sommes  poètes ,  du  moins  en  partie,  car  nous 
sommes  de  moitié  dans  la  création  des  rôles  que  nous  jouons. 

Le  lien  harmonique  unissant  la  liberté  et  la  nécessité ,  ne  peut 
donc  jamais  passer  complètement  à  l'état  d'objectivité,  se  montrer 
tout-à-fait  objectif,  tant  que  doivent  subsister  les  apparences  de  la 
liberté. 

L'absolu  agit  par  toutes  les  intelligences;  je  veux  dire  que 
l'action  de  l'intelligence  est  elle-même  absolue,  qu'elle  n'est  ni 
libre,  ni  non  libre  ,  mais  tout  à  la  fois  libre  et  non  libre,  c'est-à- 
dire  libre  absolument,  c'est-à-dire  nécessaire.  Si  l'intelligence  se 
manifeste  en  dehors  de  l'absolu  ,  c'est-à-dire  en  dehors  de  cette 
identité  universelle ,  où  n'existe  aucune  différence,  si  elle  parvient 
à  avoir  la  conscience  à  soi ,  à  se  différencier  elle-même ,  ce  qui  a 
lieu  lorsque  les  produits  de  ses  actes  se  sont  objectivés,  ont  passé 
dans  le  monde  de  l'objectivité  ;  il  arrive  alors  qu'elle  se  scinde  en 
liberté  et  en  nécessité. 

La  liberté  ne  se  trouve  qu'en  un  seul  lieu  du  monde  :  au-dedans 
de  nous.  Nous  sommes  par  conséquent  toujours  et  partout  libres. 
C'est  avec  raison  que  nous  l'affirmons;  mais  en  même  temps  ,  aux 
premiers  pas  que  fait  notre  liberté  dans  le  monde  objectif,  elle 
tombe  inévitablement  sous  l'empire  des  lois  de  la  nature. 

TOME  II.  1^ 


178  JiEVUE    DES    DEUX    MONDES. 

La  notion  que  nous  devons  nous  faire  de  l'histoire  nous  est  donc 
enseignée  parce  qui  précède.  Nous  connaissons  de  plus  la  forme, 
pour  ainsi  dire,  de  l'histoire.  L'histoire  est  une  manifestation  pro- 
gressive et  continue  de  l'absolu.  C'est  pour  cela  qu'aucune  place 
précise  n'est  assignée  à  Dieu  dans  l'histoire.  Dieu  n'est  jamais ,  si  par 
être  nous  entendons  apparaître  dans  le  monde  objectif,  car,  si  Dieu 
était ,  nous  ,  nous  ne  serions  pas  ;  mais  Dieu  se  fait,  Dieu  devient, 
Dieu  se  manifeste  perpétuellement.  Dans  l'histoire  l'homme  fournit 
une  preuve  perpétuelle  de  l'existence  de  Dieu  ;  néanmoins  c'est 
seulement  à  la  dernière  période  de  l'histoire,  que  cette  preuve 
sera  complète.  On  ne  saurait  s'expliquer  l'existence  des  choses  que 
dans  l'une  ou  l'autre  des  hypothèses  suivantes.  Dieu  est-il?  en 
d'autres  termes ,  le  monde  objectif  est- il  une  manifestation  complète 
de  Dieu;  ou  bien,  ce  qui  revient  au  même,  le  monde  objectif 
exprime-t-il  déjà  un  rapport  exact  entre  la  nécessité  et  la  liberté? 
alors  rien  ne  saurait  être  autre  qu'il  n'est.  Mais,  au  contraire,  le 
monde  objectif  n  exprime-t-il  pas  ce  rapport,  n'est-il  pas  cette  ma- 
nifestation complète  de  Dieu?  il  en  résulte  que  le  développement 
de  la  synthèse  absolue  n'est  pas  complet,  que  le  développement 
doit  continuer  de  s'effectuer  indéfiniment.  Il  en  résulte  que 
l'histoire  est  une  manifestation  jamais  achevée,  quoique  jamais 
interrompue  de  l'absolu.  Cet  absolu  se  divise,  afin  que  le  phéno- 
mène soit  possible ,  en  chose  douée  de  conscience ,  et  chose 
dépourvue  de  conscience  ;  mais  en  soi ,  au  sein  de  l'immortelle 
lumière  où  il  se  cache ,  il  n'en  est  pas  moins  un  ,  identique  à  lui- 
même  ,  il  n'en  est  pas  moins  l'éternelle  identité  ,  lien  harmonique 
des  deux  termes  opposés. 

On  peut  diviser  en  trois  périodes  ce  développement  progressif 
de  l'absolu ,  c'est-à-dire  les  temps  historiques.  La  première  est 
celle  de  la  fatalité ,  et  la  troisième  celle  de  la  providence.  La  se- 
conde appartient  à  la  nature;  c'est  la  nature  qui,  enlevant  les 
destinées  du  monde  aux  mains  de  la  fatalité,  les  remet  à  celles  de 
la  providence. 

Dans  la  première  période  le  principe  dominant  se  montre  comme 
un  pouvoir  aveugle ,  inflexible ,  impitoyable  ;  c'est  le  destin ,  la  fata- 
lité. On  pourrait  encore  appeler  tragique  celte  période  de  l'his- 
toire. C'est  pendant  sa  durée  qu'ont  été  brisées  les  merveilles  de  la 


PHILOSOPHIE    Dbl    SGHMiLIHG.  17l) 

civilisation  primitive;  que  se  sont  écroulés  ces  grands  états,  ces 
immenses  royaumes,  où  l'humanité  a  brillé  tout  d'abord  de  son 
plus  magnifique  éclat,  et  dont  il  reste  à  peine  quelque  débris  pour 
en  attester  la  grandeur. 

Dans  la  seconde  période ,  ce  même  pouvoir,  ce  même  principe 
que  nous  appelons  destin,  se  montre  à  nous  comme  la  nature.  La 
loi  obscure,  dans  la  première  période,  nous  apparaît  alors  dans 
toute  l'évidence  des  lois  naturelles.  Sous  l'empire  de  cette  loi,  la 
liberté ,  la  volonté  la  plus  illimitée ,  sont  tenues  de  concourir  à  l'ac- 
complissement des  desseins,  des  plans  de  la  nature.  Il  s'introduit 
peu  à  peu  une  sorte  de  nécessité  mécanique  dans  le  domaine  de 
l'histoire.  Cette  période  semble  commencera  l'origine  de  la  répu- 
blique romaine.  Dès-lors ,  en  effet ,  la  volonté  humaine ,  se  mani- 
festant dans  le  monde  entier  par  la  conquête  et  la  domination  ,  un 
moment  finit  par  arriver  où  tous  les  peuples  de  la  terre  furent  liés 
les  uns  aux  autres ,  où  chacun  d'eux  se  trouva  en  contact  avec 
tous;  où  les  mœurs,  les  lois,  les  sciences,  qui  jusque-là  étaient 
demeurées  au  sein  de  chaque  peuple,  comme  choses  n'appar- 
tenant qu'à  lui  seul,  devinrent  la  propriété  de  tous  les  autres. 
Par  là ,  à  leur  insu ,  sans  qu'ils  en  eussent  conscience,  parfois  même 
contre  leur  volonté ,  les  peuples  se  trouvèrent  concourir  à  l'exécu- 
tion du  plan  de  la  nature ,  dont  l'entier  accomplissement  doit  être 
l'établissement  d'un  lien  commun  entre  tous  les  peuples ,  et  la  fu- 
sion de  tous  les  peuples  en  un  état  universel.  Tous  les  évènemens 
de  cette  époque  doivent  être  considérés  comme  naturels.  La  chute 
de  l'empire  romain ,  par  exemple,  n'est  ni  tragique  ni  morale,  elle 
est  naturelle  ,  elle  est  un  résultat  inévitable  des  lois  de  la  nature , 
un  tribut  payé  à  ses  lois. 

Dans  la  troisième  période,  enfin,  ce  même  pouvoir  que  nous 
avons  déjà  vu  se  manifester  comme  destin  et  comme  nature,  se  ma- 
nifestera de  nouveau ,  mais  cette  fois  comme  providence.  H  devien- 
dra dès-lors  évident  que  ce  qui  aura  paru  n'être  jusque-là  que 
l'œuvre  du  destin  et  de  la  nature ,  était  seulement  l'œuvre  de  la 
providence,  n'était,  pour  ainsi  dire,  que  l'aurore  de  la  manifestation 
complète  de  la  providence. 

Quand  cette  troisième  période  commenccra-t-clle?  nul  ne  peut 
le  dire  encore.  La  seule  chose  que  nous  puissions  affirmer  dès  à 

12. 


480  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

présent,  c'est  qu'avec  cette  troisième  période ,  Dieu  aussi  nous  ap- 
paraîtra. 

OBSERVATION. 

Avant  de  terminer  ce  peu  de  pages ,  peut-être  ne  sera-t-il  pas 
tout-à-fait  inutile  de  rappeler  encore  une  fois  le  point  de  vue  où 
s'était  placé  M.  de  Schelling  en  écrivant  le  morceau  qui  précède. 
Ce  point  de  vue,  comme  on  l'a  d'ailleurs  déjà  dit,  est  celui  d'un 
idéalisme  transcendantal ,  où  la  réalité  n'existe  pas,  où  le  moi  et 
ses  modifications  sont  les  seules  choses  à  exister.  Or,  ces  modifica- 
tions du  moi  ne  sont  possibles  qu'à  la  condition  qu'en  chacune 
d'elles  apparaissent  simultanément  un  objectif  et  un  subjectif.  Le 
subjectif  réunit  de  son  côté  tous  les  caractères  que  nous  attribuons 
à  la  liberté;  l'objectif,  tous  ceux  au  contraire  sous  lesquels  appa- 
raît la  nécessité.  De  la  sorte ,  le  problème  agité  dans  les  pages  pré- 
cédentes pourrait,  en  recevant  une  expression  rigoureusement 
transcendantale ,  être  énoncé  de  la  façon  suivante  :  «  Gomment  le 
moi  a-t-il  conscience  d'une  harmonie  primitive,  établie  entre  le 
subjectif  et  l'objectif?  —  Forme  nouvelle ,  sous  laquelle  il  ne  serait 
peut-être  pas  sans  quelque  intérêt  de  nous  en  occuper  encore. 
Nous  serions  à  même  de  suivre  alors  dans  une  sphère  plus  élevée, 
plus  abstraite ,  plus  distante  encore  de  celle  de  la  réalité  positive , 
l'idée  fondamentale ,  la  formule  générale  de  la  philosophie  de  l'his- 
toire de  M.  de  Schelling.  —  Toutefois,  ce  n'est  pas  le  moment ,  ce 
me  semble,  de  hasarder  une  entreprise  semblable.  —  Je  me  hâte, 
au  contraire ,  de  terminer  cette  longue  excursion  dans  les  régions 
de  la  philosophie  idéaliste;  régions  peu  hantées  jusqu'à  ce  jour  du 
public  français,  et  où  j'ai  tout  lieu  de  craindre  de  n'avoir  pu  être 
accompagné  du  lecteur  sans  quelque  impatience  et  quelque  fatigue 
de  sa  part. 

Barchou  nu  Penhoen. 


SALON 


DE    4855. 


li>LBmS?!IÎ2IB  ARHIK&lLifc 


§.  m. 

Ainsi  que  nous  l'avons  dit  précédemment ,  la  rénovation  du  pay- 
sage attend  ses  destinées  de  MM.  Paul  Huet  et  Charles  de  Laberge. 
Ces  deux  artistes  éminens  ont  posé  la  question  chacun  à  leur  ma- 
nière ,  et  très  diversement.  Ils  demeurent  fidèles  à  leurs  premières 
volontés ,  et  chacune  de  leurs  œuvres ,  en  agrandissant  la  voie 
où  ils  sont  entrés,  et  qu'ils  ont  eux-mêmes  frayée ,  ne  change  rien 
à  leur  premier  dessein.  Nous  devons  des  éloges  à  des  hommes 
pleins  de  conscience,  de  courage  et  de  naïveté,  tels  que  M.  Ali- 
gny,  M.  Godefroy  Jadin ,  M.  Rousseau  ,  M.  Cabat.  Il  faut  approu- 
ver, dans  le  premier,  l'imitation  littérale  des  roches;  dans  le  se- 
cond ,  la  profondeur  et  la  fuite  des  lerreins;  dans  le  troisième,  la 


182  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vérité  des  tons  et  l'acceptation  franche  des  lignes  de  la  nature ,  la 
légèreté  de  ses  feuilles;  dans  le  quatrième,  la  simplicité  toute  fla- 
mande de  ses  compositions.  Mais  le  plan  que  nous  avons  adopté , 
les  limites  raisonnables  de  nos  réflexions ,  nous  défendent  de  dis- 
cuter individuellement  ces  mérites  que  nous  proclamons  volontiers. 
Nous  laissons  au  public  éclairé  le  soin  d'appliquer  les  remarques 
générales  que  nous  résumons  dans  la  personne  de  MM.  Paul  Huet 
et  Charles  de  Laberge. 

Au  premier  aspect,  la  différence  des  effets  révèle  évidemment 
la  différence  des  procédés  et  des  intentions.  M.  Huet  prétend  avant 
tout  et  surtout  à  l'impression  ,  à  l'émotion  poétique;  M.  de  Laberge 
paraît  exclusivement  préoccupé  de  la  reproduction  exacte  et  com- 
plète des  moindres  détails  de  la  nature.  S'il  fallait  retrouver  les 
titres  héraldiques  de  ces  deux  novateurs ,  si  les  hommes  de  fan- 
taisie avaient  besoin  de  généalogie,  et  ne  pouvaient  siéger  parmi 
les  contemporains  illustres  sans  produire  leurs  lettres  de  noblesse, 
le  premier  choisirait  pour  parrain  Claude  Gelée ,  et  le  second  Hob- 
bema.  Mais  il  importe  peu  de  savoir  de  quels  aïeux  ils  se  recom- 
mandent. Pour  nous,  qui  les  jugeons  sans  prévention  et  sans 
prédilection ,  sans  intérêt  personnel  et  sans  arrière-pensée  ,  que 
sont-ils  et  que  peuvent-ils  être,  sinon  les  fils  de  leurs  œuvres? 

Or,  je  ne  veux  pas  le  nier,  le  Médecin  de  campagne  de  M.  de  La- 
berge signale  dans  l'accomplissement  de  sa  volonté  un  progrès  très 
réel.  Si  les  yeux  parcourent  la  toile  de  gauche  à  droite,  ou  de  haut 
en  bas,  ils  trouveront  partout  à  s'occuper,  à  s'étonner,  à  s'arrêter 
curieusement.  C'est  une  patience  merveilleuse  ,  une  habileté  qui 
tient  du  prodige.  Les  murs,  les  tuiles,  les  arbres,  les  feuilles,  les 
terreins,  les  barrières ,  la  paille,  les  cailloux,  tout  est  portrait.  Il  y 
a  de  quoi  confondre  ceux  qui  comprennent  les  jours  dévorés  par 
cette  rude  besogne.  Mais  où  est  le  centre  delà  composition,  l'unité 
poétique,  l'unité  lumineuse,  l'unité  linéaire?  Vers  quel  point  doi- 
vent se  diriger  les  regards  ou  la  pensée  à  l'exclusion  des  autres  par- 
ties du  tableau?  J'ai  grand' peur  que  l'auteur  lui-même  ne  puisse 
répondre  à  cette  question.  Son  œuvre  a  été  faite  successivement 
pièce  à  pièce,  tandis  qu'elle  n'aurait  du  être  que  le  rayonnement , 
l'épanouissement  d'une  conception  primitive  et  centrale.  S'il  veut 
éviter  l'Agathe,  la  porcelaine,  la  miniature,  la  puérilité,  il  faut 


SALON    DE    183.1.  [83 

qu'il  se  résigne  à  sacrifier  une  partie  de  son  adresse  et  de  sa  pa- 
tience. Qu'il  fasse  moins  ,  et  il  fera  mieux. 

La  Vue  de  Rouen  ,  de  M.  Huet ,  se  distingue  par  des  qualités 
précieuses  et  surtout  par  l'étendue  indéfinie  de  l'horizon.  Il  semble 
que  la  toile  recule  et  s'agrandisse  presque  à  chaque  minute.  C'est 
un  grand  art,  j'en  conviens;  mais  la  raison  demande  autre  chose, 
surtout  pour  les  premiers  plans  ;  et  dans  la  Vue  de  Rouen  les  pre- 
miers plans  ne  sont  pas  assez  soutenus ,  l'exécution  est  trop  rudi- 
mentaire  ;  et  puis,  il  faut  se  défendre  d'un  désir  bien  naturel,  mai* 
souvent  condamnable,  celui  de  semer  à  profusion  les  émeraudes, 
les  rubis  et  les  topazes  ;  il  faut  être  plus  sobre  dans  le  choix  des 
tons.  —  La  Vue  de  Saint-Cloud  serait  supérieure  à  la  composition 
précédente,  sans  les  figures  qui  ne  valent  rien.  J'aime  la  pâte, 
les  lignes  et  le  ton  des  arbres,  de  la  plaine  et  du  ciel  :  seulement 
je  regrette  que  l'auteur  n'ait  pas  triché  la  réalité,  et  supprimé  les 
massifs  taillés  qui  appauvrissent  l'effet  général.  —  Son  paysage 
composé  est,  à  coup  sûr,  son  meilleur  ouvrage  sous  tous  les  rap- 
ports; il  y  a  de  la  grandeur  sans  emphase,  du  calme  sans  séche- 
resse, de  la  poésie  sans  manière  et  sans  obscurité.  Les  lignes  sont 
harmonieuses,  et  la  percée  du  fond,  à  droite,  est  bien  inventée; 
mais  je  regrette  que  la  verdure  du  premier  plan,  à  gauche ,  man- 
que de  solidité,  absolument  et  relativement;  car  les  arbres  qui  cou- 
ronnent les  ruines ,  quoique  plus  éloignés ,  sont  plus  forts ,  et  ne 
céderaient  pas  sous  le  doigt  comme  le  gazon. 

Il  faut  donc  que  M.  Laberge  fasse  plusieurs  pas  en  arrière ,  et 
que  M.  Huet  s'attache  plus  sérieusement  à  la  traduction  de  ses 
pensées. 

Je  voudrais  pouvoir  louer,  sans  restriction ,  M.  Eugène  Isabey  , 
car  son  talent  m'inspire  une  sérieuse  sympathie  :  il  y  a  deux  ans , 
j'espérais  qu'il  renoncerait  à  l'improvisation  pour  un  travail  plus 
lent  et  plus  recueilli.  Je  faisais  des  vœux  pour  qu'il  comprît  l'in- 
tervalle immense  qui  sépare  Sgricci  de  Byron,  Henri  Herz  de  Hum- 
mel  ;  mais  il  s'est  obstiné  dans  son  indolence  féconde ,  il  a  continué 
de  croire  que  ses  moindres  coups  de  pinceau  devaient  être  précieu- 
sement recueillis;  il  s'est  fié  sans  réserve  aux  adulations  complai- 
santes de  ses  amis,  et,  sans  perdre  le  charme  incontestable  de  sa 
manière,  il  a  produit  des  ouvrages  que  la  critique  doit  réprouver. 


184  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  poésie  est  absente,  comme  il  y  a  deux  ans;  mais  la  couleur  est 
fausse  pour  vouloir  être  brillante;  la  perspective  est  outrageuse- 
ment violée;  les  maisons  chancellent,  dansent,  et  sont  avinées; 
les  figures  ne  sont  que  des  ébauches  diaphanes  et  inintelligibles. 
C'est  un  grand  malheur  que  je  déplore;  voilà  pourtant  où  mène  la 
flatterie! 

Je  ne  puis  pas  dire  non  plus  que  Decamps  soit  en  progrès.  Ses 
deux  aquarelles  sont  inventées  avec  une  grande  richesse  de  phy- 
sionomies individuelles;  mais  il  y  manque  une  qualité  du  premier 
ordre,  l'intérêt  lumineux  et  poétiqne  :  tous  les  tons  sont  de  la 
même  gamme  ,  toutes  les  tètes  ont  la  même  importance.  J'aime  son 
singe  paysagiste.  Son  paysage  turc  me  semble  inférieur  à  une  com- 
position du  même  genre  envoyée  au  salon  dernier,  et  qui  repré- 
sentait le  derrière  d'une  maison.  Quanta  sa  caravane,  je  pense 
qu'il  est  utile  de  la  blâmer.  La  couleur  en  est  séduisante  et  magi- 
que ;  mais  le  ciel  est  maçonné  :  les  chevaux,  les  chameaux  et  les 
hommes  n'ont  pas  de  forme  appréciable  ;  il  n'y  a  que  les  murs  qui 
soient  admirables  de  tout  point.  Assuré  comme  il  l'est  de  l'atten- 
tion et  de  la  bienveillance  publique,  avec  une  palette  comparable 
à  celle  de  Rubens  et  de  Rembrandt,  il  est  fâcheux  que  Decamps 
néglige  un  élément  de  succès  et  de  durée,  la  vérité  des  lignes  et  des 
contours  :  attendons-le  au  salon  prochain. 

Les  Pères  de  la  Rédemption  ,  de  M.  Granet,  se  placent  à  côté 
de  ses  meilleurs  ouvrages.  Ici,  comme  toujours,  les  figures,  mal- 
gré leur  nombre,  n'ont  pas  le  premier  rôle;  elles  sont  subordonnées 
à  l'effet  des  fonds,  à  la  distribution  de  la  lumière.  Dans  la  pensée 
de  l'artiste,  elles  sont  bien  conçues  et  bien  exécutées.  Ce  qu'on  peut 
y  reprendre  ne  trouble  en  rien  l'harmonie  cl  la  beauté  de  la  com- 
position. Comme  toutes  les  choses  complètes,  cette  toile  échappe 
à  la  critique ,  il  faut  la  nier  ou  l'admirer. 


IV. 


Les  nouveaux  plafonds  découverte  cette  année  dans  les  salles  du 
moyen-âge  et  de  la  renaissance  sont  très  loin  de  justifier  les  espé- 
rances qu'on  pouvait  fonder  sur  cette  magnifique  occasion  offerte 


SALON  DE  1855.  185 

ii  la  peinture  monumentale.  Je  ne  dis  rien  des  deux  toiles  de 
M.  Fragonard ,  d'abord  parée  qu'elles  ont  paru  aux  salons  de  1819 
et  1827,  et  surtout  parce  qu'elles  sont  d'une  médiocrité  indigne  de 
Marne.  La  Renaissance  des  Arts,  de  M.  Heim  ,  conviendrait  tout  au 
plus  au  boudoir  d'une  femme  :  c'est  une  peinture  admirablement 
fraîche  et  rose;  mais  de  contours,  de  modelé,  de  vérité,  de  pen- 
sée ,  il  n'y  a  pas  l'ombre;  ajoutons  que  la  raison  défend  d'encadrer 
l'allégorie  dans  l'histoire,  et  prescrit  impérieusement  d'encadrer 
l'histoire  dans  l'allégorie.  M.  Heim  a  choisi  le  premier  parti ,  et  a 
violé  une  des  premières  lois  de  la  poésie.  Je  l'abandonne  aux  ad- 
mirateurs des  puérilités  coquettes.  —  Le  Poussin  de  M.  Alaux , 
séduisant  pour  les  yeux  vulgaires,  ne  résiste  pas  à  la  réflexion  ;  le 
caractère  de  cette  composition  devait  être  la  gravité;  la  figure  prin- 
cipale ,  celle  de  l'artiste,  devait  dominer  les  deux  autres,  au  moins 
par  l'importance  de  l'expression.  Le  roi  et  le  cardinal  devaient  jouer 
chacun  leur  rôle,  mais  sans  émotion  et  presque  sans  volonté.  De 
Thou,  Cinq-Mars,  le  père  Joseph,  le  marquis  de  Rivière,  n'étaient 
là  que  pour  dater  la  scène.  Or,  aucune  de  ces  conditions  n'a  été 
remplie.  La  faiblesse  maladive  et  docile  de  Louis  XIII ,  le  regard 
de  chat  du  premier  ministre ,  la  figure  austère  de  l'auteur  des 
Sabines,  ne  peuvent  pas  se  deviner  dans  les  trois  acteurs  du  pre- 
mier plan.  La  peinture  de  cette  toile  serait  tolérable  dans  une  salle 
de  bal  ou  dans  une  décoration  d'opéra.  Dans  un  monument  comme 
le  Louvre  c'est  un  contre-sens.  —  Le  Louis  XII  de  31.  Drolling- 
révèle,  je  l'avoue,  l'intention  de  bien  faire,  et  surtout  le  senti- 
ment sincère  d'une  tâche  difficile.  Mais  la  naïveté  laborieuse  des 
physionomies,  la  gaucherie  archaïsée  des  attitudes  empruntées 
aux  missels  enluminés ,  la  simplicité  toute  patriarcale  des  lignes 
et  des  groupes  n'excusent  pas  l'absence  complète  d'intérêt.  La 
scène  est  conçue  de  telle  sorte  qu'elle  semble  indéfinie,  et  n'a  pas 
de  limites  présumables  en  dehors  du  cadre.  La  toile  est  couverte  et 
n'est  pas  remplie;  à  proprement  parler,  il  n'y  a  pas  de  composition, 
.le  ne  dirai  rien  de  la  couleur;  on  sait  que  M.  Drolling  n'est  pas 
coloriste.  Mais  je  dois  lui  reprocher  la  brièveté  de  ses  personnages; 
car  il  pouvait  consulter  un  géomètre  et  calculer  la  dimension  réelle 
pour  la  dimension  visible;  à  coup  sûr  le  Louis  XII  vaut  mieux  que 
les  plafonds  de  MM.  Fragonard  ,  Alaux  cl  Heim,  mais  il  n'est  pas 


180  REVUE  DES  DEUX  MOMDES. 

bon. — Comment  est-il  arrivé  que  M.  Schnetz,  après  avoir  em- 
prunté à  l'Italie  des  compositions  du  premier  ordre,  telles  que  l'In- 
ondation et  la  Prière  à  la  Madone,  ait  consenti  à  peindre  un  sujet 
tel  que  Charlemagne  et  Alcuin ,  placé  si  loin  de  ses  inspirations  et 
de  ses  études  habituelles?  Je  ne  sais  lequel  je  dois  reprendre  le  plus 
sévèrement,  ou  de  celui  qui  a  proposé  cet  épisode  à  l'artiste,  ou 
de  l'artiste  qui  s'est  trompé  au  point  de  l'accepter.  Ce  que  je  puis 
affirmer,  c'est  que  cette  double  erreur  n'a  pas  tourné  au  profit  de 
l'art.  Heureusement  M.  Schnetz  est  en  mesure  de  prendre  une 
revanche  éclatante.  Qu'il  retourne  à  Rome ,  et  qu'il  nous  revienne 
avec  un  nouveau  poème!  —  Le  Puget  d'Eugène  Devéria  est  assu- 
rément le  meilleur  plafond  des  nouvelles  salles  (il  est  bien  entendu 
que  je  ne  veux  rien  préjuger  sur  31M.  Sleuben  et  L.  Cogniet,  dont 
les  toiles  ne  sont  pas  découvertes).  Cette  page  est  une  suite  naturelle 
et  honorable  de  la  Naissance  d'Henri  IV,  et  qui  effacera ,  je  l'espère, 
le  souvenir  de  la  Jeanne  d'Arc  du  même  auteur.  Ce  n'est  pas  à  lui 
que  je  dois  reprocher  d'avoir  traité  une  scène  qui  n'a  jamais  existé 
dans  l'histoire.  Ce  n'est  pas  sa  faute  si  les  courtisans  qui  ont  fait 
hommage  de  Corneille  à  Louis  XIII,  ont  voulu  continuer  dans  le 
statuaire  de  Marseille  la  même  flatterie  maladroite  et  menteuse. 
M.  Eugène  Devéria  n'a  pas  mission  pour  feuilleter  les  biographies 
et  apprendre  que  Puget  n'est  jamais  venu  à  Versailles ,  qu'il  a  vu  le 
roi  une  seule  fois  à  Fontainebleau,  plusieurs  années  après  le  voyage 
de  son  chef-d'œuvre  présenté  à  Louis-le-Grand  par  son  fils  ;  il  n'est 
pas  chargé  de  lire  la  correspondance  de  Lebrun  et  les  manuscrits 
du  père  Bougerel ,  pour  entendre  les  réclamations  infructueuses  de 
l'artiste  exposant  humblement  à  S.  M.  que  le  groupe  payé  1 5,000  fr . 
lui  coûte  réellement  44,o00  francs.  C'est  à  l'administration  à  s'en- 
quérir de  ces  misères,  de  cette  loyale  générosité,  de  ces  magnifiques 
encouragemens.  M.  Eugène  Devéria  ne  répond  que  de  son  œuvre. 
Je  blâmerai  sans  répugnance  le  défaut  de  solidité  dans  quelques 
figures ,  et  la  mignardise  des  deux  dernières  femmes  placées  à  gau- 
che, près  du  cadre.  Mais  après  ces  critiques  très  sérieuses ,  il  reste 
encore  beaucoup  à  louer  dans  cette  composition.  Le  roi  et  l'artiste 
ont  une  pantomime  très  vraie,  surtout  pour  ceux  qui  ignorent  la 
biographie  du  Puget  et  sa  querelle  avec  le  duc  de  Beaufort  ;  il 
règne  dans  toute  la  toile  une  richesse  et  une  coquetterie  élevée. 


SALON  DE   1835.  1X7 

C'est  bien  ainsi  que  devait  être  la  cour  du  grand  roi.  —  Je  n'ap- 
prouve pas  les  tons  violets  prodigués  sur  le  cou  et  les  épaules  des 
grandes  dames.  Mais  tout  en' assurant  que  l'auteur  pourra  faire 
mieux ,  et  s'est  peut-être  contenté  trop  facilement ,  je  ne  puis  nier 
que  son  ouvrage  ne  soit  le  meilleur  des  salles  nouvelles. 

Si  nous  rentrons  dans  la  galerie  des  trois  écoles,  en  traversant 
le  salon  carré,  nous  trouverons ,  chemin  faisant ,  plus  de  morts  que 
de  vainqueurs,  plus  de  réputations  éphémères  que  de  gloires  du- 
rables. La  Marguerite  de  M.  A.  Scheffer  n'est  qu'une  métamor- 
phose pénible  d'un  talent  qui  s'épuise  à  copier  successivement  tous 
les  maîtres  sansjamais  chercher  l'originalité  personnelle.  J'avaisquel- 
que  sympathie  pour  les  tètes  exécutées  dans  le  goût  de  Rembrandt. 
Celte  fois-ci ,  je  ne  puis  approuver  le  calque  tourmenté  de  l'école 
allemande.  Copie  pour  copie ,  j'aime  mieux  la  précédente.  —  Les 
demoiselles  Galley,  de  M.  C.  Roqueplan,  ne  sont  qu'une  peinture 
agréable ,  mais  rien  de  plus.  —  La  Jeanne  d'Arc,  de  M.  St-Evre , 
est  une  composition  ingénieuse,  remarquable  surtout  parla  finesse 
des  têtes;  mais  toutes  les  figurées  sont  transparentes.  Le  prologue 
du  Décameron  rappelle  malheureusement  le  jardin  d'amour  de 
Watteau.  A  quoi  bon  traduire  le  xive  siècle  dans  le  style  du  xvme? 
—  Je  ne  veux  pas  juger  MM.  E.  Delacroix  et  L.  Boulanger  sur 
leur  salon  de  cette  année.  Je  pense ,  avec  l'antiquité ,  que  parfois 
l'extrême  justice  n'est  qu'une  injustice  extrême.  — Je  néglige  volon- 
tairement les  rêves  d'amour  de  M.  Guichard ,  faute  de  pouvoir  pé- 
nétrer le  sens  de  ce  poème  mystérieux.  —  Les  Contrebandiers  de 
M.  Jeanron  sont  un  progrès  pour  ceux  qui  se  souviennent  de  ses 
Petits  Patriotes.  Le  ciel  est  bien  ;  mais  les  terreins  sont  d'une 
pâte  trop  molle.  Les  figures  du  second  plan  ne  sont  pas  assez 
nettement  dessinées.  —  Les  Funérailles  de  Titien ,  de  M.  A.  liesse, 
sont  un  début  heureux,  mais  ne  méritent  pas  le  succès  qu'on  veut 
leur  foire.  C'est  un  ressouvenir  adroit  de  l'école  vénitienne;  mais 
il  n'y  a  pas  de  composition,  surtout  pas  de  vérité.  —  Je  n'aime 
pas  le  Foscari  de  M.  Ziegler;  mais  son  Giolto  est,  sans  contredit, 
la  meilleure  invention  du  salon.  La  jambe  droite  s'incruste  dans  la 
jambe  gauche.  Cimabue  ressemble  trop  à  une  peinture  sur  vélin  ; 
mais  l'attitude  est  pleine  de  grâces ,  de  naïveté ,  d'attention ,  de 
recueillement;  les  épaules  et  les  bras  sont  étudiés  à  merveille.  Si 


18H  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'auteur  veut  acquérir  plus  de  hardiesse,  je  m'assure  qu'il  réussira 
dans  les  sujets  simples  et  paisibles.  Quant  au  drame,  c'est  encore 
une  question. 


§.v. 


Nous  ne  voyons  pas  au  Louvre  tous  les  ouvrages  de  David  et  de 
Pradier  que  nous  espérions  y  étudier.  Un  seul  buste ,  celui  de 
Boulay  de  la  Meurthe ,  et  le  groupe  de  Cyparisse ,  au  lieu  des  nom- 
breux portraits  que  nous  avions  entrevus ,  l'absence  de  la  statue  de 
Jean-Jacques,  voilà  bien  des  sujets  de  regrets;  et  cependant  nous 
en  avons  assez  pour  comparer  et  analyser  les  mérites  et  l'avenir  de 
ces  deux  maîtres.  Sans  doute  il  eût  mieux  valu  avoir  sous  les  yeux 
Béranger,  Lareveillère-Lépaux ,  Sieyes,  Cuvier,  Paganini,  et,  à 
côté  d'une  figure  païenne ,  le  philosophe  genevois  et  le  maréchal 
Gouvion;  mais  nous  ne  pouvons  blâmer  l'administration  qui,  par 
respect  pour  l'équité,  a  refusé  d'admettre  ces  ouvrages. 

Le  portrait  de  Boulay  de  la  Meurthe  est  un  des  meilleurs  de  Da- 
vid, égal,  selon  nous,  à  ceux  de  Bentham  et  de  Chateaubriand. 
On  y  aperçoit  bien  ce  qui  se  trouve  rarement  dans  les  marbres  mo- 
dernes ,  la  différence  des  saillies  musculaires  et  des  saillies  osseuses. 
Les  plans  du  visage  et  du  front  sont  nombreux ,  fouillés  et  vivans. 
C'est  aussi  bien  que  les  bustes  antiques ,  quoique  plus  complexe , 
aussi  harmonieux,  quoique  plus  savant.  Nous  devons  regretter  de- 
vant un  pareil  ouvrage  que  Bonaparte  et  Byron  n'aient  pas  posé 
pour  David.  Au  salon  prochain  nous  aurons  de  lui  des  portraits , 
deux  statues,  et  trois  peut-être,  si  la  figure  de  Philopœmen,  des- 
tinée aux  Tuileries ,  est  achevée. 

Le  Cyparisse  ,  comme  je  l'ai  dit ,  se  distingue  par  une  grâce  ex- 
quise, par  la  finesse  et  la  pureté  des  lignes ,  par  le  choix  et  la  jeu- 
nesse des  plans ,  par  la  vérité  des  inflexions ,  la  naïveté  de  l'atti- 
tude. La  seule  chose  que  j'y  blâmerai,  c'est  l'insignifiance  delà  tète. 
L'auteur  m'objectera ,  je  le  sais  ,  des  exemples  pareils  dans  la  sta- 
tuaire romaine  ;  mais  ces  exemples  n'appartiennent  pas  aux  meil- 
leurs temps  ;  l'art  grec  du  temps  de  Périclès ,  les  masques  admira- 
bles du  Jupiter,  de  la  Vénus,  de  l'Ajax,  de  l'amant  d'Aspasie 


SALON  DE   1853.  18!) 

lui-même,  témoignent  assez  du  respect  de  l'antiquité  pour  la 
beauté  intellectuelle.  A  mon  sens  il  n'y  avait  aucun  inconvénient 
à  doter  Cyparisse  d'un  visage  moins  pauvre  et  moins  simple.  Le 
torse  et  les  membres  sont  charnus  et  palpitans ,  la  tête  ne  pense  pas , 
pourquoi? 

Le  groupe  de  Caïn,  par  Etex,  excite  une  attention  générale, 
et  c'est  en  effet  un  ouvrage  important.  Si  l'on  considère  d'ailleurs 
que  c'est  le  début  de  l'auteur,  on  doit  espérer  pour  lui  un  avenir 
glorieux.  Seulement  je  redoute  les  éloges  et  les  flatteries  qui  ne  lui 
manqueront  pas.  On  demande  du  marbre  et  du  bronze  pour  tra- 
duire ses  pensées;  personne  plus  que  moi  ne  souhaite  pour  sa  fan- 
taisie des  interprètes  nombreux ,  dociles  et  durables  ;  mais  je  crois 
qu'on  se  hâte  trop  de  couronner ,  de  chanter  hosannah  et  de  brû- 
ler l'encens.  Je  voudrais  voir  M.  Etex  à  l'œuvre  sur  un  bloc  de 
Carrare;  mais  je  lui  conseillerais  bien  des  modifications.  La  seule 
figure  qui  satisfasse  dans  ce  groupe,  c'est  la  femme  de  Caïn  :  en- 
core l'exécution  n'est-elle  pas  complète.  Le  Caïn  est  laid  et  ignoble, 
sans  être  horrible  ni  repentant.  Son  fils ,  placé  à  sa  droite ,  pourrait 
se  détacher  sans  laisser  aucun  regret ,  sa  pose  n'est  pas  heureuse. 
Son  bras  se  place  péniblement  sous  l'aisselle  de  Caïn ,  sa  jambe  s'in- 
fléchit comme  si  les  os  étaient  ramollis.  Je  ne  crois  pas  que  la  sculp- 
ture permette  ces  mesquines  pauvretés ,  quand  bien  même  la  na- 
ture les  donnerait.  La  main  droite  de  Caïn ,  qui  semble  vouloir 
indiquer  l'idée  d'abattement ,  mérite  le  même  reproche.  En  résumé, 
ce  groupe,  dont  la  face  antérieure  et  postérieure  satisfait  aux  con- 
ditions de  la  sculpture,  pèche  évidemment  par  un  défaut  d'harmo- 
nie dans  les  faces  latérales.  Avant  l'exécution  définitive  il  faudrait 
aviser  à  corriger  ces  défauts. 

Le  lion  de  Barye  est  une  belle  et  grande  chose.  Si  c'est  le  bronze 
qui  doit  en  assurer  la  durée,  le  résultat  n'est  pas  douteux.  Si  c'est 
le  marbre,  il  faudra  faire  des  sacrifices ,  trouver  des  masses  qui  n'y 
sont  pas ,  effacer  les  détails  trop  nombreux,  et,  tout  en  conservant 
la  vérité  des  lignes  et  de  l'attitude ,  exagérer  certaines  parties  de 
la  réalité  pour  arriver  à  une  beauté  plus  simple  et  plus  claire.  — 
11  faudrait  aux  Tuileries  deux  figures  au  moins  comme  le  lion  de 
Barye. 
La  figure  napolitaine,  de  M.  Rude,  est  au  nombre  des  meilleurs 


190  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ouvrages  de  cette  année.  Le  marbre  que  nous  voyons  est  très  supé- 
rieur au  modèle  exposé  il  y  a  deux  ans.  Toutes  les  parties  sout  trai- 
tées avec  soin ,  avec  amour.  Peut-être  l'ensemble  est-il  un  peu  froid. 
Mais ,  dans  le  style  paisible  et  simple ,  c'est  un  morceau  remar- 
quable. 

Le  danseur  de  M.  Duret ,  dont  le  visage  ne  manque  ni  de  gaîté 
ni  d'animation ,  vaut  moins  que  le  pêcheur  de  M.  Rude,  à  cause 
de  la  rondeur  générale  des  formes  ;  le  mouvement  demanderait  des 
contractions  musculaires ,  qui  sont  absentes. 

Il  est  fâcheux  que  le  buste  de  la  reine,  de  M.  Moine,  ne  soit  pas 
terminé.  Cette  circonstance ,  ignorée  du  public ,  et  même  de  plu- 
sieurs critiques  de  profession  ,  a  donné  lieu  à  des  jugemens  précipi- 
tés. On  a  déclaré  impossibles  des  qualités  qui  n'attendent  que  le 
ciseau  pour  se  révéler.  Le  modèle  en  plâtre  que  j'ai  vu  est  beau- 
coup plus  charnu  et  plus  fin  que  le  marbre  du  Louvre. 

Dans  le  duc  de  Nemours ,  de  Chaponnière ,  je  n'aime  pas  les  che- 
veux qui  s'attachent  aux  tempes,  le  reste  me  semble  irrépro- 
chable. 

L'Ulysse  ,  de  M.  A.  Barre,  possède  plusieurs  élémcns  de  réalité; 
mais  les  formes  et  les  lignes  ne  sont  pas  assez  choisies.  C'est  un 
point  de  départ,  un  acheminement.  Mais  l'auteur  aurait  tort  de 
croire  qu'il  est  arrivé. 

Un  portrait  de  M.  Simart  offre  plusieurs  parties  modelées  habi- 
lement, mais  étudiées  successivement,  à  ce  qu'il  semble,  en  elles- 
mêmes  et  pour  elles-mêmes,  sans  intention  préconçue,  sans  volonté  ; 
de  telle  sorte  que  ces  vérités  de  détail  se  combattent  eï  se  nuisent, 
et  ne  composent  pas  une  vérité  une  et  claire.  Mais  il  y  a  de  bonnes 
lignes  :  avec  peu  de  chose  la  tète  serait  bonne. 

Je  suis  forcé  de  protester  de  toutes  mes  forces  contre  les  encou- 
ragemens  prodigués  à  MM.  Préault  et  Duseigneur.  Le  premier 
prend  pour  de  la  sculpture  la  laideur  grimaçante  variée  à  l'in- 
fini ,  et  ne  se  donne  pas  même  la  peine  d'amener  à  bien  les  cari- 
catures qu'il  conçoit.  Il  s'en  tient  à  l'ébauche ,  et  ses  amis  prennent 
pour  du  génie  la  paresse  et  la  gaucherie  de  ses  doigts.  Je  n'ai  rien 
à  en  dire ,  sinon  que  l'art  et  la  critique  n'ont  rien  à  voir  dans  ce  liber- 
tinage puéril.  L'Esmeralda  de  M.  Duseigneur  nous  ramène  aux 


SALON    DE    18Ô5.  101 

figures  sculptées  en  chêne  ou  en  pierre ,  du  mc  siècle ,  et  aux  plus 
imparfaites.  Mais  ce  qui  se  tolère  et  s'accepte  dans  les  orncmens 
d'une  ogive  ou  d'un  chapiteau,  n'est  pas  bon  à  montrer  dans  un 
musée  ;  une  taille  de  guêpe ,  des  pieds  miscroscopiques ,  et  la  tête 
d'un  monstre,  contrastant  avec  cette  idéalité  impossible ,  ne  font 
pas  un  groupe.  Je  concevrais  le  sujet  en  bas-relief ,  mais  le  pilori 
entre  les  deux  acteurs  s'oppose  à  l'exécution  ronde  bosse.  Si 
M.  Duseigneur  veut  justifier  sa  mission  de  novateur,  il  faut  qu'il 
change  de  route;  son  Roland  était  fort  supérieur  à  son  groupe  de 
cette  année. 


§.  VI. 

Or,  je  dois  l'avouer,  il  n'est  pas  en  mon  pouvoir  de  résoudre 
aujourd'hui,  au  moins  d'une  façon  décisive,  les  questions  que  j'ai 
posées  à  l'ouverture  du  salon.  Mes  études  récentes  n'ont  pas  dé- 
menti mes  premières  prévisions.  Je  crois  encore  à  l'imminence 
d'une  réaction  spiritualiste  dans  l'art;  mais  je  n'ai  pas  a  ma  dispo- 
sition les  élémens  nécessaires  pour  populariser  mes  convictions. 
Plusieurs  ouvrages  importans  que  j'attendais,  et  qui  m'auraient 
apporté  l'autorité  de  leur  exemple ,  n'ont  pu  pénétrer  dans  les 
salles  du  Louvre.  Léopold  Robert  et  Paul  Delaroche  n'ont  rien 
envoyé.  Et  sans  nul  doute  un  épisode  de  la  vie  vénitienne  par 
l'auteur  des  Moissonneurs,  la  mort  de  Jane  Gray  par  l'auteur  de 
Cromwell,  auraient  pesé  dans  la  balance. 

Les  plafonds  des  nouvelles  salles ,  par  le  choix  des  sujets  et  des 
artistes  appelés  à  les  traiter,  ne  peuvent  prétendre  à  la  valeur  his- 
torique qu'on  voudrait  leur  attribuer. 

Le  paysage  a  commencé  une  rénovation  éclatante  qui  s'achèvera 
dans  un  avenir  très  prochain.  Les  études  consciencieuses  qui  se 
multiplient  s'en  tiennent  trop  souvent  à  la  réalité  et  prennent  la 
copie  d'un  morceau  pour  l'invention  d'un  ouvrage.  Mais  il  sortira 
de  ce  travail  un  art  nouveau  et  durable.  —  Toutefois  il  faut  recon- 
naître que  la  peinture,  soit  qu'elle  traite  la  figure  humaine  ,  soit 
qu'elle  se  propose  la  reproduction  de  la  nature  extérieure ,  semble 
trop  souvent  tâtonner,  et  comme  incertaine  des  lois  auxquelles  elle 


J92  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

doit  obéir.  Mais  il  naîtra  des  rois  qui  sauront  la  gouverner,  atten- 
dons seulement. 

Quant  à  la  statuaire,  elle  a  déjà  trouvé  ses  chefs  et  son  organi- 
sation. David,  Pradier  et  Barye  ont  chacun  leur  volonté,  leur 
puissance  reconnue.  Et ,  parmi  les  portraitistes ,  Moine  et  Cha- 
ponnière  peuvent  compter  sur  des  succès  sérieux. 

GUSTAVE  PLANCHE. 


MÉLANGES 


DE  SCIENCES  ET  D'HISTOIRE  NATURELLE. 


Météores  lumineux. 

M.  Gautier  a  lu  à  la  Société  de  physique  et  d'histoire  naturelle  de  Ge-' 
nève,  dans  sa  séance  du  6  décembre ,  une  notice  fort  intéressante  sur  les 
météores  lumineux  qui  ont  élé  observés  en  différens  points  de  l'Europe, 
dans  la  nuit  du  12  au  15  novembre  1852. 

Ces  phénomènes  s'étaient  manifestés  dès  la  soirée  du  12  mai.  Ils  paru- 
rent dans  tout  leur  développement  depuis  trois  jusqu'à  six  heures  du  ma- 
tin ,  et  c'est  malheureusement,  comme  le  remarque  M.  Gautier ,  l'époque 
de  la  journée  à  laquelle  il  se  trouve  sur  pied  le  moins  d'observateurs 
instruits.  Toutefois,  comme  les  météores  étaient  visibles  sur  une  sur- 
face  de  pays  fort  étendue  ,  le  nombre  des  observations  est  encore 
assez  considérable ,  et  il  n'est  pas  sans  utilité  de  les  comparer  les  unes 
aux  autres. 

A  Genève ,  trois  artilleurs  et  un  sergent  de  la  garde  soldée  rapportent 
que  vers  minuit  ils  ont  aperçu  des  lueurs  derrière  les  nuages,  produisant 
à  peu  près  l'effet  d'éclairs.  Vers  deux  heures  et  demie ,  le  ciel  s'étant 
éclairci,  ils  ont  vu,  durant  plusieurs  heures  et  jusqu'au  jour,  des  es- 
pèces de  fusées  partant  de  plusieurs  points  et  laissant  après  elles  une  traî- 
née rectiligne  ou  serpentine ,  d'abord  de  couleur  rouge ,  ensuite  verte  on 
bleue ,  et  enfin  jaune.  Cette  trace  lumineuse  durai!  de  dix  à  quinze  !ui  - 
T*WK  ii.  13 


104  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mîtes ,  puis  s'effaçait  ;  on  en  voyait  plusieurs  à  la  fois.  Les  directions  étaient 
diverses,  mais  le  sud-ouest  était  la  partie  de  l'horison  où  on  en  voyait  le 
moins. 

Aucun  bruit  ne  se  faisait  entendre. 

À  l'approche  du  jour,  entre  quatre  et  six  heures  ,  les  feux  étaient  plus 
rares,  mais  plus  brillans.  On  ne  sait  si  c'est  le  jour  qui  a  empêché  de  les 
voir  plus  long- temps. 

D'autres  individus,  de  la  même  ville,  dans  un  rapport  très  peu  diffé- 
rent de  celui-ci,  ont  ajouté  que  plusieurs  des  fusées  en  question  présen- 
taient à  leur  extrémité  antérieure  un  point  plus  lumineux  que  le  reste , 
lequel  se  brisait  en  plusieurs  fragmens  au  terme  de  sa  course.  Ces  espèces 
de  projectiles  ne  tombaient  pas  jusqu'à  terre,  mais  semblaient  éclater  et 
se  dissiper  en  l'air. 

Un  ministre  d'Aubonne ,  dans  le  canton  de  Vaud ,  s'étant  levé  à  trois 
heures  du  matin,  remarqua  ,  dans  un  intervalle  de  peu  de  minutes,  plu- 
sieurs étoiles  filantes.  En  revenant  dans  sa  chambre ,  il  observa  à  deux  re- 
prises une  forte  lueur  comme  celle  d'un  flambeau  qui  aurait  passé  devant 
sa  fenêtre.  A  quatre  heures  du  matin,  étant  parti  à  pied  pour  Allaman , 
il  observa  successivement  plusieurs  globes  lumineux  qui  paraissaient  s'é- 
lever et  projeter  en  avant  peu  à  peu  une  gerbe  lumineuse  semblable  à 
celle  d'une  fusée ,  jusqu'à  ce  que  le  globe  s'éteignît  et  qu'il  ne  restât  plus 
que  la  traînée ,  laquelle  s'affaiblissait  en  s' éloignant  et  finissait  par  se  con- 
vertir en  un  nuage  h-imineux  indistinct.  Outre  ces  globes,  il  y  avait  à  cha- 
que instant  des  étoiles  filantes  dans  toutes  les  directions.  Le  ciel  était  pur, 
et  il  y  avait  un  clair  de  lune  très  sensible. 

Entre  les  trois  globes  observés  distinclement  par  le  voyageur ,  un , 
clans  la  direction  du  sud ,  était  surtout  remarquable  par  son  éclat  et  sa  du- 
rée ;  il  avait  à  peu  près  le  diamètre  de  la  lune ,  et  paraissait  d'une  lumière 
un  peu  plus  rougeâlre.  Il  resta  lumineux  environ  une  minute  et  demie.  La 
gerbe  qu'il  projeta  supérieurement  et  qui  monta  avec  lui,  s'étendit  en 
diminuant  d'éclat,  et  se  convertit  enfin  en  un  nuage  pâle.  Il  était  alors  en- 
viron cinq  heures  du  matin.  Le  même  glube  fut  vu  à  Allaman  à  une  demi- 
lieue  de  dislance.  On  l'y  observa  quand  il  était  déjà  à  une  certaine  bailleur 
(  45  degrés  environ  ). 

Des  observations  à  peu  près  semblables  ont  été  faites  dans  différens 
points  des  envii  ons  de  Genève ,  aux  Volandes ,  à  Chêne-Thonex ,  à  Cou- 
gny,  à  Vesenaz,  à  Coligny.  Presque  partout  on  a  vu  des  clartés  soudaines 
et  très  vives,  des  lumières  diversement  colorées,  des  gerbes  comme  des 
serpenteaux;  mais  on  n'a  pas  vu  distinctement  des  globes 
comme  ceux  indiqués  dans  l'observation  précédente. 


Ml':  LANCES.  195 

Dans  le  Bas-Simmenlhal,  on  vil,  la  même  nuit,  par  un  ciel  parfaite- 
ment serein,  paraître  vers  le  nord-esl  un  globe  enflammé  qui  se  dirigeait 
vers  le  siul-ouest  en  répandant  une  très  vive  lumière.  De  ce  globe  jaillis- 
saient de  toutes  parts  des  étincelles  semblables  à  des  étoiles  filantes  qui 
s'enchaînaient  les  unes  aux  autres  et  se  répandaient  sur  toute  la  largeur 
de  la  vallée.  Il  éclata  au  bout  d'une  demi-heure,  laissant  après  lui  une 
longue  trace  lumineuse  semblable  à  celle  d'une  fusée,  qui  disparut  enfin 
et  se  transforma  en  un  léger  nuage.  A  peine  cette  première  apparition 
avait-elle  cessé,  qu'à  la  même  place  où  le  premier  était  tombé,  on  vit  s'en 
former  un  second ,  et  plus  tard  un  troisième ,  tous  deux  jetant  comme  le 
premier  de  nombreuses  étincelles  :  l'un  d'eux  disparut  derrière  les  mon- 
tagnes avant  d'éclater. 

Près  de  Lausanne,  des  paysans  dirent  avoir  vu,  vers  trois  bernes  du 
matin,  une  poutre  de  feu  longue  de  vingt  pieds  qui  se  dirigeait  au  nord. 
A  Neufcbâlel,  des  soldats  qui  étaient  de  service  virent,  vers  cinq  heures 
du  matin,  une  colonne  de  feu  qui  resta  quelques  minutes  stationnaire,  se 
balança  et  disparut ,  laissant  après  elle  une  lueur  qui  éclaira  toute  l'étendue 
du  lac;  elle  fut  suivie  de  trois  éclairs  et  de  trois  boules  de  feu.  Des  paysans 
du  village  des  Planchettes,  situé  dans  les  montagnes  du  canton  de  Neuf- 
chàttl,  qui  ont  vu  les  météores,  désignent  l'un  d'entre  eux,  qu'ils  ont 
remarqué  vers  deux  heures  et  demie ,  au  sud-est ,  comme  un  fusil  de  feu 
avec  sa  baïonnette  et  un  sabre  étendus  sur  la  Suisse. 

En  France,  des  observations  des  mêmes  météores  ont  été  faites  sur  di- 
vers points.  Ainsi  M.  Potier  de  Valdivia,  officier  du  génie,  dans  une 
lettre  adressée  à  l'Académie  des  sciences ,  rapporte  qu'il  a  vu  cette  même 
nuit,  aux  environs  de  Grenoble,  une  pluie  d'étoiles  filantes,  qui  laissaient, 
des  traces  lumineuses  parfaitement  reclilignes. 

A  Saint-Lonthain ,  département  du  Jura ,  une  clame  a  observé ,  de  onze, 
heures  et  demie  à  minuit  et  demi,  différentes  étoiles  filantes  qui  se  diri- 
geaient toutes  vers  l'ouest,  les  unes  en  ligne  droite  et  les  autres  en  ser- 
pentant. A  minuit,  une  pelle  de  feu  longue  de  deux  pieds,  d'un  rouge 
violet ,  parut  tout  à  coup.  Elle  était  aussi  dans  la  même  direction;  elle  ne 
lançait  aucuie  flamme.  Le  ciel  était  parfaitement  pur  et  clair;  la  lune 
donnait  en  plein,  ce  qui  empêchait  d'apprécier  tonte  l'étendue  de  la  lu- 
mière donnée  par  le  météore  :  cependant  un  témoin  oculaire  dit  qu'on 
aurait  facilement  lu  à  sa  lumière.  Près  de  Dôle,  le  même  phénomène  a 
été  observé  vers  six  heures  du  malin,  mais  la  lumière  en  était  très  pâle. 
Il  a  paru  dans  la  même  nuit  à  Epinal ,  à  Besançon,  à  Saint-Claude  :  il 
s'est  toujours  dirigé  de  l'est  à  l'ouest. 

13. 


I!K>  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

Les  météores  du  15  novembre  ont  aussi  été  vus  aux  environs  de  Nevers  ; 
on  les  y  a  assimilés  à  un  feu  immense,  à  des  flammes  tombant  du  ciel  par 
llocons,  à  des  étoiles  qui  semblaient  se  combattre  et  jeter  du  feu,  etc. 

Le  Pilote  du  Calvados,  dans  son  numéro  du  26  novembre,  parle  aussi 
d'une  quantité  innombrable  d'étoiles  filantes  qui,  à  diverses  reprises  et 
pendant  deux  bernes  entières,  ont  sillonné  un  ciel  parfaitement  serein , 
de  manière  à  former  une  sorte  de  pluie  de  feu.  Ce  phénomène,  dont  la 
plus  grande  intensité  a  été  de  quatre  à  cinq  beures  du  malin,  a  été  ob- 
servé, suivant  le  journal  (pie  nous  citons,  dans  plusieurs  parties  du  dépar- 
tement du  Calvados  et  dans  le  département  de  l'Orne  aux  environs  d'Ar- 


gentan. 


En  Belgique,  aux  environs  de  Bruxelles,  on  a  vu,  par  un  temps  très 
clair,  vers  deux  beures  de  la  nuit,  une  quantité  de  petits  globes  de  feu 
apparaissant  à  des  intervalles  irréguliers,  mais  rapprochés  les  uns  des  au- 
tres, et  s' évanouissant  après  avoir  tracé  une  ligne  assez  longue.  En  moins 
d'une  demi-heure  il  parut  plus  de  cent  de  ces  globes,  dont  la  plupart  res- 
semblaient à  des  étoiles  filantes ,  mais  dont  quelques-uns  aussi  présentaient 
lin  plus  grand  volume.  Ceux-ci  jetaient  une  réverbération  égale  à  celle 
d'un  fort  éclair,  et  laissaient  après  eux,  dans  le  ciel,  une  trace  lumineuse, 
une  gerbe  d'étincelles  qui  ne  s'éteignait  qu'après  quatre  ou  cinq  secondes. 
Tous,  sans  exception,  se  dirigeaient  de  l'est  à  l'ouest.  On  commença  à  les 
voir  vers  une  heure  de  la  nuit,  et  ils  duraient  encore  à  six  heures  du 
matin. 

Les  gens  de  la  campagne,  qui  se  rappelaient  avoir  observé  quelque 
chose  de  semblable  peu  de  jours  avant  la  bataille  de  Waterloo,  s'inquié- 
taient fort  de  deviner  quel  nouveau  malheur  ce  signe  leur  annonçait. 

Dans  les  îles  Britanniques  le  phénomène  a  été  également  observé.  A 
Portsmoulh,  on  en  parle  comme  d'une  multitude  d'étoiles  filantes  qui  se 
croisaient  dans  toutes  les  directions  et  jetaient  une  clarté  qui  effraya,  à 
plusieurs  reprises,  les  chevaux  d'une  diligence  nocturne  de  Londres. 

Les  mêmes  phénomènes  se  trouvent  rapportés  clans  l'iris  de  Scheffield 
comme  ayant  été  observés  dans  les  environs  de  cette  ville. 

A  Glossop,  les  apparitions  lumineuses  furent  si  effrayantes,  que  plu- 
sieurs personnes  qui  allaient  au  travail  de  grand  matin ,  furent  frappées 
de  terreur  et  rentrèrent  au  logis. 

Il  résulte  de  l'ensemble  des  récits  que  nous  venons  de  citer,  comme  de 
plusieurs  autres  qui  se  trouvent  également  consignés  dans  le  mémoire  de 
!\L  le  professeur  Gautier,  que  dans  la  nuit  du  15  novembre ,  depuis  neuf 
heures  du  soir  jusqu'à  la  naissance  du  jour,  il  a  paru,  par  intervalles,  un 
grand  nombre  de  météores  lumineux,  qui  consistaient  en  une  multitude 


MÉLANGES.  J<)7 

d'étoiles  niantes  ordinaires  et  en  un  plus  petit  nombre  de  globes  lumineux 

en  mouvement,  avec  traînées  ou  colonnes,  d'où  jaillissaient  parfois  des 
étincelles  et  des  jets  lumineux  latéraux ,  et  que  pour  les  globes  qui  jetaient 
un  très  vif  éclat,  la  durée  était  en  général  de  plusieurs  minutes,  avec  des 
changement  très  divers  de  couleur  ou  d'aspect  pendant  cet  intervalle. 

Il  est  impossible,  pour  ceux  qui  ont  lu  la  relation  historique  du  voyage 
de  M.  de  Humboldt,  de  n'être  pas  frappés  de  la  grande  ressemblance  qui 
existe  entre  les  phénomènes  de  la  nuit  du  15  novembre  1832  et  ceux  que 
ce  savant  illustre  a  observés  à  Cumana  le  12  novembre  1799,  conjointe- 
ment avec  M.  Bonpland.  La  description  s'en  trouve  dans  le  chap.  X  du 
livre  IV  de  son  Voyage  aux  régions  équin axiales;  nous  en  reproduirons, 
ici  les  principaux  traits  .- 

«  La  nuit  du  H  au  12  novembre  était  fraîche  et  de  la  plus  grande 
beauté;  vers  le  matin,  depuis  deux  heures  et  demie,  on  vit,  à  l'est,  les 
météores  lumineux  les  plus  extraordinaires;  M.  Bonpland,  qui  s'était  levé 
pour  jouir  du  frais  sur  la  galerie,  les  aperçut  le  premier.  Des  milliers  de 
bolides  et  d'étoiles  filantes  se  succédèrent  pendant  quatre  heures.  Leur 
direction  était  très  régulière  du  nord  au  sud;  elles  remplissaient  une 
partie  du  ciel  qui  s'étendait  de  trente  degrés  vers  le  nord  et  le  sud  à  partir 
du  véritable  point  est.  Sur  une  amplitude  de  soixante  degrés  on  voyait  les 
météores  s'élever  au-dessus  de  l'horizon  à  l'est-nord-est  et  à  l'est ,  parcou- 
rir des  arcs  plus  ou  moins  grands,  et  retomber  vers  le  sud  après  avoir 
suivi  la  direction  du  méridien.  Quelques-uns  atteignaient  jusqu'à  quarante 
degrés  de  hauteur;  tous  dépassaient  vingt-cinq  à  trente  degrés.  Le  vent 
était  très  faible  dans  les  basses  régions  de  l'atmosphère,  et  soufflait  de  l'est  ; 
on  ne  voyait  aucune  trace  de  nuage. 

«  M.  Bonpland  rapporte  que  dès  le  commencement  du  phénomène, 
il  n'y  avait  pas  un  espace  du  ciel  égal  en  étendue  à  trois  diamètres  de 
la  lune  que  l'on  ne  vît  à  chaque  instant  rempli  de  bolides  et  d'étoiles 
filantes.  Les  premiers  étaient  en  plus  petit  nombre;  mais  comme  on  en 
voyait  de  différente  grandeur,  il  était  impossible  de  fixer  la  limite  entre 
ces  deux  classes  de  phénomènes.  Tous  ces  météores  laissaient  des  traces 
lumineuses  de  huit  à  dix  degrés  de  longueur,  comme  c'est  souvent  le  cas 
dans  les  régions  équinoxiales.  La  phosphorescence  de  ces  traces  ou  bandes 
lumineuses  durait  de  sept  à  huit  secondes.  Plusieurs  étoiles  filantes  avaient 
un  noyau  très  distinct,  grand  comme  le  disque  de  Jupiter,  d'où  parlaient 
des  étincelles  d'une  lueur  extrêmement  vive;  les  bolides  semblaient  se 
briser  comme  par  explosion;  mais  les  plus  gros,  de  un  degré  à  un  degré 
quinze  minutes  de  diamètre,  disparaissaient  sans  scintillement,  et  lais- 
saient derrière  eux  des  bandes  phosphorescentes  dont  la  largeur  excédait 


11)8  REVUE  DES    DEUX    MONDES. 

quinze  à  vingt  minutes  .-  la  lumière  de  ces  météores  était  blanche  et  non 
rougeàtre ,  ce  qui  devait  être  attribué  sans  doute  au  manque  de  vapeurs 
et  à  l'extrême  transparence  de  l'air.  C'est  par  la  même  cause  que  sous  les 
tropiques,  les  étoiles  de  première  grandeur,  en  se  levant,  ont  une  lumière 
sensiblement  plus  blanche  qu'en  Europe. 

«  Depuis  quatre  heures  le  phénomène  cessa  peu  à  peu;  les  bolides  et  les 
étoiles  filantes  devinrent  plus  rares;  cependant  on  en  distinguait  encore 
quelques-unes  vers  le  nord-est,  à  leur  lueur  blauchàtre  et  à  la  rapidité  de 
leur  mouvement,  un  quart-d'heure  après  le  lever  du  soleil. 

«  Les  pêcheurs  du  faubourg  indien  de  Cuniana  dirent  que  le  feu  d'arti- 
fice avait  commencé  à  une  heure  de  la  nuit ,  et  qu'en  revenant  de  la  pêche 
dans  le  golfe  ils  avaient  déjà  aperçu  des  étoiles  filantes,  mais  très  petites, 
s'élever  à  l'est.  » 

Ces  phénomènes  de  1799  furent  visibles  depuis  le  pays  des  Esquimaux , 
le  Labrador  et  le  Groenland ,  par  soixante-quatre  et  quatre-vingt-deux  de- 
grés de  latitude  boréale ,  jusque  près  de  l'équateur ,  sur  les  frontières  du 
Brésil  et  à  la  Guiane  française ,  où  l'on  vit  le  ciel  comme  enflammé  dans 
la  partie  du  nord.  Pendant  une  heure  et  demie,  d'innombrables  étoiles 
filantes  parcouraient  le  ciel  et  répandaient  une  lumière  si  vive ,  qu'on 
pouvait  comparer  ces  météores  aux  gerbes  flamboyantes  lancées  dans  un 
feu  d'artifice.  M.  Ellicot,  astronome  aux  Etats-unis,  les  observa  dans  le 
canal  de  Bahama ,  et  un  curé  des  environs  de  Weimar ,  en  Allemagne ,  les 
remarqua  aux  mêmes  momens  au  sud  et  au  sud-ouest ,  de  sorte  que  ces 
météores  ont  été  partout  également  resplendissans  sur  un  espace  de 
921,000  lieues  carrées.  Ceux  de  novembre  1832  paraissent  avoir  été  plus 
limités.  Cependant  la  coïncidence  des  observations  dans  des  points  aussi 
éloignés  que  le  midi  de  la  France  et  le  nord  de  l'Angleterre  prouve  que  le 
phénomène  avait  encore  une  très  grande  étendue. 

En  supposant  que  dans  le  fait  rapporté  par  M.  de  Humboldt  ce  fussent 
les  mêmes  météores  ignés  qu'on  aperçut  aux  points  extrêmes  où  eurent 
lieu  des  observations ,  il  en  résulterait  que  leur  hauteur  n'aurait  pas  dû  être 
moindre  de  410  lieues;  mais  M.  de  Humboldt  incline  à  croire  que  les  In- 
diens Chaymas  de  Cumana  n'ont  pas  vu  les  mêmes  bolides  que  les  Portu- 
gais du  Brésil  et  que  les  missionnaires  du  Labrador. 

Il  est  remarquable ,  dit  M.  Gautier,  que  des  phénomènes  si  frappans,  et 
si  voisins  de  la  terre,  comparativement  à  ceux  que  présentent  les  corps 
célestes,  soient  encore  si  peu  connus  dans  leur  nature  et  dans  leurs  causes , 
et  que  les  étoiles  filantes  ordinaires ,  avec  lesquelles  ces  météores  paraissent 
avoir  la  plus  grande  analogie,  offrent  aussi  les  mêmes  incertitudes.  Après 
avoir  rappelé  les  principaux  travaux  qui  ont  eu  pour  objet  la  résolution 


MÉLANGES.  |!)<) 

de  celle  intéressante  question,  M.  Gautier  énonce  l'opinion  qu'on  devrait, 
pour  arriver  à  ce  but  ;  joindre  aux  autres  moyens  de  recherches  l'étude 
des  météores  qui  s'observent  de  jour  à  travers  les  lunettes.  «  Je  ne  veux 
point,  dit-il,  parler  ici  de  ces  grands  météores  lumineux  qui  ont  été  ob- 
servés quelquefois  de  plein  jour,  mais  de  ces  petits  corps  brillans,  d'ap- 
parence arrondie,  et  accompagnés  quelquefois  de  queues  ou  de  flammèches, 
passant  parfois  rapidement  dans  le  champ  des  lunettes  lorsqu'on  les  dirige 
de  jour  sur  quelque  partie  du  ciel.  J'ai  souvent  eu  l'occasion  d'en  remar- 
quer, et  plusieurs  astronomes  m'ont  dit  avoir  observé  les  mêmes  appa- 
rences. Ce  phénomène  s'est  manifesté  à  moi ,  d'une  manière  très  frappante, 
le  49  mai  1830,  vers  une  heure  après  midi,  par  une  température  d'envi- 
ron quatre  degrés  R.  et  après  des  jours  d'un  fort  vent  du  nord-est.  On 
voyait  alors  une  multitude  presque  incroyable  de  ces  petites  émanations 
lumineuses  se  succéder  dans  le  champ  de  la  lunette  méridienne  de  notre 
observatoire,  surtout  lorsque  la  lunette  était  dirigée  au  sud  et  à  une  hau- 
teur de  soixante  degrés  au-dessus  de  l'horizon.  Ces  corpuscules  lumineux 
me  paraissaient  aller  la  plupart  de  l'ouest  à  l'est,  mais  avec  des  inclinai- 
sons, des  vitesses  et  des  grosseurs  diverses.  Les  plus  gros  étaient  les  plus 
rapides.  Ils  mettaient,  en  moyenne,  environ  deux  secondes  à  traverser 
un  espace  angulaire  de  près  d'un  demi-degré.  J'en  ai  observé  de  sept  à 
dix  par  minute  tout  près  du  zénith ,  de  seize  à  trente-trois  par  minute  entre 
soixante  et  soixante-dix  degrés  de  hauteur,  et  peu  ou  point  près  de  l'ho- 
rizon. A  deux  heures,  ces  apparences  paraissaient  déjà  fort  diminuées,  et 
je  ne  les  ai  pas  observées  plus  tard.  Je  n'ai  vu  nulle  part  qu'on  se  fût  en- 
core occupé  d'étudier  ces  espèces  d'étoiles  filantes  diurnes;  et  leur  exa- 
men ajouterait,  ce  me  semble,  quelques  données  de  plus  à  celles  que 
l'observation  des  étoiles  filantes  nocturnes  peut  déjà  fournir  pour  une 
explication  future  de  ces  phénomènes.  » 


Découverte  d'une  mine  d'argent  au  Chili. 

VAraucano,  journal  officiel,  qui  parait  toutes  les  semaines  à  Santiago, 
publiait,  le  9 juin  1852,  l'article  suivant  : 

«  Avis  important.  —  Des  lettres  de  Coquimbo,  jusqu'à  la  date  du  2  de 
ce  mois,  annoncent  qu'une  mine  vient  d'être  découverte  entre  Huasco  et 
Topiapo.  Elle  est  située  à  vingt  lieues  environ  de  cette  dernière  ville ,  et 
à  quatre  lieues  de  l'exploitation  d'Esculi.  Dès  le  sixième  jour  de  la  décou- 
verte, on  avait  commencé  la  fouille  de  quatorze  filons  (vetas),  dont  plu- 
sieurs ont  fourni  de  l'argent  à  l'étal  métallique.  Des  seuls  déblais  on  avait 


200  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

extrait  six  mille  marcs  de  métal.  On  demande  avec  instance  des  expédi- 
tions considérables  de  mercure.  Un  grand  nombre  de  mines  de  cuivre  de 
la  province  sont  abandonnées ,  et  la  population  presque  tout  entière  court 
à  cette  nouvelle  source  de  richesse...  » 

Le  25  juin,  le  même  journal  publia  la  pièce  officielle  par  laquelle  l'in- 
tendant de  Coquimbo  donne  communication  au  ministère  de  cetle  décou- 
verte. 

Séréna,  7  juin  i832. 

«  Monsieur  le  ministre ,  une  découverte  prodigieuse  de  minerai  d'ar- 
gent a  eu  lieu  dans  les  montagnes  de  Topiapo ,  dans  les  points  nommés 
Chanarcilla  et  Molle.  Ou  assure  que  les  filons  sont  immenses.  Dès  le 
22  mai,  on  en  avait  reconnu  seize,  plus  ou  moins  riches.  Des  voyageurs 
qui  ont  visité  les  lieux  en  font  monter  le  nombre  à  cinquante.  Ce  qui  pro- 
vient des  déblais  est  du  métal  presque  pur. 

«  Jose-Maria  Bcojavente.  » 

Plusieurs  articles  sans  caractère  officiel ,  insérés  successivement  dans  le 
même  journal ,  ont  donné  de  nombreux  détails  sur  les  circonstances  de  la 
découverte ,  sur  l'étendue  et  la  richesse  de  la  mine. 

Les  lettres  de  Santiago,  en  faisant  part  de  l'esprit  d'exagération  ordi- 
naire à  ces  sortes  d'annonces ,  et  du  désir  d'appeler  sur  le  Chili  l'attention 
des  contrées  étrangères ,  avouaient  la  probabilité  d'une  découverte  impor- 
tante ,  et  confirmaient  l'abandon  fâcheux  pour  le  pays  d'une  partie  des 
mines  de  cuivre  de  la  province  de  Coquimbo  (A). 


Pêche  des  perles  à  Ceylan. 

A  une  des  dernières  séances  de  la  Société  asiatique  de  Londres ,  on  a 
donné  communication  d'un  mémoire  du  capitaine  J.  Stuart  sur  les  pêche- 
ries de  perles  de  l'île  de  Ceylan. 

On  voit  flotter  dans  la  mer,  près  de  certaines  parties  du  rivage  de  l'île, 
d'immenses  amas  de  petits  corps  qu'on  prendrait  aisément  pour  du  frai  de 
poisson;  ce  sont  des  huîtres  à  perles  fraîchement  écloses,  qui,  après  être 
restées  quelque  temps  près  de  la  surface ,  vont  chercher  le  fond  où  elles 
s'attachent  à  la  base  des  rocs  de  corail  par  le  moyen  des  barbes  dont  elles 

(1)  Extraits  d'avis  divers  publiés  par  le  ministre  du  commene. 


MÉLANGES.  "20] 

sont  pourvues  ainsi  que  beaucoup  d'autres  coquilles  bivalves.  Les  huîtres 
qui  forment  un  même  banc  ne  tiennent  pas  seulement  au  fond,  mais 
encore  adhèrent  les  unes  aux  autres  par  le  moyen  de  ces  mêmes  filamens. 
On  ne  voit  guère  arriver  au  point  de  perfection  que  les  huîtres  des  bancs 
d'Aripo,  bancs  qui  se  trouvent  à  une  profondeur  variable  entre  cinq  à 
sept  brasses.  Au  bout  d'un  certain  temps,  les  liens  qui  fixaient  l'huître  à 
la  roche  cèdent,  et  le  coquillage  reste  simplement  posé  sur  le  sable;  c'est 
alors  seulement  qu'il  est  bon  à  prendre.  Quelques  personnes  pensent  que 
l'huître  peut  se  détacher  à  volonté,  mais  les  plongeurs  les  plus  intelligens 
sont  d'opinion  contraire.  Le  coquillage,  devenu  libre  par  l'action  du  temps , 
ne  pourrait  pas  rester  en  un  lieu  où  la  mer  roulerait  fortement;  mais 
toute  cette  partie  de  la  côte  est  protégée  par  une  barrière  de  rescifs  de 
corail,  et  c'est  à  cette  disposition  qu'elle  doit  en  grande  partie  sa  supério- 
rité comme  station  de  pêche. 

Les  perles  se  trouvent  communément  dans  la  partie  la  plus  charnue  des 
huîtres;  on  en  a  trouvé  jusqu'à  soixante-sept  de  diverses  grosseurs  dans 
une  même  coquille;  mais  en  revanche  il  y  a  beaucoup  d'huîtres  qui  n'en 
renferment  pas  du  tout,  et  il  est  même  à  remarquer  que  les  huîtres  pau- 
vres sont  les  mieux  portantes  et  celles  qu'on  choisirait  le  plus  volontiers 
s'il  s'agissait  de  les  manger,  de  sorte  que  la  production  des  perles  parait 
liée  avec  un  état  maladif  de  l'animal. 

A  Aripo ,  pendant  la  saison  de  la  pêche ,  on  a  un  boisseau  d'huîtres  à 
perles  pour  le  même  prix  à  peu  près  qu'on  a  dans  nos  ports  une  égale 
quantité  d'huîtres  communes. 

L'épaisseur  des  bancs  n'excède  guère  vingt-huit  pouces.  Communément 
les  plongeurs  restent  de  cinquante-trois  à  cinquante-cinq  secondes  sous 
l'eau  ;  ils  peuvent  rester  au  besoin  jusqu'à  une  minute  et  demie.  Ils  font 
presque  tous  usage  de  talismans  destinés  à  les  préserver  des  requins; 
mais  ils  n'y  ont  pas  une  telle  confiance  qu'ils  négligent  pour  cela  les  autres 
précautions. 

Continent  austral. 

Nous  avons,  dans. notre  précédent  article,  dit  quelques  mots  de  la  décou- 
verte de  terres  situées  vers  le  pôle  austral,  faite  en  1831  et  1833  par  le 
capitaine  Liscor ,  commandant  du  brick  le  Tula ,  eu  compagnie  du  cutter 
le  Livehi ,  les  deux  bàtimens  appartenant  à  MM.  Enderby,  riches  arma- 
teurs de  vaisseaux  pour  la  pêche  de  la  baleine.  Voici  quelques  détails  plus 
complets  tirés  d'une  communication  laite  à  la  société  royale  de  géogra- 
phie de  Londres. 


202  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Les  terres  découvertes  par  ce  navigateur  font,  à  ce  qu'il  suppose,  partie 
d'un  vaste  continent  qui  s'étendrait  depuis  les  47°  50'  environ  de  longitude 
orientale  du  méridien  de  Londres,  jusqu'au  69°  29'  de  longitude  occi- 
dentale, c'est-à-dire  depuis  la  longitude  de  Madagascar  jusqu'à  celle  du 
cap  Horn ,  espace  qui  embrasse  le  tour  entier  de  l'océan  Pacifique  et  de 
la  mer  du  Sud. 

Le  capitaine  les  vit  pour  la  première  fois  le  28  février  1831,  et  il  put  les 
observer  pendant  tout  le  mois  de  mars  suivant.  Il  distingua  très  clairement 
les  pics  noirs  des  montagnes  s'élevant  au-dessus  des  neiges,  mais  il  lui 
fut  impossible,  à  cause  du  temps  et  des  glaces,  d'approcher  la  terre  à  moins 
de  dix  lieues.  Les  pétrels ,  que  les  marins  connaissent  sous  le  nom  d'oi- 
seaux  de  tempêtes,  furent  les  seuls  oiseaux  qu'il  aperçut  dans  ces  parages 
où  il  ne  trouva  aucune  espèce  de  poisson.  Le  Tula  était  par  06°  30'  de 
latitude  méridionale  et  par  47°  30'  de  longitude  orientale  du  méridien  de 
Londres  au  moment  où  on  aperçut  celte  terre ,  à  laquelle  le  capitaine 
Biscoe  donna  le  nom  de  terre  d'Enderby.  Il  la  suivit  dans  une  étendue 
d'environ  cent  lieues  marines ,  et  remarqua  que  !a  direction  des  montagnes 
était  de  l' est-nord-est  à  l'ouest-sud-ouest.  Il  ne  put  en  reconnaître  davan- 
tage, le  mauvais  état  de  santé  de  son  équipage  l'ayant  forcé  de  regagner 
des  latitudes  moins  froides.  Il  hiverna  à  la  terre  de  Van  Diemen,  où  il  fut 
rejoint  par  le  Lively,  dont  il  avait  été  séparé  par  les  tempêtes  à  l'époque 
où  ils  se  trouvaient  dans  les  hautes  latitudes  de  cette  partie  du  globe  ter- 
restre. 

Au  mois  d'octobre  1831 ,  le  capitaine  Biscoe  fit  voile  pour  la  Nouvelle- 
Zélande.  Au  commencement  de  février  4832,  il  se  trouva  tout  auprès 
d'une  énorme  montagne  de  giace  au  moment  où  elle  éclata  en  mille 
pièces,  avec  un  bruit  épouvantable.  Le  15  de  ce  même  mois  de  février, 
étant  par  67°  15'  de  latitude  méridionale,  et  par  69°  29'  de  longitude  occi- 
dentale (méridien  de  Londres),  il  découvrit  au  sud-est  une  terre  qu'il 
reconnut  plus  tard  pour  être  une  île  voisine  d'autres  terres  plus  éten- 
dues, et  qu'il  considère  comme  faisant  partie  du  continent  austral.  Sur 
cette  île  et  à  une  lieue  environ  de  la  mer,  on  apercevait  plusieurs  pics , 
dont  un  était  beaucoup  plus  élevé  que  les  autres.  Un  tiers  à  peu  près  de  la 
hauteur  de  ce  dernier  ne  laissait  voir  de  neige  que  d'espace  en  espace, 
mais  les  deux  autres  tiers  en  paraissaient  entièrement  couverts  ainsi  que 
de  glaces.  Tous  ces  pics  avaient  une  apparence  particulière  ;  leur  forme 
était  conique ,  mais  leur  base  était  très  large.  Le  capitaine  Biscoe  donna 
à  l'île  le  nom  d'Ile  Adélaïde,  en  l'honneur  de  la  reine  d'Angleterre.  Au 
sud,  dans  l'intérieur  des  terres,  on  pouvait  apercevoir  des  montagnes  à 
une  dislance  de  trente  lieues. 


MELANGES.  203 

Le.  21  février  1832,  le  capitaine  Biscoe  débarqua  dans  une  baie  spa- 
cieuse de  la  grande  terre  dont  il  prit  possession  au  nom  du  roi  Guil- 
laume IV.  Le  pays ,  véritable  terre  de  désolation,  ne  lui  offrit  pas  le  moin- 
dre vestige  d'animaux  ou  de  plantes.  Cette  partie  du  nouveau  continent, 
si  toutefois  il  est  prouvé  que  c'en  soit  un,  a  reçu  le  nom  de  Terre  de 
Gruham. 

Respiration  des  insectes  aquatiques. 


Tous  les  êtres  organisés ,  plantes  et  animaux ,  respirent ,  c'esl-à-dire 
absorbent,  soit  d'une  manière  continue,  soit  à  des  intervalles  plus  ou 
moins  réguliers ,  de  l'air  atmosphérique;  puis  le  rendent,  dépouillé  d'une 
partie  de  ses  élémens  et  mélangé  à  de  nouvelles  substances  gazeuses.  Ce 
qui  est  remarquable,  c'est  que,  bien  que  cette  opération  s'exécute  à  la 
fois  sur  tous  les  points  de  la  surface  du  globe ,  et  que  par  elle  chaque  être 
tende  à  altérer  l'air  ambiant ,  la  composition  chimique  de  ce  fluide  est 
partout  sensiblement  la  même;  c'est  ce  qu'ont  prouvé  les  analyses  chi- 
miques de  l'air  pris  en  diverses  contrées  de  la  terre,  à  différentes  hauteurs 
au-dessus  du  sol,  et  enfin  en  différens  temps.  L'uniformité  de  composition 
s'explique  fort  bien  par  le  mélange  qu'opèrent  incessamment  les  courans 
aériens;  pour  la  constance  à  différentes  époques  ( comprises ,  il  faut  le 
dire ,  dans  des  limites  assez  étroites  ) ,  elle  lient  d'une  part  à  ce  qu'il  s'é- 
tablit une  sorte  de  compensation  entre  les  diverses  altérations,  de  l'autre 
à  ce  que  la  quantité  d'air  respirée  à  chaque  instant,  et  diversement  altérée 
par  les  êtres  vivans,  est  extrêmement  petite  quand  on  la  compare  à  la 
masse  entière  de  l'atmosphère.  Rien  ne  prouve  d'ailleurs  que  la  compo- 
sition de  l'enveloppe  gazeuse  du  globe  n'ait  pas  varié  avec  le  temps,  et  il 
y  a  même  d'assez  bonnes  raisons  pour  croire  qu'à  des  époques  fort  reculées 
celte  composition  était  très  différente  de  ce  qu'elle  est  aujourd'hui,  qu'a- 
lors elle  était  impropre  à  entretenir  la  vie  des  animaux ,  du  moins  de  ceux 
qui  sont  le  plus  élevés  dans  l'échelle  des  êtres. 

Si  dans  les  êtres  organisés  on  se  borne  à  considérer  les  animaux  ,  on 
voit  qu'il  existe  pour  eux  plusieurs  différencesdans  le  mode  de  respira- 
tion. Les  uns  en  effet  respirent  l'air  en  nature,  d'autres  le  prennent  dis- 
sous dans  l'eau.  Chez  les  uns,  c'est  le  sang,  ou ,  pour  parler  plus  généra- 
lement, le  fluide  nourricier,  qui  vient  de  toutes  les  parties  du  corps  cher- 
cher, dans  une  région  particulière,  l'air  gazeux,  ou  dissous  dans  un 
liquide.  Chez  les  autres,  au  conlraire,  c'esl  l'air  qui  va  dans  chacun  des 
points  du  corps  chercher  le  fluide,  (el  esl  le  cas  des  articulés. 


2()i  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

Chez  ions  les  insectes  aériens  ou  aquatiques,  la  respiration  s'opère  tou- 
jours par  le  moyen  de  trachées ,  qui ,  prenant  leur  origine  à  la  surface  du 
corps,  vont,  en  se  divisant  jusqu'à  l'infini,  porter  l'air  respirahle  jus- 
qu'aux parties  les  plus  éloignées.  C'est  un  fait  qui  ne  souffre  point  d'ex- 
ceptions ,  el  qui  a  lieu  pour  les  insectes  aquatiques  comme  pour  les  insectes 
aériens.  Chez  ces  derniers,  l'air  entre  dans  les  trachées  et  en  sort  par  le 
fait  d'une  action  musculaire  comparahle  à  celle  qui  a  lieu  dans  la  déglu- 
tition. Quant  aux  premiers,  tantôt  ils  puisent  l'air  respirahle  immédiate- 
ment dans  l'atmosphère  en  venant  respirer  à  la  surface  de  l'eau ,  tantôt  ils 
le  puisent  dans  l'eau  qui  les  environne.  Ce  mode  de  respiration,  qui  jus- 
qu'à présent  n'avait  pas  été  suffisamment   étudié ,  est  devenu  pour 
M.  Duirochel  l'objet  d'un  travail  spécial,  et  il  a  exposé  les  résultats  de 
ses  recherches  sur  ce  point,  dans  un  mémoire  lu  à  l'Académie  le  28  janvier 
dernier. 

Quoique  la  respiration  de  ces  insectes  soit,  jusqu'à  un  certain  point, 
assimilable  à  celle  des  poissons,  en  ce  sens  que  pour  les  uns  et  pour  les 
autres  c'est  l'air  dissous  dans  l'eau  qui  sert  à  la  fonction,  cependant  on  a 
eu  tort  d'étendre  le  nom  de  branchie  à  la  partie  extérieure  de  leur  appareil 
respiratoire.  Cette  partie,  en  effet,  estime  sorte  d'organe  préparatoire 
qui  reçoit  l'eau  chargée  d'air  respirahle,  et  en  dégage  cet  air  pour  le  por- 
ter parles  trachées  dans  toutes  les  parties  du  corps,  tandis  que  chez  les 
poissons,  l'air  ne  revient  point  à  l'état  gazeux ,  mais  passe  directement 
de  l'eau ,  où  il  est  dissous,  dans  le  sang  que  renferment  les  vaisseaux  des 
branchies.  Cette  identité  de  nom  donné  à  des  organes  dont  le  mode 
d'action  est  très  différent,  est  probablement  ce  qui  a  fait  négliger  long- 
temps la  question  dont  il  s'agit  ici ,  parce  qu'on  la  regardait  comme  déjà 
résolue. 

Si  nous  supposons  que  chez  un  de  ces  insectes  qui  ne  viennent  point 
respirer  à  la  surface,  les  branchies  et  les  trachées  qui  sont  avec  elles  en 
libre  communication  soient  à  un  certain  instant  remplies  d'air  atmosphé- 
rique parfaitement  pur,  il  est  aisé  de  voir  que  cet  air  ne  restera  pas  tel 
long-temps ,  puisque  la  respiration  tend  à  le  priver  en  totalité  ou  en  partie 
de  son  oxigène  et  à  y  ajouter  du  gaz  acide  carbonique.  Par  quels  moyens 
l'air  ainsi  altéré  revient-il  vers  l'état  normal  de  composition?  c'est  ce  qu'a 
déterminé  M.  Dutrochet  au  moyen  d'expériences  qui  sont  une  continua- 
tion de  celles  qu'avaient  faites  précédemment  MM.  Gay-Lussac  et  de  Hnm- 
boldt.  Le  résultat  de  ces  expériences  est  que  toutes  les  fois  qu'un  mélange 
en  proportions  quelconques  d'azote ,  d'oxigène  el  d'acide  carbonique  ren- 
fermé dans  une  cavité  à  parois  perméables .  se  trouve  placé  au  milieu 
d'une  eau  qui  lient  de  l'air  en  dissolution  .  il  y  a  à  travers  les  parois  de 


mélanges:  2(K> 

celte  enveloppe  un  passage  des  gaz  de  l'intérieur  à  l'extérieur,  et  récipro- 
quement. Ce  passage  ne  s'arrête  que  lorsque  la  cavité  ne  contient  plus  que 
île  l'oxigène  et  de  l'azote  dans  les  proportions  constituant  l'air  atmosphé- 
rique. M.  Dutrochet  a  de  plus  reconnu  que  l'échange  a  lieu  beaucoup  plus 
rapidement  quand  la  cavité  qui  contient  le  mélange  de  gaz  se  meut  dans 
l'eau  aérée ,  ou ,  ce  qui  revient  au  même ,  quand  c'est  l'eau  aérée  qui  se 
meut  autour  du  réceptacle,  c'est-à-dire  quand  celui-ci  et  placé  dans  un 
courant. 

Ces  faits  établis ,  il  n'est  pas  difficile  d'en  faire  l'application  à  la  théorie 
de  la  respiration  des  insectes  aquatiques  qui  respirent  au  milieu  de  l'eau. 
Tous,  comme  nous  l'avons  dit,  sont  pourvus  d'un  appareil  préparatoire, 
et  cet  appareil  qui  communique  avec  les  trachées,  étant  placé  superficiel- 
lement, l'échange  dont  nous  avons  parlé  plus  haut  s'établit  à  travers  ses 
parois  et  tend  incessamment  à  changer  en  air  atmosphérique  pur  l'air  in- 
térieur que  l'acte  de  la  respiration  altère  aussi  constamment.  Le  renouvel- 
lement s'opère  d'ailleurs  dans  les  circonstances  les  plus  favorables ,  même 
quand  l'insecte  est  placé  dans  l'eau  non  courante  ;  car,  par  un  mouvement 
instinctif,  il  agite  continuellement  ses  branchies. 

Le  renouvellement  de  l'air  atmosphérique ,  dans  une  cavité  immergée 
et  à  parois  perméables ,  ne  s'observe  pas  seulement  dans  les  branchies  des 
insectes  aquatiques,  et  Réaumur  nous  a  fait  connaître  un  autre  fait  égale- 
ment relatif  aux  articulés,  dans  lequel  l'échange  s'opère  sous  l'influence 
de  circonstances  très  différentes  de  celles  que  nous  avons  indiquées. 

On  trouve  sur  les  feuilles  submergées  du  potamogeton  lucens  une  che- 
nille qui,  pendant  tout  le  temps  de  sa  vie  de  larve  et  de  chrysalide,  reste 
plongée  sous  l'eau.  Cependant,  comme  l'organisation  de  cet  insecte  le 
rend,  dans  tous  les  étals,  propre  à  vivre  seulement  dans  l'air,  il  se  noie- 
rail  s'il  n'était  environné  de  ce  fluide.  Il  se  fabrique,  en  conséquence, 
une  coque  de  soie  sous  laquelle  une  petite  quantilé  d'air  est  retenue.  Pen- 
dant que  l'animal  reste  à  l'état  de  larve,  il  maintient  sa  coque  ouverte 
afin  de  pourvoir  à  sa  nourriture  ;  il  la  ferme  lorsqu'il  veut  se  transformer 
en  chrysalide.  Après  cette  clôture,  la  cavité  n'en  contient  pas  moins  de 
l'air,  et  cet  air  se  renouvelle  à  travers  les  parois,  comme  il  se  ren  nivelait 
auparavant  à  travers  l'ouverture  libre  ,  aux  dépens  de  celui  qui  est  dis- 
sous dans  l'eau. 

Facilité  des  Mammifères  à  modifier  leur  régime  alimentaire. 

Dans  une  des  nouvelles  que  miss  Martineau  a  composées  pour  populari- 
ser les  notions  les  plus  importantes  d'économie  politique,  dans  Ella  de 


20()  REVUE   DES   DEUX    MONDES. 

(larveloch,  on  trouve  l'indication  d'une  singulière  habitude  que  prend 
le  bétail  dans  certains  districts  maritimes  où  le  sol  est  peu  fertile. 

Garveloch  est  une  île  qui  fait  partie  d'un  petit  groupe  situé  sur  la  côte 
occidentale  de  l'Argilesbire.  Elle  est  de  peu  d'étendue ,  très  montagneuse , 
et  le  sol  ne  pourrait  nourrir  qu'un  très  petit  nombre  d'individus;  mais  les 
babitans  font  quelque  commerce  de  la  barille,  qu'ils  obtiennent  en  brû- 
lant les  plantes  marines  que  les  flots  accumulent  sur  le  rivage;  la  plupart 
en  outre  se  livrent  à  la  pêche ,  et  leurs  animaux  domestiques  vivent  aussi 
en  partie  de  poissons. 

Miss  Martineau ,  au  commencement  de  son  livre ,  nous  représente  le 
propriétaire  de  l'île  y  arrivant  avec  quelques  amis,  et  l'un  d'eux  inspec- 
tant l'unique  ferme  qui  y  existât  alors.  —  «  N'avez-vous  pas ,  dit  le  gent- 
leman ,  d'autres  animaux  que  ces  deux  bidets  mal  peignés  et  ces  trois  ou 
quatre  vaches  que  je  vois  paître  dans  le  marais?  —  Oh  !  reprit  le  fermier, 
il  ferait  beau  voir  que  je  n'eusse  pas  plus  de  bétail  ;  il  y  a  là-bas  sur  les 
grèves  une  bande  de  vaches  qui  pèchent.  —  Des  vaches  qui  pèchent!  (pie 
voulez-vous  dire  par-là?  —  Je  veux  dire  ce  que  je  dis,  que  les  vaches  sont 
sur  les  grèves  à  prendre  dans  les  mares  du  poisson  pour  leur  repas.  »  Le 
maître  alors  expliqua  à  son  ami  que  tous  les  animaux  domestiques,  même 
les  chevaux,  mangent  volontiers  du  poisson,  quand  leurs  pâturages  sont 
trop  pauvres,  et  que  dans  cette  île  en  particulier  le  bétail  est  accoutumé  à 
se  rendre  sur  la  plage  à  la  marée  basse  pour  prendre  et  manger  le  poisson 
que  la  mer  en  se  retirant  a  laissé  dans  les  creux. 

Probablement  en  lisant  ce  passage,  bien  des  lecteurs  auront  souri  de  la 
crédulité  de  miss  Martineau.  Cependant ,  le  fait  qu'elle  rapporte  est  exact . 
il  se  reproduit  sur  une  foule  de  points  du  globe,  et  il  en  est  parlé  dans  les 
auteurs  les  plus  anciens. 

Dans  un  lac  de  Pêonie,  nous  dit  Elien,  d'après  Zénothémis ,  il  nait 
certains  poissons  que  les  bœufs  mangent  avec  autant  de  plaisir  que  les 
autres  bœufs  mangent  du  foin,  pourvu  qu'on  les  leur  présente  vivans  et 
palpilans.  Morts,  ils  en  ont  du  dégoût  et  ne  veulent  pas  y  toucher.  M.Du- 
reau  de  Lamalle,  qui,  dans  un  mémoire  sur  la  domestication  des  ani- 
maux, cite  le  passage  d'Elien,  ajoute  que,  dans  les  régions  froides  de 
l'Europe,  situées  dans  le  voisinage  de  la  mer,  on  nourrit  les  bœufs  et  les 
chevaux  avec  du  poisson.  Pour  la  Norwège  en  particulier,  il  invoque  le 
témoignage  de  Therm-Torfœus. 

Si  la  chose  est  plus  commune  dans  les  régions  froides  qu'ailleurs ,  cela 
tient  sans  doute  à  la  moindre  abondance  des  pâturages;  car,  même  clans 
les  pays  chauds ,  les  herbivores  s'accommodent  assez  bien  du  poisson ,  et 
je  tiens  d'un  ichtyoloçiste  distingué,  M.  Yalenciennes,  que,  sur  certains 


MÉLANGES.  207 

points  (le  la  côte  de  l'Inde ,  on  donne  anx  chevaux  une  espèce  de  saurns, 
qui  s'y  pêche  en  grande  abondance.  A  défaut  de  poisson  frais,  les  chevaux 
mangent  du  poisson  salé,  et  ceux  que  M.  de  Calonne  lit  en  1788  amener 
d'Islande  n'eurent  pas  d'autre  nourriture  pendant  la  traversée  comme 
pendant  leur  séjour  à  Dunkerque.  Feu  M.  du  Petit-Thouars,  qui  était  alors 
en  garnison  dans  celte  ville ,  le  vit  de  ses  propres  yeux. 

J'ai  lu,  je  ne  sais  où ,  que  dans  une  partie  de  l'Asie  on  fait  entrer  dans 
la  nourriture  des  chevaux  une  sorte  de  pâtée  faite  avec  de  la  chair  cuile 
hachée.  Si  celle  coutume  existe  réellement,  et  qu'elle  soit  d'une  grande 
antiquité,  il  ne  serait  pas  impossible  que  le  récit  du  fait  s'altérant  de 
bouche  en  bouche  jusqu'à  ce  qu'il  arrivât  aux  Grecs,  fût  l'origine  de  la 
fable  des  chevaux  de  Diomède. 

Je  n'ai  jamais  vu  de  chevaux  manger  de  la  chair,  mais  je  me  rappelle 
fort  bien  avoir  vu ,  il  y  a  quinze  ans,  chez  un  boucher  de  la  rue  Croix-des- 
Pelit-Champs,  un  énorme  mouton  qui  était  habituellement  dans  la  bou- 
tique, et  qui  broutait  dans  le  gras  d'un  aloyau  comme  dans  une  touffe  de 
gazon. 

Un  voyageur  anglais ,  très  bon  observateur,  W.  Moorcroft ,  a  vu  dans 
le  Ladak  une  race  de  petits  moutons ,  aussi  familiers  que  le  sont  nos  chiens, 
et  qui  viennent  fréquemment  dans  les  maisons  pour  y  chercher  de  quoi 
manger.  Trouvant  peu  de  chose  à  mordre  sur  les  rochers  granitiques  où 
il  leur  est  permis  d'errer,  ces  animaux  dévorent  avidement  tous  les  restes 
des  repas  de  leurs  maîtres ,  lèchent  la  marmite ,  serrent  les  miettes  tom- 
bées à  terre ,  et  épluchent  un  os  de  manière  à  n'y  rien  laisser. 

Dans  l'Amérique  du  Sud,  lorsqu'une  bande  de  sauterelles  (criqnets- 
voyageurs  des  naturalistes)  se  jette  sur  un  canton,  elle  le  dépouille  com- 
plètement de  sa  verdure ,  de  sorte  qu'il  ne  reste  pas  une  feuille,  si  ce 
n'est  sur  certaines  plantes  garnies  de  poils  rudes  comme  le  sont  quelques 
cucurbitacées.  Quand  le  passage  de  la  troupe  destructrice  se  prolonge,  le 
bétail,  qui  est  véritablement  affamé,  finit  par  manger,  à  défaut  d'herbes, 
les  sauterelles  elles-mêmes.  Cette  nourriture  communique  au  lait  des  va- 
ches une  certaine  odeur  musquée  et  une  saveur  très  désagréable.  Celte 
même  saveur  se  trouve  aussi  dans  les  œufs  pondus  alors  par  les  poules, 
que  cette  manne  d'ailleurs  engraisse  prodigieusement. 

Pour  revenir  à  nos  poissons,  on  juge  bien  que  si  des  animaux  herbi- 
vores s'accoutument,  sans  trop  de  difficulté,  à  en  manger,  il  ne  coûtera 
pas  un  grand  effort  aux  carnivores  chasseurs  pour  se  faire  pêcheurs  au 
besoin.  En  différens  pays  du  nord,  et  notamment  au  Kamtschalka,  les 
chiens  à  demi  sauvages  que  les  habitans  attèlent,  pendant  l'hiver,  à  leurs 
traîneaux,  ne  pouvant  plus  servir  à  cet  usage  quand  arrive  l'été,  sont 


208  UEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

chassés  alors  du  logis,  et  obligés  de  chercher  leur  subsistance.  La  plupart 
se  rendent  sur  les  bords  de  la  mer,  et  là  on  peut  les  voir  tout  le  long  du 
jour,  dans  l'eau  jusqu'au  ventre,  guettant  les  mouvemens  des  poissons, 
et  ne  laissant  guère  échapper  ceux  qui  s'approchent  à  portée  de  leurs 
dents.  L'automne  arrivant,  ces  chiens  s'en  retournent  d'eux-mêmes  aux 
lieux  d'où  ils  sont  venus,  et  chacun  d'eux  retrouve  la  maison  de  son  an- 
cien maître. 

Le  renard  pêche  comme  le  chien  et  de  la  même  manière,  c'est-à-dire 
en  saisissant  le  poisson  avec  les  dents,  au  risque  de  se  faire  mordre  le  mu- 
seau. Le  chat,  au  contraire,  se  sert  de  sa  patte  pour  jeter  hors  de  l'eau, 
par  un  mouvement  rapide,  le  goujon  ou  le  dard  qui  s'approche  trop  du 
bord.  Il  n'est  pas  rare  de  trouver  chez  les  meuniers  des  chats  qui  sont 
fort  adroits  à  cet  exercice.  Ce  n'est  pas  toujours  la  nécessité  qui  développe 
chez  eux  cette  industrie  :  quelques-uns  pèchent ,  comme  le  chat  du  mar- 
quis de  Carabas  chassait  quand  il  fut  devenu  grand  seigneur,  uniquement 
pour  se  divertir,  et  on  en  voit  qui  apportent  à  la  maison  le  poisson  qu'ils 
ont  pris,  En  général ,  les  chats  n'aiment  pas  à  se  mouiller,  et  ceux  mêmes 
qui  vont  à  la  pêche  n'enfoncent  dans  l'eau  que  le  bout  de  la  patte;  cepen- 
dant on  en  a  vu  qui  ne  craignaient  pas  de  plonger  en  poursuivant  le  pois- 
son ,  et  le  journal  de  Plymouth,  dans  un  de  ses  numéros  de  janvier  1828, 
en  rapporte  un  exemple  singulier.  «  Il  y  a  maintenant ,  dit  ce  journal ,  à 
la  batterie  de  Devil's-Point ,  une  chatte  qui  pêche  avec  une  ardeur  et  un 
succès  remarquables.  Chaque  jour  elle  plonge  dans  la  mer,  et  rapporte 
dans  sa  gueule  des  poissons  vivans  qu'elle  dépose  dans  le  corps-de-garde, 
pour  l'usage  des  soldats.  Elle  a  à  présent  sept  ans,  et  fait  depuis  long- 
temps l'office  d'un  utile  pourvoyeur.  On  croit  que  c'est  la  chasse  aux  rats 
d'eau  qui  lui  a  fait  surmonter  l'aversion  qu'ont  les  animaux  de  son  espèce 
pour  se  mouiller;  elle  en  est  venue  au  point  de  se  plaire  dans  l'eau  autant 
qu'un  chien  de  Terre-Neuve.  Chaque  jour  elle  fait  sa  promenade  sur  les 
rochers  qui  bordent  la  mer,  épiant  les  poissons  et  toujours  prête  à  les 
poursuivie  jusqu'au  fond.  » 

Il  est  probable  que  toutes  les  espèces  du  genre  felis,  même  les  plus 
grandes,  se  conduisent  comme  nous  venons  de  dire  que  le  faisaient  les 
chats  lorsqu'ils  se  trouvent  dans  des  circonstances  semblables.  Le  fait  au 
moins  a  été  constaté  pour  les  jaguars  de  l'Amérique.  «  A  la  Guiane  et  au 
Brésil,  dit  M.  Th.  Lacordaire ,  dans  un  article  inséré  dans  cette  Revue 
(Ier  n°,  décembre  1822),  le  jaguar  fréquente  aussi,  pendant  la  nuit,  les 
bords  de  la  mer,  près  des  petites  anses  où  l'eau  est  tranquille,  pour  y 
manger  des  crabes  et  y  pêcher  le  poisson  ,  en  le  faisant  sauter  à  (erre  d'un 
coup  de  patle,  lorsqu'il  vient  jouer  à  la  surface  de  l'eau.  » 


MELANGES.  209 

Sur  le  même  sujet,  je  trouve  dans  mon  journal  de  voyage  le  passage 
suivant  :  «  Le  7  mars  4824,  nous  arrivâmes  au  village  de  San-Carlos, 
situé  au  confluent  de  l'Orénoqiie  et  du  Meta  ;  nous  trouvâmes  sur  la  plage 
le  métis  Ciriaco ,  fondateur  du  village  de  San-Simon  ;  mais  nous  nous  ar- 
rêtâmes peu  de  temps  avec  lui,  parce  que  nous  désirions  visiter  le  village 
avant  la  nuit. 

...  Le  soir,  Ciriaco  vint  nous  rejoindre  pour  savoir  ce  que  nous  pen- 
sions de  son  petit  établissement;  nous  en  causâmes  longuement  et  nous 
eûmes  souvent  lieu  d'admirer  son  zèle  et  son  intelligence...  Lorsque  les 
feux  furent  allumés ,  notre  conversation  changea  d'objet  par  l'arrivée  du 
pilote  de  la  Lancha  (bateau  à  quille),  du  subrécargue  et  de  deux  mate- 
lots. Les  tigres,  éternels  sujets  des  causeries  du  soir,  furent  encore  mis 
sur  le  tapis...  Le  pilote  avait  vu ,  près  d'un  rapide  (randal)  de  l'Orénoque, 
une  ligresse,  qui  était  accompagnée  de  ses  petits,  pêcher  aux  truites  et 
les  saisir  dans  le  bond  qu'elles  faisaient  pour  franchir  la  chute  d'eau.  Les 
petits,  à  qui  elle  distribuait  le  produit  de  sa  pêche,  se  tenaient  à  l'écart 
et  immobiles  pour  ne  pas  effrayer  le  poisson;  mais,  quand  ils  furent  ras- 
sassiés ,  avant  de  rentrer  dans  le  bois ,  ils  s'approchèrent  de  l'eau  et  essayè- 
rent de  faire  comme  leur  mère. 

Ciriaco  à  son  tour  raconta  un  combat,  dont  il  avait  été  témoin,  entre 
un  tigre  et  un  crocodile.  Je  consigne  ici  le  fait  pour  sa  singularité ,  sans 
pourtant  m'en  rendre  garant.  Je  dois  dire  cependant  (pie  le  conteur  m'a 
paru  en  général  un  homme  très  véridique. 

«  J'étais,  dit-il ,  caché  sur  une  plage,  attendant  que  quelque  tortue  pa- 
resseuse (I)  sortît  pour  déposer  ses  œufs,  lorsque  j'aperçus  un  tigre  qui 
s'avançait  en  rampant  le  long  du  rivage  pour  couper  le  chemin  à  un  caï- 
man qui  était  étendu  sur  le  sable,  à  prendre  le  soleil.  Il  le  saisit  en  effet 
du  premier  bond,  mais  le  caïman  se  jeta  à  l'eau  ,  et  le  tigre,  ne  lâchant 
point  prise ,  tous  les  deux  disparurent  à  la  fois.  Un  temps  assez  long  s'é- 
coula, et  je  croyais  déjà  le  tigre  noyé,  lorsque  je  le  vis  reparaître,  mais 
seul.  Il  se  roula  sur  le  sable ,  puis  se  rejeta  dans  l'eau.  II  y  resta  encore 
long-temps  et  ressortit  de  même  celte  seconde  fois  sans  sa  proie.  Ce  ne  fut 
qu'à  la  troisième  fois  qu'il  attira  sur  le  rivage  le  caïman  étranglé.  » 

Si  tous  les  chats,  grands  ou  petits,  ont,  à  très  peu  près,  les  mêmes 
habitudes  que  notre  chat  domestique ,  cela  tient  à  ce  que  tous  aussi  ont  la 

(i)  Les  tortues  ne  pondent  guère  que  la  nuit;  niais  quand  quelque  cir- 
constance les  a  empêchées  de  le  faire,  elles  sont  tellement  pressées  du  besoin 
de  déposer  leurs  œufs,  qu'elles  sortent  même  par  le  plus  grand  soleil,  et  restent 
souvent  suffoquées  par  la  chaleur. 

TOME  H.  14 


210  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

même  organisation;  la  ressemblance  dans  la  structure  interne  aussi  bien 
que  dans  la  forme  générale  du  corps  est  telle  que,  si  l'on  met  à  part  le 
lion,  suffisamment  distingué  par  la  crinière  dont  son  cou  est  orné,  on  ne 
trouve,  pour  diviser  ce  genre  si  nombreux  en  espèces,  que  les  caractères 
peu  importans  de  la  taille  et  de  la  couleur.  Pour  ce  qui  est  de  la  robe 
même  .  il  y  a,  cbez  tous  les  félis  sans  exception,  la  circonstance  de  pré- 
senter sur  le  fond  de  la  robe  des  taclies  plus  foncées ,  arrondies  ou  allon- 
gées. Le  lion  et  certaines  espèces  de  lynx  ne  les  présentent  d'une  manière 
bien  visible  que  dans  les  premiers  mois  après  la  naissance.  Chez  le  cou- 
enar  américain  (felis  coneolor) ,  cette  livrée  du  jeune  âge  reste  au  moins 
jusqu'à  la  troisième  année;  cbez  presque  toutes  les  autres  espèces,  elle 
persiste  jusqu'à  la  mort. 

Dans  l'espèce  ou  les  espèces  du  jaguar,  car  je  penche  à  croire  qu'il  y  en 
a  deux  distinctes ,  il  naît  quelquefois  des  individus  noirs  ;  quelquefois 
aussi,  mais  plus  rarement,  il  en  naît  de  tout  blancs,  de  véritables  albi 
nos  ,  et  cela  constitue ,  comme  l'a  très  bien  vu  d'Azzara ,  deux  sortes  de 
monstruosités ,  mais  non  pas  deux  espèces  d'animaux  différentes  du  jaguar 
à  robe  fauve.  Eh  bien  !  chez  ces  individus  blancs  ou  noirâtres ,  les  taches, 
quoique  très  peu  apparentes,  se  marquent  encore  par  une  teinte  un  peu 
plus  foncée. 

J'ai  dit  que  chez  toutes  les  espèces,  les  taches  étaient  toujours  plus  obs- 
cures que  le  fond  :  cette  loi  ne  souffre  point  d'exceptions  pour  les  types 
normaux  ;  mais  il  y  a  un  cas  de  monstruosité  qui  s'est  propagé  par  la  gé- 
nération, de  manière  à  constituer  une  variété,  et  où  c'est  justement  l'op- 
posé. Dans  la  Colombie,  aux  environs  de  la  ville  de  Pore,  et  dans  un  es- 
pace compris  entre  cette  ville  et  la  Cordillière,  on  trouve  un  couguar  dont 
le  fond  de  la  robe  a  la  couleur  rousse  ordinaire ,  mais  dont  les  tacbes ,  au 
lieu  d'un  roux  plus  foncé,  sont  blanches.  Aucun  naturaliste  n'a ,  je  crois, 
signalé  cette  variété,  et  dans  la  Colombie  même  elle  est  très  peu  connue. 
Hors  du  canton ,  je  n'ai  trouvé  que  trois  personnes  qui  eussent  vu  de  ces 
tigres  de  Pinta-Blanca ,  comme  on  les  appelle  :  le  majordome  d'une  ferme, 
le  supérieur  des  missions  des  Auguslins  dans  les  Llanos,  et  le  général 
J.  Paris.  Tous  les  trois,  quand  je  leur  demandai  où  ils  avaient  vu  rani- 
mai, me  nommèrent  des  lieux  compris  dans  l'espace  que  j'ai  indiqué, 
c'est-à-dire  dans  les  environs  des  villages  de  Morcote ,  Nunchia ,  Pie-de- 
Cuesta,  etc. 

A  côté  du  genre  des  chats ,  il  y  a  un  pelit  sous-genre  qui  s'en  distingue 
en  ce  qu'il  est  presque  complètement  privé  de  la  faculté  de  retirer  ses 
ongles ,  de  faire  patte  de  velours  :  c'est  le  guépard  ou  tigre  chasseur  (felis 
j  u  bâta).  Nous  en  avons  vu  un  à  Paris ,  il  y  a  deux  ans ,  dans  la  ménagerie 


MÉLANGES.  211 

de  M.  Martin ,  mais  il  était  chétif ,  souffrant ,  et  ne  pouvait  guère  donner 
une  idée  de  cette  belle  espèce.  François  Ier  avait  un  guépard  dont  il  se 
servait  pour  la  chasse,  et  qu'un  domestique  portail  sur  la  croupe  de  son 
cheval.  Ce  fait ,  rapporté  par  Gesner,  qui  était  contemporain  du  prince , 
avait  été  regardé  comme  un  conte,  et,  quoique  plus  tard  Bernier,  Taver- 
nier,  et  d'autres  voyageurs  en  Orient,  eussent  parlé  du  guépard,  de  ma- 
nière à  confirmer  pleinement  ce  qu'en  avait  dit  Gesner,  les  naturalistes 
ne  s'en  occupèrent  point  jusqu'à  l'époque  de  la  prise  de  Séringapatam ,  où 
deux  tigres,  qui  avaient  appartenu  à  Tipoo  Saïb,  arrivèrent  en  Angle- 
terre. Ces  deux  animaux  venaient  accompagnés  de  leurs  anciens  gardiens, 
auxquels  ils  obéissaient  comme  le  chien  le  mieux  appris  ;  ils  étaient,  d'ail- 
leurs ,  doux  et  caressans  avec  tout  le  monde.  lis  furent  envoyés  à  Wind- 
sor, et  les  deux  Indiens  demandèrent  avec  instance  qu'on  ne  les  enfermât 
point  dans  une  cage ,  mais  qu'on  les  laissât  chasser  dans  le  parc,  comme 
ils  avaient  coutume  de  faire.  Ces  hommes  offraient  de  garantir  sur  leur 
tête  que  les  guépards  ne  causeraient  aucun  désordre.  Georges  III  n'y 
voulut  pas  consentir;  il  ordonna  que  les  tigres  fussent  remis  aux  gardiens 
ordinaires  de  la  ménagerie ,  et  que  les  Indiens  retournassent  clans  leur 
pays.  Ceux-ci,  qui  étaient  tendrement  attachés  aux  animaux  dont  ils 
avaient  si  long-temps  pris  soin ,  ne  s'en  séparèrent  qu'avec  une  peine  ex- 
trême ;  ils  affirmèrent  que  les  gardiens  de  la  ménagerie  n'avaient  pas  assez 
de  douceur  pour  gouverner  les  guépards  et  qu'ils  leur  aigriraient  bienlôt 
le  caractère. 

Ce  qu'ils  avaient  prévu  arriva  :  les  deux  animaux,  renfermés  dans  une 
loge,  devinrent  en  peu  de  temps  si  farouches,  qu'on  ne  pouvait  plus  eu 
approcher.  Un  beau  jour  leur  porte  ayant  été  mal  fermée ,  ils  sortirent  et 
firent  une  telle  mine,  quand  on  parut  vouloir  les  reprendre,  que  per- 
sonne n'osa  s'y  risquer.  Le  roi  commanda  qu'on  les  tuât  à  coups  de  fusil  • 
mais  cet  ordre  ayant  été  par  hasard  connu  des  Indiens,  qui  étaient  alors 
tout  prêts  à  s'embarquer,  ils  montrèrent  un  tel  désespoir,  et  supplièrent 
si  instamment ,  qu'on  leur  permit  d'essayer  encore  des  moyens  de  dou- 
ceur; on  suspendit  l'arrêt  fatal,  et  on  leur  permit  de  retourner  pour  un 
temps  à  Windsor. 

La  porte  de  la  cour  ayant  été  entr'ouverte ,  un  Indien  entra  et  appela 
par  son  nom  le  guépard  qui  se  trouvait  le  plus  près  de  lui.  L'animal  ne 
voulut  pas  le  reconnaître  et  gronda  d'un  air  courroucé.  L'Indien  se  trou- 
bla et  sortit  sur-le-champ  ;  mais  il  se  remit  bientôt,  avala  un  verre  d'eau- 
de-vie,  puis  rentra  dans  la  cour,  accompagné  de  son  camarade.  Chacun 
d'eux  portait  un  de  ces  capuchons  dont  on  tient  couverte  la  tête  du  gué- 
pard, à  peu  près  comme  on  tient  chaperonnés  les  faucons  jusqu'au  1110- 


212  ISEVl'F.    DES   DEUX    MONDES. 

ment  où  on  leur  montre  la  proie.  Le  guépard  qui  avait  la  première  fois 
donné  des  signes  de  colère  gronda  encore  lorsqu'on  s'avança  vers  lui ,  et 
quand  l'Indien  qui  marchait  devant  fut  assez  près,  il  se  précipita  sur  lui, 
le  terrassa ,  et  lui  déchira  le  bras;  mais  an  moment  où  il  relevait  la  tête, 
l'autre  Indien  la  lui  couvrit  avec  son  chaperon ,  et  l'animal  se  souvenant 
aussitôt  de  ses  anciennes  habitudes,  s'accroupit  et  lécha  la  main  du  gar- 
dien qu'il  venait  de  mordre.  Quant  à  l'autre  guépard  ,  il  suffit  de  lui  mon- 
trer le  capuchon  pour  qu'il  se  soumît  aussitôt  :  tous  les  deux  furent  réin- 
stallés dans  leur  loge,  mais  on  eut  la  dureté  de  séparer  d'eux  les  Indiens 
qui  n'avaient  pas  craint  de  s'exposer  à  un  si  grand  danger  pour  sauver 
leur  vie. 

La  Société  zoologique  de  Londres  possède  maintenant  deux  guépards 
donnés  par  lord  Gare,  qui  les  avait  reçus  depuis  peu  de  temps. 


Houlin. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


i5  avril  i833. 


La  Revue  esl  assignée  en  police  correctionnelle  ,  comme  ayant ,  en  con- 
travention à  la  loi  de  juillet  1828,  traité  de  la  politique  sans  l'établissement 
préalable  du  cautionnement  que  cette  loi  exige.  Tel  est,  du  moins,  le 
prétexte  affiché  de  cette  première  persécution.  Le  25  de  ce  mois  nous  pa- 
raîtrons devant  nos  juges. 

Que  l'accusation  porte  principalement  sur  quelques  lignes  de  la  chro- 
nique du  10  mars ,  ainsi  que  l'exprime  la  pièce  de  procédure  qui  nous  est 
remise,  c'est  ce  que  nous  ne  pouvons  croire.  Depuis  la  loi  de  1828,  nous 
n'avons  pas  souvenir  que  nulle  publication  hebdomadaire  ou  de  quinzaine 
ait  été  tourmentée  à  l'occasion  de  ses  chroniques,  et  pourtant  il  esl  notoire 
«pie  chacune  a  la  sienne  ;  car  la  chronique  ,  c'est  le  feuilleton  des  Revues. 

La  Revue  de  Paris  a  présenté,  en  1850  et  1851 ,  un  exemple  plus  large 
encore  que  le  principe  que  nous  invoquons ,  et  il  est  bon  de  le  citer. 

En  décembre  1 850,  époque  de  grande  fermentation ,  c'était  alors  un  temps 
de  j  ugement  de  ministres  et  d'émeutes  ;  à  cette  époque ,  dis-je ,  la  Revue  de 
Paris  inséra  dans  ses  feuilles,  avec  un  faste  et  des  développemens  inusités, 
un  programme  de  revue  politique  ,  qui  désormais  allait  former  une  des 
parties  les  plus  considérables  et  les  plus  saillantes  de  ses  publications. 
Observez  bien  que  ce  n'était  pas  une  intervention  large,  élevée,  morale, 
qu'elle  promettait  à  ses  lecteurs  dans  tous  les  grands  cl  petits  orages  des 


214  BEVUE.  —  CHRONIQUE. 

évènemens  quolitlieîis;  bien  que  ne  paraissant  qu'à  des  intervalles  de 
huitaine,  elle  annonçait  qu'elle  suivrait  au  jour  le  jour  les  intrigues  et  les 
débats  des  partis,  qu'elle  prendrait  rang  af;  milieu  d'eux  avec  toute  la 
minutie  et  la  vivacité  des  journaux  quotidiens;  l'ampleur  de  la  revue  po- 
litique chaque  dimanche  devait  suppléer  à  la  quotidienneté.  C'était  en 
réalité  une  action  pratique  que  l'on  comptait  exercer  sur  les  chambres, 
sur  les  gardes  nationales,  les  électeurs,  et  tontes  les  branches  de  l'admi- 
nistration et  du  gouvernement  :  c'était,  dan-;  le  fond,  comme  dans  la 
forme ,  une  véritable  polémique. 

Eh  bien  !  cette  revue  politique  a  \  oursuivi  sa  carrière  depuis  décem- 
bre ^30  jusqu'en  octobre  1851. 

Pas  une  réclamation  des  gens  du  roi ,  pas  une  poursuite.  Une  seule  fois 
le  bruit  courut  que  la  Revue  de  Paris  allait  être  poursuivie;  elle  se  con- 
tenta d'insérer  en  grosses  capitales  cette  note  :  Le  Courrier  Français  a  èiè 
induit  en  erreur  en  annonçant  ecite  semaine  qu'un  procès  riait  intenté 
au  gérant  de  la  Revue  de  Paris ,  pour  avoir  public  des  articles  politiques 
dans  un  journal  consacré  h  la  littérature.  Et  après  celte  note  la  revue 
politique  courut  sa  carrière  durant  dix  mois,  dont  huit  sous  le  ministère 
de  M.  Périer,  que  nul  assurément  ne  sera  tenté  d'accuser  de  mollesse  o.i 
de  complaisance  envers  la  presse. 

En  octobre  1831 ,  la  revue  politique  s'arrêta  tout  à  coup  au  moment 
où  après  avoir  refait  une  Allemagne  du  Midi,  comme  elle  le  disait  elle- 
même  ,  elle  allait  essayer  de  faire  une  Allemagne  du  Nord.  Rien  n'indique 
qu'elle  eût  songé  encore  à  refaire  l'Allemagne  centrale,  qui  en  avait  gran- 
dement besoin  cependant,  rien  qu'à  voir  ce  qui  s'y  passe  en  ce  moment. 

Toutefois  elle  s'arrêta  subitement,  et  l'unique  raison  fut  un  change- 
ment de  direction.  Et  maintenant  que  la  politique  de  la  Revue  de  Paris  a 
cessé  de  celte  manière ,  et  que  nul  intérêt  aujourd'hui  ne  peut  souffrir  de 
notre  parole ,  si  nous  nous  trouvions  dans  le  même  cas  où  la  Revue  de  Paris 
s'est  trouvée  durant  plus  d'une  année ,  dans  le  cas  de  polémique  prati- 
que ,  dénuée  de  tout  caractère  scientifique ,  de  toute  pensée  philosophi- 
que et  morale ,  dans  le  cas  de  cette  polémique  vive,  ardue ,  loquace,  in- 
cessamment infiltrée  dans  toutes  les  jointures  des  évènemens  quotidiens 
et  tous  les  rouages  des  administrations  publiques  ;  si  telles  étaient  en  ef- 
fet notre  allure  et  notre  pensée,  et  que  nous  eussions  à  revendiquer  pour 
nous-même  la  longanimité  dont  le  ministère  Périer  fit  preuve  à  l'égard  de 
la  Revue  de  Paris,  ne  serions-nous  pas  en  droit  d'adresser  au  cabinet  la 
question  suivante  : 

Il  est  notoire  que  la  revue  politique  de  la  Revue  de  Paris  était  rédi- 
gée par  M.  Guizot  en  personne  et  par  les  doctrinaires  ses  amis.  M.  Guizot 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  215 

et  les  doctrinaires  ont-ils  résolu  de  venger  sur  nous  une  prétendue  contra- 
vention à  la  loi  de  1828,  dont  ils  se  sont  eux-mêmes  rendus  coupables 
impunément  ? 

Telle  est  la  question  que  nous  nous  croirions  le  droit  d'adresser  à 
M.  Guizol  et  aux  hommes  de  la  doctrine ,  si  nous  étions  dans  le  cas  de  po- 
lémique flagrante  où  s'est  trouvée  la  Revue  de  Paris,  et  si  nous  avions, 
comme  eux,  contrevenu  dix  mois  durant  à  la  loi  de  1828  :  nous  ignorons 
ce  que  le  ministre  répondrait.  Tout  ce  que  nous  savons ,  c'est  que  le  mi- 
nistre rédigeait  bien  réellement  de  sa  main  les  revues  politiques  de  la 
Revue  de  Paris. 

Mais,  grâce  à  Dieu ,  nous  ne  sommes  pas  en  droit  d'adresser  à  M.  Gui- 
zot celte  méchante  question  ;  notre  position  ne  ressemble  en  rien  à  celle 
où  il  s'est  trouvé. 

Notre  prétention  à  nous  est  de  traiter  la  politique  comme  nous  traitons 
la  philosophie ,  la  littérature  et  les  arts ,  avec  élévation ,  largeur  et  gra- 
vité, avec  indépendance  aussi;  car  il  nous  importe,  pour  imprimera  notre 
œuvre  le  caractère  original  qui  fait  saf  irce  et  sa  vie,  de  nous  tenir  écartés 
de  toutes  coteries  et  même  de  tous  partis,  quelque  intimes  que  soient  d'ail- 
leurs les  sympathies  qui  nous  unissent  à  certains  d'entre  eux. 

A  nos  yeux  la  politique  n'est  pas  seulement  un  atelier  ou  un  chanlier 
à  ourdir  par  douzièmes  inextricables  les  fils  du  budget,  à  ouvrager  d'é- 
troites intrigues  administratives  ou  judiciaires,  à  taillader  et  amincir  le 
bois  dont  on  fait  les  ambassadeurs  et  les  premiers  commis  ;  la  politique,  à 
nos  yeux,  est  aussi  une  science,  et  la  morale  aussi  est  une  science.  Que 
M.  le  procureur  du  roi ,  avec  l'assentiment  du  garde  des  sceaux ,  consulte 
le  ministre  de  l'instruction  publique,  qui  est  compétent  sur  ce  point, 
M.  Guizot  répondra  bien  certainement  que  la  politique  est  une  science  et 
la  morale  aussi ,  lui  qui  naguère  a  créé  dans  l'Institut  une  cinquième  aca- 
démie des  sciences  moi  aies  et  politiques. 

M.  Guizot  renverra  M.  le  procureur  du  roi  à  son  ordonnance  et  au  rap- 
port qui  la  précède ,  et  M.  le  procureur  du  roi  y  lira  : 

«  Les  sciences  morales  et  politiques  ont  acquis ,  pour  la  première  fois  , 
«  ce  qui  leur  avait  toujours  manqué,  un  caractère  vraiment  scientifique. 
«  On  s'est  efforcé  de  les  appuyer  sur  des  données  certaines ,  de  les  rendre 
«.  rigoureuses  et  positives.  Elles  sont  devenues  aussi  plus  applicables;  leur 
«  utilité  plus  manifeste  a  été  plus  réelle  ;  la  société  tout  entière  a  reconnu 
«  leur  empire.  » 

Que  si  M.  le  procureur  du  roi  conserve  encore  quelques  doutes  sur  la 
conduite  qu'il  lui  convient  de  tenir .  M.  Guizol  pourra  mettre  le  doig(  -m 
celte  phrase  : 


"2\ij  REVUE   LES   DEIX   MONDES. 

((  La  révolution  de  juillet  doit  rendre  aux  sciences  morales  et  politiques 
«  la  place  et  les  hommages  qui  leur  sont  dus.  » 

Et  s'il  n'est  pas  entièrement  rassuré  dans  sa  religion,  il  verra ,  dans  un 
arlicle  même  de  l'ordonnance,  (pie  les  sciences  morales  et  politiques,  à 
qui  la  révolution  de  juillet  a  voulu  rendre  la  place  et  les  hommages  qui  lui 
sont  dus ,  emhrassent  : 

La  philosophie,  la  morale  et  la  législation; 

Le  droit  public  et  la  jurisprudence; 

Tu' économie  politique  et  la  statistique; 

L'histoire  générale  et  philosophique. 

Or ,  notre  intention  à  nous,  comme  la  série  de  nos  travaux  de  philoso- 
phie ,  d'écoHomieet  d'histoire  l'atteste  suffisamment,  notre  intention  est 
de  traiter  la  politique  comme  une  science.  Il  nous  a  semhlé  qu'au  milieu 
de  débals  quotidiens  si  envenimés  ,  il  n'était  pas  sans  utilité,  pour  le  pro- 
grès moral  du  pays,  qu'un  coup-d'œil  rare,  plus  calme  et  plus  profond 
sans  doute  ,  embrassât  de  loin  en  loin  lesévènemens  dont  l'apparition  sou- 
lève de  si  terribles  orages ,  et  qu'à  côté  des  harangues  de  forum ,  il  y  eût 
une  place  pour  les  méditations  du  cabinet. 

Avons-nous  tort?  Vivons-nous  dans  un  temps  où  la  fièvre  et  l'irritation 
sanguine  soient  les  seules  conditions  de  capacité  à  traiter  les  affaires  pu- 
bliques? Faut-il  bannir  la  raison  et  l'étude,  ne  nous  occuper  que  de  que- 
relles de  château  et  de  révolutions  de  portefeuilles?  Toute  vue  large  sur  la 
politique  du  monde  est-elle  proscrite  ?  N'est-il  plus  de  leçons  profitables  à 
tirer  de  l'histoire  contemporaine  ? 

Enfin  le  ministère  veut-il  nous  obliger  à  demander  au  cautionnement  un 
brevet  d'intelligence  des  affaires  pratiques  ?  veut-il  que  nous  quittions  la 
science  pour  l'action,  l'étude  pour  la  polémique  ardente  et  impitoyable, 
et  compter  un  adversaire  de  plus  ? 

Tout  cela  est  pour  nous  un  obscur  problème  que  le  procès  éclaircira. 
Nous  nous  sommes  étendus  sur  ce  point,  et  en  voici  la  raison  : 

Encore  un  coup ,  la  chronique  du  15  mars  n'est  que  le  prétexte  ;  c'est  le 
cô:é  faible,  démasqué  et  visible,  par  lequel  on  se  Halle  d'entrer  facile- 
ment dans  la  place.  Si  nous  en  croyons  des  bruits  dignes  de  toute  con- 
fiance, l'objet  réel  et  caché  du  ressentiment  ministériel  est  plus  grave  et 
plus  considérable;  il  ne  s'agit  de  rien  moins  ,  dit-on  ,  que  des  lettres  sur 
Constant  et  sur  Périer,  du  pseudonyme  West-End-Review.  L'altenlion 
vive  que  ces  Lettres  ont  excitée  en  France  et  à  l'étranger ,  et  l'annonce  de 
prochaines  Lettres  sur  l'un  des  hommes  d'état  qui  dirigent  aujourd'hui  le 
cabinet,  auraient  éveillé  ,  dit-on,  certaines  susceptibilités  très  irritables. 
On  redoute  celte  manière  digne  et  large  de  procéder;  on  esl  fait  aux  as- 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  t2 1  T 

sauls  du  malin  et  du  soir  et  aux  tours  d'escrime  tles  petits  journaux;  mais 
contre  un  déploiement  si  imposant  d'intelligence  des  faits  et  de  forte 
raison  il  n'y  a  pas  de  parade.  Une  lettre  semblable,  c'est  un  coup  de  canon. 
Ceci  nous  étonne  pourtant.  A  tout  prendre,  il  est  plus  d'un  homme 
d'état  qui  doit  gagner,  à  cette  étude  approfondie  de  sa  vie  politique  saisie 
dans  son  ensemble  et  mise  en  relief,  une  illustration  plus  étendue  et  plus 
vivace  que  celle  à  laquelle  il  aurait  eu  droit.  Est-ce  donc  cette  illus- 
tration même  qui  gêne  et  qui  inquiète?  S'il  en  est  ainsi ,  nous  n'y  pouvons 
rien. 

La  loi  de  1828  (I)  exempte  de  la  garantie  du  cautionnement  les  jour- 
naux et  écrits  périodiques  exclusivement  consacrés  aux  travaux  et  aux  re- 
cbercbes  d'érudition,  ainsi  que  ceux  consacrés  aux  sciences  et  aux  arts 
dont  s'occupent  les  trois  académies  des  sciences ,  des  inscriptions  et  des 
beaux-arts.  Il  en  est  de  même  des  journaux  consacrés  aux  lettres. 

Depuis  cette  loi  de  1828  ,  une  académie  des  sciences  morales  et  politi- 
ques a  pris  rang  à  côté  de  celles  des  sciences ,  des  inscriptions  et  des  beaux- 
arts. 

Nous  invitons  messieurs  du  parquet  à  méditer  sur  le  progrès  moral  que 
l'érection  de  cette  nouvelle  académie  a  dû  introduire  dans  l'interprétation 
de  la  loi  et  la  direction  des  mesures  répressives. 

Et  maintenant ,  est-ce  l'esprit  de  la  loi  ou  sa  lettre  morte  qui  inspire  les 
réquisitoires  du  ministère  public  ? 

Nous  verrons  bien. 

Parlons  maintenant  des  évènemens  de  la  quinzaine.  A  un  bout  de  l'Eu- 
rope ,  cette  singulière  expédition  de  don  Pedro  qui  mit  tout  son  triomphe 
depuis  une  année  à  ne  pas  sortir  de  la  première  ville  où  elle  était  entrée , 
se  voit  maintenant  bloquée  par  sa  propre  flotte ,  et  l'amiral  Sartorius ,  croi- 
sant devant  le  port ,  fait  descendre  à  fond  de  cale  les  envoyés  du  prince  , 
et  déclare  que  puisqu'il  ne  peut  obtenir  l'exécution  volontaire  des  enga- 

(i)  L'unique  motif  que  M.  Portalis  put  apportera  l'appui  de  la  présentation 
de  cette  loi  est  curieux  à  rappeler  : 

Les  journaux,  disait-il,  circulent  avec  une  étonnante  rapidité.  Peu  de  temps 
suffit  pour  les  lire  (chacun  de  nos  numéros  compte  no  pages);  ils  sont  l'écrit 
de  la  circonstance,  l'expression  du  fait  de  la  veille,  l'histoire  de  l'événement  du 
jour  (  nous  paraissons  tous  les  quinze  jours).  Pour  eux  l'occasion  du  délit  existe  ; 
il  est  toujours  flagrant  (  oui,  deux  fois  par  mois).  La  précaution  la  plus  naturelle 
à  prendre  contre  une  action  si  rapide  et  si  multipliée  .  c'est  d'appeler  l'intérêt  au 
secours  de  la  sagesse ,  etc. 


218  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gemens  souscrits  envers  ses  marins,  il  saura  bien  l'emporter  par  la  force. 
Et  cependant  une  révolution  de  palais  éclate  à  Madrid,  cette  nouvelle  By- 
sance  de  la  Rome  des  papes.  Les  constitutionnels  (pie  la  reine  avait  appelés  à 
son  aide ,  sont  exilés  tout  aussi  bien  que  les  infans  carlistes.  La  loi  salique 
sera  abolie ,  mais  il  n'y  aura  pas  de  cortès.  C'est  là  le  mot  du  nouveau 
cabinet  dont  M.  Bermudez  est  le  Casimir  Périer.  Le  roi,  qui  refuse  l'ap- 
pui des  royalistes  et  des  christinos,  partisans  delà  reine,  a  pu  entendre, 
de  son  palais,  ce  grand  jour  de  quasi-révolulion  fêté  par  une  émeute. 

A  l'autre  extrémité  européenne .  Ibrahim  a  bien  réellement  fait  halte  sur 
son  champ  de  victoire.  La  capitulation  d'une  ville  comme  Smyrne,  qui 
est  à  la  Turquie  ce  que  Lyon  est  à  la  France,  la  seconde  ville  de  l'em- 
pire ;  cette  capitulation  obtenue  sans  coup  férir  par  un  aventurier  suivi  de 
deux  cents  hommes ,  signale  avec  tant  d'éclat  l'impuissance  et  le  mépris 
où  l'autorité  du  sultan  est  tombée  dans  les  provinces  d'Asie,  que  le  noble 
refus  de  Méhémet  aux  propositions  de  l'amiral  Roussin  n'a  surpris  per- 
sonne. Les  négociations  désormais  devront  s'engager  sur  une  autre  base. 
Un  nouveau  Navarin  en  l'honneur  du  sultan  ne  trouverait  d'échos  en 
Fiance  et  en  Angleterre  que  pour  une  commune  indignation;  aussi  leca- 
binetde  Londres  ne  s'est-il  expliqué  qu'à  demi  sur  la  vivacité  napoléonienne 
de  l'amiral  Roussin.  On  s'est  trouvé  d'accord  ,  tout  juste  ce  qu'il  fallait, 
pour  arrêter  l'armée  de  l'autocrate  sur  le  Danube  et  maintenir  sa  Hotte  à 
l'ancre  à  Bujuckdéré ,  et  l'on  a  lancé  de  tous  les  ports  les  vaisseaux  de  cent 
vingt  et  les  frégates.  Maintenant  les  flottes  volent,  les  affaires  d'Orient 
touchent  à  un  dénoûment  d'où  sortira,  sans  doute  pour  prendre  place  à 
côté  des  grands  états  européens ,  une  nouvelle  puissance,  jeune ,  ardente , 
industrieuse ,  amoureuse  de  science ,  de  gloire  et  de  civilisation.  L'Angle- 
terre n'oublie  pas  que ,  cette  année  même ,  elle  a  résolu  de  rouvrir  la  route 
antique  de  l'Inde;  tandis  qu'elle  pousse  vers  le  Bosphore  ses  gros  vaisseaux 
de  guerre ,  elle  prépare  aux  deux  bouts  du  monde  les  bateaux  qui  feront 
le  service  de  Bombay  à  Suez  et  de  Londres  à  Alexandrie.  Elle  sait  bien 
qu'entre  le  Gange  et  la  Tamise  il  n'y  a  qu'une  terre  qui  puisse  servir  de 
point  d'appui  à  sa  force  de  résistance  contre  la  Russie  :  la  terre  des  Py- 
ramides. 

Laissons  donc  l'Orient ,  et  venons  à  nn  événement  plus  rapproché  de 
nous. 

Alors  que  Sartorius  bloquait  don  Pedro ,  son  empereur ,  et  qu'Emir-Ef- 
fendi,  suivi  de  deux  cents  hommes,  prenait  la  capitale  d'Asie  de  son  sul- 
tan; alors  que  le  bill  de  répression  de  l'Irlande  passait  à  la  chambre  des 
lords  très  paisiblement ,  et  que  O'Connell ,  tout  en  refroidissant  d'une  main 
le  fanatisme  des  pieds-blancs  ,  entretenait  de  l'autre  à  Dublin  et  dans  les 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  219 

campagnes  ce  qu'il  appelle  lui-même  l'agitation;  au  tnilieu  des  discussions 
de  la  Saxe  sur  la  question  d'imposer  les  terres  seigneuriales,  question  qui 
prend  de  plus  en  plus  faveur  et  consistance  dans  la  seconde  chambre  des 
états  ;  au  bruit  de  révolte  des  chrixtinos qui  se  ruaient  à  l'Escurial,  etdes 
l'eux  de  pelotons  des  papnlins  fusillant  leurs  prisonniers  par  derrière  ;  une 
émeute  rapide,  puissante  comme  la  foudre,  a  sillonné  les  rues  de  Franc- 
fort, la  ville  libre  et  centrale  de  la  confédération.  Deux  corps-de-garde 
enlevés  au  milieu  d'une  fusillade  vive  et  bien  nourrie ,  l'attaque  victorieuse 
des  prisons  et  la  délivrance  de  tous  les  incarcérés  pour  délits  politiques; 
des  bandes  d'éludians  armés  et  disciplines,  un  moment  maîtresses  de  la 
viile;  les  campagnes  s'insurgeant  et  se  rapprochant  des  murs  :  tels  sont 
les  faits  principaux,  autant  qu'il  est  possible  de  discerner  la  vérité  dans  le 
choc  contradictoire  de  correspondances  passionnées  et  de  débris  de  jour- 
naux mutilés  par  la  censure. 

Maintenant,  il  est  vrai ,  les  prisonniers  délivrés  ont  été  repris,  les  étu- 
dians  sont  dispersés  et  les  campagnards  rentrés  dans  leurs  villages,  et  il  ne 
manque  pas  de  voix  qui  accusent  la  diète  de  ce  coup  de  main ,  et  le  signa- 
lent comme  un  prétexte  facile ,  une  occasion  trop  lente  à  venir  d'elle-même , 
que  les  cours  de  Prusse  et  devienne  ont  fait  naître  pour  légitimer  l'inter- 
vention armée,  préparée  de  si  longue  main  dans  la  lutte  constitutionnelle 
des  petits  états. 

Cette  intervention  est  imminente ,  elle  fut  stipulée  dès  1820  dans  l'acte 
final  de  Vienne ,  renouvelée  plus  précise  et  plus  menaçante  clans  les  ré- 
solutions de  la  diète  du  28  juin  1832;  ces  résolutions  qui  ont  institué  une 
commission  permanente  de  surveillance  en  face  de  toutes  les  assemblées 
législatives  ;  ces  résolutions  qui  ont  été  comme  un  mot  d'ordre  donné  à  tous 
les  princes ,  un  signal  de  mort  pour  la  presse ,  pour  les  associations  et  les 
fêtes  nationales;  ces  résolutions  qui  ont  engagé  entre  les  gouvernemens  et 
les  assemblées  une  lutte  si  vive  et  si  passionnée ,  qu'aujourd'hui  les  prin- 
ces n'ont  plus  recours  qu'à  leur  droit  de  dissolution.  Les  états  de  Casselont 
été  dissous  deux  fois  en  moins  de  huit  mois. 

Et  dans  l'attente  d'un  coup  d'état  si  grave  et  si  décisif,  au  moment  où 
chaque  courrier  peut  apporter  la  nouvelle  de  l'entrée  des  hulans  et  des 
grenadiers  autrichiens  dans  Cassel,  Francfort ,  Stutgard.  Carlsruhe ,  la  nou- 
velle de  la  fermeture  des  chambres  et  de  l'interruption  des  élections  qui 
se  préparent  dans  tous  les  états  ,  n'est-ce  pas  une  question  bien  opportune 
et  bien  légitime  à  se  faire  que  de  se  demander  si  la  vieille  prudence  des  ca- 
binets de  Vienne  et  de  Berlin  n'est  pas  prête  à  faillir?  si  nous  ne  louchons 
pas  à  une  heure  de  crise  solennelle  où  la  jeunesse  des  peuples  doit  encore 


220  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prendre  au  corps  la  vieillesse  des  monarques ,  et  retourner  contre  eux  . 
aveugles ,  l'arme  que  manie  leur  main  débile  et  tremblante  ! 

Certes  il  serait  téméraire  d'affirmer  que  le  contre-coup  d'une  explosion 
centrale  doive  ébranler  subitement  les  provinces  compactes  des  deux  mo- 
narcbies  du  Nord  et  du  Sud;  mais  il  est  permis  de  prévoir  que  ce  libéra- 
lisme nouveau  dont  M.  de  Rolteck  est  l'interprète  à  Bade ,  et  MM.  Jordan 
et  Pfeiffer ,  à  Cassel ,  ce  libéralisme,  religion  de  l'unité  démocratique  de 
l'Allemagne,  qui  a  son  prosélytisme,  sa  poésie,  ses  journalistes-martyrs, 
son  drapeau  et  sa  fédération ,  ne  saurait  être  étouffé  et  anéanti  sous  des 
mesures  de  violence ,  et  qu'il  pourra  bien  remonter  par  les  trouées  que  les 
baïonnettes  impériales  et  royales  auront  faites  pour  venir  jusqu'à  lui  et  s'é- 
tendre insensiblement  jusqu'aux  capitales  même  où  règne  la  main  qui  les 

dirige. 

La  solennité  de  Hambacb  ,  qui  fut ,  comme  on  sait ,  la  cause  initiale  des 
rigueurs  de  la  diète  et  de  la  courageuse  opposition  des  états ,  aurait-elle  été 
en  effetle  signal  et  la  propbélie  d'une  ère  de  régénération  universelle  pour 
l'Allemagne  ?  Où  sont ,  et  que  pensent  et  que  disent  aujourd'hui  les  trente 
mille  fédérés  accourus  de  tous  les  royaumes  et  de  toutes  les  principautés, 
Hessois ,  Badois ,  Bavarois ,  Saxons  ,  Wurlembourgeois,  s'embrassant  au 
milieu  des  discours  des  orateurs,  au  bruit  de  la  Marseillaise  et  des  chants 
de  délivrance  de  la  Pologne,  et  inscrivant  sur  leur  nouvelle  bannière, 
aux  couleurs  noire,  pourpre  et  or  de  la  Burschenschaft,  d'un  côté  :  Unité 
l'Allemagne;  de  l'autre  :  Liberté,  Égalité? 

Où  sont-ils  tous  ces  fédérés  de  Newstadl,  de  Tenkeim,  de  Hombourg, 
de  Francfort,  de  Manbeim,  de  Mayence,  de  Nuremberg  et  de  Bayreuth? 

D'autres  fédérations  suivirent  celles  de  Hambacb  ;  à  Bergen ,  dans  la 
liesse;  à  Kœnigsten ,  dans  le  Nassau  :  et  maintenant  que  nous  approchons 
de  l'anniversaire  de  cette  fête  mémorable,  la  fermentation  générale  qu'elle 
a  partout  soulevée  n'est  pas  encore  calmée.  Le  rêve  d'unité  des  étudians 
est  devenu  à  cette  heure  un  patriotisme  de  bourgeois  et  de  paysans. 

Nous  le  répétons,  si  la  diète  vient  au  milieu  des  orages  qu'elle  souflle 
sur  tous  les  états ,  foulant  aux  pieds  les  cratères  brûlans  que  sa  menace  a 
creusés ,  si  elle  vient  réaliser  enfin  sa  vieille  politique  d'intervention  guer- 
rière qu'elle  couve  dans  les  chancelleries  depuis  dix-huit  ans,  sans  doute 
la  victoire  lui  pourra  rester  dans  des  flots  de  sang;  mais  dès  ce  jour  aussi, 
une  ère  toute  nouvelle  aura  commencé  pour  l'Allemagne.  L'Allemagne 
cheminera  lentement  peut-être ,  mais  infailliblement ,  vers  une  révolution. 

Jamais,  depuis  juillet  1850,  l'altitude  des  nations  actives  du  globe  n'a 
été  plus  expressive  et  plus  solennelle  ;  et  quand  on  songe  que  tout  se  remue , 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  ±>i 

fermente  et  lutte  violemment  sur  la  moitié  du  globe  ,  depuis  leMississipi 
jusqu'au  fleuve  Jaune  où  l'empereur  de  Chine  change  sa  politique  et  des- 
titue les  gouverneurs  opposés  aux  Anglais ,  en  môme  temps  que  surgit ,  dans 
ses  provinces  du  sud,  une  des  plus  formidables  insurrections  qui  aient  ja- 
mais troublé  le  sommeil  de  plomb  de  ce  vaste  empire  ;  quand  on  songe  à  cette 
lièvre  universelle,  à  ce  chaos  dont,  grâce  à  Dieu ,  il  faut  bien  espérer  qu'il 
sortira  quelque  chose  de  plus  solide  et  de  meilleur  que  ce  (pie  nous  voyons  ; 
quand  on  songe  à  tout  cela  et  que  l'on  vient  à  considérer  ce  que  nous  fai- 
sons ,  nous ,  et  de  quoi  s'occupent  les  graves  représentais  de  cette  France , 
deux  fois  si  grande ,  si  belle  et  si  respectée ,  on  demeure  frappé  d'étonné  - 
ment  et  de  douleur. 

Il  faut  bien  dire  que  la  chambre  cite  à  sa  barre  un  journaliste  pour  lui 
donner  une  leçon  de  réserve  et  de  convenance,  et  qu'elle  a  préludé  à  cette 
solennité  par  deux  journées  entières  de  violences  fâcheuses,  de  personna- 
lités et  d'injures. 

—  Les  concerts,  qui  sont  en  grande  faveur,  ont  été  nombreux  cette 
quinzaine.  Celui  qui  a  faille  plus  de  bruit  et  qui  avait  rassemblé  dans  la 
salle  Ventadour  une  foule  considérable ,  bien  que  le  prix  des  places  fût 
presque  triplé ,  c'est  le  concert  historique  de  M.  Fétis. 

M.  Fétis  semble  vouloir  exercer  sur  le  public  le  même  empire  que  la 
diète  de  Francfort  s'attribue  sur  les  petites  principautés  allemandes.  Il  lient 
les  promesses  de  ses  affiches  et  de  ses  programmes  à  peu  près  comme  les 
cabinets  de  Vienne  et  de  Berlin  ont  tenu  les  leurs  après  la  grande  campa- 
gne de  1815. 

La  grande  affaire  est  de  remplir  une  salle  d'une  société  choisie,  brillante 
et  coquette.  De  là  le  programme  tant  perfectionné ,  le  programme  histo- 
rique, chronologique.  Vous  entendrez  du  Cavalli  (t659),  du  Pergolèse 
(1754).  Vous  entendrez  du  Cimarosa,  du  Weber  !  accourez  et  prenez 
place.  Puis ,  la  salle  pleine ,  il  n'y  a  ni  Weber ,  ni  Cimarosa ,  ni  Pergolèse , 
ni  Cavalli  ! 

C'est  vraiment  chose  affligeante  que  de  voir  un  homme  du  caractère  de 
M.  Fétis,  s'exposer  face  à  face  à  des  mécontentemens ,  à  des  interpella- 
lions  du  genre  de  celles  dont  nous  avons  été  témoin. 

—  Les  publications  de  contes  et  nouvelles  se  poursuiventplus  rapidement 
que  jamais.  Le  septième  volume  du  Sahniyondis  a  paru.  Nous  verronss'il 
est  dans  les  treize  contes  qu'il  contient  quelque  morceau  qui  mérite  une 
mention  particulière.  Voici  encore  le  deuxième  volume  du  Livre  des  Con- 


32^  HE  VUE    DES   DEUX    MONDÉS. 

ieurs,  recueil  qui  se  distingue  par  le  soin  que  son  éditeur  apporte  jusqu'ici 
à  ne  le  composer  que  d'écrits  de  choix.  Nous  avons  remarqué  dans  cette 
nouvelle  livraison  un  coûte  de  Michel  Raymond ,  dont  le  principal  héros  est 
Ibrahim  Pacha ,  le  Bonaparte  égyptien.  C'est  un  récit  dramatique  et  colore 
d'une  expédition  d'Ibrahim  dans  l' Abyssinie.  Lucrèce ,  par  Aloysius  Block, 
est  une  nouvelle  très  vive  et  très  spirituelle  dans  le  genre  des  fameux 
contes  de  madame  de  Navarre. 

—  Nous  ne  pouvons  terminer  cette  chronique,  déjà  bien  longue,  sans 
dire  un  mot  du  bal  de  notre  ami  Alexandre  Dumas.  Il  nous  tardait  vrai- 
ment de  joindre  notre  propre  témoignage  à  l'acclamation  universelle  dont 
celle  fêle  brillante  a  été  accueillie  dans  le  monde  artiste. 

Nous  avons  revu  de  nos  yeux  ces  salles  peintes  en  un  jour  et  une  nuit . 
ces  toiles,  ces  murailles,  ces  panneaux  enluminés  comme  par  enchantement. 

Nous  avons  revu  ce  lion  et  ce  tigre  de  Barye ,  cette  Esmeralda  de  Ziegler, 
cette  Lucrèce  Borgia  par  Louis  Boulanger ,  celle  Mort  de  madame  de  Giae 
par  Tandy  Johannot,  les  scènes  de  la  Tour  de  Neslede  Clément  Boulan- 
ger ,  le  roi  Rodrigue  de  Delacroix,  et  les  médaillons  de  MM.  Hugo  et  de 
Vigny  ;  nous  avons  voulu  tout  revoir ,  et  nous  n'avons  pas  oublié ,  comme 
on  peut  le  croire ,  la  salle  des  grotesques ,  où  Granville ,  Jadin ,  Geniols 
et  Forest  avaient  fait  assaut  de  malice  et  de  satire. 

En  vérité,  c'est  tout  un  nouveau  salon  improvisé,  toute  une  exposition 
d'oeuvres  rapides  où  le  cœur  a  guidé  la  brosse,  et.  qui  vaut  bien  l'autre. 

Et  si  l'on  se  ligure  ces  salles  se  remplissant  de  costumes  de  toutes  les 
nations  et  de  tous  les  âges  (M.  de  Lafayette  seul  était  en  frac  ;  M.  Barrot 
lui-même  poriail  un  domino) ,  et  au  milieu  de  cette  foule  bigarrée  et  mou- 
vante, la  danse  formant  ses  quadrilles,  ou  bien  la  galope,  sa  spirale  rapide, 
animée  ,  et  cela  sans  disconslinuité ,  toute  une  nuit  de  danse .  de  parfums . 
de  belles  femmes ,  de  noble  et  de  franche  gaîté ,  on  n'aura  encore  qu'une 
idée  incomplète  de  cette  mémorable  fête. 

Eh!  quelles  expressions  pourraient  rendre  ce  que  répandaient  de  vie 
et  d'animation  dans  celte  foule  de  vrais  amis  la  grâce  facile ,  la  noble  et 
franche  cordialité ,  les  soins  délicats  qui  présidaient  au  plaisir  de  tous , 
et  faisaient ,  d'une  façon  toute  nouvelle  vraiment,  les  honneurs  de  la  mai- 
son ?  Malgré  l'ordonnance  exquise  des  appartenons  et  la  richesse  si  co- 
lorée, si  pittoresque  des  costumes,  il  n'y  avait  là  pourtant,  il  faut  le  dire, 
ni  diamans  ni  rubis,  à  payer  la  rançon  d'un  roi  ou  le  budget  d'un  dépar- 
tement. Nous  n'étions  ni  chez  un  banquier  juif  ni  chez  un  général  de  l'em- 
pire. 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  225 

Nous  éiions  chez  le  poêle ,  là  même  où  chaque  jour  court  brûlante  cette 
plume  qui  nous  remue  et  nous  passionne,  celte  plume  d'Antoni.  A  côté 
des  profusions ,  souvent  sans  goût  et  sans  joie ,  de  l'opulence  impériale  ou 
financière,  Dumas  installait  la  fête  élégante  de  l'intelligence  et  de  l'art. 
Sa  plus  belle  parure  était  cette  guirlande  fraîche  de  jeunes  femmes,  l'élite 
du  théâtre  pour  la  beauté  et  les  talens.  Nous  n'en  nommerons  aucune,  ne 
pouvant  les  nommer  toutes ,  et  pourtant  l'absence  de  madame  Dorval , 
retenue  loin  de  Paris,  nous  oblige  de  dire  qu'elle  était  partout  cherchée 
et  vivement  regret  lée. 


HISTOIRE 


ET 


PHILOSOPHIE  DE  L'ART 


ï. 


IBSLâïïSKD^IâEk 


Ludwig  van  Beethoven  naquit  le  lo  décembre  1770,  à  Bonn , 
où  son  père  était  ténor  de  la  chapelle  du  grand-duc.  Dusses  pre- 
mières années  se  développa  la  passion  de  cet  art  qu'il  porta  si  haut 
dans  la  suite.  Il  avait  à  peine  cinq  ans,  que  déjà  grondait  en  lui 
une  harmonie  instinctive,  vague,  obscure,  confuse,  comme  tout  ce 
qui  nous  vient  d'instinct  :  c'était  un  concert  perpétuel,  un  hymne 
sans  fin  que  le  monde  extérieur  entretenait  dans  son  ame.  Aussi 
l'air,  la  rosée ,  les  parfums ,  les  couleurs ,  et  tous  les  phénomènes  de 
la  nature  n'étaient  pour  lui  que  des  voix  harmonieuses;  Beetho- 
ven, enfant,  ne  percevait  que  des  sons.  Dès-lors  il  sentit  que  son 


HISTOIRE    ET    PHILOSOPHIE    DE    L  ART.  2£j 

œuvre  était  de  faire  entendre  à  tous  cette  vaste  symphonie  dont  il 
était  encore  seul  à  jouir;  il  sentit  que  la  science  devait  ouvrir  un 
cratère  à  toute  cette  lave  de  mélodie ,  et  le  voilà  qui  tourmente  son 
père ,  l'obsède  du  matin  au  soir,  de  telle  façon  qu'au  bout  de  deux 
ans ,  toute  la  science  d'un  musicien  habile  ne  lui  suffit  plus.  Alors , 
s'apercevant  qu'il  devient  l'écolier  de  son  fils,  son  père  le  confie  à 
van  der  Eden  ,  l'organiste  de  la  cour,  et  claveciniste  le  plus  distin- 
gué de  Bonn. 

Après  la  mort  de  van  der  Eden ,  Neefcr,  son  successeur,  prit 
Ludwig  en  amitié ,  et  lui  fit  faire  connaissance  avec  les  chefs- 
d'œuvre  de  Sébastien  Bach,  qui,  en  compagnie  des  immortelles 
compositions  de  Handel,  furent  pendant  toute  sa  vie  l'objet  de  la 
plus  ardente  admiration,  je  dirai  presque  d'un  culte  illimité.  Tan- 
dis que  le  virtuose  de  onze  ans  exécutait  sur  le  piano  les  œuvres 
les  plus  difficiles  avec  une  habileté  prodigieuse ,  et  plus  encore 
avec  un  sentiment  profond,  cette  ardeur  de  créer,  qu'il  avait 
étouffée  pendant  trois  ans  sous  des  études  consciencieuses ,  vint 
de  nouveau  le  tourmenter  ;  cette  fois  il  céda  ,  et  bientôt  des  varia- 
lions  sur  un  thème  de  marche ,  trois  sonates  ,  plusieurs  cantates , 
parurent  successivement  à  Manheim.  Mais  le  camp  où  l'artiste 
semblait  se  développer  le  plus  à  l'aise,  c'était  la  libre  fantaisie  et 
l'improvisation  sur  un  motif  donné.  Là,  plus  de  règles  inflexibles 
et  froides  pour  l'artiste ,  plus  d'épines  et  de  bruyères  pour  le 
coursier,  mais  la  plaine,  la  plaine  rase  et  nue;  hardi  coursier,  les 
crins  au  vent,  cours,  vole ,  bondis;  le  terrein  est  à  toi,  tu  peux  le 
labourer  et  le  broyer,  n'importe ,  va  toujours,  et  quand  tu  seras 
au  but,  Junker,  l'habile  compositeur,  et  Mozart,  l'homme  de  génie, 
battront  des  mains  à  ta  victoire  (1). 

Le  jeune  Ludwig  s'était  aussi  fait  connaître  comme  organiste  ; 
l'électeur,  protecteur  éclairé  des  jeunes  talens,  le  nomma  succes- 

(i)  Dès  l'année  1790,  Beethoven  était  allé  passer  quelque  temps  à  la  ville 
impériale,  dans  le  seul  espoir  d'y  entendre  Mozart ,  auquel  il  avait  été  recom- 
mandé. Mozart,  voulant  d'abord  s'assurer  de  son  talent,  le  fit  asseoir  au  piano; 
et,  après  l'avoir  écouté  froidement,  finit  par  lui  dire  que  toute  cette  improvisa- 
tion avait  bien  l'air  d'une  leçon  apprise  par  cœur.  Beethoven,  humilié,  lui  de- 
manda un  thème  original;  alors  Mozart,  certain  de  le  déconcerter,  se  mit  à  lui 
TOME    II.  15 


±26  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

seur  de  Neefer,  dans  la  charge  d'organiste  de  la  cour,  et  lui  ac- 
corda un  congé  d'une  année ,  afin  qu'il  put  aller  à  Vienne  termi- 
ner ses  études  aux  frais  de  l'état ,  sous  les  yeux  de  Joseph  Haydn. 
Mais  à  peine  Beethoven  commençait-il  à  sentir  tout  le  prix  des 
leçons  d'un  tel  maître,  que  celui-ci ,  appelé  en  Angleterre,  se  vil 
forcé  de  confier  son  jeune  élève  au  digne  maître  de  chapelle  Al- 
brechsberger,  qui  l'initia  aux  mystères  du  contrepoint. 

Déjà  Beethoven  s'était  fait  connaître  par  un  grand  nombre  d'ad- 
mirables compositions  ;  déjà  il  passait  à  Vienne  pour  un  pianiste 
du  premier  ordre,  lorsque,  dans  les  dernières  années  du  siècle 
passé,  surgit  enWolf  un  rival  digne  de  lui.  Alors  se  renouvela  en 
quelque  sorte  la  querelle  des  Glukistes  et  des  Piccinistes  ;  les 
nombreux  amateurs  de  la  ville  impériale  se  divisèrent  en  deux 
partis.  A  la  tète  des  soutiens  de  Beethoven  était  le  prince  Rodol- 
phe, et  parmi  les  plus  zélés  protecteurs  de  Wolf,  le  baron  de 
Metzlcr,  dont  la  magnifique  villa ,  située  au  penchant  d'une  col- 
line non  loin  du  château  de  Schœnbrunn ,  toujours  ouverte  aux 
artistes  allemands  et  étrangers,  leur  offrait  un  séjour  délicieux  pen- 
dant les  beaux  mois  de  l'été.  Ce  fut  là  que  se  livra  le  combat  des 
deux  jeunes  artistes,  là  que  les  amateurs  furent  admis  au  spectacle 
de  cette  harmonieuse  lutte.  Les  deux  rivaux  présentent  d'abord 
les  produits  de  leur  imagination,  puis  se  placent  à  leur  piano  : 
c'est  là  que  sont  les  limites  de  leurs  camps  ;  c'est  de  là  qu'ils  doi- 
vent s'attaquer,  se  défendre,  et  entretenir  pendant  une  heure  le 
feu  de  celte  artillerie ,  d'où  les  notes  jaillissent  en  mitraille ,  en 
éclats ,  en  fusées.  Ils  improvisent  tour  à  tour  sur  des  thèmes  qu'ils 
se  jettent  mutuellement  ;  l'un  répond  à  l'autre ,  c'est  un  concert 
qui  semble  ne  devoir  pas  finir.  Un  chant  s'élève  limpide  et  clair 
sous  les  doigts  de  Wolf,  et  va  se  perdre  aussi  dans  le  clavier  de 
Beethoven ,  comme  un  ruisseau  dans  l'océan  ;  car  Beethoven  en 
fureur  l'enveloppe,    l'inonde,  l'engloutit,  en  fait  une  musique 

écrire  uu  motif  chromatique  et  fugué  d'une  extrême  difficulté,  qu'il  étala  aussitôt 
sur  le  pupitre.  Beethoven  travailla  le  thème  donné  pendant  trois  quarts  d'heure  , 
avec  tant  de  grâce,  de  verve,  d'originalité,  de  génie,  que  son  auditoire,  émer- 
veillé, devint  de  plus  en  plus  attentif;  et  Mozart,  transporté,  s'écria  en  face  de 
Ions  ses  amis  rasscmhlés  :  «  Faites  attention  à  ce  jeune  homme  ,  il  ira  loin,  » 


HISTOIRE   ET    PHILOSOPHIE    DE    L  ART.  227 

0 

obscure,  vague  et  diffuse,  brouillard  qui  bientôt  s'éclaire  et  se 
dévoile ,  et  laisse  échapper  de  son  sein  un  motif  frais  et  pur  comme 
l'aurore,  un  chant  simple  et  naïf  dont  Wolf  s'empare  à  son  tour, 
et  qu'il  travaille  ensuite  à  sa  manière.  Que  de  caprices  délicieux , 
que  d'adorables  mélodies  sont  nées  dans  cette  lutte ,  qui  eussent 
bravé  le  temps,  s'il  se  fût  trouvé  une  main  assez  rapide  pour  écrire 
sous  la  dictée  de  cette  double  inspiration  !  Il  était  impossible  de 
dire  lequel  des  deux  avait  mieux  fait.  Wolf  tenait  de  la  nature  une 
main  de  géant,  qui  embrassait  onze  notes  avec  la  même  facilité 
qu'une  main  ordinaire  un  octave.  Pour  Beethoven,  déjà  dans  l'im- 
provisation se  révélait  son  génie  sombre  et  mélancolique  ;  dès  qu'il 
se  plongeait  dans  le  royaume  des  sons,  rien  d'humain  ne  demeu- 
rait en  lui ,  son  esprit  avait  brisé  ses  liens  terrestres ,  secoué  le 
joug  de  la  servitude,  et  flottait  joyeux  et  triomphant  dans  l'éther 
sonore  et  lumineux.  Tantôt  la  note  jaillissait  en  cascades,  tantôt 
elle  mugissait  écumante  comme  un  torrent.  Alors  il  fallait  voir 
Beethoven  les  yeux  ardens,  le  corps  ébranlé  par  un  mouvement 
nerveux  et  convulsif;  il  fallait  voir  l'artiste  dominer  son  piano,  l'é- 
craser, contraindre  l'instrument  inerte  à  devenir  la  voix  de  toutes 
ces  pensées  qui  chantaient  dans  son  amc.  Quelquefois  il  s'arrêtait 
comme  pour  reprendre  haleine ,  et  s'essuyer  le  front  d'une  main  , 
tandis  que  l'autre  errant  sur  le  clavier  empêchait  l'harmonie  de 
s'éteindre;  puis  ses  forces  étant  revenues,  il  reprenait  bientôt. 

Pendant  ce  temps ,  les  guerres  d'Allemagne  et  la  mort  de  son 
noble  protecteur  détruisirent  l'espoir  qu'il  avait  toujours  eu  de  ne 
pas  quitter  sa  ville  natale;  et  comme  le  produit  de  ses  jeunes  talcns 
lui  avait  déjà  assuré  une  existence  honorable ,  il  choisit  Vienne 
pour  y  fixer  son  séjour,  et  s'y  rendit  d'autant  plus  volontiers  qu'il 
fut  accompagné  de  ses  deux  jeunes  frères ,  chargés  désormais  des 
soins  de  la  maison,  détails  dans  lesquels  l'artiste  ne  pouvait  pas 
descendre.  Il  s'essaya  dès-lors  dans  le  style  du  quatuor,  cette  ma- 
gnifique partie  de  l'art,  que  Haydn  a  réformée ,  ou  pour  mieux  dire 
inventée;  que  Mozart  ensuite  parsema  de  toutes  les  fleurs  de  son 
imagination,  et  qu'enfin  Beethoven  a  tellement  développée,  que 
le  plus  qu'un  musicien  puisse  désirer  aujourd'hui ,  c'est  d'atteindre 
le  même  but,  car  vouloir  le  dépasser  serait  outrecuidance  ou  folie. 

A  Vienne ,  Beethoven  se  lia  d'amitié  avec  YVeiss  et  Leks ,  vir- 

4/i. 


"2z6  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

lu  oses  de  la  chambre  du  prince  royal.  11  leur  faisait,  connaître  ses 
ucuvres  à  peine  terminées,  leur  disait  comment  il  en  rêvait  l'exé- 
cution ,  et  les  initiait  à  la  pensée  qui  dominait  en  elles.  Aussi  bien- 
tôt ce  fut  un  bruit  dans  Vienne,  que,  pour  sentir  et  apprécier 
dignement  la  musique  instrumentale  de  Beethoven ,  il  fallait  l'en- 
tendre exécuter  par  ces  artistes.  La  liaison  amicale  et  en  même 
temps  utile  qu'il  entretint  avec  Salieri ,  éveilla  en  Beethoven  le 
désir  d'écrire  un  opéra.  On  arrangea  pour  lui  une  pièce  française, 
l'Amour  conjugal  (Fidelio),  qu'il  destinait  au  théâtre  de  Vienne, 
où  il  fut  logé  gratuitement.  Ceux  qui  le  fréquentèrent  à  celte  épo- 
que purent  seuls  apprécier  la  candeur,  la  pureté  céleste  de  son  ame. 
—  Beethoven,  en  l'espace  de  deux  ans,  créa  dix  chefs-d'œuvre, 
dont  un  seul  suffirait  à  la  gloire  d'une  école  :  d'abord  Fidelio  dont 
le  finale  nous  a  tous  remués  jusqu'aux  entrailles ,  puis  X oratorio  du 
Christ  aux  Oliviers ,  puis  les  concertos  de  violon  dont  vous  n'avez 
encore  entendu  que  des  fragmens,  et  que  vous  entendrez  ensuite 
tout  entiers  quand  votre  éducation  musicale  sera  complète;  la 
sympathie  pastorale ,  création  ravissante  de  jeunesse,  de  pureté, 
de  fraîcheur;  l'héroïque ,  chef-d'œuvre  adopté  par  l'Allemagne  dès 
sa  naissance,  et  devant  lequel  Paris  s'est  incliné;  celle  en  la,  au 
magnifique  amiante  ;  des  concertos  de  piano ,  etc. ,  etc.  —  Quelles 
années,  mon  Dieu  !  quelle  profusion  de  jouissances!  que  de  volup- 
tés il  a  dû  ressentir  dans  cette  vie  de  création  et  d'harmonie  que 
rien  n'interrompait  encore!  Cependant  Fideli o  échoua  à  ses  pre- 
mières représentations  ;  deux  choses  s'opposaient  au  succès ,  l'exé- 
cution faible  et  impuissante,  et  les  approches  de  la  guerre,  qui 
détournaient  l'attention  générale  sur  des  sujets  plus  importans. 
Lorsqu'il  fit  représenter  Fidelio  à  Prague,  les  symphonistes  furent 
arrêtés  dès  les  premières  mesures  de  l'ouverture,  et  Beethoven, 
voyant  qu'il  était  inutile  de  les  foire  pâlir  sur  une  musique  encore 
inexécutable  pour  eux,  leur  en  écrivit  une  plus  facile;  car  il  aima 
mieux,  le  grand  artiste,  sacrifier  son  travail  et  le  refaire,  que  de 
le  voir  livré  à  l'ineptie  de  ces  malheureux  praticiens.  L'année  sui- 
vante, les  directeurs  du  théâtre  de  Karlnerthor,  Paul  Weinmuller 
et  Vogel ,  choisirent  Fidelio  pour  leur  représentation  à  bénéfice. 
L'ouvrage  prit  alors  la  forme  qu'il  conserve  encore  aujourd'hui;  il 
fut  réduit  en  deux  actes,  et  devait  être  précédé  de  l'imposante  ou- 


HISTOIRE    ET    PHILOSOPHIE    DE    l/.flil.  ±2!) 

verturc  en  mi;  mais  comme  elle  n'était  pas  toût-à-fait  terminée,  on 
la  remplaça ,  pour  cette  fois ,  par  l'ouverture  des  Bûmes  d'Athènes  , 
en  sol.  Beethoven  l'augmenta  encore  de  la  chanson  du  geôlier  i  et 
du  finale  du  premier  acte,  auxquels  il  faut  joindre  un  trio  ravis- 
sant en  mi  bémol,  et  un  petit  duo  plein  de  finesse  et  de  grâce 
avec  violon  et  violoncelle  concertans,  deux  morceaux  qui,  mal- 
heureusement, ne  se  trouvent  plus  dans  la  partition.  Jusque-là 
Beethoven  avait  mené  une  assez  pauvre  existence ,  traversée  par 
toutes  les  contrariétés  mesquines  dont  l'envie  harcèle  toujours 
l'artiste  qui  s'élève. 

En  1809 ,  le  roi  de  Westphalie  lui  lit  offrir  la  place  de  maître  de 
chapelle  à  Cassel;  Beethoven  était  sur  le  point  d'accepter,  lorsque 
trois  hommes  passionnés  pour  l'art,  le  grand-duc  Rudolph ,  depuis 
cardinal  archevêque  d'Olmiitz,  les  princes  Lobkowitz  et  Knowsky, 
s'opposèrent  à  cette  résolution.  Ils  firent  obtenir  au  grand  maître 
un  contrat  par  lequel  il  lui  était  assuré  4,000  florins  de  rente,  à 
cette  seule  condition  qu'il  en  dépenserait  les  revenus  dans  les  états 
autrichiens.  Beethoven  fut  louché  de  cet  hommage  rendu  à  son 
génie,  et  se  mil  à  travailler  sans  relâche  jusqu'au  jour  où  l'ange  de 
la  paix  l'emporta  doucement  à  sa  patrie  primitive,  au  séjour  d'é- 
ternelle harmonie.  —  A  mesure  que  sa  réputation  se  répandait  en 
Europe ,  elle  lui  renvoyait  de  toutes  parts  des  marques  de  son  pas- 
sage :  c'était  sa  médaille  gravée  à  Paris,  un  magnifique  piano. dont 
l'Angleterre  lui  faisait  hommage  ;  puis  des  nominations,  des  diplô- 
mes académiques ,  qui  lui  arrivaient  de  tous  les  pays.  Mais  tout 
cela  était  loin  de  compenser  la  perte  de  cet  organe  que  l'âge  lui 
enlevait,  perte  la  plus  douloureuse  que  puisse  faire  un  musicien. 
Le  mal  s'avançait  lentement ,  Beethoven  négligea  tous  les  secours 
de  l'art,  tellement,  qu'étant  devenu  complètement  sourd,  il  ne  put 
désormais  communiquer  que  par  écrit  avec  le  monde  extérieur. 
Les  suites  nécessaires  de  cette  infirmité  devaient  être  un  amour 
ardent  de  la  solitude,  une  méfiance  inquiète,  et  tous  les  symptômes 
de  l'hypocondrie  naissante  :  la  lecture,  le  travail,  les  promenades 
en  pleine  campagne,  étaient  ses  plus  douces  occupations;  un  petit 
cercle  d'amis  dévoués,  son  seul  délassement.  Cependant  des  souf- 
frances nouvelles  s'étant  jointes  à  celte  infirmité,  forcèrent  ce.  corps, 
jusque-là  sain  et  vigoureux,  d'avoir  recours  à  l'art  dos  médecins.; 


230  KEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  docteur  Wawureh,  professeur  de  clinique,  fit  tout  ce  qui 
était  en  lui  pour  soulager  son  illustre  patient,  mais  l'hydropisie 
faisait  des  progrès  rapides,  et  le  mal  qui  se  manifestait  chaque 
jour  sous  des  symptômes  plus  alarmans  ,  précipita  l'instant  fatal  ; 
instant  que  Beethoven ,  pieusement  résigné,  tranquille  et  les  yeux 
fixés  sur  un  monde  meilleur,  envisageait  avec  espoir.  Il  institua 
légataire  universel  son  neveu  Cari  van  Beethoven,  qu'il  aimait 
comme  un  fils,  et  dont  il  avait  fait  lui-même  l'éducation.  Sa  for- 
tune se  montait  à  peu  près  à  neuf  mille  florins.  À  sa  mort,  Vienne, 
Prague,  Berlin,  toutes  les  villes  d'Allemagne,  furent  en  deuil;  ce 
fut  à  qui  rendrait  au  grand  homme  les  honneurs  les  plus  dignes  de 
lui.  Un  concert  spirituel  fut  donné  dans  la  salle  des  états  de  la 
diète ,  où  l'on  n'entendit  que  de  sa  musique ,  et  dont  le  produit  fut 
consacré  à  lui  élever  un  monument.  Beethoven  était  de  moyenne 
taille ,  ossu  et  vigoureux  ;  il  n'avait  jamais  été  malade ,  malgré  la 
vie  irrégulière  ù  laquelle  un  travail  continuel  l'assujétissait.  — 
Beethoven  était  d'ame  et  de  corps  un  robuste  et  loyal  Allemand. 
Culte  envers  les  malheureux  ,  et  dévouaient  à  tous ,  telles  étaient 
les  qualités  qui  dominaient  en  lui ,  et  qu'en  revanche  il  voulait 
trouver  chez  les  autres  :  Ein  Mann ,  ein  Wort.  Rien  ne  l'indignait 
plus  qu'une  promesse  violée.  Dans  les  premiers  temps  de  sa  vie,  la 
musiq  ue  fut  son  seul  amour,  sa  seule  étude,  sa  seule  passion  ;  mais  de- 
puis, son  activité  se  trouvant  à  l'étroit  dans  les  limites  de  la  sym- 
phonie ,  il  lui  fallut  un  champ  plus  vaste  pour  s'étendre  et  se  déve- 
lopper :  l'artiste  voulut  devenir  un  savant,  et  répandit  dans  l'étude 
de  la  philosophie  et  de  l'histoire  celte  exubérance  de  forces  médi- 
tatives qui  ne  pouvait  se  concentrer  sur  un  seul  point  de  l'art. 
C'était  un  homme  de  la  trempe  de  ces  premiers  artistes  allemands, 
qui  croyaient  de  bonne  foi  que  l'art  n'excluait  pas  la  science; 
Beethoven  était  musicien  comme  en  1456  Jean  van  Eyck  était 
peintre,  en  lisant  Hérodote  et  Platon  dans  leur  langue,  en  étant 
chimiste  et  géomètre.  Aussi  cette  tension  continuelle  d'esprit  l'em- 
pêchait de  descendre  dans  les  détails  de  l'exécution  ;  Beethoven 
était  un  chef  d'orchestre  dont  les  exécutans  devaient  surtout  se 
méfier,  car  il  no  pensait  qu'à  son  œuvre.  Il  était  tellement  iden- 
tifié avec  elle,  que  sans  le  vouloir  il  en  imitait  l'expression.  Lorsque 
venait  un  passage  vigoureux ,  il  frappait  son  pupitre  à  coups  redou- 


HISTOIRE    ET    PHILOSOPHIE    DE    1/4UT.  231 

blés,  ol  peu  lui  importait  que  la  mesure  s'en  accommodât  ou  non. 
Au  diminuendo,  il  se  faisait  petit;  au  pianissimo,  il  disparaissait. 
Mais  si  tout  l'orchestre  éclatait  dans  un  tutti,  le  nain  devenait 
géant;  selon  que  grandissait  la  tempête,  il  grandissait  aussi,  et, 
comme  le  barbet  accroupi  dans  le  laboratoire  du  docteur  Faust,  il 
se  transfigurait ,  s'étendait  dans  l'espace ,  et  semblait  vouloir  mon- 
ter à  la  nue. 

£intir  bcu  Dfcn  çjiOcmnt , 
©tfytnltt  ce  voie  an  @Iep£)ant, 
<St  roiïl  jum  SRebrt  jcrptefen. 

Alors  sa  lace  s'éclairait ,  le  bonheur  rayonnait  dans  tous  ses 
traits,  un  sourire  de  bienveillance  errait  sur  ses  lèvres,  et  sa  voix 
de  tonnerre  jetait  à  tous  les  musiciens,  comme  pour  récompense, 
ces  deux  mots  :  bravi  tutti.  — Quelquefois  dans  l'intimité  de  la 
causerie ,  il  disait  son  opinion  sur  les  grands  artistes;  voici  ce  qu'il 
pensait  des  trois  suivans  :  «  Webera  commencé  trop  tard,  l'art  en 
»  lui  n'est  pas  spontané,  il  est  le  résultat  d'une  étude  opiniâtre  et 
»  profonde  ;  du  reste,  la  science  me  semble  lui  tenir  lieu  de  génie.  » 
—  Beethoven ,  si  tu  étais  un  hommme  ordinaire ,  je  croirais  que  c'est 
l'envie  qui  t'a  fait  parler,  lorsque  tu  as  jugé  si  sévèrement  l'auteur 
de  FreyschùU-,  d'Oberon,  d'Eurianthe.  —  Suivons.  «  Le  chcf- 
«  d'œuvre  de  Mozart  est  et  restera  toujours  la  Zauber-Flœte; 
*  car  c'est  dans  cet  ouvrage  qu'il  s'est  montré  pour  la  première  fois 
«  grand  maître  allemand.  Don  Juan  a  les  allures  italiennes ,  et  puis 
«  l'art  divin  et  sacré  aurait-il  jamais  dû  se  prostituer  en  un  sujet 
«  scandaleux?  » 

Oui ,  Don  Juan  est  un  sujet  scandaleux  pour  celui  qui  n'y  voit 
que  la  représentation  de  l'égoïsme  triomphant,  du  libertinage  heu- 
reux en  cette  vie.  Mais  toi ,  toi ,  Beethoven ,  comment  n'as-lu  pas 
plongé  dans  la  pensée  intime  du  poète!  Tu  n'as  donc  pas  vu  l'en- 
trée du  commandeur  dans  le  festin?  Tu  n'as  donc  pas  entendu  les 
lamentions  de  l'athée ,  à  l'étreinte  du  cavalier  de  marbre?  ou  plutôt 
tu  as  vu  tout  cela,  mais  tu  n'as  pas  lu  ce  qu'en  a  écrit  Hoffmann. 

«  Ilandcl  est  seul  sur  son  trône,  nul  n'a  jamais  atteint  à  sa  hau- 
1  leur,  rien  ne  fait  présumer  que  cela  soii  un  joui'.  Maîtres,  élu- 


252  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

i  dicz-le  profondément ,  et  apprenez  de  lui  comment  avec  de  sim- 
«  pies  moyens  on  produit  des  effets  merveilleux.  » 

Voici  la  liste  de  tous  les  ouvrages  de  Beethoven . 

Messes.  —  Oratorio.  —  Opéras.  —  Ballet. 

Une  messe  en  ut  pour  quatre  voix  et  orchestre.  —  Une  messe  en  ré. 
Le  Christ  au  Mont  des  Oliviers. 
Fidelio.  —  Egmont. 

SYMPHONIES. 

Symphonie  enut.  —  Symphonie  héroïque  en  ré.  —  Symphonie 
en  si  bémol.  —  Symphonie  en  ut  mineur.  —  Symphonie  pastorale 
en  fa.  —  Symphonie  en  la.  —  Symphonie  en  ré  mineur.  —  La 
victoire  de  Wellington. 

OUVERTURES. 

Ouverture  de  Prométliée.  —  Ouverture  de  Coriolan.  —  Ouver- 
ture (Y Egmont.  — Ouverture  de  Fidelio.  — Les  Ruines  d'Athènes, 

—  La  Dédicace  du  Temple. 

Menuets  en  mi-bémol ,  en  ré.  —  Contredanses  allemandes  en  ut. 

—  Valses  en  ré.  —  Prométliée,  ballet.  —  Sonates  de  pianos.  — 
Quatuors  pour  instrumens  à  archet.  —  Quintette.  —  Septuor.  — 
Chansons.  — Adélaïde,  Armide ,  eantaies. 

A  propos  de  la  symphonie  héroïque,  je  rapporterai  uneaneedotc 
connue  sans  doute,  mais  trop  importante  pour  être  négligée  ici.  La 
partition  de  cette  symphonie  avait  pour  titre  unique  le  mot  Napo- 
léon ,  elle  avait  été  commencée  sous  le  consulat;  Beethoven  y  tra- 
vaillait encore  lorsqu'un  matin  entre  son  élève  F.  Bies,  un  journal 
à  la  main  ,  qui  lui  annonce  que  Bonaparte  vient  de  se  faire  pro- 
clamer empereur.  Beethoven,  qui  rêvait  un  héros  républicain, 
resta  un  instant  stupéfait,  puis  il  s'écria  :  Allons,  c'est  un  ambi- 
tieux comme  tous  les  autres,  et  au  nom  de  Napoléon  substitua  ces 


HISTOIRE    UT    PHILOSOPHIE    Dli    l\\RT.  !255 

mots,  symphonia  eroïca  per  festeggïare  il  sovenire  di  un  grand 
uomo,  recomposa  le  second  morceau  de  la  symphonie,  el  d'un 
hymne  de  gloire,  fit  un  chant  de  deuil.  Son  Napoléon  à  lui 
était  mort  ;  le  général  d'Aréole  dont  le  dévoûment  semblait  être  si 
vaste,  qu'il  voulait  s'étendre  sur  tous;  cet  homme  qui  devait  pro- 
mener d'Occident  en  Orient  le  verbe  fraternel ,  et  détruire  l'égoïsme 
de  la  patrie  par  son  exemple,  puisqu'il  servait  la  France,  étant  né 
Corse  ;  cette  auréole ,  ce  rêve ,  ce  soleil  que  l'artiste  saluait  à  son 
aurore,  espérant  que  l'Allemagne  aurait,  elle  aussi,  partà  sa  lumière, 
lorsqu'il  serait  monté  jusqu'au  zénith;  tout  cela  s'était  éteint,  éva- 
noui ;  tout  cela  s'était  abîmé  sous  les  coussins  du  trône.  L'artiste 
n'avait  plus  qu'à  se  lamenter  dans  une  lente  et  funèbre  mélodie. 
En  effet  lorsque  le  grand  homme,  ébloui  par  toutes  les  splendeurs 
de  la  gloire,  devient  égoïste,  lorsque  le  serviteur  des  serviteurs  de 
Dieu ,  comme  disait  Grégoire  VII ,  cherche  à  tout  absorber  en  lui 
seul  ;  le  poète  arrache  de  son  front  sa  couronne  de  myrte  et  de 
laurier,  dépouille  la  tunique  de  fête ,  s'éloigne  et  se  lamente  comme 
Jérémie ,  et  du  fond  de  sa  triste  solitude  exhale  de  longues  plaintes 
qui  se  répandent  ensuite  parmi  le  peuple,  tellement  qu'au  milieu 
des  acclamations  et  des  Te  Deum,  toujours  lé  lugubre  motif  monte 
et  s'élève,  semblable  aux  murmures  douloureux  des  captifs  bar- 
bares liés  au  char  triomphal  du  Romain.  Le  grand  artiste  n'a  pas 
d'inspiration  pour  l'individu ,  il  ne  célèbre  l'homme  que  dans  ses 
rapports  sociaux,  il  chante  César  revenu  des  Gaules,  Bonaparte 
vainqueur  d'Italie.  Mais  dès  que  les  consuls  s'éloignent  du  grand 
sentier  humain,  l'artiste  les  abandonne;  car  pour  les  étudier,  il 
faudrait  les  suivre  dans  leur  voie  d'égoïste,  il  reste  dans  le  peuple, 
et  de  même  qu'autrefois  il  en  avait  exprimé  le  bonheur  et  l'ivresse 
par  ses  hymnes  et  ses  chants  de  louanges,  aujourd'hui  par  ses  la- 
mentations, il  en  exprime  la  tristesse  et  l'agonie.  C'est  alors  qu'il 
est  vraiment  digne  d'être  appelé  la  voix  de  Inhumanité. 

Tel  était  à  peu  près  Beethoven.  Deux  choses  en  lui,  indispensa- 
bles au  grand  artiste,  génie  et  conviction.  II  croit  à  sa  mission,  il 
croit  à  la  parole,  et  dès  sa  jeunesse,  il  s'y  conforme;  à  quinze  ans, 
il  entre  dans  la  route ,  et  tant  que  dure  sa  vie ,  il  y  marche  si  droit, 
qu'à  cinquante  ans,  après  avoir  fait  bien  du  chemin,  il  peut,  en  se 
retournant,  apercevoir  encore  le  point  d'où  il  est  parti  sans  que  les 


234  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

broussailles  d'un  sentier  de  traverse  l'empêchent  de  mesurer  l'es- 
pace qu'il  a  mis  entre  son  berceau  et  sa  tombe.  En  vérité  c'est  une 
chose  étrange  à  l'époque  où  nous  vivons  que  cette  croyance  à  l'art, 
dont  Beethoven  est  un  des  plus  frappans  exemples.  Aussi  son  œuvre 
est  grande ,  sublime ,  complète;  aussi  rien  n'a  manqué  a  sa  vie,  rien, 
pas  même  l'envie  de  ses  contemporains ,  pas  même  ces  longues  tris- 
tesses de  l'ame ,  ces  âpres  tortures  du  corps ,  que  la  Divinité  semble 
envoyer  à  l'artiste ,  comme  pour  lui  faire  acheter  bien  cher  le 
génie  qu'elle  lui  donne.  Nous  n'aurons  que  trop  l'occasion  de  voir 
quel  tribut  Beethoven  a  payé  aux  misères  de  ce  monde ,  occupons- 
nous  un  instant  de  ses  œuvres ,  de  leur  influence  sur  l'art  de  notre 
époque ,  du  rang  auquel  il  s'est  placé ,  et  qu'il  conserve  tou- 
jours parmi  les  grands  artistes.  Bien  que  Haydn  et  surtout  Mozart 
aient  fait  avant  lui  des  choses  ravissantes  de  fraîcheur  et  de  mélo- 
die dans  ce  genre  de  composition,  Beethoven  peut  être  regardé 
comme  ayant  créé  la  symphonie ,  cette  symphonie  sublime ,  colos- 
sale, épique,  opéra  et  drame  à  la  fois,  hymne  religieux  et  chant 
guerrier,  grand  tout  par  lequel  le  monde  musical  se  résume.  La 
puissance  de  la  musique  instrumentale  lui  appartient,  c'est  à  lui , 
à  Beethoven ,  qu'elle  doit  cette  allure  franche  et  hardie  qu'elle  a 
prise  de  nos  jours;  c'est  lui  qui  marche  à  la  tête  de  ses  contempo- 
rains, ce  génie  si  vaste  et  si  sublime,  qui  a  toujours  dédaigné  de 
s'imiter  lui-même  en  faisant  toujours  autre  chose  que  ce  qu'il  avait 
fait  au  risque  de  ne  pas  être  compris  par  la  foule.  Et  désormais 
quel  doit  être  le  sort  de  la  musique?  Où  va  cet  art  divin,  celui 
de  tous  les  arts  qui  agit  le  plus  profondément  sur  les  masses ,  le 
plus  capable  de  les  pousser  au  dévoùment!  Beethoven  est  la  der- 
nière voix  religieuse  ;  c'est  un  dernier  son  de  l'orgue  aux  voûtes  de 
la  cathédrale  ;  le  dogmatisme  allemand  s'éteint  en  lui.  L'Italie  de 
son  côté  poursuit  son  œuvre  de  sensualisme ,  œuvre  commencée  à 
Cimarosa ,  et  dont  le  crescendo  rossinien  semble  être  la  limite. 
Quel  peut  être  le  rôle  de  la  France  à  cette  époque?  Placée  entre 
deux  systèmes  qui  tombent,  elle  essaie  de  les  réunir  en  son  unité, 
espèce  de  chaudière  où  toutes  les  idées  fermentent  et  travail 
lent  en  ebulition.  Ainsi  donc,  à  bien  prendre,  l'œuvre  de  la  France, 
placée  entre  le  nord  dogmatique  et  le  midi  sensualiste ,  serait  l'é- 
clectisme. Or  si  l'éclectisme  a  prouvé  plus  d'une  fois  son  impuis- 


HISTOIRE    ET    PHILOSOPHIE    DE    L   \J{  t .  255 

sance  philosophique ,  que  sera-ce  donc  en  art ,  où  tout  est  génie ,  in- 
spiration, spontanéité?  Faites  donc  bâtir  la  cathédrale  de  Cologne 
ou  de  Strasbourg  par  des  éclectiques,  et  vous  aurez  quelque  chose 
d'informe  et  de  grotesque,  résultat  de  l'accouplement  du  temple 
antique  et  de  l'église  du  moyen  âge ,  horrible  monstruosité  qui,  mal- 
heureusement, existe  autre  part  que  dans  les  hallucinations  d'un 
cerveau  malade,  car  on  peut  la  voir  se  réaliser  chaque  jour  dans 
ces  hideux  et  dégradans  pastiches  que  l'ineptie  élève  sur  nos  places. 
Il  en  est  de  même  en  peinture;  mais  comme  ceux  qui  sont  venus 
à  la  renaissance  continuer  l'œuvre  des  grands  artistes  religieux, 
étaient ,  eux  aussi ,  de  grands  artistes ,  possédant  au  plus  haut  degré 
le  talent  de  la  forme;  comme  ceux  qui  ont  succédé  à  van  Eick,  à 
Lucas  de  Leyden,  etc.  ,  s'appelaient  Raphaël,  Michel-Ange,  Paul 
Véronèse,  l'éclectisme  italien  des  peintres  du  xvie  siècle,  fait  par 
des  hommes  de  génie,  est  en  tout  dissemblable  de  l'éclectisme 
architectural  du  xixe.  Seulement  ses  formes  naïves  et  pures,  ces 
beaux  anges  chrétiens,  à  cheveux  blonds,  entourés  d'auréoles, 
qui  priaient  enjoignant  les  mains  avec  béatitude  auprès  du  berceau 
de  Jésus,  ou  descendaient  du  ciel  dans  la  chambre  de  Marie,  en 
lui  disant  ave;  toutes  ces  ravissantes  créatures  tellement  idéales 
et  divines,  que  rien  de  matériel  ne  se  laisse  voir  en  elles,  et  que 
l'on  sent  que  ces  bras,  ces  visages,  ces  corps,  tout  cela  n'est 
qu'une  chape  dont  l'artiste  a  revêtu  la  pensée  évangélique;  enfin 
tout  ce  bel  art  primitif  et  chrétien  disparaît  :  voici  venir  l'éclec- 
tisme, qui  fait  de  la  Vierge  une  femme  sensuelle  ;  de  Jésus ,  un  en- 
fant de  chair  et  d'os.  Il  mêle  et  confond  tout,  l'art  grec,  et  l'art 
moderne ,  l'Iliade  et  l'Evangile,  Epicure  et  le  Christ  :  aussi  un  des- 
sin pur  et  suave,  un  coloris  admirable  parfois  et  toutes  les  ri- 
chesses de  la  forme;  mais  la  foi,  mais  le  verbe  chrétien,  mais  le 
sentiment  social ,  il  n'en  est  plus  vestige. 

En  art  comme  en  philosophie,  l'éclectisme  est  donc  chose  fatale. 
L'humanité  est  fille  du  verbe ,  ellenc  chemine  qu'à  la  condition  qu'un 
verbe  la  dirige;  la  voix  du  révélateur  se  prolonge  pendant  deux 
mille  ans,  l'humanité  marche  et  s'éloigne;  n'importe,  l'écho  des 
montagnes,  le  murmure  des  arbres,  le  roulis  de  la  mer  lui  jettent 
cette  parole  qui  plane  incessamment  sur  elle ,  et  l'environne  comme 
l'air.   Tant  que  l'homme  va  droit  dans  les  sentiers  prescrits -t  h 


230  UEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

parole  l'enveloppe  tellement  que  son  ame  ne  peut  se  mettre  en  rap- 
port avee  le  monde  extérieur  qu'en  passant  à  travers  elle;  les  yeux 
alors  perçoivent  des  objets  teints  de  ses  couleurs,  les  oreilles  des 
sons  qu'elle  a  purifiés,  l'odorat  des  parfums  qu'elle  semble  avoir 
trempés  :  aussi  dans  ces  temps,  l'art  est  moral,  utile,  et  par  cela 
sublime.  Alors  la  poésie,  la  musique,  la  peinture,  l'architecture, 
comme  quatre  vierges  divines,  vont  se  donnant  la  main  et  chantant 
un  même  chœur.  La  même  idée  préside  à  toute  création  ,  qu'im- 
porte que  ce  soient  des  vers,  des  sons  ou  des  couleurs?  c'est  tou- 
jours la  manifestation  de  la  même  parole.  Dans  cette  cathédrale 
dont  l'ensemble  est  gigantesque,  et  le  détail  si  fin,  si  tenu,  si  délié, 
dans  ces  flèches  aiguës  qui  partent  des  quatre  points,  et  s'élancent 
au  ciel,  c'est  la  prière,  la  prière  ailée,  qui  frappe  du  pied  le  sol 
et  monte  légère  vers  Dieu.  C'est  elle  encore  dans  les  chants  de 
Palestrina,  dans  les  tableaux  angéliques  d'Albert  Durer,  dans  les 
poèmes  merveilleux  de  Dante.  Mais  un  temps  arrive  où  l'artiste 
abandonne  le  sentier  divin  :  que  ce  soit  parce  que  la  multitude  se 
lasse  de  voir  se  reproduire  sans  cesse,  et  sous  toutes  les  formes, 
des  moralités  sublimes  qu'elle  devrait  pourtant  toujours  avoir  sous 
les  yeux  ;  que  ce  soit  parce  que  de  grandes  nations  oubliées ,  chas- 
sées de  leur  pays ,  viennent  s'immiscer  au  peuple  et  répandre  sur 
son  chemin  des  semences  mythologiques  que  le  soleil  échauffe , 
de  sorte  que  bientôt  le  myrte  de  Vénus  croît  à  côté  de  l'olivier  du 
Christ;  que  ces  révolutions  adviennent,  et  troublent  l'art  dogma- 
tique au  milieu  de  ses  progrès ,  c'est  chose  qu'on  ne  peut  nier  ; 
mais  ce  qu'on  ne  peut  nier  non  plus,  c'est  qu'il  est  des  hommes 
enveloppés  dans  la  croyance ,  enfermés  dans  le  dogmatisme  des 
premiers  temps,  qui,  au  milieu  de  tout  ce  débordement  d'éclec- 
tisme, lorsque  la  plupart  des  meilleurs  esprits  se  laissent  entraî- 
ner par  le  fleuve,  seuls  poursuivent  dans  le  silence  leur  œuvre 
commencée.  Et  lorsque  toute  inspiration  religieuse  a  cessé  au- 
tour d'eux ,  lorsque  leur  siècle ,  entouré  d'élémens  étrangers , 
travaille  à  les  réunir ,  et  va  feuilletant  les  systèmes  anciens  et 
modernes,  jusqu'à  ce  qu'à  la  fin  il  se  trouve  avoir  fait  philosophie, 
peinture,  poésie  ou  musique,  une  œuvre  sans  importance,  qui 
meurt  le  jour  où  elle  est  née,  et  rend  ainsi  à  chacun  ce  qui  lui 
appartient,  ces  hommes  dont  l'ame  est  le  dernier  sanctuaire  de 


HISTOIRE    ET    PHILOSOPHIE    DE    I.AKT.  237 

l'inspiration  ,  jettent  à  la  foule  une  œuvre  spontanée  dont  le  succès 
couvre  pour  quelque  temps  la  voix  des  faux  prophètes  qui  s'en  al- 
laient publiant  que  la  croyance  est  morte. 

Beethoven  est  un  de  ces  artistes ,  et  certes  s'il  s'est  obstiné  dans 
cette  route,  c'est  qu'il  s'y  sentait  retenu  par  sa  conscience;  car  il 
est  venu  à  une  époque  où  la  séduction  aurait  triomphé  de  tout  autre 
que  lui  :  Byron  élevait  son  école  de  scepticisme  et  de  désespoir  en 
Angleterre ,  en  France ,  en  Italie ,  et  Gœthe ,  que  Beethowen  ai- 
mait comme  un  frère,  éclairait  l'Allemagne  de  la  splendeur  de  son 
nom. 

La  musique  chélienne,  cette  harmonie  poétique  et  sainte  qui 
élève  l'ame  en  un  monde  spirituel,  semble  se  résumer  en  Beetho- 
ven et  finir  avec  lui.  Suivez  cet  art  dans  ses  progrès  :  d'abord 
plain-chant,  et  cantique  chez  les  premiers  pères,  il  revêt  aux  xve 
et  xvïe  siècles  une  forme  instrumentale  ;  voici  le  luth  et  la 
viole  et  le  théorbe  qui  se  mêlent  à  l'orgue,  l'orgue,  synthèse 
harmonieuse;  l'orgue,  cet  orchestre  de  la  cathédrale  chrétienne; 
l'orgue,  d'où  la  note  jaillit  tantôt  claire,  limpide,  aiguë  comme  la 
voix  d'un  enfant  de  chœur,  tantôt  s'exhale  triste  et  lamentable 
comme  celle  de  la  veuve  ou  de  l'orphelin  ;  l'orgue ,  mélange  ravis- 
sant de  toutes  les  voix ,  de  toutes  les  passions,  de  toutes  les  âmes, 
qui  chante  en  un  même  jour  la  joie ,  le  bonheur,  le  recueillement 
et  la  mort.  Il  a  des  sons  de  fête  pour  l'enfant,  des  chants  simples 
et  divins  pour  la  jeune  fille  qui  s'agenouille  aux  pieds  de  l'autel ,  de 
lugubres  et  sombres  mélodies  pour  le  mort  qu'on  amène  sous  la 
nef,  au  bruit  des  cloches.  Et  que  le  cadavre  arrive ,  environné 
d'une  foule  immense  de  parens,  d'amis  ou  de  cliens;  qu'il  soit  vêtu 
de  soie  ou  de  velours;  qu'il  ait  en  tète  la  couronne  de  duc  ou  de 
baron,  ou  bien  qu'il  entre  humble  et  petit,  sans  escorte,  sans  gloire 
et  sans  renom,  n'importe,  l'orgue  chante  toujours.  Il  n'augmen- 
tera pas  sa  plainte  d'une  voix  pour  le  riche  et  le  grand  de  la  terre, 
il  ne  la  diminuera  pas  d'un  son  pour  le  pauvre  et  l'infirme,  car 
l'orgue,  de  même  que  le  verbe  d'où  il  est  sorti,  prêche  l'égalité. 
Athènes  et  Borne ,  vous  aviez  aussi  une  musique  pour  la  mort,  mu- 
sique sans  caractère  religieux,  musique  de  joueurs  de  flûtes,  qui 
venaient  suivre  les  funérailles  du  riche  patricien  en  sortant  d'une 
orgie  de  courtisanes  ;  musique  de  pleureuses,  qui,  vendaient  leurs 


25S  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

larmes  aux  morts  quand  elles  ne  pouvaient  plus  vendre  leurs  eorps 
aux  Titans!  cortège  scandaleux  qui  s'est  promené  deux  cents  ans 
dans  la  cité  libre,  et  qui  a  disparu  le  jour  où  Jésus  a  chassé  du 
temple  les  marchands  qui  venaient  pour  y  trafiquer. 

L'orgue  résume  toute  la  musique  du  moyen  âge,  et  en  effet  toutes 
les  compositions  étant  religieuses,  c'était  à  l'orgue  qu'on  devait 
avoir  recours.  Au  xvie  siècle,  l'Italie,  déjà  si  riche  en  poésie, 
donne  au  monde  Paleslrina,  nouveau  fleuron  que  cette  reine  des 
arts  ajoute  à  sa  couronne.  Palestrina  est  le  premier  de  tous  ces 
maîtres  italiens,  et  je  n'en  excepte  pas  même  Cimarosa  et  Rossini , 
qui  se  sont  succédé  jusqu'à  nos  jours.  Sa  musique  est  pure,  suave , 
angélique,  toujours  fraîche  d'idées,  simple  d'effets;  l'art  n'est 
pour  lui  qu'un  moyen  de  donner  essor  à  sa  pensée  religieuse.  Eh 
bien!  toute  cette  harmonie  sainte  et  naïve,  tous  ces  chants  divins 
de  Palestrina  et  des  maîtres  de  son  école ,  après  s'être  répandus 
en  Italie ,  arrivent  enfin  en  Allemagne ,  et  se  perdent  dans  le  vaste 
cerveau  de  Beethoven.  Palestrina,  Handel,  et  vous  tous,  maîtres 
illustres,  sur  lesquels  le  jeune  homme  a  pâli,  venez  entendre  le 
Christ  au  mont  des  Oliviers,  la  symphonie  en  ut,  et  vous  recon- 
naîtrez vos  phrases  chastes  et  sévères,  et  tontes  les  chrétiennes 
inspirations  de  vos  momens  d'extase.  Mais  vous  vous  étonnez  de 
cet  orchestre  immense.  Paleslrina,  c'est  bien  là  la  mélodie  vague, 
flottante,  aérienne;  mais  la  forme  qui  l'enveloppe,  comme  elle 
s'est  agrandie ,  comme  elle  est  devenue  gigantesque  !  Heureux , 
n'est-ce  pas?  heureux,  celui  qui  est  arrivé  avec  ta  foi  et  ton  génie 
dans  un  temps  où  ce  monde  était  découvert ,  ce  mystère  révélé  ! 
Heureux  le  créateur  qui  peut  animer  toutes  ces  masses  de  cuivre, 
et  rassembler  dans  l'unité  de  l'œuvre  tant  de  sons  formidables  et 
confus!  Paleslrina,  la  mélodie  pour  toi  est  une  perle  cristalline 
dont  jamais  rien  n'altère  la  douce  lueur;  tu  la  jettes  sur  le 
sable  humide  et  fin ,  et  la  perle  brille  au  milieu  des  coquillages 
d'or,  et  le  soleil  se  mire  en  sa  transparence  :  celte  perle ,  Beetho- 
ven la  possède  aussi;  mais  comme  il  joue  capricieusement  avec 
elle  !  A  peine  elle  est  tombée  sur  l'arène ,  à  peine  elle  commence 
à  luire  paisiblement,  que  le  créateur  souffle  ;  et  voici  l'océan  qui  la 
roule  dans  ses  flots.  Tantôt  elle  glisse  sur  la  surface  d'une  vague, 
et  l'éclairé  en  passant  d'une  lueur  phosphorescente  ;  tantôt  elle 


HISTOIRE    ET    PHILOSOPHIE   DE    L'.4RT.  2.">!) 

bondit  sur  un  rocher  et  se  replonge  dans  le  gouffre.  Quelquefois 
l'onde  se  retire  et  la  laisse  humide,  à  découvert,  sur  le  sable  ;  plus 
souvent  l'océan  en  tumulte  l'absorbe  et  l'engloutit  dans  ses  flots. 

La  poésie ,  la  peinture  et  tous  les  arts  ont  toujours  à  choisir, 
comme  la  philosophie ,  entre  les  deux  principes  contraires.  En 
musique,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  deux  grandes  écoles  bien  distinctes 
se  sont  dès  long-temps  illustrées ,  l'une  au  midi ,  l'école  sensualiste 
entre  toutes;  l'autre  au  nord,  exclusivement  dogmatique  et  reli- 
gieuse. Et  cependant  le  génie  musical  a  d'abord  été  en  Italie, 
comme  partout ,  symbolique  et  religieux  ;  mais  les  Italiens ,  amou- 
reux de  la  forme ,  adorateurs  de  la  beauté  physique ,  n'ont  pu 
s'habituer  à  cette  harmonie  suave,  à  ces  accords  si  purs,  qu'ils 
frappent  l'ame  sans  traverser  les  sens.  Les  Grecs  de  Napïes  et  de 
Florence  voulaient  une  musique  ardente  comme  leur  soleil,  las- 
cive ,  folle ,  sensuelle  comme  leurs  femmes,  colorée  comme  un  ta- 
bleau vénitien;  Gimarosa  et  Rossini.  L'Allemagne,  au  contraire, 
qui  ne  voit  dans  l'art  qu'un  symbolisme  ,  qui,  tout  entière  à  l'idée, 
traite  la  forme  comme  un  accessoire,  a  toujours  été,  en  poésie, 
en  musique  ,  en  peinture ,  fidèle  à  son  caractère  philosophique  :  le 
mysticisme.  Aussi  l'art  allemand  en  musique,  et  surtout  en  pein- 
ture, me  semble  avoir  encore  aujourd'hui  une  utilité  morale  que 
dès  le  xvi°  siècle  n'a  plus  l'art  italien.  Si  vous  mettez  en  parallèle 
deux  artistes:  l'un,  faisant  sans  but  arrêté,  s'inspirant  de  tout, 
capricieux,  sceptique,  n'approfondissant  rien  ,  prenant  des  senti- 
mens  et  des  passions  ce  qui  monte  comme  une  écume  au-dessus 
de  l'ame,  mais  aussi  possédant  au  plus  haut  degré  le  talent  de  la 
forme;  l'autre,  tourmenté  par  une  grande  idée,  idée  religieuse, 
qu'il  poursuit  partout,  qu'il  travaille  et  développe  sans  cesse,  si 
vous  les  comparez  tous  les  deux,  si  vous  les  estimez  à  leur  juste 
valeur,  direz-vous  que  le  dernier  est  un  moins  grand  artiste  que 
l'autre?  Non ,  certes,  car  si  vous  le  disiez ,  l'avenir  vous  donnerait 
un  démenti.  Eh  bien  !  donc,  si  l'artiste  religieux  et  dogmatique  se 
pose  incontestablement  au-dessus  de  l'artiste  profane,  si  l'idée 
l'emporte  sur  la  forme,  que  sera-ce  donc  lorsque  l'idée  aura  la 
forme  à  son  service,  lorsque  ces  deux  choses  seront  réunies  en  un 
seul,  comme  cela  s'est  vu  dans  Beethoven!  Beethoven  est  un 
grand  artiste,  un  artiste  complet,  car  il  a  trouvé  le  moyen  d'unir 


t240  REVUE    DES   DEUX    MONDES. 

les  richesses  instrumentales  de  l'orchestre  de  nos  jours  à  la  sim- 
plicité si  naïve  des  chants  des  premiers  maîtres;  et ,  chose  étrange  ! 
ces  effets  si  puissans  qu'il  nous  a  révélés ,  bien  loin  de  servir  à  sa 
gloire ,  ont  été  long-temps  un  obstacle  à  son  adoption  européenne. 

«  — Beethoven  a  produit  de  grands  effets  avec  de  grands  moyens, 
donc  il  est  inférieur  à  ceux  qui  ont  atteint  le  même  but  avec  des 
ressources  bien  moindres.  L'important  dans  l'art,  c'est  d'agir  sur  la 
sensibilité  de  l'ame  :  or,  si  tel  maître ,  avec  quelques  voix  de  fem- 
mes qui  chantent  à  l'unisson ,  me  touche  et  m'émeut  presque  au- 
tant que  Beethoven  avec  les  développemcns  immenses  de  son 
orchestre,  je  conclus  que  Beethoven  est  un  artiste  d'un  ordre  infé- 
rieur. »  Sophisme  ridicule ,  qui  arrêterait  tout  progrès ,  en  empê- 
chant le  peintre  ou  le  musicien  de  se  servir  des  moyens  que  le 
temps  a  mis  à  sa  disposition. 

«  2U(e  ^itttcf  bie  ber  uncvfrfjopfltc^e  Otetc&tbum  bev  Sonfunft  t^m  buv- 
bictet  ftnb  foin  ©tgen.  »  Tous  les  moyens  que  la  richesse  inépui- 
sable de  l'harmonie  offre  à  l'artiste,  sont  à  sa  disposition. 

C'est  ce  qu'Hoffman  a  répondu  à  Sacchini  à  peu  près  sur  un 
pareil  sujet.  Donc,  parce  que  les  premiers  peintres  du  moyen  âge 
ont  fait  des  choses  ravissantes  de  grâce  et  de  candeur,  sans  se 
douter  de  la  perspective ,  il  s'ensuivrait  qu'un  grand  artiste  qui 
naîtrait  de  nos  jours  devrait  s'en  abstenir.  Ah!  vous  tous,  qui 
faites  de  tels  reproches  au  grand  homme ,  prenez  garde  de  ne 
pas  vous  laisser  séduire  plutôt  par  la  forme  de  la  pensée  que  par 
la  pensée  elle-même;  prenez  garde  de  ne  pas  admirer,  sans  le 
vouloir,  dans  les  premiers  tableaux  allemands,  plutôt  l'absence 
complète  de  toute  perspective ,  que  le  sentiment  religieux  empreint 
sur  ces  personnages  enluminés  d'or. 

Pourquoi  chercher  à  diminuer  la  gloire  de  cet  homme  progres- 
sif ,  qui ,  voyant  tant  de  forces  inertes  qu'il  fallait  animer,  ne  s'est 
pas  laissé  rebuter,  les  a  toutes  groupées  dans  son  œuvre,  et,  par 
son  génie  et  sa  foi,  est  parvenu,  s'aidant  de  toutes  les  ressources 
de  l'art ,  à  être  grand ,  sublime  et  naïf  en  même  temps.  Ainsi ,  je 
le  répète,  le  dogmatisme  allemand  est  mort  en  Beethoven;  l'Italie 
semble  avoir  atteint  en  Rossini  son  plus  haut  degré  de  splendeur. 
Maintenant  elle  sommeille;  mais  comme  la  nature  extérieure, 
source  inépuisable  d'inspiration  pour  l'artiste  italien  ,  va  se  renou- 


HISTOIRE    FT    PHILOSOPHIE    DK    LART.  241 

vêlant  sans  cesse;  comme  il  y  aura  toujours  à  Naples  Su  soleil  et 
des  orangers ,  à  Milan  des  femmes  belles  et  des  hommes  sensuels  ; 
enfin ,  comme  le  chant  italien ,  dramatique  d'abord ,  s'adresse  par 
cela»même  à  toutes  les  oreilles,  l'Italie  pourra  bien  continuer  son 
œuvre  et  chanter  long-temps  après  que  la  dogmatique  Allemagne 

se  sera  tue. 

Et  maintenant  où  va  l'art?  Dans  quel  sentier  s'engagera-t-il 
désormais?  C'est  une  question  qu'il  ne  m'appartient  pas,  à  moi,  de 
résoudre.  Cependant  si  demain  une  voix  s'élevait  qui  me  dît  . 
L'art  continuera  son  travail  inutile  encore  quelques  années,  puis 
il  se  posera  pour  son  ère  nouvelle ,  et  l'éclectisme  ayant  fini  son 
œuvre,  les  temps  venus,  il  grandira  d'une  façon  étrange 4  devien- 
dra populaire,  car  alors  seulement  il  aura  compris  sa  sublime  mis- 
sion ,  alors  seulement  il  sera  dogmatique  et  social  :  j'écouterais 
celte  voix  comme  une  prophétie.  En  effet  le  siècle  qui  s'avance  est 
grave  et  studieux;  il  sent  qu'en  philosophie  comme  en  art,  il  lui 
faut  autre  chose  que  des  sophismes  et  des  obscénités. 

Déjà ,  au  salon  de  cette  année,  quelques  jeunes  peintres  de  talent 
ont  essayé  de  reproduire  les  grandes  moralités  de  l'art  catholique 
du  moyen  âge.  La  foule  s'arrête  et  s'étonne  à  ces  tableaux  étranges 
aujourd'hui  ;  et  lorsque  l'homme  du  peuple,  rentré  le  soir  chez 
lui,  réfléchit  sur  ce  qu'il  a  vu  dans  la  journée,  croyez-vous,  par 
exemple ,  que  cette  représentation  du  bien  et  du  mal ,  de  la  récom- 
pense et  du  châtiment,  n'agisse  pas  autrement  sur  son  ame  qu'une 
sultane  au  bain,  ou  que  le  portrait  d'une  fille  entretenue?  Artis- 
tes, c'est  par  vous  que  l'instruction  doit  descendre  jusqu'au  peuple, 
c'est  à  vous  d'utiliser  l'œuvre  des  Albert  Durer,  des  Dante,  des 
Palcstrina,  des  Beethoven,  à  vous  de  pousser  l'art  à  sa  spirituali- 
sation. 

11  arrive  souvent  de  voir  chez  les  plus  grands  artistes  deux  na- 
tures bien  tranchées ,  bien  dissemblables.  Ainsi  l'homme  qui , 
dans  la  solitude  du  cabinet  ou  de  l'atelier,  en  face  de  l'œuvre,  dans 
l'extase  de  l'inspiration ,  a  rendu ,  par  des  teintes  ou  des  mélodies , 
des  choses  pures,  chastes  et  divines,  dont  il  n'a  pu  trouver  le  type 
que  dans  les  profondeurs  de  son  ame,  est  le  même  qui  va  passer 
la  nuit  dans  les  tavernes,  et  s'enivrer  en  libertin.  Mozart,  le  grand 
Mozart,  après  avoir  créé  le  Bccorrlnre,  I Jngemisco ,  le  Lacnjmosa 
roui,  ii.  •  M> 


242  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lu  Requiem,  l'Ave  verum,  et  toutes  ses  ravissantes  compositions 
chrétiennes  que  l'on  croirait,  tant  elles  sont  angéliques  et  virgi- 

iles,  échappées  à  l'extase  de  quelque  sainte  Cécile;  après  avoir 
fait  parler  la  terrible  statue ,  après  avoir  exprimé  avec  tant  de  [Miis- 
•ance  les  angoisses  de  don  Juan,  laissait  là  son  œuvre  et  son  clavier; 
l'élu  de  Dieu  détachait  de  son  front  sa  lumineuse  auréole ,  et  venait 
se  mêler  à  la  foule  des  autres  hommes.  Encore  s'il  eût  abandonné 
son  palais  merveilleux  pour  un  cercle  d'amis  paisibles,  ou  le  foyer 
d'une  famille  aimée!  Mais,  non,  il  semble  qu'une  loi  fatale  défende 
i  l'homme  de  génie  d'agir  comme  la  foule,  et  lui  ordonne  de  se 
tenir  toujours  dans  une  sphère  élevée  au-dessus  d'elle  ;  car  s'il  en 
sort  pour  descendre  dans  la  vie  commune,  il  s'enfonce  plus  bas 
que  le  vulgaire.  Peut-être  aussi  y  a-t-il  un  certain  sentiment  d'aris- 
locratie  cachée  sous  ces  orgies  nocturnes  de  l'artiste  ;  il  sera  plus 
haut  ou  plus  bas  que  le  peuple ,  afin  de  ne  jamais  le  rencontrer  sur 
son  chemin.  Etrange  dualité  qui  fait  que  l'ame  épanche  dans  l'œu- 
vre avec  profusion  tout  ce  qui  est  en  elle  de  recueillement,  d'amour 
chaste  et  de  foi  et  garde  pour  les  passions  humaines  la  vase  qui  reste 
au  fond. 

La  vie  de  Beethoven,  au  contraire,  est  toujours  une,  simple, 
régulière.  L'amour  de  l'art  naît  avec  lui,  se  développe  et  grandit 
avec  son  âme;  et  ce  feu,  qui,  chez  les  autres  hommes,  couve  les 
passions  et  les  vices,  est  si  ardent  chez  lui,  qu'il  les  dévore.  Beetho- 
ven avait  une  grande  idée  qu'il  poursuivait  sans  cesse,  et  dont  ja- 
mais rien  n'a  pu  le  distraire,  pas  même  l'amour  :  en  effet,  ce  mé- 
lange divin  de  joie  et  d'amertume,  qui  nous  révèle  l'existence, 
e  extase  que  tout  homme  ressent  une  fois  en  sa  vie,  n'a  jamais 
trouvé  place  dans  son  cœur  :  Beethoven  n'a  jamais  aimé;  mais, 
comme  Dante  ou  Pétrarque ,  il  avait  aussi  sa  mystique  dame ,  sa 
Béatrix  et  sa  Laure  à  lui  :  c'était  une  mélodie  suave ,  tremblottante 

I  douteuse,  dont  l'œil  ne  saisit  pas  la  forme,  et  que  pourtant  il 
voit  flotter  dans  l'azur  lointain  : 

Bianco  vestita  e  nella  facie  quale 
Per  tremolando  matutina  Stella. 

Dans  la  vie  privée  comme  dans  l'art,  Beethoven  est  toujours  le 


HISTOIRE    ET    HHII.OSOl'HIt:    DE    L'ART.  243 

même;  parti  d'un  principe  il  le  suit  dans  toutes  ses  conséquences, 
et  de  là  cette  unité  si  rare  de  L'homme  et  de  l'artiste,  qui  fait  de  lui 
en  quelque  sorte  un  artiste  chrétien  du  moyen  âge.  On  lui  a  plu- 
sieurs fois  reproché  d'avoir  toujours  été  d'un  commerce  difficile  et 
maussade,  ce  que  les  personnes  admises  en  son  intimité  ont  com- 
plètement nié;  on  lui  a  fait  un  crime  de  s'être  retiré  du  monde, 
et  d'avoir  vécu  en  misanthrope  les  dernières  années  de  sa  vie.  En 
effet,  il  s'éloigna  des  hommes ,  non  par  haine,  mais  par  désespoir. 
Au  progrès  de  son  génie  et  de  ses  succès ,  au  moment  où  les  peu- 
ples l'applaudissaient,  où  tous  les  princes  de  l'Europe  lui  en- 
voyaient des  médailles ,  des  titres  et  des  décorations ,  Beethoven 
fut  tout  à  coup  arrêté  par  un  mal  qui,  d'ordinaire,  attend  l'âge  de 
la  décrépitude  :  il  devint  sourd.  Que  reste-t-il  au  peintre  réduit  à 
ne  plus  percevoir  de  formes,  ni  de  couleurs;  au  musicien,  quand 
son  oreille  est  à  jamais  fermée  aux  inflexions  de  la  voix  humaine, 
aux  sons  des  instrumens,  aux  vibrations  de  l'air?  qu'ont-ils  à  faire 
au  milieu  d'une  société  qui  ne  les  comprend  plus*  puisqu'ils  ont 
perdu  la  langue  qui  les  mettait  en  rapport  avec  elle?  L'artiste  n'a 
plus  alors  qu'à  se  recueillir  en  lui-même,  en  attendant  la  mort, 
qu'à  écouter  son  âme  chanter  son  dernier  cantique.  C'est  ce  que 
fit  Beethoven  :  il  s'éloigna  du  monde ,  car  entre  lui  et  le  monde 
l'échange  n'était  pas  égal  ;  il  avait  tout  à  lui  donner,  et  n'en  rece- 
vait rien.  Mais  l'envie  cherche  à  flétrir  toutes  les  gloires,  et  comme 
elle  n'a  pu  attaquer  la  vie  artiste  et  sociale  du  grand  homme,  elie 
s'est  mise  à  le  harceler  dans  les  moindres  détails  de  sa  vie  indivi- 
duelle et  privée.  Elle  a  répandu  des  calomnies  indignes,  qui  ont 
fait  le  malheur  et  la  désolation  de  ses  dernières  années,  et  contre 
lesquelles  il  a  protesté  du  haut  de  son  lit  de  mort.  «  O  vous ,  hom- 
«  mes,  qui  me  tenez  pour  méchant,  égoïste  et  misanthrope ,  que 
«  vous  êtes  injustes  envers  moi!  L'amour  de  mes  frères  est  un 
«  sentiment  inné  chez  moi;  mais  songez  que  depuis  six  ans  je  suis 
«  victime  d'un  mal  qui  me  force  à  m'exiler  du  monde.  En  vaiu 
«  j'ai  voulu  plusieurs  fois  reprendre  mon  rang  dans  la  société  des 
«  hommes,  j'en  ai  toujours  été  banni ,  non  par  eux,  mais  par  la 
«  triste  expérience  de  mon  infirmité;  pouvais-je  donc  leur  dire, 
*  quand  je  ne  les  entendais  pas  :  Parlez  plus  haut,  criez,  je  suis 
«  sourd;  ponvais-je  avouer  la  faiblesse  d'un  sens  qui  devait  être 


214  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  plus  complot  chez  moi  que  chez  tout  autre?  Je  n'en  aurais  jamais 

«  eu  le  courage Mon  médecin  voulut  que  je  me  retirasse  à  la 

«  campagne,  je  me  laissai  conduire  ;  mais,  hélas!  là  aussi  je  de- 
«  vais  retrouver  les  mêmes  tourmens,  les  mômes  humiliations.  Si 
«  quelqu'un  assis  auprès  de  moi  me  parlait  d'une  flûte  qui  modu- 
«  lait  dans  le  lointain,  d'un  paire  qui  chantait  derrière  la  mon- 
«  tagne,  qu'avais-je  à  lui  répondre,  moi  qui  n'entendais  rien?  Ces 
«  humiliations,  je  le  répète,  m'ont  bien  souvent  jeté  dans  un  état 
«  voisin  du  désespoir;  toi  seul,  ô  mon  art  divin  ,  tu  m'as  donné  la 
«  force  de  supporter  cette  misérable  existence,  car  j'ai  senti  par 
«  toi  qu'il  ne  m'est  pas  permis  d'abandonner  ce  inonde  avant 
*  d'avoir  terminé  mon  œuvre.  Oh  !  mes  frères,  si  vous  lisez  jamais 
«  ces  lignes ,  pensez  que  vous  m'avez  fait  injustice,  et  s'il  en  est  un 
«  entre  vous  qui  soit  bien  malheureux,  que  celui-là  se  console  et 
«  reprenne  courage  en  voyant  un  de  ses  semblables  qui ,  malgré 
«  tous  les  obstacles  de  la  nature ,  a  fait  encore  ce  qu'il  a  pu  pour 
«  être  un  jour  compté  parmi  les  hommes  dignes  (nuirbtgcn)  ;  et  vous, 
«  mes  frères  par  la  chair,  dès  que  je  serai  mort,  si  le  professeur 
«  Schmidt  vit  encore ,  priez-le  d'écrire  la  relation  de  ma  maladie , 
«  et  ajoutez  ensuite  ce  chapitre  à  l'histoire  de  ma  vie,  afin  qu'au 
«  moins  après  ma  mort  le  monde  se  réconcilie  avec  moi  autant  qu'il 
i  est  possible.  Je  vous  déclare  héritiers  de  ma  petite  fortune ,  si 
f  l'on  peut  appeler  ainsi  ce  que  je  vous  laisse,  partagez-le  loyale- 
«  ment;  accordez-vous,  et  vivez  toujours  en  bonne  intelligence. 
«  Vous  savez  que  depuis  long-temps  je  vous  ai  pardonné  le  mil 
«  que  vous  m'avez  fait.  Toi ,  mon  frère  Karl ,  je  te  remercie  par- 
«  ticulièrernent  de  l'attachement  que  tu  m'as  montré  dans  les  der- 
«  niers  temps.  Dieu  veuille  que  vous  ayez  une  vie  moins  troublée 
«  que  la  mienne  !  Enseignez  la  vertu  à  vos  enfans ,  elle  seule  peut 
«  rendre  l'homme  heureux.  Je  parle  d'après  ma  propre  expé- 
«  rience ,  c'est  à  elle  seule  que  je  dois  de  n'avoir  pas  terminé  ma 
«  vie  par  le  suicide.  Adieu!  aimez-vous  bien.  Je  remercie  tous  mes 
«  amis ,  et  particulièrement  le  prince  Lichnowsky  et  le  professeur 
«  Schmidt.  Je  désire  que  les  inslrumens  du  prince  soient  conservés 
«  chez  un  de  vous,  et  qu'il  n'y  ait  pas  de  discussion  pour  cela. 
<(  Dès  que  vous  pourrez  en  faire  un  usage  plus  avantageux,  vendez- 
«  les;  je  serai  content  si ,  au-delà  du  tombeau,  je  puis  encore  vous 


HISTOIRE    ET    PHILOSOPHIE    DE    [/ART.  24£> 

*  être  utile.  Maintenant  que  le  sort  s'accomplisse.  Je  ne  crains 
«  pas  la  mort;  au  contraire,  je  la  vois  s'avancer  avec  espoir  et 
«  confiance  :  seulement  je  redouble  de  zèle  et  d'efforts;  car  il  faut 
«  que,  tandis  qu'elle  chemine  et  se  dirige  vers  moi,  je  trouve  le 
«  temps  d'écrire  tout  ce  que  j'ai  dans  la  tète  ;  alors  je  quitterai  ce 
«  monde  sans  regret.  —  Adieu  !  ne  m'oubliez  pas ,  un  souvenir  de 
«  vous ,  c'est  la  plus  douce  récompense  qu'il  me  soit  donné  d'at- 
«  tendre,  et  je  crois  d'ailleurs  l'avoir  bien  méritée,  car  pendant 
«  ma  vie  ma  plus  chère  pensée  était  de  vous  rendre  heureux.  Ainsi 
«  soit-il.  » 

Ludwig  van  Beethoven. 

Heiligensladt ,  6  octobre  1802. 


Que  de  tristesse  et  pourtant  que  de  calme  et  de  résignation  dans 
ces  paroles  !  Rien  ne  l'empêchait  de  se  plaindre  et  de  blasphémer  ; 
il  pouvait,  lui  aussi,  monter  sur  un  vaisseau,  traverser  l'océan, 
aller  d'Angleterre  en  Italie,  et  d'Italie  en  Grèce,  promener  son  rire 
amer  sur  la  création,  nier  tout  ce  qui  l'entourait,  n'affirmer  que 
sa  personne  ;  pourquoi  donc  ne  l'a-t-il  pas  fait?  il  en  avait  le  droit 
tout  aussi  bien  queByron,  j'imagine.  Ils  souffraient  tous  les  deux 
d'un  mal  irrémédiable,  qui  devait  nécessairement  les  jeter  en  de- 
hors de  la  société  des  hommes;  seulement  en  Beethoven  le  mal 
était  physique,  il  était  moral  chez  lord  Byron;  l'un  était  sourd, 
l'autre  égoïste;  et  voilà  ce  qui  fait  que  leurs  lamentations  n'ont 
point  été  les  mêmes.  Le  poète  anglais  a  voulu  rendre  Dieu  et  les 
hommes  responsables  d'un  mal  qui  n'avait  sa  source  que  dans  sa 
liberté.  Beethoven ,  devenu  infirme ,  a  souffert  sans  se  plaindre. 
Comparez,  s'il  vous  plaît,  l'attitude  grave  et  sévère  de  Manzoni , 
de  Silvio  Pellico  et  de  toute  celte  école  dogmatique ,  aux  jongle- 
ries des  imitateurs  de  lord  Byron.  D'un  côté,  vous  verrez  des 
hommes  naïfs,  s'avouant  artistes  avec  simplicité,  heureux  dans 
la  famille,  et  pourtant  dévoués  à  tous;  des  hommes  qui  souffri- 
ront pendant  dix  ans  le  carcere  duro  pour  la  liberté  de  leur  pays  ; 
de  l'autre j  des  jeunes  gens  d'ailleurs  remplis  de  talent,  mais  qui 
s'étudient  à  faire  le  mal ,  quand  leur  ame  les  porte  au  bien,  et  qui 


216  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pensent  n'imiter  personne ,  lorsqu'ils  copient  le  geste  et  la  ligure 
de  ce  démon  sorti  un  jour  tout  armé  du  cerveau  de  Goethe,  comme 
d'une  ardente  fournaise.  Encore  ce  Méphistophélès  dont  ils  ont 
fait  leur  type ,  est  égoïste  par  nature,  par  instinct  :  lorsqu'il  séduit 
.Marguerite,  qu'il  entraîne  Faust  dans  l'abîme,  on  peut  voir,  à  l'é- 
panouissement de  sa  face,  quelles  ineffables  jouissances  il  puise 
dans  le  mal.  Et  si  tout  ce  qu'il  touche  se  fane  et  périt  éternelle- 
ment ,  par  une  horrible  compensation,  lui  est  heureux ,  lui  triom- 
phe, et  sa  volupté,  tout  atroce  qu'elle  est,  se  conçoit  cependant, 
car  partout  où  il  y  a  virginité,  dévoîîment,  étude,  il  est  dans  le 
cercle  du  maître;  il  souffre  :  il  faut  qu'il  en  sorte  par  la  destruc- 
tion. Quant  à  ceux  qui  font  le  mal  sans  y  trouver  leur  joie,  qui 
prêchent  l'égoïsme  aux  autres ,  et  qui  se  dévoueraient  eux-mêmes 
au  besoin,  qui  changent  un  dogme,  non  par  envie  de  lui  substi- 
tuer leurs  croyances;  qui,  pareils  aux  limaces ,  déposent  avec  in- 
différence leur  glu  immonde  sur  toute  fleur,  ceux-là  sont  des  satans 
bien  incomplets ,  qui  devraient  aller  étudier  la  science  du  mal  chez 
Méphistophélès,  s'il  lui  arrive  jamais  de  s'affubler  encore  de  la 
robe  et  du  bonnet  de  docteur,  pour  donner  audience  aux  écoliers 
de  Faust. 

Ainsi ,  de  ces  deux  écoles,  l'une  produit  de  grandes  choses  dans 
la  solitude,  l'autre  envahit  tout,  se  multiplie  à  l'infini  par  les  ro- 
mans, les  poésies,  les  drames;  école  immorale,  et  tellement  im- 
puissante, qu'elle  se  nie  elle-même  et  cherche  sa  gloire  autre  part 
que  dans  son  œuvre.  Nous  n'avons  plus  aujourd'hui  de  ces  ro- 
bustes ouvriers  comme  on  en  voyait  en  Italie  et  en  Allemagne  aux 
xive  et  xve  siècles,  de  ces  hommes  de  fer  tellement  trempés  dans 
le  dogmatisme  de  l'art,  que  la  misère  et  l'insulte  pouvaient  glisser 
sur  leur  peau  sans  la  déchirer.  En  revanche ,  nous  sommes  assaillis 
par  les  apôtres  du  désespoir  qui  vont  prêchant  le  viol  et  l'adultère, 
raillant  la  poésie  comme  pour  empoisonner  dans  ses  joies  les  plus 
intimes  l'existence  de  l'artiste  consciencieux,  qui  disent  que  c'est 
folie  de  s'occuper  de  choses  graves ,  et  qui  pourtant  produisent 
eux-mêmes,  et  en  produisant  se  soumettent  aux  conditions  in- 
flexibles de  l'œuvre  :  la  croyance  et  la  foi  ;  car  ces  hommes  son! 
poètes;  ils  ont  dans  famé  une  voix  qui  veut  chanter.  Il  faudra  tôt 
ou  tard  que  sa  mélodie  s'exhale;  mais  telle  est  leur  étrange  manie, 


H1ST0ME    ET    PHILOSOPHIE    DE    L'ART.  247 

qu'ils  ne  veulent  pas  même  avouer  ce  que  Alighieii  demandait  à 
Dieu  :  l'inspiration  ;  et  que ,  dès  que  le  calme  leur  revient  à  l'es- 
prit ,  ils  se  torturent,  afin  d'altérer  les  choses  pures  et  naïves  qu'ils 
ont  écrites  dans  les  momens  de  spontanéité.  Aussi  cette  école,  qui 
naguère  envahissait  tout,  les  musées  et  les  théâtres,  aujourd'hui 
elle  agonise  déjà  douloureusement,  et  tel  doit  être  le  sort  de  tout 
art  qui  n'affirme  rien,  et  ne  vit  que  de  formes  et  de  couleurs. 
Les  teintes  étranges  et  capricieuses  qui  nous  ravissaient,  il  y  a 
quelques  années,  toutes  ces  choses  que  nous  trouvions  si  naïves 
avant  d'avoir  étudié  la  nature  et  les  grands  maîtres,  que  leur  effet 
est  autre!  Si  nous  les  revoyons  aujourd'hui  que  le  temps  les  a 
éprouvées  comme  nous,  le  prestige  est  dissipé;  ces  couleurs  si 
riches,  si  éblouissantes,  se  sont  évaporées,  la  forme  ne  nous  ab- 
sorbe plus,  et  nous  voulons  pénétrer  dans  le  fond  ,  nous  voulons 
contempler  directement  et  comme  par  intuition  l'ame  et  le  senti- 
ment intime  de  l'œuvre  ;  mais ,  hélas!  nous  n'y  trouvons  plus  rien; 
là  où  il  n'y  avait  que  matière,  le  temps  a  tout  détruit,  il  ne  reste 
plus  qu'un  squelette  hideux,  qui  tombe  en  poussière.  De  l'œuvre 
morale  s'exhale  à  travers  le  temps  un  parfum  de  candeur  et  de 
sérénité  :  les  poèmes  de  Dante ,  les  mélodies  de  Palestrina  et  d'Al- 
legri ,  les  tableaux  d'Albert  Durer  et  de  Rembrandt  pourront  vieil- 
lir un  jour,  mais  ils  vieilliront  comme  une  douce  et  chaste  vierge 
dont  la  peau  blanche  se  fane,  dont  le  cou  s'incline ,  dont  le  regard 
pudique  s'éteint.  L'amour  fera  place  à  la  vénération,  tandis  que 
l'œuvre  toute  physique,  l'œuvre  de  forme  qui  n'existe,  je  le  répète, 
que  par  des  sons,  des  lignes  ou  des  couleurs,  périt  tout  entière, 
ou  devient  si  laide  avec  le  temps ,  que  l'œil  s'en  détourne  comme 
de  la  face  décrépite  d'une  vieille  courtisane. 

Notre  siècle  est  déjà  homme ,  il  est  temps  qu'il  se  décide  :  les  mal- 
heureux essais  qu'on  a  tentés  pour  faire  revivre  l'éclectisme,  ont 
prouvé  qu'il  ne  voulait  pas  se  résigner  à  n'écrire  que  des  manuels 
ou  des  compilations;  il  faudra  qu'il  nie  ou  qu'il  affirme,  et  à  moins 
qu'il  ne  veuille  refaire  l'œuvre  du  dernier  siècle ,  il  affirmera.  De- 
puis quelques  années ,  à  travers  toute  cette  dissolution ,  on  a  pu 
remarquer  des  tendances  vers  un  dogmatisme  religieux  ;  et  si  un 
génie  tel  que  Beethoven,  imbu  des  idées  nouvelles  qui  s'élaborent 
à  Paris ,  surgissait  tout  à  coup  pour  rallier  à  lui  tous  ces  rayons  qui 


-48  REVUE    I>ES    DEUX    MONDES. 

manquent  de  foyer,  nul  doute  que  son  action  sur  le  siècle  ne  fût 
puissante.  Qui  sait?  peut-être  ce  grand  homme  est  aujourd'hui 
enfant  sur  les  bancs  d'un  collège  :  il  ne  faut  jamais  désespérer  de 
l'art,  pas  plus  que  de  l'humanité. 

H  ans  Werner. 


LETTRE  A  M.  AMPERE 


SUR    UNE  CLASSE   PARTICULIERE 


MB  WW71BÏXBJBSI8  £QUr3(BUlLA]ilftJ&3. 


MON  CHEK  AMI , 

Vous  nie  demandez  une  description  des  expériences  que  je  lis 
en  1812  pour  savoir  s'il  est  vrai,  comme  plusieurs  personnes  me 
l'avaient  assuré,  qu'un  pendule  formé  d'un  corps  Lourd  et  d'un  fil 
flexible  oscille,  lorsqu'on  le  tient  à  la  main  au-dessus  de  certains 
corps,  quoique  le  bras  soit  immobile.  Vous  pensez  que  ces  expé- 
riences ont  quelque  importance;  en  me  rendant  aux  raisons  que 
vous  m'avez  données  de  les  publier ,  qu'il  me  soit  permis  de  dire 
qu'il  a  fallu  toute  la  foi  que  j'ai  en  vos  lumières  pour  me  détermi- 
ner à  mettre  sous  les  yeux  du  public  des  faits  d'un  genre  si  diffé- 
rent de  ceux  dont  je  l'ai  entretenu  jusqu'ici.  Quoi  qu'il  ni  soit,  je 


2o0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vais,  suivant  votre  désir,  exposer  mes  observations; je  les  présen- 
terai dans  l'ordre  où  je  les  ai  faites. 

Le  pendule  dont  je  me  servis  était  un  anneau  de  fer  suspendu  à 
un  fil  de  chanvre  ;  il  avait  été  disposé  par  une  personne  qui  dési- 
rait vivement  que  je  vérifiasse  moi-même  le  phénomène  qui  se 
manifestait  lorsqu'elle  le  mettait  au-dessus  de  l'eau,  d'un  bloc  de 
métal  ou  d'un  être  vivant  :  phénomène  dont  elle  me  rendit  témoin. 
Ce  ne  fut  pas,  je  l'avoue,  sans  surprise  que  je  le  vis  se  reproduire, 
lorsque  ayant  saisi  moi-même  de  la  main  droite  le  lil  du  pendule , 
j'eus  placé  ce  dernier  au-dessus  du  mercure  de  ma  cuve  pneuma- 
tique, d'une  enclume,  de  plusieurs  animaux,  etc.  Je  conclus  de 
mes  expériences  que  s'il  n'y  avait,  comme  on  me  l'assurait,  qu'un 
certain  nombre  de  corps  aptes  à  déterminer  les  oscillations  du  pen- 
dule, il  pourrait  arriver  qu'en  interposant  d'autres  corps  entre  les 
premiers  et  le  pendule  en  mouvement,  celui-ci  s'arrêterait.  Malgré 
ma  présomption,  mon  étonnement  fut  grand  lorsqu'après  avoir  pris 
de  la  main  gauche  une  plaque  de  verre ,  un  gâteau  de  résine ,  etc., 
et  avoir  placé  un  de  ces  corps  entre  du  mercure  et  le  pendule  qui 
oscillait  au-dessus,  je  vis  les  oscillations  diminuer  d'amplitude  et 
s'anéantir  entièrement.  Elles  recommencèrent  lorsque  le  corps  in- 
termédiaire eut  été  retiré,  et  s'anéantirent  de  nouveau  par  l'inter- 
position du  même  corps.  Cette  succession  de  phénomènes  se  répéta 
un  grand  nombre  de  fois  avec  une  constance  vraiment  remarqua- 
ble ,  soit  que  le  corps  intermédiaire  fut  tenu  par  moi,  soit  qu'il  le 
fût  par  une  autre  personne.  Plus  ces  effets  me  paraissaient  extraor- 
dinaires, et  plus  je  sentais  le  besoin  de  vérifier  s'ils  étaient  réelle- 
ment étrangers  à  tout  mouvement  musculaire  du  bras ,  ainsi  qu'on 
me  l'avait  affirmé  de  la  manière  la  plus  positive.  Cela  me  conduisit 
à  appuyer  le  bras  droit  qui  tenait  le  pendule,  sur  un  support  de 
bois  que  je  faisais  avancer  à  volonté  de  l'épaule  à  la  main,  et  reve- 
nir de  la  main  vers  l'épaule  :  je  remarquai  bientôt  que ,  dans  la 
première  circonstance ,  le  mouvement  du  pendule  décroissait  d'au- 
tant plus  que  l'appui  s'approchait  davantage  de  la  main ,  et  qu'il 
cessait  lorsque  les  doigts  qui  tenaient  le  fil  étaient  eux-mêmes  ap- 
puyés, tandis  que  ,  dans  la  seconde  circonstance ,  l'effet  contraire 
avait  lieu;  cependant,  pour  des  distances  égales  du  support  au 
fil ,  le  mouvement  était  plus  lent  qu'auparavant.  Je  pensai  d'après 


MOUVEMENS    MUSCULAIRES.  h  2')l 

cela  qu'il  était  très  probable  qu'un  mouvement  musculaire  qui  avait 
lieu  à  mon  insu  déterminait  le  phénomène,  et  je  devais  d'autant 
plus  prendre  cette  opinion  en  considération  ,  que  j'avais  un  souve- 
nir vague ,  à  la  vérité ,  d'avoir  été  dans  un  étal  tout  particulier,  lors- 
que mes  yeux  suivaient  les  oscillations  que  décrivait  le  pendule 
que  je  tenais  à  la  main. 

Je  refis  mes  expériences,  le  bras  parfaitement  libre,  et  je  me 
convainquis  que  le  souvenir  dont  je  viens  de  parler  n'était  pas  une 
illusion  de  mon  esprit,  car  je  sentis  très  bien  qu'en  même  temps 
que  mes  yeux  suivaient  le  pendule  qui  oscillait,  il  y  avait  en  moi 
une  disposition  ou  tendance  au  mouvement,  qui,  tout  involontaire 
qu'elle  me  semblait ,  était  d'autant  plus  satisfaite  ,  que  le  pendule 
décrivait  de  plus  grands  arcs  :  dès-lors  je  pensai  que  si  je  répétais 
les  expériences  les  yeux  bandés ,  les  résultats  pourraient  en  être 
tout  différens  de  ceux  que  j'observais.  C'est  précisément  ce  qui  ar- 
riva. Pendant  que  le  pendule  oscillait  au-dessus  du  mercure,  on 
m'appliqua  un  bandeau  sur  les  yeux  :  le  mouvement  diminua  bien- 
tôt; mais  quoique  les  oscillations  fussent  faibles ,  elles  ne  diminuè- 
rent pas  sensiblement  par  la  présence  des  corps  qui  avaient  paru 
les  arrêter  dans  mes  premières  expériences.  Enfin ,  à  partir  du 
moment  où  le  pendule  fut  en  repos,  je  le  tins  encore  pendant  un 
quart  d'heure  au-dessus  du  mercure  sans  qu'il  se  remît  en  mouve- 
ment, et  dans  ce  temps-là ,  et  toujours  à  mon  insu,  on  avait  inter- 
posé et  retiré  plusieurs  fois,  soit  le  plateau  de  verre ,  soit  le  gâteau 
de  résine. 

Voici  comment  j'interprète  ces  phénomènes. 

Lorsque  je  tenais  le  pendule  à  la  main,  un  mouvement  muscu- 
laire de  mon  bras,  quoique  insensible  pour  moi,  fit  sortir  le  pen- 
dule de  l'état  de  repos  ,  et  les  oscillations ,  une  fois  commencées , 
furent  bientôt  augmentées  par  l'influence  que  la  vue  exerça  pour 
me  mettre  dans  cet  état  particulier  de  disposition  ou  tendance  au 
mouvement.  Maintenant  il  faut  bien  reconnaître  que  le  mouvement 
musculaire,  lors  même  qu'il  est  accru  par  celte  même  disposition, 
est  cependant  assez  faible  pour  s'arrêter,  je  ne  dis  pas  sous  l'em- 
pire de  la  volonté,  mais  lorsqu'on  a  simplement  la  pensée  d'essaijer 
si  telle  chose  l'arrêtera.  Il  y  a  donc  une  liaison  intime  établie  entre 
l'exécution  de  certains  mouvemens  et  l'acte  de  la  pensée  qui  y 


"2>>"2  REVUE    DES   DEUX    MONDES. 

est  relative,  quoique  celte  pensée  ne  soit  point  encore  la  volonté 
qui  commande  aux  organes  musculaires.  C'est  en  cela  que  les  phé- 
nomènes que  j'ai  décrits  me  semblent  être  de  quelque  intérêt  pour 
la  psychologie,  et  même  pour  l'histoire  des  sciences;  ils  prouvent 
combien  il  est  facile  de  prendre  des  illusions  pour  des  réalités, 
toutes  les  fois  que  nous  nous  occupons  d'un  phénomène  où  nos  or- 
ganes ont  quelque  part,  et  cela  dans  des  circonstances  qui  n'ont  pas 
été  analysées  suffisamment.  En  effet ,  que  je  me  fusse  borné  à  foire 
osciller  le  pendule  au-dessus  de  certains  corps,  et  aux  expériences 
où  ces  oscillations  furent  arrêtées ,  quand  on  interposa  du  verre,  de 
la  résine,  etc. ,  entre  le  pendule  et  les  corps  qui  semblaient  en  dé- 
terminer le  mouvement,  et  certainement  je  n'aurais  point  eu  de 
raison  pour  ne  pas  croire  à  la  baguette  divinatoire  et  à  autre  chose 
du  même  genre.  Maintenant  on  concevra  sans  peine  comment 
des  hommes  de  très  bonne  foi,  et  éclairés  d'ailleurs,  sont  quelquefois 
portés  à  recourir  à  des  idées  toul-à-fait  chimériques  pour  expliquer 
des  phénomènes  qui  ne  sortent  pas  réellement  du  monde  physique 
que  nous  connaissons  (1).  Une  fois  convaincu  que  rien  de  vraiment 
extraordinaire  n'existait  dans  les  effets  qui  m'avaient  causé  tant  de 
surprise,  je  me  suis  trouvé  dans  une  disposition  si  différente  de 
celle  où  j'étais  la  première  fois  que  je  les  observai,  que  long-temps 
après,  et  à  diverses  époques,  j'ai  essayé,  mais  toujours  en  vain ,  de 
les  reproduire. 

En  invoquant  votre  témoignage  sur  un  fait  qui  s'est  passé  sous 
vos  yeux  il  y  a  plus  de  douze  ans,  je  prouverai  à  mes  lecteurs  que 
je  ne  suis  pas  la  seule  personne  sur  qui  la  vue  ait  eu  de  l'influence 
pour  déterminer  les  oscillations  d'un  pendule  tenu  à  la  main.  Vous 
vous  rappelez  sans  doute  qu'étant  chez  vous  avec  le  général  P*** 

(i)  Je  conçois  très  bien  qu'un  homme  de  bonne  foi,  dont  l'attention  tout  en- 
tière est  fixée  sur  le  mouvement  qu'une  baguette  qu'il  tient  en  ses  mains  peut 
prendre  par  une  cause  qui  lui  est  inconnue,  pourra  recevoir  de  la  moindre  cir- 
constance la  tendance  au  mouvement  nécessaire  pour  amener  la  manifestation  du 
phénomène  qui  l'occupe;  par  exemple,  si  cet  homme  cherche  une  source,  s'il  n'a 
pas  les  yeux  bandés,  la  vue  d'un  gazon  vert,  abondant,  sur  lequel  il  marche, 
pourra  déterminer  en  lui,  à  son  insu,  le  mouvement  musculaire  capable  de  dé- 
ranger la  baguette,  par  la  liaison  établie  entre  l'idée  de  végétation  active  et  celle 
ie  l'en  h. 


MOliVKMENS    MUSCULAIRES.  *        Z-fc> 

»jt  plusieurs  autres  personnes,  mes  expériences  devinrent  un  des 
sujels  de  la  conversation  ;  que  le  général  manifesta  le  désir  d'en 
connaître  les  détails,  et  qu'après  les  lui  avoir  exposés,  il  ne  dissi- 
mula pas  combien  l'influence  de  la  vue  sur  le  mouvement  du  pen- 
dule était  contraire  à  toutes  ses  idées.  Vous  vous  rappelez  que ,  sur 
ma  proposition  d'en  faire  lui-même  l'expérience,  il  fut  frappé  d'é- 
lonnement  lorsque ,  après  avoir  mis  la  main  gauche  sur  ses  yeux 
pendant  quelques  minutes ,  et  l'en  avoir  retirée  ensuite ,  il  vit  le 
pendule  qu'il  tenait  de  la  main  droite  absolument  immobile,  quoi- 
qu'il oscillât  avec  rapidité  au  moment  où  ses  yeux  avaient  cessé  de 
le  voir. 

Les  faits  précédens  et  l'interprétation  que  j'en  ai  donnée  m'ont 
conduit  à  les  enchaîner  à  d'autres  que  nous  pouvons  observer  tous 
les  jours  :  par  cet  enchaînement ,  l'analyse  de  ceux-ci  devient  à 
la  fois  et  plus  simple  et  plus  précise  qu'elle  ne  l'a  été ,  en  même 
temps  que  l'on  forme  un  ensemble  de  faits  dont  l'interprétation 
générale  est  susceptible  d'une  grande  extension.  Mais  avant  d'aller 
plus  loin ,  rappelons  bien  que  mes  observations  présentent  deux 
circonstances  principales  : 

1.  Penser  qu'un  pendule  tenu  à  la  main  peut  se  mouvoir,  et 
qu'il  se  meuve  sans  qu'on  ait  la  conscience  que  l'organe  musculaire 
lui  imprime  aucune  impulsion;  voilà  un  premier  fait. 

2.  Voir  ce  pendule  osciller,  et  que  ces  oscillations  deviennent 
plus  étendues  par  l'influence  de  la  vue  sur  l'organe  musculaire,  et 
toujours  sans  qu'on  en  ait  la  conscience;  voilà  un  second  fait. 

La  tendance  au  mouvement,  déterminée  en  nous  par  la  vue 
d'un  corps  en  mouvement,  se  retrouve  dans  plusieurs  cas,  par 
exemple  : 

4°  Lorsque  l'attention  étant  entièrement  fixée  sur  un  oiseau  qui 
vole,  sur  une  pierre  qui  fend  l'air,  sur  de  l'eau  qui  coule,  le  corps 
du  spectateur  se  dirige  d'une  manière  plus  ou  nioins  prononcée 
vers  la  ligne  du  mouvement  ; 

2°  Lorsqu'un  joueur  de  boule  ou  de  billard  suivant  de  l'œil  le 
mobile  auquel  il  a  imprime  le  mouvement,  porte  son  corps  dans  la 
direction  qu'il  désire  voir  suivre  à  ce  mobile,  comme  s'il  lui  était 
possible  encore  de  le  diriger  vers  le  bul  qu'il  a  voulu  lui  faire  at- 
teindre 


254  REVDE  DES  DEUX  MONDES. 

Quand  nous  marchons  sur  un  plan  glissant,  lout  le  monde  sait 
avec  quelle  promptitude  nous  nous  jetons  du  côté  opposé  à  celui  où 
notre  corps  est  entraîné  par  suite  d'une  perte  d'équilibre;  mais  une 
circonstance  moins  généralement  connue,  c'est  qu'une  tendance 
au  mouvement  se  manifeste  lors  même  qu'il  nous  est  impossible  de 
nous  mouvoir  dans  le  sens  de  cette  tendance;  par  exemple,  en  voi- 
ture, la  peur  de  verser  vous  raidit  dans  la  direction  opposée  à  celle 
qui  vous  menace,  et  il  en  résulte  des  efforts  d'autant  plus  pénibles 
que  la  frayeur  et  l'irritabilité  sont  plus  grandes.  Je  crois  que  dans 
les  chutes  ordinaires,  le  laisser-tomber  a  moins  d'inconvénient  que 
l'effort  tenté  pour  prévenir  la  chute.  C'est  de  cette  manière  que  je 
comprends  la  justesse  du  proverbe  :  Il  y  a  un  dieu  pour  les  enfans 
cl  pour  les  ivrognes. 

Le  fait  que  je  viens  de  citer  conduit  naturellement  au  cas  où , 
étant  placé  sur  la  corniche  d'une  montagne  dont  la  largeur  pré- 
sente une  voie  beaucoup  plus  large  que  celle  qui  serait  strictement 
nécessaire  si  l'on  marchait  dans  une  grande  route,  on  vient  tout  à 
coup  à  découvrir  la  profondeur  d'un  abîme  qu'on  a  au-dessous  de 
soi.  Au  même  moment,  pour  ainsi  dire,  on  se  jette  irrésistiblement 
du  côté  opposé  à  l'abîme,  poussé  par  l'instinct  de  la  conservation 
qui  lutte  contre  une  tendance  au  mouvement  en  sens  contraire, 
déterminée  par  la  vue  de  l'abîme.  Cette  tendance  est  encore  remar- 
quable lorsqu'on  se  trouve  sur  un  pont  sans  garde-fou ,  placé  au- 
dessus  d'un  précipice;  ce  précipice,  vu  d'un  côté  du  pont,  vous 
fait  jeter  du  côté  opposé,  et  vous  met  dans  le  même  état  d'anxiété 
que  celui  auquel  vous  avez  voulu  vous  soustraite.  Ainsi  sollicité 
successivement  en  deux  sens  opposés,  vous  êtes  frappé  de  stupeur 
et  réduit  à  l'immobilité,  si  même  la  crainte  trop  vive  de  tomber  du 
côté  où  vous  êtes  ne  vous  fait  pas  courir  le  danger  de  vous  jeter  du 
côté  opposé.  Telle  est,  dans  le  cas  dont  nous  parlons,  la  position 
d'un  homme  qui  n'a  pas  été  habitué  à  marcher  dans  une  voie  étroite 
suspendue  sur  un  abîme,  tandis  que  l'homme  qui  a  cette  habitude 
y  marche  aussi  sûrement  que  dans  une  grande  route,  par  la  raison 
que,  libre  de  frayeur,  il  ne  pense  point  au  danger  que  redoute  le 
premier.  Enfin  la  position  de  celui-ci  pourrait  devenir  plus  critique 
encore,  s'il  était  conduit  à  découvrir  la  profondeur  de  l'abîme  dans 
le  cas  où,  suivant  de  l'œil  le  vol  d'un  oiseau  ou  le  jet  d'une 


MQUVEMEfS    MUSCULAIRES.  fc        %K> 

pierre,  etc.,  il  aurait  déjà  obéi  jusqu'à  un  certain  pointa  cette  ten- 
dance qui  nous  porte  vers  un  corps  qui  se  meut  (I). 

La  tendance  au  mouvement  dans  un  sens  déterminé,  résultant 
de  l'attention  qu'on  donne  à  un  certain  objet,  me  semble  la  cause 
première  de  plusieurs  phénomènes  qu'on  rapporte  généralement  à 
l'imitation;  ainsi,  dans  le  cas  où  la  vue  et  même  l'audition  porte 
notre  pensée  sur  une  personne  qui  baille ,  le  mouvement  musculaire 
du  bâillement  en  est  ordinairement  chez  nous  la  conséquence.  Je 
pourrais  en  dire  autant  de  la  communication  du  rire,  et  cet  exemple 
même  présente  plus  que  tout  autre  analogue,  une  circonstance  qui 
me  paraît  appuyer  beaucoup  l'interprétation  que  je  donne  de  ces 
phénomènes  :  c'est  que  le  rire,  faible  d'abord,  peut,  s'il  se  pro- 
longe, passez-moi  l'expression,  s'accélérer  (comme  nous  avons  vu 
les  oscillations  du  pendule  tenu  à  la  main  augmenter  d'amplitude 
sous  l'influence  de  la  vue),  et  le  rire  s  accélérant  peut  aller  jusqu'à 
la  convulsion. 

Je  ne  doute  point  que  le  spectacle  de  certaines  actions  propres  à 
agir  fortement  sur  notre  frêle  machine,  que  le  récit  animé  de  la 
voix  et  du  geste  de  ces  mêmes  actions,  ou,  encore,  la  connaissance 
que  l'on  en  prend  par  une  simple  lecture,  ne  portent  certains  in- 
dividus à  ces  mêmes  actions,  par  suite  d'une  tendance  au  mouve- 
ment qui  les  détermine  ainsi  machinalement  à  un  acte  auquel  ils 
n'auraient  jamais  pensé  sans  une  circonstance  étrangère  à  leur  vo- 
lonté, et  auquel  ils  n'auraient  jamais  été  conduits  par  ce  que  l'on 
doit  nommer  Y  instinct  chez  les  animaux. 

Le  grand  acteur  est  celui  dont  le  geste  et  le  mouvement  de  la 
physionomie  correspondent  au  mouvement  que  les  sentimens  qu'il 
traduit  sur  la  scène  ont  dû  exciter  dans  le  personnage  qu'il  repré- 
sente. 

Le  peintre  d'histoire  qui  a  étudié  la  nature  saisit  la  position  que 
devaient  avoir  les  originaux  des  personnages  qu'il  peint,  lorsqu'ils 
concouraient  à  l'acte  que  la  toile  doit  reproduire. 

Le  grand  poète  est  celui  dont  les  vers  éveillent  en  ceux  qui  l'é- 
coutent  les  mouvemens  correspondans  aux  faits  qu'il  chante  :  tel 

(i)  Il  n'est  pas  impossible  que,  dans  le  mal  de  mer,  il  se  passe  en  nous  quelque 
chose  d'analogue  à  ce  que  je  viens  de  dire. 


256  REVUE  DES  DEUX  MONEES. 

est  le  récit  d'un  morceau  de  l'Iliade  qui  porle  Alexandre  à  se  jeter 
sur  ses  armes. 

En  terminant  ici  l'exposition  des  faits  qui  me  paraissent  se  lier 
à  mes  observations ,  je  crois  devoir  faire  une  remarque,  qui  se 
trouve  bien  implicitement  dans  ce  que  j'ai  dit,  mais  qui  pourrait 
échapper  à  quelque  lecteur  :  c'est  que  cette  tendance  au  mouve- 
ment à  laquelle  je  rapporte  la  cause  première  d'un  grand  nombre 
de  nos  actions,  n'a  lieu  qu'autant  que  nous  sommes  dans  un  certain 
état,  qui  est  précisément  ce  que  les  magnétiseurs  appellent  la  foi. 
L'existence  de  cet  état  est  parfaitement  démontrée  par  le  récit  de 
mes  expériences  :  effectivement,  tant  que  j'ai  cru  possible  le  mou- 
vement du  pendule  que  je  tenais  à  la  main,  il  a  eu  lieu;  mais  après 
en  avoir  eu  découvert  la  cause,  il  ne  m'a  plus  été  possible  de  le 
reproduire.  C'est  parce  que  nous  ne  sommes  pas  toujours  dans  le 
même  état,  que  nous  ne  recevons  pas  constamment  la  même  im- 
pression d'une  même  chose  :  ainsi  le  bâillement  d'un  autre  ne  nous 
fait  pas  toujours  bâiller;  le  rire  ne  se  communique  pas  toujours  du 
rieur  à  son  voisin,  etc.  Le  grand  orateur  qui  veut  faire  partager 
à  la  foule  qui  l'écoute  la  passion  qui  l'anime,  n'arrive  point  de  prime 
abord  à  son  but,  il  commence  par  y  prédisposer  son  auditoire,  et 
ce  n'est  qu'après  s'en  être  rendu  maître  qu'il  lance  son  dernier  ar- 
gument, son  dernier  irait.  Le  grand  poète,  le  grand  écrivain ,  usent 
constamment  du  même  artifice;  ils  préparent  d'abord  leur  lecteur 
à  recevoir  une  impression  finale.  Rien  de  plus  curieux  dans  l'étude 
des  causes  qui  déterminent  les  actions  de  l'homme,  que  la  connais- 
sance des  moyens  employés  par  le  marchand  pour  appeler  d'abord 
et  fixer  ensuite  l'attention  de  l'acheteur  sur  les  qualités  de  l'objet 
qu'il  veut  lui  faire  prendre;  que  la  connaissance  des  moyens  em- 
ployés par  l'escamoteur  pour  faire  tirer  d'un  jeu  de  cartes  telle  carte 
plutôt  que  telle  autre,  ou  pour  porter  l'attention  du  spectateur  sur 
une  certaine  chose,  afin  de  la  distraire  d'une  autre,  distraction 
sans  laquelle  l'escamoteur  ne  causerait  point  la  surprise  qui  est 
l'objet  final  de  son  art.  Il  résulte  de  ces  considérations  que  les  pro- 
fessions les  plus  diverses  emploient  des  moyens  tout-à-fait  analo- 
gues, quoique  excessivement  variés,  pour  arriver  à  un  même  but, 
relui  de  s'emparer  d'abord  de  l'attention  de  l'homme,  afin  de  pro- 
duire ensuite  sur  lui  un  effet  déterminé. 


MOUVEMENS   MUSCULAIRES.  p  2,')7 

Je  crois  que  mes  observations  se  lient  à  l'histoire  des  (acuités  des 
animaux;  qu'il  est  tels  de  leurs  actes  qu'on  a  attribués  à  l'instinct, 
qui  rentrent  dans  la  classe  de  ceux  dont  j'ai  parlé.  Ce  serait  surtout 
chez  les  animaux  qui  vivent  en  troupe  qu'il  me  paraîtrait  intéres- 
sant d'étudier,  sous  ce  rapport,  l'influence  des  chefs  sur  les  indi- 
vidus subordonnés.  Enfin ,  les  faits  que  j'ai  cités  ne  jettent-ils  pas 
quelque  jour  sur  la  cause  de  la  fascination  qu'un  animal  fait  éprou- 
ver à  un  autre? 

Je  crois  que  mes  observations  sont  encore  de  nature  à  devoir 
fixer  l'attention  des  physiologistes  qui,  comme  M.  Flourens,  ont 
examiné  d'une  manière  toute  particulière  les  mouvemens  qui  sur- 
viennent dans  des  animaux  après  l'ablation  de  parties  déterminées 
de  leur  système  nerveux;  il  me  semblerait  important  d'apprécier 
l'influence  que  l'ablation  de  telle  de  ces  parties  peut  exercer  sur  la 
manifestation  des  phénomènes  qui  font  le  sujet  de  cette  lettre. 

Tels  sont,  mon  cher  ami,  les  objets  que  vous  avez  considérés 
comme  étant  susceptibles  d'intéresser  les  personnes  qui  pensent 
avec  nous  que  la  marche  à  suivre  en  psychologie  est  celle  qu'ont 
tracée  les  hommes  auxquels  les  sciences  naturelles  doivent  leurs 
progrès,  et  qui  partagent  notre  conviction  qu'il  n'y  a  pas  de  méta- 
physique positive  pour  qui  ignore  les  grandes  vérités  des  sciences 
physiques  et  mathématiques.  L'étude  des  facultés  de  l'homme  est 
liée  invariablement  non-seulement  à  la  connaissance  des  moyens 
qu'il  a  mis  en  usage  pour  arriver  à  fonder  chacune  des  branches 
spéciales  de  ces  mêmes  sciences,  mais  elle  l'est  encore  à  la  connais- 
sance des  facultés  des  animaux.  Avant  de  chercher  à  composer  un 
système  général  de  philosophie,  il  faut  avoir  rassemblé  un  nombre 
aussi  grand  que  possible  de  groupes  de  faits  analogues,  et  en  outre 
il  faut  que  les  faits  de  chaque  groupe  aient  été  préalablement  ap- 
profondis par  des  études  particulières. 

E.  Chevreul. 


rOME  11.  i , 


BEA  TA. 


1780. 


[. 


Il  n'y  avait  guère  plus  de  deux  heures  que  les  malades  de  Spa  , 
les  buveurs  d'eau  ,  les  oisifs  et  les  joueurs  emcombraient  le  salon 
de  l'hôtel  des  Bains  ,  lorsque  la  porte  s'ouvrit  à  deux  battans.  Tl  en 
sortit  d'abord  une  large  bouffée  de  chaleur,  un  gros  bruit  de  voix, 
l'éclair  de  mille  bougies,  puis  un  frac  bleu  à  longues  basques  et 
collet  rabattu,  une  culotte  de  peau  jaune  tachetée  de  vin  et  de 
punch,  des  bottes  à  revers  éperonnées  et  poudreuses,  des  mains 
ensevelies  sous  de  fines  manchettes  de  dentelles,  un  air  vif  et  lui- 
sant de  plaisir,  un  front  étincelant  de  sueur,  des  joues  vermillon- 
nées  d'ivresse ,  une  tète  de  vingt  ans  sous  une  neige  de  cheveux 
poudrés ,  un  jeune  homme  enfin ,  ne  regardant  ni  à  droite  ni  à 
gauche,  poussant,  heurtant,  bousculant  et  sautant  sur  les  marches 
do  l'escalier  comme  un  chat  amoureux. 


beaïa.  %& 

—  Monsieur,  monsieur  !  vous  laisse/  tomber  vos  gants ,  votre  ar- 
gent! —  Voix  perdues,  peines  inutiles ,  il  est  déjà  loin  ,  bien  loin  , 
hors  de  portée;  il  a  franchi  l'escalier,  le  péristyle ,  la  cour,  les  allées 
du  jardin,  la  grille  des  bains,  et  il  est  allé  respirer  au  fond  d'une 
bonne  chaise  de  poste  qu'il  a  trouvée  tout  attelée  et  toute  disposée 
à  recevoir  un  voyageur  qui  n'est  certainement  pas  lui.  Qu'importe? 
Bast  !  fouette  ,  postillon  ,  et  en  route  ! 

—  Où  allons-nous ,  monsieur? 

—  Où  tu  voudras. 

—  Mais,  monsieur!... 

—  La  première  route  venue,  voilà  cinq  florins,  ferme  la  por- 
tière ,  et  à  cheval  ! 

Les  roues  baisent  la  terre ,  les  chevaux  la  battent,  le  fouet  crie, 
le  postilion  fume,  et  la  chaise,  emportée,  roule,  par  un  beau  ciel 
d'étoiles  et  une  belle  nuit  d'été,  sur  la  roule  contraire  à  celle  qu'elle 

devait  parcourir Au  bout  d'une  longue  demi-heure,  l'homme 

à  la  grosse  queue  et  aux  petites  cuisses  descend  de  cheval ,  laisse 
la  voilure  gravir  lentement  une  montée,  secoue  les  cendres  chaudes 
de  sa  pipe  ,  la  gorge  de  tabac ,  et  ouvrant  la  bouche  pour  la  pre- 
mière fois,  se  dit  à  lui-même,  après  trois  aspirations  de  fumée,  et 
avec  toute  la  vivacité  allemande  :  — Je  crois  bien  qu'il  est  fou  ce 
jeune  homme...  Oui,  il  est  fou  de  joie,  fou  à  lier,  ivre,  plus  ivre 
cent  fois  qu'un  jour  de  dimanche  aux  barrières,  qu'un  mousse  an- 
glais arrivant  des  Indes,  qu'une  femme  du  peuple  revenant  de  la 

Grève. — lia  joué,  et  il  a  gagné ,  15,000  florins  courent  la 

poste  avec  lui,  il  a  de  l'or  partout,  plein  ses  basques,  plein  ses 
goussets,  plein  l'oreille,  plein  la  tète 

—  Rouge  passe,  impair  gagne,  murmura-t-il  du  creux  de  sa  voi- 
ture, malgré  l'affreux  grincement  des  roues,  et  les  cahots  (fui  le 
secouent  de  façon  à  lui  couper  la  langue. 

—  Rouge  passe,  impair  gagne A  moi!  —  Faites  votre  jeu  , 

messieurs.  — Rouge  passe,  impair  gagne. — Encore  à  moi!  — 
Rouge  passe,  impair  gagne.  —  Toujours  à  moi....  Et  l'or  s'entasse 
devant  lui  comme  une  montagne,  et  flamboie  aux  reflets  des  lu- 
mières comme  un  Vésuve  allumé...  Cette  nuée  de  tètes  étagées  et 
pendantes  autour  de  la  table,  cette  foule.de  mains  gravitant  sans 
cesse  du  tapis  à  la  poche,  joueurs,  spectateurs,  tout  disparaît  ;  il 

17. 


"2('A)  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

ne  voit  qu'une  chose,  le  tapis  ;  qu'un  homme ,  le  banquier  ;  il  n'en- 
tend que  le  bruit,  le  roulement  de  la  bille;  il  ne  comprend  que 
rouge  passe,  impair  gagne;  il  n'a  des  mains  que  pour  ramasser 

l'or  qu'on  lui  jette,  il  n'a  des  sens  que  pour  gagner Il  est  dans 

le  délire. 

—  Foin  des  gens  qui  fuient  le  jeu  comme  la  morsure  d'un  chien  ! 
s'écrie-t-il....  Foin  des  gens  qui  ne  savent  au  monde  que  manger, 
dormir  et  faire  l'amour!...  ce  sont  des  brutes...  Oh  !  merci,  merci 
cent  fois,  chers  amis  !  vous  qui  m'avez  dit  :  Joue  et  tu  seras  homme. . . 
merci ,  car  mon  premier  florin  m'a  ramassé  des  tas  d'or  et  de  jouis- 
sances.... enfin  j'ai  complété  ma  vie;  j'ai,  grâce  à  vous,  conquis 
mon  dernier  poil  de  barbe;  je  connais  à  présent  les  myriades  de 
sensations  enfouies  sous  les  trois  lettres  du  mot  jeu  !  0  sublime , 
sublime  rouge  ou  noir!  gain  ou  perte,  pas  de  milieu,  vous  êtes  là 
suspendu ,  sans  voix ,  sans  haleine ,  prêt  à  monter  au  ciel  ou  à 
plonger  dans  l'abîme;  vous  avez  la  tète  sur  le  billot,  vous  voyez  le 
couperet  au-dessus ,  et  vous  dites  :  Tombera-t-il  ou  ne  tombera- 
i-il  pas?  et  cela,  non  pas  une  fois  par  hasard,  mais  soixante  fois 
de  suite  dans  une  heure;  et  cela  pour  un  florin  comme  pour  des 
millions,  pour  un  liard  comme  pour  un  royaume.  O  jeu!...  divine 
irritation  des  nerfs  qui  réchauffe  le  sang  ;  fièvre  ardente  que  les 
forts  dissimulent,  mais  qu'ils  ressentent  tous  jusqu'à  la  pointe  des 
cheveux;  passion  qui  vous  prend  l'homme  à  deux  mains  et  qui 
vous  le  secoue  jusqu'à  extinction  de  force  ou  de  vie;  synapisme 
énergique  qui  réveille  les  morts,  et  qui  fait  que  le  tronc  humain 
le  plus  rongé  de  maladies  et  d'années ,  le  corps  le  plus  ridé ,  le 
plus  jaune,  le  plus  près  de  tomber  en  poussière ,  se  redresse  à  la 
vie,  auprès  d'une  poignée  de  cartes,  et  bondit  sous  la  pile  galva- 
nique d'un  monceau  d'or!....  Non,  baisers  de  vierge,  étreinte  de 
femme ,  ivresse  de  la  scène ,  trépignement  du  parterre ,  hurlement 
du  peuple ,  vous  n'êtes  auprès  du  jeu  qu'un  chatouillement  insen- 
sible ,  un  frôlement  de  pattes  de  mouches.  Rien ,  rien  au-dessus 
de  rouge  passe ,  impair  gagne  ;  rien ,  si  ce  n'est  la  première  passe 
à  ce  jeu  terrible,  cette  roulette  sanglante  où  le  tapis  est  un  champ 
de  carnage,  où  les  enjeux  sont  des  tètes  d'hommes,  où  la  bille 
est  de  fer,  et  où  le  banquier  c'est  la  mort!  Oui,  lorsque  après 
avoir  tiré  le  canon  ,  labouré  des  arpens  de  chair  humaine,  sur  un 


BEAT  A.  i»  ^(il 

sol  pétri  de  sang,  dans  un  air  embaumé  de  poudre  et  sous  une 
voûte  de  flammes  et  de  fumée ,  après  des  heures  d'angoisses  et 

d'attente,  vous  pouvez  dire  :  Enfin  j'ai  gagné,  à  moi  la  partie 

oui ,  là  seulement  il  y  a  une  volupté  immense,  supérieure  à  toutes 
les  voluptés  terrestres;  mais  pour  en  porter  le  poids,  il  faut  une 

organisation  de  fer,  un  crâne  de  Titan Oh  !  que  n'ai-je  eu  assez 

de  force!...  Je  me  sentais;  j'aurais  fait  sauter  la  banque,  j'aurais 
joué  jour  et  nuit,  toujours,  ma  vie,  la  terre,  si  elle  avait  pu  trou- 
ver place  sur  la  table;  j'aurais  joué  contre  Dieu  même,  et  j'aurais 
gagné...  Mais  le  bonheur  m'a  brisé  les  nerfs  au  bout  de  trois 
heures,  et  je  suis  sorti...  Ah!  povero...  je  ne  suis  qu'une  femme, 
bonne  à  jouer  aux  hochets  avec  ses  petits  enfans.  Ah  !  rouge  passe , 
impair  gagne,  tu  m'as  obéi  comme  un  chien  pendant  trois  heures  , 
qui  sait  maintenant  si  je  te  retrouverai  jamais?...  j'étouffe  !... 

Et  le  voilà  qui  jette  sa  tête  brûlante  à  la  portière,  le  voilà  pui' 
sant  avec  délices  les  fraîches  ondulations  de  la  brise 

Son  cœur  se  déglonfle,  ses  artères  battent  moins  vile,  il  respire  ; 
alors,  comme  un  enfant  qui  déploie  un  rouleau  de  figures  peintes, 
il  s'amuse  à  voir  galoper  les  formes  sombres  et  fantatisques  des 
arbres  de  la  route  ;  il  voit  courir  des  maisons ,  des  plaines ,  des  mon- 
tagnes ;  des  courans  d'eau  blanchis  par  la  lune  étincellent  dans 
l'ombre  et  sillonnent  ses  yeux  comme  l'éclair  ;  la  lune  elle-même , 
comme  une  vieille  pièce  d'or  usée,  lui  montre  sa  mine  jaune  et 
blafarde;  puis  au  milieu  de  la  virginale  poussière  des  étoiles,  il 
cherche  à  distinguer  la  sienne  ;  enfin  il  se  replonge  dans  le  coin  de 
sa  chaise,  il  étale  ses  jambes,  passe  la  main  dans  son  gilet  et  clôt 
les  yeux 

Les  sonnettes  pendantes  aux  oreilles  des  chevaux,  le  roulemeni 
sourd  et  continuel  des  roues,  le  croassement  aigre  des  ressorts  de 
la  voiture,  l'ont  bientôt  endormi.  Mais  la  pensée  veille  et  s'égare 

dans  un  rêve  bizarre,  il  est  médecin et  vite,  on  le  vient  quérir, 

pour  saigner  une  femme  in  extremis  :  c'est  dans  une  rue  borgne , 
une  maison  chauve,  un  escalier  décrépi ,  au  cinquième  étage ,  chez 
une  vieille  fille;  là,  à  la  maigre  lueur  d'une  chandelle  coulante, 
il  lire  sa  lancette  et  puise  dans  une  veine  cliélivc  une  palette  de 
sang.  Une  vieille  voisine  veut  ensuite  lui  apporter  de  quoi  se  laver 
les  mains,  car  il  n'y  a  pas  une  goutte  d'eau  dans  la  chambre  -,  pas 


2i>"2  KEVUE    DES    DEUX    MONDES. 

un  linge  ;  pour  s'essuyer,  il  tire  son  mouchoir  qui  lui  sert  de  ser- 
viette; puis  il  prend  son  ehapeau,  mais  la  vieille  fille  se  soulève,  le 
rappelle,  et  lui  remet,  en  reconnaissance  de  ses  bons  soins,  une 
petite  boîte  de  trois  pouces ,  entourée  d'un  petit  ruban  rose  passé. 
Il  ouvre  la  boîte ,  et  il  trouve  ,  au  milieu  d'une  petite  crèche  de 
mousseline  jaune  et  usée,  une  grosse  araignée  noire,  couchée  sur 
le  dos ,  remuant  avec  ses  longues  pattes  des  petits  morceaux  de 
papier  sur  lesquels  sont  inscrits  des  numéros....  et  sur  le  revers  de 
la  boîte  il  lit  en  grosse  bâtarde  :  moyen  infaillible  de  gagner  à  la 
loterie;  puis  la  vieille  fille  se  recouche,  crache  et  meurt....  Alors 
la  voiture  s'arrête,  et  le  dormeur  se  réveille  en  sursaut  avec 
la  sueur  froide  et  le  tressaillement  d'un  homme  qui  a  le  pistolet 
sous  la  gorge;  une  horrible  pensée  le  saisit,  celle  d'être  assassiné 
et  volé,  lui  tout  jeune  et  tout  cousu  d'or ,  sur  une  route  et  dans  un 
pays  qu'il  ne  connaît  pas.  Il  se  penche  au  carreau  de  la  chaise , 
aperçoit  une  montagne,  des  arbres  et  l'entrée  d'un  village...  Trois 
bonds  le  mettent  hors  de  la  voiture ,  et  le  voilà  sous  le  nez  du  pos- 
tillon qui  bat  tranquillement  le  briquet,  et  qui  est  tout  étonné  de 
voir  le  voyageur  si  près  de  lui. 

—  Où  sommes-nous? 

—  A  la  Sauvenière,  monsieur. 

—  Connais-tu  du  monde  ici. 

—  Oui,  monsieur,  pour  votre  service. 

—  Veux-tu  gagner  cinq  florins. 

—  Oui ,  monsieur. 

—  Eh  bien!  un  nom  d'honnête  homme? 

—  Un  nom  d'honnête  homme?  reprend  le  postillon  ,  étourdi  île 
la  demande. 

—  Oui,  et  du  plus  honnête.... 

—  Eh  bien!  Franz  Rasmann  le  Hongrois,  je  lui  prêterais  ma 
pipe  et  mon  cheval. 

—  Tiens ,  voilà  dix  florins  pour  ton  nom ,  reste  ici  et  attends- 
moi,  et  il  disparaît. 

Le  postillon  ,  ébahi,  fait  sonner  les  pièces  d'or  dans  le  creux  de 
sa  main  ,  et  hausse  le  bras  pour  les  glisser  dans  le  gousset  de  son 
gilet mais  sa  pipe  tombe  et  se  brise  en  morceaux  sur  les  cail- 
loux. 


BEAT A.  k  263 

—  Malheur,  iualhcur!  s' eerie-t-il  amèrement  et  en  branlant  la 
tète,  ma  pipe  est  morte. 

—  J'ai  vendu  le  nom  d'un  honnête  homme  à  uu  fou...  Jésus 
mein  Gott,  ayez  pitié  de  moi  !...  qui  sait  ce  qu'il  en  adviendra  ! 


II. 


Le  soir ,  en  été ,  quand  le  ciel  a  les  pommettes  routes  comme  une 
jeune  tille  qui  a  chaud ,  si  vous  entrez  dans  un  joli  village  des  bords 
du  Rhin  au-delà  de  la  Suisse ,  vous  entendez  chanter  à  toutes  les 
portes;  il  y  a  là  sur  chaque  seuil,  comme  oiseaux  sur  le  bord  de 
la  branche,  des  groupes  de  voix  argentines  qui  vous  jettent  en  pas- 
sant des  bouffées  d'harmonie...  Ce  ne  sont ,  il  est  vrai ,  que  walses, 
rondes,  chansonnettes ,  trois  ou  quatre  notes  au  plus,  les  airs  les  plus 
simples  du  monde;  mais  vous  donneriez  pour  cette  mélodie  les  plus 
belles  partitions ,  Beethoven ,  Mozart ,  et  la  meilleure  prima  dona 
de  Saint-Charles  et  de  la  Scala,  tant  il  y  a  dans  les  accords  de  ces 
jeunes  chanteuses  une  fraîcheur  et  une  pureté  d'ensemble  qui  vous 
ravissent  etvousémotionnent...C'estque  vous  êtes  en  Allemagne,  sur 
un  sol  où  l'instinct  musical  habite  les  lèvres  les  plus  grossières  et  les 
moins  habiles,  et  où  la  nature  a  voulu  sans  doute  réparer  les  rigueurs 
du  climat  par  le  don  d'une  divine  faculté  :  la  musique ,  langage  des 
âmes  poétiques  qui  ne  peuvent  refléter  leurs  pensées  par  des  mots  ; 
parole  vive,  féconde,  immense,  infinie  comme  l'ame,  nuancée 
comme  l'arc-en-ciel  :  la  musique  est  la  rose  de  la  Germanie ,  c'est 
la  fleur  qui  répand  tant  de  poésie  dans  l'air  pesant  et  glacial  du 
nord ,  et  c'est  avec  son  parfum  que  le  pauvre  Allemand ,  sombre 
et  mélancolique,  se  crée  un  rayon  de  soleil  au  milieu  de  ses  brouil- 
lards et  se  fait  un  peu  de  bleu  dans  le  ciel.... 

gjït'tn  &â)afy  ift  ein  Sîeitet,  Mon  amant  est  un  cavalier, 

@in  Stciter  ttiufj  cr  f«mj  II  fallait  qu'il  fût  cavalier  ; 

£)aë  9ïofs  tft  bem  JvOtfVr ,  Le  cheval  est  au  roi , 

25er  Steiter  tjï  mein  Mais  l'homme  est  à  moi, 

£)iT  9JcttiT.....  Mais  l'homme... 

—  Jésus  mon  Dieu  ! 


2(>4  ÏIEVUE    DES    DEUX    MONDES. 

La  chanteuse ,  interrompue  dans  son  refrain ,  jeta  un  léger  cri , 
et  fit  un  bond  en  arrière...  Mais  elle  avait  la  main  prise  et  serrée 
dans  celle  d'un  jeune  homme. 

—  Ma  jolie  fauvette,  est-ce  ici  que  demeure  Franz  Rasmann? 

—  Ici  même,  monsieur,  entrez. 

La  jeune  fille ,  revenue  de  sa  peur ,  saute  comme  une  petite  chè- 
vre ,  et  poussant  la  porte ,  elle  se  remet  à  chanter  d'une  voix  légère. 


SDfrin  ©djia$  ifl  cin  Sleitet , 
(Stn  Sîettcr  muf?  cr  fcçn  -, 
®aê  Sîofj  tjt  bcm  tfatfcr , 
®er  9îcitcr  ifl  mein 
£Ht  Sfetter  tft  mein. 


III. 


Une  salle  basse  et  enfumée,  de  vieux  cadres ,  de  vieux  portraits , 
de  grands  rideaux  de  samis  rouge,  une  fenêtre  à  verres  croisés,  un 
peu  ouverte ,  et  tout  encadrée  de  plantes  grimpantes ,  de  vignes 
vierges  et  de  pois  de  senteur;  une  table  revêtue  d'un  gros  tapis, 
des  chaises,  un  poêle  dans  un  coin,  une  horloge  de  bois  dans  un 
autre;  sur  la  table,  une  lampe  allumée,  une  bible  ouverte,  des  lu- 
nettes posées  en  travers,  des  piles  d'or  renversées,  une  jeune  fille 
qui  compte,  un  jeune  homme  qui  regarde...  L'horloge  sonne  neuf 
heures.  —  Allons,  puisque  mon  père  me  laisse  toute  la  besogne ,  je 
vais  compter  les  florins.  —  Un ,  deux ,  trois ,  quatre ,  cinq ,  six ,  sept, 
huit,  neuf,  dix,  onze...  —  Ce  n'est  pas  cela,  je  vais  recommencer. 
—  Un ,  deux ,  trois ,  quatre ,  cinq ,  six. ...  —  Ma  foi ,  je  ne  puis  aller 
plus  loin  ! 

—  Pourquoi  cela ,  mademoiselle  ? 

—  Parce  que  vous  me  faites  tromper  avec  vos  yeux. 

—  Gomment? 

—  Vous  me  regardez  trop. 

—  Qu'à  cela  ne  tienne  :  vous  ne  me  verrez  plus, 

—  Vous  vous  en  allez? 


BEATA.  »  2<)"> 

—  Non,  je  m'asseois  derrière  vous,  voulez-vous  mon  genou  pour 
chaise  et  mon  bras  pour  dossier? 

—  Je  le  veux  bien  ,  mais  à  une  condition. 

—  Tout  ce  qu'il  vous  plaira. 

—  C'est  que  vous  ne  me  toucherez  pas ,  car  je  suis  très  chatouil- 
leuse et  rieuse. 

—  Soit. 

— Un,  deux,  trois,  quatre,  cinq,  six....  Comme  ils  sont  brillans 
vos  beaux  florins  ! 

—  C'est  vrai ,  mais  ils  vont  salir  vos  jolis  doigts. 

—  Je  vais  prendre  mes  gants. 

—  Ne  vous  dérangez  pas,  voici  les  miens. 

—  Ils  ne  m'ironl  pas. 

—  Peut-être? 

—  Oh  !  quelle  petite  main ,  est-ce  bien  la  vôtre? 

—  Regardez ,  mesurez-la  vous-même. 

—  Non  ,  j'ai  honte. 

—  Coquette  ,  j'ai  la  main  si  faible  qu'un  enfant  la  briserait. 

—  Vraiment ,  monsieur! 

—  Essayez ,  mettez  vos  doigts  entre  les  miens. 

—  Oh  !  si  je  pouvais  faire  crier  un  homme. 

—  Quel  bonheur ,  n'est-ce  pas?  vous  êtes  méchante  ! 

—  Un  peu. 

—  Quelles  peines  ces  pauvres  hommes  vous  ont-ils  faites  poui 
tant  leur  en  vouloir? 

—  Aucunes,  c'est  par  instinct  ou  par  pressentiment. 

—  Avez-vous  jamais  aimé? 

—  Beaucoup,  cela  vous  étonne? 

—  Vous  êtes  si  enfant  ! 

—  Les  femmes  ne  le  sont  jamais  pour  aimer. 

—  Vous  êtes  charmante. 

—  Non ,  je  suis  folle. 

—  Folle  à  rendre  fou ,  folle  que  j'aime. 

—  Vous  voulez  bien  le  dire. 

—  Mais  je  le  pense. 

—  Comment  se  peut-il?  vous  ne  savez  même  pas  mon  nom! 

—  Qu'importe  le  nom  quand  je  vous  vois  ? 


:2(M)  KEVUE    DES    DEUX    MONDES. 

—  Le  nom  fait  beaucoup  pour  aimer. 

—  Le  nom  !  c'est  si  peu  de  chose. 

—  C'est  justement  pour  cela. 

—  Je  ne  conçois  pas. 

—  Sans  doute,  vous  n'êtes  pas  femme. 

—  Oh!  rieuse,  vous  vous  moquez. 

—  Cela  se  peut,  mais  nous  ne  comptons  pas  les  florins.  Savez- 
vous,  monsieur,  que  si  je  vais  de  ce  train-là....  je  n'aurai  pas  uni 
demain.... 

—  Plaise  à  Dieu  !  ma  belle. 

—  Du  tout,  monsieur,  je  veux  m'aller  coucher;  allons,  laissez- 
moi  compter. 

—  Tout  ce  qu'il  vous  plaira ,  mais  auparavant  j'ai  un  autre  conte 
à  vous  faire. 

—  Je  ne  comprends  pas. 

—  Je  n'y  pensais  plus,  vous  êtes  Allemande? 

—  Hongroise,  s'il  vous  plaît,  monsieur. 

—  N'importe,  c'est  un  mauvais  jeu  de  mot,  je  voulais  vous  dire... 

—  Je  vous  écoute. 

—  Je  voulais  vous  dire  que  je  vous  aime. 

—  Vraiment,  vous  ne  m'avez  vue  que  la  nuit. 

—  Qu'est-ce  que  cela  fait. 

—  Eh  bien!  si  j'avais  la  peau  noire. 

—  Impossible,  vous  êtes  blonde. 

—  Si  j'étais  contrefaite? 

—  Mon  bras  le  saurait. 

—  Si  j'avais  des  yeux  verts  ? 

—  Vous  ne  le  diriez  pas,  —  pas  plus  que  si  vous  m'aimiez. 

—  C'est  ce  qui  vous  trompe. 

—  Eh  bien!  puisque  vous  êtes  si  franche,  m'aimez-vous ? 

—  Non. 

—  Et  pourquoi? 

—  Parce  que  —  bien  des  choses. 

—  Mais  encore? 

—  Parce  que  d'abord  vous  êtes  un  comte,  el  que  je  ne  suis 
qu'une  petite  campagnarde. 


I1KATA.  k  2(>7 

—  Si  ce  n'est  que  cela,  je  donnerais  un  monde  de  florins  cl  de 
litres,  rien  que  pour  le  baume  de  vos  cheveux,  et  puis? 

—  Parce  que  j'ai  là  quelque  chose  qui  m'empêche  de  vous  aimer. 

—  Le  cœur? 

—  Non  vraiment,  mais  un  petit  papier. 

—  Un  talisman  peut-être? 

—  Non,  monsieur,  un  petit  papier  où  j'ai  griffonné  mon  idéal, 
celui  que  j'ai  rêvé. 

—  Quelle  folie  ! 

—  Moquez-vous  bien ,  vous  aurez  beau  rire ,  mais  ce  n'est  pas 
vous. 

—  Et  ce  n'est  pas  moi,  pas  la  plus  petite  chose  de  moi? 

—  Pas  un  cheveu  ;  il  est  brun ,  et  vous,  vous  êtes  tout  blanc  pou- 
dré; il  se  nomme  Henri,  et  vous  vous  nommez  Otto.  —  Le  vilain 
nom  ! 

—  0  mauvaise!  —  Mais  si  par  hasard  je  m'appelais  Henri,  si  j'a- 
vais les  cheveux  noirs  et  les  yeux  bruns,  m'aimeriez-vous? 

—  Alors,  alors  je  m'en  garderais  bien. 

—  Et  pourquoi? 

—  Toujours  pourquoi  !  Eh  bien  !  parce  que  vous  joueriez  avec 
moi  comme  le  chat  avec  la  souris. 

—  En  vérité,  je  vous  croquerais!  (Il  l'embrasse.  ) 

—  0  !  mon  père ,  mon  père  ! 

—  Chère  enfant.... 

Un  grand  silence....  La  lampe  est  morte,  la  lune  jette  à  travers 
la  croisée  trois  fleurettes  blanches  sur  le  carreau,  puis  l'horloge 
sonne  minuit.  La  jeune  fille  dort,  ou  rêve  depuis  long-temps. 
Quant  au  jeune  fou,  il  roule  en  chaise  de  poste  sur  le  chemin  de 
Spa,  et  il  rentre  à  l'hôtel  à  deux  heures  du  matin,  sans  argent, 
sans  même  la  quittance  que  lui  a  signée  le  vieux  Hongrois,  mais 
content,  mais  impatient  de  revenir  le  lendemain  à  la  Sauvenière. — 
Le  lendemain  il  avait  pris  la  route  de  Paris,  il  avait  reçu  une  lettre 
de  France  :  son  père  était  mourant. 


2<->S  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

IV. 

Paris,  en  1780,  était  ce  qu'il  est  encore  aujourd'hui ,  la  Solfatare 
du  monde  civilisé,  la  Sodôme  de  l'Europe,  une  fournaise  d'intel- 
ligences fortes  et  neuves,  en  ébullition  constante,  un  pandémoniuin 
de  philosophes,  d'économistes,  de  bavards  et  d'écrivassiers ,  un 
gouffre  où  s'enrôlait  la  bande  noire  des  démolisseurs  de  trônes  et 
d'autels  :  Paris  enfin  était  un  Titan  couché  dans  la  fange,  écrasé 
sous  une  montagne  de  pierre,  mais  prêt  à  secouer  le  monde  du  moin- 
dre de  ses  mouvemens....  Et  cependant  on  y  dansait  avec  autan» 
de  ferveur  qu'aujourd'hui,  seulement  on  y  dansait  en  culottes  et  en 
paniers,  avec  des  mouches  et  de  la  poudre,  ce  qui  n'empêchait  pas 
MUe  Arnould  d'être  l'homme  d'esprit  le  plus  aimable  et  le  plus  im- 
pertinent de  son  siècle;  M.  de  Mirabeau ,  le  plus  éloquent  polisson 
qui  ait  mis  à  mal  une  femme  et  une  monarchie;  et  la  douce,  la 
fraîche  Lamballe,  la  fleur  la  plus  blanche  qu'on  ait  vue  s'épanouir 
dans  une  fontange,  et  que  la  pique  d'un  sans-culotte  ait  jamais 
teinte  en  rouge.... 

On  dansait  donc  à  Paris,  au  faubourg  Saint-Germain,  rue  de 
Varennes,  chez  une  douairière  qui  mariait  sa  fille  :  c'était  bal  de 
noces,  —  grand  gala,  buffets  chargés  à  triple  étage,  vastes  salons, 
peintures  à  la  Boucher,  une  platelée  de  marquises,  une  tourbe  de 
comtes,  une  forêt  d'épées,  une  pluie  de  cordons  bleus,  une  grêle 
de  talons  rouges,  des  chaconnes,  des  menuets,  du  biribi,  du  pha- 
raon, force  argent,  force  esprit,  force  indécence.  La  petite,  la  toute 
belle,  la  mariée  en  un  mot,  était  une  pauvre  jeune  fille  bien  gauche, 
bien  innocente,  sentant  encore  la  guimpe,  et  qu'on  avait  tirée  du 
couvent  pour  la  farder  comme  une  vieille,  et  pour  la  monter 
comme  une  perle  sur  un  corps  à  long  buste,  et  sur  huit  ou  dix  aunes 
de  paniers;  néanmoins  elle  était  jolie,  un  peu  pâlotte  malgré  son 
rouge  et  ses  dix-huit  ans,  et  fort  convenablement  née.  Elle  portait 
d'or  à  la  vivre  d'azur,  mise  en  bande  par  aucuns  d'or  à  la  bande  vi- 

vrée  d'azur tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  inusité  et  d'indéchiffrable 

en  matière  blasonique,  le  tout  avec  une  couleur  comtale  et  deux 
cent  mille  livres  de  dot  :  c'était,  je  crois,  une  Labaume-Maurevert. 
Quant  au  mari,  l'on  disait  dans  le  monde  qu'il  avait  plus  d'aïeux 


BEAT  A.  lHi{.) 

que  d'écus,  qu'il  no  prenait  femme  qu'afîn  de  rétablir  la  balance; 
car  des  femmes  il  n'aimait  que  la  peau....  Encore  fallait-il  qu'elle 
fût  douce  et  blanche.  Pour  le  cœur,  il  ne  s'en  souciait  pas  plus  que 
d'une  pelure  d'orange  ou  d'un  zeste  de  noix;  il  avait  coutume  de 
dire  que  le  bien  qu'on  en  tire  ne  vaut  pas  le  mal  qu'elles  nous  font, 
et  que  d'ailleurs  il  y  a  toujours  à  perdre  avec  elles  :  son  temps,  lors- 
qu'elles nous  aiment  par  vanité;  de  l'argent,  lorsqu'elles  vous 
prennent  par  intérêt,  et  la  santé,  lorsqu'elles  vous  enchaînent  par 
amour.  Ce  n'est  pas  qu'il  en  eût  connu  des  milliers,  mais  une  ou 
deux  bien  étudiées,  bien  retournées,  lui  avaient  donné  plus  de  lu- 
mières sur  ce  chapitre  que  la  possession  d'un  harem. 

C'était  au  demeurant  un  fort  aimable  garçon,  fort  bien  tourné 
et  fort  original;  un  homme  à  donner  vingt  Parisiennes  pour  un 
cheval  anglais,  et  toute  la  littérature  du  xvme  siècle  pour  trois  vers 
inconnus  d'un  ami  de  MM.  de  Pange.  Ce  soir-là,  il  dansait  peu  et. 
jouait  beaucoup.  Or,  tandis  que  sa  femme  passait  de  mains  en 
mains,  chassait,  croisait,  tournait,  sautait  à  en  perdre  le  souffle  et 
ses  jarretières,  monsieur  faisait  rouler  l'or  à  pleines  poignées  sur 
une  table  de  pharaon. 

Enfin,  vers  minuit,  la  mariée  se  retira  dans  son  appartement, 
avec  sa  mère  et  ses  femmes.  Après  elle,  la  place  resta  long-temps 
encore  à  une  douzaine  d'enragées  marquises,  qui  en  auraient  pris 
jusque  sur  l'autel,  et  qui  dansèrent  jusqu'à  pâmoison;  mais  la  fati- 
gue vint  bientôt  balayer  ce  reste  de  danseurs  et  de  danseuses.  Tout 
disparut,  orchestre  et  lumières.  Les  joueurs  eux-mêmes,  race  d'or- 
dinaire inamovible  et  tenace,  désertèrent  peu  à  peu  les  rangs,  ils 
se  démolirent  un  à  un,  et  quittèrent  tous  le  salon,  tous....  excepté 
deux,  et  ces  deux-là...  ils  ne  jouaient  pas  aux  cartes  en  partie,  ils 
jouaient  aux  dés  au  plus  haut  point  :  ils  voulaient  aller  vite. 

—  Ma  foi,  saute,  comtesse,  et  toute  la  dot.  — Mille  louis,  mar- 
quis? 

—  Je  le  veux  bien,  jette  le  cornet  :  —  trois,  cinq;  perdu. 

—  Deux  mille  louis? 

—  Deux,  six;  perdu. 

—  Dix  mille,  marquis? 

—  As,  cinq;  perdu.  Voilà  deux  cent  mille  livres. 

—  Deux  cent  mille  livres  ! 


-270  REVUE   DES   DEUX    MONDES. 

—  Tu  n'as  plus  rien? 

—  INon  ! 

—  Alors,  bonsoir. 

—  Ecoute,  marquis,  voilà  qui  vaut  quinze  mille  florins.  (Il  tire 
tle  son  cou  une  tresse  de  cheveux  blonds,  noués  avec  un  petit  ru- 
ban bleu,  et  il  la  jette  sur  la  table.) 

—  Est-tu  fou ,  une  tresse  de  cheveux  ! 

—  C'est  quinze  mille  florins,  te  dis-je,  je  t'en  donne  ma  parole 
d'honneur;  c'est  meilleur  qu'un  bon  de  la  Ferme. 

—  Allons,  je  le  veux  bien.  —  Quatre,  six  ;  perdu. 

—  Encore...  mille  damnations  ! 

—  Plus  rien? 

—  Rien 

—  Tarare,  tu  joues  de  malheur;  mais  je  ne  veux  pas  de  ta  nou- 
velle monnaie ,  je  t'en  fais  cadeau.  —  Au  revoir,  Otto. 

—  Bonsoir. 

—  Le  comte  resta  foudrové  dans  son  fauteuil,  les  veux  fixés  sur 
la  tresse  de  cheveux ,  qui  venait  de  tomber,  et  les  deux  mains  col- 
lées à  son  front. 

—  Le  marquis  frisola  son  jabot  chiffonné,  tira  ses  manchettes, 
et  passant  la  main  dans  ses  cheveux ,  fit  une  pirouette  sur  le  talon  ; 
puis  il  s'éloigna  en  chantant  en(re  ses  dents  un  noël  du  dernier 
règne  : 

De  Jésus  la  naissance 

Fait  grand  bruit  à  la  cour, 

Louis  en  diligence 

Vient  trouver  Pompadour.  — 

Allons  voir  cet  enfant, 

Lui  dit-il,  ma  mignonne.  — 

Mais  la  marquise  dit  au  roi  :  — 

Qu'on  l'amène  tantôt  chez  moi , 

Je  ne  vais  chez  personne. 


A  peine  les  talons  du  marquis  avaient-ils  quitté  la  porte,  qu'une 
vieille  figure,  couverte  d'un  pied  de  rouge  et  encadrée  d'un  énorme 


BEAT  A.  "        t>7l 

catogan,  se  suspendit  sur  l'épaule  du  perdant,  et  lui  contant  dans 
l'oreille  quelques  fadeurs,  lui  rappela  qu'il  se  faisait  tard  ,  et  qu'il 

était  marié Ce  souvenir  l'impatienta  vivement;  il  se  leva  et  se 

laissa  conduire  où  d'autres  s'élancent  avec  transport  et  le  frémisse- 
ment de  la  joie.  Il  entra  chez  sa  femme  pâle  et  froid  comme  un 
marbre,  comme  la  statue  du  commandeur  chez  don  Giovanni.  — 
ïl  se  trouva  dans  le  plus  élégant  boudoir,  sur  un  beau  tapis  de 
Perse  ,  avec  des  fleurs ,  des  Chinois ,  du  silence,  une  douce  et  molle 
clarté,  et  une  odeur  féminine  qui  s'épanchait  de  tous  les  coins  delà 
chambre;  une  robe  de  satin  à  fleurs  bleues,  de  la  gaze,  des  den- 
telles, pendaient  négligemment  sur  le  dos  d'un  sopha  ;  le  lit  en- 
trouvert était  vierge  encore,  la  mariée  dormait  auprès  dans  une 
bergère. 

C'était  une  de  ces  ravissantes  figures  comme  il  en  échappait  sou- 
vent au  pinceau  suave  et  coloré  de  Vatteau  ,  une  de  ces  mille  et 
une  animations  féminines  qui  n'appartenaient  qu'à  lui  seul,  et  qu'il 
savait  coucher  avec  tant  de  grâce  sous  une  douce  feuiîlée,  ou  pro- 
mener si  légèrement  sur  la  terrasse  d'un  beau  jardin;  une  char- 
mante petite  frimousse  au  teint  de  rose  et  de  lait,  au  sourire  fin  et 
voltigeant  comme  l'abeille,  aux  petits  cheveux  blonds  retroussés , 
au  collier  de  ruban  noir,  et  aux  formes  délicates,  et  nageant  dans 
une  grande  baigneuse  ondoyante,  comme  la  vapeur;  un  enfant  qui 
dormait  de  bien  bon  cœur,  et  avec  tout  le  calme  d'une  recluse. 
Madame  sa  mère  et  une  foule  d'amies  complaisantes  et  expérimen- 
tées avaient  eu  beau  dire  :  Vous  êtes  sur  les  limites  d'une  existence 
nouvelle,  vous  allez  puiser  une  source  d'émotions  inconnues,  ou- 
vrez bien  les  yeux;  malgré  sa  curiosité  de  jeune  fille,  et  son  impa- 
tience de  femme ,  bien  que  le  cœur  lui  battit  de  crainte  et  de  désir, 
la  fatigue  du  bal,  la  lassitude  de  la  danse,  l'avaient  emporté  sur 
toutes  les  autres  sensations  ;  elle  avait  penché  sa  tète,  et  livré  ses 
yeux  au  sommeil.  Sa  joue,  appuyée  sur  son  bras,  gardait  un  petit 
air  boudeur  qui  lui  seyait  à  merveille  ;  son  autre  main  pendante 
froissait  encore  par  intervalle  les  feuilles  d'une  rose  tombée  de  ses 
cheveux,  et  un  de  ses  jolis  pieds,  sorti  de  sa  pantoufle,  battait 
doucement  les  bords  du  fauteuil,  et  semblait  répéter  en  dormant 
la  mesure  et  la  cadence  d'une  gavotte  ou  dune  sarabande. 

Otto  ne  put  faire  autrement  que  de  h  regarder,  tani  elle  était 


~2T"2  REVUE   DES   DELX    MONDES. 

gracieuse  et  au  naturel;  il  la  contempla  long-temps,  bien  long- 
temps, d'abord,  comme  une  belle  chose  qui  prend  et  captive  les 
yeux,  par  cela  seul  qu'elle  est  belle,  ensuite  comme  une  douce  lueur 
qui  venait  un  moment  éclairer  le  noir  de  ses  idées,  comme  un  ange 
qui  passait  dans  l'enfer  de  son  âme;  puis  à  force  de  la  regarder,  à 
force  de  penser  à  tant  de  jeunesse,  de  bonheur  et  de  beauté ,  il  se 
sentit  venir  au  cœur  ce  qu'il  n'avait  jamais  éprouvé ,  un  froid  gla- 
cial, et  qui  lui  lui  fit  claquer  les  dents;  une  espèce  de  remords,  ce 
qui  lui  parut  très  bouffon,  et  ce  qui  le  fit  rire.  Mais  le  sérieux  lui 
remonta  bien  vite  au  visage;  alors  comme  une  bête  fauve  dans  sa 
loge,  la  tête  pendante  et  l'œil  hagard,  il  se  mit  à  arpenter  la  cham- 
bre à  grands  pas ,  et  de  long  en  large  ;  et  toutes  les  fois ,  en  pas- 
sant, qu'il  heurtait  du  pied  le  fauteuil  où  reposait  sa  femme,  un 
saisissement  rapide ,  un  frisson  magnétique  lui  chagrinait  la  peau. 

Après  une  perte  au  jeu ,  il  n'y  a  guère  que  deux  choses  à  faire, 
se  jeter  à  l'eau,  ou  s'aller  coucher;  le  choix  dépend  du  tempéra- 
ment et  de  la  somme  perdue  :  toutefois ,  lorsqu'on  n'a  pas  pris  le 
premier  parti ,  le  second  est  un  topique  admirable  pour  apaiser  les 
sens,  et  rafraîchir  la  tète. 

Oh!  qu'il  est  doux ,  qu'il  est  doux ,  lorsqu'on  a  le  cœur  plein  et 
la  poche  vide ,  de  prendre  ses  jambes  à  son  cou,  et  à  travers  vent , 
grêle,  nuit  et  tempête,  de  grimper  à  son  cinquième  étage,  de  s'en- 
velopper entre  deux  draps,  de  silence  et  d'obscurité ,  et  là  seul 
avec  son  infamie,  de  trépigner,  de  mordre,  de  jurer,  de  se  traiter 
de  lâche,  de  misérable,  de  se  plaindre ,  de  se  maudire,  de  ruminer 
enfin  son  fiel  et  sa  bile,  jusqu'à  ce  que  le  sommeil  et  la  fatigue 
viennent  vous  prendre  et  vous  enlever  dans  l'autre  monde.  Mais 
retomber  d'une  bouillote  ou  d'une  roulette  au  milieu  d'une  famille, 
coucher  sa  tète  sur  un  sein  de  femme ,  entendre  un  cœur  bondir 
d'inquiétude  à  côté  de  soi ,  voir  des  yeux ,  des  bouches  qui  vous 
regardent  et  vous  interrogent,  comprimer  sa  rage,  et  ne  pas  pou- 
voir la  suer  par  tous  les  pores,  c'est  passer  d'un  enfer  dans  un 
autre,  c'est  changer  de  tortures,  prendre  du  plomb  fondu  après 
des  fers  rouges. . . ,  c'est  éprouver  le  supplice  d'Otto.  Le  pauvre  dia- 
ble n'en  pouvait  plus  :  pas  un  sou,  criait-il  à  voix  basse;  pas  un 
sou  ,  ruiné ,  rongé  jusqu'à  l'os,  plus  rien...,  et  de  la  misère,  de  la 
misère  pour  deux,  pour  trois,  pour  quatre...,  car  la  misère  est 


BEATA.  fc  "217) 

prolifique  en  diable;  de  la  misère...  impossible  !  Il  y  avait  une  ca- 
rafe pleine  d'eau  sur  la  cheminée  ;  Otto  la  prit ,  et  l'aspirant  avec 
énergie,  il  la  vida  d'une  seule  haleine,  tant  il  avait  soif...  ;  il  re- 
commença ses  grands  pas,  et  se  remit  à  tourner  autour  de  la  cham- 
bre en  répétant  toujours  sourdement  comme  Hamlel  :  De  la  mi- 
sère... pouah!...  Oh!  rien  n'est  mauvais  comme  de  tourner;  le 
loup  tourne,  la  sorcière  tourne,  l'aigle  tourne;  tourner  appelle  le 
mal;  l'enfer  vient  en  tournant.  Plus  le  comte  ajoutait  de  pas  et 
nouait  de  cercles,  plus  sa  tète  échauffée  s'égarait;  il  allait,  il  allait 
comme  une  jeune  fille  qui  se  laisse  emporter  au  courant  d'une  walse, 
comme  un  enfant  qui  marche  dans  le  brouillard  ou  le  vertige...  Ses 
yeux  étaient  blancs,  ses  lèvres  blanches,  et  ses  joues  brûlantes  : 
il  vomissait  de  sa  bouche  une  foule  de  paroles  sourdes  et  inarticu- 
lées, et  tout  son  corps  tremblait.  Tantôt,  de  ses  deux  mains,  il  frois- 
sait et  retournait  autour  de  son  cou  la  tresse  de  cheveux  qu'il  avait 
arrachée  de  son  sein  et  jouée,  dans  sa  frénésie,  comme  une  poignée 
d'or;  tantôt  il  saisissait  la  garde  de  son  épée,  et  la  tirant  à  demi 
du  fourreau,  il  semblait  vouloir  l'employer  à  quelque  triste  dessein  ; 
il  ouvrait  la  fenêtre,  et  regardait  au  bas;  il  paraissait  irrésolu, 
incertain  du  choix ,  et  comme  calculant  les  chances  de  mort  plus 
ou  moins  prompte  ;  puis  il  reprenait  sa  course.  Mais  la  mort  était 
toujours  dans  ses  yeux,  ses  gestes  et  sa  pensée.  Enfin  ,  il  s'arrêta 
haletant,  et  n'en  pouvant  plus,  pour  contempler  les  traits  calmes 
et  purs  de  sa  jeune  épouse.  La  pauvre  fille,  si  le  sommeil  l'avait 
abandonnée  dans  ce  moment ,  si  ses  yeux  avaient  contemplé  celte 
figure  enlaidie  et  tirée  par  le  désespoir,  elle  en  serait  morte  de 
peur;  mais  elle  ne  se  réveilla  pas,  et  son  mari  la  levant  sur  ses 
deux  bras,  courut,  au  bord  de  la  fenêtre,  la  suspendre  sur  un 
abîme  de  trente  pieds.  —  La  fenêtre  donnait  sur  la  rue.  —  Personne, 
et  tout  pavé.  —  Il  mit  un  pied  sur  le  balcon,  regarda  sa  dormeuse, 
et  s'écria  :  Allons,  d'une  pierre  deux  coups.»..  Mais  dans  ce  mo- 
ment l'horloge  des  Missions  sonna  quatre  heures.  On  était  encore 
en  été ,  le  soleil  blasonnait  le  ciel  de  barres  blanches  et  jaunes,  un 
air  frais  et  l'impression  du  vent  réveillèrent  l'enfant;  elle  ouvrit 
deux  grands  yeux  bleus,  jeta  ses  bras  comme  une  chaîne  autour 
du  cou  de  son  mari ,  et  approcha  sa  joue  si  près  des  lèvres  d'Otto  , 
que....  l'infâme  aima  mieux  vivre,  et  le  mariage  fut  consommé.... 

TOME  11.  18 


274  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


VI. 


Une  fin  d'automne  est  triste  :  nature  qui  vous  fait  tant  de  bien 
au  printemps,  qui  vous  éclaircit  l'ame  comme  le  ciel,  et  qui  du 
moindre  buisson  vous  jette  un  sourire  ;  nature  en  novembre  vous 
centriste  et  vous  désole;  le  ciel  est  terne,  les  feuilles  sont  jaunes  , 
les  arbres  noirs;  il  fait  froid,  l'ame  frissonne  au-dedans  du 
corps ,  et  les  idées  de  mort  vous  tombent  des  arbres  avec  les  feuilles. 
Enfin  l'on  a  besoin  de  rencontrer  des  gens  qui  marchent,  qui  re- 
muent, qui  parlent,  qui  se  portent  bien  ;  du  mouvement,  de  l'ac- 
tion ,  pour  croire  à  la  vie.  C'est  surtout  dans  un  pays  de  montagnes 
et  peu  habité  que  ce  déclin  de  l'année  impressionne  péniblement  : 
là ,  tout  contribue  à  la  tristesse,  de  grandes  masses  noires ,  immo- 
biles comme  des  tombes,  un  jour  qui  filtre  avec  peine  à  travers 
leurs  croupes  rases  et  pelées ,  et  nul  être  vivant  ;  ou  bien  une  vache, 
une  chèvre,  qui  pendent  aux  flancs  d'un  coteau;  aussi,  le  séjour 
des  eaux,  si  ravissant  et  si  frais  l'été  dans  la  montagne,  devient-il 
un  désert  et  une  solitude  affreuse  au  commencement  de  la  mauvaise 
saison.  C'était  donc  par  une  fin  d'automne  bien  triste  qu'une  petile 
cariole  d'osier,  attelée  d'un  petit  cheval  maigre,  roulait  sur  la 
route  de  Spa  à  Malmédy. 

L'intérieur  de  la  voiture  était  composé  d'un  conducteur,  maître 
de  la  cariole ,  et  de  deux  voyageurs  :  le  plus  jeune  occupait  le  fond, 
assis  sur  des  paquets,  emmailloté  dans  un  manteau  ,  et  le  chapeau 
sur  le  nez  ;  le  plus  âgé  partageait  la  banquette  du  cocher  :  c'était 
un  gros  Allemand ,  frais  ,  taciturne  et  grand  fumeur.  A  une  petile 
lieue  de  la  ville,  ce  brave  homme  tira  sa  blague,  bourra  sa  pipe  et 
battit  le  briquet;  alors  ses  joues  devinrent  un  volcan  et  laissèrent 
échapper  des  flots  de  fumée,  capables  d'asphixier  un  monde.  Son 
compagnon  de  droite  n'eut  pas  plus  tôt  senti  l'odeur  du  tabac ,  qu'il 
tira  de  sa  poche  un  grand  tuyau  de  pipe,  en  corne,  et  dépourvu 
de  cheminée.  Alors  sans  s'inquiéter ,  et  comme  s'il  eût  tenu  entre 
les  dents  le  plus  beau  houka  de  l'Inde ,  la  plus  belle  écume  de  mer 
chargée  du  meilleur  Saint- Vincent,  il  se  mit  à  sucer  gravement  le 
morceau  de  corne ,  à  gonfler  sa  joue  et  a  cracher  de  temps  à  autre , 
comme  un  véritable  fumeur.  Grande  fut  la  surprise  du  voyageur; 


BEATA.  k        275 

mais,  en  sa  qualité  d'Allemand,  il  laissa  couler  quelques  minutes 
avant  de  faire  paraître  son  étonnemenl;  il  attendait  toujours  une 
cheminée  au  bout  de  la  pipe,  du  tabac  et  l'étincelle  du  briquet; 
point,  rien  n'arrivait.  —  L'autre  fouettait  toujours  son  petit  cheval 
maigre,  et  fumait  toujours  son  morceau  de  corne.  Enfin,  impa- 
tienté de  voir  un  homme  fumer  sans  pipe,  il  ouvrit  largement  la 
bouche ,  et  s'écria  d'un  ton  de  colère  :  —  Sacremann  !  garçon,  as-tu 
le  diable  au  corps? 

—  Vous  l'avez  dit ,  reprit  le  conducteur. 

L'Allemand,  surpris  de  cette  réponse,  devint  tout  rouge;  il  resta 
muet ,  et  puis  il  fît  un  signe  de  croix ,  car  il  était  bon  chrétien , 
quoiqu'il  fut  de  la  confession  d'Augsbourg,  et  par  conséquent 
schisma  tique. 

—  Le  diable!  le  diable!  reprit-il... 

—  Oui,  monsieur,  le  diable  lai-méme;  j'ai  eu  le  malheur  d'être 
son  postillon  une  fois  en  ma  vie;  j'ai  brisé  à  son  service  la  meilleure 
pipe  que  l'on  eût  encore  fabriquée,  et  depuis  ce  jour  je  suce  un 
morceau  de  corne  ou  de  sureau,  afin  de  ne  pas  perdre  l'habitude 
de  toute  mon  existence ,  et  d'empêcher  mes  lèvres  de  se  refermer 
l'une  sur  l'autre,  comme  le  couvercle  d'une  tabatière...  Ohé!  ohé! 
oh  !  dia ,  dia  ! 

—  Le  diable ,  le  diable  !  continua  le  gros  Allemand. 

—  Oui,  mein  herr ,  lui-même  en  chair  et  en  os.  Un  beau  jeune 
homme  ma  foi ,  tout  frisé,  blanc  poudré ,  cousu  d'or ,  et  de  belles  pa- 
roles, un  mauvais  garnement,  un  Français  enfin c'était  bien  le 

diable,  car  il  m'a  volé  un  nom  d'honnête  homme  pour  six  florins  ; 
il  a  perdu  une  jeune  fille,  et  ruiné  un  brave  militaire!  le  vieux 

Rasmann  le  Hongrois Il  y  a  bientôt  deux  ans  de  cela Oh  ! 

il  m'en  souviendra  long-temps,  toute  ma  vie rien  que  d'y  pen- 
ser, j'en  ai  les  larmes  aux  yeux Ohé!  ohé!  oh!  oh! 

—  Prends-y  garde,  garçon ,  ton  cheval  fait  un  faux  pas ,  prends 
garde  de  verser 

—  Ohé  !  ohé  !  ce  n'est  rien ,  allons ,  Saxon  mon  ami ,  du  courage, 

nous  voilà  bientôt  arrivés Ce  pauvre  monsieur  Rasmann,  ruiné, 

entièrement  ruiné,  et  obligé  d'aller  habiter  une  misérable  chau- 
mière hors  du  village,  bien  loin  de  la  Sauvenière,  lui  qui  était  riche, 
content,  heureux,  lui  qui  avait  une  si  belle  et  bonne  jeune  fille!.., 

IX. 


i27(j  REVUE    DES   DEUX    MONDES. 

et  dire  que  c'est  par  ma  faute parce  que  j'ai  conduit  le  diable 

une  fois,  une  seule  fois Oh  !  c'est  vraiment  à  fendre  le  cœur 

d'un  homme  qui  a  un  peu  de  conscience Jésus  meinGolt,  ayez 

pitié  de  moi  ! , . . . 

—  Vraiment,  mon  garçon,  si  tu  continues,  je  vais  pleurer  avec 
toi Mais  dis-moi  donc,  comment  le  diable?.., 

—  Oh!  monsieur,  c'est  unehistoire  trop  malheureuse  et  trop  longue 

à  raconter J'ai  juré  depuis  le  jour  fatal  de  ne  plus  fumer  et  de 

n'en  souffler  mot Aussi  bien  nous  voilà  dans  le  village,  le  pavé 

sonne  sous  le  sabot  du  cheval ,  et  les  lumières  étincellent  comme  des 

étoiles Allons,  allons,  Saxon  mon  ami,  arrêtons-nous;  oh!  oh! 

oh  !  oh  !  pas  plus  loin ,  c'est  ici  qu'est  l'avoine.  —  Le  cheval  s'arrêta, 
la  cariole  craqua  sur  ses  fondemens  d'osier ,  et  de  son  gouffre  de 
toile  cirée  sortirent  le  conducteur ,  l'Allemand  et  le  jeune  homme 
au  manteau.  Les  deux  voyageurs  payèrent  silencieusement  le  prix 
du  voyage ,  et  se  séparèrent  l'un  de  l'autre.  Le  premier  dirigea  ses 
pas  vers  un  mauvais  cabaret,  décoré ,  pour  enseigne ,  d'une  branche 
de  pin  toute  jaune  et  à  demi  dépouillée.  Le  second  resta  à  la  tête 
du  cheval,  et  tandis  que  le  conducteur  rattachait  la  boucle  de  la 
sous-ventrière  de  la  bête,  il  lui  adressa  quelques  mots  du  fond  de 
son  manteau. 

—  C'est  ici  la  Sauvenière,  brave  homme? 

—  Oui ,  monsieur. 

—  Restes-tu  ici  long-temps? 

—  Oui ,  monsieur,  jusqu'à  demain. 

—  Eh  bien  !  si  tu  veux  me  ramener  à  Spa ,  tiens-toi  prêt  de  bon 
matin. 

—  Oui ,  monsieur. 

—  Voilà  pour  boire  à  ma  santé. 

Le  jeune  homme  laissa  tomber  dans  la  main  du  conducteur  un 
lhaler. 

—  C'est  tout  ce  que  je  puis. 

—  Vous  êtes  bien  bon,  monsieur  ;  à  demain ,  devant  le  cabaret; 
à  demain,  monsieur. 

Le  jeune  homme  disparut;  et  le  vieux  conducteur  le  regarda 
long-temps ,  comme  frappé  d'une  idée  qui  repasse  dans  la  tète ,  d'un 
souvenir  qui  revient;  il  lui  semblait  avoir  entendu  autrefois  un  son 


BEAT A.  277 

de  voix  pareil;  il  croyait  avoir  vu  une  taille  semblable,  et  deux 
yeux  aussi  flamboyans  se  reposer  sur  son  visage;  il  chercha  long- 
temps les  traces  de  ce  souvenir  dans  les  cases  de  sa  mémoire;  mais 
ne  pouvant  pas  les  trouver ,  il  examina  son  thaler ,  serra  son  tuyau 
de  pipe,  et  mit  son  cheval  à  l'écurie. 

VII. 

Otto,  car  c'était  lui  qui  venait  d'arriver  à  la  Sauvenière  dans 
une  mince  cariole ,  Otto  ne  fut  pas  long-temps  sans  trouver  la 
chaumière  du  vieux  Hongrois;  à  une  demi-portée  de  fusil  du  village, 
il  découvrit,  au  milieu  d'un  petit  bouquet  de  pâles  bouleaux,  et 
sur  le  bord  d'un  ruisseau  rapide ,  un  bâtiment  assez  vaste,  au  dos 
duquel  était  appendu ,  comme  un  nid  d'hirondelle  au  flanc  d'un 
mur ,  un  long  toit  de  sapin  qui  descendait  jusqu'à  terre  ;  ce  toit  ca- 
chait ou  couvrait  une  ou  deux  croisées  à  travers  lesquelles  filtrait 
une  faible  lueur  rouge.  Ce  fut  vers  ce  hangar ,  cette  chétive  mai- 
son ,  que  le  comte  dirigea  ses  pas. 

La  porte  était  ouverte ,  il  entra  dans  une  salle  basse  et  humide. 
D'abord  il  ne  vit  rien  ;  mais  bientôt ,  à  l'aide  de  plusieurs  charbons 
qui  roulaient  dans  l'âtre,  et  à  force  de  rester  dans  l'obscurité,  ses 
yeux ,  comme  s'il  eût  été  dans  une  cave  ou  une  prison ,  percèrent 
peu  à  peu  l'ombre  épaisse  ,  et  finirent  par  distinguer ,  au  coin  de  la 
cheminée,  un  vieillard  à  demi  perdu  dans  un  grand  fauteuil  de 
chêne.  Son  front ,  chauve  et  poli  comme  un  genou  de  femme ,  luisait 
à  la  lumière  du  feu;  ses  bras ,  agités  par  un  mouvement  régulier, 
allaient  et  revenaient  en  harmonie  avec  son  pied.  On  aurait  dit 
qu'il  jouait  d'un  instrument  et  qu'il  battait  la  mesure;  il  filait  tout 
simplement ,  il  filait  une  grosse  quenouille  de  lin ,  sans  s'aperce- 
voir le  moins  du  monde  qu'il  venait  d'entrer  quelqu'un.  —  Un  ou- 
vrage de  femme  dans  une  main  d'homme  est  presque  toujours  un 
cachet  de  décrépitude  ou  d'imbécillité!  Otto,  tout  préoccupé  qu'il 
était,  ne  put  s'empêcher  d'y  réfléchir  pendant  une  ou  deux  mi- 
nutes ;  il  resta  là ,  devant  ce  vieux  fileur ,  les  bras  croisés  et  l'œil 
tendu ,  comme  un  voyageur  près  d'une  ruine  ;  il  pensait  aux  ravages 
du  temps,  il  avait  peine  à  concevoir  que  ce  corps  d'homme,  si 
ferme  et  si  robuste  autrefois,  branlât  maintenant  comme  une  vieille 


-78  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

lampe  sans  lumière;  que  ees  genoux  vigoureux ,  qui  avaient  pousse 
un  cheval  au  milieu  d'une  mêlée,  fussent  si  chétifs  et  si  retirés; 
que  cette  main,  si  bonne  à  manier  un  sabre,  eût  tout  au  plus  la 
force  de  soutenir  un  fuseau  ;  enfin ,  que  toute  la  pensée  d'un  homme 
fût  réduite  au  mouvement  d'un  rouet. 

0  décrépitude,  ô  vieillesse  malheureuse!  que  la  mort  est  belle 
et  désirable  quand  l'âme  est  ferme  et  le  corps  droit!  qu'il  est  beau 
de  tomber  jeune  et  dans  toute  sa  force  ! 

Otto  s'approcha  du  fileur,  et  tirant  son  chapeau  : 

—  Monsieur  Rasmann  ,  j'ai  l'honneur  de  vous  saluer. 

Le  bonhomme  ne  répondit  pas ,  et  continua  d'agiter  son  rouet. 

—  Est-ce  à  monsieur  Franz  Rasmann  que  j'ai  l'honneur  de  par- 
ler? cria-t-il  plus  fort. 

Le  bonhomme  s'arrêta  enfin  ,  et  le  regarda. 

—  Je  ne  crois  pas,  monsieur,  que  vous  puissiez  me  connaître, 
car  il  y  a  fort  long-temps  que  vous  ne  m'avez  vu  ;  mais  mon  nom 
peut-être 

Le  bonhomme  se  leva,  et  fit  un  léger  salut. 

—  Je  suis  le  comte  Otto. 

Le  vieillard  rida  son  front ,  leva  la  tête ,  et  répéta  lentement  : 
Le  comte  Otto!...  puis  il  regarda  une  seconde  fois  l'étranger,  se 
mit  à  trembler  de  tous  les  membres  comme  un  fiévreux ,  et  les 
mains  pendantes ,  les  yeux  hagards,  il  laissa  tomber  sa  quenouille 
par  terre.  Aussitôt  la  salle  fut  éclairée  d'une  lueur  subite  ;  une 
jeune  femme  apparut  une  lampe  à  la  main  ,  entre  l'étranger  et  le 
vieillard.  — Mon  père,  allez  vous  coucher!  —  Ces  paroles  semblè- 
rent produire  sur  lui  un  effet  magnétique.  L'obéissance  d'un  chien 
au  maître  qu'il  redoute  et  qu'il  aime  n'est  pas  plus  prompte  et  plus 
spontanée  que  celle  de  ce  vieux  père  à  son  enfant. 

11  se  leva  sans  mot  dire  de  son  grand  fauteuil,  abandonna  son 
travail ,  et  comme  un  marmot  qui  cède  à  la  voix  de  sa  mère,  il  s'en 
alla  deçà ,  delà  ,  piétinant ,  heurtant ,  et  sans  penser  une  seule  fois 
à  retourner  la  tête.  —  Il  ouvrit  une  porte  et  disparut. 

La  jeune  femme  resta  dans  la  même  posture ,  debout,  immobile , 
les  bras  appuyés  sur  le  dos  du  fauteuil,  et  les  yeux  fixés  sur  les 
pas  de  son  père;  le  mouvement  précipité  de  sa  gorge ,  la  va-et-vient 


BEAT  A.  *  27!) 

de  sa  collerette  à  demi  flottante  décelaient  son  trouble  et  son  émo- 
tion. 

Quand  aucun  bruit  ne  s'entendit  plus,  elle  s'écria  d'une  voix 
faible  et  altérée  : 

—  Est-ce  bien  vous ,  monsieur? 

Le  comte  ne  répondit  point,  il  secoua  son  chapeau  humide  de 
la  brume  du  soir,  essuya  son  front  baigné  de  sueur,  et  s'approcha 
du  feu. 

—  Est-ce  bien  vous ,  monsieur?  oh  !  vous  venez  bien  tard  ! 

—  C'est  vrai ,  mademoiselle ,  je  viens  bien  tard ,  peut-être  trop 
lard. 

—  Oh  !  monsieur  le  comte ,  non ,  non ,  ne  le  croyez  pas. 

Et  aussitôt  ouvrant  le  fichu  qui  couvrait  sa  poitrine,  elle  en  lira 
un  petit  morceau  de  papier  plié  qu'elle  présenta  au  nouveau  venu  , 
en  ajoutant  avec  une  sorte  de  fierté  : 

—  Voilà  le  reçu  que  mon  père  vous  a  fait  de  vos  15,000  florins , 
le  voilà  tel  que  vous  l'avez  laissé...  il  ne  m'a  jamais  quitté,  —  et 
demain,  monsieur...  demain... 

Elle  n'acheva  pas ,  tant  sa  voix  tremblait.  L'effort  qu'elle  avait 
fait  pour  maîtriser  son  émotion ,  le  ton  qu'elle  avait  pris  pour  se 
délivrer  de  son  père,  ces  nouvelles  paroles,  la  présence  du  comte  , 
tant  de  coups  portés  à  la  fois  suffisaient  pour  ébranler  les  nerfs 
d'une  pauvre  fille;  aussi  ses  genoux  plièrent,  et  elle  se  laissa  tom- 
ber dans  le  fauteuil  qui  était  placé  devant  la  cheminée.  Otto ,  la 
voyant  chanceler,  s'était  élancé  vers  elle ,  il  l'avait  soutenue  dans 
ses  bras,  il  s'était  assis  auprès  sur  une  mauvaise  chaise.  Aussitôt 
qu'elle  eut  repris  ses  sens ,  elle  se  mit  à  regarder  son  amant  avec 
une  joie  toute  céleste  ;  il  semblait  qu'elle  n'avait  pas  assez  d'yeux 
pour  le  contempler,  pas  assez  d'oreilles  pour  l'entendre.  Il  était 
beau  comme  un  astre,  mélodieux  comme  une  lyre;  elle  ne  s'en 
lassait  pas,  et  prenant  ses  deux  mains,  elle  les  portait  à  ses  lèvres 
et  les  baisait  comme  une  folle. 

—  0  Henri,  s'écriait-elle,  que  vous  avez  tardé  à  venir!  que 
d'heures  de  peines  et  d'angoisses  j'ai  passées  en  votre  absence  ! 
comme  j'ai  compté  les  minutes  depuis  le  jour  où  vous  m'avez  quit- 
tée! trois  années!  trois  années  entières  à  écouter  le  bruil  de  vos 
pas,  c'est  bien  triste  et  bien  Ion;;  pour  une  fille  comme  moi,  faible 


280  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  seule  avec  un  vieillard,  au  milieu  des  montagnes!  Aussi  je  n'ai 
plus  paru  une  seule  fois  aux  Kermesses,  je  n'ai  plus  dansé,  je  n'ai 
plus  chanté  comme  avant,  j'étais  toujours  à  la  fenêtre  ou  sur  le 
pas  de  la  porte;  je  tricotais  et  ne  faisais  pas  une  maille,  j'attendais, 
et  vous  ne  veniez  pas...  Les  hommes  sont  cruels,  n'est-ce  pas? 
bien  cruels  ! 

Otto  avait  retiré  ses  mains  des  lèvres  de  la  petite  Allemande,  et 
la  regardait  sans  répondre. 

—  Vous  me  regardez ,  ô  mon  bien-aimé  ;  hélas  !  je  ne  suis  plus 
qu'une  mendiante.  La  fièvre  a  pris  toute  la  chair  de  mes  os,  le 
vent  du  nord  a  terni  la  belle  couleur  de  mes  joues.  L'aubépine  de 
mai  ne  sera  plus  jalouse,  je  ne  suis  plus  rose  et  blanche  comme 
elle ,  je  ne  suis  plus  la  fauvette  que  vous  avez  surprise  un  soir  chan- 
tant au  bord  de  son  nid.  — Ce  pauvre  cœur,  vous  l'avez  rempli  d'a- 
mour, vous  l'avez  inondé  comme  une  petite  fleur  des  champs  à  la 
première  goutte  d'eau  qui  tombe  du  ciel ,  et  il  s'est  brisé.  Oh  !  je  ne 
suis  plus  qu'une  ombre  maintenant,  voyez  mes  bras  comme  ils  sont 
frêles  !  ma  poitrine,  comme  elle  est  maigre  !  Maintenant  c'est  à  faire 
peur,  j'ai  tant  souffert  ! 

—  Pauvre  fille  ! 

—  Oh  !  oui ,  vous  dites  bien  vrai ,  en  m'appelant  pauvre  et  mi- 
sérable ,  car  on  ne  peut  l'être  plus  que  moi ,  et  mon  père.  Il  est 
dur,  quand  on  a  été  élevé  dans  l'aisance ,  de  tomber  dans  le  besoin, 
il  est  affreux  de  passer  sa  vie  à  coudre  et  à  filer,  et  pourquoi? 
pour  gagner  à  peine  de  quoi  vivre.  Que  voulez-vous?  le  malheur 
est  entré  dans  notre  maison  comme  un  soldat;  il  a  tout  pillé,  tout 
saccagé.  Mon  père  a  été  traîné  deux  fois  en  prison ,  et  là  je  l'ai  suivi, 
j'ai  partagé  son  pain  noir.  Lorsque  nous  sommes  sortis,  l'on  m'a 
traité  d'enfant  sans  mère ,  l'on  a  voulu  m'enlever  des  bras  de  mon 
père  ;  alors  il  a  été  obligé  de  donner  de  l'argent.  Il  en  a  tant  donné , 
qu'il  a  fallu  quitter  notre  maison  de  la  Sauvenière  et  venir  nous 
loger  ici,  dans  cette  triste  masure,  où  nous  vivons  comme  nous 
pouvons  tous  les  deux ,  et  où  il  y  a  des  jours  où  nous  manquons 
presque  de  tout. 

—  Est-il  possible? 

—  C'est  la  vérité,  reprit  Beata,  c'est  la  pure  vérité,  et  il  suffit 
de  jeter  les  yeux  dans  l'intérieur  de  cette  chambre,  et  sur  la  nu- 


Mi  AT A.  *         2KI 

dite  des  murs ,  pour  voir  que  je  ne  mens  pas  ;  et  pourtant ,  Henri , 
j'étais  destinée  à  être  plus  heureuse,  à  porter,  comme  vous,  de  fines 
mousselines  et  de  belles  dentelles  ;  j'étais  faite  pour  être  grande 
dame,  car  ma  mère  descendait  d'une  noble  famille  de  Presbourg. 
A  Spa ,  la  maison  qu'elle  habita  durant  le  temps  qu'elle  prit  les 
eaux,  et  dans  laquelle  je  vins  au  monde ,  porte  encore,  à  l'entrée , 
un  tableau  peint  de  barres  noires  et  jaunes ,  avec  une  belle  cou- 
ronne d'or.  Je  n'ai  jamais  vu  ma  mère ,  elle  mourut  que  j'étais 
toute  petite,  Henri,  toute  petite!... 

Je  m'en  souviens  à  peine  ;  ce  que  je  n'ai  pas  oublié ,  c'est  qu'elle 
m'appelait  Beata ,  sa  jolie  Beata  ;  —  cela  veut  dire  heureuse  en  la- 
tin ,  les  Hongrois  parlent  cette  langue  comme  l'allemand  :  mon  père 
m'en  avait  appris  quelques  mots  autrefois  ,  mais  je  n'en  sais  plus 
rien  maintenant.  Depuis  trois  ans  surtout,  je  ne  sais  plus  distin- 
guer une  lettre  d'une  autre  ;  je  n'ai  pas  même  ouvert  ma  Bible ,  et 
c'est  un  grand  péché  :  aussi  Dieu  devait  me  punir  cruellement. 
Pourtant  je  ne  me  plains  pas,  oh  !  non ,  je  ne  me  plains  pas ,  Dieu 
m'a  ramené  celui  que  j'aimais  et  que  j'aime  plus  que  ma  vie. 

Et  en  parlant  ainsi ,  elle  se  jeta  au  cou  de  son  amant. 

11  y  avait  de  la  confusion  dans  la  tête  de  cette  douce  enfant , 
mais  à  travers  ce  chaos  d'idées  on  sentait  percer  une  chaleur  d'ame 
qui  aurait  attendri  le  cœur  le  plus  dur.  D'ailleurs  il  fallait  s'at- 
tendre à  tout ,  à  ce  déluge  de  paroles  et  à  cette  exaltation  de  pen- 
sées. Quand  le  cœur  a  été  long-temps  comprimé,  il  faut  qu'il  se 
dilate;  chez  les  femmes  surtout,  l'épanchement  est  nécessaire,  il 
se  fait  toujours  par  les  lèvres  ou  par  les  yeux.  Otto  n'avait  jamais 
attaché  grande  importance  à  la  conquête  de  cette  jeune  fille ,  il 
avait  considéré  sa  liaison  avec  elle  comme  une  affaire  de  sens , 
comme  une  aventure  de  montagne ,  une  heureuse  fortune  qui  peut 
arriver  à  tout  homme  bien  tourné,  que  l'on  est  sot  délaisser  échap- 
per, mais  qu'il  ne  faut  pas  prendre  au  sérieux ,  et  qui  n'engage  à 
rien.  Evidemment  il  s'était  trompé;  loin  d'agir  sur  une  nature 
commune ,  il  avait  rencontré  des  nerfs  délicats ,  une  organisation 
fine  et  supérieure.  Alors  le  sentiment  qu'il  avait  communiqué  si 
légèrement  avait  pris  de  la  force ,  le  malheur,  les  revers ,  l'absence , 
cl  une  foule  d'accidens  lavaient  constamment  entretenu,  irrite; 


282  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

maintenant  les  nouveaux  évènemens  le  portaient  à  son  plus  haut 
degré  d'énergie. 

Otto  comprit  le  mal  qu'il  avait  fait,  mais  il  ne  vit  pas  les  suites 
qui  pouvaient  en  résulter.  Soit  insouciance  ou  confiance  en  son 
étoile ,  il  se  livra  tout  entier  à  l'impression  du  moment;  malgré  l'air 
de  pauvreté  répandu  autour  de  lui,  malgré  les  paroles  du  voiturier 
et  tout  ce  qu'il  venait  d'entendre ,  l'amour  de  Beata  ,  sa  chaleur  de 
sentiment  trop  vraie  pour  être  feinte,  lui  avaient  répondu  de  la 
probité  du  vieillard;  certain  de  retrouver  encore  un  peu  d'argent, 
il  ne  pensait  plus  qu'à  recouvrir  de  miel  les  plaies  qu'il  avait  ou- 
vertes, qu'à  s'abandonner  aux  caresses  empressées  de  la  bonne 
petite,  et  par  des  promesses  et  des  assurances,  à  lui  donner  le 
change  sur  l'avenir.  Il  lui  jura  qu'il  l'aimait  toujours,  qu'il  ne  l'avait 
pas  oubliée,  que  des  circonstances  graves  et  imprévues  l'avaient 
seules  retenu  loin  d'elle. 

Il  faut  si  peu  de  choses  pour  consoler  une  femme  qui  vous  aime, 
un  rien,  un  regard,  un  baiser  sur  le  front.  Beata  le  crut,  et  lui, 
comme  il  était  fatigué  de  la  route,  et  comme  il  avait  besoin  de 
somme,  il  s'étendit  dans  le  fauteuil,  jeta  son  manteau  sur  ses  épaules 
et  dormit. 

VIII. 

La  nuit  s'avançait;  la  nature  au-dehors  était  ébranlée  par  la 
tempête.  On  entendait  gémir  les  bouleaux,  et  les  sapins  aux  larges 
branches  criaient  et  hurlaient  comme  les  amarres  d'un  vaisseau  ;  le 
vent,  s'inlroduisanl  dans  les  petits  trous  des  fenêtres  et  dans  le  joint 
des  portes,  produisait  des  gammes  de  sifflemens  aigus,  tandis  que 
la  raffale,  s'abattant  sur  le  toit,  semblait  y  rouler  d'énormes  pierres 
et  bondir  comme  l'avalanche.  La  pluie  fouettait  les  vitres.  Les  gré- 
Ions,  tombant  dans  l'àtre  de  la  cheminée,  avaient  éteint  le  peu  de 
feu  qui  brûlait  encore.  Plus  de  lumière.  La  seule  clarté  qui  appa- 
rût quelquefois  était  celle  de  la  lune,  lorsque  voguant  à  travers  des 
flots  de  noirs  nuages,  elle  découvrait  son  disque  et  jetait  de  grands 
éclairs  blafards  sur  la  terre. 

Cependant  le  fracas  extérieur  n'empêchait  pas  le  voyageur  de 
dormir.  Il  n'entendait  rien,  pas  même  Béata,  qui,  légère  comme 
un  oiseau,  tournait  et  retournait  autour  de  lui.  D'abord  elle  avait 


BEATA .  i«S"") 

rallumé  dans  Pâtre  quelques  brins  de  sarment,  afin  de  réchauffer 
ses  pieds;  mais  l'eau  continuant  à  tomber  dans  la  cheminée,  elle 
avait  renoncé  à  son  travail,  et  comme  la  femme  de  la  Bible, 
comme  la  bonne  Ruth ,  elle  était  revenue  se  coucher  auprès  de 
son  amant.  Peu  à  peu  ses  mains  soulevèrent  les  plis  du  manteau 
qui  le  couvrait,  et  lorsqu'elle  eut  assez  fait,  et  qu'elle  fut  certaine 
de  ne  pas  l'éveiller,  elle  se  glissa  jusqu'à  son  cœur.  Aimante  créa- 
ture! comme  elle  était  heureuse!  un  bien  perdu  et  retrouvé  est  si 
cher!  elle  aurait  voulu  mourir  ainsi;  elle  aurait  désiré  que  ses  deux 
bras  devinssent  chaînes  d'airain ,  afin  de  ne  plus  se  séparer  de  son 
idole. 

Cependant  Otto  tout  d'un  coup  s'agite,  il  lève  la  tète  et  ouvre 
les  yeux;  il  sent  comme  une  main  froide  et  osseuse  passer  sur  sa 
figure  et  s'arrêter  sur  son  cou ,  le  frisson  lui  court  par  tous  les  mem- 
bres; il  veut  détacher  son  bras  des  plis  du  manteau ,  mais  avant  d'y 
parvenir,  une  voix  qu'il  croit  bien  loin  de  lui,  mais  qu'il  reconnaît 
de  suite,  s'écrie  : 

—  Mon  père,  mon  père,  allez  vous  coucher. 

Aussitôt  il  voit  à  la  lueur  de  la  lune,  entre  la  fenêtre  et  la  che- 
minée, une  forme  d'homme  se  dessiner.  Cette  ombre  vacillante  s'ar- 
rête, paraît  hésiter,  et  sans  gémissement,  sans  plainte,  elle  prend 
une  direction  et  se  perd  dans  l'obscurité.  Son  apparition  fit  peu  de 
bruit,  quelque  chose  sembla  traîner  sur  le  carreau,  et  tout  rentra 
dans  le  silence.  Otto,  qui  doutait  encore  de  ce  qu'il  venait  de  voir 
et  d'éprouver,  tant  l'apparition  et  la  disparition  avaient  eu  lieu  ra- 
pidement, ne  se  donna  pas  le  tourment  de  chercher  ce  que  ce 
pouvait  être;  il  se  contenta  de  dire  : 

—  Est-ce  vous,  Beata,  qui  faites  tout  ce  train? 

—  Oui,  c'est  moi. 

—  Et  pourquoi  donc,  ma  belle? 

—  Je  ne  puis  dormir,  il  fait  tant  de  vent. 

—  La  nuit  est  donc  bien  mauvaise? 

—  Oui,  bien  mauvaise. 

Et  la  conversation  en  resta  là.  Le  comte  pencha  la  lète  de  nou- 
veau, et  ferma  les  yeux.  Quanta  la  jeune  fille,  toute  tremblante 
encore  d'émotion ,  elle  reprit  sa  place  aux  pieds  de  son  amant ,  mais 
elle  ne  dormit  pas.  La  scène  qui  venail  de  se  passer  avait  été  pour 


Ï284  UEVUE    DES    DEUX    MONDES. 

elle  une  révélation  terrible;  elle  avait  découvert  le  déshonneur  d'un 
père,  elle  venait  de  sauver  la  vie  du  comte. 

IX. 

Prenez  une  pierre ,  jetez-la  selon  le  libre  arbitre ,  à  droite  ou  à 
gauche;  il  s'établira  une  multitude  de  faits  successifs  résultant  du 
jet  de  la  pierre,  inévitables  et  rigoureux.  Ainsi,  en  bien  ou  en 
mal,  la  fatalité  prend  les  actes,  des  mains  de  la  liberté  humaine,  et 
en  fait  découler  impitoyablement  la  ruine  et  le  bonheur.  Ainsi  le 
jour  qui  se  levait  était  triste  pour  la  famille  du  Hongrois  et  pour  le 
comte  lui-même. 

—  Votre  père  est-il  éveillé ,  Beata  ? 

—  Je  ne  le  crois  pas ,  il  ne  se  lève  pas  si  tôt. 

—  Est-ce  que  vous  souffrez?  vous  avez  la  tète  dans  vos  mains. 

—  J'étouffe,  et  j'ai  les  pieds  froids. 

—  Pourquoi  ne  pas  faire  de  feu? 

—  Il  n'y  a  pas  de  bois. 

—  Mais  le  voisin? 

—  Nous  n'en  avons  pas. 

—  Et  ce  bâtiment  qui  est  près  de  celte  maison  ? 

—  C'est  une  usine  qui  n'est  pas  achevée. 

—  Vous  êtes  bien  malheureuse  ! 

—  Oh  !  oui,  bien  malheureuse! 

—  Que  puis-je  faire  pour  vous? 

—  Tout  !  —  m'emmener  d'ici. 

—  Et  votre  père  ? 

—  Qu'importe,  si  vous  m'aimez? 

—  Hélas!  je  ne  le  puis. 

—  Alors,  que  le  bon  Dieu  ait  pitié  de  moi  ! 

Beata  prononça  ces  dernières  paroles  d'un  accent  si  singulière- 
ment triste,  que  le  comte  se  sentit  ému  jusqu'au  fond  des  entrail- 
les; il  la  regarda;  elle  était  sur  sa  chaise,  immobile,  les  yeux  fixes 
et  le  visage  tout  pâle. 

—  Mon  enfant,  vous  vous  faites  mal  en  restant  ainsi;  sortons. 

—  Où  aller? 

—  Sur  la  montagne,  le  long  du  chemin ,  prendre  l'air  un  instant. 


BEAT  A.  fc  28.  > 

—  Je  le  veux  bien. 

Otlo  prit  son  manteau,  en  couvrit  les  épaules  de  Beata,  et  bou- 
tonnant son  frac,  ils  sortirent  bras  dessus  bras  dessous. 

Ils  s'apprêtaient  à  descendre  la  roule  qui  mène  au  hameau  de  la 
Sauvenière,  lorsqu'ils  virent  un  homme  venir  au-devant  d'eux;  ils 
rebroussèrent  chemin ,  et  remontèrent  le  cours  du  gros  ruisseau 
qui  coulait  au  pied  de  la  maison. 

Le  soleil  se  montrait  un  peu  ;  la  terre ,  lavée  par  la  pluie  et  affer- 
mie par  le  vent,  sonnait  sous  les  pas ,  et  faisait  étinceler  comme  des 
paillettes  mille  petites  pierres  de  toutes  les  formes  et  de  toutes  les 
couleurs.  La  température  était  moins  froide  qu'à  l'ordinaire,  il  y 
avait  comme  un  sourire  de  printemps  dans  ce  dernier  rayon  d'au- 
tomne ,  et  l'on  aurait  dit  deux  amans  qui  s'en  allaient  chercher  l'om- 
bre et  la  solitude.  Pourtant  ils  ne  parlaient  pas.  Tant  que  le  ruisseau 
traça  ses  détours  dans  la  prairie,  ils  eurent  assez  beau  chemin.  Mais 
bientôt  la  scène  changea,  les  roches  apparurent,  et  le  ruisseau  de- 
vint torrent.  Ce  fut  une  onde  impétueuse  et  chargée  de  fange,  rou- 
lant tantôt  sur  les  roches,  et  tantôt  se  précipitant  en  forme  de  cas- 
eade;  un  bruit  assourdissant,  et  le  mugissement  perpétuel  d'un 
troupeau  de  bœufs.  Les  obstacles  s'accumulaient  devant  eux,  ils  fu- 
rent bientôt  dans  un  vrai  désert.  Là  le  vent  et  la  tempête  de  la 
nuit  dernière  avaient  amoncelé  leurs  victimes ,  des  roches  en  éclat , 
de  grands  arbres  courbés  et  renversés  >  puis  des  bouquets  de  sapins 
s'écrasant  les  uns  les  autres ,  ou  foulés  comme  l'herbe  sous  les  pas 
d'un  enfant.  — On  sentait  que  le  génie  du  mal  et  de  la  destruction 
avait  dû  se  ruer  à  son  aise  au  milieu  de  ce  chaos.  Il  fallait  aussi 
que  les  promeneurs  prissent  plaisir  à  la  contemplation  de  ces 
ruines  gigantesques  et  naturelles,  car  ils  ne  s'arrêtèrent  pas  et  con- 
tinuèrent leur  marche.  Où  allaient-ils?  Dieu  seul  le  savait.  Ils  mon- 
tèrent encore,  ils  montèrent  jusqu'à  une  roche  autour  de  laquelle 
il  fallait  tourner,  et  qui  avait  quelque  chose  d'affreux  à  la  vue. 

Cependant,  arrivé  à  une  certaine  hauteur,  Otto  jugea  prudent  de 
revenir  sur  ses  pas;  il  se  faisait  tard,  et  le  vieillard  pouvait  être  levé. 
Alors  il  prit  la  jeune  fille  par  le  bras  et  redescendit  avec  elle.  Ils 
suivirent  la  même  route,  marchant,  tantôt  l'un  devant  l'autre,  tan- 
tôt de  front,  s'aidant  et  se  soutenant  mutuellement.  Le  torrent 
bondissait  encore  au-dessous  d'eux.  Beata  avait  la  tête  penchée  et 


~28G  REVUE    DES   DEUX    MONDES. 

descendit  silencieuse,  aussi  nonchalamment  qu'elle  était  montée. 
Tout  à  coup  elle  s'arrête,  il  fallait  franchir  un  tronc  d'arbre 
unissant  deux  roches. 

—  Qui  vous  fait  peur,  Beata? 

—  Rien,  mais  je  ne  puis  passer. 

—  C'est  un  enfantillage,  vous  avez  bien  passé  en  allant. 

—  Le  torrent  m'étourdit. 

—  Donnez-moi  la  main. 

—  La  voilà. 

—  Prenez  garde,  nous  tombons.... 

—  Pardonnez-moi ,  Henri  ! . . . . 


Oh  !  méprise  qui  voudra  le  cœur  des  femmes ,  c'est  le  plus  pur 
limon  qu'ait  pétri  la  main  de  Dieu.  Rien  n'est  sublime  comme  de 
voir  la  nature  des  anges  servir  à  deux  genoux  la  force  humaine, 
de  voir  les  femmes  se  faire  un  bonheur  de  la  souffrance ,  et  tour- 
ner pour  elles  seules  le  calice  amer  qui  passe  à  la  bouche  des  hom- 
mes. C'est  toujours  pour  elles  la  continuation  des  angoisses  du 
Sauveur  ;  c'est  l'agonie  immense  et  acceptée  avec  joie  au  jardin  des 
Olives.  —  Pauvres  femmes!  méprise  qui  voudra  vos  nobles  cœurs; 
s'il  y  a  un  paradis ,  votre  place  y  sera  plus  belle  que  la  nôtre,  et  s'il 
est  une  justice ,  elle  sera  plus  indulgente  pour  vos  crimes  que  pour 
nos  fautes. 

Edouard  Willer. 


IMPRESSIONS 


DE   VOYAGES. 


IV. 


Mon  excursion  à  Chamouny  dura  quatre  jours;  le  cinquième,  à 
dix  heures  du  soir,  j'étais  de  retour  à  Martigny.  Mon  ancien  ami , 
le  maître  d'hôtel,  me  reçut  d'un  air  comiqucment  triste.  Le  pauvre 
homme  avait  tant  de  monde  chez  lui ,  qu'il  ne  savait  où  me  loger  : 
lui  même  avait  cédé  son  lit  aux  voyageurs  et  comptait  coucher 
dans  la  grange.  Tl  essaya  timidement  de  me  prouver  que  l'odeur 
du  foin  était  fort  saine,  et  que  je  serais  mieux  chez  lui  sur  la  paille 
que  chez  un  autre  dans  un  lit.  Mais  je  venais  de  faire  douze  lieues 
à  pied,  circonstance  qui  me  rendait  l'esprit  fort  peu  accessible  à  ce 
genre  de  raisonnement ,  quelque  logique  qu'il  lui  parût  être  :  en 
conséquence,  je  dis  à  mon  guide  de  me  conduire  à  l'hôtel  de  la 
Tour. 

Mon  hôte  tenta  un  dernier  effort  pour  me  retenir.  Il  lui  restait 


288  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  grande  chambre  où  il  avait  empilé  une  société  de  cinq  voya- 
geurs, un  de  plus  ne  devait  rien  leur  faire  sur  la  quantité;  il  me 
demanda  donc  si  je  me  contenterais  comme  eux  et  avec  eux  d'un 
matelas  posé  à  terre,  et  sur  ma  réponse  affirmative,  il  s'achemina, 
moi  le  suivant,  vers  leur  chambre,  d'où  sortait  un  vacarme  épou- 
vantable. Nos  voyageurs  se  battaient  à  coups  de  traversin ,  pour 
conquérir  les  uns  sur  les  autres  chacun  un  emplacement  de  trois 
pieds  de  large  sur  six  de  long,  la  grandeur  de  la  chambre  n'ayant 
pas  paru  leur  offrir  au  premier  abord  cinq  fois  celte  mesure  géo- 
métrique. Je  jugeai,  à  part  moi,  que  le  moment  était  mal  choisi  pour 
la  demande  que  nous  venions  faire  :  mon  hôte  fit  probablement  la 
même  réflexion ,  car  il  se  retourna  de  mon  côté  avec  un  air  d'em- 
barras si  marqué ,  que  je  me  décidai  à  faire  ma  commission  moi- 
même.  Je  poussai  doucement  la  porte,  et  je  m'aperçus  que  provi- 
soirement la  bataille  se  passait  dans  la  nuit,  les  projectiles  ayant 
éteint  les  lumières  :  dès-lors  ma  résolution  fut  prise. 

Je  soufflai  la  chandelle  de  mon  hôte,  ce  qui  fit  rentrer  le  corridor 
dans  une  obscurité  aussi  complète  que  celle  où  était  la  chambre  ; 
je  lui  recommandai  de  ne  retrouver  sous  aucun  prétexte  la  deuxième 
clé  de  la  porte ,  et  je  le  priai  de  me  laisser  me  tirer  d'affaire  tout 
seul.  Il  ne  demandait  pas  mieux. 

La  petite  guerre  continuait  toujours,  et  les  éclats  de  rire  des 
combattans  faisaient  un  tel  bruit,  que  j'entrai  dans  la  chambre, 
refermai  la  porte  à  double  tour,  et  mis  la  clé  dans  ma  poche ,  sans 
qu'aucun  d'eux  s'aperçût  qu'il  venait  de  se  glisser  dans  la  place  un 
surcroît  de  garnison. 

Je  n'avais  pas  fait  deux  pas,  que  j'avais  reçu  sur  la  tète  un  coup 
de  matelas  qui  m'avait  enfoncé  mon  chapeau  jusqu'à  la  cravate. 

On  juge  bien  que  je  n'étais  pas  venu  là  pour  demeurer  en  reste 
de  compte  avec  ceux  qui  s'y  trouvaient  ;  je  n'eus  qu'à  me  baisser 
pour  ramasser  une  arme ,  et  je  me  mis  à  frapper  à  mon  tour  avec 
une  vigueur  qui  aurait  dû  prouver  à  mes  adversaires  qu'il  venait 
d'arriver  un  renfort  de  troupes  fraîches.  Bientôt  je  m'aperçus  que 
j'étais  appuyé  contre  un  angle,  position,  comme  tout  le  monde  sait, 
très  favorable  pour  une  défense  individuelle.  La  mienne  fit,  à  ce 
qu'il  paraît,  de  si  grandes  merveilles,  que  je  compris  à  la  faiblesse 
des  coups  qu'on  me  portait,  qu'on  perdait  l'espoir  de  me  débus- 


IMPRESSIONS    DE    VOYAGES.  b        ^S) 

quer  de  la  place,  et  le  combat  se  transporta  sur  d'autres  points. 
Je  profitai  de  ce  moment  pour  étendre  mon  matelas  sur  le  carreau. 
Un  manteau  sans  propriétaire  apparent,  et  dans  lequel  je  me  pris 
les  jambes,  me  parut  devoir  admirablement  remplacer  les  couver- 
tures que  la  servante  n'avait  point  encore  apportées,  et  que,  grâce 
à  la  précaution  que  j'avais  prise  de  fermer  la  porte  à  double  tour 
et  de  mettre  la  clé  dans  ma  poche,  il  me  semblait  bien  difficile 
qu'elle  introduisît  désormais  parmi  nous.  Je  m'en  enveloppai  le  plus 
confortablement  possible.  Je  me  jetai  sur  mon  lit  de  camp,  et  j'at- 
tendis, le  nez  tourné  vers  le  mur,  l'orage,  qui  ne  devait  pas  tarder 
à  gronder,  lorsque  l'un  des  combattans  s'apercevrait  qu'il  y  avait 
un  matelas  de  déficit. 

En  effet ,  peu  à  peu  le  calme  se  rétablit.  Les  éclats  de  voix  de- 
vinrent moins  bruyans,  chacun  songea  à  établir  son  bivouac  sur  le 
champ  de  bataille  ;  je  sentis  un  matelas  s'appuyer  à  mes  pieds ,  un 
autre  à  ma  droite.  Chacun  emboîta  le  sien  ,  comme  il  put,  dans 
ceux  de  ses  compagnons,  et  se  jeta  dessus;  un  seul  rôdeur  continua 
de  chercher  quelque  temps  encore  dans  les  coins  et  recoins;  puis, 
impatienté  de  ne  rien  trouver,  une  idée  lumineuse  lui  vint,  et  il  s'é- 
cria tout  à  coup  :  Messieurs,  il  y  a  l'un  de  vous  qui  est  couché  sur  deux 
matelas. 

Cette  accusation  fut  repoussée  par  un  cri  d'indignation  unanime 
auquel  je  m'abstins  cependant  de  prendre  part. 

Notre  homme  se  remit  à  chercher,  moitié  riant,  moitié  jurant  ; 
puis  ne  trouvant  rien ,  il  finit  par  où  il  eût  du  commencer  :  il  sonna 
pour  avoir  de  la  lumière. 

Nous  entendîmes  les  pas  de  la  servante  d'auberge  qui  s'appro- 
chait ;  je  vis  briller  la  chandelle  à  travers  le  trou  de  la  serrure ,  et  je 
mis  instinctivement  la  main  dans  ma  poche ,  pour  m'assurer  si  la 
bienheureuse  clé  y  était  toujours. 

Notre  homme  alla  à  la  porte  :  elle  était  fermée.  —  Ouvrez,  dit-il, 
et  donnez-nous  de  la  lumière. 

—  Messieurs ,  la  clé  est  en  dedans. 

—  Ah  ! 

La  main  du  chercheur  m'intercepta  un  instant  la  lumière  qui  me 
venait  du  corridor;  puis  il  se  baissa,  passa  la  main  à  terre,  sur 
tome  h.  iy 


5î)U  UEVUE   DES    DEUX   MONDES. 

la  cheminée. —Qui,  diable,  a  donc  fermé  la  porte  en  dedans, 
messieurs? 
Ce  n'était  personne.  —  La  fille  attendait  toujours. 

—  Eh  !  pardieu,  il  y  a  une  seconde  clé  de  chaque  chambre  dans 
votre  auberge. 

—  Oui ,  monsieur. 

—  Eh  bien  !  allez  chercher  l'autre. 

La  tille  obéit ,  c'était  mon  moment  d'épreuve.  Si  le  maître  de 
l'hôtel  n'avait  pas  suivi  mes  instructions,  j'étais  perdu  :  le  plus  pro- 
fond silence  régnait ,  et  n'était  interrompu  que  par  les  coups  de 
pied  impatiens  de  notre  malheureux  compagnon  qui  murmurait 
entre  ses  dents  : 

—  Cette  péronnelle-là  ne  reviendra  pas.  — Je  vous  demande  ce 
qu'elle  peut  faire.  —  Vous  verrez  qu'elle  ne  trouvera  pas  la  clé 
maintenant?  —  Ah?  c'est  bien  heureux. 

Cette  dernière  exclamation  lui  était,  comme  on  le  devine  bien  , 
arrachée  par  le  retour  de  la  fille  qui  s'était  de  nouveau  arrêtée  de- 
vant notre  porte. 

—  Eh  bien!  allons  donc. 

—  Monsieur,  c'est  comme  un  fait  exprès,  on  ne  peut  pas  mettre 
la  main  dessus. 

—  Ah  !  mais  c'est  donc  le  diable  qui  s'en  mêle?  —  Oui ,  oui ,  — 
Riez ,  messieurs.  —  Pardieu ,  c'est  bien  amusant  pour  moi ,  surtout. 
—  D'abord ,  je  vous  préviens  qu'il  me  faut  un  matelas  de  gré  ou  de 
force. 

Un  hourra  de  propriétaire  répondit  à  cette  menace,  et  chacun 
se  cramponna  à  son  lit. 

—  Combien  avez-vous  apporté  de  matelas? 

—  Cinq. 

—  Vous- voyez,  messieurs,  l'un  de  vous  en  a  deux. 

Une  dénégation  plus  absolue  et  plus  énergique  encore  que  la 
première ,  lui  répondit. 

— ■  Très  bien  ;  mais  je  vais  le  savoir.  Allez-moi  chercher  une  botte 
d'allumettes. 

Il  y  avait  dans  cette  demande  un  projet  dont  je  ne  comprenais 
pas  bien  l'exécution,  mais  dont  le  résultat  possible  me  fit  frémir, 
La  fille  revint  avec  l'objet  demandé. 


IMPRESSIONS   ïm    VOYAGES.  2**3 

—  C'est  bon ,  glissez-moi  une  allumette  par  le  trou  de  la  serrure. 
Elle  obéit. 

—  Maintenant,  allumez  le  bout  qui  passe  de  votre  côté.  Très 
bien,  là. 

Je  suivais  l'opération  avec  un  intérêt  que  Ton  peut  comprendre; 
je  vis  briller  de  l'autre  côté  de  la  serrure  la  petite  flamme  bleuâtre, 
qui  disparut  un  instant  dans  l'intérieur  de  la  porte,  et  reparut  de 
notre  côté  brillante  comme  une  étoile.  C'est  une  stupide  invention 
que  celle  des  allumettes. 

Au  fait,  je  ne  savais  pas  trop  comment  j'allais  m'en  tirer,  et  si 
mes  nouveaux  camarades  goûteraient  la  plaisanterie;  je  me  tournai 
à  tout  hasard  contre  le  mur,  afin  d'avoir  le  temps  de  préparer  un 
petit  discours  de  réception. 

Pendant  ce  temps,  la  flamme  de  l'allumette  se  fixa  à  la  mèche  de 
la  bougie,  l'appartement  s'illumina.  J'entendis  chacun  s'asseoir  sur 
son  matelas  pour  passer  la  revue.  Au  même  instant  un  cri  de  sur- 
prise s'échappa  de  toutes  les  bouches,  et  une  voix  éclatante  comme 
celle  du  jugement  dernier  fit  entendre  ces  mots  terribles  : 

—  Nous  sommes  six. 

Une  deuxième  voix  succéda  à  la  première. 

—  Messieurs,  l'appel  nominal. 

—  Oui,  l'appel  nominal.  — 

Celui  que  la  perte  de  son  lit  rendait  le  plus  intéressé  à  cette  vé- 
rification y  procéda  sur-le-champ. 

—  D'abord  moi,  Jules  de  Lamark,  présent. 

—  M.  Lecaron ,  médecin ,  présent. 

—  M.  Charles  Soissons,  propriétaire,  présent. 

—  M.  Auguste  Reimonenq,  créole,  présent. 

—  M.  Honoré  de  Sussy... 
Je  me  retournai  vivement. 

—  A  propos,  mon  cher  de  Sussy,  lui  dis-je,  en  lui  tendant  la 
main ,  je  puis  vous  donner  des  nouvelles  de  votre  sœur,  madame 
la  duchesse  d'O....  je  l'ai  vue  il  y  a  huit  jours  aux  eaux  d'Aix  :  elle 
y  était  belle  à  désespérer. 

On  peut  juger  du  singulier  effet  que  produisit  mon  interruption - 
Tous  les  yeux  se  fixèrent  sur  moi. 

—  Ah!  pardieu,  c'est  Dumas,  s'écria  de  Sussy. 

19. 


49^  REVUE  DES    DEUX    MONDES. 

—  Moi-même ,  mon  cher  ami ,  voulez-vous  me  présenter  à  ces 
messieurs?  je  serais  enchanté  de  faire  leur  connaissance. 

—  Certainement.  De  Sussy  me  prit  par  la  main  ;  messieurs ,  j'ai 
l'honneur 

Chacun  se  leva  sur  son  lit  et  salua. 

—  Maintenant ,  messieurs ,  dis-je  en  me  tournant  vers  celui  dont 
j'avais  usurpé  le  matelas,  permettez  que  je  vous  rende  votre  lit, 
mais  à  la  condition  cependant  que  vous  m'autoriserez  à  m'en  faire 
apporter  un  près  des  vôtres. 

La  réponse  fut  affirmative  et  unanime.  J'ouvris  la  porte;  dix 
minutes  après,  j'avais  un  matelas  dont  j'étais  le  légitime  locataire. 

Ces  messieurs  allaient  comme  moi  au  grand  Saint-Bernard.  Ils 
avaient  retenu  deux  voitures.  Ils  m'offrirent  de  prendre  une  place 
avec  eux  ;  j'acceptai.  La  fille  reçut  l'ordre  de  nous  éveiller  le  len- 
demain à  six  heures  du  matin.  L'étape  était  longue,  il  y  a  dix 
lieues  de  Marligny  à  l'hospice,  et  les  sept  premières  seulement 
peuvent  se  faire  en  char.  Chacun  de  nous  comprenait  l'importance 
d'un  bon  sommeil  :  aussi  dormîmes-nous  tout  d'une  traite  jusqu'à 
l'heure  indiquée. 

A  sept  heures  nous  étions  emballés  à  quatre  dans  un  de  ces 
chariots  étroits  auxquels  on  ajoute  deux  planches,  et  qui,  dès- 
lors,  prennent  le  titre  pompeux  de  chars-à-bancs;  et  à  deux  dans 
une  de  ces  petites  voilures  suisses  qui  vont  de  côté  comme  les  cra- 
bes. Je  m'étais  pour  mon  malheur  placé  sur  un  char-à-bancs. 

Nous  n'avions  pas  fait  dix  pas,  que,  d'après  la  manière  dont  il 
conduisait  son  cheval,  je  fis  à  notre  cocher  celte  observation. 

—  Mon  ami ,  je  vous  crois  ivre? 

—  C'est  vrai ,  mais  a  pas  peur,  notre  maître. 

Très  bien ,  du  moins  nous  savions  à  quoi  nous  en  tenir. 

Les  choses  allèrent  à  merveille  tant  que  nous  fûmes  en  plaine , 
et  nous  ne  fîmes  que  rire  des  légères  courbes  que  décrivaient  cheval 
et  voilure;  mais  après  avoir  dépassé  3Iartigny-le-Bourg  et  Sainl- 
Branchier,  lorsque  nous  commençâmes  à  pénétrer  dans  le  val  d'En- 
tremont,  et  que  nous  vîmes  le  chemin  s'escarper  aux  flancs  de  la 
montagne,  ce  chemin  étroit,  chemin  des  Alpes  s'il  en  fut,  avec 
son  talus  rapide  comme  un  mur  d'un  côté  et  son  précipice  pro- 
fond de  l'autre,  nos  rires  devinrent  moins  accentués,  quoique  les 


IMPRESSIONS   DK    VOYAGES.  ±(,"> 

courbes  fussent  toujours  aussi  fréquentes,  et  nous  lui  fîmes,  mais 
d'une  manière  plus  énergique,  cette  seconde  observation  : 

—  Mais  s....  d....  cocher,  vous  allez  nous  verser. 

Il  fouetta  son  cheval  à  lui  enlever  la  peau,  et  nous  répondit  par 
sa  locution  favorite  : 

—  A  pas  peur,  notre  maître.  —  Seulement  il  ajouta  par  forme 
d'encouragement  sans  doute  :  —  Napoléon  a  passé  par  ici. 

—  C'est  une  vérité  historique  que  je  n'ai  pas  l'intention  de  vous 
contester.  Mais  Napoléon  était  à  mulet ,  et  il  avait  un  guide  qui 
n'était  pas  ivre. 

—A  mulet!— Vous  vous  y  connaissez!  — Il  était  sur  une  mule... 

Nous  repartîmes  comme  le  vent;  notre  guide  continua  de  parler 
la  tète  tournée  de  notre  côté ,  et  sans  daigner  même  jeter  les  yeux 
sur  la  route. 

—  Oui,  sur  une  mule,  à  preuve  même  que  c'est  Martin  Gro- 
seiller  de  Saint-Pierre  qui  le  conduisait,  et  que  sa  fortune  a  été 
faite. 

—  Cocher  ! . . . 

—  A  pas  peur, — et  que  le  premier  consul  lui  a  envoyé  de  Paris 
une  maison  et  quatre  arpens  de  terre.  — Haoh  !  Haoh  !  — 

C'était  la  roue  de  notre  char  qui  pinçait  le  précipice  de  si 
près  ,  que  Lamark  et  de  Sussy ,  qui  étaient  du  côté  de  la  planche, 
dont  l'extrémité  dépassait  la  largeur  de  la  voiture ,  étaient  littéra- 
lement suspendus  sur  un  abîme  de  quinze  cents  pieds  de  profon- 
deur. 

Ceci  rendait  la  plaisanterie  de  fort  mauvais  goût.  Je  sautai  à  bas 
de  la  voiture  au  risque  d'avoir  les  jambes  brisées  contre  les  roues, 
et  j'arrêtai  le  cheval  par  la  bride.  Nos  camarades  qui  nous  sui- 
vaient dans  la  seconde  voiture ,  et  qui  ne  comprenaient  rien  au 
jeu  que  nous  jouions  depuis  le  commencement  du  voyage,  avaient 
jeté  un  cri  que  nous  avions  entendu  :  ils  nous  croyaient  perdus. 

—  A  pas  peur,  Napoléon  a  passé  par  ici.  —  A  pas  peur.  — 

Et  chaque  mot  de  ce  refrain  éternel  était  accompagné  d'une 
volée  de  coups  de  fouet  dont  une  partie  tombait  sur  le  cheval,  et 
l'autre  sur  moi  ;  l'animal  furieux  se  cabrait  en  reculant ,  et  la  voi- 
lure se  retrouva  de  nouveau  suspendue  au-dessus  de  l'épouvan- 
table ravin.  Ce  moment  était  critique;  nos  compagnons  du  chariot 


294  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  jugeaient  mieux  que  personne  :  aussi  prirent-ils  une  résolu- 
tion violente  et  instinctive;  le  cocher,  saisi  à  bras  le  corps, 
fut  soulevé  hors  de  son  siège,  et  jeté  sur  la  route,  où  il  tomba 
lourdement,  embarrassé  comme  Hyppolite  dans  ses  rênes  qu'il  n'a- 
vait point  abandonnées.  Le  cheval,  qui  était  d'un  naturel  fort  pa- 
cifique ,  se  calma  aussitôt  ;  ces  messieurs  profitèrent  de  ce  moment 
de  repos  pour  sauter  à  terre,  et  chacun  de  nous ,  notre  damné  co- 
cher excepté,  se  trouva  sain  et  sauf  et  sur  ses  jambes  au  milieu  de 
la  route. 

Nous  laissâmes  notre  homme  se  relever,  mener  son  cheval  et  sa  voi- 
lure comme  m'entendait,  et  nous  nous  acheminâmes  à  pied  :  c'était 
plus  fatigant ,  mais  plus  sûr.  A  deux  heures  nous  dînâmes  à  Liddes, 
où,  d'après  notre  marché,  nous  devions  changer  de  cheval  et  de 
cocher;  nous  étions  trop  intéressés  à  ce  que  cette  clause  fût  scru- 
puleusement suivie,  pour  ne  pas  donner  tous  nos  soins  à  son  exé- 
cution. Celte  mutation  faite,  nous  nous  remîmes  en  route,  com- 
plètement tranquillisés  par  l'allure  honnête  de  notre  quadrupède , 
et  la  mine  pacifique  de  son  maître ,  qui ,  par  parenthèse ,  était  le 
notaire  du  lieu.  En  effet ,  nous  arrivâmes  sans  accident  it  Saint- 
Pierre  ,  où  finit  la  route  praticable  pour  les  voitures. 

Ce  fut  à  l'entour  de  ce  bourg  que  l'armée  française  fit  sa  der- 
nière station  lorsqu'elle  franchit  le  grand  Sainl-Bernard,  au-delà 
duquel  l'attendaient  les  plaines  de  Marengo.  Des  gens  du  pays 
nous  montrèrent  les  différens  emplacemens  qu'avaient  occupés 
l'infanterie,  la  cavalerie  et  l'artillerie;  ils  nous  expliquèrent  com- 
ment les  canons,  démontés  de  leurs  affûts,  avaient  été  assujétis  dans 
des  troncs  de  sapins  creux  et  portés  à  bras  par  des  hommes  qui  se 
relayaient  de  cent  pas  en  cent  pas.  Quelques-uns  de  ces  paysans 
avaient  vu  opérer  cette  œuvre  de  géant ,  et  se  vantaient  avec  or- 
gueil d'y  avoir  pris  part  ;  ils  se  rappelaient  la  figure  du  premier 
consul,  la  couleur  de  son  habit  et  jusqu'à  quelques  mots  insigni- 
fians  qu'il  avait  laissé  tomber  devant  eux.  C'est  ainsi  que  j'ai  re- 
trouvé chez  l'étranger,  vivant  et  dans  toute  sa  puissance,  le  sou- 
venir de  cet  homme,  qui,  pour  notre  jeune  génération  qui  ne  l'a 
pas  vu,  semble  être  un  héros  fabuleux  enfanté  par  quelque  ima- 
gination homérique. 
Celte  visite  de  localité  nous  retint  jusqu'à  sept  heures  du  soir. 


IMPRESSIONS   DE    VOYAGES.  ±),'i 

Lorsque  nous  revînmes  ù  Saint-Pierre ,  le  temps  était  couvert  et 
promettait  de  l'eau  pour  la  nuit.  Nous  renonçâmes  donc  à  notre 
premier  dessein  d'aller  couchera  l'hospice,  et  en  rentrant  nous 
dîmes  à  notre  hôte  de  nous  donner  à  souper ,  et  de  nous  préparer 
des  chambres. 

Ce  n'était  pas  chose  facile  :  plusieurs  sociétés  de  voyageurs  étaient 
arrivées ,  et  retenues  comme  nous  par  la  menace  du  temps  et  l'ap- 
proche de  la  nuit ,  elles  s'étaient  emparées  des  chambres  et  avaient 
l'ait  main-basse  sur  les  provisions  :  il  ne  restait  pour  nous  six  qu'un 
grenier  et  une  omelette. 

L'omelette  fut  dévorée  :  puis  nous  procédâmes  à  la  visite  de  notre 
chambre  à  coucher. 

II  n'y  avait  vraiment  qu'un  aubergiste  suisse  qui  pût  avoir 
l'idée  de  faire  coucher  des  chrétiens  dans  un  pareil  bouge;  l'eau 
qui  commençait  à  tomber  filtrait  à  travers  le  toit  de  planche,  le 
vent  sifflait  dans  les  fentes  des  contrevents  mal  joints,  seule  clô- 
ture des  fenêtres;  enfin  les  rats,  que  notre  présence  avait  fait 
fuir,  constataient  par  des  grignottemens,  dont  le  bruit  ne  pouvait 
échapper  à  des  oreilles  aussi  exercées  que  les  nôtres,  leur  droit  de 
propriété  sur  le  local  que  nous  venions  leur  disputer,  et  leur  in- 
tention de  le  reconquérir,  malgré  notre  établissement,  aussitôt 
que  nous  aurions  soufflé  les  chandelles. 

A  l'aspect  de  cet  infâme  grenier ,  l'un  de  nous  proposa  de  partir 
courageusement  pour  l'hospice  le  soir  même.  C'étaient  trois  heures 
de  fatigues  et  de  pluie,  il  est  vrai  ;  mais  au  bout  du  chemin,  quelle 

perspective! Un  souper  splendide,  un  beau  feu,  une  cellule 

bien  close,  et  un  bon  lit. 

La  proposition  fut  reçue  avec  enthousiasme  :  nous  descendîmes 
et  envoyâmes  chercher  un  guide.  Au  bout  de  dix  minutes  il  arriva  ; 
nous  lui  dîmes  de  recruter  deux  de  ses  camarades ,  et  de  se  pro- 
curer six  mulets ,  attendu  que  nous  voulions  le  même  soir  aller 
coucher  au  grand  Saint-Bernard. 

—  Au  grand  Saint-Bernard  !  diable  !  dit-il. 

Et  il  alla  à  la  fenêtre,  regarda  le  temps,  s'assura  qu'il  était  gâté 
pour  toute  la  nuit,  exposa  sa  main  à  l'action  du  vent,  afin  déjuger 
la  direction  dans  laquelle  il  soufflait,  et  revint  à  nous  en  secouant 
la  lète. 


290  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Vous  dites  donc  qu'il  vous  faut  trois  hommes  et  six  mulets. 

—  Oui. 

—  Pour  aller  cette  nuit  au  Saint-Bernard  ? 

—  Oui. 

—  C'est  bon  ,  vous  allez  les  avoir. 

Et  il  nous  tourna  le  dos  pour  aller  les  chercher. 
Cependant  les  signes  qu'il  avait  laissé  échapper  nous  donnèrent 
quelque  inquiétude;  nous  le  rappelâmes. 

—  Est-ce  qu'il  y  a  du  danger,  lui  dîmes-nous. 

—  Dam  !...  le  temps  n'est  pas  beau;  mais,  puisque  vous  voulez 
aller  au  Saint-Bernard,  on  tâchera  de  vous  y  conduire. 

—  En  répondez-vous? 

—  L'homme  ne  peut  promettre  que  ce  que  peut  faire  un  homme  : 
on  tâchera  ;  cependant ,  si  j'ai  un  conseil  à  vous  donner ,  avec  votre 
permission ,  prenez  plutôt  six  guides  que  trois. 

—  Eh  bien!  soit,  six  guides;  mais  revenons  au  danger  :  quel 
est-il?  11  me  semble  que  nous  ne  sommes  point  encore  assez  avan- 
cés en  saison  pour  avoir  à  craindre  les  avalanches? 

—  Non ,  si  nous  ne  nous  écartons  pas  de  la  route. 

—  Mais  on  ne  s'écarte  dans  la  route  que  lorsqu'elle  est  couverte 
de  neige ,  et  le  26  août  ce  serait  bien  le  diable  ! 

—  Oh  !  quant  à  la  neige ,  voyez-vous ,  que  ça  ne  vous  inquiète 
pas ,  nous  en  aurons ,  et  plus  haut  que  vos  guêtres....  Voyez-vous 
cette  petite  pluie-là ,  qui  est  bien  gentille  ici?  eh  bien!  à  une  lieue 
de  Saint-Pierre,  comme  nous  allons  toujours  en  montant  jusqu'à 
l'hospice ,  ça  sera  de  la  neige.  —  Il  retourna  à  la  fenêtre  :  —  Et  elle 
tombera  dru ,  ajouta-t-il  en  revenant. 

—  Ah  !  bah,  bah!  Au  Saint-Bernard  ! 

—  Messieurs,  cependant,  repris-je... 

—  Au  Saint-Bernard  :  que  ceux  qui  sont  de  l'avis  d'aller  cou- 
cher au  Saint-Bernard  lèvent  la  main. 

Quatre  mains  se  levèrent  sur  six.  Le  départ  fut  adopté. 

—  Voyez-vous,  continua  notre  guide,  si  vous  étiez  des  gens  de 
la  montagne,  je  dirais  :  C'est  bon,  en  route;  mais  vous  êtes  des 
Parisiens,  à  ce  que  je  peux  voir  avec  votre  permission ,  et  le  Pari- 
sien ,  c'est  délicat  et  ça  craint  le  froid;  aussitôt  qu'il  a  les  pieds 
dans  la  neige,  il  grelotle. 


IMPRESSIONS   DE    VOYAGES.  297 

—  Eh  bien,  nous  ne  descendrons  pas  de  mulet. 

—  Ça  vous  plaît  à  dire ,  vous  y  serez  bien  forcés. 

—  N'importe ,  allez  prévenir  vos  camarades  et  chercher  vos  qua- 
drupèdes. 

—  Avec  votre  permission,  messieurs,  vous  savez  que  les  courses 
de  nuit  se  paient  double. 

—  Très  bien.  Combien  de  temps  vous  faut-il? 
•  —  Un  quart  d'heure. 

—  Allez. 

Aussitôt  que  nous  fûmes  seuls,  nous  prîmes  les  dispositions  les 
plus  confortables  pour  la  route;  chacun  ajouta  à  ce  qu'il  avait  sur 
le  corps  ce  qu'il  possédait  en  blouse ,  redingote  ou  manteau,  rem- 
plit sa  gourde  d'un  excellent  rhum ,  dont  Soissons  était  le  dispensa- 
teur :  une  distribution  fraternelle  de  cigarres  fut  faite ,  et  un  bri- 
quet phosphorique ,  qui  se  carrait  dans  son  habit  rouge ,  passa  par 
acclamation  du  chambranle  de  la  cheminée  dans  la  poche  de 
Sussy.  Puis ,  chacun  se  rangeant  autour  du  feu ,  l'augmenta  de 
tout  ce  que  nous  pûmes  rencontrer  de  bois ,  et  fit  une  provision  de 
chaleur  pour  le  voyage. 

Notre  guide  rentra.  —  Bon ,  chauffez-vous,  dit-il,  ça  ne  peut 
pas  faire  de  mal. 

—  Êtes-vous  prêts? 

—  Oui ,  notre  maître. 

—  Alors...  à  cheval. 

Nous  descendîmes  et  trouvâmes  nos  montures  à  la  porte ,  chacun 
enfourcha  gaîment  sa  bête,  et  mu  d'un  sentiment  d'ambition, 
tenta  de  lui  faire  prendre  la  tête  de  la  colonne.  Or,  chacun 
sait,  pour  peu  qu'il  ait  monté  une  fois  dans  sa  vie  à  mulet,  que 
l'une  des  choses  les  plus  difficiles  de  ce  monde  est  de  faire  passer 
un  mulet  devant  son  camarade.  Cette  lutte  nous  tint  près  d'un 
quart  d'heure  en  joie ,  tant  nous  sentions  le  besoin  de  réagir 
d'avance  contre  la  fatigue  avenir;  enfin Lamark  se  trouva  notre 
chef  de  file ,  et  lâchant  la  bride  de  son  mulet ,  il  parvint,  à  l'aide  de 
ses  talons  et  de  sa  canne ,  à  le  mettre  au  trot,  en  criant  : 

«  A  pas  peur,  Napoléon  a  passé  par  ici/...  » 

Quand  un  mulet  trotte ,  toute  la  caravane  trotte  ,  et  par  contre- 
coup les  guides ,  qui  sont  à  pied ,  sont  obligés  de  se  mettre  au  galop. 


^2!)8  REVUE    DES    DEUX   MONDES. 

Cela  leur  inspire  en  général  pour  cette  sorte  d'allure  une  répu- 
gnance qu'ils  sont  parvenus  à  Caire  partager  à  leurs  bêtes;  aussi  la 
tête  de  la  colonne,  si  emportée  qu'elle  paraisse  être,  ne  tarde-l-elle 
pas  à  s'arrêter  tout  à  coup,  et  à  imposer  successivement  son  immo- 
bilité à  chaque  individu,  soit  homme,  soit  animal,  qui  se  trouve  à 
sa  suite.  Puis  toute  la  ligne  se  remet  gravement  en  marche ,  s'a- 
longeant  au  fur  et  à  mesure  que  le  mouvement  se  communique 
de  sa  tête  à  sa  queue. 

—  Avec  votre  permission ,  dit  le  guide  de  Lamark ,  qui  avait  re- 
joint son  mulet,  et  qui,  de  peur  d'une  nouvelle  course,  l'avait  pris 
par  la  bride,  sous  prétexte  que  le  chemin  était  mauvais,  —  ce  n'est 
point  par  ici  qu'est  passé  Napoléon ,  la  route  que  nous  suivons  n'é- 
tait point  encore  pratiquée  ;  c'est  au  flanc  opposé  de  la  montagne, 
et  s'il  faisait  jour,  vous  verriez  que  c'étaient  de  rudes  gaillards , 
ceux  qui  passaient  là,  avec  des  chevaux  et  des  canons.  — Tout  le 
monde  était  de  son  avis,  il  n'y  eut  donc  point  de  contestation. 

—  3Iessieurs,  de  la  neige;  notre  guide  est  prophète,  dit  l'un 
de  nous. 

En  effet,  comme  nous  montions  depuis  une  demi-heure  à  peu 
près,  le  froid  devenait  de  plus  en  plus  vif,  et  ce  qui  dans  la  plaine 
tombait  en  pluie,  ici  tombait  en  glace. 

—  Ah  !  pardieu ,  de  la  neige  le  26  août ,  ce  sera  curieux  à  racon- 
ter à  nos  Parisiens  :  messieurs,  je  suis  d'avis  que  nous  descendions, 
et  que  nous  nous  battions  avec  des  pelottes ,  en  mémoire  de  Napo- 
léon, qui  a  passé  par  ici.... 

Chacun  se  mit  à  rire  du  souvenir  que  lui  rappelait  cette  parole 
sacramentelle;  quant  au  danger  qu'elle  pouvait  rappeler  en  même 
temps,  il  était  déjà  complètement  oublié. 

—  Avec  votre  permission,  messieurs,  je  vous  ai  déjà  dit  que 
c'était  sur  l'autre  route  qu'avait  passé  Napoléon  ;  quant  à  ce  qui 
est  de  vous  battre  avec  des  pelottes  de  neige,  je  ne  vous  le  conseille 
pas.  Cela  vous  ferait  perdre  du  temps ,  et  vous  n'en  avez  pas  de 
trop  :  songez  que  dans  un  quart  d'heure  vous  n'y  verrez  plus , 
même  à  conduire  vos  mulets. 

—  Eh  bien  !  alors ,  mon  brave ,  nos  mulets  nous  conduiront. 

—  Et  c'est  ce  que  vous  pouvez  faire  de  mieux ,  de  ne  pas  les 
contrarier  ;  Dieu  a  fait  chaque  chose  l'une  pour  l'autre,  voyez-vous, 


IMPRESSIONS    DE    VOYAGES.  !21)li 

le  Parisien  pour  Paris,  et  le  mulet  pour  la  montagne.  Voilà  ce  que 
je  dis  toujours  à  mes  voyageurs.  —  Laissez  aller  la  bête,  —  laissez- 
la  aller.  —  Ici,  comme  nous  sommes  encore  dans  la  plaine  de  Prou, 
il  n'y  a  pas  grand  mal ,  mais  une  fois  le  pont  de  Hudri  passé,  vous 
vous  trouverez  dans  un  petit  chemin  de  danseur  de  corde,  et  comme 
la  neige  ne  vous  le  laissera  probablement  pas  distinguer,  abandon- 
nez-vous à  votre  mulet  et  soyez  tranquille. 

—  Bravo!  le  guide ,  bien  parlé,  et  buvons  la  goutte. 

—  Halte.  —  Chacun  porta  sa  bouteille  à  sa  bouche,  et  la  passa 
à  son  guide.  Dans  les  montagnes ,  on  boit  dans  le  même  verre  et 
à  la  même  gourde ,  on  n'est  pas  dégoûté  de  celui  qui ,  six  pas  plus 
loin,  peut  vous  sauver  la  vie. 

La  chaleur  du  rhum  remit  chacun  en  gaîté,  et  quoique  la  nuit 
et  la  neige  tombassent  toujours  plus  épaisses,  la  caravane,  riant 
et  chantant,  se  remit  bruyamment  en  roule. 

C'était  une  singulière  impression  que  celle  que  me  produisait, 
au  milieu  de  ce  pays  désolé,  de  cette  neige  aiguë,  de  celte  nuit 
toujours  plus  sombre ,  celte  petite  file  de  mulets,  de  cavaliers  et  de 
guides,  qui  s'enfonçait  joyeusement  dans  la  montagne  sombre, 
silencieuse  et  terrible,  qui  n'avait  pas  même  un  écho  pour  lui  ren- 
voyer ses  chants  et  ses  cris.  Il  parait  que  cette  impression  ne  m'at- 
teignit pas  seul ,  car  peu  à  peu  les  chants  devinrent  moins  bruyans, 
les  éclats  de  rire  plus  rares,  quelques  jurons  isolés  leur  succédè- 
rent; enfin,  un  sac.  D..,  vies  enfans,  savez-vous  qu'il  ne  fait  pas 
chaud  ?  vigoureusement  prononcé ,  parut  tellement  être  le  résumé 
de  l'opinion  générale,  qu'aucune  voix  ne  s'éleva  pour  combattre  le 
préopinant. 

—  La  goutte,  et  allumons  le  cigarre. 

—  Bravo!  qui  est-ce  qui  a  eu  l'idée? 

—  Moi ,  Jules  Thierry  de  Lamark. 

—  Arrivé  à  l'hospice,  il  lui  sera  voté  des  remercîmens.  —  Allons, 
de  Sussy,  le  briquet  phosphorique. 

—  Ah!  ma  foi,  messieurs ,  il  faut  que  je  tire  mes  mains  de  mes 
goussets,  et  elles  y  sont  si  chaudement,  qu'elles  désirent  y  rester. 
Venez  prendre  le  briquet  dans  ma  poche. 

Un  guide  nous  rendit  ce  service  ;  ses  camarades  allumèrent  leurs 
pipes  au  briquet,  nous  nos  cigarres  à  leurs  pipes,  et  nous  nous 


500  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

remîmes  en  route,  n'apercevant  de  chacun  de  nous,  tant  la  nuil 
était  noire,  que  le  point  lumineux  que  chacun  portait  à  sa  bouche, 
et  qui  devenait  brillant  à  chaque  aspiration. 

Cette  fois  il  n'y  avait  plus  ni  chant  ni  cri ,  le  rhum  avait  perdu 
son  influence  ;  le  silence  le  plus  profond  régnait  sur  toute  la  ligne, 
et  n'était  interrompu  que  par  le  bruit  des  encouragemens  que  nos 
guides  donnaient  à  nos  montures ,  tantôt  avec  la  voix ,  tantôt  avec 
le  geste.  » 

En  effet,  rien  de  tout  ce  qui  nous  entourait  ne  poussait  à  la  gaîté  : 
le  froid  devenait  de  plus  en  plus  vif,  et  la  neige  tombait  avec  une 
prodigalité  croissante;  la  nuit  n'était  éclairée  que  par  un  reflet 
mat  et  blanchâtre;  le  chemin  se  rétrécissait  de  plus  en  plus ,  et  de 
place  en  place  des  quartiers  de  rochers  l'obstruaient  tellement , 
que  nos  mulets  étaient  forcés  de  l'abandonner  et  de  prendre  des 
petits  sentiers ,  sur  les  talus  même  du  précipice ,  dont  nous  ne 
pouvions  mesurer  la  profondeur  que  par  le  bruit  de  la  Drance  qui 
roulait  au  fond  :  encore  ce  bruit,  qui  à  chaque  pas  allait  s'affai- 
blissant,  nous  prouvait-il  que  l'abîme  devenait  de  plus  en  plus  pro- 
fond et  escarpé.  Nous  jugions,  par  la  neige  que  nous  voyions  amas- 
sée sur  le  chapeau  et  les  vêtemens  de  celui  qui  marchait  devant 
nous,  que  nous  devions,  chacun  pour  notre  part,  en  supporter  une 
égale  quantité.  D'ailleurs  nous  sentions  ù  travers  nos  habits  son 
contact  moins  pénétrant ,  mais  plus  glacé  que  celui  de  la  pluie  ; 
enfin  notre  chef  de  colonne  s'arrêta. 

—  Ma  foi,  messieurs,  dit-il,  je  suis  gelé  moi,  et  je  vais  à  pied. 

—  Je  vous  l'avais  bien  dit ,  que  vous  seriez  obligés  de  descendre, 
reprit  notre  guide. 

Effectivement,  chacun  de  nous  sentait  le  besoin  de  se  réchauffer 
par  le  mouvement.  Nous  mîmes  pied  à  terre,  et  comme  on  y  voyait 
à  peine  à  se  conduire,  nos  guides  nous  conseillèrent  de  nous  accro- 
cher à  la  queue  de  nos  mulets,  qui  de  cette  manière  nous  offraient 
le  double  avantage  de  nous  épargner  moitié  de  la  fatigue,  et  de 
sonder  le  chemin.  Cette  manœuvre  fut  ponctuellement  exécutée, 
car  nous  comprenions  la  nécessité  de  nous  abandonnner  à  l'instinct 
de  nos  bêtes  et  à  la  sagacité  de  leurs  conducteurs. 

C'est  alors  que  je  reconnus  la  vérité  de  la  relation  de  Balmat  : 
je  ressentais,  pour  mon  compte ,  le  mal  de  tète  dont  il  m'avait  parlé , 


IMPRESSIONS    DE    VOYAGES.  501 

ses  éblouissemens  vertigieux ,  et  eette  irrésistible  envie  de  dormir, 
à  laquelle  j'eusse  cédé  sur  mon  mulet,  et  que  la  nécessité  de  mar- 
cher pouvait  seule  combattre.  II  paraît  que  notre  docteur  lui-même 
l'éprouvait,  car  il  proposa  une  halte. 

—  En  avant!  en  avant!  messieurs,  dit  vivement  notre  guide, 
car  je  vous  préviens  que  celui  de  nous  qui  s'arrêtera  ne  repartira 
plus. 

II  y  avait,  dans  l'accent  avec  lequel  il  prononça  ces  paroles,  une 
conviction  si  profonde ,  que  nous  nous  remîmes  en  marche  sans 
aucune  objection.  L'un  de  nous,  je  ne  sais  lequel,  tenta  même  de 
nous  rappeler  à  notre  ancienne  gaité,  avec  ces  mots  consacrés  qui 
jusqu'alors  n'avaient  jamais  manqué  leur  effet  :  —  A  pas  peur,  Na- 
poléon a  passé  par  ici.  —  Mais  cette  fois  la  plaisanterie  avait  perdu 
son  efficacité,  aucun  rire  n'y  répondit,  et  le  silence  inaccoutumé 
avec  lequel  elle  était  reçue  lui  donna  un  caractère  plus  triste  que 
celui  d'une  plainte. 

Nous  marchâmes  ainsi  machinalement  et  tirés  par  nos  mulets 
pendant  une  demi-heure  environ ,  enfonçant  dans  la  neige  jus- 
qu'aux genoux,  tandis  qu'une  sueur  glacée  nous  coulait  sur  le 
front. 

—  Une  maison  !  dit  tout  à  coup  de  Sussy. 

—  Ah! 

Chacun  abandonna  la  queue  de  son  mulet,  s'étonnant  que  nos 
muletiers  n'eussent  rien  dit  de  cette  station. 

—  Avec  votre  permission,  dit  le  guide  chef,  vous  ne  savez  donc 
pas  ce  que  c'est  que  cette  maison  ? 

—  Fût-ce  la  maison  du  diable,  pourvu  que  nous  puissions  y  se- 
couer cette  maudite  neige  et  poser  nos  pieds  sur  de  la  terre,  en- 
trons. 

La  chose  n'était  point  difficile  ;  il  n'y  avait  à  cette  maison  ni  portes 
ni  contrevents.  —  Nous  appelâmes ,  personne  ne  répondit. 

—  Oui ,  oui  !  appelez ,  dit  notre  guide ,  et  si  vous  réveillez  ceux 
qui  y  dorment,  vous  aurez  du  bonheur!... 

Effectivement  personne  ne  répondait,  et  la  cabane  paraissait 
déserte  :  cependant,  quelque  ouverte  qu'elle  fût  à  tous  les  vents  du 
ciel,  elle  nous  offrait  un  abri  contre  la  neige  ;  nous  résolûmes  donc 
de  nous  y  arrêter  un  instant. 


"02  UEVUE    DES    DEUX    MONDES. 

—  S'il  y  avait  une  cheminée ,  nous  ferions  du  feu ,  dit  une  voix. 

—  Et  du  bois? 

—  Cherchons  toujours  la  cheminée. 
De  Sussy  étendit  les  mains. 

—  Messieurs,  une  table,  dit-il.  —Ces  mots  furent  suivis  d'une 
espèce  de  cri ,  moitié  de  frayeur,  moitié  d'étonnement. 

—  Qu'y  a-t-il  donc?  —  Hein  !... 

—  Il  y  a  qu'un  homme  est  couché  sur  cette  table.  —  Je  tiens  sa 
jambe. 

—  Un  homme  ! 

—  Alors  secouez-le ,  il  se  réveillera. 

—  Eh!  l'ami,  eh!... 

—  3Iessieurs,  dit  un  de  nos  guides ,  se  détachant  du  groupe  de 
ses  camarades ,  restés  dehors ,  et  passant  sa  tète  par  la  fenêtre;  — 
messieurs,  pas  de  plaisanteries  pareilles  et  en  pareil  lieu.  Elles 
nous  porteraient  malheur  à  tous,  à  vous  comme  à  nous. 

—  Où  sommes-nous  donc?  — 

—  Dans  une  des  morgues  du  Saint-Bernard...  Il  retira  sa  tète 
de  la  fenêtre ,  et  alla  rejoindre  ses  camarades  sans  rien  ajouter  de 
plus;  mais  peu  d'orateurs  peuvent  se  vanter  d'avoir  produit  un 
aussi  grand  effet  avec  aussi  peu  de  paroles.  Chacun  de  nous  était 
demeuré  cloué  à  la  place  qu'il  occupait. 

—  Ma  foi ,  messieurs,  il  faut  voir  cela.  C'est  une  des  curiosités 
de  la  route,  dit  de  Sussy,  et  il  plongea  une  allumette  dans  le  bri- 
quet phosphorique. 

L'allumette  pétilla ,  puis  répandit  un  instant  une  faible  lumière 
à  la  lueur  de  laquelle  nous  aperçûmes  trois  cadavres,  l'un  effecti- 
vement couché  sur  la  table ,  les  deux  autres  accroupis  aux  deux 
angles  du  fond;  puis  l'allumette  s'éteignit,  et  tout  rentra  dans  l'obs- 
curité. 

Nous  recommençâmes  l'opération.  Seulement  cette  fois  chacun 
approcha  un  bout  de  papier  roulé  du  mince  et  éphémère  foyer,  et 
lorsqu'il  l'eut  allumé ,  commença  l'investigation  de  l'appartement , 
tenant  de  la  main  gauche  d'autres  mèches  toutes  prêtes. 

Il  faudrait  s'être  trouvé  dans  la  position  où  nous  étions  nous- 
mêmes  pour  avoir  une  idée  de  l'impression  que  nous  fit  éprouver 
la  vue  de  ces  malheureux  ;  il  faudrait  avoir  regardé  ces  figures 


IMPRESSIONS   DE    VOYAGES.  5(K> 

noires  cl  grimaçantes  à  la  lumière  tremblotante  et  douteuse  de  nos 
bougies  improvisées ,  pour  les  garder  dans  sa  mémoire,  comme 
elles  resteront  dans  la  nôtre.  Il  faudrait  avoir  eu  pour  soi-même, 
et  dans  un  pareil  moment ,  à  craindre  le  sort  terrible  des  devan- 
ciers que  nous  avions  sous  les  yeux ,  pour  comprendre  que  nos 
cheveux  se  dressèrent,  que  la  sueur  nous  coula  sur  le  front,  et 
que ,  quelque  besoin  que  nous  eussions  de  repos  et  de  feu ,  nous 
n'éprouvâmes  plus  qu'un  désir,  celui  de  quitter  au  plus  vite  cette 
hôtellerie  mortuaire. 

Nous  nous  remîmes  donc  en  route,  plus  silencieux  et  plus  som- 
bres encore  qu'avant  cette  halte,  mais  aussi  pleins  de  l'énergie  que 
nous  avait  donnée  la  vue  d'un  pareil  spectacle;  pendant  une  heure , 
pas  un  mot  ne  fut  échangé ,  même  de  la  part  des  guides.  —  La 
neige,  le  chemin,  le  froid  même,  je  crois,  avaient  disparu,  tant 
une  seule  idée  s'était  emparée  de  tout  notre  esprit,  tant  une  seule 
crainte  pressait  notre  cœur  et  hâtait  notre  marche. 

Enfin  notre  guide  chef  poussa  un  de  ces  cris  habituels  aux  mon- 
tagnards ,  qui  par  leur  accent  aigu  se  font  entendre  â  des  distances 
extraordinaires ,  et  qui  désignent  par  leur  modulation  si  celui  qui 
appelle  ainsi  demande  du  secours ,  ou  prévient  simplement  de  son 
arrivée.  — 

Le  cri  s'éloigna ,  comme  si  rien  ne  pouvait  l'arrêter  sur  cette 
vaste  nappe  de  neige ,  et  comme  nul  écho  ne  le  renvoya  vers  nous , 
la  montagne  rentra  dans  le  silence. 

Nous  fîmes  encore  deux  cents  pas  à  peu  près ,  alors  nous  enten- 
dîmes les  aboiemens  d'un  chien. 

—  Ici,  Drapeau,  ici,  cria  notre  guide. 

Au  même  instant  un  énorme  dogue,  de  l'espèce  unique,  connue 
sous  le  nom  de  race  du  Saint-Bernard ,  accourut  â  nous ,  et  re- 
connaissant notre  guide ,  se  dressa  contre  lui,  appuyant  ses  pattes 
sur  sa  poitrine. 

—  Bien ,  Drapeau ,  bien ,  bonne  bête  ;  —  avec  votre  permission , 
messieurs ,  c'est  une  vieille  connaissance  qui  est  bien  aise  de  me 
revoir.  —  N'est-ce  pas ,  Drapeau ,  heim  !  Le  chien...,  le  bon  chien  ! 
oui ,  allons,  allons,  — assez ,  et  en  roule.  — 

Heureusement  la  roule  n'était  plus  longue ,  dix  minutes  après 
nous  nous  trouvâmes  tout  à  coup  devant  l'hospice  que  de  ce  côté 


304  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

on  ne  peut  apercevoir,  même  pendant  le  jour,  que  lorsqu'on  y  est 
presque  arrivé  :  un  marronnier  nous  attendait  sur  sa  porte,  — 
porte  ouverte  nuit  et  jour  gratuitement,  à  quiconque  vient  y  de- 
mander l'hospitalité ,  qui ,  dans  ce  lieu  de  désolation ,  est  souvent 
la  vie. 

Nous  fûmes  reçus  par  le  frère  qui  était  de  garde,  et  conduits 
dans  une  chambre  où  nous  attendait  un  excellent  feu.  Pendant 
que  nous  nous  réchauffions,  on  nous  préparait  nos  cellules  :  la  fa- 
tigue avait  chassé  la  faim  ;  aussi  préférâmes-nous  le  sommeil  au 
souper.  On  nous  servit  une  lasse  de  lait  chaud  dans  noire  lit  :  le 
frère  qui  m'apporta  la  mienne ,  me  dit  que  j'étais  dans  la  chambre 
où  Napoléon  avait  diné  ;  quant  à  moi ,  je  crois  que  c'est  celle  où 
j'ai  le  mieux  dormi. 

Le  lendemain,  à  dix  heures,  nous  étions  tous  sur  pied,  et  fai- 
sions l'inventaire  de  la  chambre  consulaire ,  qui  m'était  échue  en 
partage  :  rien  ne  la  distinguait  des  autres  cellules,  aucune  inscrip- 
tion n'y  rappelait  le  passage  du  moderne  Charlemagne. 

Nous  nous  mîmes  à  la  fenêtre  :  le  ciel  était  bleu ,  le  soleil  bril- 
lant, et  la  terre  couverte  d'un  pied  de  neige. 

II  est  difficile  de  se  faire  une  idée  de  l'âpre  tristesse  du  paysage 
que  l'on  découvre  des  fenêtres  de  l'hospice,  situé  à  sept  mille  deux 
cents  pieds  au-dessus  du  niveau  de  la  mer,  et  placé  au  milieu  du 
triangle  formé  par  la  pointe  de  Dronaz ,  le  mont  Velan  et  le  grand 
Saint-Bernard.  Un  lac  entretenu  par  la  fonte  des  glaces  et  situé  à 
quelques  pas  du  couvent,  loin  d'égayer  la  vue,  l'assombrit  encore  ; 
ses  eaux ,  qui  paraissent  noires  dans  leur  cadre  de  neige,  sont  trop 
froides  pour  nourrir  aucune  espèce  de  poisson,  trop  élevées  pour 
attirer  aucune  espèce  d'oiseau.  C'est  en  petit  une  image  de  la  mer 
Morte  ,  couchée  aux  pieds  de  Jérusalem  détruite.  Tout  ce  qui  est 
doué  d'une  apparence  de  vie  animale  ou  végétale  s'est  échelonné 
sur  la  route,  selon  que  sa  force  lui  a  permis  de  monter  :  l'homme 
et  le  chien  seuls  sont  arrivés  au  sommet. 

C'est  ce  morne  tableau  sous  les  yeux ,  c'est  là  seulement  où  nous 
étions  qu'on  peut  prendre  une  idée  du  sacrifice  de  ces  hommes 
qui  ont  abandonné  les  vallons  ravissans  du  pays  d'Aoste  et  de  la 
Tarentaise,  la  maison  paternelle  qui  se  mirait  peut-être  aux  flots 
bleus  du  petit  lac  d'Orla,  qui  brille,  ardent,  humide  et  profond, 


IMPRESSIONS   DL    VOYAGES.  Ô05 

comme  l'œil  d'une  Espagnole  amoureuse  la  famille  aimée ,  la 
fiancée  bénie  avec  sa  dot  de  bonheur  et  d'amour,  pour  venir,  un 
bâton  à  la  main,  un  chien  pour  ami,  se  placer  sur  la  route  nei- 
geuse des  voyageurs ,  comme  des  statues  vivantes  de  dévoûment. 
C'est  là  qu'on  prend  en  pitié  la  charité  fastueuse  de  l'homme  des 
villes,  qui  croit  avoir  tout  fait  pour  ses  frères,  lorsqu'il  a  laissé 
ostensiblement  tomber  du  bout  de  ses  doigts,  dans  la  bourse  d'une 
belle  quêteuse,  la  pièce  d'or  que  lui  paient  une  révérence  et  un 
sourire.  Oh!  s'il  pouvait  arriver  au  milieu  d'une  de  ces  nuits  vo- 
luptueuses de  notre  hiver  parisien ,  quand  le  bal  fait  bondir  les 
femmes  comme  un  tourbillon  de  diamans  et  de  fleurs  ;  quand  les 
beaux  vers  de  Victor  sur  la  charité  ont  attiré  une  larme  juvénile  au 
coin  d'un  œil  brillant  de  plaisir;  s'il  pouvait  arriver  que  les  lumières 
s'éteignissent ,  qu'un  pan  de  mur  s'écroulât ,  que  les  yeux  pussent 
percer  l'espace ,  et  qu'on  vît  tout  à  coup  au  milieu  de  la  nuit,  sur 
un  étroit  sentier,  au  bord  d'un  précipice,  menacé  par  l'avalanche, 
enveloppé  d'une  tempête  de  neige,  un  de  ces  vieillards  à  cheveux 
blancs  qui  vont  répétant  à  grands  cris  :  «  Par  ici ,  frères  !»  oh  ! 
certes,  certes,  le  plus  fier  de  son  aumône  essuierait  son  front 
humide  de  honte,  et  tomberait  à  genoux,  en  disant:  O  mon 
Dieu!... 

On  vint  nous  dire  qu'on  nous  attendait  au  réfectoire. 

Nous  descendîmes  le  cœur  serré.  Le  frère  marchait  devant  nous 
pour  nous  montrer  le  chemin  :  nous  passâmes  à  côté  de  la  chapelle , 
et  nous  entendîmes  les  chants  de  l'office.  — Nous  continuâmes  notre 
route ,  et  à  mesure  que  ces  chants  s'éloignaient ,  des  rires  venaient 
à  nous  de  l'extrémité  du  corridor  :  des  rires  !  cela  nous  semblait 
bizarre  en  pareil  lieu.  —  Nous  ouvrîmes  enfin  la  porte,  et  nous 
nous  trouvâmes  au  milieu  de  jeunes  gens  et  de  jolies  femmes,  qui 
prenaient  du  thé ,  et  qui  parlaient  de  MUe  Taglioni. 

Nous  nous  regardâmes  un  instant  stupéfaits,  puis  nous  nous  mî- 
mes à  rire  comme  eux.  —  Nous  avions  rencontré  ces  dames  dans 
notre  monde  parisien.  Nous  nous  approchâmes  d'elles,  avec  les 
mêmes  manières  que  dans  un  salon;  les  complimens  s'échangèrent 
avec  le  bon  ton  de  la  société  la  plus  fashionnable  ;  nous  prîmes  à 
table  les  places  qui  nous  étaient  réservées,  et  la  conversation  de- 
vint générale,  gagnant  en  gaîté  ce  qu'elle  perdait  en  gêne.  —  Au 

TOME  II.  -0 


500  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bout  de  dix  minutes  ,  nous  avions  complètement  oublié  où  nous 
étions 

C'est  que  rien  aussi  ne  pouvait  nous  en  rappeler  le  souvenir.  Le 
salon,  qu'on  appelait  le  réfectoire,  était  loin  de  répondre  à  l'idée 
austère  que  retrace  ce  nom.  C'était  une  jolie  salle  à  manger,  déco- 
rée avec  plus  de  profusion  que  de  goût  ;  un  piano  ornait  un  de  ses 
angles  ;  plusieurs  gravures  étaient  accrochées  à  ses  murs;  des  vases, 
une  pendule ,  quelques-uns  de  ces  petits  objets  de  luxe  qu'on  ne 
trouve  que  dans  le  boudoir  des  femmes,  surchargeaient  la  che- 
minée; enfin  un  certain  caractère  mondain  régnait  dans  toutes  ces 
choses  et  nous  fut  expliqué  par  un  seul  mot  :  chacun  de  ces  meu- 
bles était  un  don  fait  aux  religieux  par  quelque  société  reconnais- 
sante, qui  avait  voulu  prouver  aux  bons  pères  que ,  de  retour  à 
Paris,  elle  n'avait  point  oublié  l'hospitalité  qu'elle  avait  reçue  d'eux. 
Pendant  le  déjeuner,  le  frère  qui  nous  en  faisait  les  honneurs , 
nous  donna  sur  le  mont  Saint-Bernard  quelques  renseignemens 
historiques  qu'on  ne  sera  peut-être  pas  fâché  de  retrouver  ici. 

Avant  la  fondation  de  l'hospice,  le  grand  Saint-Bernard  s'appe- 
lait le  Mont-Joux,  par  corruption  de  ces  deux  mots  latins  nions  Jo~ 
vis,  montagne  de  Jupiter;  ce  nom  venait  lui-même  d'un  temple 
élevé  à  ce  dieu,  sous  l'invocation  de  Jupiter  Pœnin.  L'époque  pré- 
cise de  l'érection  de  ce  temple,  dont  les  ruines  sont  encore  visibles, 
est  inconnue.  Au  premier  abord  l'orthographe  du  mot  Pœnin,  que 
Tite-Live  écrit  incorrectement  Pcnnin,  pourrait  faire  croire  qu'elle 
remonte  au  passage  d'Annibal,  et  que  ce  général,  parvenu  heu- 
reusement au  sommet  des  Alpes ,  y  aurait  posé  la  première  pierre 
votive  d'un  temple  à  Jupiter  carthaginois.  Cependant  les  cx-volo 
qui  ont  été  retrouvés  en  creusant  ces  ruines  indiquent  que  les 
pèlerins  qui  venaient  y  accomplir  des  vœux  étaient  des  Romains. 
Maintenant  des  Romains  seraient-ils  venus  prier  aux  pieds  de  la 
statue  du  dieu  de  leurs  ennemis,  cela  est  impossible.  Le  temple  au 
contraire  n'aurait-il  pas  été  élevé  par  les  Romains  eux-mêmes, 
lorsque  les  revers  d' Asdrubal ,  en  Sardaigne ,  forcèrent  son  frère, 
amolli  par  Capoue,  et  battu  par  Marcellus,  d'abandonner  l'Italie 
aux  trois  quarts  conquise  pour  se  réfugier  près  d'Antiochus?  Dans 
le  premier  cas,  son  érection  remonterait  donc  à  l'an  555  ;  cl  dans  le 
second,  à  l'an  555  de  la  fondation  de  Rome.  Quant  à  l'époque  où 


IMPRESSIONS   DE    VOYAGES.  507 

son  culte  fut  abandonné,  on  pourrait  la  fixer  avec  probabilité  au 
règne  de  Théodose-le-Grand ,  aucune  médaille  postérieure  au 
règne  des  enfans  de  cet  empereur  n'ayant  été  retrouvée  dans  les 
débris  de  ce  temple. 

Quant  à  la  fondation  de  l'hospice ,  elle  remonte  certainement  au 
commencement  du  ixe  siècle,  puisque  l'hospice  du  Mont-Joux  est 
nommé  dans  la  cession  des  terres  que  Lod-Her,  roi  de  Lorraine, 
fit  à  Ludwig,  son  frère,  en  859;  il  existait  donc  avant  que  l'archi- 
diacre d'Aoste  vînt  y  établir,  en  970,  des  chanoines  réguliers  de 
Saint-Augustin  pour  le  desservir,  et  ne  changeât  son  nom  païen 
de  Mont-Joux  en  nom  chrétien  de  Saint-Bernard.  Depuis  cette 
époque  jusqu'à  nous,  quarante-trois  prévôts  se  sont  succédé. 

Neuf  siècles  sont  révolus ,  et  le  temps  ni  les  hommes  n'ont  rien 
changé  aux  règles  du  monastère ,  ni  aux  devoirs  hospitaliers  des 
chanoines. 

La  chaîne  des  Alpes  sur  laquelle  est  situé  le  Saint-Bernard  fut 
témoin  des  quatre  passages  d'Annibal,  de  Karl-le-Grand,  de  Fran- 
çois Ier  et  de  Napoléon  :  Annibal  et  Karl-îe-Grand  la  franchirent 
au  mont  Cenis,  François  Ier  et  Napoléon,  à  l'endroit  même  où  est 
bâti  l'hospice;  Karl-le-Grand  et  Napoléon,  la  traversèrent  pour 
vaincre,  Annibal  et  François  Ier  pour  être  vaincus. 

Outre  les  dames  dont  j'ai  déjà  parlé,  nous  avions  encore  au 
déjeuner  une  Anglaise  et  sa  mère.  Depuis  trois  ans,  ces  deux  der- 
nières parcouraient  l'Italie  et  les  Alpes  à  pied ,  portant  leur  bagage 
dans  un  caban,  et  faisant  leurs  huit  ou  dix  lieues  par  jour;  nous 
voulûmes  savoir  le  nom  de  ces  intrépides  voyageuses,  et  nous  le 
cherchâmes  sur  le  registre  des  étrangers  :  la  plus  jeune  avait  signé 
Loaisa ,  ou  la  fille  des  montagnes. 

Nous  étions  entrés  pour  chercher  ce  registre  dans  la  salle  atte- 
nant au  réfectoire  :  elle  est ,  comme  la  première,  ornée  de  mille  petits 
meubles ,  envoyés  en  cadeaux  aux  bons  pères.  Elle  renferme  de 
plus  deux  cadres  contenant  divers  objets  antiques  retrouvés  dans 
les  fouilles  du  temple  de  Jupiter;  les  mieux  conservés  sont  deux 
petites  statues ,  l'une  de  Jupiter,  et  l'autre  d'Hercule,  une  main 
malade,  entourée  du  serpent  d'Esculape,  cl  portant  sur  les  doigts, 
comme  signes  de  maladie,  une  grenouille  et  un  crapaud;  enfin  pln- 

20. 


508  ni. vue  di:s  dkux  mondes. 

sieurs  plaques  de  bronze  sur  lesquelles  sont  les  noms  de  ceux  qui 
venaient  implorer  le  secours  de  Dieu. 

Je  copiai  plusieurs  de  ces  ex-voto,  et  je  les  reproduis  ici  sans 
rien  changer  à  l'arrangement  des  lignes. 

J.     0.     M.     Pœnino  :  T  Macrinius  demostratus.     V.     S.     L. 

ovi   oplimo  maximo  votum  solvit  tibénter 

) 

Pœnino  numinibus-aug 

Pro  itu  et  redilu  Jovi  Pœnino  sabineius 

C.  Julius  Primus  censor  ambianus 

V.  S.  L.  V.  S.  L. 

Je  lus  interrompu  dans  cette  occupation  par  le  bruit  que  faisaient 
nos  convives.  Pendant  que  je  copiais  mes  inscriptions,  le  frère  qui 
nous  avait  fait,  sans  rien  prendre  lui-même,  les  honneurs  du  dé- 
jeuner, était  allé  dire  sa  messe.  Notre  docteur  avait  été  placé  en 
sentinelle  à  la  porte  du  réfectoire,  de  Sussy  s'était  mis  au  piano, 
et  nos  dames,  y  compris  la  fille  des  montagnes,  dansaient  le  galop 
autour  de  la  table. 

Au  moment  où  il  était  le  plus  rapide ,  le  docteur  entrouvrit  lu 
porte,  passa  la  tète. 

—  Mesdames,  dit-il  aux  danseuses,  e'est  un  des  frères  servans 
qui  vient  vous  demander  si  vous  voulez  voir  la  Grande-Morgue. 

Cette  proposition  arrêta  le  galop  tout  court.  Ces  dames  se  con- 
sultèrent un  moment  entre  elles.  Le  dégoût  combattait  la  curiosité. 
La  curiosité  l'emporta  :  nous  partîmes. 

Arrivées  à  la  porte  extérieure,  elles  déclarèrent  qu'elles  n'iraient 
pas  plus  loin  :  il  y  avait  un  pied  et  demi  de  neige,  et  la  morgue  est 
située  à  quarante  pas  environ  du  seuil  de  l'hospice.  Nous  établîmes 
deux  fauteuils  sur  des  brancards,  et  nous  offrîmes  à  nos  belles  cu- 
rieuses de  les  porter  pendant  le  trajet;  elles  acceptèrent. 

Ce  ne  fut  point  sans  un  bon  nombre  de  cris  et  de  rires,  arrachés 
par  les  vacillations  de  leur  siège  et  les  faux  pas  de  leurs  porteurs, 
qu'elles  arrivèrent  à  la  fenêtre  éternellement  ouverte  par  laquelle 
l'œil  plonge  sous  la  vaste  voûte  de  la  morgue  du  Saint-Bernard.  Il 
est  impossible  de  voir  quelque  chose  de  plus  curieux  et  de  plus 
horrible  à  la  fois  que  le  spectacle  qui  s'offrit  alors  à  nous. 


IMPRESSIONS    DE    VOYAGES.  3(M) 

Qu'on  se  figure  une  grande  salle  basse  et  cintrée  de  trente-cinq 
pieds  carrés,  à  peu  près  éclairée  par  une  seule  fenêtre,  et  dont  le 
plancher  est  couvert  d'une  couche  de  poussière  d'un  pied  et  demi. — 

Poussière  humaine  ! 

Cette  poussière,  qui  semble,  comme  les  flots  épais  de  la  mer 
Morte,  rejeter  à  sa  surface  les  objets  les  plus  lourds,  est  couverte 
d'une  multitude  d'ossemens.  — 

Ossemens  humains! 

Et  sur  ces  ossemens ,  debout ,  adossés  aux  murs ,  groupés  avec  la 
bizarre  intelligence  du  hasard ,  conservant  chacun  l'expression  et 
l'attitude  dans  laquelle  la  mort  les  a  surpris,  les  uns  à  genoux,  les 
autres  les  bras  étendus;  ceux-ci  les  poings  fermés  et  la  tète  baissée, 
ceux-là  le  front  et  les  mains  au  ciel  ;  cent  cinquante  cadavres,  noircis 
par  la  gelée,  aux  yeux  vides,  aux  dents  blanches,  et  au  milieu 
d'eux  une  femme,  une  pauvre  femme  qui  a  cru  sauver  son  enfant 
en  lui  donnant  son  sein,  et  qui  semble,  au  milieu  de  cette  réunion 
infernale,  une  statue  de  l'amour  maternel. 

Tout  cela  renfermé  dans  cette  chambre  :  poussière,  ossemens  ou 
cadavres,  selon  l'époque  dont  ils  datent;  et  à  la  fenêtre  de  cette 
chambre,  éclairée  par  un  soleil  joyeux,  des  têtes  de  femmes,  jeunes 
et  belles,  la  vie  animée  depuis  vingt  ans  à  peine  contemplant  la 
vie  éteinte  depuis  des  siècles.  —  Ah  !  c'était  un  spectacle  bien 
éi range,  allez!... 

Quant  à  moi,  je  verrai  ce  spectacle  toute  ma  vie;  toute  ma  vie, 
je  verrai  cette  pauvre  mère  qui  donne  le  sein  à  son  enfant. 

Que  dire  après  cela  du  Saint-Bernard  ?  Il  y  a  bien  encore  une 
église,  où  est  le  tombeau  de  Desaix,  une  chapelle  dédiée  à  sainte 
Faustine,  une  table  de  marbre  noir  où  est  gravée  une  inscription 
en  l'honneur  de  Napoléon....  il  y  a  bien  mille  autres  choses  encore. 
Mais,  croyez-moi ,  faites-vous  montrer  ces  choses  avant  d'aller  voir 
cette  pauvre  mère  qui  donne  le  sein  à  son  enfant  !... 

Alex.  Dumas. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


3o  avril  i833. 


De  tristes  nouvelles  sont  arrivées  récemment  d'Italie.  Le  grand-duc 
de  Toscane  veut  que  ses  sujets  n'aient  rien  à  envier  à  ceux  de  son  voisin 
le  duc  de  Modène ,  et  d'un  seul  coup  il  vient  de  se  placer  à  la  hauteur  de 
son  modèle.  Suppression  de  journaux,  d'académies,  d'écoles;  destitutions 
de  professeurs ,  abolition  de  la  défense  dans  les  procès  criminels,  défense 
d'accompagner  les  morts  au  lieu  de  repos,  etc. ,  etc. ,  tout  est  tombé  à  la 
fois  sur  la  Toscane.  L'Anthologie,  le  meilleur  recueil  peut-être  de  l'Italie, 
a  péri  dans  la  bagarre.  Puis,  quand,  un  jour  ou  l'autre,  tremblera  le  sol, 
les  auteurs  de  ces  beaux  faits  d'armes  seront  tout  surpris  de  se  trouver 
face  à  face  avec  un  peuple  irrité.  C'est  une  belle  chose  que  l'histoire  et 
très  féconde  en  enseignemens  ! 

—  Deux  expéditions  viennent  de  s'organiser  en  Angleterre  pour  aller 
à  la  recherche  du  capitaine  Ross,  parti  depuis  trois  ans  pour  découvrir  un 
passage  dans  le  grand  Océan  boréal ,  et  dont  on  n'a  pas  de  nouvelles  de- 
puis une  année.  L'une,  qui  doit  avoir  lieu  par  terre,  est  déjà  partie  de  Li- 
verpool  le  17  février  dernier.  Le  capitaine  Back,  qui  la  commande  ,  doit 
être  arrivé  à  Mont-Réal  dans  le  Canada.  De  là  il  doit  gagner  le  grand  lac 
des  Esclaves  à  2,300  milles  de  Mont-Réal  ;  puis  longeant  la  rivière  des 
Poissons  qui  se  jette  dans  la  mer  boréale  entre  les  08e  et  69e  degrés  de 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  51  1 

latitude,  arriver  sur  les  bords  de  eelte  dernière  où  il  hivernera.  Au  prin- 
temps de  l'année  1834,  il  se  dirigera  vers  la  carcasse  du  /•'»/  7  ,  l'un  des 
bâtimens  du  capitaine  Parry,  qui  a  péri  dans  ces  parages.  Ses  mouveinens 
ultérieurs  seront  nécessairement  réglés  par  les  circonstances. 

L'autre  expédition,  commandée  par  le  frère  du  capitaine  Ross,  est  eu- 
core  en  Angleterre  ;  elle  aura  lieu  par  la  mer,  et  arrivera  près  de  la  car- 
casse du  Fury  à  peu  près  à  la  même  époque  que  le  capitaine  Back.  Ainsi 
il  est  probable  que  d'une  part  ou  d'autre  on  aura  des  renseignemens  sur 
le  sort  du  capitaine  Ross. 

Des  lettres  particulières  de  l'Inde  annoncent  la  mort  de  M.  Jacquemont, 
qui  parcourait  ces  contrées  depuis  plusieurs  années  pour  le  Jardin  des 
Plantes,  et  que  l'on  savait  malade  à  Bombay.  Ce  malheureux  événement 
ne  peut  tarder  à  se  confirmer. 

—  Lesjournaux  ont  annoncé  dernièrement  un  fait  assez  singulier.  L'An- 
gleterre, dit-on,  vient  de  prendre  possession  des  îles  Malouines  que  les 
provinces  de  la  Plata  ont  toujours  considérées  comme  leur  appartenant  en 
qualité  d'héritières  de  tout  ce  que  possédait  l'Espagne  dans  cette  partie  de 
l'Amérique.  Or  l'Espagne  était  devenue  propriétaire  unique  de  ces  îles 
depuis  l'achat  fait  en  1767  de  la  petite  colonie  que  nous  avions  fondée  au 
Port-Louis,  et  la  destruction  en  1770  de  l'établissement  anglais  du  Port- 
Egmont.  Buenos-Ayres,  de  son  côté,  a  fait  actes  de  souveraineté  sur  ces 
îles  en  donnant  à  divers  individus  la  permission  d'aller  chasser  le  bétail 
sauvage  qui  y  existe;  et  sous  l'administration  de  M.  Rivadavia,  un  plan 
avait  été  formé  pour  les  coloniser.  Si  les  circonstances  n'ont  pas  encore 
permis  de  réaliser  ce  projet,  et  si  les  îles  Malouines  sont  toujours  désertes, 
ce  n'est  pas  une  raison  pour  que  l'Angleterre  s'en  empare  en  pleine  paix. 
Du  reste,  elle  s'est  fort  peu  gênée  de  tout  temps  avec  Buenos-Ayres  ;  jus- 
qu'en 1827,  elle  envoyait  ses  navires  tuer  les  loups  marins  à  l'embouchure 
de  la  Plata ,  aux  portes  de  Montevideo.  Un  de  ces  bâtimens  ,  pris  en  fla- 
grant délit  un  peu  au  nord  du  cap  Sainte-Marie  ,  ayant  été  saisi  par  un 
navire  de  guerre  buenos-ayrien ,  l'ambassadeur  anglais,  lord  Ponsomby, 
et  le  consul-général ,  M.  Woodbine  Parish  ,  se  récrièrent  et  exigèrent  du 
gouvernement  que  le  capitaine  capteur  fût  jugé  par  un  conseil  de  guerre. 
Le  prétendu  coupable  fut  absous;  mais  ce  n'était  pas  moins  un  abus  de 
la  force ,  pareil  à  celui  dont  je  parle  en  ce  moment. 

—  Béllegarde  ,  011  l'Enfoui  canadien  adopté,  est  un  roman  traduit  de 
l'anglais,  qui,  nous  dit-on,  a  eu  du  succès  dans  sa  patrie.  C'est  sans  doute 
ce  qui  a  engagé  M.  Philarète  Chasles  à  l'ajoutera  la  masse  de  nos  romans 
indigènes.  IN'eu  déplaisent  cependant  ù  nos  voisins  et  à  la  trop  courte  pré 


312  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

face  du  spirituel  traducteur,  je  vois  là  tout  simplement  un  beau  sujet  man- 
qué. Il  s'agissait  de  nous  peindre  le  Canada,  n'est-il  pas  vrai?  Or,  qu'est- 
ce  que  le  Canada  ?  Nous  autres  Français,  race  insouciante  des  choses 
lointaines,  à  peine  nous  souvenons-nous  que  le  fatal  traité  de  1763  nous 
en  a  dépouillés  en  faveur  de  l'Angleterre.  Nous  ignorons  presque  complè- 
tement que  là  il  existe  une  population  entière  française  d'origine,  de  reli- 
gion, de  langage,  de  mœurs ,  une  population  qui  veut  rester  française  en 
dépit  de  ses  vainqueurs,  et  qui,  depuis  soixante-dix  ans,  leur  oppose  une 
force  d'inertie  d'autant  plus  admirable  qu'elle  lui  conte  toute  participa- 
tion aux  affaires,  et  qu'elle  est  sans  espérance.  C'est  l'instinct  de  la  patrie 
dans  toute  sa  pureté.  Vient  ensuite  le  peuple  conquérant ,  qui  s'accroît 
chaque  jour  par  le  cours  naturel  des  choses  et  par  l'émigration  du  dehors  ; 
puis  enfin  les  débris  des  anciens  maîtres  du  sol ,  ces  Indiens  qui  s'en  vont 
sans  bruit,  un  à  un,  rejoindre  leurs  pères.  Il  y  a  là  certainement  de  l'é- 
toffe pour  le  romancier,  quelque  chose  d'analogue  à  celte  lutte  des  Saxons 
et  des  Normands  qui  domine  tout  le  récit  d'Ivanhoe.  Voyons  maintenant 
la  nature  morte  :  un  pays  à  demi  sauvage,  des  cultures  éparses,  des  forêts 
vierges,  un  fleuve  qui  ne  le  cède  à  aucun  autre  sur  !a  terre,  des  lacs  comme 
des  mers  ,  enfin  cette  même  création  que  vous  avez  vue  dans  le  Dernier 
des  Mohicans,  les  Pionniers,  etc.  Soit  conscience  de  son  impuissance,  soit 
volonté  ainsi  arrêtée  ,  l'auteur  inconnu  de  Bellegarde  s'est  bien  donné  de 
garde  de  s'inspirer  aux  mêmes  sources  que  Cooper  ou  Washington  Irving. 
II  s'est  borné  mesquinement  à  nous  offrir  les  amours  très  vulgaires  de  la 
iille  du  baron  d'Argenteuil  et  d'un  officier  anglais,  en  entremêlant  çà  et 
là  quelques  ébauches  des  mœurs  américaines,  bien  pâles  et  bien  décolo- 
rées, je  vous  assure.  Quant  à  Bellegarde,  l'Indien  à  demi  civilisé,  l'enfant 
mal  dompté  des  forêts,  il  n'est  là  que  pour  fournir  à  l'ouvrage  son  titre  ; 
on  ne  l'apperçoit  que  de  loin  en  loin,  sans  qu'il  fasse  ou  dise  rien  qui 
puisse  attirer  quelque  intérêt  sur  sa  personne.  Après  cela,  je  rendrai ,  si 
vous  voulez,  justice  au  style  naturel  de  l'auteur,  à  sa  raison,  à  toutes  ses 
autres  bonnes  qualités  :  c'est  tout  ce  que  je  puis  faire  pour  lui. 

Pendant  qu'il  est  question  du  Canada,  j'appellerai  votre  attention  sur  le 
Tableau  statistique  et  politique  que  vient  de  publier  M.  Isodore  Lebrun 
sur  cette  contrée  ,  si  mal  connue  en  France.  L'auteur  n'a  pas  été  sur  les 
lieux  ;  on  s'en  aperçoit  aisément  à  l'absence  de  ce  je  ne  sais  quoi  qui  s'at- 
tache à  la  pensée  de  l'homme  qui  décrit  ex  visu;  H  ne  possède  peut-être 
pas  non  plus  à  un  éminent  degré  l'art  de  disposer  ses  matériaux  de  la  ma- 
nière la  plus  lucide  et  la  plus  commode  pour  le  lecteur;  mais  ces  défauts 
sont  compensés  par  des  renseignemens  nombreux  et  des  chiffres  exacts. 
Il  y  aune  instruction  incontestable  à  retirer  de  la  lecture  de  cet  ouvrage. 


RliVUK.  —  CHRONIQUE.  513 

—  Deux  traductions  viennent  de  paraître  presque  eu  même  temps  de 
le  Mie  Prigioni  de  Sylvio  Pellico.  Celle  de  M.  Latour  (pie  j'ai  sous  les 
yeux  me  paraît  excellente  ,  et  ne  laissera  rien  à  désirer  à  ceux  qui  ne 
peuvent  jouir  de  l'exquise  délicatesse  de  l'original.  Bien  des  désappointe- 
niens  ont  eu  lieu  sans  doute  à  l'apparition  de  ce  livre.  Les  âmes  ardentes 
qui  se  sont  vouées  tout  entières  à  la  grande  lutte  de  notre  époque,  en  ap- 
prenant qu'une  des  plus  nobles  victimes  de  l'Autriche  allait  élever  la  voix 
pour  raconter  ses  dix  aimées  de  souffrances,  devaient  s'attendre  à  quelque 
éloquente  et  amère  philippique  contre  la  tyrannie;  mais  il  n'en  est  rien  : 
ne  cherchez  pas  dans  ce  volume  des  renseignemens  sur  les  révolutions 
italiennes  ,  sur  le  carbonarisme  et  les  procès  politiques  de  ce  temps-là. 
Prenez  et  lisez-le  comme  vous  feriez  de  l'œuvre  d'un  chrétien  des  pre- 
miers siècles ,  écrite  au  sortir  des  catacombes.  On  a  ri  quelque  part  de 
cette  résignation  chrétienne;  le  sourire  du  dédain  est  venu  sur  certaines 
lèvres  à  l'aspect  de  cette  mansuétude  évangélique,  de  celte  debonnairelé 
inouïe  du  martyr  du  Spielberg.  Ceux  qui  l'ont  fait  croient-ils  que  le  poète 
italien  eût  été  à  court,  s'il  eût  voulu  maudire  et  appeler  la  vengeance?  Son 
livre  n'eût  pas  manqué  alors  d'échos  empressés  ;  mais  après  tout  c'eût  été 
un  livre  vulgaire  :  tel  qu'il  l'a  fait,  il  est  sublime  et  servira  mieux  sa  pa- 
trie que  vingt  conspirations  de  carbonari.  Il  faut  bien  qu'il  y  ait  une  vertu 
cachée  dans  la  victime  qui  pardonne  à  ses  bourreaux ,  puisque  ceux  de 
Pellico  ne  veulent  même  pas  qu'on  sache  qu'il  a  pardonné.  A  l'heure  qu'il 
est,  le  Mie  Prigioni  sont  à  l'index  dans  tout  le  royaume  lombarde- véni- 
tien. 

On  se  rappelle  les  craintes  et  les  redoublemens  de  rigueurs  de  la  cour 
de  Vienne  dans  ses  possessions  d'Italie ,  lorsqu'éclata,  en  1820 ,  la  révolu- 
tion de  Naples.  Tout  ce  qu'il  y  avait  d'hommes  généreux  dans  la  Lombar- 
die  fut  alors  sous  le  coup  des  lois  portées  contre  le  carboranisme ,  lois  qui 
se  prêtaient  admirablement  à  toutes  les  exigences  du  pouvoir  le  plus  ab- 
solu. L'auteur  de  Frmuesca  di  Rimini,  l'ami  de  Monti,  Foscolo  ,  Porro, 
Confalonieri ,  etc.,  fut  arrêté  le  15  octobre  1820  et  jeté  dans  la  prison  de 
Sainte-Marguerite  à  Milan,  où  il  resta  jusqu'au  19  février  Î82I.  Ce  jour- 
là  ,  on  le  fit  partir  pour  Venise ,  où  siégeait  la  commission  spéciale  instituée 
pour  juger  les  accusés  de  complot  contre  l'Etat.  Cette  commission  employa 
à  instruire  le  procès  une  année  entière  que  le  prisonnier  passa  sous  les 
plombs,  dans  la  partie  supérieure  du  palais  du  doge,  enfermé  pendant 
l'été  dans  une  chambre  brûlante  exposée  au  midi,  et  pendant  l'hiver  dans 
une  chambre  glaciale  exposée  au  nord,  précieuse  tradition  vénitienne  que 
I  Autriche  a  religieusement  conservée.  Vint  enfin  le  moment  de  la  seu 
tence.  Pellico  fut  conduit ,  avec  son  ami  Maroncelli,  sur  un  échafaud  élevé 


314  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  face  du  palais  du  doge,  et  là  tous  deux  entendirent  leur  condamnation 
à  la  peine  de  mort,  commuée  gracieusement ,  parla  clémence  de  l'empe- 
reur, en  celle  du  carcere  duro,  à  savoir  Maroncelli  pour  vingt  ans,  et  Pel- 
lico  pour  quinze  ans.  Le  carcere  duro  est  quelque  chose  d'intermédiaire 
entre  l'enfer  du  Dante  et  les  galères. 

Le  40  avril  4822,  les  deux  condamnés  arrivèrent  au  Spielberg,  forte- 
resse aux  portes  de  Brunn,  capitale  de  la  Moravie ,  où  sont  enfermés  ha- 
bituellement trois  cents  malfaiteurs  de  toute  espèce.  C'est  dans  celte  hor- 
rible demeure  que  le  poète  a  passé  huit  longues  années,  de  ces  années 
viriles  qui  n'ont  point  d'équivalent  dans  une  vie  d'homme.  C'est  là  que 
gémissent  encore  de  nombreuses  victimes,  entre  autres,  l'illustre  Confa- 
lonieri,  le  premier  jurisconsulte  de  l'Italie.  Que  ceux  qui  nous  vantent, 
comme  M.  de  Monlbel ,  la  douceur  et  la  bénignité  du  régime  impérial , 
veuillent  bien  nous  dire  si  le  sauvage  qui  brûle  son  ennemi  à  petit  feu  , 
n'est  pas  plus  humain  que  les  hommes  qui  ont  invenlé  le  régime  auquel  est 
soumise  la  prison  du  Spielberg.  Je  n'hésiterais  pas  à  prononcer  en  faveur 
du  premier.  On  dit  que  quelques  adoucissemens  y  ont  été  apportés  depuis 
peu  :  que  cela  soit  pour  l'honneur  de  l'Autriche!  La  grâce  de  Pellico  et 
de  son  ami  Maroncelli  arriva  le  Ier  août  1850,  et  par  une  singulière  coïn- 
cidence elle  avait  été  signée  le  jour  même  qu'éclata  à  Paris  la  révolution 
de  juillet. 

Pellico  vit  aujourd'hui  retiré  dans  le  sein  de  sa  famille  à  Turin.  Outre  les 
mémoires  de  sa  captivité,  il  a  publié  récemment  un  volume  de  poèmes  et 
un  autre  de  tragédies,  composés  tous  deux  au  milieu  de  circonstances  qui 
eussent  abattu  tout  autre  ame  que  la  sienne.  Une  de  ces  tragédies  ,  Gis- 
monda,  a  été  représentée  sur  le  théâtre  de  Turin  au  milieu  d'unanimes 
applaudissemens.  Après  la  troisième  représentation,  le  ministre  autrichien 
s'adressa  au  gouvernement  sarde  pour  qu'elle  fût  défendue,  et  le  roi  de 
Sardaigne,  fidèle  à  son  système  d'obéissance  aux  ordres  de  la  cour  de 
Vienne,  donna  aussitôt  des  ordres  en  conséquence.  Le  sujet  de  cette  pièce 
était  tiré  des  guerres  du  XIIe  siècle  entre  les  impériaux  et  les  Milanais, 
guerres  pendant  lesquelles  Milan  fut  entièrement  détruite  par  les  premiers. 
L'auteur  a  voulu  montrer  aux  Italiens  la  folie  de  leurs  dissensions  civiles, 
et  la  nécessité  de  s'unir  contre  les  étrangers.  On  conçoit  facilement  qu'un 
pareil  sujet  a  dû  déplaire  au  gouvernement  autrichien. 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  515 


NOUVEAUX  VOYAGES  EN  A31ÉRIQUE. 

Lorsque  parut  l'ouvrage  de  mistress  Trollope,  sur  les  mœurs  domes- 
tiques des  Américains,  la  Revue  le  fit  connaître  à  ses  lecteurs  par  de  nom- 
breux extraits,  sans  prétendre  en  rien  se  rendre  complice  des  opinions 
avancées  par  l'auteur.  Depuis  lors,  d'innombrables  réclamations  se  sont 
élevées  contre  le  livre  en  question,  non-seulement  de  l'autre  côté  de  l'At- 
lantique, mais  encore  parmi  les  compatriotes  de  mistress  Trollope.  La 
langue  anglaise  s'est  même  enrichie,  à  cette  occasion,  d'un  terme  nou- 
veau, du  mot  trollopism,  pour  désigner  toute  relation  de  voyage  où  la 
stricte  vérité  a  été  moins  consultée  que  le  désir  de  plaire  au  lecteur  en 
l'amusant  à  tout  prix.  On  a  accusé  la  spirituelle  voyageuse  d'avoir  indi- 
gnement caricaturé  la  nation  qu'elle  prétendait  peindre;  ses  vues  générales 
ont  été  ridiculisées;  la  plupart  des  faits  qu'elle  rapporte  mis  en  doute  ;  en- 
fin on  s'est  moqué  sans  pitié  de  cette  susceptibilité  aristocratique  qui  a  eu 
tant  à  souffrir  de  la  démocratie  des  États-Unis.  Voici  un  nouveau  voya- 
geur, M.  James  Stuart,  qui  a  visité  cette  contrée  depuis  mistress  Trollope , 
et  qui  a  vu  les  choses  sous  un  point  de  vue  bien  différent.  Le  livre  est  in- 
titulé :  Three  Years  in  north  America  (  trois  années  dans  l'Amérique  du 
Nord),  et  vient  de  paraître  à  Edimbourg  et  à  Londres. 

M.  James  Stuart  a  résidé  aux  États-Unis  de  1828  à  1851 .  Il  a  visité  en 
détail  l'état  de  New-York,  et  descendu  le  fleuve  Saint-Laurent,  depuis  la 
cataracte  de  Niagara  jusqu'à  Montréal  :  de  là,  il  est  revenu  sur  le  littoral, 
qu'il  a  longé  jusqu'à  la  Nouvelle-Orléans;  puis ,  remontant  le  Mississipi  et 
l'Ohio,  il  a  regagné  par  cette  voie  le  point  d'où  il  était  parti.  Dans  le  ré- 
cit de  cet  immense  voyage,  M.  James  Stuart  montre  partout  une  ame 
élevée  et  sensible ,  une  bienveillance  envers  les  hommes  et  les  choses  qui 
n'altère  en  rien  son  impartialité.  Il  doit  être  ce  qu'en  Angleterre  on  ap- 
pelle a  perfect  gentleman.  L'opinion  d'un  tel  homme  est  de  quelque  poids, 
et  comme  en  maintes  occasions,  il  émet  un  jugement  tout-à-fait  opposé  à 
celui  de  mistress  Trollope ,  quelquesextraits  de  l'ouvrage  ne  me  paraissent 
pas  hors  de  propos. 

L'égalité  entre  tous  les  citoyens  et  le  respect  de  soi-même  qu'elle  en- 
gendre dans  toutes  les  classes  de  la  société,  forment  un  des  traits  caracté- 
ristiques du  peuple  des  Étals-Unis.  M.  James  Stuart  insiste  là-dessus  en 
beaucoup  d'endroils,  et  surtout  en  parlant  de  la  conduite  des  domestiques 
dans  les  auberges. 

«  Les  gens  de  cette  maison  paraissaient  très  attentifs  a  toutes  les  de- 


316  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mandes  des  voyageurs;  mais  vous  n'avez  aucune  réparation  à  attendre, 
s'ils  oublient  ou  refusent  de  se  conformer  à  vos  désirs,  lorsqu'ils  sortent 
de  la  règle  ordinaire.  S'ils  sont  Américains  et  non  hommes  de  couleur,  ils 
reçoivent  rarement  l'argent  que  peuvent  leur  offrir  les  voyageurs  ;  une 
offre  de  ce  genre  est  si  généralement  regardée  comme  une  insulte ,  que  le 
plus  prudent  est  de  s'en  abstenir.  Toutes  les  fois  que  les  garçons  sont  des 
mulâtres  ou  des  Irlandais,  ou  généralement  parlant  des  Européens ,  ils  re- 
çoivent assez  volontiers  une  gratification.  Mais  si  le  voyageur  a  l'intention 
d'en  donner  une ,  il  est  mieux  qu'il  le  fasse  en  particulier,  en  prévenant 
d'avance  la  personne  de  son  projet. 

«  A  Saraloga ,  ma  femme  ayant  demandé  une  blanchisseuse  pour  faire 
laver  du  linge  ,  notre  hôtesse  répondit  qu'on  le  laverait  dans  la  maison,  et 
qu'elle  prendrait  une  dame  pour  l'aider.  Cette  dame,  quand  elle  parut , 
se  trouva  être  une  dame  de  couleur.  Il  ne  sert  à  rien  dans  ce  pays  de  par- 
ler ainsi  aux  classes  inférieures  :  «  Envoyez  chercher  cet  homme;  faites 
venir  cette  femme;  »  un  pareil  langage  ne  serait  toléré  par  aucun  membre 
de  la  communauté.  Le  sentiment  de  la  dignité  personnelle  existe  presque 
universellement  ici. 

«  Il  y  avait  dans  cet  hôtel  (à  Boston)  un  domestique  américain,  qui 
paraissait  exact  à  remplir  tous  ses  devoirs ,  et  sans  jamais  se  relâcher.  Mais 
ses  manières  étaient  aussi  différentes  que  possible  de  celles  d'un  domes- 
tique anglais  :  il  ne  montrait  jamais  aucun  empressement  servile,  et  n'au- 
rait pas,  je  pense,  pour  un  empire,  ôté  son  chapeau  en  passant  devant 
l'un  des  habilans  de  l'hôtel.  Ce  n'était  pas  cependant  manque  de  civilité, 
mais  persuasion  qu'il  ne  devait  agir  que  comme  on  agissait  envers  lui. 
Les  nègres  mêmes  et  les  gens  de  couleur  libres  ne  se  parlent  les  uns  aux 
autres  qu'en  employant  les  termes  accoutumés  de  monsieur  ou  madame, 
et  s'il  est  question  d'un  absent,  tout  le  monde  en  général  ne  le  désigne 
«pie  sons  le  nom  de  citoyen ,  etc. 

«  Nous  dînâmes  à  un  beau  village  appelé  Dedbam,  et  dans  un  excellent 
hôtel.  Nous  étions  servis  à  table  par  une  très  jolie  fille  qui  attira  l'atten- 
tion d'un  Irlandais,  notre  compagnon  de  voyage,  plus  qu'il  n'est  permis 
par  les  usages  de  ce  pays.  Il  la  regarda  d'abord  long-temps ,  puis  se  pen- 
chant vers  son  voisin ,  lui  dit  assez  haut  pour  être  entendu  de  tout  le  monde  : 
Quelle  charmante  créature  !  La  jeune  fille  rougit  et  quitta  aussitôt  la  salle. 
Nous  nous  attendions  à  ce  que  le  maître  de  l'hôtel  allait  paraître  ,  pour 
reprocher  à  celte  personne  ce  qu'il  devait  considérer  comme  une  grossie 
reté  et  une  familiarité  indécente  de  sa  part  :  heureusement  il  n'en  lit  rien. 
Mais  un  autre  des  assislans,  habitant  de  Boston  .  prit  la  parole  et  expliqua 
a  l'Irlandais  combien  étaient  différons  les  usages  de  son  paysel  de  celui-ci 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  317 

relativement  à  la  conduite  à  tenir  dans  les  maisons  destinées  à  recevoir 
les  voyageurs  :  il  lui  dit  que  la  profession  d'aubergiste  était  regardée 
comme  très  respectable  ici;  que  les  filles  d'un  homme  de  cette  classe, 
quoique  aussi  bien  élevées  que  n'importe  quelles  demoiselles  de  la  société, 
ne  croyaient  pas  s'abaisser  en  consacrant  la  matinée  au  service  de  la 
maison  ;  qu'en  conséquence  il  n'était  pas  impossible  que  la  jeune  personne 
sur  laquelle  il  venait  de  faire  une  observation  aussi  cavalière,  fût  l'une  des 
filles  du  maître  de  l'hôtel,  qui,  le  dîner  achevé,  s'habillerait  aussi  élé- 
gamment que  les  premières  demoiselles  de  la  ville ,  et  serait  reçue  sur  un 
pied  d'égalité  parfait  avec  elles  dans  les  familles  les  plus  respectables.  Il 
recommanda  à  notre  compagnon  de  voyage  de  prendre  garde  de  renou- 
veler son  action,  de  peur  qu'il  ne  lui  arrivât  de  rencontrer  un  aubergiste 
qui ,  pour  le  punir  de  son  offense ,  le  mettrait  à  la  porte  sans  beaucoup 
de  cérémonie.  Il  ajouta  que  les  exemples  de  ce  genre  n'étaient  pas  rares.  » 
Ce  qui  arriva  à  M.  James  Stuarl  dans  une  de  ses  excursions  eût  pro- 
bablement fourni  à  mistress  Trollope  une  raisonnable  quantité  de  ces 
agréables  plaisanteries  dont  elle  a  rempli  son  livre  contre  la  promiscuité 
des  rangs  aux  Etats-Unis  Au  retour  de  cette  promenade,  M.  Stuart,  sa- 
tisfait de  la  personne  qui  avait  conduit  la  voiture  dont  il  s'était  servi,  vou- 
lut lui  témoigner  sa  reconnaissance  en  l'invitant  à  dîner.  «  M.  Spencer 
refusa  :  sa  famille,  dit-il,  l'attendait,  et  il  ne  pouvait  s'absenter  plus 
long-temps.  Peut-être,  monsieur,  ajoula-t-il,  ne  vous  êtes-vous  pas  douté 
que  vous  avez  eu  aujourd'hui  pour  conducteur  le  grand  shériff  de  ce 
comté.  Nous  nous  rendons  volontiers  service  les  uns  aux  autres  dans  cet 
endroit.  Les  chevaux  que  vous  avait  promis  mon  voisin  n'étant  pas  arri- 
vés ,  il  a  eu  recours  à  moi;  j'en  ai  de  bons,  et  j'aurais  été  fâché  de  faire 
attendre  un  étranger.  Ayant  achevé  son  cigarre,  M.  Spencer  prit  congé, 
après  m'avoir  serré  la  main.  Nous  apprîmes  qu'il  était  un  des  principaux 
marchands  du  village.  Ses  concitoyens  l'avaient  choisi  pour  leur  juge  de 
paix  ,  non  en  raison  de  son  éducation ,  qui  n'était  en  rien  supérieure  à  la 
leur,  mais  à  cause  de  sa  capacité  et  de  sa  bonne  réputation.  Ayant  été  sa- 
tisfaits de  la  manière  dont  il  s'était  acquitté  de  ses  fonctions,  ils  l'avaient 
élevé  au  rang  de  grand  shériff.  Ceci  me  rappelle  une  farce  jouée  à  Londres , 
à  la  fin  de  la  gaerre  de  la  révolution,  dans  laquelle  les  personnes  occu- 
pant les  emplois  les  plus  éminens  en  Amérique ,  et  les  généraux  qui  avaient 
figuré  dans  la  lutte,  étaient  représentés  comme  étant  des  tailleurs,  des  sa- 
vetiers, etc.  John  Bull  ne  se  sentait  pas  d'aise.  Il  oubliait  ses  dépenses  de 
deux  cents  millions,  la  perte  de  ses  colonies  et  de  leurs  trois  millions  d'ha- 
hitans,  lorsqu'un  rusé  Yankee  se  mita  crier  de  la  galerie  :  La  Grande- 
Bretagne  rossée  par  des  tailleurs,  des  savetiers  et  ûea  chaudronniers, 


318  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

hourrah  !  —  L'honnèle  John  Bulls'aperçut ,  après  un  moraenl  do  réflexion, 
qu'il  se  divertissait  à  ses  propres  dépens.  » 

Maintenant,  pour  ce  qui  concerne  l'hospitalité  des  Américains:  «  La 
hienveillance  et  l'hospitalité,  dit  M.  James  Stuart,  sont  ici  entièrement 
dépouillées  d'ostentation  ;  je  parle  cependant  de  la  grande  masse  du  peuple, 
et  non  de  ce  très  petit  nombre  d'individus  qui  se  considèrent  comme  étant 
la  classe  la  plus  élevée  du  pays.  Une  invitation  à  dîner  est  généralement 
conçue  dans  les  termes  suivans  :  «  Je  serai  flatté  de  vous  voir  à  deux 
heures.  »  Ordinairement  on  ne  change  rien  an  dîner  ordinaire  lorscpie 
vous  acceptez  ;  votre  ami  sait  que  sa  table  offre  tout  ce  qu'il  faut  pour 
faire  bonne  chère.  Vous  êtes  l'objet  des  mêmes  attentions  qu'un  étranger 
rencontre  partout.  On  a  soin  de  vous  offrir  ce  qu'on  suppose  devoir  vous 
plaire  le  mieux  ,  mais  sans  y  joindre  aucune  instance  pour  vous  faire  man- 
ger plus  (pie  vous  n'en  avez  envie.  Si  l'on  sert  du  vin ,  on  vous  laisse  en 
pleine  liberté  d'en  faire  usage  ou  non.  A  peine  parle-t-on  du  dîner  ou  de 
la  qualité  des  vins  sans  jamais  vous  provoquer  à  boire ,  en  vous  appre- 
nant leur  âge  on  la  i-écolte  à  laquelle  ils  appartiennent.  Je  suis  loin  de 
mettre  en  doute  la  sincérité  de  l'hospitalité  des  Américains ,  ainsi  que  l'ont 
fait  quelques  voyageurs ,  bien  que  les  choses  en  pareil  cas  ne  se  passent 
pas  lout-à-fait  comme  parmi  nous;  je  suis  au  coniraire  persuadé  qu'ils 
font  rarement  une  invitation,  lorsqu'ils  n'éprouvent  pas  un  désir  réel 
qu'elle  soit  acceptée.  » 

Ailleurs,  M.  James  Stuart  justifie  les  Américaines  des  accusations  dont 
elles  ont  été  récemment  l'objet.  «  A  une  petite  distance  de  Louisville,  sur 
la  route  de  Shipping-Port,  on  voit  deux  on  trois  maisons  évidemment  oc- 
cupées par  des  femmes  de  vie  suspecte ,  qui  ont  coutume  de  se  faire  voir 
sur  leurs  portes.  Cela  est  un  scandale  qu'il  faut  certainement  faire  dispa- 
raître ,  aussi  bien  que  l'abomination  encore  plus  flagrante  du  même  genre 
qui  existe  aux  Natchez;  mais  il  serait  révoltant  de  ne  pas  ajouter  qu'à  part 
ces  deux  exceptions,  je  n'ai  vu  aucun  exemple  d'impudeur  féminine  dans 
les  rues  de  n'importe  quelle  ville  ou  village  des  Etats-Unis.  Il  est  probable 
que  la  jeune  femme  mariée  qu'un  écrivain  récent  (mistress  Trollope)  nous 
représente  comme  vivant  près  d'une  maison  équivoque  et  épiant  les  indi- 
vidus qui  y  entraient  pour  leur  faire  honte  de  leur  conduite,  demeurait 
près  de  ces  maisons  des  environs  de  Louisville;  car,  ainsi  que  je  l'ai  ob- 
servé les  lieux  de  cette  nature  ne  se  trouvent  jamais  que  horsde  l'enceinte 
des  villes.  Celte  histoire  est  rapportée  par  l'écrivain  en  question  pour 
amener  une  insinuation  qui  équivaut  à  peu  près  à  ceci  :  que  les  Améri- 
caines ne  possèdent  pas  les  sentimens  de  délicatesse  auxquels  elles  ont  des 
prétentions.  Une  pareille  anecdote  était  certainement  moins  propre  à  être 


REVUE.  —  CIIP.ONIQUE.  319 

mise  sous  les  yeux  du  publie  que  sous  ceux,  de  la  personne  à  laquelle  elle 
a  été  communiquée.  L'absence  de  délicatesse  est  donc  plus  imputable  à 
celle  qui  l'a  publiée  qu'à  l'ami  qui  ,1'a  racontée  dans  les  épancheinens  de 
l'intimité.  Mais  que  prouve  d'ailleurs  un  fait  isolé  de  ce  genre  comparé  à 
ce  que  le  même  écrivain  répète  en  cent  endroits,  à  savoir  que  les  Amé- 
ricaines consacrent  trop  de  temps  aux  soins  de  leurs  familles  et  aux  de- 
voirs domestiques ,  comparé  surtout  à  ces  exemples  de  pruderie  outrée 
qu'elle  raconte  ?  » 

Je  pourrais  multiplier  beaucoup  ces  extraits  sur  d'autres  questions 
tout  aussi  importantes.  Un  dernier  passage,  qui  renferme  l'opinion  de 
M.  James  Stuart  sur  les  reprocbes  faits  aux  mœurs  des  Etats-Unis  en  gé- 
néral ,  suffira  pour  mettre  le  lecteur  à  même  de  juger  entre  lui  et  mistress 
Trollope.  On  rencontre  quelquefois  dans  ce  pays  des  Européens  qui  pen- 
sent comme  cette  dame.  L'un  d'eux  adonné  occasion  à  M.  James  Stuart 
de  faire  les  réflexions  suivantes  : 

«  Mon  opinion  est  que  tout  individu  ayant  les  habitudes  et  la  position 
sociale  de  M.  Philips  préférera  le  genre  de  vie  auquel  il  est  accoutumé  à 
celui  de  ce  pays;  mais  cela  ne  fait  rien  à  la  question.  Les  Américains  sont 
si  complètement  absorbés  par  leurs  affaires,  qu'ils  trouvent  rarement  le 
temps  de  s'asseoir  et  de  se  livrera  la  conversation  pendant  deux  ou  trois 
heures  de  suite  ;  une  longue  habitude  leur  fait  préférer  de  fumer  et  de  boire 
leur  grog,  non  d'une  manière  suivie ,  mais  de  temps  à  autre ,  lorsqu'ils  s'y 
sentent  disposés. 

«  M.  Philips  veut  plaisanter  et  se  trompe  complètement  lorsqu'il  accuse 
les  Américains  de  n'être  pas  gentlemen,  parce  que  leur  manière  de  vivre 
n'est  pas  la  sienne.  Son  erreur  provient  de  ce  qu'il  croit  que  ce  terme  ne 
doit  s'appliquer  qu'à  ceux  qui  vivent  comme  il  aimerait  vivre ,  où  comme 
il  vivait  dans  son  pays.  Le  même  préjugé  se  rencontre  fréquemment  parmi 
des  personnes  de  toutes  les  classes  et  les  suit  aussi  bien  dans  les  autres 
contrées  qu'elles  visitent  qu'en  Amérique.  Le  mot  de  gentlemen  est  connu 
également  des  voleurs  de  grand-chemin  ou  des  filous  et  du  plus  fier  aris- 
tocrate que  nous  possédions  en  Angleterre.  Ces  deux  classes  de  personnes 
ne  diffèrent  que  sur  le  sens  de  cette  expression.  Mais  si  on  lui  donne  la  signi- 
fication généralement  admise ,  c'est-à-dire  celle  qui  la  rend  applicable  à  tout 
individu  ayant  reçu  une  bonne  éducation  et  doué  de  bonnes  manières ,  j'ose 
affirmer,  sans  crainte  d'être  contredit  de  ceux  qui  connaissent  la  masse 
de  la  population  des  Etats-Unis ,  au  nord  et  au  sud ,  à  l'est  et  à  l'ouest ,  que 
celte  immense  contrée  renferme  un  beaucoup  plus  grand  nombrede  gentle- 
men (pie  tout  autre  pays  qui  existe  ou  a  existé  à  la  surface  du  globe.  Je  suis 
heureux  de  voir  ,  dans  cette  occasion,  mon  opinion  partagée  par  l'un  des 


,7i0  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

derniers  voyageurs  anglais  en  Amérique,  M.Ferrall,  qui  dit:  «  qu'aux 
États-Unis  on  ne  voit  que  des  (jentlemen.  » 

«  Les  États-Unis  sont  le  pays  le  plus  séduisant  pour  l'homme  pauvre, 
mais  industrieux  et  capable  de  travailler;  il  a  la  certitude  d'y  obtenir  des 
droits  politiques ,  une  position  et  de  l'aisance.  Il  n'est  donc  pas  étonnant 
que  tous  les  individus  de  cette  grande  nation,  vieux  lorys  ou  simples  par- 
venus ,  soient  également  disposés  à  maintenir  les  choses  telles  qu'elles 
étaient  ou  sont  actuellement ,  assurés  qu'ils  sont  qu'ils  reçoivent  beaucoup 
en  échange  du  peu  qu'ils  cèdent  à  la  masse  de  leurs  concitoyens.  M.  Fer- 
rail  a  parfaitement  compris  ce  que  je  cherche  à  expliquer ,  lorsqu'il  dit  que 
«  les  classes  les  plus  élevées  perdent  un  peu  du  poli  qu'elles  devraient  avoir 
«  par  leur  contact  continuel  avec  ceux  de  leurs  compatriotes  qui  sont  moins 
«  avancés  en  civilisation;  mais  que  les  classes  inférieures  gagnent  d'une 
«  manière  évidente  ce  que  les  autres  perdent,  d'où  il  résulte  que  les  per- 
ce sonnes  qui  les  composent  ont ,  par  leur  bonne  conduite ,  une  supériorité 
«  remarquable  sur  les  classes  analogues  de  l'Angleterre.  » 

En  voilà  assez  sur  ce  sujet.  Les  Américains  n'ont  pas  plus  besoin  d'être 
justifiés  des  accusations  de  leurs  détracteurs  que  ne  l'aurait  la  France  ou 
l'Angleterre  en  pareil  cas.  Qu'ils  aillent  leur  chemin ,  et  que  Dieu  les  pré- 
serve long-temps  de  «  high  life  »  et  des  dandys  si  chers  à  mistress  Trollope  ! 

J'ai  encore  à  vous  parler  d'un  voyageur ,  du  plus  original  des  voyageurs 
peut-être  :  M.  Charles  Waterton  est  un  naturaliste,  qui ,  entraîné  par  sa 
passion  pour  l'histoire  naturelle  et  un  goût  décidé  pour  les  aventures,  a 
fait ,  de  1812  à  1824 ,  quatre  voyages  en  Amérique ,  dans  lesquels  il  a  visité 
les  États-Unis,  les  Antilles,  la  Guiane  et  le  Brésil.  La  Guiane  est  son  pays 
de  prédilection;  à  quatre  reprises  différentes,  il  s'est  enfoncé  dans  ses 
déserts  immenses ,  et  une  fois  il  est  parvenu  jusque  sur  les  bords  du  Rio- 
Branco ,  le  principal  affluent  du  Rio-Negro.  Ce  n'est  pas  tout  :  le  passage 
suivant  nous  apprend  que  M.  Waterton  a  fait  bien  autre  chose,  et  jusqu'où 
va  son  goût  pour  l'extraordinaire  : 

«  Si  tu  veux  bien  encore,  cher  lecteur ,  accorder  quelque  indulgence  aux 
divagations  innocentes  de  ma  plume ,  je  te  dirai  que ,  comme  tant  d'autres , 
j'ai  eu  dans  ma  vie  du  haut  et  du  bas;  car  j'ai  grimpé  jusqu'à  la  pointe  du 
para  tonnerre  qui  est  sur  la  croix,  au  sommet  du  dôme  de  Saint-Pierre  à  Rome, 
et  j'y  laissai  mon  gant.  Je  me  suis  tenu  sur  un  pied,  sur  la  tête  de  l'ange 
gardien  au  château  de  Saint-Ange  ,  et  je  viens  de  te  dire  (pie  l'on  m'a  vu 
descendre  sous  la  chute  du  Niagara.  » 

Ces  exploits  néanmoins  ne  sont  rien  auprès  de  la  mémorable  aventure 
arrivée  à  M.  Waterton  avec  un  caïman  dans  la  rivière  d'Essequebo. 
M.  Waterton  désirait  beaucoup  se  procurer  un  de  ces  animaux  pour  l'eni- 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  0^1 

pailler,  et  il  parvint  enfin  à  satisfaire  ses  désirs ,  grâce  à  un  appareil  assez 
ingénieux  que  lui  fabriqua  un  Indien.  Le  caïman  ayant  mordu  au  piège , 
il  s'agissait  de  l'amener  à  terre  sans  danger  pour  les  assistans.  Voici  l'affaire 
et  les  suites  (elles  que  nous  les  raconte  M.  Waterton  : 

«  Nous  étions  là  silencieux  comme  le  calme  qui  précède  un  orage.  Hoc 
ressumma  loco.  Scinditur  in  contraria  vulrjus.  Ils  voulaient  le  tuer  et  je 
voulais  le  prendre  vivant. 

«  Je  me  promenais  en  long  et  en  large  sur  le  sable ,  roulant  une  dou- 
zaine de  projets  dans  ma  tête.  Le  canot  était  très  éloigné.  J'ordonnai  qu'on 
l'amenât  près  de  l'endroit  où  nous  étions.  Le  mât  avait  huit  pieds  de  long 
et  n'était  pas  plus  gros  que  mon  bras.  Je  le  tirai  du  canot,  et  je  roulai  la 
voile  autour  du  bout.  Il  me  semblait  alors  certain  que  si  je  mettais  le  genou 
en  terre ,  et  que  je  tinsse  le  mât  dans  la  même  direction  qu'un  soldat  tient 
sa  baïonnette  lorsqu'il  fait  une  charge ,  je  pourrais  l'enfoncer  dans  la  gorge 
du  caïman,  s'il  venait  à  moi  la  gueule  ouverte.  Lorsqu'on  communiqua  ce 
projet  aux  Indiens ,  ils  rayonnèrent  de  joie  et  dirent  qu'ils  m'aideraient  à 
le  tirer  du  fleuve.  «Vous  êtes  braves  à  présent,  me  dis-jeà  moi-même,  au- 
dax  omnia  perpeti ,  maintenant  que  vous  me  voyez  entre  vous  et  le  dan- 
ger. »  Je  rassemblai  alors  tout  le  momie  pour  la  dernière  fois  avant  le 
combat;  nous  étions  quatre  sauvages  de  l'Amérique  méridionale,  deux 
nègres  d' A  frique ,  un  créole  de  la  Trinité ,  et  moi-même ,  homme  blanc  du 
comté  d'York;  absolument  un  petit  groupe  de  la  tour  de  Babel,  les  uns 
velus ,  les  autres  tout  nus ,  tous  différais  d'adresse  et  de  langage. 

«  Je  pris  alors  le  mât  du  canot  dans  ma  main ,  et  je  mis  un  genou  en  terre 
à  quatre  pas  environ  du  bord  de  l'eau ,  décidé  à  enfoncer  le  mât  dans  la 
gorge  du  caïman,  s'il  m'en  donnait  l'occasion.  Je  me  trouvais  certaine- 
ment dans  une  position  un  peu  désagréable ,  et  je  pensais  à  Cerbère  de 
l'autre  côté  du  Styx.  On  tira  le  caïman  jusqu'à  la  surface;  il  plongea  avec 
violence  aussitôt  qu'il  arriva  dans  ces  régions  élevées,  et  s'enfonça  dans 
le  fleuve  lorsqu'on  lâcha  la  corde.  J'en  vis  assez  pour  n'être  pas  séduit  du 
premier  coup-d'œil.  Je  dis  aussitôt  qu'il  fallait  tout  risquer  et  l'amener  à 
terre;  on  tira  de  nouveau,  et  il  parut,  monstrum  horrendum ,  informe. 
C'était  un  moment  intéressant;  je  gardai  ma  position  avec  fermeté,  les 
yeux  fixement  attachés  sur  lui. 

«  Lorsque  le  caïman  fut  à  deux  pas  de  moi ,  je  vis  qu'il  était  dans  un  état 
de  crainte  et  de  trouble  ;  je  lâchai  tout  à  coup  le  mât  pour  m'élancer  sur 
son  dos  en  faisant  au  même  instant  un  demi-tour  ,  en  sorte  que  je  me  trou- 
vai assis  le  visage  tourné  convenablement.  Je  saisis  aussitôt  ses  jambes  de 
TOME   11.  ^1 


Ô!22  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

devant,  et  en  y  mettant  toutes  mes  forces ,  je  les  tordis  sur  son  clos;  elles 
me  servaient  de  bride. 

«  Il  parut  alors  revenu  de  sa  surprise ,  et  se  trouvant  probablement  dans 
une  société  dangereuse ,  il  commença  à  plonger  avec  violence  et  battait  le 
sable  avec  sa  longue  et  forte  queue;  j'étais  hors  de  ses  atteintes,  étant 
placé  près  de  la  tête  ;  il  continua  à  plonger  et  à  frapper ,  ce  qui  rendait 
ma  position  très  peu  commode.  Ce  spectable  devait  être  curieux  pour  un 
spectateur  désintéressé.  Mes  gens  poussaient  des  cris  de  triomphe  et 
étaient  si  bruyans ,  qu'il  se  passa  quelque  temps  avant  que  je  pusse  leur 
faire  entendre  de  me  tirer  avec  ma  monture  plus  avant  sur  le  rivage.  Je 
craignais  que  la  corde  ne  se  rompît,  et  alors  il  y  avait  toutes  sortes  de 
probabilités  que  je  serais  descendu  dans  les  régions  aquatiques  avec  le 
caïman.  Ceci  aurait  été  plus  dangereux  que  la  promenade  matinale  d'A- 
rion  sur  la  mer  : 

Delphini  insidens  vada  crerula  sulcat  Arion. 

«  On  nous  lira  plus  de  quarante  pas  sur  le  sable.  Ce  fut  la  première  et  la 
dernière  fois  de  ma  vie  que  je  montai  sur  le  dos  d'un  caïman.  Si  l'on  me 
demandait  comment  je  fis  pour  garder  ma  position  ,  je  répondrais  :  J'ai 
chassé  le  renard  quelques  années  avec  lescbiens  de  lord  Darlinglon.  » 

Cette  excellente  bouffonnerie  me  dispense  de  prendre  au  sérieux  l'ou- 
vrage de  M.  Waterton,  et  de  relever  quelques  erreurs  assez  graves  qui  lui 
sont  échappées  en  histoire  naturelle,  telles  que,  par  exemple,  de  consi- 
dérer ,  comme  venimeux ,  les  crochels  que  les  boas  portent  près  de  l'ouver- 
ture anale.  Je  vous  recommande  ce  livre,  non  comme  instructif,  mais 
comme  très  propre  à  dissiper  le  spleen.  La  traduction  française  dont  je  me 
snisservi  a  pour  titre  Excursions  dans  l'Amérique  méridionale. 


Nous  avons  reçu  à  l'occasion  de  la  lettre  de  M.  de  Montalembert,  sur 
le  vandalisme  en  France  (I),  une  réclamation  de  M.  Charlemagne  Du- 
puy,  à  Saumur,  qui  s'indigne  de  ce  que  notre  jeune  collaborateur  l'a  ac- 
cusé d'avoir  dévasté  l'église  de  Cuneault,  bâtie  par  Dagobert,  et  d'avoir 
maintenu  la  moitié  de  cet  édifice  dans  l'état  de  dégradation  et  d'abandon 
où  il  se  trouve  aujourd'hui,  tandis  qu'au  contraire  il  l'a  trouvée  ainsi  en 
1820,  époque  où  il  en  est  devenu  possesseur,  et  qu'il  a  fait  tous  ses  efforts 

i)  Voyez  la  livraison  du  i'r  mais  i833. 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  523 

pour  arrêter  une  ruine  plus  complète.  M.  Duptiy  déclare  qn'il  est  prêt  à 
céder  à  M.  de  Montaleinbert  la  propriété  de  la  moitié  de  l'église ,  à  condi- 
tion que  celui-ci  fera  exécuter  à  ses  frais  les  réparations  nécessaires  pour 
y  rétablir  l'exercice  du  culte  :  il  annonce  en  terminant  que  si  d'ici  à  six 
mois,  M.  de  Montaleinbert  n'a  pas  accepté  ces  conditions ,  il  le  dénoncera 
lui-même  an  public,  qui  verra  alors  de  quel  côté  il  y  a  vandalisme. 

Nous  sommes  charmés  de  voir  que  M.  Dupuy  ait  pris  à  cœur  des  re- 
proches auxquels  on  n'est  en  général  que  trop  insensible,  et  dont  il  a  com- 
pris toute  la  gravité.  Mais  en  vérité,  nous  pensons  que  M.  Dupuy  a  voulu 
prêter  à  rire  à  nos  lecteurs.  La  bizarre  proposition  qu'il  fait  à  M.  de 
Montaleinbert  serait  une  vengeance  ingénieuse,  il  est  vrai ,  mais  peu  équi- 
table, à  ce  qu'il  nous  semble.  La  condition  d'un  pauvre  ami  des  arts  serait 
aussi  par  trop  dure ,  s'il  ne  pouvait  gémir  tout  haut  sur  les  attentats  dont 
ils  sont  victimes,  sans  être  pris  au  collet  et  condamné  à  les  réparer  incon- 
tinent et  à  ses  frais.  M.  de  Montaleinbert  ne  s'est  nullement  engagé,  même 
du  consentement  des  propriétaires,  à  guérir  toutes  les  plaies  qui  ont  été 
infligées  aux  églises,  aux  châteaux  et  aux  autres  monumens  qu'il  a  eu  la 
douleur  de  visiter;  en  conséquence,  il  se  permettra  de  décliner  l'offre 
généreuse  qu'on  veut  bien  lui  faire,  au  risque  même  d'être  traité  à  son 
tour  de  vandale  parle  public  de  M.  Charlemagne  Dupuy. 

Le  même  article  a  suscité  une  réclamation  curieuse  de  la  part  du  Mémo- 
rial Artésien.  Ce  journal  repousse  avec  chaleur  l'accusation  portée  par 
M.  de  Montaiembert  contre  un  membre  du  conseil  municipal  de  Saint- 
Omer,  qui  aurait  sollicité  et  obtenu  la  destruction  des  ruines  de  l'abbaye 
de  Saint-Berlin,  parce  que  leur  ombre  nuisait  aux  tulipes  de  son  jardin. 
Il  paraîtrait,  d'après  le  Mémorial,  que  ce  ne  sont  pas  ses  propres  tulipes, 
mais  bien  celles  d'un  de  ses  amis,  que  l'honorable  municipal  a  voulu  dé- 
barrasser de  l'ombre  monacale,  et  que,  par  conséquent ,  l'acte  de  vanda- 
lisme qu'on  lui  impute  ne  doit  et  ne  peut  être  regardé  que  comme  un  trait 
de  pure  et  intelligente  amitié.  Nous  accueillons  avec  empressement  celle 
précieuse  rectification,  et  nous  la  livrons  à  la  sagacité  de  nos  lecteurs. 

Le  travail  de  M.  de  Montaiembert  a  du  reste  éveillé  une  vive  sympathie 
en  Belgique,  où  il  a  été  réimprimé  avec  des  notes  intéressantes  sur  l'état 
de  plusieurs  monumens  de  ce  pays ,  et  sur  divers  actes  de  vandalisme ,  qui 
y  ont  été  commis,  notamment  sous  l'administration  française.  Elles  ren- 
ferment des  détails  très  curieux  sur  ces  travaux  de  restauration,  qui  ont 
été  entrepris  ou  achevés  à  la  cathédrale  de  Bruxelles  et  à  l'hôtel-tle-ville 
de  Louvain  ,  et  qui  sont  dus  au  talent  et  aux  lumières  de  M.  de  Vanders- 
Iraelen.  Cet  artiste  parait  avoir  parfaitement  compris  la  nature  et  l'im- 
portance de  ce  genre  de  développement,  le  seul  qui  reste  a  l'architecture 

21. 


0:24  REVUE   DES   DEUX    MONDES. 

détrônée  et  dépopularisée  de  notre  temps.  —  Nous  y  voyons  aussi  qu'en 
Prusse,  il  existe  un  édit  royal  qui  défend  la  destruction  de  tout  édifice 
qui  a  un  caractère  monumental  et  historique ,  et  qui  veut  que  clans  toutes 
les  restaurations  d'édifices  de  ce  genre  on  conserve,  autant  que  possible, 
le  caractère  et  le  style  de  l'architecture  primitive;  à  ceux  qui  verraient 
dans  ces  mesures  une  restriction  à  la  libre  disposition  des  propriétés ,  nous 
opposerons  les  ordonnances  de  police,  qui,  dans  une  foule  de  cas,  en 
France ,  ne  permettent  pas  de  remuer  une  pierre  à  une  façade  de  maison 
ou  de  la  peindre  de  telle  ou  telle  couleur  sans  autorisation  préalable;  ce 
à  quoi  nous  devons  l'ineffable  satisfaction  de  contempler  des  créations 
dans  le  genre  de  l'enfilade  de  la  rue  de  Rivoli.  Arbitraire  pour  arbitraire, 
ce  n'est  peut-être  pas  le  seul  cas  où  celai  de  la  Prusse  vaudrait  mieux  que 
celui  de  l'empire,  couvé  par  le  juste-milieu. 

Divers  autres  traits  de  dévastation  municipale  nous  ont  été  communi- 
qués depuis  la  publication  de  notre  livraison  du  1er  mars.  L'ouvrage  de 
M.  Vitel  sur  Dieppe  nous  a  appris  qu'on  a  détruit  dans  cette  ville,  il  y  a 
quelques  années,  la  belle  porte  de  la  Barre,  par  où  l'on  arrivait  de  Paris, 
et  dont  la  voûte  sombre  et  les  deux  tours  produisaient  un  effet  si  pitto- 
resque ;  on  a  prétexté  qu'elle  était  trop  basse  pour  les  chareltes  de  rou- 
lage. Vers  le  même  temps,  l'administration  municipale  d'Angers,  pré- 
sidée par  un  député  de  l'extrême  droite ,  faisait  transformer  en  théâtre 
l'ancienne  et  gothique  église  de  Saint-Pierre.  Enfin,  dans  le  Périgord,  la 
vieille  église  du  Vergt,  que  le  conseil  de  fabrique  avait  résolu  d'entrete- 
nir et  de  réparer,  vient  d'être  jetée  bas  par  un  maire,  avide  d'économies, 
qui  a  lancé  contre  elle  un  malin  cinquante  ouvriers,  au  mépris  de  l'arrêté 
du  conseil.  A  la  vérité ,  il  y  a  procès ,  mais  en  attendant ,  il  y  a  ruine. 

Aux  exemples  de  vandalisme  chez  les  propriétaires  d'anciens  monu- 

mens,  que  M.  de  Montalembert  a  cités ,  nous  devons  aussi  en  joindre  deux 

autres  trop  notables  pour  être  passés  sous  silence.  Le  premier  est  celui 

de  M.  le  marquis  de  Maillé  la  Tour-Landry,  qui  a  fait  détruire  et  vendre 

les  décombres  de  l'abbaye  du  Loroux  en  Anjou ,  fondée  au  xne  siècle ,  et 

qui  avait  encore  conservé  un  aspect  si  imposant,  que  les  Prussiens  en  1814 

la  prirent  pour  une  forteresse,  et  n'osèrent  l'attaquer.  Le  second,  plus 

coupable  encore,  est  celui  delà  destruction  complète  du  Paraclet,  par 

M.  le  lieutenant-général  comte  Pajol.  Il  n'a  pas  respecié  une  seule  pierre 

du  seul  monument  qui  nous  restât  de  cette  histoire  d' A  bailard  et  d'Héloïse, 

peut-être  la  plus  populaire  et  la  plus  touchante  de  nos  vieilles  chroniques  : 

ie  cloître  est  remplacé  par  un  espalier  sur  des  murs  reconstruits  de  fond  en 

comble.  L'oratoire  où  la  supérieure  du  Paraclet  priait  jour  et  nuit  pour 

le  repos  de  l'ame  de  son  ancien  précepteur,  est  devenu  un  moulin  tout 


REVUE.  — CHRONIQUE.  r»t2,'i 

neuf:  enfin,  sur  l'emplacement  des  deux  tombeaux  s'élève  un  pavillon 
chinois  ! 

On  est  heureux  de  pouvoir  opposer  à  ces  déplorables  exemples  celui 
de  M.  Parquin ,  bâtonnier  de  l'ordre  des  avocats  à  la  cour  royale  de  Paris. 
Devenu  propriétaire  du  célèbre  château  du  Vivier,  en  Brie ,  entre  Chaume 
et  Fontenay ,  résidence  habituelle  de  Charles  V  et  de  Charles  VI ,  il  a 
fait  les  plus  nobles  efforts  pour  dégager  et  conserver  dans  leur  état  primi- 
tifs les  débris  de  cette  maison  royale.  Grâces  à  lui ,  nous  pouvons  encore 
admirer  ce  monument,  l'un  des  plus  remarquables  de  l'art  féodal,  tant 
par  l'antiquité  et  l'étendue  de  son  ensemble,  que  par  les  détails  de  con 
struction  de  la  grande  tour  d'alarme  et  de  la  chapelle. 


HISTOIRE 


DES  AMIENS 


PEUPLES   ITALIENS. 


(  STORIA    DEGLI    ANTICHI    POPOL]    ITALIANI  , 


DI    GIUSEPPE    MICALI.  ' 


Les  études  historiques  commencèrent,  il  y  a  deux  siècles,  à 
prendre  en  Europe  une  remarquable  activité.  A  partir  de  cette 
époque,  on  voit  se  développer  une  longue  série  de  travaux,  qui  ne 
furent  jamais  depuis  interrompus  un  seul  moment,  bien  que  la 
direction  n'en  ait  pas  été  toujours  confiée  au  même  peuple,  et  que 
tous  n'aient  pas  contribué,  dans  une  proportion  égale,  à  la  con- 
struction du  grand  édifice  qui  sera  le  fruit  de  leur  labeur  commun. 
Ce  n'est  pas  qu'on  puisse  espérer  de  parvenir,  malgré  tant  d'efforts, 

(i)  Trois  vol.  m-8°,  a\ec  uu  atlas  composé  de  130  plauches. 


HISTOIRE    DES    ANCIENS    PEUPLES    ITALIENS.  ~27 

à  le  terminer  complètement,  à  rétablir  en  leur  entier  les  annales 
du  genre  humain,  à  en  combler  les  nombreuses  lacunes,  à  faire 
pénétrer  au  sein  des  ténèbres,  qui  en  couvrent  certaines  parties 
une  lumière  assez  vive  pour  n'en  pas  laisser  désirer  une  plus  vive 
encore;  mais  au  moins  peut-on  raisonnablement  se  flatter  d'arriver 
à  une  connaissance  des  faits  principaux  des  divers  âges  suffisante 
pour  en  déduire,  à  l'aide  d'une  saine  philosophie,  les  lois  géné- 
rales de  l'humanité;  et  de  tous  les  fruits  qu'il  est  possible  de  retirer 
de  l'histoire,  c'est  là  certes  le  plus  précieux  :  car  le  progrès  rapide 
et  sur  de  la  vraie  civilisation  en  dépend  à  beaucoup  d'égards.  On 
ne  saurait  donc  trop  souhaiter  l'avancement  d'un  genre  d'étude  si 
étroitement  lié  aux  plus  graves  intérêts  de  l'homme. 

La  France  devança  les  autres  nations  dans  celte  vaste  carrière. 
Elle  y  porta  une  ardeur  soutenue,  une  solidité  de  jugement,  un 
esprit  d'ordre  et  de  critique,  qu'on  n'a  point  encore  surpassé.  Le 
génie  de  Joseph  Scaliger,  homme  prodigieux  par  l'immense  éten- 
due de  son  savoir,  et  le  seul,  dit  Frédéric  Schlegel,  que  nous 
puissions  opposer  à  Leibnitz,  créa  la  science  chronologique  que 
tua  plus  tard  la  lourde  et  vide  érudition  du  père  Petau.  Rien  au- 
jourd'hui ne  peut,  parmi  nous,  donner  une  idée  des  gigantesques 
travaux  des  Ducange,  des  Baluze,  des  Lecointre,  des  Duchesne, 
des  Tillemont,  de  l'Académie  des  Inscriptions,  dont  les  mémoires 
forment  un  recueil  jusqu'à  présent  unique  de  recherches  aussi  va- 
riées que  profondes,  et  surtout  des  bénédictins  de  la  congrégation 
de  Saint-Maur.  Ces  pieux  enfans  de  la  solitude,  après  avoir  déposé 
la  bêche  et  le  hoyau  qui  fertilisèrent  une  partie  de  notre  sol,  éle- 
vèrent, dans  le  silence  du  cloître,  ces  merveilleux  monumens  qu'on 
pourrait  appeler  les  pyramides  de  la  science,  et  qui,  en  ce  siècle 
où  l'on  ne  sait  plus  tout  ce  que  peut  opérer  la  force  d'association 
constamment  dirigée  vers  un  même  but,  nous  apparaissent  comme 
des  vestiges  laissés  par  une  race  d'hommes  plus  puissante,  de  son 
passage  sur  la  terre. 

L'Espagne,  en  s'occupant  de  sa  propre  histoire  si  brillante,  si 
poétique,  a  contribué  à  éclaircir  une  partie  de  celle  des  Arabes, 
ses  derniers  conquérans.  Elle  est  loin  cependant  d'avoir  épuisé  la 
tâche  particulière  que  sa  position  lui  assigne  dans  cet  ordre  de  re- 
cherches. De  nombreux  documens  restent  encore  ensevelis  dans 


•">28  REVUE    DES   DEUX   MONDES. 

ses  bibliothèques  et  ses  archives,  et  probablement  continueront 
d'y  dormir  inconnus,  jusqu'à  ce  que  cette  belle  et  glorieuse  nation, 
sortant  de  l'atmosphère  ténébreuse  qu'on  a  épaissie  autour  d'elle, 
se  réchauffe  au  soleil  de  la  civilisation,  qui,  de  nos  jours,  ranime 
et  féconde  des  contrées  plus  heureuses.  Les  trésors  littéraires  du 
Vatican,  ouverts  à  tous,  fourniraient  de  précieux  matériaux  pour 
l'histoire  du  moyen  âge  et  des  temps  postérieurs.  D'autres  biblio- 
thèques, à  Florence,  à  Venise,  à  Milan,  demanderaient  encore  à 
être  soigneusement  fouillées  par  des  hommes  paliens  et  habiles. 
Les  immenses  travaux  de  Muratori  auraient  dû ,  ce  semble,  en  pro- 
voquer de  semblables  ;  mais  ce  nom  illustre  représente  presque  seul 
la  gloire  de  l'Italie  dans  cette  branche  importante  des  connaissances 
humaines.  L'édition  si  considérablement  augmentée  du  Monasticon, 
de  Dugdale,  qu'on  vient  d'achever  en  Angleterre,  est  son  plus 
beau  monument  de  ce  genre,  moins  remarquable  toutefois  par  la 
critique  et  la  science  véritable,  que  par  la  somptueuse  magnifi- 
cence qui  a  présidé  à  son  exécution  matérielle.  Une  riche  aristo- 
cratie a  voulu  un  ouvrage  de  luxe,  un  livre  démesurément  cher; 
elle  l'a  eu. 

La  collection  vraiment  nationale,  commencée  en  Allemagne  d'a- 
près les  vues  patriotiques  et  sous  la  direction  du  comte  de  Stein, 
aura,  si  jamais  elle  se  termine,  un  autre  caractère,  nous  le  croyons. 
Mais,  puisque  nous  avons  nommé  l'Allemagne,  c'est  ici  le  lieu  de 
lui  rendre  la  justice  qui  lui  est  due,  et  de  reconnaître  hautement 
l'incontestable  supériorité  qu'elle  a  acquise,  depuis  un  demi-siècle, 
dans  la  culture  des  sciences  historiques.  Au  moment  où  la  France, 
absorbée  tout  entière  par  sa  révolution  politique,  détournait  ses 
regards  du  passé  pour  les  arrêter  uniquement  sur  l'avenir  qu'elle 
préparait  au  monde;  lorsque,  ouvrant  la  carrière  où  l'Europe  la 
suit,  elle  s'abandonna,  comme  Colomb,  aux  vents  et  aux  tempêtes 
pour  découvrir  de  nouveaux  rivages  et  un  ciel  nouveau;  lorsqu'elle 
dit  aux  peuples  étonnés,  aux  peuples  assoupis  dans  leur  vieille  mi- 
sère :  C'est  assez  de  ce  qui  fut;  je  vous  créerai  d'autres  destins  :  alors 
la  laborieuse  et  pensive  Allemagne,  occupant  la  place  que  la  France 
< (luttait,  laissa  celle-ci  remuer  le  présent,  et  tourna  son  activité 
vers  un  but  exclusivement  intellectuel.  Elle  entreprit  en  quelque 
sorte  de  reconstruire,  à  l'aide  des  faits  et  de  la  théorie  philoso- 


HIST01KE    1>ES    ANCIENS    PEUPLES    ITALIENS. 


529 


phique,  l'organisme  vivant  de  l'humanité  dans  les  siècles  anté- 
rieurs. Agrandissant  ainsi  le  domaine  de  l'histoire,  elle  y  ramena 
la  philologie,  l'archéologie,  et  en  général  toutes  les  sciences  qu'elle 
fit  converger  à  ce  foyer  commun.  Recueillant  tout,  rapprochant 
tout,  religion,  lois,  mœurs,  coutumes,  traditions,  langues,  litté- 
rature développée  ou  informe,  et  spécialement  ces  chants  sponta- 
nés qui  furent  partout  les  premières  annales  des  peuples,  et  l'ex- 
pression la  moins  équivoque  de  leur  caractère  individuel,  de  leur 
vie  morale  et  intime ,  elle  s'efforça  de  débrouiller  leurs  origines  si 
obscures  et  leur  filiation  si  incertaine.  Une  pareille  méthode,  on 
le  sent  bien,  provoquait  des  hardiesses  de  tout  genre,  laissait  aux 
conjectures  les  plus  hasardées  un  vaste  champ,  et  en  exigeant  qu'on 
s'isolât  des  impressions  que  l'homme  reçoit  de  tout  ce  qui  l'envi- 
ronne, pour  se  pénétrer  de  l'esprit,  des  sentimens,  des  passions 
d'une  autre  société  et  d'une  autre  époque,  mettait  en  jeu  une  sorte 
de  faculté  de  divination.  A  défaut  de  documens  plus  directs  et  plus 
étendus,  l'historien,  cherchant  à  saisir,  dans  les  traditions  héroï- 
ques et  mythiques  d'un  peuple,  son  génie  propre,  et,  pour  ainsi 
dire,  sa  forme  particulière,  se  flattait  de  le  recomposer  sans  autre 
secours,  à  peu  près  comme  Cuvier  recomposait  des  animaux  en- 
tiers de  genre  inconnu  à  l'aide  d'un  seul  fragment  de  leur  struc- 
ture osseuse,  avec  cette  différence  toutefois  que  le  célèbre  anato- 
miste  prenait  pour  point  de  départ  un  débris  d'organisation ,  et 
l'historien  la  force  organisatrice  elle-même.  On  ne  peut  nier  que 
plusieurs  écrivains,  dont  l'Allemagne  s'honore  ajuste  titre,  n'aient 
fait  preuve  dans  ce  travail  singulier,  je  dirais  presque  dans  cette 
espèce  de  féerie  scientifique,  d  une  étonnante  sagacité.  Il  suffit  de 
nommer  Niebuhr,  pour  rappeler  tout  ce  qu'a  d'ingénieux,  de 
brillant,  mais  aussi  de  conjectural,  la  méthode  qu'il  a  illustrée  en 
l'appliquant,  souvent  avec  un  rare  bonheur,  à  l'histoire  des  pre- 
miers temps  de  Rome.  Espérons  que  sa  mort  prématurée  ne  pri- 
vera pas  l'Europe  de  la  suite  d'un  ouvrage  qui  a  jeté  un  si  grand 
éclat,  en  ramenant  les  faits  matériels  de  l'humanité  sous  la  puis- 
sance de  l'esprit  qui  les  engendre,  les  anime  et  les  vivifie.. 

Ce  n'est  pas  qu'on  ne  puisse  aisément  abuser  de  ces  procédés  à 
priori,  surtout  lorsqu'on  les  sépare  d'une  profonde  connaissance 
des  monumens,  et  que  leur  emploi  n'offre  fréquemment  quelque 


550  KKVUE  DES  DEUX  MONDES. 

chose  d'arbitraire,  ou  tout  au  moins  d'indémontrable  ,  qui  semble 
peu  compatible  avec  le  caractère  propre  de  l'histoire,  tel  qu'aupa- 
ravant on  se  le  représentait.  Gel  inconvénient  très  réel,  et  dont  les 
imitateurs  de  Niebuhr  ne  sauraient  se  garder  avec  trop  de  soin ,  ne 
détruit  cependant  pas  les  nombreux  avantages  qu'offre  le  mode 
d'investigation  philosophique  dont  il  est  une  conséquence  inévita- 
ble. On  conçoit  néanmoins  que  plusieurs ,  moins  frappés  de  ceux- 
ci  qu'effrayés  de  celui-là,  aient  cru  plus  sage  de  s'abstenir  d'entrer 
dans  cette  route  nouvelle.  De  là  deux  écoles  historiques ,  l'une 
qu'on  peut  appeler  instinctive,  et  l'autre  positive,  ou  nes'appuyant 
que  sur  des  témoignages  écrits.  L'auteur  de  l'ouvrage  que  nous 
annonçons  appartient  à  cette  dernière.  Aspirant  à  des  résultats 
rigoureusement  incontestables,  il  écarte  inexorablement  ce  qui  ne 
serait  que  deviné ,  sans  être  susceptible  de  preuve  directe  :  non 
qu'il  réprouve,  tout  au  contraire ,  un  usage  franc  de  la  pensée, 
un  examen  sévère  et  indépendant  des  opinions  les  plus  accréditées, 
mais  restreint  toutefois  dans  les  bornes  de  la  critique  purement 
historique,  suivant  l'ancienne  acception  du  mot.  Ce  cercle  ne  laisse 
pas  d'être  encore  assez  vaste.  On  se  rappelle  en  effet  qu'il  y  a  vingt- 
deux  ans,  M.  Micali ,  dans  son  livre  intitulé  :  L Italie  avant  les 
Romains,  appela  le  premier  l'attention  des  savans  sur  l'histoire 
de  celte  époque  antique,  et,  par  la  hardiesse  de  ses  vues  autant 
que  par  la  profondeur  de  ses  recherches ,  donna  l'impulsion  aux 
travaux  postérieurs  et  à  ceux  de  Niebuhr  lui-même.  Il  est  bon  de 
constater  les  faits  de  ce  genre,  afin  que,  dans  le  progrès  de  la 
science ,  chacun  jouisse  de  la  part  de  gloire  et  de  reconnaissance 
qui  lui  est  due. 

Comme  tous  les  hommes  supérieurs,  M.  Micali  fut  loin  d'être 
pleinement  satisfait  des  essais  de  sa  jeunesse.  Au  lieu  de  se  reposer 
dans  le  succès  flatteur  qu'il  avait  obtenu,  il  recommença  ses  études, 
devenues  plus  faciles  à  quelques  égards ,  et  plus  intéressantes  par 
la  découverte  d'un  grand  nombre  de  monumens  propres  à  répan- 
dre une  vive  lumière  sur  le  sujet  qui  l'occupait.  Il  relut  tout  ce  qui  s'y 
rapporte  dans  les  écrits  des  anciens  et  des  modernes,  compara  tout, 
discuta  tout,  et  non  content  des  connaissances  qui  se  puisent  dans 
les  livres,  il  parcourut  l'Italie  entière,  pour  recueillir  sur  les  lieux 
mêmes,  par  l'inspection  immédiate  du  sol,  ces  notions  précises  que 


HISTOIRE    1>ES    ANCIENS   PEUPLES    ITALIENS.  531 

rien  ne  supplée,  lorsqu'on  veut  arrivera  des  conclusions  solides, 
el  ne  pas  apprécier  certains  faits  comme  au  hasard.  Le  résultat  de 
tant  de  travaux  est  consigné  dans  Y  Histoire  des  anciens  peuples  d'I- 
talie, qu'il  vient  de  publier  à  Florence.  Nous  tacherons  d'en  don- 
ner une  idée  sommaire,  en  nous  permettant,  d'après  son  invitation 
même,  de  soumettre  à  l'illustre  auteur  quelques  doutes  sur  diffé- 
rens  points  susceptibles ,  ce  nous  semble ,  d'être  contestés ,  el  sur 
plusieurs  applications  de  son  hypothèse  fondamentale,  développée 
avec  autant  d'art  que  de  clarté,  mais  conçue  en  un  sens  trop  exclu- 
sif peut-être. 

M.  Micali  se  place  d'abord  au  centre  de  cette  magnifique  chaîne 
de  montagnes  qui  parcourt  l'Italie  dans  toute  sa  longueur.  11  sup- 
pose qu'à  une  époque  où  déjà  le  pays  était  habité,  la  Sicile ,  aupa- 
ravant jointe  à  la  Calabre ,  en  fut  séparée  par  quelque  violente 
commotion  du  sol  (1)  ;  et  que,  dans  le  même  temps ,  la  mer,  recou- 
vrant les  plaines  aujourd'hui  si  fertiles  qui  s'étendent  des  deux  côtés 
des  Apennins,  s'élevait  jusqu'au  pied  de  ceux-ci  et  en  baignait  les 
croupes  (2).  Ces  deux  suppositions  paraissent  difficiles  à  admettre. 
On  est  généralement  d'accord  que  la  Sicile,  comme  l'Angleterre  et 
quelques  autres  îles,  autrefois  unies  aux  continens  voisins,  n'en  ont 
point  été  séparées  postérieurement  au  grand  cataclysme  qui  opéra, 
il  y  a  environ  cinq  mille  ans,  des  bouleversemens  si  profonds  sur  la 
surface  de  notre  globe.  Et  quant  à  la  submersion  primitive  des  plai- 
nes de  la  péninsule  italique,  elle  impliquerait  un  changement  de  ni- 
veau dans  les  mers  adjacentes,  qui  successivement  se  seraient  abais- 
sées et  considérablement  abaissées;  fait  contraire  aux  observations 
et  aux  documens  historiques,  d'où  il  résulte  que  le  niveau  de  la  Médi- 
terranée n'a  pas  varié  sensiblement  depuis  près  de  trente  siècles.  Il 
est  très  vrai  cependant  que  ces  plaines,  inondées  par  les  déborde- 
mens  des  fleuves  qui  les  traversent,  étaient  pour  la  plupart  origi- 
nairement inhabitables,  ainsi  que  le  dit  M.  Micali  ;  qu'elles  n'ont  pu 
devenir  propres  à  l'habitation  de  l'homme  qu'à  l'aide  d'immenses  tra- 
vaux de  dessèchement,  de  digues  construites  pour  contenir  et  diri- 
ger les  coursd'eau,  et  qu'encore  aujourd'hui  une  négligence  de  moins 

(i)  Tome  I,  page  4. 
■     Ibid.  p.  17. 


ôôi  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'un  demi  siècle  dans  l'entretien  de  ces  digues,  suffirait  pour  trans- 
former de  nouveau  la  Lombardie  presque  entière  en  un  vaste  et 
stérile  marais.  Il  est  donc  certain  que  la  population  dut  être  d'a- 
bord confinée  dans  les  montagnes,  et  qu'elle  ne  put  même  étendre 
ces  conquêtes  sur  un  sol  tel  que  celui  que  nous  venons  de  décrire , 
avant  d'avoir  atteint ,  avec  la  connaissance  et  la  pratique  des  arts, 
un  degré  de  civilisation  assez  avancé. 

Mais  quelle  était  celte  population?  D'où  tirait-elle  son  origine? 
A  quelle  race  plus  ancienne  appartenait-elle?  Loin  de  prétendre 
résoudre  ces  questions,  M.  Micali  les  juge  insolubles,  au  moins 
dans  l'état  actuel  de  la  science ,  et  conséquemment  déclare  qu'il  ne 
s'en  occupera  point.  Le  premier  fait  pour  lui  est  l'existence  de  peu- 
plades indigènes  en  ce  sens  que  leur  séjour  en  Italie  est  de  beau- 
coup antérieur  aux  monumens  de  l'histoire,  qu'on  ignore  entière- 
ment d'où  elles  y  étaient  venues,  par  quelle  roule,  et  de  quelles 
nations  elles  s'étaient  détachées.  Ces  aborigènes  ,  comme  les  appe- 
laient les  Romains,  possédaient  le  pays  qui  s'étend  du  pied  des 
Alpes  jusqu'à  l'extrémité  de  la  péninsule.  Issus  d'une  souche  com- 
mune, ils  parlaient  tous,  suivant  M.  Micali,  une  langue  radicale- 
ment la  même,  avaient  la  même  religion,  les  mêmes  mœurs,  les 
mêmes  lois,  les  mêmes  institutions  fondamentales,  bien  que  portant 
des  noms  divers ,  et  séparés  en  un  grand  nombre  de  sociétés  parti- 
culières. Dans  la  suite  des  temps  ,  il  s'établit ,  sans  parler  des  îles 
adjacentes  successivement  envahies  par  divers  peuples  navigateurs, 
il  s'établit ,  disons-nous ,  sur  les  côtes  de  l'Italie  inférieure ,  des  co- 
lonies Cretoises,  chalcidiennes ,  achéennes  et  doriques,  dont  l'en- 
semble formait  ce  qu'on  nomma  depuis  la  grande  Grèce.  Mais,  quelle 
qu'ait  pu  être  d'ailleurs  leur  action  civilisatrice  sur  les  populations 
voisines  indigènes,  les  deux  races  demeurèrent  profondément  dis- 
tinctes et  ne  se  mêlèrent  jamais. 

D'autres  invasions  troublèrent,  à  différentes  époques,  le  repos 
des  habitans  de  l'Italie  supérieure.  Les  Liburniens,  de  race  illy- 
rique ,  les  Liguriens ,  les  Enètes  ou  Vénètes  et  d'autres  nations  par- 
ties des  bords  opposés  de  l'Adriatique,  refoulèrent,  à  plusieurs 
reprises,  les  populations  primitives  vers  l'Italie  centrale ,  comme 
des  ondes  qui  se  poussent  mutuellement.  Les  Pelages  ou  Pélagucs 
y  pénétrèrent  avec  les  tribus  fugitives  :  mais  leur  séjour  n'y  fut  pas 


HISTOIRE    DES    ANCIENS    PEUPLES    ITALIENS.  333 

très  long,  et  il  influa  peu  sur  les  peuples  au  milieu  desquels  ils 
vécurent  momentanément,  à  cause  de  la  civilisation  supérieure  de 
ceux-ci.  Repoussés  de  proche  en  proche  jusqu'aux  dernières  limites 
méridionales  de  l'Italie ,  ils  la  quittèrent  enfin ,  sans  y  laisser  aucune 
trace  durable  de  leur  passage;  car,  suivant  l'opinion  au  moins  très 
probable  de  M.  Micali,  les  monumens  qu'on  appelle  cyclopéens 
leur  ont  été  faussement  attribués.  Ce  genre  de  construction,  in- 
diqué par  la  nature  même  dans  les  pays  montagneux  où  la  pierre 
abonde ,  fut  de  tout  temps  pratiqué  par  les  indigènes,  et  M.  Micali 
prouve  fort  bien  que  l'usage  s'en  continua  jusque  sous  les  premiers 
empereurs.  Toutefois ,  avant  de  porter  un  jugement  définitif  sur 
l'influence  pélagique  en  Italie,  il  faudrait,  ce  nous  semble,  mieux 
connaître  ce  peuple  mystérieux,  qu'on  dirait  poursuivi,  dans  ses 
continuelles  migrations,  par  une  fatalité  inexorable ,  et  qu'on  voit, 
tel  qu'une  ombre  vague  et  silencieuse,  se  glisser  à  travers  les  ori- 
gines de  toutes  les  nations  les  plus  célèbres  de  l'occident. 

Les  Osques,  ou  Opiques,  ou  Aurunces,  formaient  le  tronc  prin- 
cipal de  la  race  primitive  italienne ,  comme  les  Ra-Sènes ,  appelés 
par  les  Grecs  Tirséniens  ou  Tirréniens,  par  les  Romains  Tusques 
ou  Etrusques,  en  formaient  la  branche  la  plus  illustre  et  la  plus 
civilisée.  Nous  avouerons  que ,  sur  ce  point,  il  nous  reste  quelques 
doutes  :  cette  identité  d'origine  ne  nous  paraît  pas  suffisamment 
constatée;  elle  manque  de  preuves  directes,  et  lorsqu'on  vient  à 
considérer  combien  par  leurs  institutions  religieuses  et  politiques, 
parleurs  sciences,  leurs  arts,  leurs  mœurs,  et,  autant  qu'on  en  peut 
juger,  par  leur  langue  même ,  les  Étrusques  différaient  des  peuples 
cireon voisins,  on  se  persuade  difficilement  qu'ils  aient  pu  sortir 
d'une  souche  commune  ,  quoique  l'on  reconnaisse  clairement 
une  certaine  influence  réciproque,  qui  dut  être  l'effet  de  leur  rap- 
prochement sur  le  même  sol,  et  des  communications  fréquentes  qui 
en  étaient  une  suite  nécessaire.  Nous  ne  pensons  pas  que ,  pour 
rendre  raison  de  ces  différences  radicales ,  il  suffise  d'établir  que 
les  Etrusques,  peuple  commerçant  et  navigateur  ,  eurent  de  nom- 
breuses relations  avec  l'Afrique  et  l'Asie ,  ni  même  de  conjecturer 
qu'à  l'époque  de  l'invasion  des  pasteurs  en  Egypte ,  quelques  fa- 
milles sacerdotales  se  réfugièrent  chez  les  Ra-Sènes,  et  les  initiant 
au  culte  égyptien,,  à  la  philosophie;,  aux  sciences,  aux  arts  de  cette 


Ô34  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

antique  contrée,  fondèrent  parmi  eux  un  ordre  social  tout  nouveau  ; 
car  il  n'existe  aucun  autre  exemple  d'une  nation  ainsi  changée 
fondamentalement  par  des  étrangers  fugitifs,  nécessairement  sus- 
pects du  moment  où  ils  auraient  laissé  seulement  apercevoir  la 
pensée  d'opérer  une  révolution,  laquelle  bouleversait,  avec  le  droit 
reçu,  les  relations  antérieures  entre  les  divers  membres  delà  com- 
munauté. Et  d'ailleurs,  s'il  existe  des  rapports  qu'on  ne  peut  mé- 
connaître entre  les  idées  religieuses  des  Étrusques  et  les  croyances 
égyptiennes,  il  n'en  existe  presque  aucun  entre  leur  organisation 
sociale  et  celle  de  l'Egypte ,  fondée  sur  le  système  des  castes.  De 
plus ,  la  mythologie  étrusque ,  d'après  ce  que  les  monumens  nous  en 
apprennent,  avait  des  relations  non  moins  marquées  avec  des 
croyances  assyriennes  et  phéniciennes;  et  leur  religion ,  leurs  insti- 
tutions ,  leurs  lois,  leur  ordre  social  entier  formaient  un  tout  telle- 
ment compacte ,  si  étroitement  lié  dans  toutes  ses  parties,  que  l'es- 
prit se  refuse  à  le  concevoir  sous  une  autre  notion  que  celle  d'une 
production  vivante  et  spontanée  du  génie  et  des  traditions  natio- 
nales, modifiées  ensuite  superficiellement  par  des  causes  acciden- 
telles, qui  jamais  n'en  altérèrent  le  fond  principal. 

Que  s'il  nous  reste  des  doutes  sur  l'identité  originaire  des  Ra- 
Sènes  et  des  Osques ,  nous  ne  pensons  pas  qu'on  puisse  en  con- 
server sur  l'origine  commune  des  peuplades  qui  successivement 
occupèrent  la  Péninsule,  depuis  les  rives  du  Tibre  jusqu'à  l'ex- 
trémité de  la  Calabre.  On  peut  en  voir  le  dénombrement  dans 
M.  Micali,  qui  suit  et  expose  leur  filiation  avec  une  science,  une 
sagacité  et  une  clarté  admirable. 

Pour  comprendre  les  mouvemens  de  toutes  ces  populations,  il 
faut  les  rapporter  à  trois  causes  générales. 

Premièrement,  l'invasion  étrangère.  Ainsi,  dès  les  plus  anciens 
temps,  les  nations  connues  sous  le  nom  d'Illyriens,  de  Thessaliens, 
de  Pelages,  traversant  l'Adriatique,  s'emparèrent  des  côtes  voisines 
des  bouches  du  Pô,  et  s'avançant  ensuite  dans  l'intérieur  du  pays, 
en  chassèrent  les  Ombriens,  qui,  rencontrant  dans  leur  fuite  les 
Sicules,  établis  entre  l'Arno  et  le  Tibre,  les  forcèrent  de  leur  cé- 
der ce  territoire,  et  de  chercher  eux-mêmes  une  autre  patrie  qu'ils 
ne  trouvèrent  que  dans  la  Sicile,  à  laquelle  ils  donnèrent  leur 
nom,  après  l'avoir  en  partie  conquise  sur  les  Sieaniens,  ses  premiers 


HISTOIRE    DES    ANCIENS    PEUPLES    ITALIENS.  335 

liabitans.  Mais  bientôt  après  les  Ombriens  furent  à  leur  lour  dé- 
possédés par  les  Ra-Sènes,  qui  jetèrent  au  centre  de  l'Italie  les 
bases  d'une  domination  durable. 

Secondement ,  les  guerres  intérieures.  Tant  de  petites  peuplades 
voisines  ,  resserrées  chacune  dans  un  étroit  espace,  ne  pouvaient 
guère  vivre  long-temps  en  paix ,  et  la  force  qui ,  presque  toujours, 
intervenait  pour  terminer  entre  elles  les  contestations  sur  les  li- 
mites, devait  les  changer  souvent.  Les  Etrusques  étendirent  pro- 
gressivement les  leurs  de  l'embouchure  de  la  Magra  à  celle  du  Tibre, 
et  portant  leurs  conquêtes  dans  la  haute  Italie 'jusqu'aux  rives  du 
Tésin,  et  dans  l'Italie  inférieure,  au-delà  même  de  celles  du  Vul- 
turne,  ils  y  fondèrent  deux  nouveaux  états,  deux  Étruries  nou- 
velles ,  composées  chacune,  comme  l'ancienne,  de  douze  villes  con- 
fédérées; car  le  nombre  douze  était  chez  les  Ra-Sènes  symbolique 
et  sacré.  Et  encore  ici  nous  voyons  les  Etrusques  constamment  sé- 
parés de  tous  les  autres  peuples  italiques  par  une  forme  de  société 
qui,  dans  son  ensemble  et  dans  ses  détails ,  leur  était  exclusivement 
propre. 

Troisièmement,  les  colonies  appelées  Printemps  sacrés.  Lorsque 
l'agriculture ,  à  peine  naissante,  n'ajoutait  que  peu  de  ressources  à 
celles  de  la  vie  purement  pastorale ,  la  subsistance  des  tribus  er- 
rantes dans  les  vallées  des  Apennins  était  généralement  très  pré- 
caire. S'il  arrivait  que  leurs  faibles  moissons  manquassent,  ou 
qu'une  épidémie  ravageât  leurs  troupeaux ,  ou  qu'elles  eussent 
éprouvé  les  calamités  de  la  guerre ,  alors,  pour  détourner  par  une 
solennelle  expiation  la  colère  céleste,  elles  consacraient  au  dieu  à 
qui  appartient  le  souverain  empire,  tout  ce  qui  naissait  dans  le 
cours  d'un  printemps ,  enfans  et  animaux ,  et  c'était  là  le  printemps 
sacré,  ver  sacrum.  Il  est  possible  qu'originairement  ce  qu'on  dé- 
vouait ainsi  fût  réellement  offert  en  sacrifice  à  la  divinité  qu'on 
voulait  fléchir,  comme  le  pense  M.  Micali.  Cependant  j'inclinerais 
à  ne  voir  dans  cette  institution  singulière  qu'un  moyen  tout-à-fait 
conforme  au  génie  religieux  de  l'antiquité,  de  remédier  au  trop 
grand  accroissement  de  la  population  par  l'établissement  de  colo- 
nies qui  trouvaient  dans  le  caractère  sacré  qu'on  leur  avait  im- 
primé une  sauvegarde  plus  sûre  que  la  force.  Et,  en  effet,  sitôt  que 
la  génération  dévouée  avait  atteint  l'âge  de  l'adolescence,  elle  s'en 


556  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

allait,  conduite  par  l'un  des  principaux  membres  de  l'ordre  sacer- 
dotal, chercher  ailleurs  d'autres  foyers.  La  religion  les  protégeait 
mieux  que  les  armes.  «  Partout ,  dit  M.  Micali ,  où  l'on  bâtissait  un 
temple  avec  de  nouveaux  autels  et  des  rites  divins,  les  peuples  se 
rassemblaient  autour;  là  s'élevaient  des  habitations  rustiques, 
s'ouvrait  un  nouveau  marché;  là  sur  une  terre  nouvelle  croissait 
un  peuple  nouveau.  Ainsi ,  selon  le  génie  de  ces  temps  où  domi- 
nait universellement  le  sacerdoce ,  tous  tenaient  pour  sacré  le  com- 
mencement de  ces  colonies ,  qui  propageaient  de  côté  et  d'autre 
les  formes,  les  ordonnances  et  la  tutelle  d'une  même  institution 
théocratique;  tous  mieux  contenus  ou  plus  justement  régis  par  elle, 
s'estimaient  heureux  d'être  associés  au  sort  d'un  peuple  favorisé 
par  les  augures  et  cher  aux  dieux.  Ce  qui  fait  clairement 
comprendre  comment  un  petit  nombre  d'hommes  choisis , 
revêtus  des  armes  invincibles  de  leur  dieu,  purent  s'incorporer 
avec  d'autres  peuples  indépendans,  leur  communiquer  leurs  lois, 
leurs  règles ,  et  fonder  avec  le  temps  des  sociétés  puissantes.  Ini- 
tiés aux  mystères  religieux  et  civils,  les  conducteurs  de  ces  colo- 
nies sacrées  ne  pouvaient  certainement  donner  au  nouveau  peuple 
d'autres  institutions  que  celles  dont  ils  étaient  les  gardiens,  les  ré- 
gulateurs et  les  maîtres.  Nous  apprenons  de  Pline  que  les  Picé- 
niens  descendaient  des  Sabins  par  le  vœu  d'un  printemps  sacré; 
les  Samnites  en  provenaient  de  la  même  manière,  comme  les  Lu- 
caniens  des  Samnites;  toutes  nations  nombreuses  et  fortes ,  consti- 
tuées sous  une  seule  loi ,  ayant  la  même  religion ,  et  gouvernées 
également  dès  l'origine  par  des  commandemens  et  des  décrets  sa- 
cerdotaux (1).  » 

Les  diverses  peuplades  de  race  certainement  osque,  séparées  par 
la  nature  même  du  sol  coupé  en  vallées  profondes  et  difficilement 
accessibles ,  avaient  habituellement  peu  de  relations  entre  elles ,  ce 
qui  contribua  sans  doute  à  conserver  et  à  fortifier  l'esprit  d'indé- 
pendance qui  formait,  comme  le  remarque  Salluste  (2),  le  trait  le 
plus  marqué  de  leur  caractère  commun.  Jamais  elles  ne  parvinrent 

(i)  Tome  I,  page  24. 

(2)  Genus  hominum  agreste  sine  legibus,  sine  imperio ,  liberum  atqne  solu- 
tum.  Catil. 


HISTOIRE    DES    ANCIENS    PEUPLES    ITALIENS.  357 

à  se  constituer  en  un  même  corps  politique ,  ni  même  à  former  une 
confédération  qui  eût  quelque  force  d'unité.  Ce  fut  toujours  le  sort 
de  ce  beau  pays  d'être  divisé  intérieurement,  avec  cette  différence 
qu'autrefois  ses  habitans  étaient  séparés  par  la  liberté ,  et  qu'ils  le 
sont  aujourd'hui  par  la  servitude.  La  religion  seule  put  opérer  un 
commencement  d'union,  suffisante  peut-être  pour  garantir  l'exis- 
tence de  l'ordre  social  établi ,  mais  trop  faible  pour  résister  aux 
envahissemens  de  la  puissance  plus  concentrée  de  Rome.  Laissons 
parler  M.  Micali. 

«  Dès  le  moment  où  des  Alpes  à  la  mer  de  Sicile ,  les  tribus  in- 
digènes eurent  formé  de  nombreuses  sociétés  civiles  distinctes ,  le 
principe  religieux,  base  de  la  cité,  prévalut  partout  dans  la  juris- 
prudence publique  des  nations  italiennes,  quelle  qu'en  fût  la  force, 
la  police  et  le  nom.  De  sorte  que,  de  fait,  le  principal  ou  même 
l'unique  lien  de  leur  concorde  nécessaire,  mais  faible,  se  trouvait 
dans  le  culte  religieux,  inséparable  appui  du  droit  des  gens.  Les 
fériés  solennelles  instituées  dès  l'origine  chez  chaque  peuple  con- 
fédéré, et  auxquelles  par  le  devoir  de  leur  office,  assistaient  les 
magistrats  des  villes  ou  territoires  alliés ,  avaient  certainement  pour 
but,  sous  le  voile  de  la  religion,  d'affermir  l'amitié  et  l'union  des 
confédérés,  en  les  invitant  à  se  regarder  mutuellement  comme 
frères,  et  à  sacrifier  ensemble  aux  dieux  de  la  patrie,  ainsi  qu'en 
usaient  les  Sabins  et  les  Latins  aux  fêtes  de  la  déesse  Feronia ,  les 
anciens  Latins  entre  eux ,  les  Etrusques  et  les  Ombriens ,  comme 
aussi  les  Lucaniens.  Ce  lien  sacré  et  fraternel  tendait  encore  mani- 
festement à  fortifier  le  pacte  de  la  loi  par  la  stabilité  de  l'engage- 
ment religieux.  Selon  le  même  principe  de  gouvernement,  tous  les 
autres  peuples  qui  formaient  des  étals  fédératifs,  convoquaient 
solennellement  et  avec  des  rits  religieux  leurs  assemblées  publiques, 
soit  dans  les  cas  urgens ,  soit  aux  époques  fixées.  C'est  ainsi  que 
les  Etrusques  avaient  coutume  de  s'assembler  dans  le  temple  de 
Voltumna,  les  Latins  dans  le  bois  sacré  d'Aricia ,  ou  dans  celui  de 
Ferentino,  et  les  Sabins  à  Cure,  comme  aussi  l'histoire  fait  de  fré- 
quentes mentions  d'assemblées  semblables  chez  les  Ecques,  les 
llerniques,  les  Volsques,  les  Samnites,  les  Lucaniens  et  les  Ligu- 
riens. L'objet  principal  de  ces  réunions  nationales,  légalement 
composées  des  chefs  du  gouvernement  /était  la  grande  affaire  de 

TOME     II.  ±2 


538  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  guerre  ou  de  la  paix ,  la  réception  des  ambassadeurs,  les  traités 
d'alliance,  et  tout  ce  qui  concernait  la  sûreté  de  l'union.  Mais  si 
les  droits  de  la  souveraineté,  dans  leurs  rapports  avec  la  défense 
commune,  appartenaient  naturellement  au  conseil  commun  de  la 
confédération ,  ce  n'était  pas  une  faible  cause  de  troubles,  que  ces 
mêmes  droits  fussent  ensuite  exercés  sans  aucune  limite,  séparé- 
ment par  chaque  peuple,  en  tout  ce  qui  concernait  ses  affaires  pri- 
vées. C'est  ainsi  que  quelques  peuples  sabins,  les  Ceninesiens,  les 
Crustumeniens  et  les  Antennales ,  se  mirent ,  dit-on ,  en  devoir  de 
repousser,  sans  attendre  le  secours  de  leurs  alliés ,  les  premières 
injures  des  Romains.  Plusieurs  villes  d'Étrurie  soutinrent,  durant 
des  siècles,  des  guerres  particulières,  comme  ceux d'Anagni  parmi 
les  Herniques,  malgré  le  vœu  de  la  ligue.  Tusculum  se  sépara  de 
la  même  manière  de  l'union  latine,  et  Sulri  de  celle  des  Toscans, 
sans  qu'on  pût  l'empêcher  par  une  autre  voie  que  celle  des  armes. 
Et  voilà  comment ,  dès  l'origine  ,  chaque  confédération  des  tribus 
italiques  portait  en  soi  un  germe  de  faiblesse ,  parce  que  le  lien  qui 
en  unissait  les  divers  membres  étant  impuissant  à  les  constituer  en 
un  seul  et  même  corps,  chaque  cité,  lente  à  se  mouvoir,  et  facile- 
ment soustraite  à  l'autorité  commune,  tombait  sous  l'influence  des 
ambitions  individuelles,  qui  produisaient  souvent  des  ruptures  et 
des  discordes  (1).  » 

Ce  mode  de  gouvernement  ressemblait  fort  au  fond  à  celui  des 
États-Unis  américains;  seulement,  dans  celui-ci,  le  pouvoir  cen- 
tral possède  plus  de  force ,  bien  qu'on  puisse  douter  qu'il  en  ait 
assez  pour  maintenir  long-temps  l'union  dont  il  est  le  lien.  Avec  de 
nombreux  avantages,  les  états  fédératifs  manquent  d'unité  de  pen- 
sée et  d'unité  de  vie,  et  c'est  pourquoi  ils  se  dissolvent  aisément  et 
font  rarement  de  grandes  choses.  Toutefois ,  ce  genre  de  gouver- 
nement est  quelquefois  inévitable,  lorsque  entre  des  populations 
qui  ne  peuvent  subsister  qu'unies ,  il  existe  trop  de  dissimilitudes 
pour  qu'elles  puissent  être  soumises  sans  oppression  à  des  lois  de 
tout  point  uniformes. 

L'Étrurie,  organisée  selon  des  idées  mystiques,  et  assujétie  à 
une  puissante  aristocratie  sacerdotale,  était  divisée  en  douze  cités 

(i)  Tome  II,  p.  67  et  seq. 


HISTOIRE    DES    ANCIENS    PEUPLES    ITALIENS,  539 

ou  corporations  civiles.  Le  suprême  magistrat  de  chacun  de  ces 
douze  peuples  dont  se  composait  la  nation  entière,  portait  le  nom 
de  Lucumon,  et  il  était  élu  chaque  année.  Investi  d'une  pleine  puis- 
sance, il  rendait  néanmoins,  tous  les  neuf  jours,  compte  de  ses 
actes  à  ceux  qui  l'avaient  élevé  à  celte  haute  dignité ,  que  les  Ro- 
mains appelaient  royale.  L'un  d'eux  était  élu  généralissime  et  chef 
de  l'union  par  les  douze  peuples  confédérés ,  dont  chacun  fournis- 
sait un  licteur  à  son  cortège,  pour  montrer  qu'ils  avaient  tous  une 
part  égale  dans  la  souveraineté  commune  (1). 

Cette  organisation  sociale,  qui  excluait  le  peuple  de  toute  parti- 
cipation aux  affaires  publiques,  devait  nécessairement  périr  sitôt 
que  le  prestige  religieux  qui  environnait  l'aristocratie  gouvernante 
et  faisait  sa  force ,  aurait  commencé  à  se  dissiper  :  aussi  prit-on 
pour  le  conserver  des  précautions  sans  nombre.  Tous  les  actes  de 
la  vie  humaine,  unis  à  des  rites  mystérieux  dont  la  seule  classe  sa- 
cerdotale possédait  le  secret  et  qu'elle  pouvait  seule  accomplir, 
étaient  par-là  sous  sa  dépendance.  Elle  avait  enveloppé  et  serré  dans 
les  mêmes  chaînes  l'homme  intellectuel  et  l'homme  civil.  Maîtresse 
absolue  des  croyances ,  de  la  science  et  des  lois ,  elle  n'avait  pas 
laissé  une  seule  issue  à  la  liberté  humaine.  Tl  suit  de  là  que,  sous 
celte  police  pesante  et  compacte ,  l'Étrurie  devait  former  une  société 
forte,  mais  sans  élan;  un  corps,  si  l'on  peut  ainsi  parler,  d'une 
densité  extraordinaire,  mais  sans  principe  d'expansion.  Le  défaut 
d'unité  politique  la  rendit  plus  facile  à  entamer  par  les  Romains, 
qui  l'attaquaient  avec  toutes  leurs  forces ,  tandis  que  presque  tou- 
jours elle  ne  se  défendait  qu'avec  une  partie  des  siennes.  Inévitable- 
ment elle  devait  succomber  dans  cette  lutte  inégale ,  et  elle  succomba 
en  effet  vers  la  fin  du  ve  siècle  après  la  fondation  de  Rome.  Ses 
derniers  efforts,  glorieux  mais  stériles ,  ne  servirent  qu'à  jeter  quel- 
que éclat  sur  sa  mort.  Et  ce  qu'il  y  eut  de  remarquable  à  cette  fa- 
tale époque  et  dans  les  temps  qui  la  suivirent ,  c'est  la  promptitude 
avec  laquelle  l'aristocratie,  qui  perdait  tout,  s'oublia  elle-même, 
poussée  par  sa  corruption  interne  à  s'identifier  au  peuple  conqué- 
rant, tandis  que  le  plébéien,  qu'elle  avait  tenu  perpétuellement 


(  r)   Tome  II,  p   7  [  ot  72. 

22 


540  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

courbé  sous  sa  domination ,  puisant  dans  ses  croyances  religieuses 
une  plus  grande  énergie  de  résistance,  conserva  seul ,  avec  le  sou- 
venir et  le  regret  de  la  patrie ,  l'esprit  national ,  qui  ne  s'étei- 
gnit complètement  qu'après  l'introduction  du  christianisme,  dans 
le  vie  siècle  de  notre  ère.  La  dissolution  progressive  de  cette  anti- 
que nation  est  admirablement  peinte  par  M.  Mieali. 

«Juridiquement  assujétis  sous  le  nom  d'alliés  (socii  iialici)  à 
l'empire  romain  ,  privés  du  droit  de  faire  la  guerre,  les  noms  ne 
pouvaient  donner  une  garantie  qui  n'existait  plus  dans  les  choses. 
Cependant  le  régime  municipal ,  à  l'ombre  duquel  les  cités,  après 
la  rupture  du  lien  fédéral,  continuèrent  de  s'administrer,  était  une, 
compensation  au  poids  de  leur  sujétion  et  à  la  nécessité  de  mainte- 
nir de  leur  sang  la  grandeur  d'un  peuple  oppresseur.  L'aristo- 
i  ratio,  jadis  dominante,  se  rapprocha  désormais  toujours  plus  de 
ses  nouveaux,  maîtres  :  elle  se  sépara,  de  sentiment  et  d'intérêt, 
des  masses  populaires,  et  elle  en  fut,  en  temps  et  lieu,  récompen- 
sée par  des  faveurs  et  une  protection  spéciale....  Les  aruspices 
même,  interprètes  du  pouvoir  souverain,  firent  leur  paix  et  devin- 
rent aussi  des  instrumens  de  la  domination  romaine  :  parce  que  la 
révérence  pour  le  sacerdoce  étant  affaiblie ,  mais  non  éteinte,  leur 
ordre  surtout  continuait  de  mettre  à  profit  le  monopole  secret  de 
l'art  formidable  de  la  divination.  Par  son  action  lente  et  progres- 
sive sur  les  âmes  abattues,  l'obéissance  générale,  quoique  forcée, 
tendait  naturellement  à  étouffer  le  désir,  autrefois  si  vif,  de  se  si- 
gnaler par  des  œuvres  utiles  à  la  cité.  De  cette  sorte,  l'Etrurie  eut 
désormais  du  calme  et  non  du  repos,  des  pompes  sans  gloire,  la 
servitude  sous  des  noms  honorables.  L'amour  de  l'art  et  des  études, 
auxquels  on  attachait  le  plus  de  prix ,  ne  laissa  pourtant  pas  de 
se  conserver.  Les  nobles,  les  riches  et  en  général  tous  ceux  que 
favorisait  la  fortune,  employaient  leur  opulence ,  dans  l'oisiveté  de 
la  paix,  à  embellir  la  vie  par  le  charme  des  arts  agréables.  Quelle 
était  l'affection  qu'inspiraient  ces  arts,  ainsi  que  la  somptueuse 
ostentation  des  grands ,  c'est  ce  que  montre  clairement  l'innom- 
brable multitude  de  monumens  qu'aujourd'hui  surtout  on  décou- 
vre dans  toute  l'Etrurie,  et  avec  une  abondance  plus  merveilleuse 
encore  dans  la  vaste  nécropole  des  Volsques,  d'où  l'on  tire  à  la 
fois  des  milliers  de  vases ,  de  bronzes  et  d'objets  de  toute  sorte , 


HISTOIRE    DES    ANCIENS    PEUPLES    ITALIENS.,  5<£ï 

<|ui,  pour  honorer  les  tombeaux,  y  furent  déposés  dans  le  cours 
des  siècles  :  toutes  choses  plus  ou  moins  précieuses,  ou  par  la 
matière,  ou  par  le  travail,  et  qui  prouvent  combien  étaient  multi- 
pliées les  commodités  de  la  vie ,  et  combien  étaient  grandes  les 
richesses  privées,  même  après  la  perte  de  la  liberté;  car  il  est 
manifeste,  pour  quiconque  veut  en  faire  la  comparaison,  qu'un 
nombre  considérable  de  ces  monumens,  comme  beaucoup  de 
sculptures  de  Volterre,  furent  exécutés,  par  des  artistes  étrus- 
ques, dans  le  style  et  selon  la  manière  usitée  aux  siècles  de  la  do- 
mination romaine.  Il  subsistait  aussi  alors ,  dans  les  cités  maritimes, 
quelque  commerce  d'outre-mer,  qui  peu  à  peu  alla  diminuant , 
tandis  que  les  travaux  de  l'agriculteur  tenaient  partout  ouvertes 
d'inépuisables  sources  de  richesses.  Mais  le  sort  du  citoyen  changea 
bientôt  et  pour  toujours,  lorsque  la  propriété  territoriale  ayant  passé 
en  d'autres  mains,  l'habitant  des  campagnes  fut  contraint  de  cultiver 
comme  fermier  la  terre  qui  jadis  était  sienne ,  et  que  les  hommes 
libres ,  expulsés  ou  soumis  à  une  dure  oppression,  la  culture  de 
nos  champs  fut  confiée  par  les  nouveaux  maîtres  à  des  esclaves,  et 
des  esclaves  étrangers.  Cette  misère  extrême  de  la  Toscane  fut,  au 
rapport  de  Caïus  Gracchus,  le  motif  le  plus  fort  qui  porta  son  frère 
Tiberius  à  proposer  la  loi  agraire.  Ni  le  courage  cependant,  ni  le 
désir  de  la  liberté  n'étaient  tout-à-fait  éteints  dans  le  peuple.  Plu- 
sieurs villes  d'Étrurie  se  soulevèrent  dans  la  guerre  d'Annibal  ; 
l'esprit  public  se  ranima  dans  la  guerre  sociale  ;  et  dans  celle  de 
Sylla ,  l'Etrurie  opposa  de  nouveau  une  résistance  opiniâtre  à  la 
vindicative  tyrannie  du  dictateur  de  Rome.  A  celte  époque  san- 
glante, un  grand  nombre  de  villes  principales  furent  ou  ruinées 
ou  données  en  garde  à  des  colonies  de  soldats  rapaces,  qui  dissi- 
paient scandaleusement  les  richesses  acquises  par  d'iniques  voies. 
Les  familles  illustres  s'éteignirent  ou  se  réfugièrent  en  d'autres  pays. 
De  si  grands  fléaux  détruisaient  non-seulement  les  restes  de  l'an- 
cienne vie  civile ,  mais  encore  peu  à  peu  les  monumens  publics,  les 
écrits,  la  littérature,  les  beaux-arts,  en  un  mot  l'héritage  entier 
de  la  vertu  des  ancêtres.  La  science  des  aruspices  conserva  seule 
sa  formidable  autorité  jusqu'au  vie  siècle  de  l'ère  vulgaire ,  tant  le 
crédule  Etrusque,  enveloppé  dans  le  lacet  de  ces  vieilles  fourberies, 
s'en  allait,  cherchant  opiniâtrement  quelque  espérance  et  quelque 


342  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

consolation  à  ses  misères  dans  les  vains  leurres  de  la  divination 
paternelle  (1).  » 

Nous  n'avons  pu  donner  qu'une  idée  fort  incomplète  de  l'his- 
toire primitive  des  peuples  de  l'Italie ,  telle  qu'avec  une  rare  saga- 
cité et  une  science  profonde ,  M.  Micali  a  su  la  reconstruire  à  l'aide 
des  fragmens  épars  qu'en  ont  conservés  les  anciens  auteurs.  Dans 
son  deuxième  volume ,  il  traite  des  institutions  politiques,  du  gou- 
vernement, des  lois  civiles ,  des  croyances  et  du  culte  de  ces  mêmes 
peuples;  de  la  philosophie,  des  mœurs  et  de  la  vie  domestique  des 
Etrusques,  des  développemens  que  prirent  chez  eux  les  arts  du 
dessin,  de  leurs  principaux  monumens,  de  l'agriculture,  de  l'art 
de  la  guerre,  de  la  navigation ,  du  commerce  et  de  la  monnaie ,  et 
enfin  de  la  langue  étrusque  et  osque ,  et  de  ses  dialectes.  Son  hy- 
pothèse sur  l'identité  originaire  de  ces  deux  nations  a  dû  le  con- 
duire à  ne  voir  dans  l'étrusque  et  l'osque  que  deux  dialectes  d'une 
même  langue  primordiale.  Ceci ,  selon  nous ,  est  la  partie  systé- 
matique de  son  livre.  On  ne  saurait  douter  que  l'osque  et  l'étrus- 
que n'aient  dû  se  faire  des  emprunts  mutuels  et  se  modifier  réci- 
proquement :  mais  que  ces  deux  langues  fussent  radicalement 
les  mêmes,  c'est  ce  qui  ne  nous  paraît  rien  moins  qu'établi;  et 
l'impossibilité  jusqu'ici  insurmontable  d'arriver  à  l'intelligence  de 
l'étrusque,  dans  lequel  il  n'existe  encore  qu'un  seul  mot  dont  le 
sens  soit  fixé  avec  quelque  probabilité ,  favorise  peu  la  supposition 
de  son  identité  primitive  avec  l'osque ,  moins  rebelle  à  l'interpré- 
tation ,  à  cause  de  son  affinité  plus  grande  avec  l'ancien  latin.  En 
définitive ,  nous  croyons  que  tout  ce  qui  tient  aux  commencemens 
de  l'Étrurie ,  est  encore  pour  nous  couvert  de  ténèbres  impénétra- 
bles. Il  existe  des  rapports  frappans  entre  quelques-unes  de  leurs 
idées  théologiques  et  le  système  religieux  de  l'Egypte ,  et  comme 
lecomie  de  Gaylus  et  d'autres  l'avaient  déjà  remarqué  dans  le  siè- 
cle dernier,  entre  l'art ,  tel  qu'il  apparaît  dans  leurs  monumens  les 
plus  antiques,  et  l'art  égyptien.  Mais  à  ces  rapports  incontestables 
se  joignent  des  différences  si  tranchées ,  si  profondes ,  qu'on  n'en 
peut ,  à  vrai  dire  ,  rien  conclure  de  certain  sur  l'origine  de  la  race 


(f)  Tour-  II,  p.  i65  ej  »<\- 


HISTOIRE    DES    ANCIENS    PEUPLES    ITALIENS.  545 

étrusque,  qui  continue  de  rester  l'un  des  plus  obscurs  mystères  de 
la  science. 

Dans  un  troisième  volume,  M.  Micali  donne  l'explication  des  plan- 
ches extrêmement  curieuses  et  d'une  grande  beauté  d'exécution, 
qu'il  a  jointes  à  son  ouvrage.  Elles  contiennent  un  grand  nombre  de 
monumens  inédits,  également  utiles  à  l'histoire  des  croyances  reli- 
gieuses  des  Etrusques,  et  à  celle  de  l'art  parmi  eux.  Ce  magnifique 
recueil ,  qui  a  exigé  d'immenses  travaux  et  des  dépenses  énormes, 
ferait  honneur  à  un  souverain.  Aucun  sacrifice  n'a  coûté  à  M.  Mi- 
cali ,  pour  ajouter  une  palme  de  plus  à  la  gloire  de  son  pays.  Il  a 
élevé  un  monument  véritablement  national.  Comme  savant  et  comme 
écrivain,  il  s'est  placé,  dans  Y  Histoire  des  anciens  peuples  d'Italie, 
au  niveau  des  premières  renommées  modernes.  En  plusieurs  en- 
droits de  son  livre,  on  croirait  entendre  Tacite  parlant  la  langue 
de  Machiavel.  Comme  citoyen,  et  ce  but  justifie  ce  qu'il  y  a  peut- 
être  de  hasardé  dans  quelques-unes  de  ses  hypothèses,  il  montre 
à  ses  compatriotes,  dès  les  plus  anciens  âges,  la  cause  de  leurs  mal- 
heurs dans  leurs  perpétuelles  divisions,  en  môme  temps  qu'il  leur 
présente  un  touchant  motif  d'union  dans  une  origine  commune. 
Chacune  de  ses  pages  manifeste  l'homme  de  bien  dans  le  savant 
illustre;  et,  après  ce  dernier  travail  qui  couronne  si  dignement  sa 
belle  carrière ,  il  peut  dire  avec  confiance  :  Sat  patriœ  Priamoque 
datum.  Cette  patrie  elle-même,  que  seslalens  honorent,  confirmera 
unanimement  ce  témoignage  de  sa  conscience. 

Il  nous  a  été  doux  de  rendre  ce  faible  hommage  à  l'un  des  en- 
fans  de  cette  terre  que  nous  chérissons,  de  cette  terre  féconde  en 
tout  genre  de  grandeurs ,  où  rien  ne  saurait  étouffer  ni  la  science , 
ni  les  arts,  ni  le  génie.  Parce  qu'on  l'a  enveloppée  comme  de  ban- 
delettes funèbres,  on  entend  dire  :  l'Italie  ne  vit  plus,  elle  est 
morte.  Non,  une  nation  qui  a  produit  simultanément  Micali. 
Manzoni,  Pellico,  n'est  pas  une  nation  morte.  La  puissante  vie 
qu'on  refoule  en  son  sein,  y  fermente  en  secret,  cl  quand  vien- 
dra l'heure  marquée  par  la  Providence,  quand  le  géant  qui  som- 
meille dans  le  tombeau  qu'on  lui  a  fait  se  réveillera ,  le  monde 
poussera  un  cri  d'étonnement  à  la  vue  des  merveilles  qui  frap- 
peront ses  regards.  A  présent,  il  est  vrai,  en  voyant  ce  peuple 
languissant  au  milieu  d'une  nature  si  énergique  et  si  brillante,  on 


544  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


est  ému  d'une  profonde  pitié;  on  se  demande  comment  il  se  fait 
qu'un  si  beau  soleil  éclaire  tant  d'infortunes  :  mais  quand  on  a  pé- 
nétré au  fond  de  certaines  âmes,  qui  semblent  receler,  comme  un 
sanctuaire ,  les  sacrés  destins  de  la  patrie ,  alors  on  respire  plus  à 
l'aise,  alors  on  sent  renaître  en  soi  une  inébranlable  espérance,  et 
je  ne  sais  quel  souffle  de  l'avenir  se  mêlant  aux  brises  odorantes 
qui  caressent  cette  terre  enchantée,  on  rêve  pour  elle  un  nouveau 
printemps. 

F.    DE   LA   MENNAIS. 


LES 


CAPRICES  DE  MARIANNE 


COMEDIE. 


PERSONNAGES. 


CLAUDIO,  Juge. 

MARIANNE,  sa  Femme. 

CGELIO. 

OCTAVE. 

TIBIA,  Valet  de  Claudio. 

CIUTA ,  vieille  Femme. 

HERMIA,  Mère  de  Coelio. 

MALVOLIO,  Intendant  (I'Hermia. 

Domestiques. 


{ Naples. 


ACTE  PREMIER 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Une  rue  devant  la  maison  de  Claudio. 


MARIANNE ,  sortant  de  chez  elle,  un  livre  de  messe  à  la  main.  — 

CIUTA  l'aborde. 

C1UTA. 

Ma  belle  dame ,  puis-je  vous  dire  un  mot? 

MARIANNE. 

Que  me  voulez- vous? 

CIUTA. 

Un  jeune  homme  de  cette  ville  est  éperdument  amoureux  de 
vous;  depuis  un  mois  entier,  il  cherche  vainement  l'occasion  de 
vous  l'apprendre.  Son  nom  est  Cœlio;  il  est  d'une  noble  famille  cl 
d'une  figure  distinguée. 

MARIANNE. 

En  voilà  assez.  Dites  à  celui  qui  vous  envoie  qu'il  perd  son  temps 
et  sa  peine ,  et  que  s'il  a  l'audace  de  me  faire  entendre  une  second* 
fois  un  pareil  langage  ,  j'en  instruirai  mon  mari.    (  Elle  son.) 


^>18  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

COELIO,  entrant. 

Eh  bien!  Giuta,  qu'a-l-elle  dit? 

CIUTA. 

Plus  dévote  et  plus  orgueilleuse  que  jamais.  Elle  instruira  son 
mari ,  dit-elle ,  si  on  la  poursuit  plus  long-temps. 

COELIO. 

Ah  !  malheureux  que  je  suis  !  je  n'ai  plus  qu'à  mourir.  Ah  !  la  plus 
cruelle  de  toutes  les  femmes  !  Et  que  me  conseilles-tu ,  Ciuta?  quelle 
ressource  puis-je  encore  trouver? 

CIUTA. 

Je  vous  conseille  d'abord  de  sortir  d'ici ,  car  voici  son  mari  qui 

la  Suit.  (  Us  sortent.  ) 

(  Entrent  Claudio  et  Tibia.  ) 

CLAUDIO. 

Es-tu  mon  fidèle  serviteur?  mon  valet  de  chambre  dévoué?  Ap- 
prends que  j'ai  à  me  venger  d'un  outrage. 

TIBIA. 

Vous,  monsieur? 

CLAUDIO. 

Moi-même,  puisque  ces  impudentes  guitares  ne  cessent  de  mur- 
murer sous  les  fenêtres  de  ma  femme.  Mais ,  patience  !  tout  n'est 
pas  fini.  —  Ecoute  un  peu  de  ce  côté-ci  :  voilà  du  monde  qui  pour- 
rait nous  entendre.  Tu  m'iras  chercher  ce  soir  le  spadassin  que  je 
t'ai  dit. 

TIBIA. 

Pourquoi  faire? 

CLAUDIO. 

Je  crois  que  Marianne  a  des  amans. 

TIBIA. 

Vous  croyez,  monsieur? 

CLAUDIO. 

Oui;  il  y  a  autour  de  la  maison  une  odeur  d'amans;  personne 
ne  passe  naturellement  devant  ma  porte  ;  il  y  pleut  des  guitares  et 
des  entremetteuses. 

TIBIA. 

Est-ce  que  vous  pouvez  empêcher  qu'on  donne  des  sérénades  à 
votre  femme? 


LES  CAPRICES  DE  MARIANNE.  349 

CLAUDIO. 

Non  ;  mais  je  puis  poster  un  homme  derrière  la  poterne ,  et  me 
débarrasser  du  premier  qui  entrera. 

TIBIA. 

Fi  !  votre  femme  n'a  pas  d'amans.  —  C'est  comme  si  vous  disiez 
que  j'ai  des  maîtresses. 

CLAUDIO. 

Pourquoi  n'en  aurais-tu  pas,  Tibia?  Tu  es  fort  laid,  mais  tu  as 
beaucoup  d'esprit. 

TIBIA. 

J'en  conviens,  j'en  conviens. 

CLAUDIO. 

Regarde,  Tibia,  tu  en  conviens  toi-même;  il  n'en  faut  plus  dou- 
ter, et  mon  déshonneur  est  public. 

TIBIA. 

Pourquoi  public? 

CLAUDIO. 

Je  te  dis  qu'il  est  public. 

TIBIA. 

Mais,  monsieur,  votre  femme  passe  pour  un  dragon  de  vertu 
dans  toute  la  ville;  elle  ne  voit  personne;  elle  ne  sort  de  chez  elle 
que  pour  aller  à  la  messe. 

CLAUDIO. 

Laisse-moi  faire.  —  Je  ne  me  sens  pas  de  colère,  après  tous  les 
cadeaux  qu'elle  a  reçus  de  moi!  —  Oui,  Tibia,  je  machine  en  ce 
moment  une  épouvantable  trame,  et  me  sens  prêt  à  mourir  de 
douleur. 

tibia. 
Oh!  que  non. 

CLAUDIO. 

Quand  je  te  dis  quelque  chose,  tu  me  ferais  plaisir  de  le  croire. 

(Ils  sortent.  ) 
COELIO,  rentrant. 

Malheur  à  celui  qui,  au  milieu  de  la  jeunesse,  s'abandonne  à  un 
amour  sans  espoir!  Malheur  à  celui  qui  se  livre  à  une  douce  rêve- 
rie, avant  de  savoir  où  sa  chimère  le  mène,  et  s'il  peut  être  payé 
de  retour!  Mollement  couché  dans  une  barque,  il  s'éloigne  peu  à 


550  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

peu  de  la  rive;  il  aperçoit  au  loin  des  plaines  enchantées,  de  vertes 
prairies  et  le  mirage  léger  de  son  Eldorado.  Les  vents  l'entraînent 
en  silence,  et  quand  la  réalité  le  réveille,  il  est  aussi  loin  du  but  où 
il  aspire  que  du  rivage  qu'il  a  quitté  ;  il  ne  peut  plus  ni  poursuivre 
sa  route,  ni  revenir  sur  ses  pas. 

(  On  entend  un  bruit  d'instrumens.  ) 

Quelle  est  cette  mascarade?  N'est-ce  pas  Octave  que  j'aperçois? 

(  Entre.  Octave.  ) 
OCTAVE. 

Comment  se  porte,  mon  bon  monsieur,  cette  gracieuse  mélan- 
colie? 

COELIO. 

Octave!  ô  fou  que  tu  es!  tu  as  un  pied  de  rouge  sur  les  joues  ! 
D'où  te  vient  cet  accoutrement?  N'as-tu  pas  de  honte  en  plein  jour? 

OCTAVE. 

O  Cœlio  !  fou  que  tu  es  !  tu  as  un  pied  de  blanc  sur  les  joues  !  — 
D'où  te  vient  ce  large  habit  noir?  N'as-tu  pas  de  honte  en  plein 
carnaval  ? 

COELIO. 

Quelle  vie  que  la  tienne!  ou  tu  es  gris,  ou  je  le  suis  moi-même. 

OCTAVE. 

Ou  tu  es  amoureux ,  ou  je  le  suis  moi-même. 

COELIO. 

Plus  que  jamais  de  la  belle  Marianne. 

OCTAVE. 

Plus  que  jamais  de  vin  de  Chypre. 

COELIO. 

J'allais  chez  toi  quand  je  t'ai  rencontré. 

OCTAVE. 

Et  moi  aussi  j'allais  chez  moi.  Comment  se  porte  ma  maison?  il 
y  a  huit  jours  que  je  ne  l'ai  vue. 

COELIO. 

J'ai  un  service  à  te  demander. 

OCTAVE. 

Parle,  Cœlio,  mon  cher  enfant.  Veux-tu  de  l'argent?  je  n'en  ai 


LES    CAPRICES    DE    MARIANNE.  351 

plus.  Veux-tu  des  conseils?  je  suis  ivre.  Veux-tu  mon  épée?  voilà 
une  batte  d'arlequin.  Parle,  parle,  dispose  de  moi. 

COELIO. 

Combien  de  temps  cela  durera-t-il?  huit  jours  hors  de  chez  toi! 
tu  te  tueras ,  Octave. 

octave . 

Jamais  de  ma  propre  main ,  mon  ami ,  jamais;  j'aimerais  mieux 
mourir  que  d'attenter  à  mes  jours. 

COELIO. 

Et  n'est-ce  pas  un  suicide  comme  un  autre,  que  la  vie  que  tu 
mènes? 

OCTAVE. 

Figure-toi  un  danseur  de  corde,  en  brodequins  d'argent,  le  ba- 
lancier au  poing,  suspendu  entre  le  ciel  et  la  terre;  à  droite  et  à 
gauche ,  de  vieilles  petites  figures  racornies ,  de  maigres  et  pâles 
fantômes ,  des  créanciers  agiles ,  des  parens  et  des  courtisanes ,  toute 
une  légion  de  monstres,  se  suspendent  à  son  manteau ,  et  le  tirail- 
lent de  tous  côtés  pour  lui  faire  perdre  l'équilibre;  des  phrases  re- 
dondantes, de  grands  mots  enchâssés  cavalcadent  autour  de  lui; 
une  nuée  de  prédictions  sinistres  l'aveugle  de  ses  ailes  noires.  Il 
continue  sa  course  légère  de  l'orient  à  l'occident.  S'il  regarde  en 
bas,  la  tète  lui  tourne;  s'il  regarde  en  haut,  le  pied  lui  manque. 
Il  va  plus  vite  que  le  vent ,  et  toutes  les  mains  tendues  autour  de 
lui  ne  lui  feront  pas  renverser  une  goutte  de  la  coupe  joyeuse  qu'il 
porte  à  la  sienne.  Voilà  ma  vie,  mon  cher  ami;  c'est  ma  fidèle 
image  que  tu  vois. 

COELIO. 

Que  tu  es  heureux,  d'être  fou  ! 

OCTAVE. 

Que  tu  es  fou  de  ne  pas  être  heureux  î  dis-moi  un  peu ,  toi , 
qu'est-ce  qui  te  manque? 

COELIO. 

Il  me  manque  le  repos,  la  douce  insouciance  qui  fait  de  la  vie 
un  miroir  où  tous  les  objets  se  peignent  un  instant,  et  sur  lequel 
tout  glisse.  Une  dette  pour  moi  est  un  remords.  L'amour,  dont , 
vous  autres,  vous  faites  un  passe-temps,  trouble  ma  vie  entière, 


5.>2  REVUE    DES   DEUX   MONDES, 

O  mon  ami,  tu  ignoreras  toujours  ce  que  c'est  qu'aimer  comme 
moi.  3Ion  cabinet  d'étude  est  désert;  depuis  un  mois,  j'erre  autour 
de  cette  maison  la  nuit  et  le  jour.  Quel  charme  j'éprouve ,  au  lever 
de  la  lune,  à  conduire  sous  ces  petits  arbres,  au  fond  de  cette  place, 
mon  chœur  modeste  de  musiciens ,  à  marquer  moi-même  la  mesure, 
à  les  entendre  chanter  la  beauté  de  Marianne  !  Jamais  elle  n'a  paru 
à  sa  fenêtre;  jamais  elle  n'est  venue  appuyer  son  front  charmant 
sur  sa  jalousie. 

OCTAVE. 

Qui  est  cette  Marianne?  est-ce  que  c'est  ma  cousine? 

COELIO. 

C'est  elle-même ,  la  femme  du  vieux  Claudio. 

OCTAVE. 

Je  ne  l'ai  jamais  vue.  Mais  à  coup  sûr,  elle  est  ma  cousine.  Clau- 
dio est  fait  exprès.  Confie-moi  tes  intérêts,  Cœlio. 

COELIO. 

Tous  les  moyens  que  j'ai  tentés  pour  lui  faire  connaître  mon 
amour  ont  été  inutiles.  Elle  sort  du  couvent;  elle  aime  son  mari, 
et  respecte  ses  devoirs.  Sa  porte  est  fermée  à  tous  les  jeunes  gens 
de  la  ville ,  et  personne  ne  peut  l'approcher. 

OCTAVE. 

Ouais!  est-elle  jolie?  —  Sot  que  je  suis!  tu  l'aimes,  cela  n'im- 
porte guère.  Que  pourrions-nous  imaginer? 

COELIO. 

Faut-il  te  parler  franchement?  ne  te  riras-tu  pas  de  moi? 

OCTAVE. 

Laisse-moi  rire  de  toi ,  et  parle  franchement. 

COELIO. 

En  ta  qualité  de  parent,  tu  dois  être  reçu  dans  la  maison. 

OCTAVE. 

Suis-je  reçu?  je  n'en  sais  rien.  Admettons  que  je  suis  reçu.  A  te 
dire  vrai ,  il  y  a  une  grande  différence  entre  mon  auguste  famille 
et  une  botte  d'asperges.  Nous  ne  formons  pas  un  faisceau  bien 
serré,  et  nous  ne  tenons  guère  les  uns  aux  autres  que  par  écrit. 
Cependant  Marianne  connaît  mon  nom.  Faut-il  lui  parler  en  la 
faveur? 


LES    CAPRICES   DE    UARIANISK.  555 

CQELIO. 

Vingt  fois  j'ai  tenté  do  l'aborder;  vingt  fois  j'ai  senti  mes  genoux 
fléchir  en  approchant  d'elle.  J'ai  été  forcé  de  lui  envoyer  la  vieille 
Ciuta.  Quand  je  la  vois,  ma  gorge  se  serre,  et  j'étouffe,  comme  si 
mon  cœur  se  soulevait  jusqu'à  mes  lèvres. 

OCTAVE. 

J'ai  éprouvé  cela.  C'est  ainsi  qu'au  fond  des  forets,  lorsqu'une 
biche  avance  à  petits  pas  sur  les  feuilles  sèches,  et  que  le  chasseur 
entend  les  bruyères  glisser  sur  ses  flancs  inquiets,  comme  le  frô- 
lement d'une  robe  légère,  les  battemens  de  cœur  le  prennent 
malgré  lui;  il  soulève  son  arme  en  silence,  sans  faire  un  pas  et 
sans  respirer. 

COELTO. 

Pourquoi  donc  suis-je  ainsi?  n'est-ce  pas  une  vieille  maxime 
parmi  les  libertins,  que  toutes  les  femmes  se  ressemblent?  pourquoi 
donc  y  a-t-il  si  peu  d'amours  qui  se  ressemblent?  En  vérité,  je  ne 
saurais  aimer  cette  femme  comme  toi,  Octave,  tu  l'aimerais,  ou 
comme  j'en  aimerais  une  autre.  Qu'est-ce  donc  pourtant  que  tout 
cela?  deux  yeux  bleus,  deux  lèvres  vermeilles,  une  robe  blanche, 
et  deux  blanches  mains.  Pourquoi  ce  qui  te  rendrait  joyeux  et  em- 
pressé, ce  qui  t'attirerait,  toi,  comme  l'aiguille  aimantée  attire  le 
fer,  me  rend-il  triste  et  immobile?  Qui  pourrait  dire  :  ceci  est  gai 
ou  triste?  La  réalité  n'est  qu'une  ombre.  Appelle  imagination  ou 
folie  ce  qui  la  divinise.  —  Alors  la  folie  est  la  beauté  elle-même. 
Chaque  homme  marche  enveloppé  d'un  réseau  transparent  qui  le 
couvre  de  la  tête  aux  pieds;  il  croit  voir  des  bois  et  des  fleuves,  des 
visages  divins,  et  l'universelle  nature  se  teint  sous  ses  regards  des 
nuances  infinies  du  tissu  magique.  Octave!  Octave!  viens  à  mon 
secours. 

OCTAVE. 

J'aime  ton  amour,  Cœlio,  il  divague  dans  ta  cervelle  comme  un 
flacon  syracusain.  Donne-moi  la  main  ;  je  viens  à  ton  secours,  at- 
tends un  peu.  —  L'air  me  frappe  au  visage,  et  les  idées  me  revien- 
nent. Je  connais  cette  Marianne,  elle  me  déteste  fort,  sans  m'avoir 
jamais  vu.  C'est  une  mince  poupée,  qui  marmotte  des  ctresans  fin. 

COELIO. 

Fais  ce  que  lu  voudras,  mais  ne  me  trompe  pas,  je  l'en  conjure; 
tome  u.  25 


-")o4  REVUE    DES   DEUX   MONDES. 

il  est  aisé  de  me  tromper  ;  je  ne  sais  pas  me  défier  d'une  action  que 
je  ne  voudrais  pas  faire  moi-même. 

OCTAVE. 

Si  tu  escaladais  les  murs? 

COELIO. 

Entre  elle  et  moi  est  une  muraille  imaginaire  que  je  n'ai  pu  esca- 
lader. 

OCTAVE. 

Si  tu  lui  écrivais? 

COELIO. 

Elle  déchire  mes  lettres,  ou  me  les  renvoie. 

OCTAVE. 

Si  tu  en  aimais  une  autre?  Viens  avec  moi  chez  Rosalinde. 

COELIO. 

Le  souffle  de  ma  vie  est  à  Marianne;  elle  peut  d'un  mot  de  ses 
lèvres  l'anéantir  ou  l'embraser.  Vivre  pour  une  autre  me  serait 
plus  difficile  que  de  mourir  pour  elle  ;  ou  je  réussirai ,  ou  je  me 
tuerai.  Silence  !  la  voici  qui  rentre  ;  elle  détourne  la  rue. 

OCTAVE. 

Retire-toi ,  je  vais  l'aborder. 

COELIO. 

Y  penses-tu?  dans  l'équipage  où  te  voilà!  essuie-toi  le  visage; 
tu  as  l'air  d'un  fou. 

OCTAVE. 

Voilà  qui  est  fait.  L'ivresse  et  moi,  mon  cher  Cœlio,  nous  nous 
sommes  trop  chers  l'un  à  l'autre  pour  nous  jamais  disputer;  elle 
fait  mes  volontés  comme  je  fais  les  siennes.  N'aie  aucune  crainte  là- 
dessus;  c'est  le  fait  d'un  étudiant  en  vacance  qui  se  grise  un  jour 
de  grand  dîner,  de  perdre  la  tête  et  de  lutter  avec  le  vin;  moi,  mon 
caractère  est  d'être  ivre,  ma  façon  de  penser  est  de  me  laisser  faire, 
et  je  parlerais  au  roi  en  ce  moment,  comme  je  vais  parler  à  ta  belle. 

COELIO. 

Je  ne  sais  ce  que  j'éprouve.  — Non  !  ne  lui  parle  pas. 

OCTAVE. 

Pourquoi? 


LES   CAPRICES    1>I".    MARIANNE.  355 

COELIO. 

Je  ne  puis  dire  pourquoi;  il  nie  semble  que  lu  vas  me  tromper. 

OCTAVE. 

Touche  là.  Je  te  jure  sur  mon  honneur  que  Marianne  sera  à  loi, 
ou  à  personne  au  monde,  tant  que  j'y  pourrai  quelque  chose. 

(  Cœlio  sort.  ) 
{Entre  Marianne,  Octave  l'aborde.) 
OCTAVE. 

Ne  vous  détournez  pas,  princesse  de  beauté  !  laissez  tomber  vos 
regards  sur  le  plus  indigne  de  vos  serviteurs. 

MARIANNE. 

Qui  êtes- vous? 

OCTAVE. 

Mon  nom  est  Octave;  je  suis  cousin  de  votre  mari. 

MARIANNE. 

Venez-vous  pour  le  voir?  entrez  au  logis;  il  va  revenir. 

OCTAVE. 

Je  ne  viens  pas  pour  le  voir  et  n'entrerai  point  au  logis ,  de  peur 
que  vous  ne  m'en  chassiez  tout-à-1'heure,  quand  je  vous  aurai  dit 
ce  qui  m'amène. 

MARIANNE. 

Dispensez-vous  donc  de  le  dire,  et  de  m'arrèter  plus  long-temps. 

OCTAVE. 

Je  ne  saurais  m'en  dispenser,  et  vous  supplie  de  vous  arrêter 
pour  l'entendre.  Cruelle  Marianne!  vos  yeux  ont  causé  bien  du  mal, 
et  vos  paroles  ne  sont  pas  faites  pour  le  guérir.  Que  vous  avait 
fait  Cœlio? 

MARIANNE. 

De  qui  parlez-vous?  et  quel  mal  ai-je  causé? 

•OCTAVE. 

Un  mal  le  plus  cruel  de  tous,  car  c'est  un  mal  sans  espérance; 
le  plus  terrible,  car  c'est  un  mal  qui  se  chérit  lui  même,  et  repousse 
la  coupe  salutaire  jusque  dans  la  main  de  l'amitié;  un  mal  qui  (ait 
pâlir  les  lèvres  sous  des  poisons  plus  doux  que  l'ambroisie,  et  qui 
fond  en  une  pluie  de  larmes  le  cœur  le  plus  dur,  comme  la  perle 

25. 


356  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

deCléopàtre;  un  mal  que  tous  les  aromates,  toute  la  science  hu- 
maine ne  sauraient  soulager,  et  qui  se  nourrit  du  vent  qui  passe, 
du  parfum  d'une  rose  fanée,  du  refrain  d'une  chanson;  et  qui  suce 
l'éternel  aliment  de  ses  souffrances  dans  tout  ce  qui  l'entoure , 
comme  une  abeille  son  miel  dans  tous  les  buissons  d'un  jardin. 

MARIANNE. 

Me  direz- vous  le  nom  de  ce  mal? 

OCTAVE. 

Que  celui  qui  est  digne  de  le  prononcer  vous  le  dise;  que  les 
rêves  de  vos  nuits ,  que  ces  orangers  verts ,  cette  fraîche  cascade, 
vous  l'apprennent;  que  vous  puissiez  le  chercher  un  beau  soir, 
vous  le  trouverez  sur  vos  lèvres;  son  nom  n'existe  pas  sans  lui. 

MARIANNE. 

Est-il  si  dangereux  à  dire,  si  terrible  dans  sa  contagion,  qu'il 
effraie  une  langue  qui  plaide  en  sa  faveur? 

OCTAVE. 

Est-il  si  doux  à  entendre,  cousine,  que  vous  le  demandiez?  Vous 
l'avez  appris  à  Cœlio. 

MARIANNE. 

C'est  donc  sans  le  vouloir;  je  ne  connais  ni  l'un  ni  l'autre. 

OCTAVE. 

Que  vous  les  connaissiez  ensemble,  et  que  vous  ne  les  sépariez 
jamais,  voilà  le  souhait  de  mon  cœur. 

MARIANNE. 

En  vérité? 

OCTAVE. 

Cœlio  est  le  meilleur  de  mes  amis  ;  si  je  voulais  vous  faire  envie, 
je  vous  dirais  qu'il  est  beau  comme  le  jour,  jeune,  noble,  et  je  ne 
mentirais  pas;  mais  je  ne  veux  que  vous  faire  pitié,  et  je  vous  dirai 
qu'il  est  triste  comme  la  mort,  depuis  le  jour  où  il  vous  a  vue. 

MARIANNE. 

Est-ce  ma  faute  s'il  est  triste? 

OCTAVE. 

Est-ce  sa  faute  si  vous  êtes  belle?  Il  ne  pense  qu'à  vous  ;  à  loute 
heure,  il  rôde  autour  de  celte  maison;  n'avez-vous  jamais  entendu 


LES  CAPRICES  DE  MAKI  ANNE.  .")'>7 

chanter  sous  vos  fenêtres?  N'avez-vous  jamais  soulevé,  à  minuit, 
cette  jalousie  et  ce  rideau? 

MARIANNE. 

Tout  le  monde  peut  chanter  le  soir ,  et  celte  place  appartient  à 
tout  le  monde. 

OCTAVE. 

Tout  le  monde  aussi  peut  vous  aimer;  mais  personne  ne  peut 
vous  le  dire.  Quel  âge  avez-vous ,  Marianne? 

MARIANNE. 

Voilà  une  jolie  question ,  et  si  je  n'avais  dix-neuf  ans  ,  que  vou- 
driez-vous  que  j'en  pense? 

OCTAVE. 

Vous  avez  donc  encore  cinq  ou  six  ans  pour  être  aimée ,  huit  ou 
dix  pour  aimer  vous-même,  et  le  reste  pour  prier  Dieu. 

MARIANNE. 

Vraiment?  Eh  bien!  pour  mettre  le  temps  à  profit,  j'aime  Clau- 
dio, votre  cousin  et  mon  mari. 

OCTAVE. 

Mon  cousin  et  votre  mari  ne  feront  jamais  à  eux  deux  qu'un 
pédant  de  village;  vous  n'aimez  point  Claudio. 

MARIANNE. 

Ni  Cœlio;  vous  pouvez  le  lui  dire. 

OCTAVE. 

Pourquoi? 

MARIANNE. 

Pourquoi  n'aimerais-je  pas  Claudio?  c'est  mon  mari. 

OCTAVE. 

Pourquoi  n'aimeriez-vous  pas  Cœlio?  c'est  votre  amant. 

MARIANNE. 

Me  direz-vous  aussi  pourquoi  je  vous  écoute  ?  Adieu ,  seigneur 
Octave;  voilà  une  plaisanterie  qui  a  duré  assez  long-temps. 

(Elle  sort.) 
OCTAVE. 

Ma  foi,  ma  foi!  elle  a  de  beaux  yeux,  (il  son.) 


538  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

SCÈNE  II. 

La  maison  de  Cœlio. 

HERMIA,  plusieurs  domesliques ,  MALVOLIO. 

HERMIA. 

Disposez  ces  fleurs  comme  je  vous  l'ai  ordonné  ;  a-t-on  dit  aux 
musiciens  de  venir? 

UN   DOMESTIQUE. 

Oui,  madame;  ils  seront  ici  à  l'heure  du  souper. 

HERMIA. 

Ces  jalousies  fermées  sont  trop  sombres;  qu'on  laisse  entrer  le 
jour  sans  laisser  entrer  le  soleil.  —  Plus  de  fleurs  autour  de  ce  lit  ; 
le  souper  est-il  bon?  Aurons-nous  notre  belle  voisine,  la  comtesse 
Pergoli?  A  quelle  heure  est  sorti  mon  fils? 

MALVOLIO. 

Pour  être  sorti ,  il  faudrait  d'abord  qu'il  fût  rentré.  11  a  passé  la 
nuit  dehors. 

HERMIA. 

Vous  ne  savez  ce  que  vous  dites.  —  Il  a  soupe  hier  avec  moi ,  et 
m'a  ramenée  ici.  A-t-on  fait  porter  dans  le  cabinet  d'études  le  ta- 
bleau que  j'ai  acheté  ce  matin? 

MALVOLIO. 

Du  vivant  de  son  père ,  il  n'en  aurait  pas  été  ainsi.  Ne  dirait-on 
pas  que  notre  maîtresse  a  dix-huit  ans ,  et  qu'elle  attend  son  Si- 
gisbé  ? 

HERMIA. 

Mais  du  vivant  de  sa  mère,  il  en  est  ainsi ,  Malvolio.  Qui  vous  a 
chargé  de  veiller  sur  sa  conduite?  Songez-y  :  que  Cœlio  ne 
rencontre  pas  sur  son  passage  un  visage  de  mauvais  augure;  qu'il 
ne  vous  entende  pas  grommeler  entre  vos  dents,  comme  un  chien 
de  basse-cour  à  qui  l'on  dispute  l'os  qu'il  veut  ronger,  ou,  par  le 
ciel ,  pas  un  de  vous  ne  passera  la  nuit  sous  ce  toit. 

MALVOLIO. 

Je  ne  grommelle  rien  ;  ma  figure  n'est  pas  un  mauvais  présage  ; 
vous  me  demandez  à  quelle  heure  est  sorti  mon  maître,  et  je  vous 


LES   CAPRICES    DE    MARIANNE.  559 

réponds  qu'il  n'est  pas  rentré.  Depuis  qu'il  a  l'amour  en  tête,  on 
ne  le  voit  pas  quatre  fois  la  semaine. 

HERMIA. 

Pourquoi  ces  livres  sont-ils  couverts  de  poussière?  Pourquoi  ces 
meubles  sont-ils  en  désordre?  Pourquoi  faut-il  que  je  mette  ici  la 
main  à  tout,  si  je  veux  obtenir  quelque  chose?  il  vous  appartient 
bien  de  lever  les  yeux  sur  ce  qui  ne  vous  regarde  pas ,  lorsque 
votre  ouvrage  est  à  moitié  fait,  et  que  les  soins  dont  on  vous  charge 
retombent  sur  les  autres.  Allez ,  et  retenez  votre  langue. 

(Entre  Cœlio.  ) 

Eh  bien!  mon  cher  enfant,  quels  seront  vos  plaisirs  aujourd'hui? 

(Les  domestiques  se  retirent.) 
COELIO. 

Les  vôtres ,  ma  mère,     (il  s'asseoit.  ) 

HERMIA. 

Eh  quoi!  les  plaisirs  communs,  et  non  les  peines  communes? 
C'est  un  partage  injuste,  Cœlio.  Ayez  des  secrets  pour  moi ,  mon 
enfant ,  mais  non  pas  de  ceux  qui  vous  rongent  le  cœur ,  et  vous 
rendent  insensible  à  tout  ce  qui  vous  entoure. 

COELIO. 

Je  n'ai  point  de  secret,  et  plût  à  Dieu,  si  j'en  avais,  qu'ils  fussent 
de  nature  à  faire  de  moi  une  statue  ! 

HERMIA. 

Quand  vous  aviez  dix  ou  douze  ans ,  toutes  vos  peines,  tous  vos 
petits  chagrins  se  rattachaient  à  moi;  d'un  regard  sévère  ou  indul- 
gent de  ces  yeux  que  voilà,  dépendait  la  tristesse  ou  la  joie  des 
vôtres,  et  votre  petite  tête  blonde  tenait  par  un  fil  bien  délié  au 
cœur  de  votre  mère.  Maintenant ,  mon  enfant,  je  ne  suis  plus  que 
votre  vieille  sœur,  incapable  peut-être  de  soulager  vos  ennuis, 
mais  non  pas  de  les  partager. 

COELIO. 

Et  vous  aussi,  vous  avez  été  belle!  Sous  ces  cheveux  argentés 
qui  ombragent  votre  noble  front,  sous  ce  long  manteau  qui  vous 
couvre,  l'œil  reconnaît  encore  le  port  majestueux  d'une  reine,  et 
les  formes  gracieuses  d'une  Diane  chasseresse.  0  ma  mère!  vous 


<">60  REVUE    DES  DEUX   MONDES. 

avez  inspiré  l'amour!  Sous  vos  fenêtres  entrouvertes  a  murmuré 
le  son  de  la  guitare  ;  sur  ces  places  bruyantes ,  dans  le  tourbillon 
de  ces  fêtes,  vous  avez  promené  une  insouciante  et  superbe  jeu- 
nesse; vous  n'avez  point  aimé;  un  parent  de  mon  père  est  mort 
d'amour  pour  vous. 

HERMIA. 

Quel  souvenir  me  rappelles-tu? 

COELIO. 

Ah  !  si  votre  cœur  peut  en  supporter  la  tristesse ,  si  ce  n'est  pas 
vous  demander  des  larmes ,  racontez-moi  cette  aventure ,  ma  mère  ; 
faites-m'en  connaître  les  détails. 

HERMIA. 

Votre  père  ne  m'avait  jamais  vu  alors.  Il  se  chargea,  comme 
allié  de  ma  famille,  de  faire  agréer  la  demande  du  jeune  Orsini , 
qui  voulait  m'épouscr.  Il  fut  reçu  comme  le  méritait  son  rang,  par 
votre  grand'père ,  et  admis  dans  notre  intimité.  Orsini  était  un 
excellent  parti ,  et  cependant  je  le  refusai.  Votre  père,  en  plaidant 
pour  lui,  avait  tué  dans  mon  cœur  le  peu  d'amour  qu'il  m'avait 
inspiré  pendant  deux  mois  d'assiduités  constantes.  Je  n'avais  pas 
soupçonné  la  force  de  sa  passion  pour  moi.  Lorsqu'on  lui  apporta 
ma  réponse ,  il  tomba ,  privé  de  connaissance ,  dans  les  bras  de  votre 
père.  Cependant  une  longue  absence,  un  voyage  qu'il  entreprit 
alors,  et  dans  lequel  il  augmenta  sa  fortune,  devaient  avoir  dissipé 
ses  chagrins.  Votre  père  changea  de  rôle,  et  demanda  pour  lui  ce 
qu'il  n'avait  pu  obtenir  pour  Orsini.  Je  l'aimais  d'un  amour  sincère, 
et  l'estime  qu'il  avait  inspirée  à  mes  parais  ne  me  permit  pas  d'hé- 
siter. Le  mariage  fut  décidé  le  jour  même,  et  l'église  s'ouvrit  pour 
nous  quelques  semaines  après.  Orsini  revint  à  cette  époque.  Il  fui 
trouver  votre  père,  l'accabla  de  reproches,  l'accusa  d'avoir  trahi 
sa  confiance ,  et  d'avoir  causé  le  refus  qu'il  avait  essuyé.  Du  reste , 
ajouta-t-il ,  si  vous  avez  désiré  ma  perte,  vous  serez  satisfait.  Epou- 
vanté de  ces  paroles,  votre  père  vint  trouver  le  mien,  et  lui  de- 
mander son  témoignage  pour  désabuser  Orsini.  —  Hélas!  il  n'était 
plus  temps  ;  on  trouva  dans  sa  chambre  le  pauvre  jeune  homme 
traversé  de  pari  en  part  de  plusieurs  coups  d'épée. 


LES    CAPRICES    DE    MARIANNE.  361 

SCÈNE   III. 

Le  jardin  de  Claudio. 

Entrent  CLAUDIO  et  TIBIA. 

CLAUDIO. 

Tu  as  raison ,  et  ma  femme  est  un  trésor  de  pureté.  Que  te  di- 
rai-je  de  plus?  c'est  une  vertu  solide. 

TIBIA. 

Vous  croyez ,  monsieur? 

CLAUDIO. 

Peut-elle  empêcher  qu'on  ne  chante  sous  ses  croisées?  Les  signes 
d'impatience  qu'elle  peut  donner  dans  son  intérieur  sont  les  suites 
de  son  caractère.  As-tu  remarqué  que  sa  mère,  lorsque  j'ai  louché 
cette  corde,  a  été  tout  d'un  coup  du  même  avis  que  moi? 

TIBIA. 

Relativement  à  quoi? 

CLAUDIO. 

Relativement  à  ce  qu'on  chante  sous  ses  croisées. 

TIBIA. 

Chanter  n'est  pas  un  mal,  je  fredonne  moi-même  à  tout  mo- 
ment. 

CLAUDIO. 

Mais  bien  chanter  est  difficile. 

TIBIA. 

Difficile  pour  vous  et  pour  moi,  qui,  n'ayant  pas  reçu  de  voix 
de  la  nature,  ne  l'avons  jamais  cultivée.  Mais  voyez  comme  ces 
acteurs  de  théâtre  s'en  tirent  habilement. 

CLAUDIO. 

Ces  gens-là  passent  leur  vie  sur  les  planches. 

TIBIA. 

Combien  croyez-vous  qu'on  puisse  donner  par  an? 

CLAUDIO. 

A  qui?  à  un  juge  de  paix? 

TIRIA. 

Non,  à  un  chanteur. 


Ô62  KKVUE  DES  DEUX.  MONDES. 

CLAUDIO. 

Je  n'en  sais  rien.— On  donne  à  un  juge  de  paix  le  tiers  de  ce 
que  vaut  ma  charge.  Les  conseillers  de  justice  ont  moitié. 

TIBIA. 

Si  j'étais  juge  en  cour  royale ,  et  que  ma  femme  eût  des  amans, 
je  les  condamnerais  moi-même. 

CLAUDIO. 

A  combien  d'années  de  galère? 

TIBIA. 

A  la  peine  de  mort.  Un  arrêt  de  mort  est  une  chose  superbe  à 
lire  à  haute  voix. 

CLAUDIO. 

Ce  n'est  pas  le  juge  qui  le  lit,  c'est  le  greffier. 

TIBIA. 

Le  greffier  de  votre  tribunal  a  une  jolie  femme. 

CLAUDIO. 

Non ,  —  c'est  le  président  qui  a  une  jolie  femme  ;  j'ai  soupe  hier 
avec  eux. 

TIBIA. 

Le  greffier  aussi!  Le  spadassin  qui  va  venir  ce  soir  est  l'amant 
de  la  femme  du  greffier. 

CLAUDIO. 

Quel  spadassin? 

TIBIA. 

Celui  que  vous  avez  demandé. 

CLAUDIO. 

Il  est  inutile  qu'il  vienne  après  ce  que  je  t'ai  dit  tout-à-1' heure. 

TIBIA. 

A  quel  sujet? 

CLAUDIO. 

Au  sujet  de  ma  femme. 

TIBIA. 

La  voici  qui  vient  elle-même. 

(  Entre  Marianne.  ) 

MARIANNE. 

Savez-vous  ce  qui  m'arrive  pendant  que  vous  courez  les  champs? 
J'ai  reçu  la  visite  de  votre  cousin. 


LES    CAPRICES    DE    MARIANNE.  565 

CLAUDIO. 

Qui  cela  peut-il  être?  Nommez-le  par  son  nom. 

MARIANNE. 

Octave,  qui  m'a  fait  une  déclaration  d'amour,  de  la  part  de  son 
ami  Gœlio.  Qui  est  ce  Gœlio?  Connaissez-vous  cet  homme?  Trou- 
vez bon  que  ni  lui  ni  Octave  ne  mettent  les  pieds  dans  cette  maison. 

CLAUDIO. 

Je  le  connais;  c'est  le  fils  d'Hermia,  notre  voisine.  Qu'avez-vous 
répondu  à  cela? 

MARIANNE. 

Il  ne  s'agit  pas  de  ce  que  j'ai  répondu.  Comprenez-vous  ce  que 
je  dis?  Donnez  ordre  à  vos  gens  qu'ils  ne  laissent  entrer  ni  cet 
homme  ni  son  ami.  Je  m'attends  à  quelque  importunilé  de  leur 
part,  et  je  suis  bien  aise  de  l'éviter.        (Elle  soif.  ) 

CLAUDIO. 

Que  penses-tu  de  cette  aventure,  Tibia?  Il  y  a  quelque  ruse  là- 
dessous. 

TIBIA. 

Vous  croyez,  monsieur? 

CLAUDIO. 

Pourquoi  n'a-t-elle  pas  voulu  dire  ce  qu'elle  a  répondu  ?  La  dé- 
claration est  impertinente,  il  est  vrai  ;  mais  la  réponse  mérite  d'être 
connue.  J'ai  le  soupçon  que  ce  Cœlio  est  l'ordonnateur  de  toutes 
ces  guitares. 

TIBIA. 

Défendre  votre  porte  à  ces  deux  hommes  est  un  moyen  excellent 
de  les  éloigner. 

CLAUDIO. 

Rapporte-t-en  à  moi  :  —  il  faut  que  je  fasse  part  de  cette  décou- 
verte à  ma  belle-mère.  J'imagine  que  ma  femme  me  trompe,  et  que 
toute  celte  fable  est  une  pure  invention  pour  me  faire  prendre  le 
change  et  troubler  entièrement  mes  idées.        (  ils  sortent.  ) 

FIN    DU    PREMIER   ACTE. 


ACTE  SECOND. 


SCENE  PREMIERE. 

Une  rue. 


Entrent  OCTAVE  et  CIUTA. 


OCTAVE. 

II  y  renonce,  dites-vous? 

CIUTA. 

Hélas  !  pauvre  jeune  homme  !  il  aime  plus  que  jamais,  et  sa  mé- 
lancolie se  trompe  elle-même  sur  les  désirs  qui  la  nourrissent.  Je 
croirais  presque  qu'il  se  défie  de  vous,  de  moi ,  de  tout  ce  qui  l'en- 
toure. 

OCTAVE. 

Non,  par  le  ciel!  je  n'y  renoncerai  pas;  je  me  sens  moi-même 
une  autre  Marianne,  et  il  y  a  du  plaisir  à  être  entêté.  Ou  Cœlio 
réussira,  ou  j'y  perdrai  ma  langue. 

CIUTA. 

Affirez-voiis  contre  sa  volonté? 


LES    CAPRICES    DE    MARIANNE.  505 

OCTAVE. 

Oui,  pour  agir  d'après  la  mienne,  qui  est  sa  sœur  aînée,  et  pour 
envoyer  aux  enfers  messer  Claudio  le  juge,  que  je  déteste,  méprise 
et  abhorre  depuis  les  pieds  jusqu'à  la  tète. 

CIUTA. 

Je  lui  porterai  donc  votre  réponse,  et,  quant  à  moi,  je  cesse  de 
m'en  mêler. 

OCTAVE. 

Je  suis  comme  un  homme  qui  tient  la  banque  d'un  pharaon 
pour  le  compte  d'un  autre,  et  qui  a  la  veine  contre  lui;  il  noierait 
plutôt  son  meilleur  ami  que  de  céder,  et  la  colère  de  perdre  avec 
l'argent  d'autrui  l'enflamme  cent  fois  plus  que  ne  le  ferait  sa  propre 
ruine. 

(  Entre  Cœlio.  ) 

Comment,  Cœlio,  tu  abandonnes  la  partie? 

COELIO. 

Que  veux-tu  que  je  fasse  ? 

OCTAVE. 

Te  défies-tu  de  moi?  Qu'as-tu?  Te  voilà  pâle  comme  la  neige. 
—  Que  se  passe-t-il  en  toi  ? 

COELIO. 

Pardonne-moi ,  pardonne-moi  !  Fais  ce  que  tu  voudras  ;  va  trou- 
ver Marianne.  —  Dis-lui  que  me  tromper,  c'est  me  donner  la  mort , 
et  que  ma  vie  est  dans  ses  yeux.       (H  sort.  ) 

OCTAVE. 

Par  le  ciel ,  voilà  qui  est  étrange  ! 

CIUTA. 

Silence!  vêpres  sonnent;  la  grille  du  jardin  vient  de  s'ouvrir, 
Marianne  sort.  —  Elle  approche  lentement.        (  Ciuta  se  retire.  ) 

(  Entre  Marianne.  ) 
OCTAVE. 

Belle  Marianne,  vous  dormirez  tranquille.  —  Le  cœur  de  Cœlio 
est  à  une  autre,  et  ce  n'est  plus  sous  vos  fenêtres  qu'il  donnera  ses 
sérénades. 

MAMANNE. 

Quel  dommage  !  et  quel  grand  malheur  de  n'avoir  pu  partager 


506  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

un  amour  comme  celui-là!  Voyez!  comme  le  hasard  me  contrarie! 
Moi  qui  allais  l'aimer. 

OCTAVE. 

En  vérité? 

MARIANNE. 

Oui,  sur  mon  ame,  ce  soir  ou  demain  matin,  dimanche  au  plus 
tard,  je  lui  appartenais.  Qui  pourrait  ne  pas  réussir  avec  un  am- 
bassadeur tel  que  vous?  Il  faut  croire  que  sa  passion  pour  moi  était 
quelque  chose  comme  du  chinois  ou  de  l'arabe,  puisqu'il  lui  fal- 
lait un  interprète,  et  qu'elle  ne  pouvait  s'expliquer  toute  seule. 

OCTAVE. 

Raillez,  raillez!  nous  ne  vous  craignons  plus. 

MARIANNE. 

Ou  peut-être  que  cet  amour  n'était  encore  qu'un  pauvre  enfant 
à  la  mamelle,  et  vous,  comme  une  sage  nourrice,  en  le  menant  à 
la  lisière,  vous  l'aurez  laissé  tomber  la  tète  la  première  en  le  pro- 
menant par  la  ville. 

OCTAVE. 

La  sage  nourrice  s'est  contentée  de  lui  faire  boire  d'un  certain 
lait  que  la  vôtre  vous  a  versé  sans  doute,  et  généreusement;  vous 
en  avez  encore  sur  les  lèvres  une  goutte  qui  se  mêle  à  toutes  vos 
paroles. 

MARIANNE. 

Comment  s'appelle  ce  lait  merveilleux? 

OCTAVE. 

L'indifférence.  Vous  ne  pouvez  ni  aimer  ni  haïr,  et  vous  êtes 
comme  les  roses  du  Bengale,  Marianne,  sans  épine  et  sans  parfum. 

MARIANNE. 

Bien  dit.  Aviez-vous  préparé  d'avance  cette  comparaison?  Si 
vous  ne  brûlez  pas  le  brouillon  de  vos  harangues,  donnez-le-moi 
de  grâce,  que  je  les  apprenne  à  ma  perruche. 

OCTAVE. 

Qu'y  trouvez-vous  qui  puisse  vous  blesser?  Une  fleur  sans  par- 
fum n'en  est  pas  moins  belle;  bien  au  contraire,  ce  sont  les  plus 
belles  que  Dieu  a  faites  ainsi;  et  le  jour  où,  comme  une  Galatée 
d'une  nouvelle  espèce,  vous  deviendrez  de  marbre  au  fond  de 


LES    CAPRICES    DE    MARIANNE.  367 

quelque  église,  ce  sera  une  charmante  statue  que  vous  ferez,  et 
qui  ne  laissera  pas  que  de  trouver  quelque  niche  respectable  dans 
un  confessionnal. 

MARIANNE. 

Mon  cher  cousin ,  est-ce  que  vous  ne  plaignez  pas  le  sort  des 
femmes?  Voyez  un  peu  ce  qui  m'arrive.  11  est  décrété  par  le  sort 
que  Cœlio  m'aime ,  ou  qu'il  croit  m'aimer,  lequel  Cœlio  le  dit  à  ses 
amis ,  lesquels  amis  décrètent  à  leur  tour  que ,  sous  peine  de  mort, 
je  serai  sa  maîtresse.  La  jeunesse  napolitaine  daigne  m'envoyer  en 
votre  personne  un  digne  représentant,  chargé  de  me  faire  savoir 
que  j'aie  à  aimer  ledit  seigneur  Cœlio  d'ici  à  une  huitaine  de  jours. 
Pesez  cela,  je  vous  en  prie.  Si  je  me  rends,  que  dira-t-on  de  moi? 
N'est-ce  pas  une  femme  bien  abjecte  que  celle  qui  obéit  à  point 
nommé,  à  l'heure  convenue,  à  une  pareille  proposition?  Ne  va- 
t-on  pas  la  déchirer  à  belles  dents ,  la  montrer  au  doigt ,  et  faire 
de  son  nom  le  refrain  d'une  chanson  à  boire?  Si  elle  refuse  au  con- 
traire ,  est-il  un  monstre  qui  lui  soit  comparable?  Est-il  une  statue 
plus  froide  qu'elle?  et  l'homme  qui  lui  parle,  qui  ose  l'arrêter  en 
place  publique  son  livre  de  messe  à  la  main,  n'a-t-il  pas  le  droit 
de  lui  dire  :  Vous  êtes  une  rose  du  Bengale,  sans  épine  et  sans 
parfum? 

OCTAVE. 

Cousine,  cousine ,  ne  vous  fâchez  pas. 

MARIANNE. 

N'est-ce  pas  une  chose  bien  ridicule  que  l'honnêteté  et  la  foi 
jurée;  que  l'éducation  d'une  fille,  la  fierté  d'un  cœur  qui  s'est 
figuré  qu'il  vaut  quelque  chose,  et  qu'avant  de  jeter  au  vent  la  pous- 
sière de  sa  fleur  chérie ,  il  faut  que  le  calice  en  soit  baigné  de  larmes , 
épanoui  par  quelques  rayons  du  soleil,  entr'ouvert  par  une  main 
délicate?  Tout  cela  n'est-il  pas  un  rêve,  une  bulle  de  savon  que 
le  premier  soupir  d'un  cavalier  à  la  mode  doit  évaporer  dans  les 
airs? 

OCTAVE. 

Vous  vous  méprenez  sur  mon  compte  et  sur  celui  de  Cœlio. 

MARIANNE. 

Qu'est-ce  après  tout  qu'une  femme?  L'occupation  d'un  moment, 
une  coupe  fragile  qui  renferme  une  goutte  de  rosée,  qu'on  porte  à 


5G8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ses  lèvres  et  qu'on  jette  par-dessus  son  épaule.  Une  femme!  c'est 
une  partie  de  plaisir!  Ne  pourrait-on  pas  dire,  quand  on  en  ren- 
contre une  :  Voilà  une  belle  nuit  qui  passe?  Et  ne  serait-ce  pas  un 
grand  écolier  en  de  telles  matières,  que  celui  qui  baisserait  les  yeux 
devant  elle,  qui  se  dirait  tout  bas  :  «  Voilà  peut-être  le  bonheur 
d'une  vie  entière,  »  et  qui  la  laisserait  passer?        (Elle  sort.  ) 

OCTAVE,  seul. 

Tra,  Ira,  poum!  poum!  tra  deri  la  la.  Quelle  drôle  de  petite 
femme!  Hai!  holà  !  (  il  frappe  aune  auberge.  )  Apportez-moi  ici,  sous 
cette  tonnelle,  une  bouteille  de  quelque  chose. 

LE   GARÇON. 

Ce  qui  vous  plaira,  Excellence.  Voulez-vous  du  lacryma-christi? 

OCTAVE. 

Soit,  soit.  Allez-vous-en  un  peu  chercher  dans  les  rues  d'alentour 
le  seigneur  Gœlio,  qui  porte  un  manteau  noir  et  des  culottes  plus 
noires  encore.  Vous  lui  direz  qu'un  de  ses  amis  est  là  ,  qui  boit  tout 
seul  du  lacryma-christi.  Après  quoi ,  vous  irez  à  la  grande  place,  et 
vous  m'apporterez  une  certaine  Rosalinde  qui  est  rousse  et  qui  est 
toujours  à  sa  fenêtre. 

(  Le  garçon  sort.  ) 

Je  ne  sais  ce  que  j'ai  dans  la  gorge;  je  suis  triste  comme  une 
procession.  (  Buvant.  )  Je  ferai  aussi  bien  de  dîner  ici;  voilà  le  jour 
qui  baisse.  Drig!  drig!  quel  ennui  que  ces  vêpres!  est-ce  que  j'ai 
envie  de  dormir?  Je  me  sens  tout  pétrifié. 

(  Entrent  Claudio  et  Tibia.  ) 

Cousin  Claudio,  vous  êtes  un  beau  juge;  où  allez-vous  si  cou- 
ramment? 

CLAUDIO. 

Qu'entendez-vous  par-là,  seigneur  Octave? 

OCTAVE. 

J'entends  que  vous  êtes  un  magistrat  qui  a  de  belles  formes. 

CLAUDIO. 

De  langage,  ou  de  complexion? 

OCTAVE. 

De  langage,  de  langage.  Votre  perruque  est  pleine  d'éloquence, 
et  vos  jambes  sont  deux  charmantes  parenthèses. 


LES  CAPRICES  DE  MARIANNE.  7HV.) 

CLAUDIO. 

Soit  dit  en  passant ,  seigneur  Octave ,  le  marteau  de  ma  porte 
m'a  tout  l'air  de  vous  avoir  brûlé  les  doigts. 

OCTAVE. 

En  quelle  façon,  juge  plein  de  science? 

CLAUDIO. 

En  y  voulant  frapper,  cousin  plein  de  finesse. 

OCTAVE. 

Ajoute  hardiment  plein  de  respect,  juge,  pour  le  marteau  de 
ta  porte  :  mais  tu  peux  le  faire  peindre  à  neuf,  sans  que  je  craigne 
de  m'y  salir  les  doigts. 

CLAUDIO. 

En  quelle  façon ,  cousin  plein  de  facéties  ? 

OCTAVE. 

En  n'y  frappant  jamais,  juge  plein  de  causticité. 

CLAUDIO. 

Cela  vous  est  pourtant  arrivé,  puisque  ma  femme  a  enjoint  à  ses 
gens  de  vous  fermer  la  porte  au  nez  à  la  première  occasion, 

OCTAVE. 

Tes  lunettes  sont  myopes,  juge  plein  de  grâce;  tu  te  trompes 
d'adresse  dans  ton  compliment. 

CLAUDIO. 

Mes  lunettes  sont  excellentes,  cousin  plein  de  riposte;  n'as-tu 
pas  fait  à  ma  femme  une  déclaration  amoureuse? 

OCTAVE. 

A  quelle  occasion,  subtil  magistrat? 

CLAUDIO. 

A  l'occasion  de  ton  ami  Cœlio ,  cousin  ;  malheureusement  j'ai 
tout  entendu. 

OCTAVE. 

Par  quelle  oreille,  sénateur  incorruptible? 

CLAUDIO. 

Par  celle  de  ma  femme,  qui  m'a  tout  raeonlé,  godelureau  chéri. 
tome  n.  34 


.770  REVUE   DES   DEUX    MONDES. 

OCTAVE. 

Tout  absolument,  juge  idolâtré?  Rien  n'est  resté  dans  cette  char- 
mante oreille? 

CLAUDIO. 

Il  y  est  resté  sa  réponse,  charmant  pilier  de  cabaret,  que  je  suis 
chargé  de  te  faire. 

OCTAVE. 

Je  ne  suis  pas  chargé  de  l'entendre,  cher  procès -verbal. 

CLAUDIO. 

Ce  sera  donc  ma  porte  en  personne  qui  te  la  fera ,  aimable  crou- 
pier de  roulette ,  si  lu  t'avises  de  la  consulter. 

OCTAVE. 

C'est  ce  dont  je  ne  me  soucie  guère,  chère  sentence  de  mort,  je 
vivrai  heureux  sans  cela. 

CLAUDIO. 

Puisses-tu  le  faire  en  repos,  cher  cornet  de  passe-dix!  je  te 
souhaite  mille  prospérités. 

OCTAVE. 

Rassure-toi  sur  ce  sujet,  cher  verrou  de  prison!  je  dors  tran- 
quille comme  une  audience. 

(  Sortent  Claudio  et  Tibia.  ) 
OCTAVE  seul. 

Il  me  semble  que  voilà  Cœlio  qui  s'avance  de  ce  côté.  Cœlio  ! 
Cœlio!  A  qui  diable  en  a-t-il? 

(  Entre  Cœlio.  ) 

Sais-tu ,  mon  cher  ami,  le  beau  tour  que  nous  joue  ta  princesse? 
Elle  a  tout  dit  à  son  mari  ! 

COELIO. 

Comment  le  sais-tu? 

OCTAVE. 

Par  la  meilleure  de  toutes  les  voies  possibles.  Je  quitte  à  l'instant 
Claudio.  Marianne  nous  fera  fermer  la  porte  au  nez,  si  nous  nous 
avisons  de  l'importuner  davantage. 

COELIO. 

Tu  l'as  vue  lout-à-1'heure  ;  que  t'avait-elle  dil? 


LES  CAPRICES  DE  MARIANNE.  ."71 

OCTAVE. 

Bien  qui  pût  me  faire  pressentir  cette  douce  nouvelle;  rien  d'a- 
gréable cependant.  Tiens,  Cœlio,  renonce  à  celte  femme.  Holà!  un 
second  verre  ! 

COELIO. 

Pour  qui? 

OCTAVE. 

Pour  toi.  Marianne  est  une  bégueule;  je  ne  sais  trop  ce  qu'elle 
m'a  dit  ce  matin,  je  suis  resté  comme  une  brute  sans  pouvoir  lui 
répondre.  Allons!  n'y  pense  plus;  voilà  qui  est  convenu;  et  que  le 
ciel  m'écrase  si  je  lui  adresse  jamais  la  parole.  Du  courage,  Cœlio, 
n'y  pense  plus. 

COELIO. 

Adieu ,  mon  cher  ami. 

octave . 
Où  vas-tu  ? 

COELIO. 

J'ai  affaire  en  ville  ce  soir. 

OCTAVE. 

Tu  as  l'air  d'aller  te  noyer.  Voyons,  Cœlio,  à  quoi  penses-tu? 
Il  y  a  d'autres  Mariannes  sous  le  ciel.  Soupons  ensemble,  et  mo- 
quons-nous de  cette  Marianne-là. 

COELIO. 

Adieu ,  adieu ,  je  ne  puis  m'arrêter  plus  long-temps.  Je  te  verrai 
demain,  mon  ami.  (il  sort.) 

OCTAVE. 

Cœlio!  écoute  donc!  nous  te  trouverons  une  Marianne  bien 
gentille,  douce  comme  un  agneau,  et  n'allant  point  à  vêpres  sur- 
tout! Ah!  les  maudites  cloches!  quand  nuront-elles  fini  de  me  me- 
ner en  terre? 

LE  GARÇON,   rentrant. 

Monsieur,  la  demoiselle  rousse  n'est  point  à  sa  fenêtre;  elle  ne 
peut  se  rendre  à  votre  invitation. 

OCTAVE. 

La  peste  soit  de  tout  l'univers!  Est-il  donc  décidé  que  je  souperai 
seul  aujourd'hui?  La  nuit  arrive  on  poste;  que  diable  vais-je  dc- 

24." 


*>72  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

venir?  Bon!  bon!  ceci  me  convient.  (  il  boit.  )  Je  suis  capable 
d'ensevelir  ma  tristesse  dans  ce  vin,  ou  du  moins  ce  vin  dans  ma 
tristesse.  Ah!  Ah!  les  vêpres  sont  finies;  voici  Marianne  qui  re- 
vient. 

(  Entre  Marianne.) 
MARIANNE. 

Encore  ici,  seigneur  Octave?  et  déjà  à  table?  C'est  un  peu  triste 
de  s'enivrer  tout  seul. 

OCTAVE. 

Le  monde  entier  m'a  abandonné;  je  tâche  d'y  voir  double,  afin 
de  me  servir  à  moi-même  de  compagnie. 

MARIANNE. 

Comment!  pas  un  de  vos  amis,  pas  une  de  vos  maîtresses,  qui 
vous  soulage  de  ce  fardeau  terrible ,  la  solitude? 

OCTAVE. 

Faut-il  vous  dire  ma  pensée?  J'avais  envoyé  chercher  une  cer- 
taine Rosalinde,  qui  me  sert  de  maîtresse;  elle  soupe  en  ville 
comme  une  personne  de  qualité. 

MARIANNE. 

C'est  une  fâcheuse  affaire  sans  doute,  et  votre  cœur  en  doit  res- 
sentir un  vide  effroyable. 

OCTAVE. 

Un  vide  que  je  ne  saurais  exprimer,  et  que  je  communique  en 
vain  à  cette  large  coupe.  Le  carillon  des  vêpres  m'a  fendu  le  crâne 
pour  toute  l'après-dinée. 

MARIANNE. 

Dites-moi ,  cousin ,  est-ce  du  vin  à  quinze  sous  la  bouteille  que 
vous  buvez? 

OCTAVE. 

N'en  riez  pas;  ce  sont  les  larmes  de  Christ  en  personne. 

MARIANNE. 

Cela  m'étonne  que  vous  ne  buviez  pas  du  vin  à  quinze  sous, 
buvez-en,  je  vous  en  supplie. 

OCTAVE. 

Pourquoi  en  boirais-je,  s'il  vous  plaît? 


LES    CAPRICES    DE    MARIANNE.  5/3 

MARIANNE. 

Goûtez-en  ;  je  suis  sûre  qu'il  n'y  a  aucune  différence  avec  ce- 
lui-là. 

OCTAVE. 

Il  y  en  a  une  aussi  grande  qu'entre  le  soleil  et  une  lanterne. 

MARIANNE. 

Non  ,  vous  dis-je ,  c'est  la  même  chose. 

OCTAVE . 

Dieu  m'en  préserve!  vous  moquez-vous  de  moi? 

MARIANNE. 

Vous  trouvez  qu'il  y  a  une  grande  différence? 

OCTAVE. 

Assurément. 

MARIANNE. 

Je  croyais  qu'il  en  était  du  vin  comme  des  femmes.  Une  femme 
n'est-elle  pas  aussi  un  vase  précieux ,  scellé  comme  ce  flacon  de 
cristal?  Ne  renferme-t-elle  pas  une  ivresse  grossière  ou  divine, 
selon  sa  force  et  sa  valeur?  Et  n'y  a-t-il  pas  parmi  elles  le  vin  du 
peuple  et  les  larmes  du  Christ?  Quel  misérable  cœur  est-ce  donc 
que  le  vôtre,  pour  que  vos  lèvres  lui  fassent  la  leçon?  Vous  ne 
boiriez  pas  le  vin  que  boit  le  peuple;  vous  aimez  les  femmes  qu'il 
aime;  l'esprit  généreux  et  poétique  de  ce  flacon  doré,  ces  sucs 
merveilleux  que  la  lave  du  Vésuve  a  cuvés  sous  son  ardent  soleil , 
vous  conduiront  chancelant  et  sans  force  dans  les  bras  d'une  fille 
de  joie;  vous  rougiriez  de  boire  un  vin  grossier;  votre  gorge  se 
soulèverait.  Ah  !  vos  lèvres  sont  délicates ,  mais  votre  cœur  s'enivre 
à  bon  marché.  Bonsoir,  cousin;  puisse  Rosalinde  rentrer  ce  soir 
chez  elle  ! 

OCTAVE. 

Deux  mots,  de  grâce,  belle  Marianne,  et  ma  réponse  sera  courte. 
Combien  de  temps  pensez-vous  qu'il  faille  faire  la  cour  à  la  bou- 
teille que  vous  voyez,  pour  obtenir  ses  faveurs?  Elle  est,  comme 
vous  dites,  toute  pleine  d'un  esprit  céleste,  et  le  vin  du  peuple  lui 
ressemble  aussi  peu  qu'un  paysan  à  son  seigneur.  Cependant 
regardez  comme  elle  se  laisse  faire!  —  Elle  n'a  reçu ,  j'imagine,  au- 
cune éducation,  elle  n'a  aucun  principe;  voyez  comme  elle  est 


374  revue  des  deux  mondes. 

bonne  fille!  Un  mot  a  suffi  pour  la  faire  sortir  du  couvent;  toute 
poudreuse  encore ,  elle  s'en  est  échappée  pour  me  donner  un  quart 
d'heure  d'oubli,  et  mourir.  Sa  couronne  virginale ,  empourprée  de 
cire  odorante ,  est  aussitôt  tombée  en  poussière ,  et ,  je  ne  puis  vous 
le  cacher ,  elle  a  failli  passer  tout  entière  sur  mes  lèvres  dans  la 
chaleur  de  son  premier  baiser. 

MARIANNE. 

Ètes-vous  sur  qu'elle  en  vaut  davantage?  et  si  vous  êtes  un  de 
ses  vrais  amans,  n'iriez-vous  pas,  si  la  recette  en  était  perdue,  en 
chercher  la  dernière  goutte  jusque  dans  la  bouche  du  volcan  ? 

octave . 
Elle  n'en  vaut  ni  plus  ni  moins.  Elle  sait  qu'elle  est  bonne  à  boire 
et  qu'elle  est  faite  pour  être  bue.  Dieu  n'en  a  pas  caché  la  source 
au  sommet  d'un  pic  inabordable,  au  fond  d'une  caverne  profonde  : 
il  l'a  suspendue  en  grappes  dorées  au  bord  de  nos  chemins;  elle  y 
fait  le  métier  des  courtisanes,  elle  y  effleure  la  main  du  passant; 
elle  y  étale  aux  rayons  du  soleil  sa  gorge  rebondie,  et  tout  une  cour 
d'abeilles  et  de  frelons  murmure  autour  d'elle  matin  et  soir.  Le 
voyageur  dévoré  de  soif  pour  se  coucher  sous  ses  rameaux  verts  : 
jamais  elle  ne  l'a  laissé  languir ,  jamais  elle  ne  lui  a  refusé  les  douces 
larmes  dont  son  cœur  est  plein.  Ah  !  Marianne,  c'est  un  don  fatal 
que  la  beauté  !  —  La  sagesse  dont  elle  se  vante  est  sœur  de  l'avarice, 
et  il  y  a  plus  de  miséricorde  dans  le  ciel  pour  ses  faiblesses  que  pour 
sa  cruauté.  Bonsoir,  cousine  ;  puisse  Cœlio  vous  oublier  ! 

(  Il  rentre  dans  l'auberge,  et  Marianne  dans  sa  maison.) 


SCENE  IL 

Une  autre  rue. 

CŒLIO,  CIUTA. 

C1UTA. 

Seigneur  Cœlio ,  défiez-vous  d'Octave.  Ne  vous  a-l-il  pas  dit  que 
la  belle  Marianne  lui  avait  fermé  sa  porte? 


LES    CAPRICES    DE    MARIANNE.  .)/,) 

COELIO. 

Assurément.  —  Pourquoi  m'en  déherais-je? 

CIUTA. 

ïout-à-1'heure,  en  passant  dans  sa  rue,  je  l'ai  vu  en  conversa- 
tion avec  elle  sous  une  tonnelle  couverte. 

COELIO. 

Qu'y  a-t-il  d'étonnant  à  cela?  Il  aura  épié  ses  démarches  et  saisi 
un  moment  favorable  pour  lui  parler  de  moi. 

CIUTA. 

J'entends  qu'ils  se  parlaient  amicalement  et  comme  gens  qui 
sont  de  bon  accord  ensemble. 

COELIO. 

En  es-tu  sûre ,  Ciuta?  Alors  je  suis  le  plus  heureux  des  hommes  ; 
il  aura  plaidé  ma  cause  avec  chaleur. 

CIUTA. 

Puisse  le  ciel  vous  favoriser  !        (  Elle  soit.  ) 

COELIO. 

Ah  !  que  je  fusse  né  dans  le  temps  des  tournois  et  des  batailles  ! 
Qu'il  m'eût  été  permis  de  porter  les  couleurs  de  Marianne  et  de  les 
teindre  de  mon  sang!  Qu'on  m'eût  donné  un  rival  à  combattre,  une 
armée  entière  à  défier!  Que  le  sacrifice  de  ma  vie  eût  pu  lui  être 
utile!  Je  sais  agir,  mais  je  ne  puis  parler.  Ma  langue  ne  sert  point 
mon  cœur,  et  je  mourrai  sans  m'être  fait  comprendre,  comme  un 
muet  dans  une  prison.         (  il  sort.  ) 


SCÈNE   III. 

Chez  Claudio. 

CLAUDIO,  MARIANNE. 

CLAUDIO. 

iViisc/.-vous  que  je  suis  un  mannequin,  et  que  je  me  promène 
sur  la  terre  pour  servir  d'épouvanlailaux  oiseaux? 


570  KEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

MARIANNE. 

D'où  vous  vient  cette  gracieuse  idée? 

CLAUDIO. 

Pensez-vous  qu'un  juge  criminel  ignore  la  valeur  des  mots,  et 
(ju'on  puisse  se  jouer  de  sa  crédulité,  comme  de  celle  d'un  danseur 
ambulant? 

MARIANNE. 

A  qui  en  avez-vous  ce  soir? 

CLAUDIO. 

Pensez-vous  que  je  n'ai  pas  entendu  vos  propres  paroles  :  Si  cet 
homme  ou  sou  ami  se  présente  à  ma  porte,  qu'on  la  lui  fasse  fermer? 
et  croyez-vous  que  je  trouve  convenable  de  vous  voir  converser 
librement  avec  lui  sous  une  tonnelle,  lorsque  le  soleil  est  couché? 

MARIANNE. 

Vous  m'avez  vue  sous  une  tonnelle? 

CLAUDIO. 

Oui,  oui,  de  ces  yeux  que  voilà,  sous  la  tonnelle  d'un  cabaret! 
La  tonnelle  d'un  cabaret  n'est  point  un  lieu  de  conversation  pour 
la  femme  d'un  magistrat,  et  il  est  inutile  de  faire  fermer  sa  porte, 
quand  on  se  renvoie  le  dé  en  plein  air  avec  si  peu  de  retenue. 

MARIANNE. 

Depuis  quand  m'est-il  défendu  de  causer  avec  un  de  vos  païens? 

CLAUDIO. 

Quand  un  de  mes  parens  est  un  de  vos  amans,  il  est  fort  bien 
fait  de  s'en  abstenir. 

MARIANNE. 

Octave!  un  de  mes  amans?  Perdez-vous  la  tête?  Il  n'a  de  sa  vie 
fait  la  cour  à  personne. 

CLAUDIO. 

Son  caractère  est  vicieux.  —C'est  un  coureur  de  tabagies. 

MARIANNE. 

Raison  de  plus  pour  qu'il  no  soit  pas,  comme  vous  dites  fort 
agréablement,  un  de  mes  amans.  — Il  me  plaît  de  parler  à  Octave 
sous  la  tonnelle  d'un  cabaret. 


LES   CAPRICES   DE    MARIANNE.  •>/ / 

CLAUDIO. 

Ne  me  poussez  pas  à  quelque  fâcheuse  extrémité  par  vos  extra- 
vagances, et  réfléchissez  à  ce  que  vous  faites. 

MARIANNE. 

A  quelle  extrémité  voulez-vous  que  je  vous  pousse?  Je  suis  cu- 
rieuse de  savoir  ce  que  vous  feriez  ? 

CLAUDIO. 

Je  vous  défendrais  de  le  voir,  et  d'échanger  avec  lui  aucune  pa- 
role ,  soit  dans  ma  maison ,  soit  dans  une  maison  tierce ,  soit  en 
plein  air. 

MARIANNE. 

Ah  !  ah  !  vraiment!  Voilà  qui  est  nouveau;  Octave  est  mon  parent 
tout  autant  que  le  vôtre  ;  je  prétends  lui  parler  quand  bon  me  sem- 
blera, en  plein  air  ou  ailleurs,  et  dans  cette  maison,  s'il  lui  plaît 
d'y  venir. 

CLAUDIO. 

Souvenez-vous  de  cette  dernière  phrase  que  vous  venez  de  pro- 
noncer. Je  vous  ménage  un  châtiment  exemplaire,  si  vous  allez 
contre  ma  volonté. 

MARIANNE. 

Trouvez  bon  que  j'aille  d'après  la  mienne,  et  ménagez-moi  ce 
qui  vous  plaît.  Je  m'en  soucie  comme  de  cela. 

CLAUDIO. 

Marianne,  brisons  cet  entretien.  Ou  vous  sentirez  l'inconvenance 
de  s'arrêter  sous  une  tonnelle ,  ou  vous  me  réduirez  à  une  violence 
qui  répugne  à  mon  habit.  (  il  sort.) 

MARIANNE  seule. 

Holà!  quelqu'un! 

(Un  domestique  entre.) 

Voyez-vous  là-bas  dans  celte  rue  ce  jeune  homme  assis  devant 
une  table,  sous  cette  tonnelle?  Allez  lui  dire  que  j'ai  à  lui  parler, 
et  qu'il  prenne  la  peine  d'entrer  dans  ce  jardin.  (Le  domestique  sort.) 

Voilà  qui  est  nouveau!  Pour  qui  me  prend-on?  Quel  mal  y  a-t-il 
donc?  Comment  suis-je  donc  faite  aujourd'hui?  Voilà  une  robe 
affreuse.  Qu'est-ce  que  cela  signifie?  —  Vous  me  réduirez  à  la  vio- 
lence !  Quelle  violence?  Je  voudrais  que  ma  mère  fût  là.  Ah ,  bah  ! 


Ô78  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

elle  est  de  son  avis,  dès  qu'il  dit  un  mot.  J'ai  une  envie  de  battre 
quelqu'un!  (Elle  renverse  les  chaises.)  Je  suis  bien  sotte  en  vérité. 
Voilà  Octave  qui  vient.  — Je  voudrais  qu'il  le  rencontrât.  — Ah  ! 
c'est  donc  là  le  commencement?  On  me  l'avait  prédit.  — Je  le  sa- 
vais.—  Je  m'y  attendais!  Patience,  patience.  Il  me  ménage  un 
châtiment  !  et  lequel ,  par  hasard?  Je  voudrais  bien  savoir  ce  qu'il 
veut  dire. 

(Entre  Octave.) 

Asseyez-vous ,  Octave ,  j'ai  à  vous  parler. 

OCTAVE. 

Où  voulez-vous  que  je  m'asseoie?  Toutes  les  chaises  sont  les 
quatre  fers  en  l'air.  — Que  vient-il  donc  de  se  passer  ici? 

MARIANNE. 

Rien  du  tout. 

OCTAVE. 

En  vérité ,  cousine ,  vos  yeux  disent  le  contraire. 

MARIANNE. 

J'ai  réfléchi  à  ce  que  vous  m'avez  dit  sur  le  compte  de  votre  ami 
Cœlio.  Dites-moi ,  pourquoi  ne  s'explique-t-il  pas  lui-même? 

OCTAVE. 

Par  une  raison  assez  simple. — Il  vous  a  écrit,  et  vous  avez 
déchiré  ses  lettres.  Il  vous  a  envoyé  quelqu'un ,  et  vous  lui  avez 
fermé  la  bouche.  Il  vous  a  donné  des  concerts,  vous  l'avez  laissé 
dans  la  rue.  Ma  foi ,  il  s'est  donné  au  diable ,  et  on  s'y  donnerait  à 
moins. 

MARIANNE. 

Gela  veut  dire  qu'il  a  songé  à  vous? 

OCTAVE. 

Oui. 

MARIANNE. 

Eh  bien  !  parlez-moi  de  lui. 

octave . 
Sérieusement? 

MARIANNE. 

Oui,  oui,  sérieusement.  Me  voilà.  J'écoule. 

octave. 
Vous  voulez  rire? 


LES   CAPRICES   DE    MARIANNE.  ~>7\) 

MARIANNE. 

Quel  pitoyable  avocat  êtes-vous  donc?  Parlez,  que  je  veuille 
rire  ou  non. 

OCTAVE. 

Que  regardez-vous  à  droite  et  à  gauche?  En  vérité,  vous  êtes  en 
colère. 

MARIANNE. 

Je  veux  prendre  un  amant,  Octave....  sinon  un  amant,  du  moins 
un  cavalier.  Qui  me  conseillez-vous?  Je  m'en  rapporte  à  votre  choix. 
— Cœlio  ou  tout  autre,  peu  m'importe  ;  —  dès  demain,  — dès  ce  soir, 
—  celui  qui  aura  la  fantaisie  de  chanter  sous  mes  fenêtres ,  trouvera 
ma  porte  entr'ouverte.  Eh  bien!  vous  ne  parlez  pas?  Je  vous  dis 
que  je  prends  un  amant.  Tenez,  voilà  mon  écharpe  en  gage:  — 
qui  vous  voudrez ,  la  rapportera. 

OCTAVE. 

Marianne!  quelle  que  soit  la  raison  qui  a  pu  vous  inspirer  une 
minute  de  complaisance,  puisque  vous  m'avez  appelé ,  puisque  vous 
consentez  à  m'enlendre,  au  nom  du  ciel,  restez  la  même  une  mi- 
nute encore ,  permettez-moi  de  vous  parler  !       (  H  se  jette  à  genoux.) 

MARIANNE. 

Que  voulez-vous  me  dire? 

OCTAVE. 

Si  jamais  homme  au  monde  a  été  digne  de  vous  comprendre, 
digne  de  vivre  et  de  mourir  pour  vous,  cet  homme  est  Cœlio.  Je 
n'ai  jamais  valu  grand' chose,  et  je  me  rends  cette  justice,  que  la 
passion  dont  je  fais  l'éloge  trouve  un  misérable  interprète.  Ah!  si 
vous  saviez  sur  quel  autel  sacré  vous  êtes  adorée  comme  un  dieu! 
Vous,  si  belle,  si  jeune,  si  pure  encore ,  livrée  à  un  vieillard  qui  n'a 
plus  de  sens,  et  qui  n'a  jamais  eu  de  cœur!  si  vous  saviez  quel  tré- 
sor de  bonheur,  quelle  mine  féconde  repose  en  vous  !  en  lui  !  dans 
celle  fraîche  aurore  de  jeunesse,  dans  celte  rosée  céleste  de  la  vie, 
dans  ce  premier  accord  de  deux  âmes  jumelles!  Je  ne  vous  parle 
pas  de  sa  souffrance,  de  cette  douce  et  triste  mélancolie  qui  ne  s'est 
jamais  lassée  de  vos  rigueurs,  et  qui  en  mourrait  sans  se  plaindre. 
Oui,  Marianne,  il  en  mourra.  Que  puis-jc  vous  dire?  qu'invenlc- 
raîs-je  pour  donner  à  mes  paroles  la  force  qui  leur  manque?  Je  ne 


380  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sais  pas  le  langage  de  l'amour.  Regardez  dans  votre  ame;  c'est  elle 
qui  peut  vous  parler  de  la  sienne.  Y  a-t-il  un  pouvoir  capable  de 
vous  toucher?  Vous  qui  savez  supplier  Dieu ,  existe-t-il  une  prière 
qui  puisse  rendre  ce  dont  mon  cœur  est  plein? 

MARIANNE. 

Relevez-vous,  Octave.  En  vérité,  si  quelqu'un  entrait  ici,  ne 
croirait-on  pas,  à  vous  entendre,  que  c'est  pour  vous  que  vous 
plaidez? 

OCTAVE. 

Marianne!  Marianne!  au  nom  du  ciel,  ne  souriez  pas!  ne  fermez 
pas  votre  cœur  au  premier  éclair  qui  l'ait  peut-être  traversé!  Ce  ca- 
price de  bonté,  ce  moment  précieux  va  s'évanouir.  —  Vous  avez 
prononcé  le  nom  deCœlio;  vous  avez  pensé  à  lui ,  dites-vous.  Ah!  si 
c'est  une  fantaisie,  ne  me  la  gâtez  pas.  —Le  bonheur  d'un  homme 
en  dépend. 

MARIANNE. 

Ètes-vous  sûr  qu'il  ne  me  soit  pas  permis  de  sourire? 

OCTAVE. 

Oui,  vous  avez  raison;  je  sais  tout  le  tort  que  mon  amitié  peut 
faire.  Je  sais  qui  je  suis,  je  le  sens;  un  pareil  langage  dans  ma  bou- 
che a  l'air  d'une  raillerie.  Vous  doutez  de  la  sincérité  de  mes  paro- 
les; jamais  peut-être  je  n'ai  senti  avec  plus  d'amertume  qu'en  ce 
moment  le  peu  de  confiance  que  je  puis  inspirer. 

MARIANNE. 

Pourquoi  cela?  vous  voyez  que  j'écoute.  Gœlio  me  déplaît;  je  ne 
veux  pas  de  lui.  Parlez-moi  de  quelque  autre ,  de  qui  vous  voudrez. 
Choisissez-moi  dans  vos  amis  un  cavalier  digne  de  moi  ;  envoyez-le- 
moi  ,  Octave.  Vous  voyez  que  je  m'en  rapporte  à  vous. 

OCTAVE. 

O  femme  trois  fois  femme  !  Cœlio  vous  déplaît ,  —  mais  le  premier 
venu  vous  plaira.  L'homme  qui  vous  aime  depuis  un  mois,  qui  s'at- 
tache à  vos  pas,  qui  mourrait  de  bon  cœur  sur  un  mot  de  votre 
bouche ,  celui-là  vous  déplaît  !  Il  est  jeune ,  beau ,  riche  et  digne  en 
tout  point  de  vous;  mais  il  vous  déplaît!  et  le  premier  venu  vous 
plaira  ! 

MARIANNE. 

Faites  ce  que  je  nous  dis,  ou  ne  me  revoyez  pas.       (  Ellesort.  ) 


LES   CAPRICES    DE    MARIANNE.  "kSI 

OCTAVE  seul. 

Ton  écharpe  est  bien  jolie,  Marianne,  et  ton  petit  caprice  de  co- 
lère est  un  charmant  traité  de  paix.  —  Il  ne  me  faudrait  pas  beau- 
coup d'orgueil  pour  le  comprendre  :  un  peu  de  perfidie  suffirait. 
Ce  sera  pourtant  Cœlio  qui  en  profilera.         (  il  sort.  ) 


SCÈNE  IV. 

Chez  Cœlio. 
CŒLIO,  un  domestique. 

CŒLIO. 

Il  est  en  bas,  dites-vous?  Qu'il  monte.  Pourquoi  ne  le  faites-vous 
pas  monter  sur-le-champ? 

(Entre  Octave.) 

Eh  bien  !  mon  ami,  quelle  nouvelle? 

OCTAVE. 

Attache  ce  chiffon  à  ton  bras  droit ,  Cœlio  ;  prends  ta  guitare  et 
ton  épée.  —  Tu  es  l'amant  de  Marianne. 

COELIO. 

Au  nom  du  ciel,  ne  te  ris  pas  de  moi. 

OCTAVE. 

La  nuit  est  belle;  —  la  lune  va  paraître  à  l'horizon.  Marianne 
est  seule,  et  sa  porte  est  entr'ouverte.  Tu  es  un  heureux  garçon, 
Cœlio. 

COELIO. 

Est-ce  vrai?  —  est-ce  vrai?  Ou  tu  es  ma  vie,  Octave,  ou  tu  es 
sans  pitié. 

OCTAVE. 

Tu  n'es  pas  encore  parti?  Je  te  dis  que  tout  est  convenu.  Une 
chanson  sous  la  fenêtre;  cache-toi  un  peu  le  nez  dans  ton  manteau, 
afin  que  les  espions  du  mari  ne  te  reconnaissent  pas.  Sois  sans 
crainte,  afin  qu'on  te  craigne;  et  si  elle  résiste,  prouve-lui  qu'il  est 
un  peu  tard. 


."82  REVUE    DES   DEUX    MONDES. 

COELIO. 

Ah  !  mon  Dieu,  le  cœur  me  manque. 

OCTAVE. 

Et  à  moi  aussi,  car  je  n'ai  dîné  qu'à  moitié.  —  Pour  récompense 
de  mes  peines,  dis  en  sortant  qu'on  me  monte  à  souper,  (il  s'asseoit.) 
As-tu  du  tabac  turc?  Tu  me  retrouveras  probablement  ici  demain 
matin.  Allons,  mon  ami,  en  route!  tu  m'embrasseras  en  revenant. 
En  route  !  en  route  !  la  nuit  s'avance.         (Cœlio  sort.) 

OCTAVE  seul. 

Ecris  sur  les  tablettes,  Dieu  juste,  que  cette  nuit  doit  m'èlre 
comptée  dans  ton  paradis.  Est-ce  bien  vrai  que  tu  as  un  paradis? 
En  vérité  celte  femme  étail  belle,  et  sa  petite  colère  lui  allait  bien. 
D'où  venait-elle?  c'est  ce  que  j'ignore.  Qu'importe  comment  la  bille 
d'ivoire  tombe  sur  le  numéro  que  nous  avons  appelé?  Souffler  une 
maîtresse  à  son  ami,  c'est  une  rouerie  trop  commune  pour  moi. 
Marianne  ou  toute  autre,  qu'est-ce  que  cela  me  fait?  La  véritable 
affaire  est  de  souper;  il  est  clair  que  Cœlio  est  à  jeun.  Comme  tu 
m'aurais  détesté,  Marianne,  si  je  t'avais  aimée,  comme  tu  m'aurais 
fermé  la  porte!  comme  ton  bélitre  de  mari  t'aurait  paru  un  Adonis, 
un  Sylvain ,  en  comparaison  de  moi  !  Où  est  donc  la  raison  de  tout 
cela?  pourquoi  la  fumée  de  cette  pipe  va-t-elle  à  droite  plutôt  qu'à 
gauche?  Voilà  la  raison  de  tout.  — Fou!  trois  fois  fou  à  lier,  celui 
qui  calcule  ses  chances,  qui  met  la  raison  de  son  côté!  La  justice 
céleste  tient  une  balance  dans  ses  mains.  La  balance  est  parfaite- 
ment juste ,  mais  tous  les  poids  sont  creux.  Dans  l'un  il  y  a  une  pis- 
tole,  dans  l'autre  un  soupir  amoureux,  dans  celui-là  une  migraine, 
dans  celui-ci  il  y  a  le  temps  qu'il  fait ,  et  toutes  les  actions  humaines 
s'en  vont  de  haut  en  bas  selon  ces  poids  capricieux. 

(  Un  domestique  entrant.  ) 
UN    DOMESTIQUE. 

Monsieur,  voilà  une  lettre  à  votre  adresse;  elle  est  si  pressée  que 
vos  gens  l'ont  apportée  ici;  on  a  recommandé  de  vous  la  remettre, 
en  quelque  lieu  que  vous  fussiez,  ce  soir. 

OCTAVE. 

Voyons  un  peu  cela.        (  il  lit.  ) 


LES   CAPRICES   DE    MARIANNE.  ."S") 

i  Ne  venez  pas  ce  soir.  Mon  mari  a  entouré  la  maison  d'assas- 
sins, et  vous  êtes  perdu  s'ils  vous  trouvent. 

«  Marianne.  » 

Malheureux  que  je  suis  !  qu'ai-je  fait?  Mon  manteau!  mon  cha- 
peau !  Dieu  veuille  qu'il  soit  encore  temps  !  suivez-moi ,  vous  et  tous 
les  domestiques  qui  sont  debout  à  celte  heure.  Il  s'agit  de  la  vie  de 
Votre  maître.  (  Il  sort  en  courant,  j 


SCÈNE  V. 

Le  jardin  de  Claudio.  Il  est  nuit. 

CLAUDIO,  deux  spadassins,  TIBIA. 

CLAUDIO. 

Laissez-le  entrer,  et  jetez-vous  sur  lui  dès  qu'il  sera  parvenu  à 
ce  bosquet. 

TIBIA. 

Et  s'il  entre  de  l'autre  côté? 

CLAUDIO. 

Alors,  attendez-le  au  coin  du  mur. 

UN   SPADASSIN. 

Oui,  monsieur. 

TIBIA. 

Le  voilà  qui  arrive.  Tenez,  monsieur.  Voyez  comme  son  ombre 
est  grande!  c'est  un  homme  d'une  belle  stature. 

CLAUDIO. 

Retirons-nous  à  l'écart ,  et  frappons  quand  il  en  sera  temps. 

(  Entre  Cœlio.  ) 
COELIO ,  frappant  à  la  jalousie. 

Marianne,  Marianne,  êtes-vous  là? 

MARIANNE ,  paraissant  à  la  fenêtre. 

Fuyez,  Octave;  vous  n'avez  donc  pas  reçu  ma  lettre? 

COELIO. 

Seigneur  mon  Dieu!  quel  nomai-jc  entendu? 


584  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

MARIANNE. 

La  maison  est  entourée  d'assassins;  mon  mari  vous  a  vu  entrer 
ce  soir  ;  il  a  écouté  notre  conversation ,  et  votre  mort  est  certaine , 
si  vous  restez  une  minute  encore. 

COELIO. 

Est-ce  un  rêve;  suis-je  Cœlio? 

MARIANNE. 

Octave,  Octave,  au  nom  du  ciel,  ne  vous  arrêtez  pas.  Puisse-t-il 
être  encore  temps  de  vous  échapper!  Demain,  trouvez-vous,  à 
midi,  dans  un  confessional  de  l'église,  j'y  serai. 

(  La  jalousie  se  referme.  ) 
COELIO. 

O  mort!  puisque  tu  es  là,  viens  donc  à  mon  secours.  Octave, 
traître  Octave,  puisse  mon  sang  retomber  sur  toi!  Puisque  tu  sa- 
vais quel  sort  m'attendait  ici,  et  que  tu  m'y  as  envoyé  à  ta  place, 
tu  seras  satisfait  dans  ton  désir.  O  mort  !  je  t'ouvre  les  bras;  voici 
le  terme  de  mes  maux. 

(  Il  sort.  On  entend  des  cris  étouffés  et  un  bruit  éloigné  dans  le  jardin.  ) 

OCTAVE ,  en  dehors. 

Ouvrez,  ou  j'enfonce  les  portes. 

CLAUDIO,  ouvrant,  son  épée  sous  le  bras. 

Que  voulez-vous? 

OCTAVE. 

Où  est  Cœlio? 

CLAUDIO. 

Je  ne  pense  pas  que  son  habitude  soit  de  coucher  dans  cette 
maison. 

OCTAVE. 

Si  tu  l'as  assassiné,  Claudio,  prends  garde  à  toi;  je  te  tordrai 
le  cou  de  ces  mains  que  voilà. 

CLAUDIO. 

Êtes-vous  fou ,  ou  somnambule? 

OCTAVE. 

Ne  l'es-tu  pas,  toi-même,  pour  te  promener  à  cette  heure,  ton 
épée  sous  le  bras  ! 


LES   CAPRICES   DE    MARIANNE.  383 

CLAUDIO. 

Cherchez  dans  ce  jardin ,  si  bon  vous  semble;  je  n'y  ai  vu  entrer 
personne;  et  si  quelqu'un  l'a  voulu  faire,  il  me  semble  que  j'avais 
le  droit  de  ne  pas  lui  ouvrir. 

OCTAVE  à  ses  gens. 

Venez,  et  cherchez  partout. 

CLAUDIO,  bas  à  Tibia. 

Tout  est-il  Hni,  comme  je  l'ai  ordonné? 

TIBIA. 

Oui,  monsieur;  soyez  en  repos,  ils  peuvent  chercher  tant  qu'ils 
voudront. 

(  Tous  sortent.  ) 


SCÈNE  VI. 

TJn  cimetière. 

OCTAVE  et  MARIANNE,  auprès  d'un  tombeau. 

OCTAVE. 

Moi  seul  au  monde  je  l'ai  connu.  Cette  urne  d'albâtre,  couverte 
de  ce  long  voile  de  deuil,  est  sa  parfaite  image.  C'est  ainsi  qu'une 
douce  mélancolie  voilait  les  perfections  de  cette  ame  tendre  et  dé- 
licate. Pour  moi  seul,  cette  vie  silencieuse  n'a  point  été  un  mys- 
tère. Les  longues  soirées  que  nous  avons  passées  ensemble  sont 
comme  de  fraîches  oasis  dans  un  désert  aride;  elles  ont  versé  sur 
mon  cœur  les  seules  gouttes  de  rosée  qui  y  soient  jamais  tombées. 
Cœlio  était  la  bonne  partie  de  moi-même;  elle  est  remontée  au  ciel 
avec  lui.  C'était  un  homme  d'un  autre  temps;  il  connaissait  les  plai- 
sirs ,  et  leur  préférait  la  solitude  ;  il  savait  combien  les  illusions  sont 
trompeuses,  et  il  préférait  ses  illusions  à  la  réalité.  Elle  eût  été 
heureuse,  la  femme  qui  l'eût  aimé. 

MARIANNE. 

Ne  serait-elle  point  heureuse,  Octave,  la  femme  qui  t'aimerait? 

OCTAVE. 

Je  ne  sais  point  aimer;  Cœlio  seul  le  savait.  La  cendre  que  ren- 

TOME  II.  2o 


586  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ferme  cette  tombe  est  tout  ce  que  j'ai  aimé  sur  la  terre,  tout  ce  que 
j'aimerai.  Lui  seul  savait  verser  dans  une  autre  ame  toutes  les 
sources  de  bonheur  qui  reposaient  dans  la  sienne.  Lui  seul  était 
capable  d'un  dévouement  sans  bornes;  lui  seul  eût  consacré  sa  vie 
entière  à  la  femme  qu'il  aimait,  aussi  facilement  qu'il  aurait  bravé 
la  mort  pour  elle.  Je  ne  suis  qu'un  débauché  sans  cœur;  je  n'es- 
time point  les  femmes;  l'amour  que  j'inspire  est  comme  celui  que 
je  ressens,  l'ivresse  passagère  d'un  songe.  Je  ne  sais  pas  les  secrets 
qu'il  savait.  Ma  gaîté  est  comme  le  masque  d'un  histrion;  mon  cœur 
est  plus  vieux  qu'elle,  mes  sens  blasés  n'en  veulent  plus.  Je  ne  suis 
qu'un  lâche;  sa  mort  n'est  point  vengée. 

MARIANNE. 

Comment  aurait-elle  pu  l'être,  à  moins  de  risquer  votre  vie? 
Claudio  est  trop  vieux  pour  accepter  un  duel,  et  trop  puissant 
dans  cette  ville  pour  rien  craindre  de  vous. 

OCTAVE. 

Cœlio  m'aurait  vengé  si  j'étais  mort  pour  lui,  comme  il  est  mort 
pour  moi.  Ce  tombeau  m'appartient  :  c'est  moi  qu'ils  ont  étendu 
sous  cette  froide  pierre;  c'est  pour  moi  qu'ils  avaient  aiguisé  leurs 
épées;  c'est  moi  qu'ils  ont  tué.  Adieu  lagaitéde  ma  jeunesse,  l'in- 
souciante folie,  la  vie  libre  et  joyeuse  au  pied  du  Vésuve!  adieu 
lesbruyans  repas,  les  causeries  du  soir,  les  sérénades  sous  les  bal- 
cons dorés  !  adieu  Naples  et  ses  femmes,  les  mascarades  à  la  lueur 
des  torches ,  les  longs  soupers  à  l'ombre  des  forêts ,  adieu  l'amour 
et  l'amitié!  ma  place  est  vide  sur  la  terre! 

MARIANNE. 

Mais  non  pas  dans  mon  cœur,  Octave.  Pourquoi  dis-tu  :  Adieu 
l'amour? 

OCTAVE. 

Je  ne  vous  aime  pas,  Marianne;  c'était  Cœlio  qui  vous  aimait. 

Alfred  de  Musset. 


ESSÀT  SUR  L'HISTOIRE 


DU 


THÉÂTRE   ESPAGNOL 


Il  est  impossible  d'assigner  une  époque  précise  à  la  naissance  du 
théâtre  espagnol.  Pour  en  découvrir  la  première  origine,  on  doit, 
comme  en  France,  remonter  jusqu'aux  temps  des  troubadours  et 
des  jongleurs  (trobadores  yjuglares),  lesquels  parurent  simultané- 
ment dans  les  provinces  du  nord-est  de  l'Espagne  et  dans  celles  du 
midi  de  la  France,  où  se  parlait  la  môme  langue;  leurs  essais 
firent  naître  à  la  fois  la  poésie  et  le  drame  moderne.  Ce  fut  au  dou- 
zième siècle  qu'ils  se  répandirent  dans  la  Provence  et  dans  les  états 
chrétiens  de  la  Péninsule.  La  Coronica  gênerai  de  Espana  rapporte 
même  que  quelques-uns  d'entre  eux  assistèrent  aux  noces  des  filles 
du  Gid,  vers  l'année  1090.  Ces  poètes  voyageurs,  qui  portaient 
dans  les  cours  et  dans  les  châteaux  les  seuls  divertissemens  connus 
à  cette  époque,  après  avoir  fait  entendre  d'abord  la  simple  chanson 
du  barde  et  du  rapsode,  se  réunirent  bientôt  en  compagnies  pour 


25. 


388  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

offrira  leurs  nobles  hôtes  des  espèees  de  représentations  où  se  trou- 
vaient mêlées  la  poésie,  la  musique  et  la  danse.  Une  supplique  en 
vers  du  troubadour  provençal  Giraud  Riquier,  présentée  à  son 
protecteur  Alphonse  X,  roi  de  Castille,  en  juin  1275,  pour  récla- 
mer les  privilèges  de  son  ordre,  fait  connaître  qu'il  y  avait  alors 
en  Espagne  plusieurs  classes  de  ces  acteurs  ambulans.  Les  uns, 
qui  dansaient  et  chantaient  dans  les  rues,  pour  l'amusement  de  la 
populace  et  moyennant  quelque  aumône,  s'appelaient  bouffons  ou 
truans  (bvfones  o  truhanes);  ceux  qui  exerçaient  le  même  métier, 
mais  dans  les  maisons  des  riches ,  avec  plus  de  décence  et  de  talent, 
se  nommaient  jongleurs  (juglares);  enfin  ceux  qui  composaient 
les  danses,  les  vers  et  le  chant  des  couplets,  et  les  représentations 
ou  jeux  mêlés  ( juegos  partidos) ,  méritaient  l'honorable  nom  de 
troubadours  (trobadores).  Ces  distinctions  se  retrouvent  textuelle- 
ment dans  diverses  lois  du  fameux  code  des  Parlidas.  Les  bouffons 
des  rues  y  sont  déclarés  infâmes ( ley  iv,  til.  vi,  part.  7),  et  dé- 
pouillés de  tous  droits  civils;  les  jongleuses  (juglaresas)  y  sont 
privées  de  l'honneur  d'être  admises  pour  concubines  (barra- 
ganas)  (1)  des  hommes  de  haut  lignage  (ley  m,  tit.  xiv,  part.  4). 
Aucune  fête  ne  se  passait  alors  sans  le  concours  de  ces  diverses  es- 
pèces de  ménestrels,  ou  plutôt  ils  faisaient  seuls  les  frais  de  toutes 
les  fêtes,  et  la  gaie  science  (gaija  ciencia)  allait  divertir  le  plus  petit 
châtelain  au  fond  de  son  manoir,  comme  le  monarque  au  milieu 
de  sa  cour.  L'archiprêlre  de  Hita,  poète  satirique  des  premières 
années  du  xive  siècle,  dans  un  poème  burlesque,  intitulé:  La 
Guerre  de  don  Carnaval  et  de  dame  Carême  (  Guerra  de  don  Cornai 
g  dona  Cuaresma) ,  voulant  peindre  les  jouissances  de  son  héros, 
le  représente  assis  à  une  table  magnifiquement  servie,  agant  devant 
lui  ses  jongleurs  comme  un  homme  de  qualité: 

Eslaba  don  Carnal  ricamente  asenlado 
A  mesa  mucho  farta  en  un  rico  estrado , 
Delante  sus  juglares  como  omen  honrado. 

(i)  Barragana,  espèce  de  concubine  autorisée.  Les  prêtres  partagèrent  habi- 
tuellement ce  privilège  des  nobles.  On  trouve,  dans  les  archives  du  se/iorio  de 
Biscaye,  une  vieille  ordonnance  qui  concède  aux  prêtres,  pour  le  repos  des  mé- 
nages, le  droit  d'avoir  chacun  un?  harragana. 


DU    THÉÂTRE    ESPAGNOL.  .">8!> 

Au  couronnement  d'Alphonse  IV  d'Aragon  (1328),  il  y  eut  à 
Sarragosse  des  représentations  dirigées  par  l'infant  don  Pedro, 
frère  du  roi ,  dans  lesquelles  une  nombreuse  troupe  de  jongleurs, 
divisée  en  coryphées  et  en  choristes,  récitait  les  vers  composés  par 
ce  prince. 

Toutefois  ces  essais  des  troubadours  n'étaient  que  la  réunion  des 
trois  arts  qui  composaient  leur  science,  la  danse,  la  musique  et  la 
poésie ,  mais  sans  suite  ,  sans  but ,  sans  ordonnance  scénique.  En 
Espagne,  comme  en  France,  en  Italie,  en  Angleterre,  le  drame 
naquit  dans  l'église.  Les  cérémonies  du  paganisme  avaient  enfanté 
le  théâtre  grec  ;  les  cérémonies  chrétiennes  enfantèrent  le  théâtre 
moderne.  D'abord  on  prit  l'usage,  pour  solenniser  chaque  fête, 
de  mettre  en  action ,  aux  yeux  des  fidèles ,  l'événement  dont  on 
célébrait  le  souvenir.  Les  prêtres  furent  les  premiers  acteurs  de 
ces  représentations  édifiantes;  mais  ils  ne  tardèrent  pas  à  y  glisser 
des  paroles  ou  des  scènes  étrangères  à  la  cérémonie;  puis  on  vint 
peu  à  peu  jusqu'à  l'oublier  entièrement,  pour  substituer  aux 
saintes  imitations  quelque  farce  profane  à  la  manière  des  jongleurs, 
et  les  tréteaux  dressés  dans  les  églises  en  firent  des  écoles  de  mé- 
disance et  de  scandale.  C'est  ce  que  prouve  une  loi  d'Alphonse  X , 
insérée  dans  ses  Partidas  (  ley  xxxiv,  tit.  vi,  part.  1.  )  :  «  Les  prê- 
tres, y  est-il  dit ,  ne  doivent  point  représenter  des  jeux  de  moque- 
rie (juegos  de  escarnio),  pour  que  les  gens  viennent  les  voir  comme 
cela  se  fait.  Et  si  d'autres  hommes  en  représentent ,  les  prêtres  ne 
doivent  point  y  assister,  parce  qu'on  y  fait  beaucoup  de  grossièretés 
et  d'indécences.  Et  ces  choses  ne  doivent  pas  non  plus  se  faire 
dans  les  églises,  et  nous  disons  aucontraire  qu'il  faut  les  en  chasser 
ignominieusement....  Mais  il  y  a  des  représentations  permises  aux 
prêtres,  telles  que  la  naissance  de  N.  S.  Jésus-Christ,  et  la  visite 
de  l'ange  aux  pasteurs;  la  venue  du  Sauveur  au  monde,  com- 
ment les  mages  vinrent  l'adorer,  sa  résurrection,  comment  il  fut 
crucifié  et  ressuscita  le  troisième  jour.  Des  choses  comme  celles- 
là,  qui  excitent  l'homme  à  bien  faire  et  à  avoir  dévotion  en  la 
foi,  ils  peuvent  les  faire,  et  en  outre  pour  que  les  hommes  aient 
souvenance  que,  selon  celles-là,  les  autres  furent  faites  en  réalité. 
Mais  ils  doivent  faire  cela  avec  ordre  et  beaucoup  de  dévotion,  et 
dans  les  grandes  villes  oii  il  y  a  des  archevêques  ou  évêques,  et 


590  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

par  ordre  de  ceux-ci,  mais  non  dans  les  villages  ou  dans  les  lieux 
vils ,  et  pour  gagner  de  l'argent.  » 

Le  texte  de  cette  loi  fait  connaître  qu'il  y  avait  alors,  dans  les 
églises,  deux  sortes  de  représentations  :  les  unes,  réellement  reli- 
gieuses, n'étaient  autre  chose  que  nos  anciens  mystères;  les  autres, 
semblables  à  notre  fête  de  l'âne  ou  des  fous,  étaient  des  bouffonne- 
ries licencieuses  et  satiriques.  Malgré  cette  loi  des  Partidas,  mal- 
gré les  innombrables  défenses  dont  elle  fut  suivie,  l'autorité  ne  put 
obtenir  qu'on  cessât  des  représentations  où  la  multitude  trouvait 
son  plaisir,  et  les  prêtres  leur  intérêt.  Vainement  le  pouvoir  ecclé- 
siastique lui-même  crut-il  devoir  intervenir  pour  réformer  les  plus 
scandaleux  abus.  Le  concile  de  Tolède,  de  l'année  4565  (acto  n°, 
cap.  ii.  ),  «  considérant  qu'on  représentait  dans  les  temples  ce 
qu'on  oserait  à  peine  permettre  dans  les  lieux  les  plus  vils  et  les 
plus  dissolus,  »  supprima  les  représentations  de  la  fête  des  lnno- 
cens  que  souillait  une  affreuse  licence  de  langage;  il  ordonna,  en 
outre,  qu'à  l'avenir  les  spectacles  fussent  examinés  d'avance  par 
l'ordinaire,  et  qu'on  ne  put  les  execuler  dans  l'église  pendant  la 
célébration  de  l'office  divin.  Mariana,  qui  rapporte  le  canon  du 
concile  de  Tolède,  dans  son  traité  de  Speciaculis,  convient  qu'il 
n'eut  pas  plus  d'effet  que  les  prohibitions  de  l'autorité  laïque,  et 
qu'on  ne  put  détruire  un  abus  enraciné  par  une  longue  et  géné- 
rale habitude.  Au  temps  même  où  il  écrivait,  c'est-à-dire  au  dix- 
septième  siècle,  le  désordre  n'avait  pas  cessé.  «  On  introduit,  di- 
sait-il avec  indignation,  dans  les  plus  augustes  temples,  des  fem- 
mes de  mauvaise  vie,  et  l'on  y  représente  de  telles  choses  que  les 
oreilles  ont  horreur  de  les  écouter,  et  qu'on  éprouve  de  la  peine 
et  de  la  honte  à  les  redire.  »  L'Espagne,  plus  qu'aucun  autre 
pays  de  l'Europe,  a  conservé,  par  une  tradition  non  interrompue, 
quelques-uns  de  ses  plus  anciens  usages.  Actuellement  encore  on 
y  célèbre  les  solennités  du  carême,  et  principalement  de  la  se- 
maine-sainte, par  de  semblables  représentations,  non  moins  offen- 
santes pour  la  religion  que  pour  les  bonnes  mœurs  et  le  bon  goût. 
J'en  ai  moi-même  été  plusieurs  fois  témoin.  On  élève  dans  le  chœur 
de  l'église  une  espèce  de  théâtre  appelé  le  monument,  où  se  jouent 
les  actes  de  la  Passion,  et  les  nombreux  figurans  qui  s'y  succèdent 
portent  encore  les  costumes  du  moyen  âge ,  tels  qu'ils  devaient  être 


DU    THEATRE    ESPAGNOL.  .">!)! 

à  l'origine  de  ces  cérémonies.  Ce  sont  les  san-benito,  les  masques 
noirs,  les  hauts  bonnets  pointus,  les  jupons  traînans,  les  ceintures 
ou  plutôt  les  cuirasses  de  cordé,  tout  l'attirail  enfin  d'une  proces- 
sion (Xauto-da-fe. 

Il  est  hors  de  doute  qu'on  doit  attribuer  à  cette  ancienne  cou- 
tume, toujours  existante,  l'origine  des  drames  religieux  appelés 
autos  sacramentelles  ou  comedias  divinas,  genre  auquel  se  sont 
adonnés,  sans  exception,  les  plus  beaux  génies  du  théâtre  espa- 
gnol. Les  sujets  de  ces  pièces  étaient  empruntés  à  l'Ecriture  sainte 
et  aux  légendes  des  saints.  On  les  jouait  avec  une  grande  pompe 
sur  les  théâtres  de  la  capitale.  C'était  aussi  le  principal  répertoire 
des  troupes  de  comédiens  ambulans  qui  parcouraient  l'Espagne ,  et 
desquelles  on  peut  prendre  une  idée  bien  exacte  et  bien  complète 
en  lisant  ds  Cervantes  (don  Quixote,  part,  n,  cap.  h)  les  dé- 
mêlés de  son  héros  avec  la  compagnie  d'acteurs  qui  s'en  allaient  en 
costume,  d'un  village  à  l'autre,  jouer  Y  auto  des  Cortes  de  la  mort. 
Voici  comment  Augustin  de  Rojas,  dans  son  Viage  entrelenido 
(  Voyage  amusant),  dépeint  une  de  ces  troupes  appelée  Cambaleo  : 
«  C'est,  dit-il,  une  femme  qui  chante  et  cinq  hommes  qui  pleurent; 
ils  emportent  une  comédie,  deux  autos ,  trois  ou  quatre  intermèdes 
(  entremeses  ),  et  un  paquet  de  hardes  que  porterait  une  arai- 
gnée, etc.  »  Les  comedias  divinas  étaient  si  généralement  estimées, 
et  réputées  si  supérieures  aux  comédies  profanes  qu'on  appelait  de 
capa  y  espada  (  de  manteau  et  d'épée  ),  que,  pendant  le  règne  de 
Philippe  IV,  c'est-à-dire  à  l'époque  la  plus  brillante  du  théâtre  es- 
pagnol, le  Conseil  de  Castille  proposa,  comme  une  condition  de 
l'ouverture  des  théâtres  qui  étaient  restés  quelque  temps  fermés 
pour  des  deuils  de  cour  (  de  1644  à  1649  ),  «  que  les  comédies  se 
renfermassent  dans  des  sujets  de  bon  exemple  pris  dans  des  vies 
et  des  morts  édifiantes ,  et  que  tout  cela  fût  sans  mélange  d'amour.  » 
Heureusement  que  le  goût  du  monarque ,  d'accord  avec  celui  du 
public,  l'empêcha  d'accueillir  la  proposition  de  ses  austères  con- 
seillers. La  représentation  de  ces  autos  sac rament aies ,  qui  mena- 
çaient alors  d'envahir  le  théâtre  et  d'en  expulser  toutes  les  autres 
espèces  de  drames ,  ne  fut  défendue  qu'en  1765,  sous  le  règne  de 
Charles  III. 

Ce  fut  aussi  dans  l'église,  à  côté  des  drames  sacramentels ,  que 


592  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prirent  naissance  ces  petites  pièces  divertissantes  appelées  aujour- 
d'hui sainetes  (  assaisonnemens).  Les  anciens  juegos  de  escarnio ,  si 
goûtés  de  la  multitude  et  si  difficilement  chassés  du  sanctuaire,  se 
réfugièrent  sur  les  théâtres,  dès  qu'on  en  éleva.  Les  farces  satiriques 
ou  licencieuses  furent  nommées  d'abord  entremeses  (  intermèdes  ), 
parce  qu'on  les  jouait  dans  les  entr'actes  d'une  comédie;  et  la  plu- 
part des  grands  auteurs  n'ont  pas  dédaigné  d'y  employer  leur  plume . 
Cervantes,  entre  autres,  a  fait  de  charmans  intermèdes.  Les  sainetes 
actuels,  qui  ont  conservé  toute  la  liberté,  ou  plutôt  toute  la  licence 
des  premières  bouffonneries  cléricales,  ressemblent  pour  la  forme 
à  nos  proverbes  dramatiques  :  c'est  un  canevas  léger  sur  lequel 
sont  brodées  quelques  scènes  plaisantes  et  semées  de  quelques  mots 
malins.  Us  excitent  moins  un  rire  délicat  qu'une  grosse  et  franche 
gaîté;  mais  il  est  difficile  de  ne  pas  s'y  livrer  follement,  pour  peu 
que  l'acteur  soit  passable.  Ceux  de  Ramon  de  la  Cruz  sont  avec 
raison  les  plus  estimés. 

La  plus  ancienne  représentation  théâtrale  dont  il  soit  fait  men- 
tion dans  les  annales  espagnoles,  est  celle  qui  fut  donnée  pour  les 
fêtes  du  couronnement  de  Ferdinand-l'IIonnéle ,  roi  d'Aragon  ,  en 
1414.  Elle  avait  été  composée  par  le  marquis  de  Villena,  homme 
d'un  savoir  prodigieux  pour  cette  époque,  et  qui  marchait  auda- 
cieusement  en  avant  de  son  siècle  et  de  sa  nation.  Depuis,  l'inqui- 
sition fit  brûler  tous  ses  ouvrages,  et  sa  pièce  périt  avec  eux.  Le 
titre  en  est  même  inconnu.  On  sait  seulement  que  c'était  une  comé- 
die allégorique  où  figuraient  la  Justice,  la  Paix ,  la  Vérité  et  la  Clé- 
mence. Ces  allégories,  semblables  à  nos  anciennes  moralités,  furent 
quelque  temps  à  la  mode  dans  l'enfance  du  théâtre  espagnol,  et  Cer- 
vantes les  rajeunit  plus  tard.  Peu  après  l'essai  de  Villena,  le  mar- 
quis de  Santillana,  son  ami,  non  moins  savant,  non  moins  libre 
dans  sa  pensée  et  dans  ses  écrits,  mit  en  drame,  sous  le  nom  de 
Comediela  de  Ponia,  les  évènemensd'un  combat  naval  qui  eut  lieu, 
en  1455,  près  de  l'île  de  Ponza,  entre  les  Génois  et  les  Aragonais, 
et  dans  lequel  ceux-ci  furent  défaits.  Cette  pièce  ne  fut  jamais 
jouée,  ni  mémo  imprimée  dans  les  œuvres  de  l'auteur;  on  en  con- 
naissait seulement  le  litre,  qui  est  cité  dans  ses  lettres.  M.  Mar- 
lincz  de  la  Rosa  l'a  retrouvée  dans  les  manuscrits  de  notre  biblio- 
thèque royale,  et  c'est  pour  la  littérature  de  son  pays  une  décou- 


DU    THÉATUE    ESPAGNOL.  593 

verte  vraiment  précieuse,  car  cette  pièce  n'est  pas  seulement  une 
curiosité  par  sa  date;  elle  se  recommande  aussi  par  une  adresse  re- 
marquable à  tirer  parti  d'un  événement  historique,  et  par  de  sin- 
gulières beautés  dans  le  plan ,  dans  le  dialogue  et  dans  la  versifica- 
tion. 

En  Gastille,  pour  trouver  le  premier  établissement  d'une  espèce 
de  théâtre,  il  faut  remonter  jusqu'à  la  fin  du  xve  siècle.  Ce  fut 
Juan  de  la  Encina,  lequel  excella  dans  la  poésie  légère,  et  dont 
les  nombreux  ouvrages  forment  un  cancionero  tout  entier,  qui 
donna  le  premier  essai  de  drame.  Après  avoir  agrandi  le  domaine 
des  représentations  religieuses,  en  composant  pour  les  fêtes  du 
culte  plusieurs  autos,  où  l'on  trouve,  non  de  simples  paraphrases 
des  Ecritures,  mais  des  conceptions  propres  au  poète,  ainsi  qu'une 
certaine  majesté  d'action  et  de  langage,  il  imagina  de  porter  le 
théâtre  hors  de  l'église.  Dans  ce  but,  il  composa  de  petites  pièces 
pastorales  auxquelles  il  donna  le  nom  d'églogues.  Ces  pièces,  dont 
il  remplissait  lui-même  les  principaux  rôles,  furent  jouées  d'abord 
dans  les  salons  de  l'amiral  de  Gastille  et  de  la  duchesse  de  l'Infan- 
tado.  C'était  simplement,  comme  le  nom  l'indique,  un  dialogue 
entre  quelques  bergers.  L'auteur,  imitant  Virgile,  se  servit  d'abord 
de  ce  moyen  pour  célébrer  par  des  allusions  certains  évènemens, 
une  paix  conclue,  le  retour  d'un  prince;  puis  il  inventa  des  sujets 
simples  et  courts,  et  mit  en  scène  les  propres  passions  de  ses  inter- 
locuteurs. Ces  petites  pièces,  coupées  par  des  danses,  se  terminaient 
par  des  chansons  (villancicos) ,  et  contenaient  aussi  d'ordinaire 
quelque  scène  bouffonne.  C'est  à  la  fois  l'enfance  de  la  comédie,  du 
ballet  et  du  vaudeville.  On  découvre  avec  surprise,  dans  ces  essais 
précoces,  non-seulement  de  la  naïveté,  du  naturel,  mais  beaucoup 
de  grâce  et  d'esprit.  Par  exemple,  dans  une  de  ces  églogues,  dont 
le  sujet  est  le  pouvoir  de  l'Amour,  ce  dieu  paraît  à  la  première 
scène,  et  célèbre  lui-même  sa  force  et  sa  puissance.  Son  mono- 
logue, en  dix  strophes  d'une  coupe  élégante,  est  un  des  morceaux 
les  plus  délicats  et  les  plus  ingénieux  qu'on  ait  jamais  écrits  sur  ce 
sujet.  Une  circonstance  digne  de  remarque,  c'est  que  la  première 
de  ces  petites  comédies  pastorales,  d'où  l'on  peut,  en  quelque  sorte, 
faire  dater  le  théâtre  castillan,  fut  jouée  en  1492,  dans  celte  année 
si  célèbre  qui  donna  à  l'Espagne  Grenade  et  le  Nouveau-Monde. 


394  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dans  le  môme  temps  parut  la  fameuse  Celestina,  commencée  par 
Rodrigo  Cota,  et  achevée  par  Fernando  Rojas  de  Montalvan. 
Quoique  portant  le  titre  de  tragi-comédie ,  cet  ouvrage  n'est  qu'une 
nouvelle  dialoguée.  Elle  ne  fut  jamais  représentée,  et  ne  pouvait 
pas  l'être.  Mais  le  singulier  mérite  de  cette  composition  vraiment 
primitive,  qui  eut  successivement  plusieurs  éditions,  et  qui  fut  tra- 
duite dans  toutes  les  langues,  servit  beaucoup  aux  progrès  du  théâ- 
tre, en  fournissant  un  véritable  modèle  de  diction  dramatique. 

Ce  fut  au  commencement  du  xvie  siècle  qu'à  ces  divers  essais 
succédèrent  enfin  les  premières  pièces  du  théâtre  espagnol;  mais, 
par  un  singulier  concours  de  circonstances,  elles  parurent  hors  de 
l'Espagne.  Un  certain  Bartolomé  de  Torrès-Naharro,  long-temps 
prisonnier  des  Mores,  et  résidant  à  Home  après  son  rachat,  y  com- 
posa des  comédies  dans  la  langue  de  son  pays,  et,  chose  étrange  !  les 
fit  représenter  à  la  cour  de  Léon  X,  dans  le  même  temps  qu'on  y 
jouait  la  Mandragore  de  Machiavel  et  les  pièces  de  l'Arétin.  Torrès- 
Naharro  avertit  lui-même  qu'il  a  dû  glisser  dans  ses  comédies  des 
mots  italiens,  «  eu  égard  au  lieu  et  aux  personnes  devant  lesquelles 
elles  se  récitaient.  »  Elles  sont  peu  connues,  et  Signorelli,  dans 
son  Histoire  critique  des  théâtres ,  en  parle  avec  une  sorte  de  mépris. 
Ce  jugement  est  plus  que  sévère;  il  est  injuste.  On  trouve  dans  la 
plupart  des  compositions  de  Naharro,  notamment  dans  la  Solda- 
clesca,  la  Tinelaria,  la  Tropliea,  la  Yemenea,  une  heureuse  inven- 
tion de  sujet,  des  caractères  bien  tracés,  des  scènes  piquantes,  un 
dialogue  plein  de  sel  et  de  vivacité.  On  y  trouve  aussi  le  ton  li- 
cencieux des  comédies  italiennes  de  cette  époque,  et  des  traits 
d'une  malignité  hardie  propre  à  l'auteur,  qui,  prêtre  et  vivant  à 
la  cour  pontificale,  a  composé  contre  l'église  des  satires  qu'on 
croirait  dictées  par  Luther.  Ce  Naharro,  en  faisant  imprimer  ses 
comédies  à  Naples,  en  1517,  pour  donner  à  la  fois  la  leçon  et 
l'exemple,  y  joignit  des  préceptes  sur  l'art  dramatique,  les  premiers 
aussi  qui  parurent  en  langue  castillane.  Ces  préceptes  sont,  en 
général,  fort  judicieux.  Naharro  établit  très  bien  la  distinction  de 
la  tragédie  et  de  la  comédie ,  et  du  caractère  propre  à  chacune  de 
ces  compositions.  Il  divise  également  les  dernières  en  comédies 
historiques  (comedias  a  noticia),  et  comédies  d'invention  (come- 
dias a  fantasia).  Ce  fut  enfin  lui  qui  donna  aux  actes  le  nom  de 


DU    THÉÂTRE   ESPAGNOL.  395 

jornadas ,  journées.  M.  de  Sismondi  suppose  que  les  Espagnols 
ont  pris  ce  mot  des  anciens  mystères  français ,  dont  on  représen- 
tait chaque  jour  une  partie;  c'est  une  erreur  manifeste.  Jornada 
ne  veut  pas  dire  une  journée  dans  le  sens  de  l'espace  d'un  jour, 
c'est  une  journée  de  marche  ,  une  étape.  Un  drame  divisé  en  trois 
jornadas  n'est  autre  chose  qu'un  drame  dont  l'action  marche  et 
s'arrête  trois  fois. 

Les  pièces  de  Torrès-Naharro  parvenaient  à  peine  à  l'Espagne 
(  vers  1520),  que  l'inquisition ,  si  jalouse  alors  d'extirper  les  moin- 
dres traces  de  protestantisme ,  les  proscrivit.  La  même  sentence 
frappa  celles  qui  furent  écrites  en  Allemagne,  peu  de  temps  après, 
par  Cristoval  de  Castillejo ,  secrétaire  de  l'empereur  Ferdinand  , 
frère  de  Charles-Quint.  Celles-ci  qu'on  n'osa  même  imprimer  dans 
les  œuvres  de  l'auteur  ,  lorsque  l'interdit  fut  levé  en  1573  ,  sont 
lout-à-fait  perdues.  Aussi  le  théâtre  espagnol  offre-t-il  ce  singulier 
phénomène  :  qu'il  eut  réellement  deux  enfances.  Les  différons  es- 
sais dont  je  viens  de  parler ,  frappés  par  cette  prohibition  ,  restè- 
rent quelque  temps  sans  imitateurs  ,  et  semblèrent  même  complè- 
tement oubliés,  à  tel  point  que  ce  fut  une  comédie  de  l'Arioste 
qu'on  représenta  aux  noces  d'une  infante,  en  1548.  Quelque  sa- 
vans  essayaient  bien  de  chercher  des  modèles  dans  l'antiquité  ,  en 
traduisant  Plante,  Térence,  Aristophane;  mais  leurs  ouvrages 
étaient  moins  faits  encore  pour  pénétrer  dans  la  nation.  Ainsi, 
tandis  que ,  des  œuvres  dramatiques  que  possédait  déjà  l'Espagne , 
les  unes  restaient  cachées  dans  la  bibliothèque  d'un  petit  nombre 
d'érudits,  et  les  autres  enfouies  dans  les  greffes  de  l'inquisition, 
le  peuple  s'abandonnait  encore  aux  farces  grossières  des  jongleurs 
et  des  bouffons.  Voilà  pourquoi  tous  les  critiques  étrangers , 
Schlegel ,  Bouterwek  ,  Sismondi ,  sans  faire  aucune  mention  des 
premiers  auteurs,  dont  ils  semblent  ignorer  même  les  noms,  ne 
placent  qu'au  milieu  du  xvie  siècle  la  naissance  du  drame  en  Es- 
pagne. 

Ce  fut  Lope  de  Rueda  qui  y  créa  le  théâtre  populaire.  Il  était 
de  Séville ,  où  il  exerçait  l'état  de  batteur  d'or.  Poussé  par  un  pen- 
chant irrésistible ,  il  quitta  le  marteau  pour  s'enrôler  dans  une 
troupe  de  bateleurs  qui  courait  les  campagnes,  et  dont  il  devint 
bientôt  le  chef  ou  l'auteur.  Ce  nom  à'autor,  dérivé,  non  du  latin 


5!M>  REVUE   DES   DEUX    MONDES. 

auctor,  mais  d'aulo,  acte,  représentation  ,  se  donnait  alors  à  celui 
qui  composait  et  récitait  des  pièces  ,  et  il  s'est  conservé  jusqu'à  nos 
jours  pour  désigner  le  directeur  d'une  compagnie  comique.  On 
l'appelait  aussi  maître  en  fait  de  comédies  [maestro  de  hacer  come- 
dias).  Lope  de  Rueda  réunissait  les  deux  talens  nécessaires  d'un 
auteur  de  cette  époque,  il  obtint  un  prodigieux  succès,  et  fut  à 
l'envi  proclamé  grand  poète  et  grand  comédien.  On  lui  fit  même 
honneur  de  l'invention  des  actes  ou  jornadas ,  et  du  prologue  ap- 
pelé d'abord  introïto,  puis  loa,  quoiqu'on  en  eût  fait  usage  bien 
avant  lui  ;  mais  on  avait  perdu  jusqu'au  souvenir  des  essais  qui  l'a- 
vaient précédé.  Lope  passa  plusieurs  années  à  courir  de  ville  en 
ville;  enfin  sa  grande  réputation  le  fit  appeler  à  la  cour  ,  et  les  sei- 
gneurs de  ce  temps  allaient  en  foule  oublier  devant  ses  tréteaux  la 
sombre  gravité  du  palais  de  Philippe  II.  Il  mourut  à  Madrid,  en 
1567.  Quelques-uns  de  ses  ouvrages  sont  arrivés  jusqu'à  nous,  à 
savoir,  quatre  comédies,  deux  dialogues  pastoraux,  et  sept  pas 
pour  des  intermèdes.  Tous  sont  en  prose,  quoiqu'il  écrivît  facile- 
ment en  vers  ;  on  y  remarque  surtout  de  la  naïveté  et  de  la  finesse. 
Quant  à  l'état  dans  lequel  se  trouvait  le  théâtre,  on  ne  saurait 
mieux  le  faire  connaître  qu'en  laissant  parler  Cervantes ,  qui,  dans 
sa  jeunesse ,  connut  et  vit  jouer  Lope  de  Rueda  :  «,On  traita  aussi , 
dit-il,  dans  le  Prologo  de  sus  comedias,  de  qui  le  premier  en  Es- 
pagne ,  tira  la  comédie  de  ses  langes  ,  la  mit  en  étalage,  et  la  vêtit 
d'habits  de  fête.  Moi,  comme  le  plus  vieux,  je  dis  que  je  me  souve- 
nais d'avoir  vu  jouer  le  grand  Lope  de  Rueda  ,  homme  insigne 
pour  l'esprit  et  la  représentation....  Dans  le  temps  de  ce  célèbre 
acteur  espagnol ,  tout  l'attirail  d'un  auteur  de  comédies  s'enfermait 
dans  un  sac.  C'étaient  trois  ou  quatre  vestes  de  peaux  blanches 
garnies  de  cuir  doré,  autant  de  barbes ,  de  perruques  et  de  hauts- 
de-chausses.  Les  comédies  étaient  des  colloques,  comme  des  élo- 
gues  ,  entre  deux  ou  trois  bergers  et  quelque  bergère.  On  les  al- 
longeait avec  deux  ou  trois  intermèdes  ,  tantôt  de  négresse  ,  tantôt 
de  rufian,  tantôt  de  niais,  tantôt  de  Biscayen  ,  car  ces  quatre  fi- 
gures et  beaucoup  d'autres ,  Lope  les  faisait  avec  le  plus  de  vérité 
et  de  perfection  qui  se  puisse  imaginer....  Il  n'y  avait  pas  alors  de 
machines  et  de  décorations,  ni  de  combats  de  Mores  et  chrétiens, 
à  pied  ou  à  cheval.  Il  n'y  avait  point  de  figures  qui  semblassent 


DU    THÉÂTRE    ESPAGNOL.  597 

sortir  du  centre  de  la  terre  ,  par  le  plancher  du  théâtre  ,  et  moins 
encore  de  nuages  qui  descendissent  du  ciel  avec  des  anges  ou  des 
aines.  Le  théâtre  se  composait  de  quatre  planches  portées  par  quatre 
bancs  en  carré,  qui  les  élevaient  à  quatre  palmes  de  terre.  Tout  le 
décor  était  une  vieille  couverture  tirée  par  deux  cordes  d'un  bout 
à  l'autre,  pour  faire  ce  qu'on  appelle  le  vestiaire,  et  derrière  la- 
quelle se  tenaient  les  musiciens,  qui  chantaient,  sans  guitare, 
quelque  ancien  romance.  » 

A  la  même  époque  (1561),  la  cour  d'Espagne,  qui  avait  jusque-là 
voyagé  d'une  capitale  de  province  à  l'autre,  se  fixa  tout-à-fait  à 
Madrid.  Cette  circonstance  fut  favorable  à  l'art  dramatique,  en 
fixant  aussi  le  théâtre.  Les  documens  authentiques  attestent  qu'un 
an  après  la  mort  de  Lope  de  Rueda  ,  il  y  avait  à  Madrid  des  salles 
de  spectacle  (corrales  de  comedias).  On  comptait  alors,  tant  dans  la 
capitale  que  dans  les  provinces ,  plusieurs  troupes  d'acteurs  qui  se 
distinguaient  entre  elles  par  des  noms  bizarres  et  ridicules.  Peu 
de  temps  après,  Juan  de  Malara,  célèbre  professeur  d'humanités, 
plus  connu  sous  le  nom  du  commentateur  grec  (comenlador  griego), 
fil  jouer  à  Salamanque  un  drame  en  vers  intitulé  Locasta,  qu'il 
avait  d'abord  écrit  en  latin.  Puis  vint  un  acteur  de  Tolède, 
nommé  Navarro,  lequel  fut  appelé  l'inventeur  des  théâtres,  pour 
avoir  apporté  quelque  pompe  à  la  représentation.  «  Il  changea, 
dit  Cervantes ,  le  sac  des  habits  en  coffres  et  malles;  il  mit  en  avant 
la  musique,  jusque-là  cachée  derrière  la  couverture  ;  il  ôta  les  bar- 
bes postiches  aux  acteurs  dont  les  rôles  ne  les  requéraient  pas;  il 
inventa  les  machines,  les  nuages,  les  tonnerres  et  les  éclairs,  les 
défis  et  les  batailles.  »  Un  certain  Cosme  d'Oviedo  imagina,  dans 
le  môme  temps,  les  affiches,  et,  pendant  ces  progrès  matériels,  l'art 
théâtral  prenait  aussi  des  développemens  moraux.  Ce  n'étaient 
déjà  plus  les  églogues  pastorales  de  Lope  de  Rueda,  mais  des  pièces 
animées  de  quelque  intrigue ,  où  les  passions  commençaient  à  ser- 
vir de  ressort  et  à  produire  l'intérêt.  Voici  les  titres  de  quelques- 
unes  de  ces  pièces  qui  forment  le  passage  entre  l'enfance  de  l'art  et 
sa  virilité;  ils  peuvent  donner  une  idée  des  sujets  :  Didon  et  Enée 
ou  le  pieux  Troyen,  le  Grand-Prieur  de  Castille,  la  Loyauté  contre 
son  roi,  le  Soleil  à  minuit  et  les  étoiles  à  midi ,  la  Prise  de  Séville  par 
saint  Ferdinand,  les  Cortês  de  la  mort,  etc.  A  voir  les  noms  pom- 


Ô98  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

peux  dont  ces  ébauches  étaient  décorées,  ne  les  prendrait-on  pas 
plutôt  pour  ces  drames  hardis  des  belles  époques  du  théâtre  espa- 
gnol? 

Vers  1580,  on  éleva  à  Madrid  les  deux  théâtres  encore  subsis- 
tans  de  la  Cruz  et  dcl  Principe.  Alors  quelques  esprits  supérieurs 
ne  dédaignèrent  pas  de  travailler  pour  la  scène,  abandonnée  jusque- 
là  à  ces  chefs  de  troupes  ambulantes  qui  composaient  eux-mêmes 
les  farces  de  leur  répertoire.  Cervantes  entra  l'un  des  premiers  dans 
cette  carrière.  A  son  retour  d'Alger,  et  l'imagination  vivement 
frappée  des  maux  qu'il  avait  soufferts  en  esclavage,  il  composa,  sur 
ses  propres  aventures,  la  comédie  de  Los  Tralos  de  Argel.  Celte 
pièce  fut  suivie  de  vingt  à  trente  autres,  parmi  lesquelles  il  cite 
lui-même  avec  complaisance,  avec  éloge,  la  Numancia,  la  Gran- 
Turtjucsca ,  la  Batalla  naval,  la  Confusa,  etc.  Toutes  ces  pièces, 
comme  une  partie  de  ses  autres  ouvrages,  ne  furent  long-temps 
connues  que  de  nom,  et  l'on  en  déplorait  vivement  la  perte.  On 
pensait  qu'avec  une  imagination  si  riche,  un  esprit  si  vif  et  si  gai, 
une  raison  si  élevée,  un  goût  si  pur;  qu'avec  sa  grande  connais- 
sance des  règles  du  théâtre,  donl  il  a  fait,  en  plusieurs  endroits  du 
don  Quixote ,  une  judicieuse  poétique;  qu'après  les  louanges  qu'il 
se  donne  avec  tant  d'ingénuité,  comme  auteur  comique,  et  le  sin- 
gulier talent  qu'il  a  réellement  déployé  dans  ses  intermèdes;  on 
pensait,  dis-je,  que  ses  grandes  compositions  étaient  autant  de  chefs- 
d'œuvre.  Malheureusement  pour  sa  renommée  dramatique,  deux 
d'entre  elles  furent  retrouvées,  la  Numanciact  Los  Tralos  de  Argel. 
Ces  pièces  sont  loin  de  répondre  aux  regrets  qu'elles  avaient  exci- 
tés, et  la  réputation  de  l'auteur  aurait  assurément  gagné  à  ce 
qu'on  ne  les  connût  que  par  le  jugement  qu'il  en  porte.  C'est  un 
nouvel  exemple  des  singulières  aberrations  de  l'esprit  humain ,  et 
une  nouvelle  preuve  de  l'impuissance  où  l'on  est  de  se  juger  soi- 
même,  que  cette  opinion  de  Cervantes,  qui  parle  de  ses  composi- 
tions théâtrales  avec  autant  d'orgueil  que  de  son  immortel  roman. 

Cervantes  écrivait  à  Madrid.  Dans  le  même  temps,  Juan  de  la 
Cueva  fit  représenter  quelques  drames  à  Séville.  Il  réduisit  à  qua- 
tre le  nombre  des  jornadas,  jusque-là  de  cinq  ou  six.  Le  spec- 
tacle se  composait  alors,  outre  la  pièce  principale,  de  trois  inter- 
mèdes joués  dans  les  entr'actes,  et  d'un  petit  ballet.  Valence,  qui 


DU    THÉÂTRE    ESPAGNOL.  399 

eiil  toujours  une  école  rivale  de  Sévillc  pour  les  arts  et  pour  les 
lettres,  faisait  aussi  quelques  pas  dans  la  carrière  dramatique.  Le 
capitaine  Cristobal  de  Viruès,  poète  valencien,  passe  pour  avoir, 
le  premier,  réduit  le  nombre  des  actes  à  trois,  ce  qui  fut  depuis 
adopté  comme  règle  par  tous  les  auteurs  espagnols.  «  Viruès,  dit 
Lope  de  Vega,  mit  en  trois  actes  la  comédie  qui  avait  été  jusque-là 
sur  quatre  pieds,  comme  un  enfant,  car  elle  était  encore  dans  l'en- 
fance. » 

Le  théâtre,  sous  le  rapport  de  la  pompe  scénique,  avait  déjà  pris 
un  grand  essor.  Le  même  Rojas ,  qui  disait  qu'au  temps  de  Lope 
de  Rueda ,  un  auteur  et  sa  troupe  auraient  pu  mettre  leur  paquet 
de  hardes  sur  le  dos  d'une  araignée,  raconte  qu'à  l'époque  de 
Gueva  et  de  Viruès,  des  femmes  jouaient  leurs  rôles  avec  des  habits 
de  soie  et  de  velours,  avec  des  chaînes  d'or  et  de  perles,  que  l'on 
chantait  dans  les  intermèdes  à  trois  et  quatre  voix ,  et  qu'enfin  des 
chevaux  même  servaient,  dans  les  drames  militaires,  à  compléter 
l'illusion. 

Une  chose  bien  digne  de  remarque,  et  qui  est,  si  je  ne  me 
trompe,  toute  particulière  au  théâtre  espagnol,  c'est  qu'on  voit,  à 
sa  naissance  même,  commencer  la  querelle  entre  les  auteurs  qui 
veulent  s'affranchir  des  règles,  et  les  critiques  qui  veulent  les  y 
soumettre.  En  Espagne,  au  xvie  siècle,  le  romantisme  se  trouve 
déjà  aux  prises  avec  les  rigides  observateurs  des  préceptes  d'Aris- 
tote.  Tandis  que  le  rhéteur  Pinciano  recommandait  avec  instance 
aux  écrivains  dramatiques  le  respect  des  unités,  dont  ceux-ci  ne 
se  souciaient  guère ,  l'un  d'eux,  Juan  de  la  Cueva,  prenait  ouver- 
tement ,  dans  son  Exemplar  poelico ,  la  défense  des  libertés  théâ- 
trales. Il  les  invoquait  comme  nées  delà  succession  des  temps  qui 
avait  aboli  d'antiques  lois,  et  comme  plus  propres  à  donner  à  l'ima- 
gination toute  sa  hardiesse,  tout  son  essor.  Cependant  il  joignait  à 
cette  sage  opinion  des  avis  non  moins  sages  sur  l'abus  des  innova- 
tions, et  posait  en  maximes,  sinon  les  règles  trop  gênantes  de  la 
vieille  poétique,  au  moins  celles  que  le  bon  sens  et  le  bon  goût 
doivent  dicter  pour  tous  les  temps ,  pour  tous  les  pays,  et  que  ses 
compatriotes,  dans  leur  fougueuse  impatience  de  toute  entrave, 
n'ont  pas  su  respecter  assez.  Le  livre  de  Cueva  semblerait  de  nos 
jours  un  véritable  à-propos. 


400  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Enfin,  parut  Lope  de  Vega.  Devant  lui,  comme  devant  ces 
puissans  génies  qui  naissent  au  milieu  des  dissensions  publiques  et 
Jes  apaisent  par  leur  ascendant,  la  guerre  cessa.  Il  monta ,  suivant 
l'expression  de  Cervantes,  sur  le  trône  de  la  comédie,  et  régna  sans 
partage,  sans  rivaux,  sans  contradicteurs.  Il  faut,  au  milieu  de  ce 
tableau  rapide,  s'arrêter  un  moment  à  cet  homme  extraordinaire, 
qui  eut  une  si  prodigieuse  influence  sur  le  théâtre  moderne. 

Lope  de  Vega,  né  en  1562,  montra,  dès  la  première  enfance, 
un  goût  très  vif  pour  les  lettres  et  surtout  pour  la  scène.  A  l'âge 
de  onze  ans,  il  composait  déjà  de  petites  pièces.  Les  évènemens 
dont  sa  jeunesse  aventureuse  fut  agitée ,  ses  malheurs ,  ses  voyages, 
le  détournèrent  d'abord  de  ce  premier  penchant;  mais  de  retour 
dans  son  pays  natal,  il  s'y  abandonna  sans  réserve,  et  fit  succéder 
sans  interruption,  jusqu'à  sa  mort,  cette  foule  incroyable  d'ou- 
vrages de  tous  genres  qu'à  lui  seul ,  entre  tous  les  hommes,  il  a  été 
donné  de  produire.  Dans  la  préface  d'un  livre  imprimé  en  1604, 
lorsqu'il  avait  quarante-deux  ans,  il  porte  à  plus  de  vingt-trois 
mille  feuilles  le  nombre  de  vers  qu'il  avait  déjà  écrits  pour  le  théâ- 
tre. En  1618,  il  assure  que  le  nombre  de  comédies  qu'il  a  compo- 
sées s'élève  à  huit  cents;  en  1620,  à  neuf  cents.  «  J'ai  eu  assez  de 
vie,  dit-il  en  1629,  lorsqu'il  publiait  la  vingtième  partie  de  ses 
œuvres  dramatiques,  pour  en  écrire  dix-sept  cents.  «  Enfin,  en 
165o,  année  de  sa  mort,  il  avait  achevé  les  dix-huit  cents  comédies 
que  lui  attribuent  son  ami  Perez  de  Montalban  et  le  savant  Nicolas 
Antonio.  Toutes  furent  représentées,  la  moitié  au  moins  imprimées. 
Dans  ce  nombre,  il  en  est  plus  de  cent  dont  chacune  nelui  coûta  qu'un 
jour  de  travail,  et,  comme  il  le  dit  lui-même,  «en  vingt-quatre  heures 
passa  des  Muses  au  théâtre.  »  Pour  compléter  la  liste  immense  des 
œuvres  de  Lope  de  Vega ,  il  faut  ajouter  à  ces  dix-huit  cents  comé- 
dies environ  quatre  cents  autos  sacramentelles ,  un  grand  nombre 
d'intermèdes,  des  poèmesépiques,  didactiques  etburîesques  [la  Jéru- 
salem conquistada,  la  Gatomaquia,  etc.),  des  épîtres,  des  satires,  des 
dissertations,  des  pièces  fugitives  et  une  foule  innombrable  de  son- 
nets. On  a  fait  sur  les  œuvres  de  Lope  cet  effrayant  calcul,  que, 
pendant  les  soixante-treize  ans  qu'il  a  vécu ,  c'est-à-dire  depuis 
l'heure  de  sa  naissance  jusqu'à  celle  de  sa  mort,  et  bien  que  sa 
jeunesse  eût  été  perdue  pour  les  lettres,  il  a  dû  écrire  chaque  jour 


DU    THÉÂTRE    ESPAGNOL.  40i 

huit  pages  entières,  presque  toutes  de  poésie.  Le  nombre  total  de 
ses  écrits  est  évalué  à  cent  trente-trois  milie  pages  et  à  vingt-un 
millions  de  vers  (1).  L'histoire  littéraire  n'offre  certes  rien  qui  ap- 
proche de  cette  fécondité  vraiment  fabuleuse;  et  quand  même  au- 
cun autre  mérite  ne  s'attacherait  au  nom  de  Lope  de  Vega,  il  de- 
vrait vivre  toutefois  dans  la  mémoire  des  hommes  comme  un  de  ces 
prodiges  que  la  nature  ne  produit  pas  une  seconde  fois. 

Maître  absolu,  arbitre  souverain  du  théâtre  et  de  la  littérature 
de  son  pays,  Lope,  comme  tant  d'autres  dictateurs,  manqua  à  sa 
haute  vocation.  Cet  homme  prodigieux,  que  Cervantes  appelait 
mohstruo  de  naluraleza,  pouvait  réformer  et  diriger  le  goût  du  pu- 
blic, il  trouva  plus  commode  d'y  sacrifier;  et  les  applaudisse- 
mens  de  la  multitude  le  précipitèrent  dans  des  défauts  qu'il  con- 
naissait, mais  qu'il  ne  voulut  pas  éviter,  et  auxquels  il  donna  sciem- 
ment l'autorité  de  son  exemple  et  de  sa  renommée.  «  Il  faut,  disait-il 
dans  une  de  ses  préfaces,  que  les  étrangers  remarquent  bien  qu'en 
Espagne  les  comédies  ne  suivent  pas  les  règles  de  l'art.  Je  les  ai  faites 
telles  que  je  les  ai  trouvées;  autrement  on  ne  les  aurait  point  en- 
tendues. »  «Ce  n'est  pas,  dit-il  encore  dans  son  Ane  nuevo  de  hacer 
comedias,  que  j'ignore  les  préceptes  de  l'art,  Dieu  merci.  Biais 
quelqu'un  qui  les  suivrait  en  écrivant  serait  sûr  de  mourir  sans 

gloire  et  sans  profit Aussi,  quand  je  dois  écrire  une  comédie, 

j'enferme  les  règles  sous  six  clés,  et  je  mets  dehors  Plaute  et  Té- 
rence  pour  que  leur  voix  ne  s'élève  pas  contre  moi....  Je  fais  des 
pièces  pour  le  publie;  et  puisqu'il  les  paie,  il  est  juste  de  les  faire 
à  son  goût.  »  Lope  termine  ce  traité  poétique  en  convenant  qu'il 
est  plus  barbare  que  ceux  auxquels  il  donne  des  leçons,  et  que 
toutes  ses  comédies,  hors  six  qu'il  ne  nomme  point,  pèchent 
gravement  contre  les  véritables  règles  de  l'art.  Lope  de  Vega ,  ras- 
sasié d'honneurs  et  de  richesses,  objet  de  gloire  pour  sa  patrie  et 
d'envie  pour  les  étrangers,  dont  la  renommée  enfin  fut  telle  que 
son  nom  servait  à  personnifier  l'excellence  en  toutes  choses,  Lope 
de  Vega  doit  sembler  bien  sévère  envers  lui-même,  lorsqu'au  milieu 
de  cette  multitude  il  n'excepte  que  six  comédies  de  sa  propre  répro- 

(i)  On  a  également  calculé  qu'à  5oo  réaux  pièce  (i  3o  fr.) ,  ses  comédies  lui  ont 
rapporté  80,000  ducats,  et  ses  autos,  6,000;  fortune  immense  pour  ce  temps-là. 
TOME   H.  2(» 


402  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bation  ;  et  cependant  la  postérité,  plus  sévère  encore,  n'a  pas  même 
ratifié  cet  arrêt.  Aucun  de  ses  innombrables  ouvrages  n'a  mérité 
d'être  donné  pour  modèle.  On  les  a  plutôt  cités  comme  une  preuve 
de  l'abus  des  facultés  naturelles,  et  comme  un  guide  contre  les 
fautes  où  il  entraîne.  Cette  intarissable  imagination,  celte  prodi- 
gieuse facilité  d'écrire,  ce  talent  de  peindre  les  caractères  et  de  faire 
agir  les  passions,  tant  d'habileté  à  manier  le  dialogue,  tant  d'esprit, 
tant  de  finesse,  toutes  ces  qualités  qu'il  répandit  à  pleines  mains 
dans  ses  œuvres ,  et  qu'il  réunissait  au  plus  haut  degré ,  sont  comme 
étouffées  par  leur  propre  excès.  On  dirait  d'un  arbre  vigoureux 
que  n'émonde  point  la  main  du  jardinier,  et  qui  use  sa  sève  en  jets 
désordonnés  et  stériles.  Partout  on  sent  l'absence  du  travail  con- 
sciencieux, du  goût  épuré;  partout,  l'oubli  de  cette  crainte  salu- 
taire du  public,  et  de  cette  rigueur  pour  soi-même  sans  laquelle  il 
n'est  point  de  perfection. 

Toutefois ,  pour  juger  avec  équité  Lope  de  Vega ,  il  faut  se  re- 
porter à  son  époque.  Si  la  certitude  et  l'enivrement  du  succès  lui 
firent  préférer  des  triomphes  faciles  à  une  gloire  plus  noble  et  plus 
durable,  quel  modèle,  quel  rival  avait-il  pour  guider  ou  pour  ex- 
citer son  talent?  En  Espagne,  personne  n'entra  dans  la  carrière 
qu'il  parcourait  avec  tant  d'éclat,  sinon  à  sa  suite,  et  pour  l'imiter 
servilement  jusqu'en  ses  extravagances.  Rien,  dans  le  reste  de 
l'Europe,  ne  pouvait  lui  donner  plus  de  lumière  ou  plus  d'émula- 
tion. En  France,  la  scène  était  encore  abandonnée  aux  Jodelle,  aux 
Hardy,  et  l'Italie  s'était  arrêtée  à  la  Mandragore.  Avec  Lope  de 
Vega  parut  un  seul  autre  grand  génie,  créateur  aussi  du  théâtre  de 
sa  nation,  unissant  des  qualités  et  des  défauts  à  peu  près  semblables, 
et  qu'il  serait  aussi  facile  qu'intéressant  de  mettre  en  parallèle. 
Mais  la  barrière  qui  séparait  alors  les  langues  du  nord  et  celles 
du  midi  sépara  les  deux  illustres  rivaux.  Shakspeare  et  Lope  de 
Vega  vécurent  en  même  temps  sans  se  connaître,  et  ne  purent 
s'emprunter  ni  cette  noble  jalousie  de  gloire,  ni  ces  leçons  récipro- 
ques que  donnent  les  luttes  du  génie.  Chacun  d'eux  régna  seul , 
unique,  dans  un  empire  incontesté.  Comme  Shakspeare  et  avec 
lui,  Lope  conservera  toujours  l'honneur  d'avoir  fondé  le  théâtre 
moderne  ;  mais  par  des  raisons  de  politique  et  de  langage ,  plus  que 
Shakspeare,  il  porta  son  influence  chez  les  nations  étrangères,  et 


DU    THÉÂTRE    ESPAGNOL.  403 

nous,  Français ,  auxquels  il  a  le  plus  prèle,  nous  devons  répéter  ce 
juste  éloge  de  son  illustre  éditeur,  lord  Ilolland  :  «  Si  Lope  de  Vega 
n'eût  point  écrit,  les  chefs-d'œuvre  de  Corneille  et  de  Mol  ère 
n'auraient  peut-être  jamais  existé;  et  si  nous  ne  connaissions  pas 
leurs  ouvrages,  Lope  passerait  encore  pour  un  des  grands  auteurs 
dramatiques  de  l'Europe.  » 

Douze  ans  avant  la  mort  de  Lope  de  Vega  (1621) ,  arriva  celle  de 
Philippe  III,  et  à  ce  monarque  triste  et  dévot  succéda  un  jeune 
prince  ami  des  plaisirs  et  passionné  pour  le  théâtre.  Philippe  IV 
aimait  le  commerce  des  gens  de  lettres,  les  recevait  à  la  cour,  et 
s'amusait  à  jouer  avec  eux  ces  comédies  improvisées ,  alors  fort  à  la 
mode  en  Italie.  On  lui  attribue  même  plusieurs  ouvrages  drama- 
tiques qui  furent  représentés  sous  le  nom  d'un  esprit  de  cette  cour 
(  por  un  ingénia  de  esta  corte  ) ,  entre  autres  la  passable  comédie  in- 
titulée Donner  la  vie  pour  sa  dame.  Cette  circonstance  accrut  encore 
le  mouvement  imprimé  par  Lope  de  Vega,  et  amena  la  plus 
brillante  époque  du  théâtre  espagnol.  Une  foule  d'auteurs  s'étaient, 
de  son  vivant,  jetés  sur  les  traces  du  maître,  tels  que  les  docteurs 
Ramon  et  Mira  de  Mescua  ,  le  licencié  Miguel  Sanehez,  le  chanoine 
Tarraga  ,  don  Guillen  de  Castro ,  Agailar,  Luis  Vêlez  de  Guevara, 
et  cent  autres;  mais  tous  l'imitaient  et  restaient  loin  de  lui.  Ce  ne 
fut  qu'à  la  fin  de  son  règne  que  parut  le  rival  qui  devait  le  détrô- 
ner :  Calderon  de  la  Barca. 

Avec  une  imagination  moins  vaste,  mais  plus  flexible  et  mieux 
réglée ,  une  fécondité  presque  aussi  prodigieuse ,  un  talent  égal , 
sinon  de  poète,  au  moins  de  versificateur,  Calderon  ,  guidé  par  les 
succès  et  par  les  défauts  de  Lope  de  Vega ,  put  le  vaincre  et  presque 
le  faire  oublier.  Dans  les  autos  sacr amentales ,  ou  drames  religieux  , 
dans  ces  pièces  représentées  aux  fêtes  solennelles,  sous  la  protec- 
tion de  l'autorité,  en  présence  de  tout  le  peuple,  et  qui,  par  ces 
raisons ,  donnaient  à  l'auteur  plus  de  gloire  et  de  profit  qu'aucune 
autre ,  Calderon  passa  tous  ses  devanciers  et  ne  fut  égalé  par  aucun 
de  ses  successeurs.  Sa  réputation  et  son  mérite  en  ce  genre  furent 
si  grands,  et  sa  supériorité  si  incontestable,  qu'il  obtint,  par  lettres 
patentes,  le  privilège  de  fournir,  seul,  les  autos  à  la  capitale  de  la 
monarchie,  et  qu'il  exploita  ce  monopole  pendant  trente-sept  ans. 
Calderon  ne  fut  pas  moins  célèbre  dans  les  drames  héroïques,  autres 

26. 


404  HEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

compositions  réprouvées  aujourd'hui  comme  les  divines  comédies, 
mais  alors  en  aussi  grand  honneur.  Elles  étaient  pour  l'art  drama- 
tique exactement  ce  qu'étaient  les  romans  de  chevalerie  pour  l'art 
littéraire.  Chassés  des  livres  par  le  don  Quixote,  ceux-ci  semblaient 
s'être  réfugiés  sur  le  théâtre,  auquel  il  appartenait  pourtant  plus 
spécialement  d'en  faire  justice.  Citer  les  titres  de  quelques-uns  de 
ces  drames ,  tels  que  la  vie  de  Sémiramis,  fille  de  l'air,  les  Aspics 
de  Cléopalre ,  la  jalousie  de  Rodomont ,  les  exploits  de  Boland  et 
du  géant  Gala fre •■  au  pont  d'Amantible ,  c'est  donner  une  idée  de 
leur  contenu.  II  faut  se  borner  à  considérer  Calderon  comme  auteur 
de  comédies  de  capa  ij  espada.  Ce  n'est  ni  par  la  variété,  ni  par  la 
peinture  des  caractères  qu'il  brille.  Dans  ses  cent  et  quelques  pièces, 
on  trouve  toujours  des  galans  braves  et  favorisés,  des  dames  amou- 
reuses et  dévergondées,  des  rivaux  jaloux  et  pleureurs,  des  pères 
imbéciles,  des  frères  spadassins,  des  valets  familiers,  insolens  et 
entremetteurs.  C'est  toujours  le  même  cannevas,  toujours  le  même 
genre  d'intrigues  et  d'aventures.  Mais ,  avec  un  fonds  et  des  élémens 
semblables,  quelle  infinie  variété  de  combinaisons,  d'incidens,  de 
résultats!  quel  mouvement,  quelle  vivacité,  quelle  plénitude!  D'or- 
dinaire le  spectateur  marche  plus  vite  que  le  poète;  il  le  devine,  le 
presse  ,  le  devance.  Avec  Calderon ,  le  contraire  arrive;  jamais  il 
ne  se  laisse  passer  de  vitesse,  et  le  spectateur  a  peine  à  le  suivre, 
emporté  par  le  tourbillon  de  sa  prodigieuse  activité.  Certes,  si  l'art 
dramatique  était  uniquement  l'art  de  combiner  une  action,  de  la 
compliquer  d'autres  actions  parallèles,  d'entasser  les  incidens,  les 
surprises,  et  de  serrer  étroitement  le  nœud  pour  couper  ensuite 
brusquement  tous  ces  fils  emmêlés ,  Calderon  serait  le  premier  au- 
teur comique  du  monde. 

Pendant  sa  longue  carrière ,  commencée  à  treize  ans  par  la  co- 
médie el  Carro  del  cielo ,  et  terminée  à  quatre-vingt-un  par  celle  de 
Hado  y  divisa,  parut  et  brilla  près  de  lui  Moreto,  moins  connu  de 
nos  jours,  mais  alors  son  rival  de  gloire  en  Espagne  et  chez  les  na- 
tions étrangères.  Moreto  est  inférieur  à  Calderon  dans  l'invention 
du  sujet,  dans  la  disposition  du  plan;  mais  son  exposition  est  plus 
claire ,  et  son  action ,  moins  embarrassée ,  marche  et  se  développe 
avec  plus  de  liberté.  Il  ne  sait  point  accumuler  tant  d'incidens, 
mais  il  fatigue  moins  l'attention,  et  n'ayant  point  autant  serré  son 


DU    THÉÂTRE    ESPAGNOL.  10") 

nœud,  il  le  dénoue  plus  aisément.  Morcto  n'est  sans  doute  pas 
exempt  de  mauvais  goût,  et  l'on  trouve  dans  ses  compositions  tous 
les  défauts  de  l'école.  Cependant  il  est  plus  sobre  que  Calderon  de 
ces  pensées  subtiles  et  alambiquées,  de  ces  tirades  pompeuses  et 
vides ,  de  ces  hors-d'œuvre  prétentieux  et  insipides  qui  déparent 
tout  le  théâtre  espagnol.  Son  style  est  plus  simple,  son  dialogue 
plus  vif,  ses  plaisanteries  plus  naturelles.  Il  me  semble  que,  si  on 
ouvrait  un  concours  entre  tous  les  théâtres  de  l'Europe,  et  qu'il 
fallût  représenter  celui  de  l'Espagne  par  une  seule  pièce,  on  ne 
pourrait  mieux  choisir,  au  milieu  des  innombrables  richesses  qu'il 
possède,  que  la  comédie  de  Moreto  intitulée  El  desden  con  cl  desden 
(  l'indifférence  contre  l'indifférence  ) ,  dont  Molière  a  donné ,  dans 
la  Princesse  d'Elide,  une  copie  décolorée. 

Moreto  n'a  pas  seulement  l'honneur  de  s'être  placé,  dans  la 
comédie  d'intrigue,  au  niveau  de  Lope  et  de  Calderon.  11  a,  le 
premier  peut-être,  ouvert  une  route  nouvelle,  en  esquissant  des 
comédies  de  caractère  qu'on  appelait  alors  comedias  de  figuron,  et 
dont  l'action,  jusque-là  dispersée  entre  tous  les  personnages  d'une 
double  ou  triple  intrigue,  se  resserrait  autour  d'un  seul  homme, 
dans  lequel  était  personnifié  quelque  vice  ou  quelque  ridicule. 
Telles  sont,  par  exemple,  ses  comédies  El  lindo  don  Diego ,  qu'on 
pourrait  appeler  le  Fat,  et  cl  marquez-  de  Cïcjarral,  autre  espèce  de 
don  Quichotte,  devenu  fou  à  force  de  relire  ses  parchemins  et  de 
compter  ses  quartiers  de  noblesse.  Cette  heureuse  innovation,  qui 
amena  les  chefs-d'œuvre  de  la  scène,  et  dont  Moreto  peut  être  re- 
gardé comme  le  principal  auteur,  suffit  pour  lui  assigner  un  rang 
distingué  parmi  les  maîtres  du  théâtre. 

A  la  même  époque  vivait  un  autre  poète  dramatique  qui  ne  jouit 
pas  durant  sa  vie  de  toute  la  célébrité  qu'il  obtint  ensuite,  et  qui, 
par  un  hasard  inexplicable,  est  resté  tellement  inconnu  aux  nations 
étrangères ,  que  les  plus  célèbres  critiques ,  Signorelli ,  Schlegel , 
Sismondi,  n'ont  pas  même  prononcé  son  nom.  Bouterwek  est  le 
seul  qui  le  mentionne;  encore  est-ce  d'une  manière  inexacte  et 
insignifiante.  C'était  un  moine  delà  Merci ,  nomme  Fray-Gabriel 
Tellez,  qui,  du  fond  de  son  couvent,  et  sous  le  nom  supposé  de 
Tirso  de  Molina ,  jeta  sur  le  théâtre  un  assez  grand  nombre  de 
pièces  qui  furent  ensuite  recueillies  et  publiées  p;u'  son  neveu. 


401  i  REVUE    DES    DEUX    MOJNDKS. 

Peut-être  est- il  moins  ingénieux  que  Galderun,  et  moins  délicat 
que  Moreto;  mais  il  est  supérieur  à  tous  les  poètes  de  son  pays  par 
la  malice  et  la  gaîté.  Dans  ses  argumens,  il  fait  assez  peu  de  cas  de 
toute  règle,  et  sacrifie  même  aisément  la  vraisemblance.  Ce  qu'il 
cherche ,  c'est  l'occasion  de  placer  les  saillies  d'un  esprit  rieur  et 
caustique,  de  donner  carrière  à  une  liberté  de  langage  poussée  jus- 
qu'à la  licence ,  à  une  hardiesse  de  pensée  qui  ne  respecte  ni  les 
puissances  de  la  terre ,  ni  même  celles  du  ciel.  Il  n'épargne  rien , 
il  s'attaque  à  tout  ce  qui  le  choque  ou  le  divertit,  et  fait  en  quel- 
que sorte  de  ses  comédies  de  longues  épigrammes.  Si  l'on  voulait 
foire  connaître  par  analogie  le  genre  de  talent  de  Tirso  de  Molina, 
je  ne  connais  qu'un  seul  écrivain  auquel  on  put  le  comparer,  Beau- 
marchais ;  et  réellement  il  existe  entre  ces  deux  hommes  la  plus 
singulière  ressemblance.  Aussi ,  suis-je  bien  convaincu  que  de  toutes 
les  pièces  du  théâtre  espagnol  celles  de  Tirso  de  Molina  sont  celles 
qui  nous  plairaient  le  plus  à  nous  autre  Français.  Ce  sont  pourtant 
les  moins  connues.  En  Espagne ,  où  Lope  et  Calderon  ne  figurent 
plus  que  dans  les  bibliothèques,  Tirso  de  Molina  se  montre  encore 
aujourd'hui  sur  le  théâtre,  et  le  goût  très  prononcé  du  prince  ac- 
tuel pour  les  moqueries  graveleuses  du  moine  de  la  Merci  a  fait 
taire  les  susceptibilités  de  police  que  devaient  éveiller  ses  hardies 
critiques  des  grands.  Ferdinand  VII  affectionne  surtout  la  comé- 
die intitulée  Don  Gil  des  chausses  vertes  (  Don  Gil  el  de  las  cabas 
verdes);  c'est  un  plat  de  régal  que  la  municipalité  de  Madrid  lui  fait 
servir  habituellement  dans  les  jours  de  solennité. 

La  brillante  époque  du  théâtre  espagnol  est  renfermée  dans  la 
première  moitié  du  xvue  siècle.  Le  goût  du  monarque,  de  la 
cour  et  de  la  nation,  avait  jeté  tous  les  gens  de  lettres  dans  cette 
carrière,  la  plus  glorieuse  alors  et  la  plus  lucrative.  Outre  les 
trois  grands  maîtres  que  je  viens  de  citer,  et  qui  méritaient  une  men- 
tion spéciale,  il  existait  alors  une  foule  d'auteurs  du  second  ordre, 
dont  on  ne  saurait  sans  injustice  se  dispenser  de  rappeler  au  moins 
les  noms.  A  leur  tète,  il  faut  placer  Francisco  de  Rojas,  qui  mar- 
cherait l'égal  de  Moreto,  car  il  a  toutes  ses  qualités,  s'il  ne  l'eût 
surpassé  dans  ses  défauts.  Puis  viennent  Guillen  de  Castro,  Ruiz 
de  Alarcon,  La  Hoz,  Diamante,  Mendoza,  Belmonle,  les  frères 
Figueroas,  qui  écrivaient  en  commun,  comme  font  aujourd'hui  nos 


DU    THEATRE    ESPAGNOL.  407 

vaudevillistes;  Cancer,  Eneiso,  Salazar,  Bancès-Candamo,  qui 
tous,  sans  avoir  fait  une  école,  un  théâtre,  se  sont  au  moins  distin- 
gués par  quelque  composition  importante. 

Le  mouvement  littéraire  suivit,  en  Espagne,  le  mouvement  po- 
litique; les  lettres  et  les  arts  eurent,  comme  la  nation  même,  leur 
grandeur  et  leur  décadence.  Les  malheurs  dont  la  monarchie  es- 
pagnole l'ut  accablée  dans  les  dernières  années  du  règne  de  Phi- 
lippe IV,  et  plusieurs  deuils  de  cour  qui  firent  successivement 
fermer  les  théâtres,  portèrent  les  premiers  coups  à  l'art  drama- 
tique. La  mort  de  ce  prince  (1665),  qui  en  avait  été  le  plus  zélé 
protecteur,  fut  le  signal  d'une  chute  rapide  et  complète.  Son  suc- 
cesseur, l'imbécile  Charles  II,  était  encore  dans  la  première  en- 
fance, et  la  reine  régente  signala  les  débuts  de  son  administration 
par  un  décret  que  lui  dicta  sans  doute  son  directeur,  le  jésuite 
Evrard  Nitard ,  et  qui  est  assurément  unique  dans  l'histoire  litté- 
raire des  nations.  Elle  ordonna  «  que  toutes  les  comédies  cessassent 
jusqu'à  ce  que  son  fils  fût  en  âge  de  s'en  amuser.  »  Bien  que  cet 
ordre  étrange  n'ait  pu  être  rigoureusement  exécuté,  on  conçoit 
l'effet  qu'il  dut  produire  dans  un  temps  où  les  lettres  ne  pouvaient 
fleurir  que  sous  le  patronage  des  grands,  et  où  le  théâtre  ne  résis- 
tait aux  attaques  multipliées  du  conseil  de  Castille  que  par  la  pro- 
tection spéciale  du  prince.  Un  seul  fait  en  fera  juger.  Nous  voyons 
dans  un  mémoire  adressé  à  Philippe  IV  par  le  comédien  Cristoval 
Santyago  Orriz,  en  1652,  que  l'on  comptait  alors  en  Espagne  plus 
de  quarante  troupes  de  comédiens,  quoique  le  conseil  n'en  voulût 
autoriser  que  six,  qu'elles  se  composaient  d'environ  mille  person- 
nes, et  qu'on  avait  tellement  élevé  de  salles  de  spectacles,  qu'il  y 
avait  bien  peu  de  villes,  et  même  de  bourgs,  qui  n'en  eussent  au 
moins  une  mise  en  fermage.  Cependant ,  au  mariage  de  Charles  II 
avec  une  nièce  de  Louis  XIV  (1679),  mariage  où  l'on  déploya 
toute  la  magnificence  possible ,  on  ne  put  rassembler  plus  de  trois 
compagnies  pour  les  spectacles  de  la  cour. 

A  cette  époque  de  décadence  et  d'abandon ,  un  seul  homme  es- 
saya de  soutenir  le  théâtre  chancelant  :  ce  fut  Solis.  Le  célèbre 
historien  de  la  conquête  du  Mexique  consacra  également  à  la  scène 
son  imagination  brillante ,  son  esprit  aimable  et  son  style  si  forte- 
ment coloré.  II  a  laissé  plusieurs  comédies  dignes  de  l'époque  à  la- 


408  REVUE  DES  DELX  MONDES. 

quelle  il  survivait,  entre  autres  celle  intitulée  El  amo7-  al  uso  (l'A- 
mour à  la  mode),  l'une  des  meilleures  dont  puisse  se  glorifier  sa  na- 
tion. On  peut  dire  qu'avec  Solis  s'éteignit  le  théâtre  espagnol,  dont 
l'histoire  est  circonscrite  entre  Lope  de  Vega  et  lui.  L'élévation  de 
Philippe  V  au  trône  d'Espagne  ayant  fait  prévaloir  le  goût  fran- 
çais, et  introduit,  au  moins  à  la  cour,  les  habitudes  de  la  cour  de 
Louis  XIV,  les  Espagnols ,  après  avoir  été  nos  précurseurs  et  nos 
maîtres,  comme  on  le  verra  plus  tard,  se  contentèrent  d'être  hum- 
blement nos  traducteurs  et  nos  copistes.  Il  est  vrai  que,  dans  le 
cours  du  xvme  siècle,  quelques  essais  pour  recréer  un  théâtre  na- 
tional furent  tentés  successivement  par  Zamora,  Canizarès,  Luzan 
et  Jovellanos,  mais  sans  aucun  succès;  et,  pour  trouver  une  œuvre 
originale,  après  toutefois  les  sainetes  de  Ramon  de  la  Cruz,  il  faut 
arriver  jusqu'au  commencement  de  notre  siècle,  à  Moratin  et  à 
M.  Martinez  de  la  Rosa. 

Mon  intention,  en  jetant  un  coup  d'œil  sur  l'histoire  du  théâtre 
espagnol,  n'a  point  été  d'entreprendre  une  dissertation  critique  : 
ce  serait  la  matière  d'un  livre  entier.  Cependant  j'ajouterai  à  ce 
précis  rapide  deux  réflexions  générales. 

L'époque  où  fleurit  le  théâtre  en  Espagne  fut,  si  l'on  peut  dire 
ainsi,  mal  choisie.  C'était  déjà,  au  dedans,  une  époque  de  déca- 
dence littéraire.  Après  le  prodigieux  mouvement,  les  fortes  études 
et  les  grands  ouvrages  du  xvie  siècle,  le  mauvais  goût  avait  pé- 
nétré dans  toutes  les  branches  de  la  littérature,  et  devait  néces- 
sairement infester  la  scène.  Quand  les  opuscules  prétentieux  de 
Gongora  et  des  Cultos  remplaçaient  les  vastes  compositions  d'Er- 
cilla  et  de  Cervantes ,  on  ne  pouvait  guère  attendre  des  auteurs 
comiques  contemporains  un  goût  bien  sévère  et  bien  consciencieux. 
D'une  autre  part,  les  nations  étrangères  n'offraient  encore  aucun 
exemple  bon  ou  mauvais,  aucun  modèle  à  imiter  ou  à  fuir;  ce  qui 
pourrait  faire  dire  que  le  théâtre,  en  Espagne,  s'ouvrit  trop  tard 
ou  trop  tôt.  Ces  deux  circonstances  ont  laissé  les  écrivains  drama- 
tiques de  ce  pays  sans  frein  et  sans  guide.  Aussi  trouve-ton ,  dans 
leurs  ouvrages,  plus  d'invention  que  d'observation,  plus  d'imagi- 
nation que  de  bon  sens ,  plus  de  verve  que  de  goût ,  plus  de  quali- 
tés naturelles  que  de  qualités  acquises.  De  là  vient  qu'ils  onl  tous 
cherché  de  préférence  à  tisser  des  canevas  d'intrigues,  non  à  peindre 


DU    THÉÂTRE    ESPAGNOL.  100 

des  caractères;  à  mettre  en  relief  des  aventures,  non  des  passions 
ou  des  vices,  et  que  le  théâtre  espagnol  ressemble  moins  à  une 
galerie  de  portraits  fidèlement  tracés  qu'à  une  espèce  de  lanterne 
magique  où  passent  rapidement  mille  figures  bizarres  et  confuses. 
C'est  dans  leur  roman  qu'ils  ont  mis  la  comédie,  et  dans  leur  comé- 
die le  roman. 

1!  est  un  autre  défaut,  plus  capital  encore,  qu'on  peut  en  grande 
partie  attribuer  aux  mêmes  causes.  J.-J.  Rousseau  prétendait  que, 
loin  de  servira  la  réforme  des  mœurs,  loin  de  donner  de  bons 
exemples  et  d'utiles  leçons,  le  théâtre  n'étaitle  plus  souventqu'une 
école  de  scandale  et  d'immoralité.  Les  esprits  rigides  qui  s'appuient 
de  son  opinion  doivent  bien  regretter  qu'il  n'ait  pas  connu  le  théâ- 
tre espagnol;  c'est  alors  qu'il  eût  soutenu  victorieusement  cette 
thèse  taxée  de  paradoxes.  Au  lieu  d'adopter  pour  maxime  l'ancien 
adage  devenu  la  devise  du  théâtre,  les  auteurs  espagnols,  laissant 
à  part  toute  idée  d'utilité,  pour  ne  chercher  et  n'offrir  qu'un  pur 
divertissement,  ont  pris  pour  la  fin  même  ce  qui  ne  devait  être 
que  le  moyen.  Il  est  vraiment  curieux  de  voir  comment,  sans 
mauvaise  intention,  sans  scrupule,  avec  bonne  foi  et  simplicité,  ils 
sont  licencieux  et  immoraux.  C'est  au  point  qu'un  critique  mo- 
derne a  pu  dire  avec  raison,  en  jugeant  leurs  ouvrages:  «  On  y 
voit  peints,  sous  les  couleurs  les  plus  charmantes,  les  sentimens  les 
plus  dépravés  :  fraudes,  artifices,  perfidies,  fuites  de  jeunes  filles, 
escalades  de  maisons ,  résistances  à  la  justice,  défis  et  combats 
fondés  sur  un  faux  point  d'honneur,  enlèvemens  autorisés,  vio- 
lences projetées  et  accomplies,  bouffons  insolens,  valets  qui  font 
honneur  et  métier  de  leurs  infâmes  entremises,  etc.  » 

Ce  vice  radical ,  qu'on  peut  expliquer  aussi  par  les  anathèmesde 
l'église ,  et  qui,  à  son  tour,  explique  et  justifie  en  quelque  sorte  la 
sévérité  tant  de  fois  déployée  contre  le  théâtre,  n'est  pas  acciden- 
tel et  propre  à  quelques  auteurs  seulement.  Tous,  sans  excep- 
tion, y  sont  plus  ou  moins  tombés.  Si,  dans  quelques  pièces  ou 
dans  quelque  scène,  vous  rencontrez  par  hasard  une  leçon  utile, 
n'en  ayez  nulle  obligation  au  poète;  c'est  que  le  plan  ou  la  situa- 
tion l'amenait,  mais  il  ne  la  cherchait  pas.  Leur  but  à  tous,  leur 
but  unique ,  a  été  d'amuser  le  public  et  de  s'en  faire  applaudir.  \h\ 
reste,  aucune  trace  de  philosophie,  aucun  désir  de  perfectionne- 


410 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


ment,  aucune  pensée  de  civilisation.  On  dirait  que  les  auteurs  et 
le  public  étant  tombés  d'accord  que  rien  de  bon  ne  pouvait  sortir 
d'un  amusement  réprouvé  par  l'église  et  traité  de  péchéhonteux  dans 
le  confessionnal ,  il  fallait  en  prendre  son  parti  et  se  résigner  à  con- 
sidérer le  théâtre  comme  un  mauvais  lieu.  Cette  opinion,  mise  en 
pratique  ingénument,  doit  sembler  d'autant  plus  singulière  que  la 
plupart  des  auteurs  qui  ont  suivi  la  carrière  du  théâtre  apparte- 
naient à  l'état  ecclésiastique.  Ainsi  les  cinq  grands  maîtres  de  la 
scène  espagnole,  Lope  de  Vega ,  Galderon ,  Moreto ,  ïirso  de  Mo- 
lina  et  Solis,  étaient  prêtres.  Cela  pourrait  donner  matière  à  bien 
des  réflexions;  mais  elles  n'appartiennent  plus  à  mon  sujet  (1). 

En  traçant  celte  esquisse  du  théâtre  espagnol  depuis  les  essais 
demi  dévots,  demi  profanes,  du  moyen-âge  jusqu'à  nos  jours,  et 
en  faisant  connaître,  au  moins  par  leurs  noms  et  la  nature  spéciale 
de  leur  talent,  les  auteurs  qui  ont  brillé  sur  la  scène  espagnole 
aux  diverses  époques ,  je  me  suis  borné  à  l'histoire  de  la  comédie 
proprement  dite;  il  faut  revenir  à  celle  d'une  autre  branche  de  ce 
théâtre,  de  la  tragédie,  que  j'ai  dû  négliger,  parce  qu'elle  ne  pou- 
vait entrer,  sans  quelque  confusion ,  dans  le  récit  principal. 

On  a  vu  le  théâtre  et  la  comédie  naître  en  Espagne  plus  tôt  qu'en 
aucun  autre paysde  l'Europe,  sansimitation,  par  la  force  des  mœurs, 
et  comme  un  fruit  indigène.  Il  n'en  est  pas  ainsi  de  la  tragédie  pro- 
prement dite,  qui,  au  contraire,  y  fut  en  quelque  sorte  importée 
comme  une  plante  exotique.  On  croit  que  le  premier  essai  en  est 
dû  au  poète  Boscan,  lequel  a  mérité,  dans  son  pays,  le  nom  de 


(i)  Je  crois  devoir  indiquer,  pour  ceux  qui  voudraient  faire  une  élude 
approfondie  du  théâtre  espagnol ,  les  meilleures  pièces  des  principaux  auteurs  : 

Lope  de  Vega  :  La  Moza  de  cantaro.  —  La  Dama  melindrosa.  —  Los  Mila- 
gros  del  desprecio.  —  La  Esclava  de  su  galan.  —  La  Bella  mal  maridada.  —  Por 
el  puente,  Juana.  —  Àmar  sin  saber  â  quien.  —  El  perro  del  hortelano.  —  El 
acero  de  Madrid.  —  El  Anzuelo  de  Fenisa.  —  La  hermosa  fea.  —  Lo  cierto  por 
lo  dudoso,  etc.  — 

Calderon  :  La  Dama  duende.  —  Casa  con  dos  puertas  mala  es  de  guardar.  — 
El  secreto  â  voces.  —  No  hay  burlas  con  el  amor.  —  Peor  esta  que  estaba , 
etc.  — 

Moreto  :  El  desden  con  el  desdeu.  —  Trampa  adelante.  —  No  puede  ser 


DU    THÉÂTRE    ESPAGNOL.  411 

père  de  la  poésie  pour  avoir  substitué  au  pesant  monorime  des 
Arabes,  les  rhylhmes  élégans,  variés,  de  Boccace'et  de  Pétrarque. Cet 
essai  fut  la  traduction  d'une  tragédie  d'Euripide,  traduction  qui 
n'est  point  arrivée  jusqu'à  nous.  Presque  immédiatement,  et  vers 
l'année  1520,  le  savant  humaniste  Fernan-Perez  de  Oliva,  qui  reve- 
nait aussi  de  voir  jouer  à  la  cour  de  Léon  X  la  Sopkonisba  du 
Trissin,  écrivit  deux  autres  imitations  du  théâtre  grec,  la  Ven- 
ganza  de  Aijamemnon ,  tirée  de  l'ElecIre  de  Sophocle ,  et  l'FIecuba, 
traduite  d'Euripide.  Ces  tragédies,  écrites  en  prose,  mais  avec  élé- 
gance et  correction,  restèrent  inconnues  hors  des  universités,  et 
tout  porte  à  croire  qu'elles  ne  furent  point  données  au  théâtre. 

Pour  trouver  une  véritable  représentation  tragique,  il  faut  arriver 
jusque  vers  1570;  à  cette  époque,  trois  villes  avaient  leur  théâtre 
et  leur  école  littéraire;  à  Séville,  Juan  de  Malara  faisait  jouer 
plusieurs  tragédies  dont  les  sujets  étaient  tirés  de  l'écriture  sainte, 
Absalon,  Saïd ,  etc.  A  Madrid,  qui  venait  d'être  tout  récemment 
choisie  pour  capitale  du  royaume ,  un  moine  nommé  Fray  Gero- 
nimo  Bcrmudez,  donnait,  sous  le  nom  d'Antonio  de  Silva,  deux 
tragédies  qui  méritent  une  mention  spéciale.  La  première,  inti- 
tulée Nise  lastimosa,  est  le  fameux  argument  d'Inès  de  Castro, 
qu'il  imita  sans  doute  d'Antonio  Ferreira,  bien  que  la  pièce  espa- 
gnole ait  été  imprimée  long-temps  avant  celle  du  poète  portugais. 
La  seconde,  propre  à  Bermudez,  mais  fort  inférieure  à  l'autre, 
est  intitulée  Nise  Laureada.  Elle  a  pour  sujet  la  vengeance  que  l'in- 
fant, devenu  roi,  tira  des  assassins  de  sa  femme:  et  le  couronne- 
ment d'Inès  après  sa  mort.  Ces  deux  drames,  divisés  en  cinq  actes, 


guardar  una  muger.  —  La  Confusion  de  un  jardin.  —  De  fuera  vendra  quien  de 
casa  nos  echara.  —  El  lindo  don  Diego.  —  El  marquez  de  Cigarral ,  etc.  — 

Francisco  de  Rojas  :  Donde  hay  agravios  no  hay  zelos.  —  Lo  que  son  muge- 
res.  —  Entre  bobos  anda  el  juego.  —  Abrir  el  ojo ,  o  aviso  a  los  solteros.  —  Del 
rey  abajo  ninguno,  etc. — 

Tirso  de  Molina  :  El  vergonzoso  en  palacio.  —  El  preteudiente  con  palabras 
y  plumas.  —  Maria  la  piadosa.  —  Por  el  sotano  y  por  el  torno.  —  Amar  por 
seùas.  —  No  hay  peor  sordo.  —  Don  Gil ,  el  de  las  calzas  verdes,  elc.  — 

Solis  :  El  amor  al  usa.  —  Un  bobo  hace  ciento.  —  La  Gitanilla  de  Madrid, 
etc.  — 


H  2  REVUE   DES   DEUX    MONDES. 

el  coupés  par  des  chœurs  à  la  manière  antique,  peuvent  être  re- 
gardés comme  les  premières  tragédies  écrites  en  vers  castillans. 

A  Valence,  où  le  premier  théâtre  était  une  propriété  de  l'hô- 
pital, se  jouaient,  presque  dans  le  même  temps,  divers  drames  de 
Viruès,  plus  remarquables  encore.  Viruès  était  l'un  des  chefs  de 
cette  école  qui,  en  Espagne,  se  fit  gloire,  dès  l'origine,  de  mépriser 
les  règles  d'Aristote,  et  de  secouer  toute  espèce  d'entraves.  Son 
début  fut  une  tragédie  intitulée  la  gran  Semiramis.  Au  lieu  des 
cinq  actes  grecs,  il  la  divisa,  comme  les  comédies,  en  trois  jornadas, 
ou  plutôt  en  trois  tragédies  distinctes  qui  contiennent  toute  la  vie 
de  Semiramis.  La  première  se  passe  à  Baclre,  et  se  termine  par  la 
mort  de  Memnon  ;  la  seconde,  à  Ninive,  et  se  termine  par  la  mort 
de  Ninus;  la  troisième,  à  Babylone,  et  finit  par  la  mort  de  Semi- 
ramis. Celte  trilogie  singulière  fut  suivie  de  plusieurs  autres  com- 
positions tragiques,  telles  que  Cassandra,  Attila,  etc.,  que  Viruès 
donna  successivement  sur  le  théâtre  de  son  pays.  L'une  d'elles , 
qu'il  annonça  comme  écrite  selon  le  genre  ancien ,  et  la  seule  où 
les  règles  soient  à  peu  près  respectées,  porte  le  nom  d'Elisa  Dido. 
Ce  n'est  pas  cependant  le  célèbre  épisode  de  Virgile ,  mis  sur  la 
scène  tragique  un  peu  avant  par  Lodovico  Dolce,  un  peu  après 
par  notre  vieux  Jodelle  ;  l'amante  d'Enée,  dans  le  drame  espagnol, 
reste  fidèle  à  son  premier  époux  Sichée,  et  se  tue  pour  ne  point 
épouser  Yarbas.  Le  compagnon  de  Viruès  dans  cette  vieille  guerre 
contre  les  règles  classiques,  Juan  de  laCueva,  après  avoir  imité 
l'Ajax  Télamon  de  Sophocle,  donnait  aussi  à  Séville  deux  tragé- 
dies originales  :  l'une,  Los  siete  infantes  de  Lara,  prise  dans  une 
tradition  populaire;  l'autre,  bien  plus  importante,  empruntée  aux 
annales  de  Rome,  et  contenant  réunis  deux  sujets  tragiques,  la 
mort  de  Virginie  et  celle  d'Appuis  Claudius.  Ce  fut  Cueva  qui  mit 
le  premier  sur  la  scène  cet  argument  depuis  tant  de  fois  répété. 
A  cette  époque,  le  théâtre  de  Madrid  s'enrichissait  de  nouveaux 
ouvrages.  Aux  tragédies  du  moine  Bermudez  succédaient  celles  de 
Lupercio  de  Argensola ,  tragédies  auxquelles  Cervantes  adressa  , 
dans  son  Don  Quixote,  des  louanges  si  flatteuses  et  si  délicates,  mais 
qui,  l'on  doit  l'avouer  ,  sont  loin  d'en  être  dignes.  Un  exemple  en 
sera  la  preuve.  Dans  VAlexandra ,  dont  le  sujet  se  rattache  à  l'his- 
toire  des  Ptolémées ,  tous  les  personnages  sans  exception  meurent 


DU    THÉÂTRE    ESPAGNOL.  113 

à  la  fin.  Il  n'en  reste  pas  un  seul  pour  dire,  comme  dans  la  sai- 
neie  si  connu  de  Manolo  :  «  Et  nous ,  qu'est-ce  que  nous  faisons? 
mourons-nous  aussi?  » 

Les  éloges  accordés  par  Cervantes  à  de  telles  compositions  doi- 
vent d'autant  plus  surprendre  sous  la  plume  d'un  écrivain  si  peu 
flatteur ,  qu'il  avait  donné  lui-même  une  tragédie  bien  supérieure 
à  celle  d'Argensola,  quoique  fort  éloignée  de  la  perfection.  La 
Numancia  (la  chute  deNumance)  est  assurément  le  meilleur  ou- 
vrage dramatique  de  l'auteur  du  Don  Quixote.  Dans  les  sentimens 
héroïques  d'un  peuple  qui  se  dévoue  à  la  mort  pour  conserver  sa 
liberté,  dans  les  touchans  épisodes  que  fait  naître,  au  milieu  de 
cette  immense  catastrophe,  l'enthousiasme  de  l'amour,  de  l'amitié, 
de  la  tendresse  maternelle ,  se  déploie  tout  le  génie  de  cette  ame  si 
fière  et  si  tendre.  Mais  l'ensemble  est  éminemment  défectueux ,  le 
plan  vague  et  décousu,  les  détails  sont  incohérens,  et  l'intérêt  trop  di- 
visé, se  fatigue  et  s'éteint.  La  Numancia  peut  être  lue,  mais  non  re- 
présentée. Cependant  Cervantes,  qui  pressentait  combien  la  pompe 
théâtrale  devait  prêter  au  drame  de  grandeur  et  d'éclat ,  s'était  ef- 
forcé d'ajouter  à  son  ouvrage  toutes  les  ressources  dont  la  scène 
disposait  de  son  temps,  et  les  recommandations  imprimées  avec  le 
texte  de  la  pièce  prouvent  en  quelle  enfance  était  encore  l'art  de 
la  scène.  <  Pour  imiter  le  tonnerre,  dit-il  quelque  part,  on  roulera 
«  des  pierres  dans  un  tonneau.  »  Ailleurs,  en  parlant  des  soldats 
de  Scipion  :  «  Ils  doivent,  dit-il,  être  armés  à  l'antique,  et  sans 
«  arquebuses ,  »  craignant  sans  doute  qu'on  ne  montrât  les  légions 
romaines  avec  l'uniforme  des  tercios  du  duc  d'Albe. 

Malgré  les  imperfections  du  théâtre  tragique  espagnol,  on  peut 
dire  qu'il  était,  à  la  fin  du  xvie  siècle,  égal  à  celui  d'Italie,  et 
bien  supérieur,  tant  à  celui  d'Angleterre,  lorsque  Shakspeare 
parut  vers  la  même  époque ,  que  même  à  celui  de  France,  avant  la 
venue  de  Corneille  un  demi-siècle  plus  tard.  Il  fallait  qu'au  mi- 
lieu de  ces  essais  déjà  recommandables  s'élevât  quelque  génie  qui 
fit  école,  et  créât  le  théâtre  national.  Ce  qui  manqua  à  l'Italie  ,  ce 
qu'eurent  l'Angleterre  et  la  France  ,  l'Espagne  devait  l'avoir  aussi  : 
un  de  ces  esprits  puissans,  vastes,  créateurs ,  lui  fut  donné.  Mais , 
abusant  de  sa  force  ,  et  manquant  à  sa  noble  mission ,  il  étouffa  ces 
germes  qu'il  devait  féconder  ;  il  renversa  ces  fondemens  sur  les- 


414  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

quels  il  devait  construire.  J'ai  déjà  montré  Lope  de  Vega  avilissant 
sa  prodigieuse  nature  jusqu'à  sacrifier  sciemment  les  vrais  intérêts 
de  l'art  à  de  faciles  succès  ,  et  la  dignité  du  génie  aux  étroits  cal- 
culs d'une  ambitieuse  vanité.  La  tragédie  périt  aux  mains  de  Lope 
de  Vega.  Incapable  de  régler  son  imagination  vagabonde,  ou  de 
contenir  les  saillies  de  son  esprit  rieur  et  malin  ,  il  ne  put  se  plier 
à  la  réserve  et  à  la  gravité  tragiques.  Il  aima  mieux  se  jeter  dans 
la  carrrière  sans  bornes  des  comédies  héroïques ,  où  son  imagina- 
tion bondissait  à  l'aise,  et  gâtant  dans  l'exécution  les  sujets  tragi- 
gues  qui  lui  venaient  à  l'esprit,  par  le  mélange  des  caractères,  des 
évènemens,  des  dialogues  propres  à  la  comédie ,  il  franchit  tous  les 
intervalles ,  et  confondit  tous  les  genres. 

Lope ,  qui  donnait  non-seulement  l'exemple ,  mais  le  précepte 
formel  de  faire  ainsi,  savait  bien  qu'il  détruisait  une  moitié  delà 
littérature  dramatique;  car,  de  ses  dix-huit  cents  pièces  profanes, 
six  seulement  reçurent  de  lui  le  nom  de  tragédies;  encore  ce  titre , 
qu'elles  ne  justifient  pas,  semble-t-il  plutôt  donné  par  le  caprice 
que  par  le  discernement.  Ensuite,  il  ressuscita  le  nom  barbare  de 
tr a (ji- comédie  qu'avait  inventé  Plaute  pour  son  Ampliijtrion,  à 
cause  du  mélange  des  dieux ,  des  rois  et  des  valets  qui  s'y  trou- 
vent rassemblés.  Ce  nom  fit  fortune;  la  plupart  des  auteurs  espa- 
gnols l'adoptèrent  pour  le  genre  métis  qu!il  devait  exprimer, 
et,  même  en  France,  on  le  donna  dans  le  commencement  au  Cid 
de  Corneille. 

C'est  une  remarque  digne  d'être  faite  que  les  deux  grands  génies 
contemporains  qui  donnèrent  la  vie  et  la  forme  au  théâtre  mo- 
derne ont  encouru  l'un  et  l'autre  le  même  reproche  de  la  confusion 
des  genres.  Mais  combien  on  se  tromperait  en  leur  adressant  ce 
reproche  également  et  sans  distinction  !  Ceux  mêmes  qui  accusent 
Shakspeare  d'avoir  joint  le  bouffon  au  pathétique  et  le  gro- 
tesque au  sublime,  conviennent,  d'une  part,  qu'il  était  sans  mo- 
dèle, sans  précurseur,  pour  éviter  ce  défaut ,  excuse  qui  manque  à 
Lope  de  Vega;  d'une  autre  part,  qu'il  agissait  en  cela,  non  par  ca- 
price, par  commodité,  par  mépris  de  toute  règle,  mais  en  artiste, 
avec  intelligence  et  volonté.  D'ailleurs  Shakespeare,  qui  mêle  quel- 
quefois les  genres,  ne  les  confond  jamais;  chacune  de  ses  œuvres, 
prise  dans  son  ensemble,  conserve  un  caractère  propre;  on  dit  : 


DU    THÉÂTRE    ESPAGNOL.  415 

C'est  une  comédie,  c'est  une  tragédie,  et  Jules  César  n'est  point 
écrit  comme  le  Juif  de  Venise,  ni  Othello,  comme  la  Tempête.  Voilà 
pourquoi,  bien  que  leur  manière  semble  la  même  au  premier  coup 
d'œil,  on  peut  en  même  temps  admirer  Shakspeare  et  blâmer  Lope 
de  Vega. 

Régnant  en  maître  absolu  sur  la  scène  espagnole,  Lope  en  fut 
long-temps  le  seul  modèle,  le  type  immuable.  Tous  les  auteurs  se 
jetèrent  après  lui  dans  les  larges  voies  qu'il  s'était  frayées,  et  le 
sentier  tragique  fut  abandonné.  Il  est  certain  que,  pendant  les 
règnes  de  Philippe  Iïï  et  de  Philippe  IV,  dans  la  seconde  moitié 
du  siècle  d'or  de  la  littérature  espagnole,  lorsque  la  scène  était 
comme  inondée  par  la  verve  inépuisable  des  nombreux  auteurs 
que  j'ai  cités,  aucune  des  quarante  compagnies  d'acteurs  que  l'on 
comptait  alors  n'offrit  au  public  une  seule  tragédie.  Le  Cid,  qui  a 
servi  de  modèle  au  nôtre,  n'était  lui-même  qu'une  comédie  hé- 
roïque. Cette  disette  fut  si  générale,  si  complète,  que  la  plupart 
des  critiques  étrangers,  qui  ont  jugé  le  théâtre  espagnol,  ont  af- 
firmé que  le  mot  de  tragédie  était  un  nom  vide  de  sens  dans  la 
langue  castillane.  Les  autres,  moins  tranchans  dans  leurs  décisions, 
ont  dit  avec  plus  de  justesse  qu'en  Espagne  tous  les  genres  étaient 
confondus.  Mais  cette  assertion,  vraie  dans  le  fait,  deviendrait 
elle-même  injuste,  si  on  retendait  jusqu'à  la  théorie  du  drame.  L'Es- 
pagne, en  effet,  n'a  point  manqué  de  critiques  éclairés  qui  rappe- 
lassent aux  écrivains  la  différence  des  genres,  et  leur  traçassent  des 
règles  sûres  pour  en  éviter  la  confusion.  Cueva,  Pinciano,  Casca- 
lès  et  cent  autres  s'évertuèrent  à  tonner  contre  l'erreur  de  leurs 
compatriotes;  mais  leurs  voix  se  brisèrent  contre  la  force  de  l'ha- 
bitude, et  Lope  de  Vega  resta  plus  fort  avec  l'exemple  de  ses 
égaremens  que  tous  les  rhéteurs  avec  leurs  classiques  remon- 
trances. 

Ce  manque  absolu  de  tragédies  sur  un  théâtre  aussi  riche  par  le 
nombre  des  pièces  que  tous  les  théâtres  réunis  du  reste  du  inonde, 
a  paru  si  difficile  à  expliquer,  qu'on  en  a  cherché  la  cause  dans  une 
foule  de  suppositions  diverses.  Celle  qui  a  prévalu,  c'est  que  la  tra- 
gédie n'était  ni  dans  le  goût  ni  dans  les  mœurs  de  la  nation  espa- 
gnole. Mais  pourquoi  plairait-elle  moins  que  les  autres  formes  du 
drame  à  un  peuple  grave,  austère,  et  qui  se  presse  avec  fureur  aux 


416  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

spectacles  sanglans  des  courses  de  taureaux?  D'ailleurs  les  traduc- 
tions des  belles  tragédies  étrangères  ont  toujours  été  reçues  avec 
enthousiasme.  Mais  il  y  a  plus,  c'est  que  l'élément  tragique  domine 
dans  un  grand  nombre  des  plus  célèbres  pièces  de  la  scène  espa- 
gnole, et  que  les  sujets  les  plus  populaires  semblent  en  général, 
pour  parler  la  vieille  langue,  mieux  appropriés  au  cothurne  de 
Melpomène  qu'au  brodequin  de  Thalie.  Ce  n'est  donc  point  le 
goût,  mais  la  forme  même  de  la  tragédie  qui  a  manqué  à  l'Es- 
pagne. 

Après  l'avènement  de  Philippe  V,  lorsque  le  théâtre  du  siècle  de 
Louis  XIV  y  pénétra,  quelques  essais  furent  tentés  par  les  poètes 
espagnols  pour  imiter  nos  tragiques  autrement  que  par  de  serviles 
traductions.  De  ce  nombre  furent  la  Virginia  et  YAtaulfo,  de  Mon- 
tiano.  Plus  tard,  sous  le  ministère  éclairé  du  marquis  d'Aranda, 
ces  tentatives  furent  continuées  par  Fernandez  de  Moratin,  Ca- 
dalso  et  Garcia  de  la  Huerta.  Mais  leurs  ouvrages,  quoique  esti- 
mables, n'étaient  point  assez  saillans  pour  naturaliser  un  nouveau 
genre  de  drame.  Ce  ne  fut  qu'au  commencement  du  présent  siècle 
que  Cienfuegos  éleva,  dans  sa  patrie,  une  véritable  scène  tragique. 
Il  eut  pour  principal  appui  le  talent  du  célèbre  Isidoro  Mayquez, 
acteur  tellement  accompli  qu'on  peut  avec  justice  le  comparer  à 
Talma,  dont  il  fut  en  quelque  sorte  l'élève;  encore  avait-il  sur 
notre  grand  tragédien  l'avantage  de  réussir  également  dans  tous 
les  genres,  même  dans  la  comédie  bouffonne.  Après  Cienfuegos, 
parurent  deux  poètes  tragiques,  encore  vivans.  L'un  est  Quintana, 
auteur  d'une  tragédie  de  Pelayo  (Pelage),  vraiment  belle  et  pathé- 
tique, dont  les  Espagnols,  forcés,  comme  leurs  ancêtres,  de  repous- 
ser un  dominateur  étranger,  récitaient  les  plus  énergiques  tirades 
en  marchant  au  combat.  L'autre  est  Martinez  de  la  Rosa,  qui  dé- 
buta aussi  par  une  pièce  patriotique,  la  Veuve  de  Padilla.  Com- 
posée pendant  le  siège  de  Cadix,  cette  tragédie  de  circonstance  fut 
jouée  sur  un  théâtre  élevé  pour  elle.  M.  Martinez  l'a  fait  suivre 
d'une  Morayma ,  pièce  dans  le  genre  de  Mérope,  et  d'un  Œdipe, 
joué  tout  récemment  à  Madrid ,  dans  lequel  il  a  trouvé  le  secret 
d'être  original  après  Sophocle,  Sénèque,  Corneille,  Voltaire,  La- 
mothe,  et  Dryden. 

Il  me  reste  à  rattacher  maintenant  l'histoire  du  théâtre  espa- 


DU    THÉÂTRE    ESPAGNOL.  417 

gnol  à  celle  de  notre  propre  théâtre.  Je  crois  inutile,  non  de  prou- 
ver, mais  seulement  d'énoncer  que  le  premier  exerça  sur  l'autre  la 
plus  grande  et  la  plus  heureuse  influence;  ce  n'est  pas  matière  à 
controverse.  Mais  il  est  intéressant  de  rechercher  jusqu'où  s'étendit 
cette  influence,  et  comment  elle  s'exerça. 

«  Aucun  auteur  espagnol,  a  dit  Voltaire,  n'a  traduit  ni  imité 
aucun  auteur  français  jusqu'au  règne  de  Philippe  V;  nous ,  au  con- 
traire, depuis  le  temps  de  Louis  XIII  et  de  Louis  XIV,  nous 
avons  pris  aux  Espagnols  plus  de  quarante  compositions  drama- 
tiques. »  Avant  Corneille,  la  scène  française  avait  pour  toutes 
richesses  les  essais  tragiques  de  Jodelle,  de  Hardy,  de  Mairet,  et 
quelques  farces  italiennes  jouées  sur  les  tréteaux  à  la  foire,  tandis 
qu'en  Espagne ,  la  scène  venait  d'atteindre  son  plus  haut  point  de 
splendeur.  On  peut  dire  qu'en  donnant  au  jeune  poète  rouennais 
le  conseil  d'étudier  le  théâtre  espagnol ,  le  vieux  commandeur  de 
Chalon  donna  à  la  France  la  tragédie  et  la  comédie.  Personne 
n'ignore  que  le  Cid  est  imité  des  deux  auteurs  espagnols  Guillen 
de  Castro  et  Diamante,  qui  avaient  traité  ce  sujet  national  sous  le 
titre  de  las  Mocedades  del  Cid  (1);  mais  ce  qu'on  semble  avoir  ou- 
blié, c'est  que  la  première  comédie  régulière  qui  parut  sur  notre 
scène,  celle  qui  ouvrit,  pour  ainsi  dire,  la  seconde  route  drama- 
tique, le  Menteur  enfin,  est  encore  un  emprunt  au  théâtre  espa- 
gnol. Corneille  n'en  fait  pas  mystère.  «  Ce  n'est,  dit-il,  qu'une 

copie  d'un  excellent  original Ce  sujet,  ajoute-t-il,  m'a  paru  si 

ingénieux  et  si  bien  traité,  que  j'ai  répété  souvent  que  je  donne- 
rais deux  de  mes  meilleurs  ouvrages  pour  que  celui-là  fût  de  mou 
invention.  »  Il  l'appelle  aussi,  dans  son  enthousiasme,  la  merveille 
du  théâtre,  et  ne  craint  pas  d'assurer  que,  «  dans  ce  genre,  il  n'a 
rien  trouvé  qui  lui  fut  comparable,  ni  chez  les  anciens,  ni  chez  les 
modernes.  » 


(i)  Laharpe  suppose  à  tort  que  Diamante  douna  le  Cid  au  théâtre  avant  Guil- 
len de  Castro.  L'antériorité  appartient  incontestablement  à  celui-ci.  Mais  com- 
ment s'étonnerait-on  que  Laharpe  fit  à  ce  sujet  une  erreur  de  quelques  années , 
lui  qui  commet  un  anachronisme  de  quatre  siècles ,  en  parlant  d'un  des  plus  cé- 
lèbres personnages  historiques  des  temps  modernes?  N'a-t-il  pas  dit  que  l'action 
du  Cid,  lequel  mourut  en  1099,  se  passait  au  quinzième  siècle? 

TOME  II.  27 


418  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Cet  excellent  original ,  cette  merveille  du  théâtre  est  la  comédie 
intitulée  La  Verdad  sospechosa  (  la  vérité  douteuse  ) ,  de  don  Juan 
Ruis  de  Alarcon.  Longtemps  elle  fut  attribuée,  par  les  uns,  à 
Lope  de  Vega ,  par  les  autres  ,  à  Francisco  de  Piojas ,  et  Corneille 
en  ignorait  l'auteur  véritable.  Lorsqu'il  donna  la  suite  du  Menteur, 
il  avoua,  avec  la  même  ingénuité,  «  qu'il  avait  eu  raison  de  dire 
que  ce  ne  serait  pas  le  dernier  larcin  qu'il  ferait  aux  Espagnols,  et 
que  celte  suite  était  tirée  de  la  même  source.  »  C'est  en  effet  le  su- 
jet traité  par  Lope  de  Vega  sous  le  litre  de  Amar  sin  saber  à  quien 
(  aimer  sans  savoir  qui  ). 

S'il  était  besoin  d'ajouter  d'autres  preuves  à  de  tels  aveux ,  el  s'il 
fallait  faire  comprendre  jusqu'à  quel  point  notre  théâtre,  au 
xviie siècle,  était  sous  l'influence  immédiate  du  théâtre  espagnol , 
il  suffirait  de  citer  Fontenelle,  si  jaloux  cependant  de  la  gloire  de 
son  oncle.  «  Cette  pièce,  dit-il  en  parlant  d'un  autre  ouvrage  du 
grand  Corneille,  est  presque  entièrement  tirée  de  l'espagnol,  selon 

la  coutume  de  ce  temps car  alors  on  prenait  presque  tous  les 

sujets  des  Espagnols,  à  cause  de  leur  grande  supériorité  dans  ces 
matières.  »  Cervantes  disait  aussi,  vers  la  fin  de  sa  vie,  qu'en 
France,  ni  homme,  ni  femme,  ne  manque  d'apprendre  la  langue 
castillanne  (  Persiles  y  Sigismunda  );  »  et  Voltaire  accorde  aux 
Espagnols  la  même  influence  sur  la  littérature  que  sur  les  affaires 
publiques.  Mais  à  quoi  bon  multiplier  les  citations  et  les  preuves? 
N'est-il  pas  reconnu  que  l'auteur  du  Cid  et  du  Meilleur,  plein  d'ad- 
miration pour  ses  maîtres,  et  nourri  de  leurs  ouvrages,  porta, 
même  dans  les  compositions  qui  lui  sont  propres,  ces  mœurs  che- 
valeresques, ces  hauts  sentimens,  ces  pensées  fastueuses,  dont  il 
avait  eu  tant  de  modèles?  N'esl-il  pas  reconnu  que  ses  Romains 
eux-mêmes  appartiennent  au  moyen  âge  autant  qu'à  la  république, 
et  sont  peut-être  plus  Espagnols  que  Romains? 

Confesser  avec  Voltaire  que  «  nous  devons  à  l'Espagne  la  première 
tragédie  touchante  et  la  première  comédie  de  caractère  qui  aient 
illustré  la  France,  »  c'est  faire  un  aveu  bien  honorable  à  nos  devan- 
ciers; mais,  pour  être  complètement  justes  à  leur  égard,  il  faut 
reconnaître  que ,  dans  le  sens  où  nous  leur  devons  Corneille ,  nous 
leur  devons  aussi  Molière.  Cetle  opinion  demande  quelques  déve- 
loppemens.  Dans  ses  premiers  ouvrages,  écrits  en  quelque  sorte 


DU    THÉÂTRE    ESPAGNOL.  419 

pour  une  troupe  de  bateleurs ,  Molière  imita  d'abord  les  Italiens  , 
maîtres  en  l'art  de  la  farce  ;  néanmoins  il  parait  que  dès  ces  débuts, 
la  littérature  espagnole  ne  lui  était  point  étrangère.  En  effet,  l'épi- 
sode d'André,  dans  l'Étourdi,  semble  imité  de  la  nouvelle  de  Cer- 
vantes la  Gitanilla  de  Madrid,  mise  en  comédie  par  Soîis,  et  le  Dépit 
amoureux  contient  une  scène  évidemment  prise  au  Chien  du  jardi- 
nier (  El  perro  del  horlelano  ),  de  Lope  de  Vega.  Mais  c'est  surtout 
à  son  entrée  dans  la  haute  comédie  que  se  reconnaît  cette  influence 
à  laquelle  Corneille  dut  le  Cid  et  le  Menteur.  «  Celte  comédie  de 
Corneille,  dit  Voltaire,  n'est  qu'une  traduction;  c'est  probable- 
ment à  celte  traduction  que  nous  devons  Molière.  Il  est  impossible 
en  effet  que  l'inimitable  Molière  ait  vu  cette  pièce  sans  voir  tout 
d'un  coup  la  prodigieuse  supériorité  que  ce  genre  a  sur  tous  les 
autres,  et  sans  s'y  livrer  entièrement.  »  L'illustre  commentateur 
donne,  en  parlant  ainsi ,  le  plus  éclatant  témoignage  de  son  exquise 
sagacité:  car  ce  qui  n'est  dans  sa  pensée  qu'une  conjecture,  une 
vraisemblance,  se  trouve  être  un  fait  positif.  La  preuve  en  est 
fournie  par  Molière  lui-même.  Voici  comment  il  s'exprime  dans 
une  lettre  à  Boileau ,  citée  par  Martinez  de  la  Rosa ,  et  que  Vol- 
taire ne  connaissait  point  :  «  Je  dois  beaucoup  au  Menteur  ;  quand 
on  le  représenta,  j'avais  déjà  le  désir  d'écrire,  mais  j'étais  en  doute 
sur  ce  que  j'écrirais.  Mes  idées  étaient  encore  confuses,  et  cet  ou- 
vrage les  fixa...  Enfin,  sans  le  Menteur,  j'aurais  composé  sans 
doute  des  comédies  d'intrigue,  l'Etourdi,  le  Dépit  amoureux;  mais 
peut-être  n'aurais-je  pas  fait  le  Misanthrope.  » 

Ce  ne  fut  pas  seulement  par  l'intermédiaire  du  grand  Corneille 
que  Molière  reçut  l'influence  du  théâtre  espagnol;  il  lui  fil,  surtout 
dans  ses  ouvrages  de  second  ordre ,  plusieurs  emprunts  directs. 
Don  Garde  de  Navarre  est  l'imitation  d'une  comédie  héroïque  por- 
tant le  même  titre  (  don  Garcia  de  Navarra  ),  La  princesse  d'Elide 
est  prise  de  la  célèbre  comédie  de  Moreto,  El  desden  con  cl  desdeu , 
restée  bien  supérieure  à  la  copie  que  Molière  en  fit  à  la  hâte  pour 
une  fête  de  Versailles.  Le  festin  de  Pierre,  que  Thomas  Corneille 
mil  dans  la  suite  en  vers ,  et  dont  le  titre  absurde  ne  peut  venir  que 
d'une  traduction  fautive,  est  le  Convive  de  Pierre  (cl  Convidado 
de  piedra  )  du  moine  Gabriel  Telle/. ,  connu  sous  le  nom  de  Tirso 

27. 


4^0  REVUE    DES   DEUX   MONDES. 

deMolina.  L' Ecole  des  Maris  offre  dons  plusieurs  scènes  un  sou- 
venir manifeste  de  la  Discreta  enamorada,  de  Lope,  et  de  la  comé- 
die de  Morcto,  intitulée  No  puede  serguardar  una  nuujcr  (on  ne 
peut  garder  une  femme).  L'idée  première  des  Femmes  savantes 
semble  prise  à  la  comédie  de  Calderon ,  No  liai/  burlas  cou  el  amor 
(on  ne  badine  pas  avec  l'amour)  et  cet  ouvrage  présente  aussi 
plusieurs  points  de  ressemblance  avec  la  Presumïda  g  la  hermosa 
(la  présomptueuse  et  la  belle),  de  Fernando  de  Zaratc.  Enfin,  le 
Médecin  malgré  lui  (  traduit  en  espagnol  avec  un  meilleur  titre,  El 
medico  apalos  ),  qui  ne  semble  avoir  été  inspiré  à  Molière  que  par 
son  malin  vouloir  contre  la  faculté,  pourrait  bien  s'être  offert  à  sa 
pensée  à  la  lecture  de  la  comédie  très  connue  de  Lope  de  Vega  , 
nommée  El  acero  del  Madrid  (l'acier  de  Madrid)  (1)  :  c'est  aussi 
une  jeune  fille  qui ,  dans  l'intérêt  de  ses  amours ,  feint  d'être  ma- 
lade ;  c'est  un  valet  bouffon  qu'on  affuble  du  bonnet  de  docteur, 
et  qui  vient  réciter  des  apophthegmes  latins. 

Si,  avec  son  incomparable  génie,  Molière  a  contracté  tant  de  det- 
tes envers  le  théâtre  espagnol,  on  peut  croire  que  la  foule  des  au- 
teurs secondaires  ne  se  sont  fait  ni  faute  ni  scrupule  de  puiser  lar- 
gement aux  mêmes  sources.  Aussi ,  même  dans  le  grand  siècle , 
quelle  tourbe  d'imitateurs  envahissent  notre  scène!  Scarron,  Qui- 
nault,  Thomas  Corneille,  comme  Rotrou  précédemment,  n'offrent 
guère  au  théâtre  que  des  sujets  pris  à  l'Espagne.  On  écrirait  un  livre 
pour  mentionner  et  juger  toutes  les  copies,  plusou  moins  heureuses, 
qui  furent  transportées  sur  la  scène  française  pendant  le  règne  de 
Louis  XIV.  M.  Sismondi  a  déjà  fait  cette  remarque,  juste  dans 
la  double  acception  du  mot,  et  l'opinion  de  Schlegel  à  cet  égard 
mérite  d'être  rapportée  :  «  Les  richesses  du  théâtre  espagnol ,  dit- 
il  ,  ont  fini  par  passer  en  proverbe  ,  et  j'ai  déjà  eu  l'occasion  de 
remarquer  que  l'usage  d'emprunter  en  secret  à  ce  trésor  inépui- 
sable se  trouvait  introduit ,  depuis  bien  long-temps ,  chez  les  au- 
teurs des  autres  nations.  Mais  mon  intention  n'est  point  de  signaler 

(i)  Il  était  alors  de  mode  de  prendre,  pour  les  maladies  de  vapeur,  une  eau 
dans  laquelle  on  trempait  l'acier;  mais  il  fallait,  pour  que  le  remède  opérât,  se 
promener  long-temps  chaque  matin.  Cette  mode,  merveilleusement  propice  aux 
intrigues  amoureuses ,  forme  le  titre  et  le  sujet  de  la  comédie  de  Lope. 


DU    THÉÂTRE    ESPAGNOL.  421 

tous  les  larcins  de  celte  espèce;  la  liste  en  serait  longue  et  difficile 
à  compléter.  » 

Assurément,  lorsqu'on  rappelle  les  emprunts  de  Corneille  et  de 
Molière,  qu'ils  étaient  au  reste  les  premiers  à  reconnaître,  per- 
sonne ne  s'avisera  de  les  accuser  de  serviles  plagiats.  A  qui  pour- 
rait-on supposer  une  pareille  pensée?  qui  ne  sait  que  leurs  mains 
habiles  ont  converti  en  or  tout  ce  qu'elles  ont  touché,  que  leur 
génie  créateur  brille  jusque  dans  l'imitation,  que  presque  toujours 
enfin  les  copies  qu'ils  ont  tracées  surpassent  et  font  oublier  l'origi- 
nal? Ils  ont  fait  dans  le  drame  ce  que  Lesage  a  fait  dans  le  roman  ; 
Lesagc ,  de  qui  l'on  ne  citerait  pas  une  seule  œuvre ,  sans  excepter 
même  Gil-Blas,  dont  l'idée-mère,  le  cadre  et  la  plupart  des  déve- 
loppemens  ne  fussent  pris  aux  Espagnols,  mais  qui  sut  corriger  et 
grandir  ses  modèles  au  point  de  se  les  approprier  par  l'immense  su- 
périorité de  l'ensemble  et  des  détails.  Toutefois  il  faut  convenir 
qu'on  a  trop  vite  oublié  les  services  littéraires  de  nos  voisins  du 
midi;  que  notre  orgueil  national ,  justement  glorieux  de  tant  de 
chefs-d'œuvre  enviés  de  toutes  les  nations,  s'est  trop  complètement 
délivré  du  poids  de  la  reconnaissance  envers  ceux  qui  nous  ont 
frayé  la  route,  et  qu'il  y  a  quelque  ingratitude  à  verser  sur  eux  le 
ridicule,  le  blâme  amer,  je  dirai  presque  le  mépris.  Doit-on  cesser 
de  respecter  ses  maîtres,  même  quand  on  les  surpasse?  Voyez 
Boileau,  persiflant  déjà  le  théâtre  espagnol  en  masse,  tandis  que 
Corneille  et  Molière  vivaient  encore.  Du  haut  du  Parnasse  clas- 
sique dont  il  se  fait  législateur,  il  lance  l'anathème  sur  tous  ces 
dissidens  du  culte  des  unités,  sur  tous  ces  rzmmrs  qui  peuvent 
sans  péril  montrer  le  héros  d'un  spectacle  grossier ,  enfant  au  pre- 
mier atle  et  barbon  au  dernier.  Mais  ce  trait,  dont  il  perce  fière- 
ment les  rimeurs  de-là  les  Pyrénées,  Boileau  se  garde  bien  de 
dire  qu'eux-mêmes  le  lui  ont  fourni.  Je  citerais  celte  expres- 
sion dix  fois  répétée  avant  lui.  en  vers  et  en  prose,  par  les  cri- 
tiques espagnols  (1).  Ce  n'est  donc  pas  sans  péril  qu'un  auteur  pou- 
vait se  permettre  de  telles  licences  sur  la  scène  espagnole,  et  Boi- 

(i)  ...  Poemas  à  do  nace  un  nino,  y  crcce1  y  tienc  larbas  (Lopez  Pinciano),.. 
Des  pièces  où  jiail  un  enfant  qui  grandit  et  prend  de  la  barbe. 

...   Salir  un  nino  en  mantdlas  en  la  primera  escenay  en  la  segunda  salir  ya 


'Ètl  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

leau,  l'imitateur  Boileau ,  lançant  contre  le  péché  de  quelques-uns 
une  excommunication  générale,  n'est  encore  que  le  copiste  de  ceux 
qu'il  condamne.  Pour  Laharpe,  il  ne  savait  que  par  ouï-dire  qu'il 
y  eût  un  théâtre  espagnol;  l'histoire  ne  lui  en  était  pas  plus  connue 
que  la  langue.  Et  cependant ,  pour  remplir  son  office  de  rhéteur 
universel,  il  tranche  hardiment  du  critique,  et  tombe  avec  un  im- 
perturbable aplomb  dans  les  plus  lourdes  erreurs.  Ne  loue-t-il  pas 
Beaumarchais  «  d'avoir  substitué  un  dialogue  plein  d'esprit  et  de 
verve  aux  fadeurs  et  aux  pasquinades  qui  font  tout  l'assaisonne- 
ment des  anciens  canevas  espagnols?  »  Certes ,  voilà  ce  qui  s'ap- 
pelle apprécier  dignement  Lope  de  Vega ,  Galderon ,  Moreto;  voilà 
mesurer  avec  conscience  la  taille  de  ces  géans ,  et  rendre  pleine 
justice  à  des  renommées  devant  qui  le  grand  Corneille  inclinait 
son  vénérable  front  !  Le  dédain  de  Laharpe  serait  un  faible  mal  ; 
mais  de  tels  jugemens  se  propagent,  et  les  impressions  de  collège 
deviennent  une  sorte  de  préjugé  dont  les  esprits  même  les  plus  éle- 
vés ne  peuvent ,  à  moins  d'études  approfondies,  se  délivrer  entière- 
ment. Dans  son  Essai  historique  sur  Shakspcare ,   M.   Yillemain 
juge  ainsi  l'époque  où  brilla  ce  grand  homme  :  «  Chez  toutes  les 
nations  de  l'Europe,  excepté  l'Italie,  le  goût  se  montrait  à  la  fois 
grossier  et  corrompu.  »  L'exception  n'est  pas  complète,  car  le 
xvie  siècle  est  précisément  celui  où  fleurirent  tous  les  grands  écri- 
vains de  l'Espagne,  et  qu'elle  appelle  avec  un  juste  orgueil  son 
siècle  d'or;  ce  ne  fut  que  dans  le  siècle  suivant  que  le  goût  se  cor- 
rompit, non  par  grossièreté,  mais  au  contraire  à  force  de  re- 
cherche. Avec  ce  siècle  finit  l'influence  du  théâtre  espagnol ,  et 
cette  influence  de  la  littérature  cesse  en  môme  temps  que  celle  de 
la  politique.  Du  jour  où  le  petit-fils  de  Louis  XIV  s'assied  sur  le 
trône  de  Charles  II,  l'Espagne  est  aussi  déchue  de  toute  nationa- 
lité littéraire;  tandis  que  nos  écrivains  puisent  à  l'envi  dans  son 
immense  répertoire ,  elle  cesse  de  produire  pour  se  faire  à  son  tour 
copiste  de  ses  imitateurs  et  copiste  servile;  sa  scène  n'offre  plus 

liccho  liombre  barbado  ^Cervantes).  On  voit  paraître  un  enfant  au  maillot  dans 
la  première  scène,  et  dans  la  seconde,  il  revient  déjà  fait  homme  barbu. 

...  Ni  que  parié  la  dama  esta  jordana  y  en  otra  tiene  el  nino  y  sus  barbas.  (/</. 

...  La  dame  accouche  dans  cet  acte,  et  dans  l'autre,  Y  enfant  a  déjà  sa  barbe. 


DU    THÉÂTRE    ESPAGNOL.  425 

que  des  traductions.  On  peut  dire  que  le  très  petit  nombre  d'ceu- 
vres  originales  qui  parurent  dans  la  suite  sont  tellement  dans  le 
goût  français,  qu'elles  appartiennent  à  l'histoire  de  notre  propre 
théâtre,  et  cela,  par  le  même  droit  qui  fait  appartenir  les  pre- 
mières compositions  de  nos  grands  auteurs  dramatiques  à  l'histoire 
du  théâtre  espagnol. 

L.    VlARDOT. 


LÉLIA. 


Nous  sommes  heureux  de  pouvoir  offrir  aux  lecteurs  de  la  Revue  un 
fragment  complet  de  Lèlia.  Ce  nouvel  ouvrage  de  l'auteur  d'Indiana  et  de 
Yalenline  placera,  nous  l'espérons,  G.  Sand  dans  les  rangs  les  plus  élevés 
de  la  poésie  et  du  roman.  Lèlia,  autant  que  nous  en  pouvons  juger  sur 
une  première  et  rapide  lecture ,  participe  du  roman  pour  la  grâce  pi- 
quante des  détails,  pour  la  réalité  simple  et  naïve,  et  en  même  temps  du 
poème  pour  l'élévation  des  idées,  la  grandeur  des  images,  et  la  beauté 
idéale  des  senlimens. 

Ce  n'est  plus,  comme  dans  ludiana ,  le  récit  presque  biographique  d'une 
passion  malheureuse  et  désappointée,  ni  comme  dans  Valmtine,  l'effu- 
sion et  la  candeur  d'une  ame  de  femme  aux  prises  avec  l'égoïsme  dessé- 
ché d'un  homme  du  monde.  La  conception  générale  de  Lèlia  relève  d'une 
vue  plus  haute  et  plus  générale.  La  vie  extérieure  y  tient  peu  de  place. 
L'exposition,  le  nœud,  la  péripétie  et  le  dénoûment  de  ce  drame  mysté- 
rieux se  dessinent  et  s'achèvent  dans  les  plis  de  la  conscience. 

Lèlia ,  nous  en  avons  l'assurance,  commencera  une  révolution  éclatante 
dans  la  littéral ure  contemporaine,  et  donnera  le  coup  de  grâce  à  la  poésie 
purement  visible. 

Pour  l'intelligence  des  pages  qui  vont  suivre,  il  suffit  de  savoir  que 
Sténio  figure  l'amour  crédule,  et  Lélia  le  doute  né  de  l'amour  trompé. 

(  N.  du  D.  ) 


LÉLIA.  425 


Le  printemps  était  revenu  avec  ses  chants  d'oiseaux  et  ses  par- 
fums de  fleurs  nouvelles.  Le  jour  finissait,  les  rougeurs  du  cou- 
chant s'effaçaient  sous  les  teintes  violettes  de  la  nuit  :  Lélia  rêvait 
sur  la  terrasse  de  la  villa  Viola.  C'était  une  riche  maison  qu'un 
Italien  avait  fait  bâtir  pour  sa  maîtresse  à  l'entrée  de  ces  montagnes. 
Elle  y  était  morte  de  chagrin;  et  l'Italien,  ne  voulant  plus  habiter 
un  lieu  qui  lui  rappelait  de  douloureux  souvenirs,  avait  loué  à  des 
étrangers  les  jardins  qui  renfermaient  la  tombe  et  la  villa  qui  portait 
le  nom  de  sa  bien-aimée.  Il  y  a  des  douleurs  qui  se  nourrissent 
d'elles-mêmes.  Il  y  en  a  qui  s'effraient  et  qui  se  fuient  comme  des 
remords. 

Molle  et  paresseuse  comme  la  brise ,  comme  l'onde ,  comme  tout 
ce  jour  de  mai  si  doux  et  si  somnolent,  Lélia,  penchée  sur  la  ba- 
lustrade, plongeait  du  regard  dans  la  plus  belle  vallée  que  le  pied 
de  l'homme  civilisé  ait  foulée.  Le  soleil  était  descendu  derrière 
l'horizon ,  et  pourtant  le  lac  conservait  encore  un  ton  rouge  ardent, 
comme  si  l'antique  dieu ,  qu'on  supposait  rentrer  chaque  soir  dans 
les  flots,  se  fût  en  effet  plongé  dans  sa  masse  transparente. 

Lélia  rêvait.  Elle  écoutait  le  murmure  confus  de  la  vallée,  les 
cris  des  jeunes  agneaux  roux  qui  venaient  s'agenouiller  devant 
leurs  mères  brunes,  le  bruit  de  l'eau  dont  on  commençait  à  ouvrir 
les  écluses,  la  voix  des  grands  patres  bronzés,  qui  ont  un  profil 
grec,  de  pittoresques  haillons,  et  qui  chantent  d'un  ton  guttural 
en  descendant  la  montagne,  l'escopette  sur  l'épaule.  Elle  écoutait 
aussi  la  clochette  au  timbre  grêle  qui  sonne  au  cou  des  longues 
vaches  tigrées,  et  l'aboiement  sonore  de  ces  grands  chiens  de  race 
primitive  qui  font  bondir  les  échos  sur  le  flanc  des  ravins. 

Lélia  était  calme  et  radieuse  comme  le  ciel.  Sténio  fit  apporter 
la  harpe,  et  lui  chanta  ses  hymnes  les  plus  beaux.  Pendant  qu'il 
chantait,  la  nuit  descendait,  toujours  lente  et  solennelle,  comme 
les  graves  accords  de  la  harpe,  comme  les  belles  notes  de  la  voix 


42t)  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

suave  el  mâle  du  poète.  Quand  il  eut  fini,  le  ciel  était  perdu  sous 
ce  premier  manteau  gris  dont  la  nuit  se  revêt,  alors  que  les  étoiles 
tremblantes  osent  à  peine  se  montrer  lointaines  et  pâles  comme  un 
faible  espoir  au  sein  du  doute;  à  peine  une  ligne  blanche  perdue 
dans  la  brume  se  dessinait  au  pourtour  de  l'horizon.  C'était  la  der- 
nière lueur  du  crépuscule,  le  dernier  adieu  du  jour. 

Alors  ses  bras  tombèrent,  le  son  de  la  harpe  expira,  et  le  jeune 
homme,  se  prosternant  devant  Lélia ,  lui  demanda  un  mot  d'amour 
ou  de  pitié,  un  signe  de  vie  ou  de  tendresse.  Lélia  prit  la  main  de 
l'enfant,  et  la  porta  à  ses  yeux  :  elle  pleurait. 

—  Oh  !  s'écria-t-il  avec  transport ,  tu  pleures!  Tu  vis  donc  enfin? 
Lélia  passa  ses  doigts  dans  les  cheveux  parfumés  de  Sténio,  et, 

attirant  sa  tète  sur  son  sein ,  elle  la  couvrit  de  baisers.  Rarement  il 
!ui  était  arrivé  d'effleurer  ce  beau  front  de  ses  lèvres.  Une  caresse 
de  Lélia  était  un  don  du  ciel  aussi  rare  qu'une  fleur  oubliée  par 
l'hiver,  et  qu'on  trouve  épanouie  sur  la  neige.  Aussi  celte  brusque 
et  brûlante  effusion  faillit  coûter  la  vie  à  l'enfant  qui  avait  reçu  des 
lèvres  froides  de  Lélia  son  premier  baiser  de  femme.  Il  devint 
pâle,  son  cœur  cessa  de  battre;  près  de  mourir,  il  la  repoussa  de 
toute  sa  force,  car  il  n'avait  jamais  tant  craint  la  mort  qu'en  cet 
instant  où  la  vie  se  révélait  à  lui. 

Il  avait  besoin  de  parler  pour  échapper  à  ces  terribles  caresses, 
à  cet  excès  de  bonheur  qui  était  douloureux  comme  la  fièvre. 

—  Oh!  dis-moi ,  s'écria-t-il  en  s'échappant  de  ses  bras,  dis-moi 
que  tu  m'aimes  enfin  ! 

—  Ne  te  l'ai-je  pas  dit  déjà?  lui  répondit-elle  avec  un  regard  et 
un  sourire  que  Murillo  eût  donnés  à  la  Vierge  emportée  aux  deux 
par  les  anges. 

—  Non,  tu  ne  me  l'as  pas  dit,  répondit-il,  lu  m'as  dit,  un  jour 
où  tu  allais  mourir,  que  tu  voulais  aimer.  Cela  voulait  dire  qu'au 
moment  de  perdre  la  vie ,  lu  regrettais  de  n'en  avoir  pas  joui. 

—  Vous  croyez  donc  cela,  Sténio?  dit-elle  avec  un  ton  de  co- 
quetterie moqueuse. 

—  Je  ne  crois  rien,  mais  je  cherche  à  vous  deviner.  0  Lélia  !  vous 
m'avez  promis  d'essayer  d'aimer,  c'est  là  loin  ce  que  vous  m'avez 
promis. 


LÉLIA.  427 

—  Sans  doute,  dit  Lélia  froidement,  je  n'ai  pas  promis  de  réussir. 
—Mais  espères-tu  que  tu  pourras  m'aimer  enfin?  lui  dit-il  d'une 

voix  triste  et  douce  qui  remua  toute  l'ame  de  Lélia. 

Elle  l'entoura  de  ses  bras  et  le  pressa  contre  elle  avec  une  force 
surhumaine.  Slénio,  qui  voulait  encore  lui  résister,  se  sentit  do- 
miné par  celte  puissance  qui  le  glaçait  d'effroi.  Son  sang  bouillon- 
nait comme  la  lave,  et  se  figeait  comme  elle.  Il  avait  tour  à  tour 
chaud  et  froid ,  il  était  mal  et  il  était  bien.  Était-ce  la  joie ,  était-ce 
l'angoisse?  Il  ne  le  savait  pas.  C'était  l'une  et  l'autre,  c'était  plus 
que  cela  encore  :  c'était  le  ciel  et  l'enfer,  c'était  l'amour  et  la  honte, 
le  désir  et  l'effroi ,  l'extase  et  l'agonie. 

Enfin  le  courage  lui  revint.  Il  se  rappela  de  combien  de  vœux 
délirans  il  avait  appelé  cette  heure  de  trouble  et  de  transports;  il 
se  méprisa  pour  la  pusillanime  timidité  qui  l'arrêtait ,  et  s'aban- 
donnant  à  un  élan  qui  avait  quelque  chose  de  vorace  et  de  fauve,  il 
maîtrisa  la  femme  à  son  tour,  il  l'étreignit  dans  ses  bras,  il  colla 
sa  bouche  à  cette  bouche  douce  et  molle  dont  le  contact  l'étonnait 
encore...  Mais  Lélia ,  le  repoussant  tout  à  coup,  lui  dit  d'une  voix 
sèche  et  dure  : 

—  Laissez-moi ,  je  ne  vous  aime  plus  !  Sténio  tomba  anéanti  sur 
les  dalles  de  la  terrasse.  C'est  alors  que  réellement  il  se  crut  près 
de  mourir  en  sentant  le  froid  du  désespoir  et  de  la  honte  étrangler 
tout  à  coup  cette  rage  d'amour  et  cette  fièvre  d'attente. 

Lélia  se  mit  à  rire;  la  colère  le  ranima,  il  se  releva,  et  délibéra 
un  instant  s'il  ne  la  tuerait  pas. 

Mais  cette  femme  était  si  indifférente  à  la  vie ,  qu'il  n'y  avait  pas 
plus  moyen  de  se  venger  d'elle  que  de  l'effrayer.  Sténio  essaya 
d'être  philosophique  et  froid;  mais  au  bout  de  trois  mots  il  se  mil 
à  pleurer. 

Alors  Lélia  l'embrassa  de  nouveau ,  et  comme  il  n'osait  plus  lui 
rendre  ses  caresses ,  elle  l'en  accabla  jusqu'à  l'enivrer  ;  puis  elle  lui 
mit  sa  main  sur  la  bouche ,  et  le  repoussa  lorsqu'elle  le  sentit  se 
ranimer  et  frissonner  de  plaisir. 

—  Vipère!  s'écria-t-il  en  essayant  de  se  lever  pour  la  fuir. 
Elle  le  retint. 

—  Keviens,  lui  dit-elle,  reviens  sur  mon  cœur.  Je  l'aimais  tant 


428  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tout-à-I'heurc,  alors  que,  peureux  et  naïf,  tu  recevais  mes  baisers 
presque  malgré  toi  !  Tiens ,  lorsque  tu  m'as  dit  ce  mol  :  Espères-tu 
que  tu  pourras  m  aimer?  j'ai  senti  que  je  t'adorais.  Tu  étais  si  hum- 
ble alors!  Reste  ainsi,  c'est  ainsi  que  je  t'aime.  Quand  je  te  vois 
trembler  et  reculer  devant  l'amour  qui  te  cherche,  il  me  semble 
que  je  suis  plus  jeune  et  plus  ardente  que  toi.  Gela  m'enorgueillit 
et  me  charme,  la  vie  ne  me  décourage  plus,  car  je  m'imagine  alors 
que  je  puis  te  la  donner;  mais  quand  tu  t'enhardis,  quand  tu  me 
demandes  plus  qu'il  n'est  en  moi  de  sentir,  je  perds  l'espoir,  je 
m'effraie  d'aimer  et  de  vivre.  Je  souffre  et  je  regrette  de  m' être 
abusée  une  fois  de  plus. 

—  Pauvre  femme  !  dit  Sténio,  vaincu  par  la  pitié. 

—  Oh!  ne  peux-tu  rester  ainsi  craintif  et  palpitant  sous  mes 
caresses!  lui  dit-elle,  en  attirant  encore  sa  tète  sur  ses  genoux. 
Tiens,  laisse-moi  passer  ma  main  autour  de  ton  cou  blanc  et  poli 
comme  un  marbre  antique;  laisse-moi  sentir  tes  cheveux  si  doux 
et  si  souples  se  rouler  et  s'attacher  à  mes  doigts.  Comme  la  poi- 
trine est  blanche  ,  jeune  homme  !  Gomme  ton  cœur  y  bat  rude  et 
violent!  C'est  bien ,  mon  enfant;  mais  ce  cœur  renfcrme-l-il  le 
germe  de  quelque  mâle  vertu?  Traversera-t-il  la  vie  sans  se  cor- 
rompre ou  sans  se  sécher?  Voici  la  lune  qui  monte  au-dessus  de 
toi  et  réfléchit  son  rayon  dans  tes  yeux.  Respire  dans  cette  brise 
l'herbe  et  la  prairie  en  fleurs.  Je  reconnais  l'émanation  de  chaque 
plante,  je  les  sens  passer  l'une  après  l'autre  dans  l'air  qui  les  em- 
porte. Maintenant ,  c'est  le  thym  sauvage  de  la  colline  ;  tout-à- 
l'heure,  c'étaient  les  narcisses  du  lac,  et  à  présent  ce  sont  les  géra- 
niums du  jardin.  Comme  les  esprits  de  l'air  doivent  se  réjouir  à 
poursuivre  ces  parfums  subtils  et  à  s'y  baigner!  Tu  souris,  mon 
gracieux  poète ,  endors-loi  ainsi. 

—  M'endormir!  dit  Sténio  d'un  ton  de  surprise  et  de  reproche. 

—  Pourquoi  non  ?  N'es-tu  pas  calme,  n'es-tu  pas  heureux  main- 
tenant? 

—  Heureux  !  oui  ;  mais  calme? 

—  Eh  bien  !  vous  êies  un  sot  !  reprit-elle  en  le  repoussant. 

—  Lélia,  vous  me  rendez  malheureux,  laissez-moi  vous  quitter. 

—  Lâche!  comme  vous  craignez  la  souffrance  !  Allez,  partez  ! 

—  Je  ne  peux  pas,  répondit-il  en  revenani  tomber  à  ses  genoux. 


LÉLIA.  421) 

—  Mon  Dieu!  lui  dit-elle  en  l'embrassant,  pourquoi  souffrir? 
Vous  ne  savez  pas  combien  je  vous  aime  :  je  me  plais  à  vous  cares- 
ser, à  vous  regarder,  comme  si  vous  étiez  mon  enfant.  Tenez,  je 
n'ai  jamais  été  mère,  mais  il  me  semble  que  j'ai  pour  vous  un  sen- 
timent que  j'aurais  eu  pour  mon  fils.  Je  me  complais  dans  votre 
beauté  avec  une  candeur,  avec  une  puérilité  maternelle...  Et  puis, 
après  tout,  quel  sentiment  puis-je  avoir  pour  vous? 

—  Vous  ne  pourrez  donc  pas  avoir  d'amour,  lui  dit  Sténio  d'une 
voix  tremblante  et  le  cœur  déchiré. 

Lélia  ne  répondit  point ,  elle  passa  convulsivement  ses  mains 
dans  les  flots  de  cheveux  noirs  qui  bouclaient  au  front  du  jeune 
homme;  elle  se  pencha  vers  lui  et  le  contempla  comme  si  elle  eût 
voulu  résumer  dans  un  regard  la  puissance  de  plusieurs  âmes, 
dans  un  instant  l'ivresse  de  cent  existences;  puis  l'ambitieuse  et 
impuissante  créature,  trouvant  son  cœur  moins  ardent  que  son  cer- 
veau et  ses  facultés  au-dessous  de  ses  rêves,  se  découragea  encore 
une  fois  de  la  vie  :  sa  main  retomba  morte  à  son  côté,  elle  regarda 
la  lune  avec  tristesse,  elle  respira  la  brise  avec  un  gonflement  de 
narines  qui  avait  quelque  chose  de  sauvage;  puis  portant  sa  main 
à  son  cœur  et  respirant  du  fond  de  la  poitrine  : 

—  Hélas  !  dit-elle  d'une  voix  irritée  et  le  regard  sombre,  heureux 
ceux  qui  peuvent  aimer! 


II. 


Il  y  avait,  au  bas  des  terrasses  du  jardin ,  une  petite  rivière  qui 
coulait  sous  l'épais  ombrage  des  ifs  et  des  cèdres ,  et  s'enfonçait  sous 
leurs  rameaux  pendans.  Sous  une  de  ces  voûtes  mystérieuses,  un 
tombeau  de  marbre  blanc  se  mirait  dans  l'eau,  pâle  air  milieu  des 
sombres  reflets  de  la  verdure.  A  peine  un  souffle  furtif  de  la  brise 
ébranlait  les  angles  purs  et  tremblans  du  marbre  réfléchi  dans 
l'onde;  un  grand  liseron  avait  envahi  ses  flancs,  et  suspendait  ses 
guirlandes  de  cloches  bleues  autour  des  sculptures  déjà  noircies 
parla  pluie  et  l'abandon.  La  mousse  croissait  sur  le  sein  et  sur  les 


430  KEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bras  des  statues  agenouillées  ;  les  cyprès  éplorés ,  laissant  tomber 
languissamment  leurs  branches  sur  ces  fronts  livides,  enveloppaient 
déjà  le  monument  confié  à  la  protection  de  l'oubli. 

—  C'est  là,  dit  Lélia ,  en  écartant  les  longues  herbes  qui  cachaient 
l'inscription,  le  tombeau  d'une  femme  morte  d'amour  et  de  dou- 
leur!... 

—  C'est  un  monument  plein  de  religion  et  de  poésie,  dit  Sténio. 
Voyez  comme  la  nature  semble  s'enorgueillir  de  le  posséder! 
Comme  ces  festons  de  fleurs  l'enlacent  mollement,  comme  ces  arbres 
l'embrassent,  comme  l'eau  en  baise  le  pied  avec  tendresse  !  Pauvre 
femme  morte  d'amour!  Pauvre  ange  exilé  sur  la  terre  et  fourvoyé 
dans  les  voies  humaines,  tu  dors  enfin  dans  la  paix  de  ton  cercueil, 
tu  ne  souffres  plus,  Viola!  tu  dors  comme  ce  ruisseau  ,  tu  étends 
dans  ton  lit  de  marbre  les  bras  fatigués,  comme  ce  cyprès  penché 
sur  toi.  Lélia ,  prends  cette  fleur  de  la  tombe ,  mets-la  sur  ton  sein, 
respire-la  bien  souvent,  mais  respire-la  vite  avant  que,  séparée  de 
sa  tige,  elle  perde  ce  virginal  parfum  qui  est  peut-être  l'ame  de 
Viola,  l'ame  d'une  femme  qui  a  aimé  jusqu'à  en  mourir.  Viola!  s'il 
y  a  quelque  émanation  de  vous  dans  ces  fleurs,  si  quelque  souffle 
d'amour  et  de  vie  a  passé  de  votre  sein  dans  ce  mystérieux  calice, 
ne  pouvez-vous  pénétrer  jusqu'au  cœur  de  Lélia?  Ne  pouvez-vous 
embrasser  l'air  qu'elle  respire,  et  faire  qu'elle  ne  soit  plus  là,  pâle, 
froide  et  morte,  comme  ces  statues  qui  se  regardent  d'un  air  mé- 
lancolique dans  le  ruisseau? 

—  Enfant!  dit  Lélia,  en  jetant  la  fleur  au  cours  paresseux  de 
l'eau  et  en  la  suivant  d'un  regard  distrait ,  croyez-vous  donc  que  je 
n'aie  pas  aussi  ma  souffrance,  âpre  et  profonde  comme  celle  qui  a 
tué  cette  femme?  Eh  !  que  savez-vous?  Ce  fut  là  peut-être  une  vie 
bien  riche,  bien  complète,  bien  féconde.  Vivre  d'amour  et  en  mourir  ! 
C'est  beau  pour  une  femme!  Sous  quel  ciel  de  feu  étiez-vous  donc 
née,  Viola?  Où  aviez-vous  pris  un  cœur  si  énergique,  qu'il  s'est  brisé 
au  lieu  de  ployer  sous  le  poids  de  la  vie?  Quel  dieu  avait  mis  en  vous 
cette  indomptable  puissance  que  la  mort  seule  a  pu  détrôner  de 
votre  ame?  Ogrande  !  grande  entre  toutes  les  créatures  !  vous  n'avez 
pas  courbé  la  tète  sous  le  joug ,  vous  n'avez  pas  voulu  accepter  la 
destinée,  et  pourtant  vous  n'avez  pas  hâté  votre  mort  comme  ces 
êtres  faibles  qui  se  tuent  pour  s'empêcher  de  guérir.  Vous  étiez  si 


LÉLIA.  451 

sûre  de  ne  pas  vous  consoler,  que  vous  vous  êtes  flétrie  lentement 
sans  reculer  d'un  pas  vers  la  vie,  sans  avancer  d'un  pas  vers  la  tombe  ; 
la  mort  est  venue,  et  elle  vous  a  prise,  faible,  brisée  ,  morte  déjà , 
mais  enracinée  encore  à  votre  amour,  disant  à  la  nature  :  —  Adieu , 
je  te  méprise  et  ne  veux  pas  de  salut.  Garde  tes  bienfaits,  ta  poésie 
décevante,  tes  consolantes  vanités,  et  l'oubli  narcotique,  et  le  scep- 
ticisme au  front  d'airain;  garde  tout  cela  pour  les  autres,  moi  je 
veux  aimer  ou  mourir!  —  Viola  !  vous  avez  même  repoussé  Dieu  , 
vous  avez  franchement  haï  ce  pouvoir  inique  qui  vous  avait  donné 
pour  lot  la  douleur  et  la  solitude.  Vous  n'êtes  pas  venue,  au  bord 
de  cette  onde ,  chanter  des  hymnes  mélancoliques,  comme  fait  Sté- 
nio  les  jours  où  je  l'afflige  ;  vous  n'avez  pas  été  vous  prosterner  dans 
les  temples,  comme  fait  Magnus,  quand  le  démon  du  désespoir  est 
en  lui;  vous  n'avez  pas,  comme  Trenmor,  écrasé  votre  sensibilité 
sous  la  méditation;  vous  n'avez  pas,  comme  lui,  tué  vos  passions 
de  sang- froid  pour  vivre  fier  et  tranquille  sur  leurs  débris.  Et  vous 
n'avez  pas  non  plus ,  comme  Lélia... 

Elle  oublia  d'articuler  sa  pensée ,  et  le  coude  appuyé  sur  le  mau- 
solée ,  l'œil  immobile  sur  les  flots,  elle  n'entendit  pas  Sténio  qui  la 
suppliait  de  se  révéler  à  lui. 

—  Oui!  dit-elle  après  un  long  silence,  elle  est  morte!  et  si  une 
amc  humaine  a  mérité  d'aller  aux  cieux,  c'est  la  sienne  ;  elle  a  fait 
plus  qu'il  ne  lui  était  imposé  :  elle  a  bu  la  coupe  d'amertume  jus- 
qu'à la  lie  ;  puis  repoussant  le  bienfait  qui  allait  descendre  d'en 
haut  après  l'épreuve ,  refusant  la  faculté  d'oublier  et  de  mépriser 
son  mal ,  elle  a  brisé  la  coupe  et  gardé  le  poison  dans  son  sein  comme 
un  amer  trésor.  Elle  est  morte!  morte  de  chagrin!  Et  nous  tous, 
nous  vivons!  Vous-même,  jeune  homme,  qui  avez  encore  des  fa- 
cultés toutes  neuves  pour  la  douleur,  vous  vivez  ou  bien  vous  parlez 
de  suicide,  et  cela  est  plus  lâche  que  de  subir  celte  vie  souillée  que 
le  mépris  de  Dieu  nous  laisse  ! 

Sténio,  la  voyant  plus  triste,  se  mit  à  chanter  pour  la  distraire. 
Tandis  qu'il  chantait,  des  larmes  coulaient  de  ses  paupières  fati- 
guées; mais  il  domptait  sa  douleur,  et  cherchait  dans  son  ame  abat- 
tue des  inspirations  pour  consoler  Lélia. 


432  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


III. 


—  Tu  m'as  dit  souvent,  Lélia ,  que  j'étais  jeune  et  pur  comme  un 
ange  des  cieux;  tu  m'as  dit  quelquefois  que  lu  m'aimais.  Ce  matin 
encore,  tu  m'as  souri  en  disant  :  —  Je  n'ai  plus  de  bonheur  qu'en 
toi.  —  Mais  ce  soir  tu  as  oublié  tout,  et  tu  renverses  sans  pitié  les 
fondemens  de  mon  bonheur. 

Soit  !  brise-moi ,  jette-moi  à  terre  comme  cette  fleur  que  tu  viens 
de  respirer,  et  que  maintenant  tu  abandonnes  sur  le  gravier  du 
ruisseau.  Si,  à  me  voir  emporté  comme  elle  et  ballotté,  flétri ,  au 
caprice  de  l'onde,  tu  trouves  quelque  amusement,  quelque  satis- 
faction ironique  et  cruelle ,  déchire-moi,  foule-moi  sous  ton  pied  : 
mais  n'oublie  pas  qu'au  jour,  à  l'heure  où  tu  voudras  me  ramasser 
et  me  respirer  encore,  tu  me  retrouveras  fleuri  et  prêt  à  renaître 
sous  tes  caresses. 

Eh  bien  !  pauvre  femme,  tu  m'aimeras  comme  tu  pourras.  Je  sa- 
vais bien  que  lu  ne  pouvais  plus  aimer  comme  j'aime  ;  d'ailleurs,  il 
est  juste  que  tu  sois  la  plus  adorée  et  la  plus  souveraine  de  nous 
deux.  Je  ne  mérite  pas  l'amour  que  tu  mérites;  je  n'ai  pas  souffert, 
je  n'ai  pas  combattu  comme  toi  ;  je  ne  suis  qu'un  enfant  sans  gloire 
et  sans  blessures  en  face  de  la  vie  qui  commence  et  de  la  lutte  qui 
s'ouvre.  Toi  sillonnée  de  la  foudre,  toi  cent  fois  renversée  et  tou- 
jours debout,  toi  qui  ne  comprends  pas  Dieu  et  qui  crois  pourtant, 
toi  qui  l'insultes  et  qui  l'aimes,  toi  flétrie  comme  un  vieillard  et 
jeune  comme  un  enfant,  Lélia,  ma  pauvre  ame!  aime-moi  comme 
tu  pourras  :  je  serai  toujours  à  genoux  pour  te  remercier,  et  je  te 
donnerai  tout  mon  cœur,  toute  ma  vie,  en  échange  du  peu  qui  te 
reste  à  me  donner. 

Laisse-toi  seulement  aimer;  accepte  sans  dédain  les  souffrances 
que  j'apporte  en  holocauste  à  tes  pieds  ;  laisse-moi  consumer  ma  vie 
et  brûler  mon  cœur  sur  l'autel  que  je  t'ai  dressé.  Ne  me  plains  pas  ; 
je  suis  encore  plus  heureux  que  toi,  c'est  pour  toi  que  je  souffre  ! 
Oh!  que  ne  puis-je  mourir  pour  toi,  comme  Viola  mourut  de  son 


lélia.  435 

amour  !  Qu'il  y  a  de  volupté  dans  ces  tortures  que  tu  mets  dans 
mon  sein  !  qu'il  y  a  de  bonheur  à  être  seulement  ton  jouet  et  ta 
victime  !  à  expier,  jeune ,  pur  et  résigné ,  les  vieilles  iniquités ,  les 
murmures,  les  impiétés  amassés  sur  ta  tcte  !  Ah!  si  l'on  pouvait 
laver  les  taches  d'une  autre  ame  avec  les  douleurs  de  son  aine  et  le 
sang  de  ses  veines  ;  si  l'on  pouvait  la  racheter,  comme  un  nouveau 
Christ,  et  renoncer  à  sa  part  d'éternité  pour  lui  épargner  le  néant! 

C'est  ainsi  que  je  vous  aime ,  Lélia.  Vous  ne  le  savez  pas ,  car 
vous  n'avez  pas  envie  de  le  savoir.  Je  ne  vous  demande  pas  de  m'ap- 
précier ,  encore  moins  de  me  plaindre  :  venez  à  moi  seulement 
quand  vous  souffrirez,  et  faites-moi  tout  le  mal  que  vous  voudrez, 
afin  de  vous  distraire  de  celui  qui  vous  ronge.... 

—  Eh  bien  !  dit  Lélia  ,  je  souffre  mortellement  à  l'heure  qu'il 
est  :  la  colère  fermente  dans  mon  sein.  Voulez- vous  blasphémer 
pour  moi?  Cela  me  soulagera  peut-être.  Voulez-vous  jeter  des 
pierres  vers  le  ciel,  outrager  Dieu,  maudire  l'éternité,  invoquer  le 
néant,  adorer  le  mal,  appeler  la  destruction  sur  les  ouvrages  de  la 
Providence  et  le  mépris  sur  son  culte?  Voyons,  êles-vous  capable 
de  tuer  Abel  pour  me  venger  de  Dieu  mon  tyran?  Voulez-vous  crier 
comme  un  chien  effaré  qui  voit  la  lune  semer  des  fantômes  sur  les 
murs?  Voulez-vous  mordre  la  terre  et  manger  du  sable  comme  Na- 
buchodonosor?  Voulez-vous,  comme  Job,  cracher  votre  colère  et  la 
mienne  dans  de  véhémentes  imprécations?  Voulez-vous,  jeune 
homme  pur  el  pieux,  vous  plonger  dans  l'athéisme  jusqu'au  cou 
et  ramper  dans  la  fange  où  j'expire?  Je  souffre,  et  je  n'ai  pas  de 
force  pour  crier.  Allons,  rugissez  pour  moi!  Eh  bien  !  vous  pleu- 
rez !....  Vous  pouvez  pleurer,  vous?  Heureux  ceux  qui  pleurent  ! 
Mes  yeux  sont  plus  secs  que  les  déserts  de  sable  où  la  rosée  ne 
tombe  jamais,  et  mon  cœur  est  plus  sec  que  mes  yeux.  Vous  pleu- 
rez? Eh  bien!  écoutez  pour  vous  distraire  un  chant  que  j'ai  traduit 
d'un  poète  étranger. 


TOME  II.  £S 


454  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


IV. 


«  Qu'ai-je  donc  fait  pour  être  frappée  de  cette  malédiction  ?  Pour- 
quoi vous  êtes-vous  retiré  de  moi  ?  Vous  ne  refusez  pas  le  soleil 
aux  plantes  inertes ,  la  rosée  aux  imperceptibles  graminées  des 
champs;  vous  donnez  aux  étamines  d'une  fleur  la  puissance  d'ai- 
mer, et  au  madrépore  stupide  les  sensations  du  bonheur.  Et  moi , 
qui  suis  aussi  une  créature  de  vos  mains;  moi,  que  vous  aviez  douée 
d'une  apparente  richesse  d'organisation,  vous  m'avez  tout  retiré; 
vous  m'avez  traitée  plus  mal  que  vos  anges  foudroyés,  car  ils  ont 
encore  la  puissance  de  haïr  et  de  blasphémer,  et  moi  je  ne  l'ai  même 
pas  !  Vous  m'avez  traitée  plus  mal  que  la  fange  du  ruisseau  et  que 
le  gravier  du  chemin,  car  on  les  foule  aux  pieds ,  et  ils  ne  le  sen- 
tent pas.  Moi ,  je  sens  ce  que  je  suis ,  et  je  ne  puis  pas  mordre  le 
pied  qui  m'opprime ,  ni  soulever  la  damnation  qui  pèse  sur  moi 
comme  une  montagne. 

Pourquoi  m'avez-vous  ainsi  traitée,  pouvoir  inconnu  dont  je 
sens  la  main  de  fer  s'étendre  sur  moi?  Pourquoi  m'avez-vous  fait 
naître  femme,  si  vous  vouliez  un  peu  plus  tard  me  changer  en 
pierre  et  me  laisser  inutile  en  dehors  de  la  vie  commune?  Est-ce 
pour  m'élever  au-dessus  de  tous,  ou  pour  me  rabaisser  au-dessous, 
que  vous  m'avez  ainsi  faite ,  ô  mon  Dieu?  Si  c'est  une  destinée  de 
prédilection  ,  faites  donc  qu'elle  me  soit  douce  et  que  je  la  porte 
sans  souffrance  ;  si  c'est  une  vie  de  châtiment ,  pourquoi  donc  me 
l'avez-vous  infligée?  Hélas!  étais-je  coupable  avant  de  naître? 

Qu'est-ce  donc  que  cette  ame  que  vous  m'avez  donnée  ?  Est-ce 
là  ce  qu'on  appelle  une  ame  de  poète?  Plus  mobile  que  la  lumière 
et  plus  vagabonde  que  le  vent ,  toujours  avide ,  toujours  inquiète , 
toujours  haletante,  toujours  cherchant  en  dehors  d'elle  les  élémens 
de  sa  durée  et  les  épuisant  tous  avant  de  les  avoir  seulement  goûtés  ! 
O  vie,  à  tourment!  Tout  aspirer  et  ne  rien  saisir!  tout  comprendre 
et  ne  rien  posséder!  arriver  au  scepticisme  du  cœur,  comme  Faust  au 
scepticisme  de  l'esprit  !  Destinée  plus  malheureuse  que  la  destinée 


LÉLÎA.  435 

de  Faust,  car  il  garde  dans  son  sein  le  trésor  des  passions  jeunes 
et  ardentes,  qui  ont  couvé  en  silence  sous  la  poussière  des  livres, 
et  dormi  tandis  que  l'intelligence  veillait;  et  quand  Faust,  fatigue 
de  chercher  la  perfection  et  de  ne  la  pas  trouver,  s'arrête,  près  de 
maudire  et  de  renier  Dieu,  Dieu,  pour  le  punir,  lui  envoie  l'ange 
des  sombres  et  funestes  passions.  Cet  ange  s'attache  à  lui  ;  il  le  ré- 
chauffe, il  le  rajeunit,  il  le  brûle,  il  l'égaré,  il  le  dévore;  elle  vieux 
Faust  entre  dans  la  vie,  jeune  et  vivace,  coupable  maudit,  mais 
tout-puissant  !  11  en  était  venu  à  ne  plus  aimer  Dieu,  mais  le  voilà 
qui  aime  Marguerite.  Mon  Dieu,  donnez-moi  la  malédiction  de 
Faust! 

Car  vous  ne  me  suffisez  pas,  Dieu  !  vous  le  savez  bien.  Vous  ne 
voulez  pas  être  tout  pour  moi  !  vous  ne  vous  révélez  pas  assez  pour 
que  je  m'empare  de  vous  et  pour  que  je  m'y  attache  exclusivement. 
Vous  m'attirez ,  vous  me  flattez  avec  un  souffle  embaumé  de  vos 
brises  célestes ,  vous  me  souriez  entre  deux  nuages  d'or,  vous  m'ap- 
paraissez  dans  mes  songes,  vous  m'appelez,  vous  m'excitez  sans 
cesse  à  prendre  mon  essor  vers  vous;  mais  vous  avez  oublié  de  me 
donner  des  ailes.  A  quoi  bon  m'avoir  donné  une  ame  pour  vous  dé- 
sirer? Vous  m'échappez  sans  cesse;  vous  enveloppez  ce  beau  ciel  et 
cette  belle  nature  de  lourdes  et  sombres  vapeurs;  vous  faites  passer 
sur  les  fleurs  un  vent  du  midi  qui  les  dévore,  ou  vous  faites  souf- 
fler sur  moi  une  bise  qui  me  glace  et  me  contriste  jusqu'à  la  moelle 
des  os.  Vous  nous  donnez  des  jours  de  brume  et  des  nuits  sans 
étoiles;  vous  bouleversez  notre  pauvre  univers  avec  des  tempêtes 
qui  nous  irritent,  qui  nous  enivrent,  qui  nous  rendent  audacieux  et 
sceptiques  malgré  nous!  Et  si,  dans  ces  tristes  heures,  nous  succom- 
bons sous  le  doute ,  vous  éveillez  en  nous  les  aiguillons  du  remords 
et  vous  placez  un  reproche  dans  toutes  les  voix  de  la  terre  et  du  ciel  ! 

Pourquoi ,  pourquoi  nous  avez-vous  faits  ainsi?  Quel  profil  tirez- 
vous  de  nos  souffrances?  Quelle  gloire  notre  abjection  et  notre  néant 
ajoutent-ils  à  votre  gloire?  —  Ces  tourmens  sont-ils  nécessaires  à 
l'homme  pour  lui  faire  désirer  le  ciel?  L'espérance  est-elle  une  faible 
et  pâle  fleur  qui  ne  croît  (pie  parmi  les  rochers,  sous  le  souffle  des 
orages?  Fleur  précieuse,  suave  parfum,  viens  habiter  ce  cœur  aride 
cl  dévasté!...  Ah!  c'est  en  vain,  depuis  long-temps,  que  tu  essaies 
de  le  rajeunir  :  les  racines  ne  peuvent  plus  s'attacher  à  ses  parois 

28. 


436  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'airain;  son  atmosphère  glacée  te  dessèche;  ses  tempêtes  t'arra- 
chent et  te  jettent  à  terre,  brisée,  flétrie!...  O  espoir!  ne  peux-tu 
donc  plus  refleurir  pour  moi?...  » 

—  Ces  chants  sont  douloureux,  cette  poésie  est  cruelle,  dit 
Sténio  en  lui  arrachant  la  harpe  des  mains;  vous  vous  plaisez  dans 
ces  sombres  rêveries;  vous  me  déchirez  sans  pitié.  Non,  ce  n'est 
point  là  la  traduction  d'un  poète  étranger  :  le  texte  de  ce  poème 
est  au  fond  de  votre  ame ,  Lélia ,  je  le  sais  bien  !  O  cruelle  et  incu- 
rable !  écoutez  cet  oiseau  :  il  chante  mieux  que  vous;  il  chante  le 
soleil,  le  printemps  et  l'amour.  Ce  petit  être  est  donc  mieux  orga- 
nisé que  vous ,  qui  ne  savez  chanter  que  la  douleur  et  le  doute. 

George  Sand. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


14  mai  i833. 


Quelques  événemens  se  sont  passés  cette  quinzaine  dont  je  pourrais  vous 
entretenir  longuement;  mais,  malheureux  retardataire  que  je  suis, 
n'ayant  la  parole  que  deux  fois  par  mois,  que  pourrais-je  vous  offrir  qui 
n'ait  pas  été  flétri  en  passant  par  les  dix  mille  mains  de  la  presse  quoti- 
dienne ?  Le  salon  est  fermé  depuis  quinze  jours;  parle-t-on  encore  du  sa- 
lon ,  si  ce  n'est  quelques  parties  intéressées  qui  n'ont  pas  eu  leur  part  de 
la  maigre  pluie  de  faveurs  tombée  du  ciel  ministériel  ?  Blaye  a  vu  la  con- 
clusion du  drame  tragi-comique  que  recelaient  ses  murs;  en  parlera- 
t-on  encore  demain?  j'en  doute  fort.  Réveillerai-je  votre  attention  en 
vous  disant  que  voilà  Méliémet-Aly  devenu  propriétaire  légitime  d'une 
notable  portion  du  manteau  impérial  du  sultan,  son  maître,  et  qu'ainsi 
la  race  arabe  va  se  trouver  sur  un  pied  égal  avec  sa  rivale  la  race  turque? 
Vous  le  savez  aussi  bien  que  moi ,  et  sans  doute  vous  ne  vous  en  souciez 
guère. 

Je  vois  cependant  en  Angleterre  deux  faits  récens  qui  me  paraissent 
mériter  de  nous  arrêter  un  instant.  L'un  est  le  soufllet  que  viennent  d'ap- 
pliquer les  électeurs  de  Westminster  sur  la  joue  de  leur  ancien  représen- 
tant sir  John  Ilobliouse ,  en  élisant  à  sa  place  son  antagoniste,  le  radical 
eolonel  Evans,  indice  prophétique  de  l'orage  qui  commence  à  gronder 


458  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

autour  du  ministère  de  lord  Grey.  L'autre,  tout  aussi  important,  est  le 
bill  qui  s'élabore  en  ce  moment  pour  l'émancipation  des  esclaves  dans  les 
colonies  anglaises  des  Indes  occidentales.  S'il  passe  tel  qu'il  est  conçu ,  la 
plaie  la  plus  honteuse  de  l'humanité  actuelle  aura  disparu  dans  vingt  ans 
de  cette  partie  du  monde.  Les  lois  sur  la  traite  ne  faisaient  que  prohiber 
l'importation  de  nouveaux  nègres  :  celle-ci  attaque  l'esclavage  dans  sa 
source  même. 

On  parlait  dernièrement  du  rajeunissement  projeté  du  Théâtre  Fran- 
çais, et  je  croyais ,  dans  ma  simplicité,  avoir  à  annoncer  aujourd'hui  qu'on 
avait  déjà  mis  la  main  à  la  besogne.  Mais  pas  plus  en  fait  d'art  que  de  poli- 
tique ,  les  choses  n'ont  cette  allure  dégagée  par  le  temps  qui  court.  Le  spi- 
rituel écrivain  choisi  pour  opérer  le  miracle  avait  accepté  :  c'était  chose  à 
peu  près  conclue ,  et  le  grand  œuvre  allait  commencer,  lorsque  soudain  une 
double  clameur  s'est  élevée  dans  les  camps  ennemis  des  classiques  et  des 
romantiques,  mots  dont  je  me  sers  à  défaut  d'autres  à  moi  connus  pour 
rendre  ma  pensée.  On  se  rappelle  la  grotesque  pétition  faite  par  les  pre- 
miers à  Charles  X ,  pour  le  prier  d'interdire  l'entrée  du  Théâtre  Français 
à  leurs  adversaires.  Depuis  celte  époque ,  il  paraît  que  l'encombrement  s'est 
prodigieusement  accru  dans  leurs  portefeuilles  ;  qui  d'entre  eux  a  six  tra- 
gédies, qui  huit  comédies,  qui  quatre  ou  cinq  drames  à  écouler,  sans 
compter  M.  Viennet,  dont  le  bagage  dramatique  à  lui  tout  seul  s'élève, 
dit-on ,  à  environ  quarante  mille  vers.  Dans  cet  état  de  pléthore  effrayante , 
on  sent  que  la  veine  poétique  de  ces  messieurs  a  besoin  d'une  prompte  et 
abondante  saignée  pour  éviter  une  apoplexie  prochaine ,  et  en  conséquence 
ils  ont  piteusement  exposé  leur  situation  au  ministre ,  se  plaignant  que  le 
directeur  désigné,  étant  connu  pour  hanter  les  romantiques,  et  être  in- 
fecté de  leurs  doctrines,  fermerait  inévitablement  le  chemin  des  honneurs 
à  VArbogaste  de  M.  Viennet  et  autres  héros  de  même  force ,  destinés  à 
relever  la  scène  française.  D'autre  part,  les  romantiques,  j'entends  les 
exagérés  de  la  secte ,  ont  porté  des  doléances  en  sens  opposé  à  M.  Thiers, 
qui  de  tout  ceci  aurait  dû  conclure  naturellement  que  le  futur  directeur 
occupait  à  tout  le  moins  un  juste-milieu  littéraire,  et  se  réjouir  d'une  si 
belle  découverte.  Mais  il  n'en  a  pas  été  ainsi.  Quel  parti  pensez-vous  donc 
qu'aient  embrassé  dans  tout  ceci  les  hommes  actuellement  au  pouvoir,  ces 
mêmes  hommes  qui  hier  traduisaient  Shakspeare ,  Schiller,  exaltaient  l'é- 
tude du  moyen-âge,  prêchaient  presque  une  croisade  contre  Racine  et 
Voltaire ,  faisant  à  peine  grâce  à  Corneille  et  Molière  en  qualité  de  roman- 
tiques et  d'imitateurs  du  théâtre  espagnol,  qui  enfin  avaient  conçu  un 
théâtre  sans  règles,  une  peinture  sans  dogmes,  une  sculpture  sans  auto- 
rites -y  l'ait,  en  un  mot ,  livré  à  la  fantaisie  individuelle  dans  la  plus  large 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  459 

acception  du  lerme?  Eh  bien!  ces  hommes  qui  parlaient  ainsi  hier  ont 
bravement  pris  le  parti  de  M.  Viennet  et  consorts.  Les  habiles  du  parti 
vous  diront  naïvement  :  «  Il  s'agit  ici  de  cpielque  chose  de  plus  important 
<pie  la  littérature.  Le  romantisme,  en  accoutumant  la  jeunesse  à  ne  pas 
reconnaître  dérègles,  la  conduit  naturellement  aux  idées  révolutionnaires. 
Au  fond,  voyez-vous,  nous  gardons  nos  doctrines  romantiques,  mais 
pour  en  user  in  petto  et  en  jouir  entre  nous.  En  notre  qualité  d'hommes 
du  pouvoir,  nous  prêchons  le  classicisme,  qui  plie  l'homme  dès  le  jeune 
âge  à  l'obéissance ,  etc.  » 

Bref,  la  nomination  n'a  pas  eu  lieu ,  et  la  place  de  sauveur  de  la  Comé- 
die Française  est  toujours  vacante. 

En  attendant  que  le  salut  lui  vienne  des  bureaux  de  M.  Thiers,  le 
Théâtre  Français  fait  de  lui-même  un  dernier  effort  pour  maintenir  sa 
barque  à  flot.  Il  vient  d'annoncer  l'apparition  prochaine  d'une  pièce  nou- 
velle de  M.  Casimir  Delavigne,  les  En  fans  d'Edouard,  dont  les  répéti- 
tions avaient  lieu  depuis  quelque  temps  avec  un  certain  mystère.  Je  ne 
doute  pas  que  le  drame  de  M.  Delavigne  n'obtienne  un  honnête  succès; 
mais  dût-il  exciter  le  même  enthousiasme  que  firent  naître  jadis  les  Vêpres 
Siciliennes  à TOdéon,  il  ne  lui  sera  donné,  pas  plus  qu'à  tout  autre  drame 
isolé,  de  tirer  le  Théâtre  Français  de  sa  léthargie  mortelle.  Ce  sera  tout 
au  plus  un  palliatif  passager.  Ce  qu'il  faudrait  au  vieillard  décrépit,  ce  se- 
rait une  copieuse  injection  de  sang  neuf  dans  ses  vieilles  veines,  le  rajeu- 
nissement d'Elmire,  et  l'abandon  de  ces  traditions  surannées.  Peut-être 
alors  pourrait-il  encore  voir  le  public  prendre  le  chemin  du  Palais-Royal. 

Je  pourrais  dire  de  belles  choses  sur  ce  sujet,  lecteur,  mais  vous  ne 
connaissez  pas  tous  les  périls  de  la  critique,  tous  les  dangers  du  feuille- 
ton. Depuis  quelque  temps,  une  certaine  coutume  commence  à  s'intro- 
duire, qui,  si  elle  prenait  racine  et  devenait  à  la  mode,  obligerait  tout 
homme  qui  donne  son  avis  sur  les  œuvres  de  son  prochain  à  prendre , 
avant  de  parler,  ses  licences  dans  un  tir,  et  à  ne  marcher  qu'armé  d'une 
cotte  de  maille  et  d'une  dague  au  côté.  On  dirait  que  le  siècle  veut  rétro- 
grader jusqu'aux  jugemens  de  Dieu.  Dernièrement  un  des  collaborateurs 
de  la  Revue  donne  son  avis  d'une  manière  décente  et  rationnelle  sur  un 
ouvrage  exposé  au  salon  ;  ne  voilà-t-il  pas  que  l'auteur  s'avise  de  le  me- 
nacer d'un  cartel  ?  Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  que  la  proposition  a  été  re- 
çue comme  elle  devait  l'être.  Plus  récemment  encore ,  un  de  nos  plus  mor- 
dans  critiques,  coupable  avec  récidive  du  crime  de  lèse-vaudeville  sur  la 
personne  du  grand  manufacturier  de  cette  espèce  nauséabonde  de  pro- 
duits, vient  de  recevoir  une  lettre  anonyme  par  laquelle  on  l'engage  à 
être  désormais  moins  irrévérencieux  envers  ledit  manufacturier;  que  sinon 


440  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  se  verra  traduire  sur  la  scène  et  accusé  publiquement  de  je  ne  sais 
quelle  infamie.  Cela  n'est-il  pas  joli  ?  J'en  connais  un  troisième,  coupable 
du  même  délit  que  le  précédent ,  qui  reçoit  en  lettres  anonymes  de  quoi 
allumer  son  feu  tous  les  matins  et  en  revendre  encore  à  l'épicier  du  coin. 
Et  notez  que  ces  turpitudes  se  passent  parmi  des  gens  qui  se  disent  hommes 
d'art.  Mais  l'art,  voyez-vous,  lecteur,  l'art,  ce  mot  dont  on  assourdit  vos 
oreilles,  voulez-vous  connaître  au  fond  son  véritable  sens  pour  ces  hommes- 
là?  traduisez-le  simplement  par  celui-ci  :  pot-au-feu  ou  marmite,  à  votre 
choix.  Cela  est  dur  à  dire,  mais  cela  est. 

Au  risque  d'attirer  sur  ma  tête  quelque  colère  anonyme  ou  avouée  d'au- 
teur, il  faut  que  je  vous  dise  mon  avis  sur  quelques  livres  que  je  viens  de 
lire  à  votre  intention,  et  non  pour  ma  satisfaction  personnelle. 

L'auteur  de  Résignée  poursuit,  avec  un  zèle  qui  ne  se  dément  pas,  le 
développement  de  ses  idées  sur  la  régénération  future  de  la  société.  Il  y  a 
quelque  courage  à  marcher  dans  cette  voie  aujourd'hui  que  la  foule  se 
venge  par  le  mépris  de  l'attention  qu'elle  a  prêtée  un  instant  aux  grandes 
questions  qui  se  sont  agitées  ces  deux  dernières  années,  et  n'a  plus  pour 
elles  que  le  ricanement  de  l'incrédulité.  Les  Ombrages  (\  )  sont  une  espèce 
de  trilogie  par  laquelle  M.  Gustave  Drouineau  a  voulu  démontrer  les  trois 
propositions  suivantes  :  la  réalité  et  la  puissance  del'ame;  comment  Tame 
perd  sa  liberté  et  sa  volonté  ;  et  enfin  comment  la  perte  de  la  liberté  et  île 
la  volonté  peut  conduire  à  la  démence.  Chacune  de  ces  propositions  forme 
le  sujet  d'un  récit  dramatique  bien  conduit  et  plein  d'un  intérêt  soutenu. 
Nelly  est  une  histoire  charmante  d'une  jeune  fille  muette ,  et  à  qui  l'amour 
rend  la  parole;  mais  je  lui  préfère  les  Transactions  comme  donnant  une 
solution  plus  complète  de  la  question  morale  que  l'auteur  a  voulu  résoudre. 
Le  chevalier  d' A...  me  paraît  le  plus  faible  morceau  du  volume.  Quant  à 
la  question  en  elle-même,  c'est-à-dire  le  néo-chrislianisme ,  si  j'ai  bien 
compris  ce  que  M.  Gustave  Drouineau  a  publié  jusqu'à  ce  jour  sur  ce  su- 
jet ,  il  me  paraît  appartenir  de  près  à  l'une  ou  à  l'autre  de  ces  nombreuses 
petites  sectes  qu'a  enfantées  le  saint-simonisme,  à  celle  principalement 
qui  s'intitulait  la  science  nouvelle,  et  qui  n'a  rien  de  commun  avec  les 
hommes  à  la  longue  barbe,  au  gilet  symbolique ,  dont  le  chef  expie  en  ce 
moment  à  Sainte-Pélagie  le  crime  d'avoir  été  trop  bon  logicien.  Comme 
M.  Gustave  Drouineau,  la  science  nouvelle  avait  cherché  à  formuler  les 
trois  époques  morale,  religieuse  et  critique,  à  travers  lesquelles  est  censé 
avoir  passé  le  christianisme ,  et  elle  admettait  (pie  l'extension  et  Yappli- 

(i)  Un  vol   in-8°,  chez  Gosselin, 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  441 

cation  des  doctrines  chrétiennes  pouvaient  seules  régénérer  le  monde. 
D'autres  ont  été  plus  loin,  et,  de  conséquences  en  conséquences ,  sont 
arrivés  au  catholicisme,  ou  du  moins  la  différence  entre  ses  croyances  et 
les  leurs  est  si  mince ,  qu'ils  ne  peuvent  l'exprimer  que  par  le  mot  sacra- 
mentel de  progrès ,  aussi  vague  et  aussi  indéfini  que  celui  d'extension  que 
nous  venons  de  voir  plus  haut.  Il  est  inutile  de  rechercher  avec  quelles 
autres  opinions  de  même  nature  le  système  de  M.  Gustave  Drouineau  peut 
avoir  une  parenté  plus  ou  moins  éloignée.  J'avoue  qu'il  m'est  impossible 
de  comprendre  où  toutes  ces  doctrines  en  veulent  venir,  en  admettant 
d'un  côté  la  vérité  du  christianisme  dont  la  prétention  première  est  l'uni- 
versalité de  temps  et  de  lieux,  et  en  prétendant  de  l'autre  lui  donner  un 
développement  plus  large.  Il  faudrait,  ce  me  semble,  avant  tout,  com- 
mencer par  rendre  le  mot  d'extension  ou  de  progrès  clair  et  palpable  à 
tous,  en  d'autres  termes,  émettre  un  symbole  précis  et  rigoureux  qui 
contînt  toute  la  pensée  sur  laquelle  repose  le  néo-christianisme. 

Jusqu'à  présent  je  ne  vois  que  des  résultats  généraux  indiqués  pour  un 
avenir  incertain,  les  masses  sollicitées  à  entrer  dans  une  certaine  voie; 
mais  nul  moyen  d'exécution  arrêté,  rien  qui  s'empare  de  l'individu  pour 
lui  prescrire  ses  devoirsde  tous  les  instans ;  enunmot,jen'aperçoisqu'une 
loi  ténébreuse  dépouillée  de  toute  sanction ,  un  simple  système  philoso- 
phique bon  à  prendre  ou  à  laisser  au  gré  de  chacun.  Si ,  dans  votre  opi- 
nion ,  le  christianisme  est  seul  propre  à  régénérer  la  société ,  qu'avez-vous 
de  mieux  à  faire  que  d'employer  tous  vos  efforts  à  ranimer  cette  croyance 
aux  trois  quarts  éteinte  chez  les  masses?  ou  si  elle  a  besoin  de  modifica- 
tions ,  indiquez  clairement  celles  que  vous  voulez  lui  faire  subir,  alors 
nous  pourrons  nous  entendre.  Jusque-là  c'est  un  combat  dans  les  nuages, 
une  pure  logomachie. 

Les  Contes  Hollandais  , de  M.  Arnold  da  Costa,  m'avaient  séduit  par 
leur  litre  au  premier  abord  ■  rien  qu'à  ce  mot  de  contes  hollandais,  y  ai 
rêvé  ingénument  des  soirées  passées  devant  un  bon  feu  de  tourbe  ou  de 
charbon  de  terre,  de  fumée  de  tabac,  de  bière  écumante,  ou  bien  de 
prairies  humides  et  verdoyantes ,  de  canaux ,  de  kermesses,  enfin  de  tout 
ce  qu'un  autre  eût  probablement  rêvé  à  ma  place.  Est-ce  ma  faute  ou  celle 
de  l'auteur  si  mon  attente  a  été  complètement  trompée?  Ces  contes  se 
prêtent  merveilleusement  à  tous  les  pays  et  à  toutes  les  époques  ;  changez 
seulement  les  noms  de  lieux  et  de  personnes  ;  remplacez  Rotterdam,  Ams- 
terdam, Haarlem,  le  Keyersrachl ,  le  Nés,  par  Madrid,  Paris,  Naples, 
la  rueSaint-Honoré  ou  la  Puerta  de!  Sol;  au  lieu  de  llosa  Rosier,  Maria 
Kuyper,  Margarila  Muys,  niellez  Léonie,  Dolorida,  Béalrix,  ou  le  pre- 
mier nom  français,  espagnol,  italien,  qui  vous  passera  par  la  tête,  ei  je 


442  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

doute  fort  que  la  couleur  locale  du  livre  en  soit  notablement  altérée. 
M.  Arnold  da  Costa  ne  paraît  pas  avoir  compris  qu'il  lui  fallait  mettre  en 
action  quelques  bonnes  scènes  de  l'école  flamande ,  au  lieu  de  nous  conter 
de  petits  récits  d'amour,  tous  à  dénouemens  ensanglantés ,  comme  les 
grandes  passions  du  midi.  Je  n'approuve  pas  non  plus  son  Amsterdam  à 
vue  d'oiseau,  comme  inintelligible  pour  le  lecteur  sans  une  carte  explica- 
tive, et  comme  réminiscence  trop  servile  de  l'admirable  tableau  de  Noire- 
Dame  de  Paris. 

Je  ne  quitterai  pas  les  Contes  Hollandais  sans  dire  un  mot  à  l'auteur  de 
son  style.  Pourquoi  gâter  à  plaisir  ce  qu'il  a  reçu  en  partage  d'imagination 
et  d'originalité,  par  des  pbrases  telles  que  celles-ci?  Il  s'agit  d'une  noce  de 
village  :  «  Ces  joyeux  maîtres  baccbanalisaient  de  leur  mieux,  dévoraient 
très  allègrement  crêpes  au  lard,  poissons  secs,  saumons  fumés,  et  s'em- 
pourpraient bellement  le  nez  par  les  innumérables  lampées  dont  ils  s'arro- 
saient le  gosier  pour  empêcber  la  soif  de  venir.  »  Et  plus  loin,  pour 
peindre  le  désespoir  d'une  jeune  fille  qui  vient  de  perdre  son  amant  : 
«  Elle  se  tordait  devant  moi  comme  ces  vers  qui  se  débattent  dans  du  vi- 
naigre ,  lascive,  effarée,  élastique,  crispée,  poussant  de  longs  gémissemens , 
mordant  avec  démence  les  barreaux  de  ma  cbaise,  rayant  le  parquet  de 
ses  ongles  à  en  saigner.  »  Est-ce  là,  s'il  vous  plaît,  du  français  ou  du  bol- 
landais?  Moi,  je  parierais  presque  pour  le  dernier.  A  coup  sûr  cela  est 
exécrable. 

Le  Salmigondis  vient  de  jeter  sur  la  place  son  tribut  accoutumé  de  ronies 
de  toutes  les  couleurs.  La  huitième  livraison  offre  la  même  quantité  que 
les  précédentes  de  noms  inconnus,  parmi  lesquels  brillent  çà  et  là  quel- 
ques astres  qui  depuis  long-temps  se  sont  levés  sur  l'horizon  littéraire.  Ne 
me  demandez  pas  de  vous  signaler  un  à  un  tous  les  contes  qui  gisent  côte 
à  côte  dans  ce  volume  comme  les  momies  des  nécropoles  d'Egypte.  Je  ne 
veux  pas  troubler  le  repos  des  auteurs  pour  conserver  le  mien.  Trois  seuls 
ont  laissé  une  trace  dans  mon  cerveau  :  La  Veuve  du  poète,  par  Mrae  R. 
de  Thellusson,  tableau  animé  et  touchant  de  la  fascination  que  peut 
exercer  un  homme  de  génie  sur  la  femme  qu'il  s'est  choisie  pour  com- 
pagne; le  Mariage  d'un  vilain,  où  M.  Paul  de  Musset  a  su  rajeunir  ce 
vieil  oripeau  d'opéra-comique,  le  droit  du  seigneur;  et  l'Horloge  d'or,  par 
M.  N.  de  Salvandy ,  fragment  d'idée  revêtu  d'une  apparence  philosophique 
comme  les  contes  de  ma  Mère  Voie.  Je  me  suis  demandé  en  lisant  ce  der- 
nier, si  c'était  bien  là  l'ouvrage  d'un  homme  d'esprit,  tel  que  l'auteur 
û'Alonzo  l'est  incontestablement,  et  voilà  pourquoi  ce  conte  m'est  resté 
dans  la  mémoire. 

Un  éclair  de  doute  a  traversé  mon  esprit  en  voyant  apparaître  le  second 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  445 

volume  des  Heures  du  soir,  livre  des  femmes.  La  petite  mystification  que 
contenait  le  premier  m'avait  mis  sur  mes  gardes.  Une  spirituelle  préface , 
équivalant  presque  à  une  déclaration  de  guerre,  annonçait  qu'il  était  in- 
terdit à  tout  auteur  portant  barbe  au  menton  de  coopérer  à  la  rédaction 
de  cet  ouvrage.  Ce  devait  être  une  œuvre  de  femmes  dans  toute  la  force 
du  terme.  Puis,  comme  effrayées  de  cette  levée  de  boucliers,  ces  dames 
ne  s'étaient-elles  pas  amusées  d'admettre  dans  leurs  rangs  deux  jeunes 
gens  qui  s'étaient  contentés ,  pour  tout  déguisement,  de  féminiser  leurs 
noms  de  baptêmes?  Ce  qu'il  y  a  de  plus  piquant  dans  tout  ceci,  c'est  que 
la  critique  n'a  pas  vu  passer  le  moindre  petit  bout  d'oreille  qui  vînt  éveil- 
ler ses  soupçons  et  l'avertir  de  la  supercherie.  Un  habile  homme  de  ma 
connaissance  a  donné  dans  le  piège  en  plein  ,  et  a  répandu  toutes  les  fleurs 
de  sa  galanterie  aux  pieds  de  ces  messieurs,  qui  ont  dû  bien  rire  du  succès 
de  leur  déguisement.  Cette  fois,  des  noms  bien  connus  ne  permettent 
pas  le  plus  léger  doute  sur  l'identité  des  sexes.  C'est  bien  à  la  plume  élé- 
gante et  gracieuse  de  Mme  Amable  Tastu  que  nous  devons  Trop  tard,  ré  • 
cit  où  brillent  une  observation  fine  des  mœurs  de  notre  époque  et  une 
satire  mordante  de  certains  hommes  habiles  à  faire  leur  chemin ,  et  de 
celle  de  Mme  Elisa  Voyartque  sont  sortis  les  Fiançailles  et  Vhabit  de  noce, 
peinture  naïve  des  mœurs  de  la  Lorraine  dans  le  dernier  siècle.  Laura 
Murillo ,  par  Mme  Mennessier-Nodier,  est  un  petit  épisode  de  la  peste  de 
Barcelone  qui  n'a  d'autre  défaut  que  d'être  trop  court. 

—  M.  de  Gagern  vient  de  publier  à  Berlin  la  correspondance  de  M.  de 
Stein,  qui  a  joué  un  rôle  si  actif  dans  les  événemens  des  années  1815  et 
1844.  Ce  ministre  fut  le  fondateur  des  nombreuses  sociétés  secrètes  qui 
contribuèrent  si  puissamment  au  renversement  de  la  puissance  de  Napo- 
léon en  Allemagne.  Cet  ouvrage  produit  une  grande  sensation  dans  tout 
le  pays. 


444  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


essais  d'économie  politique,  par  m.  de  coux(1). 

Voici  sons  le  titre  d'Essais  une  nouvelle  doctrine  d'économie  politique. 
L'auteur  consciencieux  de  cet  ouvrage  appartient  à  l'école  catholique  dont 
les  travaux  d'ensemble  ont  été  si  malheureusement  interrompus ,  en  même 
temps  que  la  publication  de  l'Avenir.  Mais  les  écrivains  qui  ont  eu  la 
gloire  de  cette  entreprise  ne  persévèrent  pas  moins  à  répandre  isolé- 
ment, chacun  à  leur  manière ,  la  pensée  primitive  de  leur  association. 
L'économie  politique  de  M.  de  Coux  se  lie  aux  principes  de  M.  de  La 
Mennais;  elle  part  des  mêmes  sentimens  qui  ont  inspiré  à  M.  de  Monta - 
lembert  un  brillant  réquisitoire  au  nom  des  souvenirs  profanés  de  la  patrie 
et  de  l'art  blessé  dans  sa  foi. 

C'est  assurément  un  livre  nouveau  qu'un  traité  orthodoxe  d'économie 
politique,  où  l'on  voit  à  côté  d'un  chapitre  sur  la  sainte  Vierge ,  considé- 
rée comme  type  de  la  femme  chrétienne,  une  dissertation  sur  le  crédit  pu- 
blic ou  les  salaires.  Jusqu'à  présent,  les  penseurs  qui  se  sont  occupés  de 
cette  science  ont  jugé  le  catholicisme  hostile  ou  au  moins  étranger,  soit 
au  développement,  soit  à  la  meilleure  distribution  des  richesses.  Les 
saint-simoniens,  avec  la  prétention  d'absorber  toutes  les  traditions  hu- 
maines au  profit  d'une  théocratie  improvisée,  avaient  bien  amalgamé  des 
systèmes  d'économie  politique ,  de  théologie ,  de  métaphysique  et  d'his- 
toire; cependant,  à  leurs  yeux  le  catholicisme,  n'ayant  accompli  sa  mis- 
sion que  dans  l'ordre  spirituel,  laissait  au  nouveau  sacerdoce  panthéiste 
le  soin  de  réhabiliter  la  chair,  les  biens  temporels,  l'industrie. 

M.  de  Coux  lui-même  a  cru ,  pendant  un  long  séjour  en  Angleterre  et 
aux  Etats-Unis,  que  la  religion  dont  il  proclame  aujourd'hui  la  mission 
industrielle,  était  contraire  à  la  science,  ainsi  qu'à  l'accumulation  des  ri- 
chesses. «  Mais  depuis  1810  ,  avec  la  prospérité  des  iles  britanniques ,  qui 
l'avait  d'abord  ébloui,  ses  premières  illusions  se  sont  dissipées.  Il  s'est 
demandé  pourquoi  cette  surabondance  de  population  qui  fait  le  désespoir 
des  peuples  protestans  ou  incrédules  avait  été  inconnue  de  nos  aïeux. 
Pendant  huit  siècles  de  foi,  la  naissance  d'un  fils  n'avait  encore  été  une 
calamité  pour  personne.  Ce  fait,  dit  M.  de  Coux,  suffirait  pour  justifier 
le  catholicisme  ;  car  il  a  régné  en  maître  dans  cette  longue  période ,  et  par 
conséquent  c'est  à  lui  qu'il  faut  attribuer  l'honneur  d'une  pareille  diffé- 
rence. Dès  ce  moment,  j'entrai  dans  un  nouvel  ordre  d'idées ,  et  je  re- 


(i)  Chez  Gautnc  frères,  rue  du  Pot-dc-ler.  ï, 


REVUE.  —  CllUOMyiiE.  44» 

connus  que  le  catholicisme  renferme  dans  ses  conséquences  pratiques  le 
plus  admirable  système  d'économie  sociale  qui  ait  jamais  été  donné  à  la 
terre.  Un  seul  des  caractères  du  vrai  m'avait  paru  lui  manquer,  l'utile,  et 
maintenant  pour  moi,  l'utile,  même  dans  ce  qu'il  a  de  plus  matériel,  c'est 
la  religion.  » 

Nous  observerons  en  passant  qu'antérieurement  à  l'Eglise  romaine, 
beaucoup  de  peuples,  de  relisions  diverses,  ont  également  vécu  sans  souf- 
frir de  la  surabondance  de  leur  population,  et  qu'aujourd'hui  cet  avan- 
tage existe  encore  dans  d'immenses  contrées  chrétiennes  ou  non  chré- 
tiennes ,  ce  qui  prouverait  que  M.  de  Coux  se  trompe  en  l'attribuant  à  sa 
croyance.  Il  est  plus  simple  d'en  voir  la  raison  dans  les  phénomènes 
naturels,  les  circonstances  industrielles  et  politiques  de  chaque  terri- 
toire. 

En  général,  M.  de  Coux  fait  découler  des  dogmes  romains  des  consé- 
quences que  nous  n'admettons  pas.  Nous  aimons  à  reconnaître  l'élévation 
de  ses  motifs;  sa  discussion  est  grave,  spirituelle,  pleine  d'observations 
judicieuses;  elle  offre  aux  esprits  bienveillans  ce  mouvement  des  doctes 
entretiens,  qui  fait  penser  an-delà  de  ce  qu'on  dit ,  et  provoque  des  con- 
tradictions sans  amertume.  C'est  de  cette  manière  que  nous  voudrions 
réfuter  M.  de  Coux,  alors  même  que  ses  jugemens  nous  paraissent  quel- 
quefois empreints  d'une  sorte  d'austérité,  mêlée  de  crainte  et  de  tristesse. 
Ainsi,  l'auteur  résume  de  cette  sorte  les  principes  de  son  ouvrage  :  «Point 
de  richesses  matérielles  sans  société,  point  de  société  sans  vertu ,  point  de 
vertu  sans  foi,  et  aujourd'hui  point  de  foi  sans  catholicisme.  » 

Nous  en  appelons  de  cette  sentence  aux  lois  essentielles  du  genre  bu- 
main,  dont  le  christianisme  n'est  encore  que  la  minorité  révolutionnaire, 
de  même  que  les  catholiques  ne  sont  qu'une  partie  des  chrétiens;  nous  en 
appelons  à  la  conscience  de  tous  les  hommes  faits  pour  s'aimer  et  s'entr'ai- 
der,  à  la  civilisation  qui  marche  malgré  tant  de  querelles  sur  des  ma- 
tières inconnues,  aux  souvenirs  mêmes  de  l'écrivain  qui  s'exprime  ainsi, 
car  il  n'a  point  défendu ,  dans  l'Avenir,  la  liberté  de  la  conscience  et  de 
la  pensée  pour  les  diverses  croyances  ou  opinions,  sans  croire  qu'une  so- 
ciété était  possible  avec  ceux  qui  ne  partagent  pas  sa  manière  de  voir. 
Four  notre  compte ,  c'est  surtout  en  applaudissant  de  toute  notre  ame  aux 
résolutions  de  l'Avenir  que  nous  sentons  combien  sont  faciles ,  en  dehors 
de  l'intimité  d'une  communion,  les  garanties  d'une  société  et  l'attrait  des 
relations  les  plus  aimables. 

M.  de  Coux  dislingue  dans  l'histoire  de  l'humanité  deux  élémens  né- 
cessaires à  son  existence,  l'action  civilisatrice  des  religions  qui  établissent 
une  morale  commune,  et  l'action  politique  qui  se  saisit  des  matériaux 


446  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

créés  par  les  religions  pour  en  faire  la  base  de  l'édifice  social.  Selon  lui, 
«  dans  les  différentes  religions  antérieures  ou  étrangères  au  catholicisme, 
ces  deux  élémens  sont  inséparables.  De  là  l'insuffisance  de  leur  mission 
étroitement  nationale,  leur  esprit  de  conquête  et  de  servitude.  Le  catho- 
licisme au  contraire,  par  la  nature  de  ses  préceptes ,  l'unité  de  son  sacer- 
doce cosmopolite ,  la  souplesse  de  sa  discipline ,  est  la  seule  tradition  qui 
ne  dépouille  pas  l'action  politique  de  la  liberté  nécessaire  aux  perfection- 
nemens  et  à  la  paix  des  peuples. 

«Au  lieu  de  l'unité  romaine,  gardienne  des  droits  de  tous,  d'une  société 
organisée  sur  un  plan  assez  vaste  pour  embrasser  l'espèce  humaine  sans 
distinction  de  langage  ni  de  race ,  le  monde  du  paganisme  présentait  un 
confus  mélange  de  petites  sociétés  ne  connaissant  d'autres  rapports  que 
ceux  des  vainqueurs  aux  vaincus.  Le  droit  des  gens,  celte  base  fondamen- 
tale de  l'économie  politique ,  puisquMl  est  nécessaire  aux  échanges  des 
peuples ,  aux  progrès  de  leur  industrie ,  date  de  l'ère  chrétienne.  Il  a  été 
fondé  par  le  prosélytisme  pacifique  de  l'Eglise  universelle,  substitué  pour 
la  première  fois  aux  procédés  des  conquérans.  Avant  cette  révolution , 
convertir  un  peuple,  c'était  le  subjuguer;  les  guerres  n'avaient  qu'un  but 
matériel,  circonscrit,  et  toujours  étranger  aux  intérêts  de  l'humanité.  » 

Ici  encore,  nous  croyons  que  M.  de  Coux  est  beaucoup  trop  exclusif 
dans  son  appréciation  des  bienfaits  du  catholicisme.  La  guerre  de  Troie, 
les  luttes  des  Pélasges  et  Ioniens  contre  la  race  dorienne ,  les  combats  de 
la  Grèce  contre  l'Asie ,  les  studieuses  conquêtes  d'Alexandre,  et  tant  d'ef- 
forts prodigieux  de  l'antiquité  pour  faire  triompher  la  jeune  civilisation 
sur  les  traditions  orientales ,  ne  nous  paraissent  point  des  guerres  pure- 
ment matérielles.  Non-seulement  elles  inléressaient  l'humanité,  mais  leur 
succès  était  peut-être  nécessaire  à  l'établissement  même  de  la  société  chré- 
tienne. Il  est  inexact  d'affirmer  qu'en  dehors  du  catholicisme,  il  n'y  avait 
de  progrès  possibles  que  par  l'épée.  L'esprit  colonial  des  nations  antiques 
nous  montre  qu'elles  possédaient  d'autres  moyens.  Rome  abusait  cruelle- 
ment de  ses  victoires  quand  elle  éprouva  la  brillante  influence  du  génie 
grec.  Que  d'autres  exemples  ne  voyons-nous  pas  de  l'empire  des  peuples 
vaincus  sur  leurs  vainqueurs  !  De  même  que  les  barbares  s'inclinent  de- 
vant la  croix,  les  ïurcomans  reconnaissent  les  lumières  supérieures  des 
califes,  dont  ils  envahissent  les  provinces,  et  l'énergie  conquérante  des 
Tartares  va  s'éteindre  dans  l'immobile  civilisation  chinoise.  Ces_  sortes 
d'accidens  sont  propres  à  tous  les  cultes. 

Tout  en  félicitant  le  genre  humain  de  l'immense  révolution  qui  lui  ap^ 
porta  des  croyances  pures  de  tout  préjugé  de  castes  ou  de  servitudes,  nous 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  447 

pensons  qu'une  telle  supériorité  sur  les  croyances  antérieures  a  des  causes 
d'autant  plus  satisfaisantes,  que  le  sens  commun  peut  les  apercevoir. 

M.  de  Coux  établit  avec  sagacité  que ,  [dus  une  religion  se  soumet  à 
l'intérêt  d'un  peuple  particulier,  plus  son  empire  est  restreint  et  tyran- 
nique.  Il  fait  voir  comment  les  successeurs  de  Constantin ,  en  s'isolant  du 
saint-siège,  ont  multiplié,  par  leurs  prétentions  dogmatiques,  les  sectes 
chrétiennes  qui,  en  échange  d'une  misérable  tolérance,  aimèrent  mieux 
abandonner  l'Egypte  et  la  Syrie  à  l'islamisme ,  que  de  s'asservir  à  l'ortho- 
doxie impériale. 

Tous  les  schismes  et  la  philosophie  elle-même  lui  paraissent  également 
entachés  d'une  sorte  de  despotisme  anarchique ,  caractère  des  pouvoirs 
exclusivement  nationaux.  Comme  lui,  nous  n'admettons  ni  religions,  ni 
philosophies  endémiques.  Cependant,  il  nous  parait  s'être  jeté  dans  quel- 
que embarras ,  quand  il  expose  comment  le  saint-siège ,  n'ayant  pu  assurer 
son  indépendance  au  moyen-âge  qu'à  la  faveur  d'un  établissement  tem- 
porel ,  en  rapport  avec  les  souverainetés  grossières  qu'il  devait  toujours 
diriger  par  ses  bons  exemples,  contracta  plus  tard  les  vices  des  pouvoirs 
énervés  par  leur  opulence  ou  par  les  routines  d'une  autorité  devenue  trop 
facile.  «  Le  prêtre  était  stationnaire ,  il  ne  marchait  plus  à  la  tête  des  na- 
tions, et  l'élément  politique  avait  profité  de  cette  inertie  pour  ravir  à  l'é- 
lément civilisateur  sa  suprématie  naturelle.  » 

Mais  si  telle  devait  être  la  destinée  de  l'Eglise,  peut-on  la  concevoir  in- 
dépendante de  ses  intérêts  temporels  ?  N'avait-elle  pas  aussi  son  principe 
destructeur  de  nationalité ,  et  Luther  enfin  n'est-il  pas  justifié? 

«  La  réforme,  dit  encore  M.  de  Coux,  et  après  elle  la  philosophie,  se 
sont  enorgueillies  des  progrès  de  l'industrie  et  de  la  civilisation  moderne , 
de  cette  industrie  qui  s'éteint,  de  cette  civilisation  qui  s'en  va.  Le  moyen- 
âge  leur  avait  transmis  une  société  resplendissante  de  force  et  de  jeunesse. 
Qu'en  ont-elles  fait?  Que  sont  devenus,  entre  leurs  mains,  ces  rapports 
si  doux  du  riche  avec  le  pauvre,  du  maître  avec  l'ouvrier,  que  le  catholi- 
cisme avait  substitues  à  l'ancien  esclavage  ?  >■> 

Nous  répondrons  d'abord  à  cette  interpellation  de  l'auteur  par  ses  pro- 
pres paroles  :  «  Le  prêtre  était  devenu  stationnaire,  il  ne  marchait  plus  à 
la  tête  des  nations....  » 

Quant  à  la  resplendissante  jeunesse  du  moyen-âge,  aux  rapports  si 
doux  du  riche  avec  le  pauvre,  en  quel  pays ,  à  quelle  époque  pourrait-on 
nous  montrer  le  tableau  de  ce  paradis  perdu?  Hélas!  le  pauvre  n'aurait 
point,  pendant  des  siècles,  lutté  et  marchandé  avec  son  oppresseur;  les 
communes  n'auraient  pas  échangé  tant  d'or  et  de  sang  contre  un  peu  d'in- 
dépendance, si  la  féodalité,  tempérée  par  le  catholicisme,  leur  avait  assuré 


448  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  si  douce  existence.  Les  ligues  et  les  grandes  insurrections  des  com- 
munes n'onl-elles  pas  précédé  la  réforme  ?  Il  ne  faut  donc  pas  lui  deman- 
der ce  qu'elle  a  fait  d'une  société  qui,  depuis  si  long-temps,  témoignait 
ses  souffrances  par  ses  agitations. 

M.  de  Coux  indique  fort  bien  que  l'engouement  de  nos  pères  pour  les 
métaux  précieux  provenait  d'un  sentiment  d'insécurité  qui  leur  faisait 
préférer  les  richesses  plus  susceptibles  d'être  cachées  ou  transportées. 
C'est  à  ce  préjugé,  fondé  sur  la  crainte  et  lui  survivant  après  qu'elle  n'é- 
tait plus  motivée,  que  M.  de  Coux  rattache  le  système  mercantile  de  Col- 
bert.  Il  ajoute  que  «  nous  devons  à  la  même  illusion  le  réseau  de  douanes 
et  de  prohibitions  qui  enveloppe  les  états  modernes,  réseau  destructeur 
de  la  liberté  du  commerce ,  de  celte  liberté  dont  le  catholicisme  nous  au- 
rait dotés  depuis  long-temps ,  si  son  action  n'avait  été  arrêtée  par  la  ré- 
forme. » 

Cette  dernière  conjecture  est  malheureusement  peu  fondée  sur  l'his- 
toire. Les  douanes  existaient  en  Europe  bien  avant  la  réforme  et  la  phi- 
losophie. Colbert  n'a  fait  que  régulariser  ces  entraves  commerciales  dont 
deux  pays  protestans,  l'Angleterre  et  les  Etals-Unis,  ont  les  premiers 
reconnu  et  réduit  les  inconvéniens. 

Les  républiques  italiennes ,  ces  filles  chéries  de  la  papauté  qu'elles  pro- 
tégeaient contre  l'Europe  féodale,  n'avaient  aucune  idée  de  la  liberté  du 
commerce.  On  ne  voit  entre  elles  que  de  sanglans  combats ,  pour  s'arra- 
cher mutuellement  les  profits  de  quelques  marchés  en  Afrique  oudans  l'O- 
rient. Dès  le  commencement  du  xne  siècle,  une  guerre  éclate  entre  Ve- 
nise et  Padoue,  qui  avait  détourné  le  cours  de  la  Brenta  pour  en  interdire 
l'entrée  aux  bateaux  vénitiens. 

Pendant  l'expédition  de  saint  Louis  en  Afrique,  le  sénat  de  Venise 
établit  un  droit  de  péage  sur  les  navires  et  les  marchandises  de  toutes  les 
parties  de  la  nier  Adriatique.  Nouvelle  guerre.  Les  Bolonais  demandent 
la  paix  et  une  diminution  du  nouveau  péage  qu'on  leur  accorde,  à  condi- 
tion qu'ils  raseront  un  fort  destiné  à  gêner  la  navigation  du  Pô.  Ancône,  à 
qui  ce  droit  n'est  pas  moins  odieux,  s'adresse  au  pape  Grégoire  X,  pour 
s'en  plaindre.  Grégoire  X  et  Nicolas  III,  qui  lui  succède,  interviennent 
bien  pour  préserver  Ancône  des  maux  de  la  guerre,  mais  le  tarif  dont  elle 
souffre  est  maintenu  sans  aucune  protestation  de  leur  part.  Au  xive  siècle, 
Clément  VI  n'accorde  aux  Vénitiens  la  permission  de  faire  un  riche  com- 
merce avec  le  Soudan  d'Egypte  et  la  Syrie,  que  pour  cinq  ans,  puis  pour 
dix  ans,  tant  il  s'effraie  de  semblables  relations  avec  des  infidèles.  Maho- 
met II,  peu  de  temps  après  la  prise  de  Constanlinople,  a  moins  de  scru- 
pules, car  il  conclut  avec  la  même  république  un  traité  confirmé  plus  tard 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  449 

par  Bajazet  II,  dont  la  première  stipulation  est  ainsi  connue  :  «  Tons  les 
sujets  nés  ou  réputés  Vénitiens  pourront  aborder  librement  dans  tous  les 
ports  de  la  domination  du  Grand-Seigneur,  et  notamment  à  Constanti- 
nople,  en  payant  à  la  douane  impériale  deux  pour  cent  pour  toutes  les 
marchandises  d'entrée  et  de  sortie.  » 

En  1484,  le  sénat  vénitien  établit  sur  le  commerce  étranger  des  droits 
si  élevés  qu'ils  équivalent  à  une  prohibition.  La  ville  de  Raguse  déclare  à 
la  république,  que  si  on  ne  modère  pas  ce  tarif,  elle  sera  obligée  de  subir 
le  joug  des  Turcs ,  dont  elle  est  déjà  tributaire.  Le  sénat  est  inflexible. 
Alors  les  Ragusains  implorent  la  protection  du  Grand-Seigneur,  qui 
mande  le  baile  de  Venise  et  lui  reproche  fièrement  l'injustice  de  sa  na- 
tion. Il  est  vrai  que  le  Grand-Seigneur  échoue  dans  son  entremise. 

Quand  Alexandre  VI  régla  la  ligne  de  démarcation  qui  devait  séparer 
les  récentes  découvertes  de  l'Espagne  et  du  Portugal,  le  saint-siège  eut 
encore  une  belle  occasion  de  fonder  dans  l'Ancien  et  le  Nouveau-Monde 
la  liberté  commerciale  dont  il  s'était  si  peu  inquiété  autour  de  lui.  Ce 
dessein  était  d'autant  plus  facile  que  les  deux  royaumes  concurrens  étaient 
plus  disposés  à  l'obéissance.  Mais  la  fameuse  bulle  d'Alexandre  VI  est  au 
contraire  une  sorte  de  consécration  des  prétentions  (  'rohibitives,  desdouanes 
et  monopoles  coloniaux,  qui  ont  allumé  de  si  fréquentes  guerres  entre  les 
puissances  maritimes. 

«  Nous  défendons  sous  peine  d'excommunication,  y  est-il  dit,  à  toutes 
personnes  de  quelque  dignité  qu'elles  soient,  fût-ce  impériale  ou  royale, 
d'aller  ou  envoyer,  sans  avoir  permission  de  nous  et  de  nos  successeurs , 
à  aucune  de  ces  îles  et  terres  fermes  qui  sont  déjà  découvertes  et  sont  en- 
core à  découvrir  vers  l'occident  et  le  midi ,  suivant  la  ligne  que  nous  en- 
tendons passer  du  pôle  arctique  au  pôle  antarctique,  cent  lieues  loin  des 
îles  Açores  et  du  cap  Vert.  Qu'aucun  ne  soit  si  téméraire  que  d'enfreindre 
ce  qui  est  porté  par  notre  mandement,  exhortation,  requête,  donation, 
concession,  assignation,  constitution,  décret,  défense  et  volonté;  et  si 
quelqu'un  avait  la  hardiesse  d'attenter  au  contraire ,  qu'il  soit  assuré  d'en- 
courir l'indignation  de  Dieu  tout-puissant  et  des  apôtres  saint  Pierre  et 
saint  Paul.  (1495)  » 

Il  est  impossible  de  donner  un  monde  d'une  façon  plus  absolue  et  plus 
exclusive.  Ces  exemples,  auxquels  on  pourrait  ajouter  quelques  pirateries 
des  chevaliers  de  Malte ,  prouvent  assez  que  le  catholicisme  n'était  pas 
destiné  à  doter  les  nations  sur  lesquelles  il  avait  le  plus  d'influence  de  la 
liberté  de  commerce ,  et  n'a  d'ailleurs  été  contrarié  dans  cette  entreprise 
ni  par  la  réforme  ni  par  la  philosophie. 

M.  de  Coux  assure  que  toutes  les  merveilles  de  la  civilisation  sont  dues 
TOME  II.  i2î) 


450  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

au  catholicisme;  niais  aussitôt  que  l'émancipation  des  communes  et  l'ac- 
croissement de  leurs  richesses  offrent  quelques  conséquences  affligeantes, 
comme  un  défaut  de  proportion  entre  la  population  et  ses  moyens  de  sub- 
sister, la  misère  des  ouvriers,  le  dérèglement  des  mœurs,  vite  il  en  rend 
responsables  les  divers  schismes  et  l'incrédulité.  Ce  partage  n'est  point 
équitable.  Si  le  catholicisme  est  la  cause  première  de  notre  droit  des 
ge.is,  de  notre  industrie,  de  notre  liberté,  toutes  nos  misères  sont  aussi 
des  conséquences  de  ces  progrès  mêmes.  L'essentiel  serait  de  trouver, 
indépendamment  de  toute  récrimination,  des  remèdes  à  ce  qui  nous 
afflige. 

M.  de  Coux  les  a-l-il  trouves?  La  suite  de  son  ouvrage  nous  l'appren- 
dra. Nous  faisons  des  vœux  pour  qu'il  apporte  une  doctrine  capable  de 
concilier  tant  d'intérêts  contradictoires,  la  liberté  sous  toutes  ses  formes 
et  les  bienfaits  d'une  meilleure  organisation.  Il  a  sondé  mieux  que  per- 
sonne les  graves  questions  qui  préoccupent  les  économistes.  Sa  distinc- 
tion entre  les  valeurs  d'échange  et  les  valeurs  d'utilité  nous  parait  vraie, 
fondamentale.  Ainsi  les  richesses  apparentes  et  mal  distribuées,  que  de 
superficiels  économistes  cherchent  dans  un  accroissement  quelconque  des 
valeurs  vénales,  l'inquiètent  beaucoup  moins  que  les  valeurs  d'utilité, 
c'est-à-dire  la  situation  réelle  du  pauvre ,  le  bien-être  du  plus  grand  nom- 
bre. Le  mal  de  la  société  lui  est  connu.  Nous  avons  seulement  contesté  les 
causes  historiques  auxquelles  il  l'attribue,  mais  notre  sympathie  lui  est 
acquise  dans  les  vertueuses  recherches  qu'il  s'est  proposées,  afin  d'élargir 
la  science  et  ele  soulager  l'humanité.  Ses  injustices  et  la  sévérité  même  de 
son  langage  nous  inspirent  du  respect.  Elles  nous  paraissent  comme  l'ho- 
norable témoignage  et' une  charité  souffrante  et  d' une  a  me  confiante  dans 
sa  foi.  Or ,  rien  ne  nous  semble  plus  rare  et  plus  admirable  qu'une  telle 
confiance.  Assurément  M.  de  Coux  aurait  quelque  raison  d'être  décou- 
ragé. Depuis  le  temps  où  il  avoue  lui-même  que  le  prêtre  est  devenu  sta- 
tionnaire  ,  l'incrédulité  et  la  réforme  ont  fait  de  notables  progrès.  La  pa- 
pauté leur  a-t-elle  opposé  cette  ardeur  de  science,  ce  noble  esprit  de  li- 
berté qui  peuvent  s  uls  établir  ou  relever  de  grandes  causes?  Non  ,  par- 
tout elle  se  retranche  dans  la  protection  des  gouvernemens  despotiques  , 
honteuses  gendarmeries  dont  elle  se  défendait,  pendant  la  courte  durée 
de  ses  beaux  joins,  comme  d'une  invasion  barbare. 

On  reproche  à  la  philosophie  de  n'avoir  d'autre  sanction  pour  sa  mo- 
rale que  l'é'hafaud  bu  le  bagne.  Les  sanctions  de  cette  espèce  ne  man- 
quent pas  dans  les  étals  romains ,  et  ce  n'est  pas  là  qu'on  peut  trouver, 
en  compensai  ion  ,  l'admirable  économie  sociale  que  M.  de  Coux  fait  dé- 
pendre de  la  renaissance  de  la  foi.  Aujourd'hui ,  comme  autrefois,  la  po- 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  451 

lilique  de  Rome  ne  peut  opposer  (pie  de  faibles  argumens  au  conseil  que 
Voltaire  lui  adresse  par  l'organe  d'un  empereur  chinois  :  «  Avant  de 
gouverner  la  terre ,  il  faut  savoir  gouverner  sa  terre.  » 

Si  quelques  hommes  doués  d'une  piété  égale  à  la  beauté  de  leurs  talens 
ont  assez  d'espoir  en  l'église  ,  pour  demander  la  suppression  des  indignes 
privilèges  qui  la  déshonorent ,  on  leur  répond  par  la  même  admonition 
encyclique  envoyée  aux  martyrs  de  Varsovie  avec  les  ukases  du  bourreau 
impérial  :  «  Soumettez-vous  aux  puissances.  » 

La  persévérance  de  ces  derniers  serviteurs  de  Rome  est  inouïe  ,  et 
quand  leur  cœur  est  contristé  par  les  plus  ingrates  censures  ,  nous  nous 
faisons  presque  un  reproche  d'avoir  mêlé  des  critiques  à  la  profonde  es- 
time qui  leur  est  due. 

Fr.  de  Corcelle. 


29. 


HISTOIRE 


DES 


LOIS   PAR  LES    MOEURS 


IL^maiBSÎÏÏ  Hlïï  ILA  (&m&(QI2o 


Premier  .fragment.  ' 


L'INDE. 

En  Orient,  tonte  législation  est  religieuse;  c'est  par  là  que  les  législa- 
tions orientales  ont  prise  sur  les  mœurs ,  les  pénètrent ,  les  travaillent , 
les  façonnent  avec  une  puissance  que  la  foi  seule  peut  conférer.  Ces  lois, 
parole  écrite  et  volonté  vivante  de  Dieu  lui-même ,  tiennent  de  leur  origine 
une  incomparable  autorité.  Elles  s'emparent  de  la  vie  entière  des  peuples 
et  des  individus  ;  elles  font  un  devoir  de  ce  qui  est  inutile ,  un  crime  de  ce 

(i)  Le  travail  dont  ces  fragmens  font  partie,  n'a  point  concouru  pour  le  prix 
décerné  en  i832  par  l'Académie  sur  la  question  de  l'influence  des  lois  sur  les 
mœurs  et  des  mœurs  sur  les  lois. 


LES   LOIS    ET    LES    MOEURS.  135 

qui  est  indifférent.  Comme  elles  sont  un  code  moral  en  même  temps 
qu'elles  sont  un  code  politique ,  la  vie  domestique  est  soumise  à  leur  em- 
pire aussi  bien  que  la  vie  sociale.  Cet  empire  s'étend  aux  actions  les  plus 
secrètes,  aux  sentimens  les  plus  intimes  des  hommes,  aux  détails  les  plus 
obscurs  de  leur  existence ,  à  leurs  habitudes ,  à  leurs  vêtemens  ;  on  peut 
le  dire  d'une  manière  générale  :  en  Orient,  les  lois  dictent  les  mœurs  qui 
ailleurs  dictent  les  lois. 

Cependant,  même  en  Orient ,  il  faut  tenir  compte  de  l'influence  qu'exer- 
cèrent dans  le  principe,  sur  ces  législations  si  absolues,  les  mœurs  primi- 
tives des  peuples  qui  les  reçurent,  et,  de  plus,  il  faut  reconnaître  que  , 
malgré  leur  permanence  et  leur  raideur,  ces  législations  ont  été  atteintes 
par  les  modifications  que  la  suite  des  âges  a  introduites  dans  les  mœurs. 

Ainsi,  aux  Indes,  le  législateur  n'est  pas  un  homme,  c'est  un  Manou, 
une  intelligence  supérieure ,  une  manifestation  de  Brahma.  S'arrachantà 
la  contemplation  de  l'être  dans  laquelle  il  est  absorbé ,  le  divin  Manou  ré- 
vèle aux  sages  son  code  sacré.  Ce  code  commence  par  une  cosmogonie, 
et  la  société  indienne  sort  du  sein  de  D  ieu  avec  l'univers. 

On  ne  peut  nier  que  celte  législation,  au  nom  de  sa  source  divine,  ne 
commande  aux  mœurs  en  souveraine.  Elle  établit  les  castes ,  c'est-à-dire 
elle  parque  les  hommes  en  troupeaux  séparés ,  et  leur  met  une  marque 
pour  les  distinguer  et  les  reconnaître.  Elle  attribue  aux  membres  de  cha- 
cune de  ces  catégories  tel  costume,  telle  occupation,  telle  industrie,  et 
leur  interdit  toutes  les  autres  ;  elle  proscrit  le  mélange  des  castes ,  elle  éta- 
blit surtout  une  barrière  insurmontable  entre  les  trois  castes  supérieures 
et  les  soudras.  Elle  flétrit  et  maudit  les  races  issues  des  mélanges  qu'elle 
réprouve,  elles  voue  d'avance  aux  travaux  les  plus  vils  dont  elle  ne  leur 
permet  pas  de  répudier  l'opprobre  héréditaire.  Elle  ne  respecte  pas  beau- 
coup plus  la  liberté  d'action  dans  les  castes  supérieures.  Le  roi ,  cet  être 
céleste  composé  de  parcelles  de  la  substance  des  huit  principales  divinités, 
qui ,  comme  le  soleil,  brûle  les  yeux  et  les  cœurs,  qui  est  le  feu  et  l'air,  le 
soleil  et  la  lune  (I),  le  roi  est  gouverné  par  les  brahmes  jusque  dans  les 
moindres  détails  de  sa  vie,  jusque  dans  les  circonstances  les  plus  futiles 
de  sa  journée.  La  caste  des  guerriers  est  de  même  soumise  aux  prescrip- 
tions tyranniques  et  minutieuses  des  brahmes,  et  c'est  à  cetle  domination 
de  la  caste  sacerdotale  sur  la  caste  armée  qu'est  due  en  grande  partie  l'ab- 
sence d'esprit  militaire  chez  les  Indiens.  Tout  prouve  que  la  guerre  a  tenu 
une  grande  place  dans  les  mœurs  antiques  de  l'Inde.  L'Inde  a  aussi  ses 
âges  héroïques,  et  les  grands  noms  (jui  y  figurent  sont  des  noms  de  guer- 

i  i  Loi  de  Manou,  chap.  vu,  4.-6-7. 


454  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

riers;  mais  la  loi  des  brahmes,  toute  religieuse,  toute  pacifique,  a  cher- 
ché à  établir  la  subordination  des  Kchatryas  par  l'affaiblissement  de  l'es- 
prit belliqueux,  même  de  la  force  physique.  C'est  dans  ce  but ,  sans  doute, 
qu'elle  a  réprouvé  l'usage  de  manger  de  la  chair,  réprobation  qui  n'exis- 
tait pas  dans  les  mœurs,  ni  même ,  au  moins  d'une  manière  absolue,  dans 
les  lois  primitives  de  l'Inde;  car  cette  défense,  aujourd'hui  généralement 
observée,  n'est  qu'en  germe  dans  les  lois  de  Manou  (•!). 

Les  brahmes,  en  inspirant  l'horreur  du  sang,  le  respect  de  la  vie  de 
tous  les  êtres ,  ce  qui  s'accordait  du  reste  avec  leur  croyance  au  panthéisme, 
se  sont  efforcés  de  dompter  l'esprit  belliqueux  qu'ils  redoutaient  dans  la 
casle  dont  ils  voulaient  faire  et  dont  ils  ont  su  faire  leur  instrument.  Le 
succès  les  a  punis.  Toujours  placés  entre  la  craiute  de  l'insurrection  des 
kchatryas  et  le  besoin  qu'ils  avaient  de  leur  protection ,  en  vain  les  brah- 
mes leur  ont-ils  crié ,  au  jour  du  péril ,  de  combattre  vaillamment  pour 
eux ,  selon  le  devoir  de  la  classe  militaire  (2)  ;  en  vain  ont-ils  proclamé  que 
le  soldat  tué  en  fuyant  assume  tous  les  péchés  de  son  chef,  et  que  le  chef, 
dans  ce  cas ,  hérite  de  tous  les  bonnes  œuvres  que  le  soldat  avait  amassées 
pour  la  vie  future  (3)  ;  le  Tartare  ou  l'Anglais ,  nourris  de  chair  et  élevés 
dans  le  mépris  du  sang,  ont  vaincu  facilement  l'Indien  frugivore;  et  pour 
avoir  affaibli  les  mœurs  militaires  qui  devaient  la  défendre ,  la  loi  des 
brahmes  s'est  vue  menacée  de  faire  place  au  Coran  ou  à  l'Evangile. 

A  l'égard  des  femmes  se  manifeste  une  autre  action  de  la  lot  sur  les  mœurs. 
Quand  on  voit  l'état  de  dépendance  et  d'asservissement  auquel  la  femme 
est  réduite  dans  l'Inde ,  on  ne  peut  s'empêcher  d'en  chercher  au  moins 
en  partie  la  cause  dans  cette  loi  qui  proclame  que  jour  et  nuit  les  femmes 
doivent  être  tenues  par  leurs  protecteurs  dans  un  état  de  dépendance.... 
qui  ajoute  :  «  Leurs  pères  les  protègent  dans  l'enfance,  leurs  maris  dans 
la  jeunesse,  leurs  fds  dans  la  vieillesse.  Une  femme  n'est  jamais  capable 
d'indépendance  (4).  » 

C'est  encore  le  désir  de  la  domination  et  la  crainte  d'un  pouvoir  rival 
qui  ont  porté  les  brahmes  à  proclamer  l'infériorité  et  à  prescrire  la  sou- 
mission illimitée  des  femmes  à  leurs  époux.  Ils  ont  écrit  leur  esclavage 

(i)  Il  est  accordé  de  manger  des  viandes  permises  sans  péché.  (C.  iv,  32.)  Ce- 
pendant l'abstinence  est  conseillée  plus  loin  :  manger  de  la  chair  entraine  la  souf- 
france des  animaux  et  le  meurtre  des  animaux ,  c'est  un  obstacle  au  chemin  de  la 
béatitude.  Abstenons-nous  donc  de  manger  de  la  chair.  (Loi  de  Manou,  4-7-8-9.) 

(2,   Manou,  vin,  87-88. 

(3)  1,1.  vin,  94-95. 

(4)  Id   ix,  2-3. 


LES  LOIS  ET  LES  MOEURS.  455 

dans  les  lois,  parce  qu'ils  redoutaient  leur  empire  sur  les  mœurs.  Eu 
Orient,  où  l'attrait  des  sexes  est  plus  impétueux  que  partout  ailleurs,  le 
législateur  a  toujours  craint  l'ascendant  que  cet  attrait  pouvait  donner  au 
plus  faible.  Dans  cette  crainte,  il  a  fait  peser  sur  lui  un  analhème ,  il  l'a 
représenté  comme  allié  d'une  manière  ou  d'une  autre  au  mauvais  principe. 
Ainsi,  dans  1  Inde ,  la  femme  a  été  enchaînée,  de  peur  que  l'homme  ne 
cessât  d'être  libre.  Elle  a  été  dégradée,  parce  qu'elle  était  redoutable; 
l'égalité  lui  a  été  refusée,  parce  qu'on  redoutait  sa  tyrannie.  La  loi  qui 
constitue  sa  dépendance  est  une  loi  d'ostracisme. 

Mais  quel  (pie  soit  le  principe  de  cette  loi ,  il  est  évident  qu'elle  est  elle- 
même  le  principe  de  l'état  d'abjection  et  de  servitude  dans  lequel  les  In- 
diens tiennent  leurs  femmes ,  si  l'on  en  cruit  les  voyageurs. 

J'ai  dit  que  la  législation  indienne  s'emparait  de  la  vie  entière  des  indi- 
vidus soumis  à  son  empire  ;  j'ai  dit  trop  peu  ,  car  l'Indien  des  trois  castes 
supérieures  lui  appartient  avant  que  de  naître.  Dès  le  moment  de  la  con- 
ception, des  règles  sont  prescrites  touchant  l'embryon  à  peine  formé;  l'en- 
fant ne  peut  entrer  dans  ce  monde,  il  ne  peut  être  séparé  du  sein  ife  sa 
mère  qu'avec  certaines  cérémonies  (  î  )  écrites  au  code.  Dès  ce  moment  cha- 
cun des  pas  qu'il  fera  dans  la  vie  est  marqué  dans  le  livre  de  la  loi.  La  loi  lui 
prescrira ,  selon  la  caste  à  laquelle  il  appartient ,  de  quelle  étoffe  doit  être 
son  manteau,  de  quel  bois  doit  être  son  bâton.  Elle  réglera  sa  prière,  ses 
ablutions,  ses  repas;  elle  lui  indiquera  où  il  doit  choisir  une  femme,  ce 
qu'il  doit  faire  chaque  jour,  et  même  à  l'heure  de  la  mort.  Enfin ,  eile  dé 
signera  les  rites  qui  doivent  s'accomplir  sur  sa  tombe.  Ainsi,  avant  sa  nais- 
sance et  par-delà  le  trépas,  l'homme  est  gouverné  par  celte  loi,  et  l'on 
peut  dire  qu'elle  fait  ses  mœurs,  car  elle  n'y  laisse  rien  de  libre,  elle  n'é- 
pargne rien  dans  son  existence  qu'elle  envahit  tout  entière. 

Mais  examinons  si  là  même  où  les  mœurs  semblent  le  plus  dépendre  de  la 
loi,  elles  n'ont  pas  agi  primitivement  sur  elles,  et  si  cette  loi ,  qui  leur  donne 
aujourd'hui  sa  forme,  n'a  pas  été  d'abord  en  partie  moulée  sur  elles. 

Rien  ne  semble,  au  premier  coup-d'œil,  faire  une  violence  plus  complète 
à  notre  natureque  l'institution  des  castes,  ce  classement  d'individus  humains 
qui  décide  à  l'avance  de  toute  leur  destinée.  Mais  que  dirons-nous  si  cette 
institution,  dont  les  suites  sont  si  funestes,  a  "sa  racine  dans  la  nature 
même  des  choses;  si  elle  n'est  adoptée,  si  elle  ne  peut  s'établir  et  subsister 
(pie  parce  qu'elle  est  l'expression  d'un  fait,  la  différence  des  races  et  d'un 
sentiment,  la  haine  qu'elles  se  portent  entre  elles?  C'est  pourtant  ce  qui 
paraît  démontré  maintenant,  au  moins  pour  l'Inde.  Oh  sait  (pie  paria 

(î)  Munou,  î  i-iy. 


450  KEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

veut  dire  étranger,  que  varnu  veut  dire  à  la  fois  caste  et  couleur;  on  ne 
peut  guère  douter  que  les  trois  castes  supérieures,  desquelles  à  tant  d'é- 
gards les  droits  sont  les  mêmes ,  n'appartiennent  à  une  population  con- 
quérante ,  supérieure  en  intelligence  et  en  beauté  à  la  population  conquise 
et  de  couleur  probablement  différente.  Ainsi  s'expliquerait  l'abjection  de 
cette  dernière  par  son  infériorité  physique  et  morale.  Dans  les  premières, 
il  a  dû  s'opérer  une  fusion  entre  des  tribus  guerrières,  des  tribus  sacer- 
dotales ,  des  tribus  industrielles  et  commerçantes.  Chacune  a  gardé  ses 
habitudes,  et  la  loi  qui  semble  lui  avoir  imposé  ses  mœurs  n'a  fait  que  les 
constater.  Seulement,  et  c'est  là  le  vice  de  cette  législation,  elle  a  fixé 
d'une  manière  immuable  ce  qui  était  spontané  de  sa  nature,  et  devait  de- 
meurer libre.  En  un  mot,  l'on  peut  croire  qu'à  leur  origine  les  races  sont 
distinctes  par  leur  caractère,  par  leur  vocation,  par  leur  tempérament, 
qu'il  y  a  entre  elles  une  inégalité  et  des  inimitiés  semblables  à  celles  des 
individus,  que  la  capacité  intellectuelle  et  morale  des  unes  est  très  supé- 
rieure à  celle  des  autres.  Mais  c'eût  été  le  devoir  d'une  législation  bien- 
faisante d'effacer  ces  différences ,  de  calmer  ces  inimitiés,  de  détruire  peu 
à  peu  cette  inégalité ,  au  lieu  de  les  perpétuer  en  les  consacrant  ;  elle  ne 
l'a  point  fait,  on  a  le  droit  de  le  hu  reprocher;  mais  encore  faut-il  conve- 
nir qu'elle  n'a  pas  non  plus  inscrit  à  sa  fantaisie  sur  la  société  indienne , 
comme  sur  une  table  rase,  des  comparlimens  symétriques,  mais  qu'elle  a, 
pour  ainsi  dire ,  calqué  le  plan  de  son  édifice  sur  un  dessin  primitif  qu'a- 
vaient tracé  antérieurement  la  tradition  et  les  mœurs. 

Continuons  de  suivre  l'action  des  mœurs  primitives  de  l'Inde  sur  ses  lois. 

En  Orient ,  la  famille  est  le  fondement  de  l'état.  Ceci  tient  aux  mœurs 
patriarcales  qui  sont  les  mœurs  natives  de  l'Asie.  Elles  ne  peuvent  être 
l'œuvre  d'une  législation  particulière ,  puisque  nous  les  retrouvons  chez 
des  peuples  dont  les  lois  actuelles  diffèrent  essentiellement;  d'ailleurs 
elles  semblent  antérieures  à  ces  lois,  car  elles  se  rencontrent  partout  à 
l'origine  de  la  civilisation  orientale.  Aussi  plusieurs  des  traits  les  plus  gé- 
néraux de  cette  civilisation  s'expliquent  par  cette  origine.  Le  despotisme 
des  rois  comme  celui  des  prêtres  ne  s'est  établi  aussi  facilement  que  parce 
qu'on  était  accoutumé  à  l'autorité  absolue  du  chef  de  famille,  à  la  fois 
monarque  et  pontife  dans  sa  tente.  Le  droit  sacerdotal  et  le  droit  royal 
émanent  en  Orient  du  droit  paternel ,  fondé  lui-même  sur  la  base  sacrée 
des  mœurs  domestiques. 

Nous  verrons  quelle  a  été,  chez  les  diverses  nations  de  l'Orient,  et  prin- 
cipalement à  la  Chine  ,  l'influence  de  ces  mœurs  primitives  et  générales 
sur  les  lois  postérieures  et  particulières.  Quant  à  l'Inde ,  c'est  moins  la 
famille  charnelle  qui  joue  un  rôle  dans  sa  législation  qu'une  sorte  de  fa- 


LES    LOIS    ET    LES    MOEURS.  457 

mille  religieuse,  fondée  sur  la  participation  héréditaire  aux  mêmes  céré- 
monies ,  principalement  à  des  cérémonies  funèbres.  On  retrouve  quelque 
chose  d'analogue  chez  les  peuples  de  l'Occident ,  dans  la  Phratrie  athé- 
nienne et  surtout  la  gens  romaine  (1).  Cai-  on  sait  que  la  communauté  de 
nom ,  chez  les  Cornélius ,  par  exemple ,  tenait  à  la  communauté  des  choses 
sacrées  ,  non  à  la  parenté  du  sang.  Ces  rapports  prouvent  à  quelle  haute 
antiquité  remonte  l'organisation  de  cette  famille  spirituelle  dont  le  centre 
est  un  autel  domestique ,  dont  le  lien  est  la  religion  des  tombeaux.  Proba- 
blement cette  organisation  contemporaine  des  origines  brahminiques  est 
antérieure  à  toute  loi  écrite.  Sans  doute  elle  était  de  temps  immémorial 
dans  les  mœurs  de  cette  race  indo-européenne,  à  laquelle  appartiennent 
presque  tous  les  peuples  civilisés  de  la  terre.  Eh  bien  !  cette  organisation 
primitive  est  le  fondement  d'une  portion  considérable  du  droit  indien 
qu'elle  a  précédé ,  notamment  du  droit  d'héritage,  tel  qu'il  est  contenu 
dans  le  code  de  Manou  (2). 

Tel  est  le  rôle  que  jouent ,  dans  l'antique  société  de  l'Inde ,  deux  faits 
qui  sont  donnés  par  ses  mœurs  primitives ,  la  race  et  la  famille ,  ou  ce  qui 
dans  ces  mœurs  lient  la  place  de  la  famille.  Et  voilà  cette  législation 
brahminique  si  impérieuse ,  qui ,  lors  même  qu'elle  semble  grouper  arbi- 
trairement les  hommes  par  la  caste  et  le  sacrifice  ,  obéit  à  des  mœurs 
qu'elle  n'a  point  produites. 

On  peut  aller  plus  loin ,  et  retrouver  dans  l'organisation  politique  de 
l'Inde  la  trace  de  mœurs  encore  plus  anciennes.  Telle  est  cette  espèce 
de  commune  antérieure  à  toute  autre  institution ,  subsistant  à  travers 
toutes  les  conquêtes  et  tous  les  bouleversemens  ,  qu'on  pourrait  appeler 
la  molécule  indestructible  de  la  société  indienne.  Dès  le  principe,  on  voit 
le  sol  de  l'Inde  couvert  de  petites  associations  locales,  dont  chacune 
forme  un  tout  politique  complet ,  et  contient  ce  qui  lui  est  nécessaire  pour 
vivre  et  se  conserver  (3).  Laissons  parler  le  savant  historien  de  My- 
sore  (4).  Chaque  district  de  l'Inde,  dit-il ,  est  en  fait  et  a  toujours  été  une 
commune  ou  petite  république,  et  présente  un  tableau  frappant  de  l'état 
primordial  des  choses ,  quand  les  hommes  formaient  de  semblables  com- 
munautés pour  satisfaire  à  leurs  besoins  réciproques.  Chacune  de  ces 

(i)   V oyez  Niebuhr,  Hist.  romaine;  Bunsen,  de  jure  hereditario  Athcnicnsium. 

(2)  fojezGans,  Erb-Recht  et  M.  Lerminier,  Introduction  à  l'histoire  du  droit, 
p.  326. 

(3)  Heeren,  ideen,  vol.  cri,  p.  3o;-8. 

(4)  Historiés]  sketches  ot  ihe  soiilh  of  India,  by  colonel  MarkWilks.  Londres, 
jSio,  Vol.  i,  p.  117  et  suiv. 


458  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

communautés  contient,  outre  les  propriétaires  fonciers,  ilonze  membres, 
le  juge  et  magistrat  (potail) ,  celui  qui  tient  les  registres ,  celui  qui  inspecte 
la  commune  et  ses  dépendances ,  celui  qui  distribue  les  eaux  pour  l'irriga- 
tion ,  l'astrologue  qui  détermine  les  jours  et  les  bernes  favorables  ou  sinis- 
ires,  le  charron,  le  potier,  celui  qui  lave  les  menus  vètemens  fabriqués 
dans  l'intérieur  des  familles  ou  achetés  au  marché  voisin,  le  barbier,  l'orfè- 
vre ou  celui  qui  travaille  à  la  parure  des  femmes  et  des  jeunes  filles,  et  qui 
dans  maintes  localités  est  remplacé  par  le  poète  (rapsode)  ou  maître  d'école. . . 
L'Inde  est  une  masse  de  semblables  républiques.  Elles  ne  s'inquiètent 
point  de  la  chute  et  du  partage  des  empires,  pourvu  que  la  commune  sub- 
siste avec  son  territoire  qui  est  marqué  très  exactement  par  des  bornes. 
Peu  leur  importe  à  qui  passe  le  pouvoir;  l'administration  intérieure  de- 
meure toujours  la  même. 

Il  me  semble  évident  que  les  brahmes  ne  sont  pour  rien  dans  l'organi- 
sation de  ces  petites  sociétés,  car  ils  y  auraient  marqué  leur  place ,  ils  se 
seraient  attribué  une  part  des  revenus;  elles  ont  bien  en  général  leur 
brahme ,  mais  il  ne  compte  pas  parmi  les  douze  fonctionnaires  essentiels. 
Il  leur  est  annexé  comme  une  dépendance,  non  comme  un  principe.  Il  faut 
donc  reconnaître  là  quelque  chose  qu'ils  n'ont  pas  créé ,  qui  était  antérieur 
à  leur  arrivée  dans  le  sud  de  l'Inde;  et  qu'on  y  fasse  bien  attention,  c'est 
dans  cette  portion  du  pays,  sur  laquelle  leur  pouvoir  s'est  moins  complète- 
ment étendu  ,  que  s'est  le  mieux  conservée  cette  organisation  primitive  : 
cest  une  preuve  de  plus  qu'elle  ne  vient  point  d'eux.  Voilà  donc  un  élé- 
ment social  antérieur  aux  brahmes,  et  qui  a  subsisté  au-dessous  de  la  lé- 
gislation qu'ils  ont  imposée  au  pays. 

Ainsi  trois  sortes  d'associations  qui  font  la  vie  sociale  de  l'Inde,  la  caste, 
la  parenté  religieuse,  la  commune,  ne  sont  point  l'œuvre  de  la  législation 
brahminique.  Celte  législation  lésa  trouvées  toutes  faites,  elle  les  a  reçues 
de  mœurs  aussi  anciennes  ou  plus  anciennes  qu'elle-même. 

Telle  est  la  part  qu'on  doit  faire  à  l'action  des  mœurs  primitives  sur  la  loi 
indienne.  Cette  loi  qui  semble  d'abord  si  intraitable  est  donc  entrée  en 
composition  avec  les  mœurs,  et  a  respecté  les  habitudes  fondamentales  des 
Hindoux.  Mais  ce  n'est  pas  tout  :  cette  loi,  dont  le  caractère  est  l'immuta- 
bilité, l'éternité;  celte  parole  de  Brahma,  que  rien  ne  devait  altérer,  a  subi 
par  l'effet  du  temps  des  changemens  essentiels,  et  elle  s'est  montrée  flexible 
aux  mœurs  nouvelles,  comme  elle  avait  été  docile  aux  mœurs  primitives. 
Seconde  influence  non  moins  importante  à  signaler  que  la  première. 
Voici  ce  que  prescrit  l'antique  loi  de  Manon  dans  le  cas  d'adultère  (I)  : 

(i)  Ghap.  vm. 


LES    LOIS    ET    LES    MOEURS.  i'j;} 

«  Si  une  femme,  Hère  de  sa  famille  ou  des  grandes  qualités  de  ses  parens, 
viole  effectivement  son  devoir  envers  son  seigneur,  que  le  roi  la  condamne 
à  être  dévorée  par  les  chiens  dans  tin  lieu  très  fréquenté.  » 

L'atrocité  de  cette  peine  tenait  vraisemblement  à  l'horreur  qu'une  telle 
législation  devait  naturellement  professer  pour  un  crime  qui  pouvait  pro- 
duire le  plus  grand  des  maux,  la  confusion  des  races.  L'adoucissement 
graduel  des  mœurs  et  l'influence  du  mahométisme  ont  fait  tomber  celle 
loi  barbare  (I). 

Le  droit  d'héritage  fut  primitivement,  comme  nous  l'avons  vu,  fondé 
sur  la  religion  des  sépultures.  Tout  l'avantage  était  pour  le  fils  aine,  celui 
par  qui  le  chef  de  race  acquitte  sa  dette  envers  ses  aïeux ,  celui  à  qui  il 
appartient  d'accomplir  le  sacrifice  funèbre,  et  par  là  d'ouvrir  à  son  père 
l'entrée  du  monde  supérieur.  Le  fils  aîné  seul  est  engendré  par  un  senti- 
ment de  devoir,  dit  Manou  •  les  autres ,  ajoule-t  il ,  sont  considérés  comme 
engendrés  par  l'amour  du  plaisir.  En  conséquence ,  il  fallait  mettre  à  part 
pour  lui,  avant  tout  partage,  un  vingtième  de  l'héritage  et  ce  qu'il  y  avait 
de  meilleur  dans  tous  les  biens  mobiliers.  Si  on  ne  mettait  rien  à  part  pour 
lui,  il  devait  avoir  une  double  portion.  Mais  à  ce  texte  primitif  un  commen- 
taire postérieur  a  ajouté  une  clause  qui  l'annulle  :  si  tous  sont  égaux  en 
bonnes  qualités,  ils  doivent  tous  partager  également. 

En  effet,  l'usage  du  partage  égal  entre  les  fi  ères  a  entièrement  prévalu 
dans  l'Inde,  et  les  Hindoux  ont  tellement  oublié  la  loi  primitive,  qu'ils 
montrent  le  plus  grand  étonnement,  dit  l'abbé  Dubois  (2) ,  lorsqu'ils  ap- 
prennent que,  dans  certaines  contrées  de  l'Europe ,  un  père  dépouille  plu- 
sieurs de  ses  enfanspottr  en  enrichir  un  seul.  Ainsi,  le  changement  des 
mœurs  a  entraîné  le  changement  des  anciennes  lois,  et  même  en  a  aboli 
la  mémoire  dans  le  peuple. 

Les  Hindoux  sont  les  premiers  à  reconnaître  ces  changemens  apportés 
dans  leurs  lois  par  leurs  mœurs;  ils  confessent  que  certaines  lois,  qui  étaient 
faites  pour  les  trois  premiers  âges  du  monde,  ne  peuvent  subsister  dans  le 
quatrième ,  dans  l'âge  de  misère  et  de  crime  où  nous  vivons. 

Selon  leurs  idées ,  ces  changemens  tiennent  à  la  décadence  qui  entraîne 
le  monde ,  c'est  la  corruption  toujours  croissante  des  hommes  qui  a  forcé 
de  relâcher  quelque  chose  de  la  sévérité  antique.  Mais  il  est  aisé  de  voir 
que  ce  prétendu  relâchement  esl  clans  plusieurs  cas  un  véritable  progrès 
moral.  Ainsi,  parmi  les  pieuses  coutumes  qu'a  perdues  notre  époque  dé- 

(i)   Dubois,  Voyage  dans  l'Inde. 

(2)  Torn.  11,  }>.  44,  Voyage  dans  l'Inde. 


460  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

générée,  est  mentionné,  entre  le  sacrifice  du  taureau  et  celui  du  cheval, 
le  sacrifice  humain  (1). 

Ainsi,  il  est  dit  que,  dans  le  premier  âge,  un  homme  qui  avait  com- 
muniqué avec  un  grand  pécheur  était  ohligé  d'abandonner  son  pays,  dans 
le  second  sa  ville ,  dans  le  troisième  sa  famille ,  mais  que  dans  le  quatrième 
il  suffit  qu'il  abandonne  le  coupable  (2). 

Ainsi  est  abrogée  cette  loi  bizarre ,  en  vertu  de  laquelle  le  frère  de  l'é- 
poux mort  ou  impuissant  devait  le  remplacer.  Cette  prescription  singulière 
est  mentionnée  par  Manon,  mais  supprimée  par  lui  en  raison  de  la  suc- 
cession des  quatre  âges  (5)  ;  c'est-à-dire  que ,  dès  l'époque  où  le  code  de 
Manou  a  été  rédigé ,  cette  coutume  commençait  à  tomber  en  désuétude 
par  le  fait  de  mœurs  nouvelles,  et  c'est  à  l'influence  de  ces  mœurs  que  le 
législateur,  quel  qu'il  soit ,  rendait  hommage ,  en  modifiant  la  loi  pri- 
mitive. 

Les  mœurs  ont  donc  quelque  peu  varié  dans  cette  Inde,  qu'on  se  figure 
complètement  immobile ,  et  leurs  variations  ont  atteint  la  législation  si 
pleine  d'autorité  qui  avait  en  partie  créé  ces  mœurs.  Tel  est  le  résultat 
que  l'Inde  nous  a  présenté. 


LES  JUIFS. 

Passons  à  un  autre  peuple  de  l'Orient,  le  peuple  juif;  on  ne  peut  faire 
un  plus  grand  pas,  rien  n'est  si  loin  de  l'Inde  que  la  Judée.  Il  n'y  a  pas 
dans  l'histoire  de  plus  parfait  contraste  qu'entre  les  castes  de  Brahma  et 
les  tribus  de  Jéhovah. 

D'une  part ,  un  peuple  doux,  contemplatif,  porté  à  l'abstraction  et  à  la 
rêverie,  des  esprits  d'une  subtilité  raffinée,  des  imaginations  d'une  ri- 
chesse surabondante ,  des  corps  faibles ,  des  âmes  sans  courage  j  de  l'autre , 
un  peuple  sombre ,  énergique ,  ne  possédant  qu'un  petit  nombre  d'idées 
hautes ,  se  nourrissant  de  quelques  sentimens  âpres  et  profonds ,  des  âmes 
ardentes ,  un  tempérament  actif  et  guerrier  ;  ici  des  castes  enracinées  au 
sol ,  émanant  comme  tout  le  reste  d'un  principe  immuable  ;  là  un  peuple 
voyageur,  portant  au  milieu  de  lui  une  loi  qui  se  révèle  librement  par 
l'inspiration  au  génie  des  prophètes,  et  suscite  pour  son  accomplissement 

(i)  Loi  de  Manou,  trad.  de  W.  Joues,  éd.  d'Haugdion,  in-4°,  p.  i3o.  General 
note. 

(2)  Idem. 
(1)  Idem. 


LES    LOIS    ET    LES    MOEURS.  4(>1 

le  bras  des  capitaines.  Au  fond,  les  deux  principes  contraires,  les  deux 
pôles  opposés  de  la  pensée  humaine  :  savoir,  l'unité  abstraite  et  l'unité 
active,  le  panthéisme  et  le  théisme  ,  le  dieu  monde  et  le  dieu  vivant. 

Cependant  ces  deux  peuples  appartiennent  à  l'Orient,  et  tous  deux  ont 
cela  de  commun ,  que ,  chez  l'un  comme  chez  l'autre ,  la  loi  commande  aux 
mœurs,  parce  qu'elle  est  une  loi  religieuse,  et  même  on  peut  dire  que  nul 
n'est  allé  plus  loin  que  Moïse  dans  celte  voie.  Je  ne  trouve  aucun  législa- 
teur qui  se  soit  saisi  plus  énergiquement  que  lui  de  l'argile  humaine  pour 
la  pétrir  et  la  mouler.  Moïse  parlait  au  nom  d'un  Dieu  terrible  avec  lequel 
il  conversait  parmi  les  tonnerres  du  Sinaï  ;  et  quand ,  au  sortir  de  ces  re- 
doutables entretiens,  il  apparaissait  aux  enfans  d'Israël,  il  était  à  l'aise 
pour  disposer  de  toutes  leurs  actions ,  pour  régler  souverainement  les 
existences  au  nom  de  cette  loi  écrite  sur  la  pierre  par  le  doigt  de  Dieu. 

Aussi  rien  n'échappe  à  ses  commandemens  :  dans  quels  détails  n'entre- 
t-il  pas  touchant  les  sacrifices ,  les  mariages ,  les  alimens ,  les  ablutions ,  les 
nécessités  et  les  infirmités  les  plus  abjectes  de  la  nature  humaine  !  Pour 
séparer  son  peuple  de  tous  les  autres  peuples,  il  marque  ses  actions  et  ses 
coutumes  même  indifférentes  d'un  sceau  particulier.  C'est  comme  une  cir- 
concision sociale,  dont  l'autre  n'est  que  l'ombre.  Il  fait  plus,  il  réprime 
violemment  les  penchans  de  ce  peuple ,  surtout  le  plus  puissant  de  tous,  ce 
penchant  irrésistible  à  l'idolâtrie,  contracté  clans  la  terre  d'Egypte,  et  en- 
tré dès-lors  si  avant  dans  les  mœurs  d'Israël ,  qu'il  fera  succomber  le  plus 
sage  de  ses  enfans;  Moïse  ne  cesse  point  de  le  combattre,  il  n'est  point 
avare  du  fer  et  du  sang.  Mais  la  race  juive  n'est  pas  une  race  docile  et 
souple  à  la  discipline,  c'est  une  race  rebelle,  intraitable;  Moïse  ne  se 
lasse  point,  et  il  frappe  à  grands  coups  sur  ces  têtes  de  bronze  jusqu'à  ce 
que  le  bronze  se  soit  applati  sous  le  marteau. 

Tel  est  Moïse.  Eh  bien  !  ce  législateur,  armé  de  l'autorité  de  son  Dieu 
terrible  et  de  son  génie  indomptable,  a  été  lui-même  contraint  d'obtem- 
pérer aux  coutumes  et  aux  mœurs  établies  de  son  temps  ;  il  ne  s'est  pas 
dissimulé  que  celles  de  l'avenir  modifieraient  son  œuvre  :  c'est  ce  qui  est 
arrivé  au-delà  de  sa  prévision ,  et  nous  sommes  encore  ramenés  au  même 
spectacle.  Ici  comme  aux  Indes ,  nous  allons  voir  la  loi  religieuse ,  ce  roc 
antique  dont  la  base  se  cache  dans  l'abîme  du  temps,  surgir  de  l'océan 
des  mœurs  et  nous  montrer  des  vestiges  de  cet  océan  son  berceau,  comme 
une  île  qui  naît  du  sein  des  mers  en  garde  sur  son  front  quelques  dé- 
pouilles. 

D'abord  la  tribu ,  ce  premier  élément  du  corps  social  tel  que  l'organisa 
Moïse,  ne  fut  point  constituée  par  lui.  Elle  avait  son  fondement  dans  la  fa- 
mille ,  car  elle  n'était  qu'une  association  de  plusieurs  familles  descendant 


Kfé  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ou  croyant  descendre  d'un  même  chef.  Chacune  de  ces  familles  particu- 
lières formait  une  branche  collatérale  de  la  grande  famille ,  qui  élait  la 
tribu.  Or,  cette  relation  des  individus  est  basée  sur  les  mœurs  patriar- 
cales, qui  furent  les  mœurs  primitives  des  Hébreux.  Ces  mœurs  avaient 
naturellement  formé  la  tribu,  Moïse  la  reçut  d'elles,  et  en  fit  la  base  de 
la  société  qu'il  instituait.  Chacune  de  ces  tribus  élait  réellement  une  pe- 
tite société  qui  se  gouvernail  par  ses  chefs  de  famille  et  ses  vieillards  ,  et 
qui  se  considérait  comme  entièrement  libre  à  l'égard  des  autres.  Moïse  fit 
tout  ce  qu'il  put  pour  les  grouper  en  corps  de  nation;  à  chacune  il  mar- 
qua sa  place  et  son  rang ,  à  plusieurs  il  assigna  leur  emploi ,  il  s'efforça  de 
modeler  l'unité  du  peuple  juif  sur  l'unité  de  Jéhovah;  mais,  malgré  tous 
ses  efforts  et  même  tous  ses  succès  ,  la  vie  individuelle  des  tribus  subsista  , 
et  après  s'êlre  à  grand'peine  ralliées  autour  de  David,  elles  brisèrent  sous 
son  petit-fils  le  lien  passager  qu'elles  avaient  accepté  pour  un  jour. 

Les  anciennes  mœurs  des  Hébreux  étaient  surtout  pastorales ,  Moïse 
voulut  les  rendre  surtout  agricoles.  Autour  de  lui  erraient  clans  le  désert 
des  populations  vagabondes;  vivant  de  brigandages,  il  voulut  séparer  for- 
tement son  peuple  de  l'errant  Ismaël.  En  masse  il  parvint  à  ce  double 
but;  il  fixa  sur  le  sol  la  tente  de  l'Hébreu ,  et  l'y  enchaîna  par  le  lien  de 
la  propriété.  Mais  les  mœurs  primitives  sont  tenaces ,  les  mœurs  voisines 
sont  contagieuses;  ne  voit-on  pas  sous  les  Juges  de  véritables  hordes 
comme  les  bordés  arabes  (I)  ?  et  quand  le  peuple  de  Dieu  est  arrivé  dans 
la  terre  sainte ,  n'y  a-t-il  pas  des  tribus  qui  désirent  prendre  le  terrain  qui 
est  proche  du  désert  pour  continuer  la  vie  nomade  ?  Mais  voici  qui  est  dé- 
cisif :  la  loi  mosaïque  elle-même  atteste  l'existence  d'un  droit  coutumier 
antérieur  à  elle,  ou  qu'elle  ne  veut  ou  n'ose  pas  toujours  abolir.  Jésus- 
Christ  ,  en  parlant  du  divorce ,  l'appelle  une  concession  faite  par  Moïse  à 
la  dureté  du  cœur  des  Juifs;  il  y  en  a  plusieurs  autres  du  même  genre. 

Ainsi ,  on  voit  par  le  «émoignage  de  Moïse  lui-même  que  cette  obliga- 
tion imposée  au  frère  d'épouser  la  veuve  de  son  frère  mort  sans  enfans, 
qui  choque  nos  idées  et  que  repoussent  nos  lois,  cette  obligation  qui ,  sans 
doute  par  un  progrès  moral ,  tombait  en  désuétude  aux  Indes  dès  l'époque 
de  Manou ,  existait  cent  cinquante  ans  avant  Moïse,  plus  impérieuse  en- 
core que  dans  sa  loi  (2). 

Ce  n'est  pas  Moïse  qui  a  institué  le  vengeur  du  sang ,  à  qui  le  meurtre 
d'un  parent  confère  le  droit  et  impose  le  devoir  d'attenter,  par  tous  les 
moyens  possibles ,  aux  jours  des  meurtriers.  Cette  coutume  est  celle  de  la 

(i)  Micbaelis,  Mosaiches  reckl,l.i,  p.  196. 
(2)  Genèse,  chap.  38. 


LES  LOIS  ET  LES  MOEURS.  465 

plupart  des  peuples  primitifs.  C'est  le  tair  des  Arabes,  surtout  en  usage 
avant  Mahomet.  Il  est  évident  qu'elle  était  de  tout  temps  commune  aux 
populations  sémitiques.  Rien  n'est  plus  opposé  à  la  discipline  de  la  loi 
mosaïque  que  cette  liberté  de  se  faire  justice  par  ses  propres  mains  ;  rien 
n'est  plus  attentatoire  à  la  majesté  du  Dieu  vengeur  que  de  devancer  son 
arrêt,  et  de  substituer  un  bras  périssable  à  son  bras  éternel.  Cependant 
Moïse  a  laissé  subsister  cet  usage.  Il  l'a  trouvé  trop  profondément  enra- 
ciné dans  les  mœurs  nationales  pour  (enter  de  l'extirper.  Nulle  part  il  ne 
le  sanctionne  directement ,  par  où  on  voit  bien  qu'il  n'en  est  pas  l'auteur  ; 
mais  il  s'en  occupe  comme  d'une  chose  établie,  pour  le  régulariser  et  le 
restreindre. 

Car  là  où  celte  grande  volonté  est  contrainte  de  plier  devant  la  puis- 
sance invincible  des  coutumes  reçues,  des  lois  qui  font  partie  des  mœurs , 
elle  s'efforce  du  moins  de  modifier  ce  qu'elle  ne  peut  détruire.  Ainsi , 
Moïse  n'établit  pas  le  divorce ,  mais  il  l'admet  comme  une  institution  exis- 
tante, et  il  en  tempère  les  inconvéniens  par  une  clause  qui  en  prévient 
l'abus,  il  défend  de  reprendre  la  femme  qu'on  a  quittée. 

Moïse ,  le  créateur  par  excellence  en  matière  de  législation ,  n'a  donc 
pas  tout  créé.  Ce  puissant  artiste  a  travaillé  sur  un  fonds  donné,  sur  une 
matière  qui  lui  préexistait.  C'est  l'œuvre  des  plus  grands  hommes;  Dieu 
seul  fait  quelque  chose  de  rien  ,  et  rien  de  quelque  chose. 

En  outre ,  comme  je  l'ai  dit ,  cette  loi  n'était  pas  entièrement  immuable , 
une  partie  a  subsisté  et  subsiste  encore,  une  autre  s'est  conformée  aux 
temps,  s'est  transformée  avec  les  mœurs. 

Dans  certains  cas,  la  correction  d'une  loi  inexécutable  ne  s'est  pas  fait 
attendre  long-temps.  Ainsi ,  la  loi  de  mort  proclamée  d'une  manière  ab- 
solue contre  les  Chananéëns ,  dans  le  premier  élan  de  l'horreur  religieuse, 
fut  mitigée  sous  les  Juges.  Par  suite  du  relâchement  et  de  la  corruption 
croissante  des  mœurs,  l'on  fut  obligé  d'augmenter  avec  le  temps  les 
amendes  que  Moïse  avait  fixées.  Je  ne  parle  point  ici  de  leur  taux  relatif, 
qui  suit  partout  les  variations  de  la  valeur  de  l'argent;  je  parle  de  leur 
taux  absolu.  Ainsi,  du  temps  de  Moïse,  le  voleur  payait  (I)  quatre  ou 
cinq  fois,  et  au  temps  de  Salomon  sept  fois  la  valeur  de  l'objet  dérobé. 

De-,  dispositions  législatives  ,  tout  autrement  importantes  et  fondamen- 
tales ,  n'ont  pas  tenu  devant  la  résistance  des  mœurs  et  ont  été  prompte- 
ment  abrogées  par  l'usage.  Telle  est  l'institution  si  remarquable  de  l'an- 
née du  jubilé. 

On  sait  que  Moïse ,  dont  la  pensée  dominante  était  la  stabilité  ,  la  fixité 

(i)   Deuxième  livre  de  Moïse,  23-37,  comparez  Proverbes,  6,  3i. 


404  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dans  les  conditions  des  particuliers,  Moïse,  qui  ne  voulait  pas  du  com- 
merce et  de  l'industrie ,  qui  n'admettait  dans  sa  cité  politique  que  la  reli- 
gion, l'agriculture  et  la  guerre,  avait  partagé  d'avance  la  terre  promise 
en  un  certain  nombre  de  lois  semblables,  égal  à  celui  des  familles.  Le  vé- 
ritable propriétaire  de  cette  terre  était  Dieu  :  c'était  Jéhovab,  roi  d'Israël. 
Le  sol  d'Israël  appartenait  à  Jéhovab  comme  la  terre  d'Egypte  à  Pharaon. 
L'Hébreu  qui  le  cultivait  n'était  que  le  fermier  de  Jéhovab.  La  propriété 
territoriale  ainsi  constituée ,  il  s'agissait  de  maintenir  l'égalité  de  fortune 
entre  tous  les  Juifs ,  pour  que  tous  fussent  égaux  sous  le  niveau  de  Dieu 
et  de  sa  loi;  car  telle  était  la  pensée  de  démocratie  théocratique  qui  fai- 
sait le  fonds  de  la  politique  de  Moïse.  Pour  les  maintenir  dans  cet  état ,  il 
déclara  inaliénables  ces  biens  partagés  également  entre  tous;  il  permit  seu- 
lement de  les  vendre  ou  plutôt  de  les  engager  pour  un  temps,  mais  ce 
temps  ne  pouvait  dépasser  un  demi-siècle  ,  car  après  cet  intervalle  reve- 
nait l'année  du  jubilé ,  qui  devait  rendre  à  chacun  la  possession  de  son 
bien ,  et  rétablir  ainsi  l'égalité. 

Celte  loi  reposait,  comme  on  voit,  sur  l'idée  même  qui  est  le  fonde- 
ment de  toute  la  législation  de  Moïse;  divisant  une  terre  qui  n'était  pas 
encore  aux  Juifs  et  qu'ils  devaient  conquérir,  il  n'a  été  gêné  par  aucune 
coutume,  par  aucun  droit  antérieur;  il  a  disposé  du  sol  purement  d'après 
ses  idées.  Eh  bien  !  il  s'est  trouvé  que  cette  disposition  était  impraticfible , 
et  les  plus  fidèles  zélateurs  de  la  loi  se  sont  dispensés  d'obéir  à  une  injonc- 
tion trop  contraire  aux  sentimens  et  aux  mœurs  naturelles  des  hommes. 

Pour  les  preuves  que  cette  partie  de  la  religion  mosaïque  n'a  pas  été 
long-temps  ou  n'a  jamais  été  en  vigueur,  on  peut  consulter  Michaelis ,  qui 
le  démontre  avec  la  dernière  évidence  (I). 

Ce  n'est  pas  tout,  le  génie  prophétique  de  Moïse  avait  compris  que 
cette  œuvre  si  forte  n'était  pas  à  l'abri  des  vicissitudes  humaines  ;  et  c'est 
un  admirable  passage  du  Deutéronome  (2)  que  celui  où  il  pressent  que  son 
peuple  se  pourra  bien  lasser  de  n'obéir  qu'à  Dieu  ;  qu'un  jour,  malgré 
tout  ce  que  le  génie  de  Moïse  aura  fait  pour  lui  conserver  sa  liberté 
en  l'isolant  des  autres  peuples ,  l'ennui  de  cette  sainte  liberté  le  pren- 
dra ,  et  que ,  dans  sa  faiblesse ,  séduit  par  l'exemple ,  il  voudra  un  roi 
comme  le  reste  des  nations.  Moïse  se  résigne  à  cette  dégradation  de  son 
peuple  et  à  cet  abaissement  de  sa  théocratie ,  et  il  prescrit  ce  qu'il  faudra 
faire  quand  ce  triste  jour  sera  venu.  Qu' exige- t-il  ?  Si  les  Juifs  veulent 
un  roi,  qu'ils  le  prennent,  mais  qu'ils  ie  prennent  parmi  eux,  que  ce 

(i)  Mosaiches  redit,  t.  n,  p.  54- 

(a)  Deutéronome,  ch.  xvn,  v.  14  etsuiv. 


LES    LOIS    ET    LES    MOEURS.  K)5 

roi  ne  soit  pas  un  étranger.  C'est  ainsi  qu'avec  une  profonde  sagesse  et 
nue  indépendance  d'esprit  supérieure ,  il  fait  la  part  de  la  contagion  pour 
l'arrêter  et  sauver  du  naufrage  tout  ce  qu'il  en  peut  sauver,  la  nationalité 
d'Israël. 

Il  suit  de  ce  qui  précède  que,  si  la  loi  de  Moïse  a  agi  énergiquement  sur 
les  mœurs  des  Hébreux,  leurs  mœurs  ont  sensiblement  réagi  sur  sa  loi. 

Parcourons  rapidement  les  principales  pbases  de  cette  action  et  de  celte 
réaction. 

Il  faut  mettre  en  dehors  de  cette  étude  une  portion  de  la  loi  qui  s'est 
fondue  avec  les  mœurs ,  qui  est  entrée  dans  le  sang  et  dans  la  substance 
des  Juifs  ,  qui  vit  au  sein  de  leurs  tribus  dispersées ,  et  qui  vivra  autant 
qu'elles.  Telle  est  la  circoncision  qu'ils  pratiquent  comme  au  temps  d'A- 
braham ;  même  certaines  prescriptions  qui  semblent  indifférentes  subsis- 
tent ,  l'intervalle  dont  les  fiançailles  précèdent  le  mariage  est ,  par  exemple, 
de  dix  mois  aujourd'hui,  comme  avant  la  captivité  de  Babylone.  On  trou- 
verait dans  la  vie  habituelle  des  Juifs  mille  exemples  de  cette  persistance 
avec  laquelle  ce  peuple  se  cramponne  au  passé.  Je  choisis  un  trait  saillant 
de  sa  physionomie  morale,  l'horreur  de  ce  qui  n'est  pas  lui ,  la  loi  de 
haïr  le  genre  humain;  celte  loi  est  de  Moïse.  Le  genre  humain  pour  les 
Juifs ,  c'étaient  les  nations  idolâtres ,  leurs  oppresseurs  d'Egypte,  leurs  en- 
nemis de  Cbanaan.  Il  fallait  les  armer  contre  ces  peuples  d'une  haine  in- 
domptable. Moïse  sut  planter  cette  haine  si  avant  dans  leurs  âmes,  qu'elle 
n'en  est  plus  sortie,  et  qu'ils  l'ont  successivement  étendue  aux  divers  peu  - 
pies  qu'ils  ont  rencontrés;  on  la  retrouve  à  toutes  les  époques  de  leur 
histoire  :  dans  l'Ancien  Testament ,  elle  éclate  à  chaque  page  ;  les  temps 
modernes  venus ,  elle  s'aigrit  encore  par  la  persécution  et  l'opprobre. 

Le  Talmud  permet  au  Juif  de  voler  le  chrétien  ,  et  si  le  chrétien  est  au 
bord  du  précipice ,  lui  ordonne  de  l'y  pousser.  Et  de  nos  jours ,  dans  une 
ville  d'Allemagne ,  un  jeune  protestant  s'abstint  d'aller  dans  une  maison 
juive ,  parce  qu'il  s'aperçut  qu'après  avoir  pris  le  thé  avec  lui ,  on  brisait 
la  tasse  dont  il  s'était  servi. 

Mais  à  part  ce  fonds  commun  qui  perce  à  toutes  les  époques  de  l'his- 
toire des  Juifs ,  on  ne  saurait  nier  que  leurs  mœurs  et  leur  organisation 
politique  n'aient  changé  depuis  Abraham  jusqu'à  nos  jours. 

Les  mœurs  qui  ont  précédé  la  loi  de  Moïse  étaient ,  nous  l'avons  vu , 
patriarcales ,  et  quelque  chose  en  subsista  sous  son  empire.  Moïse  fit  sa 
loi  pour  le  désert;  seulement,  guidé  par  un  instinct  merveilleux  d'avenir, 
il  se  servit  du  désert  pour  discipliner  son  peuple  et  le  préparer  à  la  terre 
promise.  Après  lui,  l'état  de  guerre  et  de  conquête  crée  au  sein  d'Israël 
des  mœurs  violentes.  C'est  un  temps  tout  héroïque  et  tout  barbare  que 
tome  m.  ,"0 


40<j  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

celui  de  ces  chefs  guerriers  qu'on  appelait  des  Juges.  C'est  lé  temps  du 
fort  Samson  et  du  vaillant  Gédéon.  C'est  le  temps  où  Jahel  enfonce  un 
clou  dans  la  tète  de  Sisara,  où  Jephté  immole  sa  fille,  où  le  lévite  d'E- 
phraïm  divise  le  corps  de  sa  femme  en  douze  parts ,  et  en  envoie  une  à 
chaque  tribu  d'Israël. 

Les  Hébreux  ont  le  sol  à  gagner  et  à  maintenir.  De  là  cette  guerre 
acharnée  et  ces  mœurs  atroces.  Ils  ne  sont  pas  encore  complètement  orga- 
nisés en  corps  de  nation;  mais  quand  le  moment  est  venu,  quand  ils  se 
sentent  maîtres  du  terrain  et  assis  sur  le  sol  de  la  Judée ,  la  civilisation , 
cette  piaule  qui  sort  du  sillon  creusé  par  la  main  de  l'homme,  la  civilisa- 
tion commence  à  jeter  ses  racines  au  milieu  d'eux.  De  nouvelles  mœurs 
nécessitent  cette  nouvelle  forme  de  gouvernement  que  la  sagesse  de  Moïse 
avait  prévue.  Et  si  un  chef  guerrier  convenait  à  Israël  errant  dans  le  dé- 
sert comme  une  caravane,  ou  campé  sur  son  nouveau  territoire,  Israël  éta- 
bli d'une  manière  stable  au  sein  de  ses  villes,  au  milieu  de  ses  champs  et 
de  ses  troupeaux,  a  besoin  d'un  roi.  Les  anciennes  mœurs  dont  Samuel 
était  l'interprète  y  répugnaient;  mais  les  temps  étaient  changés ,  et  lui- 
même  fut  contraint  de  céder.  Sous  Saùl ,  c'est  la  guerre  qui  domine  en- 
core dans  les  mœurs  juives.  Sous  David,  les  arts  de  la  paix  se  développent , 
la  poésie  est  sur  le  trône  ;  les  habitudes  du  luxe  oriental  commencent  à 
entourer  ce  trône.  David  avait  des  eunuques.  Salomon  enfin  s'environne 
d'une  incroyable  magnificence,  bâtit,  outre  le  temple,  des  palais,  des 
jardins  somptueux,  couvre  la  mer  de  ses  Hottes,  enrichit  Jérusalem  des 
trésors  d'Ophir,  et  vit  au  sein  de  son  sérail  comme  un  roi  de  Babylone. 
C'en  était  trop  ;  c'était  trop  s'écarter  de  la  tradition  et  des  vieilles  mœurs. 
Qu'aurait  dit  Moïse  ,  s'il  eût  vu  cette  mollesse  au  sein  du  peuple  qu'il  avait 
formé  pour  labourer ,  peupler  et  combattre  ?  Tout  l'esprit  de  sa  législation 
fiait  dirigé  contre  le  commerce ,  le  luxe ,  l'inégalité  de  fortunes  qui  en 
résulte.  Aussi  l'étal  qui  avait  celle  législation  pour  base  ne  put  tenir 
contre  l'influence  de  mœurs  opposées  à  son  principe.  Les  richesses  et  les 
femmes  étrangères  corrompirent  cet  homme  d'un  esprit  trop  étendu  et  de 
trop  peu  de  foi;  sage  et  voluptueux  sceptique  qui  était  desliné  à  terminer 
l'œuvre  de  Moïse  et  à  préparer  sa  ruine ,  à  bâtir  le  temple  et  à  ébranler 
la  loi.  Du  jour  où  Salomon  tomba  aux  pieds  des  idples,  il  prosterna  avec 
lui  la  majesté  d'Israël,  qui  ne  s'en  est  jamais  complètement  relevée.  Il  se 
repentit ,  mais  il  était  trop  tard ,  son  règne  avait  porté  le  coup ,  le  principe 
mosaïque  était  vicié ,  et  le  lendemain  de  ce  règne,  l' unité  juive ,  telle  que 
Moïse  l'avait  faiîe,  fut  brisée.  Et  maintenant  c'est  l'esclavage  qui  relrem- 
jKra  les  Juifs;  c'est  lui  qui ,  courbant  les  tribus  sous  sa  verge  de  fer,  les 
réunira  dans  une  même  oppression  et  une  commune  douleur.  Pour  alleler 


LES    LOIS    ET    LES    M(H  l US  467 

ensemble  Israël  et  .luda,  le  joug  de  Moïse  n'avait  pas  suffi,  il  fallut  le 
joug  et  la  main  pesante  du  vainqueur.  A  travers  toutes  ces  vicissitudes,  la 
loi  a  toujours  été,  au  milieu  du  peuple,  personnifiée  dans  les  prophètes 
qui  en  sont  l'expression  vivante  toujours  ils  ont  averti  leurs  frères  de  cor- 
riger leurs  mœurs  dont  la  perdition  a  entraîné  la  perle  de  leur  loi.  Après 
la  captivité,  ce  furent  d'incroyables  et  louchans  efforts  pour  retrouver 
cette  ancienne  loi,  pour  reconstruire  l'ancien  peuple  du  Seigneur,  pour 
se  reprendre  aux  mœurs  et  aux  traditions  des  aïeux;  mais  bientôt  le  glaive 
d'Alexandre  fendit  les  antiques  ténèbres  de  l'Orient ,  et  rapide  comme 
la  lueur  de  ce  glaive,  un  éclair  du  génie  grec  les  traversa.  La  civilisation 
opiniâtre  de  la  Judée  fut  bien  vile  entamée  par  cette  civilisation  péné- 
trante,. Sous  les  successeurs  d'Alexandre,  les  Juifs  s'hellénisèrent,  et  leur 
loi  se  corrompit  tous  les  jours  davantage.  Sous  les  Machabées ,  il  y  eut  un 
retour  prodigieux  d'esprit  national ,  et  la  Judée  se  crut  revenue  au  temps 
des  Juges.  Enfin ,  les  Romains ,  devant  qui  tout  devait  tomber,  parurent. 
Les  Juifs  choquèrent  les  maîtres  du  monde  par  l'obstination  de  leurs 
mœurs  et  l'indépendance  de  leur  loi.  Les  Romains  firent  tout  ce  qu'ils 
purent  pour  dénaturer  les  unes  et  fausser  l'autre;  I'Iduméen  lîérode  les 
servit  par  ses  intrigues  :  cependant  les  Juifs  ne  cédèrent  pas,  et  malgré 
leur  état  misérable,  malgré  les  sectes  qui  les  divisaient,  malgré  les  alté- 
rations profondes  qu'avaient  subies  leurs  croyances,  leurs  mœurs  et  leur 
constitution ,  ils  résistèrent.  On  vit  qu'il  fallait  en  finir  avec  eux  et  les 
détruire.  Cela  même  fut  impossible.  On  brûla  Jérusalem ,  on  massacra 
des  milliers  d'hommes,  de  femmes ,  d'enfans;  on  ne  put  tuer  le  peuple , 
il  vit  encore. 

Jérusalem  tombée,  une  nouvelle  ère  commença  pour  le  Juif,  une  ère 
d'exil  et  d'asservissement  :  cette  condition  malheureuse  influa  sur  la  loi  ; 
tant  qu'il  avait  été  séparé  des  autres  peuples ,  elle  avait  subsisté  dans  son 
intégrité  ;  maintenant  qu'il  allait  proscrit  à  travers  le  monde,  elle  perdit 
sa  simplicité  primitive;  les  mystères  insensés  de  la  cabale,  les  subtilités 
des  rabbins,  en  la  surchargeant,  la  défigurèrent.  Alors  aussi  les  malheu- 
reux Juifs  connurent  et  subirent  d'autres  lois  sur  lesquelles  leurs  mœurs 
n'avaient  point  de  prise.  Ce  furent  les  lois  de  leurs  maîtres,  les  lois  du  pays 
qui  leur  vendait  un  précaire  asile.  Ces  lois  de  l'oppresseur  firent  partoul 
l'immoralité  du  peuple  opprimé ,  et  si  l'on  peut  reprocher  aux  Juifs  du 
moyen-âge  des  meurs  sordides,  on  doit  dire  cpie  ce  furent  nos  lois  qui  les 
condamnèrent  à  ces  vices.  Partoul  de  leur  état  civil  dépendirent  et  leur 
genre  de  vie  et  les  mœurs  qu'ils  adoptèrent.  Chez  les  Maures  d'Espagne, 
où  leur  sort  était  assez  doux,  ils  cullivèreni  les  lettres  au  point  de  négliger 
le  commerce;  mais  dans  les  pays  comme  la  France  el  l'Angleterre,  où  on 

50. 


408  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  persécuta  presque  toujours ,  ce  fut  pour  eux  une  nécessité  de  se  vouer 
à  de  moins  nobles  occupations ,  de  se  livrer  à  l'usure.  En  les  excluant  du 
droit  commun ,  on  leur  interdisait  la  propriété  territoriale  qui  a  besoin 
de  garantie  ,  et  ainsi  la  barbarie  de  la  législation  féodale  les  poussa  vers 
un  genre  d'existence  qui  était  tout-à-fait  l'opposé  de  leurs  mœurs  antiques 
et  de  l'esprit  de  leur  loi;  car  ces  mœurs  étaient  précisément  ce  qu'on  ne 
pouvait  souffrir  cbez  des  Juifs  agricoles  et  guerriers .  et  l'intérêt  de  l'argent 
dont  on  les  forçait  à  tirer  leur  seule  ricbesse,  l'intérêt  de  l'argent  était 
proscrit  par  la  loi  de  Moïse. 

La  législation  qui  les  opprimait  en  était  donc  venue  à  leur  donner  des 
mœurs  directement  contraires  à  celles  que  leur  avait  faites  leur  antique 
loi.  Us  acceptèrent  avec  une  ardeur  désespérée  L'humiliante  ressource 
qu'on  leur  laissait.  Mais  cependant  sous  le  joug  qui  dégraciait  leurs 
mœurs ,  ils  s'attachèrent  avec  un  indicible  acharnement  à  ce  qu'ils  en 
pouvaient  conserver.  Jamais  ,  par  exemple,  les  capitulaires  des  rois  carlo- 
vingiens  ne  purent  obtenir  qu'ils  consentissent  à  se  marier  d'après  la  loi 
chrétienne.  Dans  ce  rapide  coup  d'œil  sur  les  mœurs  et  les  institutions 
juives  aux  diverses  époques  de  leur  existence,  j'ai  principalement  insisté 
sur  les  altérations  que  les  premières  ont  pu  faire  subir  aux  secondes ,  parce 
que  la  législation  des  Juifs  est  avec  celle  de  l'Inde  la  plus  inflexible,  la 
plus  inébranlable  de  toutes.  Je  voulais  établir  que  là  même  où  la  loi  com- 
mande aux  mœurs  au  nom  de  la  religion,  il  arrive  que  dans  le  détail  les 
mœurs  modifient  singulièrement  la  loi  :  si  cette  vérité  est  démontrée  pour 
l'Inde  et  pour  la  Judée,  où  pourrait-on  la  méconnaître? 


MAHOMET. 

Quant  à  la  loi  de  Mahome! ,  c'est  celle  des  lois  religieuses  de  l'Orient 
qui  a  le  moins  contrarié  les  mœurs  de  ceux  à  qui  elle  s'imposait.  Elle  n'a 
point ,  comme  la  loi  de  Moïse,  tenu  en  bride  les  appétits  d'un  peuple  char- 
nel ,  elle  leur  a  donné  carrière ,  elle  a  été  facile  aux  penchans  de  ses  sec- 
tateurs, et  c'est  à  cette  facilité  qu'elle  a  dû  en  partie  sa  puissance.  Ces 
tribus  étaient  guerrières  avant  Mahomet;  l'amour  et  les  batailles,  c'est 
tout  ce  que  chantent  leurs  anciens  poêles,  c'est  tout  ce  que  raconte 
l'épopée  romanesque  d'Antar.  Mahomet  n'est  pas  venu  gêner  les  fiassions 
arabes ,  il  est  venu  les  exalter.  Il  a  dit  à  ces  chefs  de  hordes  :  Vous  aimez 
a  guerre,  les  femmes  et  le  pillage;  eh  bien  !  guerroyez  au  nom  de  mon 
Dieu  ,  et  les  belles  captives  et  les  trésors  de  l'infidèle  ne  vous  manqueront 
pas.  Au  milieu  de  ces  populations  naturellement  enthousiastes,  qui  ont 


LES    LOIS    ET    LES    MOEURS.  II)!) 

deviné  la  chevalerie  européenne,  si  elles  ne  l'ont  pas  inspirée,  il  a  jeté 
l'idée  sublime  de  Dieu ,  il  s'est  fait  le  représentant  de  cette  idée ,  et  au  nom 
d'Allah  et  de  Mahomet,  il  a  prescrit  à  ses  disciples  ce  qui  pouvait  leur 
plaire  davantage ,  la  conquête  du  monde.  Qu'est  cela  en  comparaison  du 
mors  que  la  main  de  Moïse  a  placé  dans  la  bouche  d'Israël  ?  A  côté  de  lui 
je  trouve  Mahomet  bien  petit.  Il  flatte  la  nature  humaine,  Moïse  la  dompte. 

Ouvrez  le  Koran,  le  meurtre  est  acquitté  par  une  composition  pécu- 
niaire ,  concession  que  Moïse  n'a  point  faite  ;  le  Koran  ajoute  :  ou  par  la 
délivrance  d'un  musulman  captif.  Cette  clause  est  clans  l'intérêt  de  l'ex- 
tension de  la  foi  ;  mais  remarquez  la  faiblesse  de  la  loi  devant  l'exigence 
des  mœurs.  Quelques  avantages  que  retire  l'islamisme  de  la  délivrance 
d'un  fidèle,  le  vengeur  du  sang  peut  refuser  la  compensation  et  demander 
qu'on  livre  le  meurtrier  à  sa  merci. 

Cependant,  il  faut  le  reconnaître,  cette  loi,  si  complaisante  aux  mœurs 
primitives,  fit  quelques  efforts  pour  les  améliorer,  principalement  à  l'é- 
gard des  héritages.  Elle  lutta  contre  d'antiques  coutumes  qui  refusaient 
à  l'orphelin  et  à  la  veuve  les  biens  du  père  et  de  l'époux  ;  on  alléguait  que 
ce  bien  devait  aller  à  ceux  qui  étaient  en  état  de  porter  les  armes.  Maho- 
met, quelque  belliqueuse  que  fût  sa  législation  ,  comme  inspiré  par  je  ne 
sais  quel  souffle  de  christianisme,  statua  qu'on  respecterait  la  part  des 
veuves  et  des  orphelins.  Il  voulut  que  les  femmes  ne  fussent  pas  prises 
contre  leur  gré  par  droit  d'héritage  ;  cependant  il  resta  de  la  prépondé- 
rance affectée  aux  guerriers  dans  l'origine ,  et  qu'il  était  dans  les  mœurs 
de  maintenir,  cette  règle  générale  :  à  un  homme  doit  échoir  le  double  de 
ce  qui  échoit  à  une  femme.  Chose  remarquable  !  cette  loi ,  en  général  si 
docile  aux  passions  et  aux  coutumes  des  hommes  parmi  lesquels  elle  s'est 
établie  ,  a  résisté  avec  une  énergie  singulière  à  tous  les  changemens  qu'au- 
rait pu  y  introduire  par  la  suite  la  diversité  des  mœurs ,  des  lieux  et  des 
temps.  Au  sein  de  la  civilisation  élégante  des  califes  ,  comme  sous  la  tente, 
en  Afrique,  en  Espagne  ,  en  Sicile ,  aux  Indes  ,  à  la  Chine ,  à  Constanti- 
nople,  d'un  bout  du  monde  à  l'autre,  et  à  travers  douze  siècles,  l'isla- 
misme a  subsisté  inaltérable.  Ce  qui  semblait  dans  ses  pratiques  le  plus 
local  et  le  plus  accidentel  n'a  été  nulle  part  et  jamais  abandonné.  Dans  le 
désert,  le  musulman  imite  avec  le  sable  les  ablutions  prescrites;  perdu 
dans  les  steppes  de  la  Tartarie  ,  il  se  tourne  pour  faire  son  oraison  vers  le 
côté  où  il  croit  que  se  trouve  la  pierre  sacrée  de  la  Mecque.  L'islamisme  a 
eu  sur  le  judaïsme  un  avantage,  c'est  de  venir  après  que  les  Romains 
avaient  passé;  l'empire  du  monde  était  vacant,  et  il  a  osé  y  prétendre.  Si 
cet  empire  lui  a  échappé  ,  du  moins  personne  n'a  pris  la  Mecque,  et  le 
croissant  resplendit  sur  la  ville  des  Césars.  Les  musulmans  ont  un  pied 


470  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  Europe,  où  leur  présence  nous  outrage,  où  ils  nous  méprisent  de  les 
supporter,  et  il  y  a  peu  d'années,  une  grande  puissance  a  recule  devant 
leur  fanatisme,  aux  abois.  Ce  fanatisme  est  leur  force ,  car  c'est  L'amour 
passionné  de  leurs  mœurs  et  de  leurs  lois.  Je  sais  que ,  de  nos  jours ,  un 
petit-fds  u'Othman  a  conçu  l'étrange  dessein  de  tailler  brusquement  la 
société  musulmane  sur  le  modèle  de  la  nôtre.  Ceux  qui  ont  vanté  les  égor- 
gemens  philosophiques  de  ce  brûleur  de  casernes,  dont  on  a  voulu  faire 
un  grand  homme ,  et  qui  n'est  qu'un  barbare  honteux,  croyant  marcher 
avec  l'Europe ,  et  se  traînant  à  sa  suite  dans  le  sang;  ceux  qui  l'ont  vanté 
pensaient  sans  doute  que  la  civilisation  se  laissait  intimer  par  un  décret 
sanglant  du  despotisme ,  et  qu'on  pouvait  envoyer  le  cordon  de  mort  à 
une  société  comme  à  un  visir.  Les  choses  ne  vont  point  ainsi  :  il  y  a  en- 
core beaucoup  à  faire  pour  transporter  Paris  à  Constantinople.  Au  reste, 
il  me  semble  évident  que  le  jour  où  Mahmoud  aura  renversé  le  dernier 
débris  des  mœurs  nationales  et  religieuses  qui  étaient  le  support  de  son 
empire,  cet  empire  posant  à  vide  tombera.  Dans  l'intérêt  de  l'Europe  et 
de  la  Grèce ,  je  souhaite  que  le  sultan  remporte  encore  beaucoup  de  vic- 
toires sur  les  mœurs  et  sur  le  fanatisme  de  ses  sujets. 


L'EGYPTE  ET  LA  PERSE. 

Comment  parler  de  l'Orient  et  ne  pas  prononcer  le  nom  de  l'antique 
Egypte?  mais  comment  comparer  ses  lois  et  ses  mœurs ,  quand  les  unes  et 
les  autres  nous  sont  si  imparfaitement  connues  ? 

L'Egypte  tout  entière  est  un  grand  hiéroglyphe  que  l'on  n'a  pas  encore 
déchiffré.  Ce  qu'on  entrevoit  de  sa  constitution  présente  des  rapports 
frappans  soit  avec  l'Inde,  soit  avec  la  Judée.  Comme  dans  la  première , 
nous  voyons  ici  des  castes  qu'Hérodote  appelle  des  races  (1)  vouées  à  cer- 
taines occupations  héréditaires;  à  leur  tête  une  caste  sacerdotale  gouver- 
nant par  un  roi  de  la  caste  des  guerriers,  et  les  prêtres  réglant  avec  le 
même  despotisme  qu'aux  Indes  sa  vie  et  ses  moindres  actions.  En  Egypte, 
je  trouve,  comme  chez  Moïse,  l'agriculture  fondement  de  l'état,  et  de 
perpétuels  efforts  pour  asseoir  la  société  sur  une  base  territoriale  et  pour 
la  défendre  de  la  contagion  et  de  l'invasion  des  mœurs  nomades,  pour  sé- 
parer fortement  le  peuple  agricole  des  peuples  pasteurs  qui  le  soumirent 
une  fois  et  le  menacèrent  long-temps.  Ces  analogies  ne  sont  pas  très  ex- 
traordinaires,  car  l'influence  de  l'Inde  sur  l'Egypte,  admise  par  Heeren 

(i)    l'isa. 


MUS    LOIS    LT    LES    MOEURS.  471 

el  Cuvier,  n'est  guère  douteuse,  et  celle  de  l'Egypte  sur  la  Judée  l'est 
encore  moins.  Je  ne  répéterai  donc  point  à  propos  de  ce  peuple  ce  que 
j'ai  dit  à  propos  des  ôeiw  autres,  et  je  renvoie  pour  les  observations  que 
j'aurais  à  faire  sur  lui  à  celles  que  j'ai  faites  sur  eux. 

Ce  n'est  pas  que,  dans  le  peu  qu'on  sait  des  antiques  mœurs  de  l'Egypte, 
d  ne  soit  possible  de  démêler  quelque  trait  saillant  qui  trancbe  avec  celles 
de  tout  autre  pays.  Telle  est,  par  exemple,  celte  préoccupation  de  la 
mort  qui  dominait  la  vie  entière  des  Égyptiens,  qui  était  familière  à  toutes 
leurs  pensées  et  présente  à  toutes  leurs  actions.  Depuis  la  tète  de  mon 
qu'on  apportait  au  milieu  du  festin  pour  exciter  les  convives  à  la  joie , 
jusqu'à  ces  nécropoles  plus  vastes  que  les  cités  des  vivans,  ces  temples 
dont  les  murs  sont  couverts  de  peintures  qui  représentent  l'bistoire  de 
l'ame  après  la  vie,  ces  pyramides ,  masses  énormes  élevées  à  grand'peine 
pour  y  cacber  un  tombeau  :  tout  en  Egypte  parle  de  la  mort.  Ceci  devait 
tenir  aux  mœurs  et  se  retrouve  dans  les  lois.  L'Egypte  est  le  seul  pays  où 
l'on  ait  fait  un  moyen  politique  d'un  arrêt  funèbre  et  soumis  un  cadavre 
à  un  jugement. 

Mais  je  le  répète,  nous  n'avons  point  le  code  de  l'Egypte.  Les  Grecs , 
qui  nous  apprennent  quelque  chose  de  ses  institutions  et  de  ses  coutumes, 
ne  l'ont  visitée  qu'après  l'ère  des  Pharaons,  après  celte  ère  de  dix  siècles, 
pendant  lesquels  la  civilisation  égyptienne  se  développa  dans  sa  pureté  ; 
alors  cette  civilisation  commençait  à  s'altérer  par  la  complète.  Peut-être 
est-il  donné  à  notre  temps  d'en  savoir  davantage.  Attendons  (I)! 

La  Perse  aussi  présente  de  grandes  obscurités.  Je  ne  veux  ni  ne  dois 
m'y  enfoncer.  D'importans  travaux  se  préparent  en  ce  moment  sur  les 
antiquités  persanes.  Jusqu'à  ce  qu'ils  aient  paru  ,  on  ne  peut  s'aventurer 
sur  ce  terrain  mal  connu  sans  courir  le  risque  de  s'égarer.  Je  dirai  seule- 
ment qu'en  comparant  ce  que  les  auteurs  anciens  nous  apprennent  des 
Perses  avec  ce  que  nous  révèle  l'imparfaite  traduction  des  livres  de  Zo- 
roastre  que  nous  possédons ,  l'on  peut  déjà  s'assurer  que  ces  mœurs  et  ces 
institutions  étaient  dans  une  parfaite  harmonie  et  reposaient  sur  la  même 
idée  :  c'était  l'idée  qui  servait  de  base  à  leur  religion ,  l'idée  de  la  guerre , 
mais  de  la  guerre  sacrée ,  livrée  par  le  principe  bon,  intelligent,  lumineux, 
au  principe  ténébreux  et  malfaisant.  De  cette  idée  sortait  naturellement 
celle  de  la  pureté ,  base  de  la  loi  de  Zoroastre  et  des  mœurs  qu'il  prescri- 
vit. Les  prescrivit-il  en  effet?  ou  les  mœurs  étaient-elles  antérieures  à  lui 
el  onl-elles  passé  de  la  coutume  dans  sa  loi  ?  J'incline  à  le  croire  sans  pré- 
tendre le  prouver.  Mais  d'abmd  je  remarque  dans  la  race  d'Iran  la  pre- 

(i)  Le  voile  est  retombé   Champolliog  vient  de  mourij 


472  UEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pondérance  et  l'émancipation  de  l'esprit  guerrier.  Ce  peuple ,  surtout  mi- 
litaire, ne  paraît  jamais  avoir  porté  le  joug  de  ses  mages  comme  les 
Indiens  celui  de  leurs  brahmes.  D'après  cela ,  je  ne  pense  pas  qu'il  ait 
reçu  de  sa  religion  cette  idée  de  pureté ,  fondement  de  sa  morale  et  de 
ses  mœurs  ;  je  crois  plutôt  qu'il  l'a  puisée  dans  son  génie  austère  et  bel- 
liqueux. 

Zoroastre  s'empara  de  celte  idée ,  il  en  tira  les  préceptes  qui  en  pa- 
raissaient le  plus  éloignés.  Ainsi  voulait-il  favoriser  l'agriculture?  Dans 
ce  but,  il  ordonnait  de  cultiver  la  terre  pour  la  purifier,  pour  la  soustraire 
au  mauvais  principe  et  la  mettre  sous  l'empire  du  principe  bienfaisant. 
Plusieurs  de  ses  lois  eussent  révolté  son  temps ,  si  elles  n'eussent  été  pré- 
parées par  les  mœurs.  Que  dis-je?  elles  l'eussent  révolté  lui-même.  Si  par 
exemple  le  pouvoir  de  celte  idée  de  pureté  n'avait  pas  été  si  grand  sur 
toutes  les  aines ,  si  elle  n'eût  pas  inspiré  un  respect  superstitieux  pour  le 
feu ,  son  image  et  son  symbole,  le  caractère  humain  de  ce  législateur  qui 
défend ,  sous  des  peines  sévères  en  ce  monde  et  dans  l'autre ,  de  battre 
une  chienne  qui  a  des  petits ,  ne  lui  aurait  pas  dicté  cette  sentence  bar- 
bare :  Celui  dont  la  bouche  a  soufflé  sur  le  feu  est  digne  de  mort. 

Du  reste ,  Zoroastre  s'est  donné  constamment ,  non  pour  un  créateur 
comme  Moïse,  mais  pour  un  rénovateur  de  la  tradition  antique,  un  réfor- 
mateur de  la  tradition  corrompue  ;  il  veut  reconstituer  dans  sa  pureté 
l'ancienne  société  persane ,  l'empire  de  Djemschid.  Sa  législation  est  une 
restauration  des  mœurs  primitives. 

Il  est  donc  permis  de  croire,  d'après  cela,  que  les  mœurs  eurent  en 
Perse,  comme  ailleurs,  une  puissante  influence  sur  la  loi  religieuse  qui  en 
exerça  sur  elles  une  si  grande  à  son  tour. 


LA  CHINE. 

Reste  un  pays  à  part ,  presque  aussi  étranger  par  sa  constitution  à  l'O- 
rient qu'à  l'Occident  :  c'est  la  Chine  où  il  n'existe  ni  castes  religieuses  ni 
noblesse  militaire,  mais  un  despote,  de  la  police  et  de  l'administration, 
où  la  libre  concurrence  du  savoir,  ouverte  à  tous,  est  la  base  de  la  hiérar- 
chie sociale,  où  enfin  les  disciples  de  Confucius  gouvernent  sous  un  roi 
tartare  une  population  boudhiste. 

Cet  empire  dont  la  population  égale  presque  celle  de  l'Europe  existe 
depuis  plus  de  quatre  mille  ans.  Certes  il  a  été  le  théâtre  de  bien  des 
changemens  que  nous  connaissons  mal  encore.  Les  diverses  parties  qui  le 
composent  se  sont  à  plus  d'une  reprise  séparées  et  réunies.  Il  a  été  régi 


LES    LOIS    ET    LES    MUEUKS.  173 

par  vingt-deux  dynasties,  il  a  donc  éprouvé  au  moins  vingt-deux  révolu- 
tions. Deux  fois  il  a  été  vaincu  par  les  barbares ,  et  deux  fois  il  a  vaincu 
la  barbarie. 

Depuis  l'époque  de  ses  premiers  rois,  que  le  début  de  son  histoire  nous 
montre  desséchant  le  sol  et  fondant  la  société ,  jusqu'à  l'empereur  qui 
règne  maintenant  sur  cent  quatre-vingt  millions  d'homme ,  à  travers  la 
longue  période  de  ses  déchiremens ,  quelque  chose  a  subsisté  immobile  : 
c'est  le  fonds  de  ses  anciennes  mœurs.  Ce  fonds  est  aujourd'hui  bien  al- 
téré, bien  corrompu  sans  doute,  mais  il  est  reconnaissable  même  à  celle 
heure,  au  sein  d'une  civilisation  décrépite ,  comme  les  traits  caractéristi- 
ques du  visage  de  l'enfant  peuvent  se  lire  encore  sur  la  physionomie  dé- 
composée du  moribond. 

Quel  était-il  ce  fonds  immuable  d'où  tout  est  sorti?  quel  était  l'élément 
primordial  de  cette  vieille  société  ?  C'était  la  famille  patriarcale ,  la  fa- 
mille agricole.  De  là  les  deux  idées  qui  sont  encore  l'ame  de  la  politique 
chinoise  :  l'obéissance  filiale ,  l'importance  de  l'agriculture. 

Ouvrons  les  annales  de  la  Chine.  Quel  spectacle  nous  présentent  les 
premiers  chapitres  du  Chou-King ,  son  plus  ancien  livre  historique  ?  Un 
chef  gouvernant  les  familles  et  les  tribus  qui  se  groupent  autour  de  lui , 
comme  il  gouvernerait  des  enfans  et  des  serviteurs,  appliquant  tous  ses 
soins  à  assainir  la  terre ,  à  la  rendre  habitable  et  féconde ,  à  favoriser  par 
la  culture  la  multiplication  de  l'homme  et  des  animaux  utiles.  Ce  sont 
quelques  tribus  qui  se  détachent  de  leur  errante  famille  et  se  font  une  vie 
stable  en  s'attachanl  au  sol.  Ce  qui  peut  seconder  la  tendance  agricole,  la 
faire  prévaloir  sur  la  vie  nomade ,  c'est  là  ce  que  le  chef  encourage  et 
prescrit  avec  une  autorité  toute  paternelle.  Un  de  ces  anciens  rois  est  un 
laboureur,  un  autre  est  choisi  à  cause  de  son  respect  pour  ses  parens  (I). 
Si  l'on  énumère  les  devoirs  des  rois ,  le  premier  est  de  procurer  au  peuple 
les  cinq  choses  nécessaires  à  la  vie  ;  celui  de  faire  régner  la  vertu  ne  vient 
qu'après  (2).  Des  huit  règles  du  gouvernement  la  première  est  celle  des 
fruits ,  la  seconde  celle  des  biens ,  c'est-à-dire ,  le  soin  de  la  nourriture  et 
du  bien-être  matériel  des  hommes.  La  maxime  fondamentale  est  l'obéis- 
sance filiale,  et  ce  qui  n'en  est  qu'une  extension,  le  respect  de  la  vieillesse, 
un  vieillard  étant  respectable  pour  chacun  en  ce  qu'il  lui  présente  l'image 
de  son  père.  En  ces  temps,  l'idée  de  la  paternité,  dans  laquelle  se  confon- 
dait celle  de  l'amour  maternel,  s'appliquait  au  principe  de  la  société 


(i)  Chou-king,  trad.  du  père  Gaubil,  p.  9. 
(2)  Id. ,  p.  24. 


474  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  à  celui  de  l'univers.  On  disait  :  De  même  que  le  ciel  et  la  lerre  sont 
le  père  et  la  mère  de  toute  chose ,  le  roi  doit  être  le  père  et  la  mère  de 
son  peuple  (I). 

Les  diverses  dynasties  qui  arrivèrent  à  l'empire  sanctionnèrent  leur 
usurpation  par  une  adhésion  constante  aux  anciennes  maximes ,  un  res- 
pect inviolable  des  anciennes  mœurs.  Ce  fut  le  lien  qui  réunit  successive- 
ment autour  du  trône  impérial  les  états  indépendans. 

C'est  sur  cette  hase  que  s'établit  la  monarchie  des  Chinois,  qui  atteignit 
une  certaine  unité  vers  le  XIe  siècle  avant  Jésus-Christ.  Mais  bientôt  ce 
lien  se  relâcha  d'abord,  puis  se  brisa  entièrement,  et  alors  commença 
cette  époque  d'anarchie  et  de  divisions  qu'on  a  justement  nommée  le 
moyen-àge  de  la  Chine  ,  et  qui  fut  aussi  long  que  le  nôtre.  C'est  au  plus 
fort  de  cette  anarchie,  quand  l'autorité  impériale  n'existait  plus  que  de 
nom  et  avait  à  peu  près  autant  d'influence  sur  les  états  nés  du  démem- 
brement général  que  celle  de  l'empereur  au  xive  siècle  sur  les  grands 
feudataires  d'Allemagne  ;  c'est  alors  que  parut  Confucius.  Confucius  sentit 
le  besoin  de  reconstituer  l'unité  chinoise.  Que  fit-il  dans  ce  but  ?  Il  re- 
cueillit les  anciens  rites,  les  anciens  chants,  les  anciennes  maximes,  les 
histoires  des  premiers  temps.  Voilà  ce  que  contiennent  les  cinq  kings  dont 
il  est  le  rédacteur.  Tout  son  enseignement  était  un  appel  au  passé  ;  son 
idéal  politique,  c'était  la  résurrection  des  mœurs  antiques.  Seulement, 
venu  dans  un  temps  philosophique  ,  dans  un  temps  où  il  y  avait  des  sectes 
et  des  écoles ,  il  donna  une  forme  abstraite  et  symétrique  à  cette  morale 
qui  n'était  au  fond  qu'une  tradition  réduite  en  système.  Si  cette  doctrine 
l'a  emporté  sur  ses  rivales,  si  elle  est  devenue  une  autorité,  tandis  que 
les  autres  sont  restées  à  l'état  d'opinion,  c'est  qu'elle  n'était  qu'une  ex- 
pression systématique ,  une  sorte  de  traduction  en  langage  abstrait  des 
mœurs  primordiales  ,  des  sentimens  intimes  du  pays.  C'est  par  là  qu'une 
philosophie  a  pu  devenir  une  loi. 

Au  reste,  ce  n'est  que  douze  cents  ans  après  Confucius,  au  vne  siècle 
de  notre  ère ,  que  son  école  est  entrée  en  possession  de  la  société  chinoise. 
Ce  n'est  qu'alors  qu'a  été  organisé  le  système  des  examens  par  lequel  tous 
les  emplois  sont  donnés  exclusivement  aux  lettrés,  selon  le  degré  auquel 
ils  ont  porté  l'élude  de  la  morale  et  de  la  politique  de  Confucius. 

Il  a  fallu  tout  ce  temps  pour  user  l'anarchie  féodale ,  et  quand  son  ère 
a  été  consommée ,  les  lettrés  dépositaires  d'un  système  qui  reposait  sur  les 
anciennes  mœurs,  qui  contenait  ce  qu'il  y  a  d'immuable  dans  la  nature 
chinoise,  se  sont  trouvés  les  vrais  représentait*  de  la  société;  ils  ont  été 

n  Chou-king,  p.  i5. 


LES    LOIS    ET    LES    MOEURS.  175 

on  mesure  de  lui  donner  ce  qu'elle  cherchait  après  tant  d'agitations,  l'u- 
nité et  la  paix  au  sein  d'une  organisation  naturelle  et  nationale,  et  c'est 
ainsi  qu'un  corps  de  littérateurs  a, pu  hériter  de  la  violence  et  de  la  guerre, 
et  qu'une  époque  pacifique  a  pu  succéder  à  des  sièiies  de  destruction. 

Quand  les  généraux  et  les  fils  de  Djingis-Khan  conquirent  la  Chine  , 
leur  première  pensée  fut  de  la  détruire;  car  c'est  ainsi  que  ces  chefs  en- 
tendaient la  conquête.  Les  lettrés  garantirent  la  Chine  de  l'extermination 
totale  dont  elle  était  menacée.  A  celle  époque,  on  en  voit  quelques-uns, 
ministres  des  empereurs  mongols,  s'interposer  entre  eux  et  leurs  conci- 
toyens, enseigner  à  ces  vainqueurs  sauvages  quel  parti  ils  pouvaient  tirer 
de  l'administration  régulière  qu'ils  trouvaient  établie  dans  l'empire,  et  les 
gagner  à  l'humanité  en  leur  prouvant  que  le  gouvernement  leur  rapporte- 
rait plus  que  le  pillage.  Ces  lettrés,  en  sauvant  l'existence  matérielle  de 
leur  pays ,  avaient  sauvé  sa  civilisation  ;  car  les  Tarlares  ne  l'ayant  pas 
anéantie  furent  contraints  de  l'adopter.  Alors  on  vit  quelle  esi  la  force 
d'une  organisation  sociale  fondée  sur  des  mœurs  enracinées.  Mœurs  et 
lois  résistèrent  à  la  plus  terrible  des  conquêtes,  et  s'imposèrent  aux  plus 
redoutables  des  conquérant. 

Le  même  spectacle  se  reproduisit  lors  de  îa  conquête  des  Mantchoux,  et. 
à  l'heure  qu'il  est ,  l'empire  du  milieu ,  après  avoir  traversé  tant  de  siècles, 
tant  de  vicissitudes  et  d'invasions,  est  encore  gouverné  par  ses  vieilles 
maximes.  Ce  qu'il  y  a  d'essentiel  dans  ses  mœurs  n'a  pas  péri. 

Mais  qu' est-il  résulté  de  cette  inconcevable  ténacité?  Ces  mœurs,  nées 
d'un  état  de  choses  entièrement  aboli  depuis  bien  des  siècles ,  ont  cessé 
d'être  en  harmonie  avec  la  société  qui  s'appuyait  sur  elles;  elles  ont  perdu , 
pour  ainsi  dire,  leur  sens  et  leur  vertu.  L'empereur  de  la  Chine  s'appelle 
encore  le  père  et  la  mère  de  son  peuple,  et  une  fois  par  an  il  ouvre  toi- 
même  un  sillon  en  témoignage  de  son  respect  de  l'agriculture;  mais  l'au- 
torilé  paternelle  et  patriarcale  s'est  peu  à  peu  changée  en  un  despotisme 
absolu.  Le  devoir  de  nourrir  les  cent  familles  primitives  est  devenu  le  soin 
du  bien-être  matériel  d'un  peuple  immense.  Despotisme  sans  limites  du 
souverain,  soin  exclusif  du  bien-être  matériel  des  sujets,  voilà  à  quel  état 
de  choses  ont  abouti  les  anciennes  mœurs  patriarcales  et  agricoles.  Il 
valait  mieux  pour  elles  s'effacer,  et  être  remplacées  par  des  mœurs  nou- 
velles que  de  subsister  ainsi  dénaturées.  La  Chine  est  une  momie  de  peu- 
ple. Une  momie  a,  si  l'on  veut,  figure  d'homme;  on  y  reconnaît  même  les 
traits  fondamentaux  de  la  race,  mais  elle  ne  subsiste  qu'au  moyen  des 
bandelettes  qui  la  serrent  et  sans  lesquelles  elle  tomberait  en  poussière; 
mais  de  son  sein  vide  on  a  retiré  les  organes  de  la  vie.  Il  en  est  ainsi  de  la 
Chine;  ses  membres  ne  tiennent  ensemble  que  parce  qu'elle  est  étroite- 


476  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment  emmaillotée  dans  les  langes  de  son  enfance;  son  sein  est  creux  ,  il 
n'y  a  plus  de  cœur. 

Lisez  dans  les  journaux  anglais  les  actes  du  gouvernement ,  les  procla- 
mations officielles  insérées  dans  la  Gazette  Impériale ,  et  vous  croirez  lire 
un  chapitre  du  Chou-King  ;  l'empereur  actuel  parle  comme  parlait  l'em- 
pereur Yao  :  mais  ouvrez  le  code  pénal  de  la  Chine ,  son  seul  code,  et  vous 
verrez  ce  que  sont  devenues  dans  la  réalité  les  anciennes  mœurs.  L'o- 
béissance filiale  est  toujours  la  base  de  la  société,  mais  l'empereur  étant 
le  père  de  tous,  cette  obéissance  est  une  prostration  de  tous  devant  son 
pouvoir,  et  c'est  au  nom  d'un  sentiment  respectable  en  soi  et  inhérent 
aux  mœurs  chinoises,  mais  perverti  par  la  servitude,  qu'ont  été  éta- 
blies des  lois  atroces  :  telles  sont  celles  qui  prononcent  contre  l'auteur 
de  toute  atteinte  non-seulement  à  la  personne  de  l'empereur,  mais  à  son 
palais,  au  temple  de  sa  famille,  aux  sépultures  de  ses  ancêtres,  une 
mort  épouvantable,  le  supplice  des  couteaux  (i),  et  enveloppent  dans 
cette  sentence  tous  les  parais  du  coupable.  Il  y  a  des  peines  sévères  pour 
celui  qui ,  dans  un  placet ,  emploie  le  nom  de  l'empereur ,  porte  ou  donne 
son  nom;  il  est  défendu  d'imiter  les  rites  impériaux  (2).  Le  crime  de 
lèse-majesté  est  identifié  avec  le  sacrilège  (3).  Tout  ce  qui  tient  au  gou- 
vernement participe  de  ce  respect  superstitieux.  Le  châtiment  pour  celui 
qui  jette  une  pierre  contre  un  monument  public  (4),  ou  qui  résiste  à  la 
patrouille,  est  la  mort  (5).  C'est  que  le  gouvernement  et  même  la  police 
ont  hérité  de  la  vénération  primitive  et  de  la  docilité  sans  bornes  qu'in- 
spirait le  chef  patriarcal  à  la  famille  politique  primitive. 

Le  principe  des  anciennes  mœurs  est  donc  caché  au  fond  des  institu- 
tions actuelles ,  mais  il  y  est  avorté,  flétri  ;  de  là  est  résulté  le  marasme 
moral  où  languit  cette  nation.  Son  gouvernement  a  pu  lui  donner  la  paix, 
une  certaine  justice,  l'abondance  des  biens  matériels  :  la  population  y  a 
tellement  augmenté,  que  deux  millions  d'hommes  y  vivent  sur  les  rivières 
et  les  canaux ,  et  (pie  les  mères ,  ne  pouvant  élever  leurs  enfans ,  ont  dans 
leur  ménage  un  bassin  de  cuivre  pour  noyer  les  nouveau-nés.  Mais  un 

(i)  On  commence  par  attacher  le  coupable  à  une  croix  de  sa  hauteur,  ensuite 
l'exécuteur  prend  au  hasard ,  dans  un  panier  couvert ,  un  des  couteaux  qui  y  sont 
renfermés  (chacun  porte  écrit  le  nom  d'une  partie  du  corps),  et  coupe  le  membre 
que  le  couteau  indique.  (Code pénal  de  la  Chine,  t.  n ,  p.  2-3.  ) 

(2)  ld.,  t.  1,  p.  286. 

(3)  ld.,  p.  23. 

(4)  ld. ,  p.  328. 

(5)  ld.,  p.  37 4. 


LES   LOIS    ET    LES   MOEURS.  477 

peuple  dénué  de  vie  morale  n'est  rien,  malgré  ses  richesses,  ses  aises,  sa 
population,  rien  qu'un  paralytique  couché  sur  un  coffre-fort.  Et,  bien 
qu'elle  conserve  à  beaucoup  d'égards  les  coutumes  des  anciens  sages ,  au 
fond  cette  nation  n'a  d'autre  loi  que  les  supplices ,  d'autre  conscience  que 
le  bambou. 

Savez-vous  en  effet  ce  qu'est  la  loi  fondamentale,  la  grande  loi  ?  C'est 
le  tarif  des  coups,  des  amendes  et  des  bannissemens ,  le  tout  symétrique- 
ment ,  on  pourrait  presque  dire  géométriquement  disposé  ,  de  sorte  que 
tant  de  coups  correspondent  à  tant  d'onces  d'argent,  à  tant  de  milles  de 
distance.  Savez-vous  quelles  instructions  préliminaires  sont  placées  en  tète 
de  celte  législation  ?  «  Le  bambou  est  droit ,  poli ,  sans  branches ,  de  la  lon- 
gueur ,  de  la  largeur  et  du  poids  marqués  dans  le  tableau.  On  le  prend 
pour  s'en  servir  par  le  bout  le  moins  gros  (i) .  » 

Il  nous  importe  de  remarquer  que ,  dans  la  distribution  de  ces  correc- 
tions légales ,  ce  sont  des  idées  empruntées  aux  mœurs  primitives  de  la 
Chine  qui  bien  souvent  décident  des  coups  à  recevoir  ou  des  sommes  à 
payer. 

De  l'obéissance  filiale  découle  la  puissance  paternelle  :  ainsi  on  peut 
tuer  ses  fils  ou  ses  petits-fils  pour  soixante-dix  coups  (2)  par  tête,  mais 
si  on  lève  la  main  sur  sa  belle-mère,  on  reçoit  six  cents  coups  (5). 

La  déférence  pour  l'âge  est  encore  une  suite  de  l'obéissance  fdiale  ; 
ainsi  il  y  a  une  grande  différence  entre  les  crimes  commis  à  l'égard  d'un 
parent  plus  âgé  ou  moins  âgé  que  soi  (4). 

Le  bâton  qui  prescrit  aujourd'hui  les  vertus  naturelles  aux  mœurs  pri- 
mitives des  Chinois  leur  recommar.de  aussi  l'agriculture  (S) ,  qui  faisait 
une  partie  essentielle  de  ces  mœurs.  En  un  mot,  il  se  met  toujours  à  la 
place  de  la  sagesse  traditionnelle  des  premiers  rois  et  de  la  morale  dog- 
matique de  Confucius. 

Mais  cette  législation  ne  se  borne  point  à  enjoindre  par  la  peur  du 
châtiment  le  mensonge  des  anciennes  mœurs,  elle  va  plus  loin.  Elle  cor- 
rompt positivement  les  mœurs  existantes.  Un  grand  nombre  d'emplois 
sont  doubles ,  pour  que  les  deux  fonctionnaires  qui  en  sont  revêtus  se 
surveillent  l'un  l'autre,  et  ainsi  une  prime  est  offerte  à  l'espionnage  et  à  la 
délation.  En  général  la  dénonciation  d'un  coupable  est  prescrite  à  tous,  et 

(i)  Code  pénal  de  la  Chine,  t.  i,  p.  16. 

(2)  Idem. 

(3)  Idem. 

(4)  Idem. 

(5)  Idem. 


478  REVUE    DES    MiUX    MONDES, 

ses  biens  sont  promis  au  dénonciateur.  La  dernière  honte  pour  une  légis- 
lation, c'est  d'écrire  la  bassesse  dans  son  code,  et  dé  venir  à  faire  de 
l'honneur  un  crime  capital. 

Veut-on  voir  enfin  le  vol  prescrit  par  mesure  administrative?  Dans  une 
ville  située  sur  la  frontière  de  la  Chine  et  de  la  Russie,  les  Russes  s'a- 
percevaient que  leur  bonne  foi  était  sans  cesse  trompée  par  de  faux  poids, 
de  fausses  mesures,  par  toutes  les  ruses  familières  aux  marchands  chinois. 
A  leurs  plaintes  l'autorité  locale  répondait  qu'elle  était  indignée  de  ces 
fourberies  et  prendrait  des  mesures  pour  les  faire  cesser,  quand  le  hasard 
fit  découvrir  une  pièce  officielle  par  laquelle  les  magistrats  de  la  ville  en- 
courageaient les  marchands  chinois  à  tromper  les  Russes,  et  même  leur 
en  indiquaient  les  moyens.  Voilà  où  en  est  ce  peuple ,  voilà  où  il  a  été 
conduit  par  l'opiniâtreté  avec  laquelle  il  s'est  attaché  à  deux  ou  trois  idées 
empruntées  à  ses  mœurs  primitives.  Ce  que  ces  mœurs  avaient  de  vital  a 
péri.  Leur  cadavre  est  resté ,  et  cette  société  attachée  à  un  cadavre  a  fini 
par  se  putréfier.  Détournons  nos  yeux  de  ce  hideux  spectacle  pour  les 
attache!-  sur  ce  (pie  l'histoire  a  de  plus  brillant.  Passons  à  la  Grèce. 


LA  GRECE. 

La  Grèce  fut  le  plus  éclatant  théâtre  du  développement  de  l'humanité; 
c'est  plaisir,  en  sortant  des  profondeurs  mystérieuses  de  l'Orient,  d'abor- 
der à  celte  ingénieuse  terre  de  Grèce,  et  de  saluer  dans  ses  mœurs  et 
dans  ses  lois  l'aurore  de  la  liberté. 

On  le  sait,  la  Grèce  est  double;  deux  tendances  distinctes  se  manifes- 
tent dans  son  sein  et  se  font  sentir  à  travers  toute  son  histoire.  Deux 
civilisations  d'un  caractère  opposé  s'y  dessinent  en  face  l'une  de  l'autre,  et 
finissent  par  se  combattre.  L'une  est  la  civilisation  dorienne  qui  tient  en- 
core à  l'Orient  par  un  reste  d'influence  sacerdotale  et  par  des  penchans 
aristocratiques  ;  l'autre  est  la  civilisation  ionienne  qui  a  entièrement  rompu 
avec  l'Orient  et  où  dominent  le  commerce  et  la  démocratie  :  l'une  grave, 
sévère ,  l'autre  pétulante  et  voluptueuse  ;  l'une  amie  de  l'ordre  et  de  la 
règle ,  l'autre  éprise  de  la  liberté. 

Cette  opposition  fondamentale  se  trahit  en  toutes  choses ,  dans  la  reli- 
gion, dans  l'art,  dans  les  mœurs.  Le  dorisme,  austère,  inflexible,  est  bien 
représenté  par  Sparte  et  Lycurgue.  L'ionisme,  ingénieux,  mobile,  est  bien 
représenté  par  Athènes  et  Solon. 

Si  nous  cherchons  à  faire  en  Grèce  la  part  des  deux  principes  dont 


LES    LOIS    ET    LES    MŒURS.  I7'J 

nous  traçons  l'histoire,  nous  trouverons  d'abord  qu'à  Sparte  les  mœurs 
ont  ployé  sous  les  lois  et  qu'à  Athènes  les  lois  ont  obéi  aux  mœurs. 

Que  Lycurgue  soit  un  personnage  réel,  qu'il  soit,  comme  on  commence 
à  le  croire,  un  personnage  mythique ,  peu  importe.  Toujours  est-il  que  la 
tradition  nous  le  représente  agissant  à  la  manière  du  législateur  oriental. 
II  parle  au  nom  d'une  divinité,  au  nom  de  l'Apollon  de  Delphes,  de 
l'Apollon  dorien.  Ce  n'est  qu'après  que  la  Pythie  l'a  déclarée  le  plus 
sage  des  hommes,  et  lui  a  expressément  annoncé  qu'il  fonderait  la  meil- 
leure des  républiques ,  ce  n'est  qu'investi  par  elle  d'une  autorité  sacrée , 
qu'U  se  met  à  l'œuvre,  et  ses  lois  s'appellent  des  oracles  (  rethra).  Veut-il 
instituer  son  sénat ,  son  grand  moyen  politique ,  le  sénat ,  destiné  à  faire 
équilibre  entre  les  rois  et  le  peuple,  il  a  soin  qu'un  oracle  spécial  en  pres- 
crive l'établissement.  En  un  mot,  Lycurgue  est  un  Moïse  dont  la  montagne 
de  Delphes  est  le  Sinaï. 

Parlant  ainsi  au  nom  de  la  religion,  Lycurgue  n'a  pas  besoin  de  mé- 
nager beaucoup  les  mœurs  de  ses  concitoyens.  La  propriété  était  très  iné- 
galement répartie,  Lycurgue  divise  la  terre  en  neuf  mille  lots  égaux  qu'il 
partage  entre  les  Spartiates ,  et  qu'il  défen  i  d'aliéner.  Il  anéantit  le  com- 
merce et  l'industrie  par  sa  monnaie  de  fer,  brise  d'un  coup  toutes  les 
existences,  détruit  toutes  les  fortunes;  on  se  plaint ,  mais  on  se  soumet, 
car  le  trépied  a  parlé. 

Lycurgue  poursuit  son  œuvre  :  d'abord  il  faut  qu'il  permette  à  l'enfant 
d'exister;  si  cette  matière  vivante  n'est  pas  propre  à  entrer  dans  son  moule, 
il  la  rejette  impitoyablement. 

La  vie  tout  entière  des  Spartiates,  comme  l'a  dit  excellemment  Aris- 
lote,  n'était  qu'une  sévère  discipline.  Cette  discipline  les  prenait  au  ber- 
ceau, car  les  nourrices  avaient  ordre  de  faire  jeûner  de  temps  en  temps 
les  enfans  qu'elles  allaitaient.  Un  peu  plus  grands,  on  les  fouettait  à  l'au- 
tel de  Diane  pour  les  accoutumer  et  les  endurcir  à  la  douleur.  Devenus 
citoyens,  ils  étaient  tenus  comme  les  enfans  sous  la  verge  de  la  loi.  Tous 
devaient  être  vêtus  de  la  même  manière,  tous  devaient  manger  en  com- 
mun; un  petit  nombre  de  mets  seulement  étaient  autorisés,  les  voyages 
étaient  interdits ,  le  célibat  puni ,  la  règle  s'étendait  à  tout. 

Il  n'est  pas  jusqu'aux  sentimens  les  plus  naturels,  ceux  qui  font  partie, 
pour  ainsi  dire,  de  l'ame  humaine,  qui  ne  fussent  foulés  aux  pieds  par 
cette  législation  d'airain  ;  elle  ne  s'attaquait  pas  seulement  anx  mœurs 
d'un  peuple,  mais  aux  mœurs  communes  du  genre  humain.  Elle  arracha 
aux  mères  leurs  enfans ,  elle  déchira  la  tunique  des  vierges ,  elle  défendit 
de  pleurer  plus  de  douze  jours  les  parens  perdus  ,  elle  ordonna  au  mari 
d'abandonner  sa  couche  à  un  étranger  plus  robuste,  elle  lit  du  vol  une 


480  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vertu ,  heurtant  toutes  les  bases  ordinaires  de  la  société  humaine ,  la  fa- 
mille, la  pudeur,  la  fidélité  conjugale  et  la  propriété.  Puis,  son  œuvre 
achevée,  elle  la  proclame  éternelle.  Nulle  pierre  ne  devait  être  remuée 
dans  cet  édifice  construit  tout  d'une  pièce  ;  et  en  effet ,  il  dura  cinq  cents 
ans  immobile  au  milieu  des  révolutions  innombrables  qui  agitaient  autour 
de  lui  tous  les  états  de  la  Grèce ,  et  l'esprit  de  Lycurgue  se  retrouve  à 
tous  les  momens  de  celte  durée  depuis  l'éphore  Ekprepès  brisant  à  coups 
de  hache  deux  cordes  qu'un  musicien  avait  voulu  ajouter  à  la  lyre ,  jus- 
qu'à cet  Agis,  roi  vraiment  martyr,  qui  eut  l'honneur  de  mourir  pour  la 
loi  de  son  pays. 

Certes  on  ne  m'accusera  pas  de  méconnaître  l'empire  de  la  loi  de  Ly- 
curgue  sur  les  mœurs.  Cet  empire  fut  poussé  jusqu'à  la  tyrannie  et  tint 
du  prodige.  Mais  après  avoir  reconnu  une  si  incontestable  vérité ,  il  faut 
se  demander  si  par  hasard  cette  tyrannie  ne  nous  semble  pas  plus  violente 
qu'elle  ne  le  fut  réellement,  et  si  une  bonne  partie  des  commandemens 
de  Lycurgue  (pie  nous  trouvons  les  plus  durs  étaient  pour  ceux  auxquels 
ils  s'adressaient  aussi  choquans  que  pour  nous;  en  un  mot,  s'il  n'y  avait 
pas  sur  bien  des  points  quelque  conformité  entre  les  lois  de  Lycurgue  et 
les  mœurs  doriennes. 

Ce  qui  le  prouverait ,  ce  sont  les  ressemblances  qu'on  remarque  entre 
les  diverses  constitutions  des  états  doriens. 

L'organisation  de  la  république  lacédémonienne  se  montre  dans  chacun 
de  ces  états ,  à  de  légères  différences  près.  On  voit  qu'ils  étaient  tous  for- 
més sur  un  même  plan.  Dans  tous  se  retrouvaient  une  famille  héroïque, 
en  général  des  Héraclides,  investie  de  la  royauté  (\),  dans  tous  un  sénat 
de  vieillards  (2),  une  éphorie  (3).  Les  institutions  que  nous  sommes  le  plus 
accoutumés  à  lier  dans  notre  esprit  avec  l'idée  de  la  constitution  de  Ly- 
curgue ,  n'étaient  pas  étrangères  aux  autres  république.0  doriennes.  Les 
festins  en  commun  existaient  en  Crète  comme  à  Sparte  ;  à  Mégare  du 
temps  de  Théogris,  à  Corinthe  avant  le  tyran  Périandre  (4).  Le  costume 
des  jeunes  Lacédémoniennes  dont  au  reste  les  déclamations  athéniennes 
ont  exagéré  l'indécence ,  leur  habitude  de  se  livrer,  en  présence  des  hom- 
mes ,  à  divers  exercices  gymnastiques ,  toutes  ces  choses  qui  nous  sur- 
prennent dans  ces  lois  de  Lycurgue,  tenaient  aux  mœurs  doriennes.  Il  était 
dans  les  mœurs  que  les  jeunes  filles  fussent,  moins  que  les  femmes  ma- 

(i)  O.  Mùller,  die  Dorier,  t.  n,  p.  109. 

(2)  Id.,  p.  96. 

(3)  Id. ,  p.  112. 

(4)  Id. ,  p.  202-274. 


LES    LOIS    ET    LES    MŒURS.  481 

riées ,  renfermées  dans  la  maison  domestique ,  plus  exposées  qu'elles  aux 
regards,  plus  mêlées  à  la  société  des  hommes;  c'était  des  mœurs  plus 
franches,  plus  fortes,  plus  septentrionales  et  moins  asiatiques  que  celles 
des  populations  ioniennes.  Enfin  la  loi  qui  prescrivait  à  l'époux  d'enlever 
son  épouse,  toute  bizarre  qu'elle  semble,  devait  avoir  sa  raison  dans  quel- 
que coutume  dorienne  ;  car  en  Crète  il  existait  un  usage  évidemment  ana- 
logue à  celui-ci  :  l'enlèvement  du  jeune  homme  aimé  par  l'ami  qu'il  s'était 
choisi  (■!). 

Une  des  lois  les  plus  extraordinaires  que  Lycurgue  ait  portée  est  celle 
qui  prescrivait  aux  jeunes  Spartiates  le  vol ,  mais  un  vol  adroit  Elle  se 
rattachait  à  une  autre  du  même  genre  par  laquelle  il  leur  était  enjoint  de 
s'enfoncer  à  certaines  époques  dans  les  bois,  les  montagnes  et  les  lieux 
sauvages,  et  là  de  vivre  pendant  quelque  temps  de  ce  qu'ils  pourraient  se 
procurer  par  la  ruse  ou  la  forée,  menant  véritablement  la  vie  de  bri- 
gands. M.  Mùller,riiomme  qui  nous  a  fait  le  mieux  connaître  l'existence 
des  populations  doriennes,  voit,  dans  cette  institution,  une  tradition  per- 
pétuée des  anciennes  mœurs ,  quand  les  Doriens  dans  les  montagnes  de 
l'Olympe  ou  de  l'OEla  étaient  obligés  de  mener  un  genre  de  vie  semblable 
et  de  conquérir  ainsi  cbaque  jour  leur  nourriture  sur  les  babitans  de  la 
plaine  (2).  Il  voit  également  dans  la  fustigation  des  enfans  à  l'autel  de 
Diane  un  signe  commémoralif  du  culte  antique  et  sanglant  delà  déesse  (5) 
de  la  Tauride.  Ainsi  les  mœurs  et  les  traditions  primitives  des  peuples 
doriens  tiendraient  dans  les  lois  de  Lycurgue  une  place  beaucoup  plus 
grande  qu'on  n'est  tenté  d'abord  de  le  supposer. 

Du  reste ,  c'est  l'opinion  du  savant  dont  je  parle  que  les  mœurs  de  ces 
populations  étaient  les  vieilles  mœurs  helléniques  qui  subsistèrent  à 
Sparte  plus  purement  qu'ailleurs.  Il  a  montré  dans  l'époque  héroïque  le 
type  de  la  royauté  dorienne;  il  fait  voir  que  les  rois  dans  Homère  res- 
semblent beaucoup  à  ce  que  furent  les  rois  de  Sparte  i/t) ,  qui  de  même 
sacrifiaient  aux  dieux  et  recevaient  une  portion  de  la  victime.  Il  a  égale- 
ment retrouvé  dans  Homère  le  conseil  des  vieillards  (5) ,  la  gérusie  lacé- 
démonienne  ;  enfin  jusqu'à  l'origine  des  repas  en  commun  entre  les  chefs 
avec  exclusion  des  femmes.  Il  a  même  rendu  très-vraisembKible  que  ces 
mœurs  avaient  existé  cbez  les  peuples  où  plus  lard  la  démocratie  les  a 

(i)  Die  Dorier,  t.  n ,  p.  292. 

(2)  Id. ,  p.  3n-i2. 

(3)  Id.,  t.  il,  p.  382. 

(4)  Id.,  p.  92. 

(5)  Id. 

TOME  II.  5| 


482  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fait  disparaître;  il  a  reconnu  dans  lesprytanes  d'Athènes  un  dernier  reste 
de  la  royauté  héroïque  conservée  à  Lacédémoue. 

Ainsi  considérée,  l'œuvre  de  Lycurgue  nous  apparaît  sous  un  jour  tout 
nouveau.  Si  c'est  à  certains  égards  une  tyrannie  violente  des  mœurs  con- 
temporaines, c'est  à  beaucoup  d'autres  une  réhabililation,  une  réorgani- 
sation des  mœurs  antérieures ,  et  l'influence  des  mœurs  reparaît  ici  jusque 
dans  la  législation,  qui  semblait  le  plus  les  soumettre  et  les^ominer. 

Ce  qu'on  peut  dire ,  c'est  que  la  constitution  de  Sparte  était  fondée  sur 
l'exagération  du  principe  commun  à  toutes  les  autres  constitutions  do- 
riennes.  Ce  principe  était  l'ordre,  non  cet  ordre  négatif,  pour  ainsi  dire, 
qui  n'est  que  l'absence  du  désordre ,  qui  est  produit  par  une  force  com- 
pressée, et  périt  dès  qu'elle  se  retire;  mais  cet  ordre  réel  qui  tient  à  l'a- 
gencement harmonieux  de  toutes  les  parties  de  l'état ,  de  tous  les  élémens 
de  la  cilé.  C'est  ce  que  les  Doriens  distinguaient  par  le  beau  nom  de  cos- 
mos, qui  exprime  l'ordre  de  l'univers.  L'ordre  en  ce  sens,  cet  ordre 
plein  de  simplicité  et  de  grandeur  qui  naît  de  la  subordination  des  parties 
à  l'ensemble,  se  trouve  dans  leur  architecture,  comme  il  se  retrouvait 
dans  leur  religion,  dans  leur  poésie ,  dans  leur  musique.  Toute  leur  exis- 
tence était  empreinte  de  ce  caractère  d'ordre  et  d'harmonie,  et  ils  en 
transportaient  le  sentiment  et  le  besoin  dans  la  politique.  La  société,  se- 
lon les  idées  et  les  mœurs  doriennes,  n'était  pas  une  collection  dindivi- 
dus  indépendans  et  isolés,  mais  une  agglomération  compacte  de  citoyens 
serrés  en  faisceau  par  un  lien  religieux,  nul  n'ayant  d'existence  person- 
nelle ,  chacun  vivant  de  la  vie  de  tous ,  et  se  perdant ,  pour  ainsi  dire ,  dans 
l'état. 

Tel  était  pour  les  Doriens  l'idéal  du  gouvernement,  l'idéal  qu'ils  cher- 
chèrent à  réaliser  partout  où  ils  s'établirent,  en  Crète,  à  Corinthe,  en 
Sicile.  C'est  là  ce  que  voulut  Lycurgue,  il  le  voulut  avec  excès.  Dominé 
par  l'idée  de  l'ordre  dorien ,  du  cosmos ,  il  ne  tint  compte  des  sentimens 
de  l'individu  et  de  la  famille  et  les  immola  l'un  et  l'autre  à  la  chose  pu- 
blique. Il  ne  laissa  vivre  que  celui  qai  pouvait  la  servir  et  à  la  condition 
de  la  servir  sans  cesse;  il  subordonna  tout  à  ce  devoir,  qui  était  à  ses 
yeux  la  fin  même  de  la  politique;  il  n'abandonna  rien  à  la  fantaisie  par- 
ticulière, ni  les  banquets,  ni  les  vêtemens,  ni  même  les  rapports  intimes 
des  époux;  il  ne  ménagea  aucun  des  sentimens  les  plus  chers  au  cœur 
humain,  aucun  des  instincts  les  plus  impérieux  de  notre  nature  :  tout 
cela  était,  aux  yeux  du  législateur  dorien ,  un  égoïsme  qu'il  fallait  mettre 
en  poussière ,  et  cette  poussière  pouvait  seule  être  le  ciment  de  l'é- 
tat :  que  lui  faisaient  la  pudeur  des  vierges  ,  l'amour  des  maris,  la  ten- 
dresse des  fils?  Il  voulait  qu'on  n'eût  qu'une  mère,  Sparte;  qu'une  fa- 


LES  LOTS  ET  LES  MOEURS.  4SÔ 

mille,  Sparte;  qu'une  amante  et  une  femme,  Sparte;  il  voulait  abîmer 
toutes  les  individualités  dans  une  unité  puissante ,  et  il  parvint  à  son  but. 
Il  y  parvint ,  parce  que  l'idée  dont  il  poursuivait  l'accomplissement,  était 
une  idée  dorienne,  et  qu'il  avait  affaire  à  une  population  dorienne.  Sa 
loi  était  comme  ces  tyrans  populaires  auxquels  la  multitude  obéit ,  parce 
que  leur  despotisme  sert  ses  pencbans. 

Et  sans  cela  croit-on  que  Sparte  eût  si  facilement  adopté  cette  loi  que 
n'étayait  aucune  force  matérielle  ,  que  les  dieux  conseillaient,  il  est  vrai , 
mais  qu'eux-mêmes  ne  commandaient  pas  d'une  manière  absolue?  Où  le 
législateur  eût-il  pris  la  force  de  se  faire  obéir ,  s'il  n'eût  trouvé  un  point 
d'appui  caché  dans  la  société  qu'il  voulait  régir  ?  Autrement,  son  empire 
sur  des  hommes  d'humeur  aussi  fière  est  inexplicable  ;  ils  n'auraient  pas 
du  moins  porté  le  joug  si  long-temps  et  si  gaîment(car  la  gaîté  lacédémo- 
nienne  avait  passé  en  proverbe),  si  ce  joug  n'eût  convenu  à  leurs  mœurs. 

L'influence  des  mœurs  sur  les  lois  que  nous  venons  de  reconnaître  à 
l'origine  de  la  constitution  de  Lycurgue ,  ne  parait  pas  moins  dans  le  spec- 
tacle de  sa  durée  et  de  sa  chute.  Cent  trente  ans  après  l'établissement 
des  lois  de  Lycurgue,  furent  institués  les  éphores  dont  le  rôle  ne  cessa 
jamais  d'être  une  opposition  constante  à  la  constitution  de  Lycurgue. 

A  quoi  tint  ce  rôle  de  l'éphorie,  qui  introduisit  de  si  grands  change- 
mens  dans  l'état,  et  finit  par  amener  sa  perle?  Il  tint,  comme  on  l'a 
remarqué  (4),  aux  nouveaux  rapports  et  aux  nouvelles  mœurs  qui  na- 
quirent de  l'agrandissement  de  la  puissance  lacédémonienne.  L'exten- 
sion du  territoire,  en  relâchant  le  lien  national,  multiplia  les  points  de 
contact  entre  les  Spartiates  et  les  étrangers.  Parla  les  éphores  chargés, 
comme  on  sait,  de  tout  ce  qui  concernait  les  étrangers,  acquirent  plus 
d'importance,  quand,  au  mépris  des  lois  de  Lycurgue,  le  nombre  en  aug- 
mentait chaque  jour.  Les  éphores  étaient  aussi  chargés  de  la  surveillance 
des  deniers  de  l'état ,  et  l'accroissement  de  la  richesse  publique  accrut 
leur  ascendant.  En  un  mot,  toutes  les  nouveautés  qui  tendaient  à  altérer 
la  législation  primitive  trouvaient  naturellement  dans  l'éphorie  un  in- 
strument et  un  organe.  Voici  donc  un  élément  perturbateur  introduit 
par  l'altération  des  mœurs  dans  la  constitution  politique  et  qui  en  causera 
la  destruction.  En  effet,  ce  fut  un  éphore  qui  demanda  le  premier  la  li 
berlé  de  lester  ,  incompatible  avec  la  manière  dont  Lycurgue  avait  insti- 
tué la  propriété.  Ce  furent  des  éphores  qui  firent  échouer  par  leurs  in- 
trigues les  magnanimes  tentatives  d'Agis  et  de  Cléomènes  pour  le  réta 
blissement  des  anciennes  lois. 

(l)   Die  Doricr,  t.  n,  |>.  ta4~5. 


48i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Mais  ce  qui  servit  puissamment  la  tendance  désorganisatriee  de  l'épho- 
rie,  ce  qui  la  suscita  même  en  grande  partie,  ce  fut  l'introduction  de  la 
richesse  à  Sparte  après  la  guerre  du  Péloponèse,  ce  fut  la  corruption  qui 
s'ensuivit.  Avec  l'or  d'Athènes,  de  nouvelles  mœurs  se  glissèrent  dans 
la  cité  trop  puissante. 

Dès  ce  moment  l'œuvre  de  Lycurgue  fut  frappée  au  cœur;  elle  mourut 
de  cette  hlessure  après  une  agonie  dont  la  longueur  prouva  ce  qu'elle 
pouvait  supporter. 

Voilà  ce  qui  arrive  aux  gouvernemens  qui  n'admettent  point  le  pro- 
grès ;  retranchés  dans  une  immobilité  apparente ,  ils  croient  pouvoir  se 
dérober  à  l'action  du  temps  qui  tranforme  incessamment  tous  les  êtres. 
Mais  peu  à  peu  les  conditions  de  leur  existence  se  modifient  à  leur  insu 
Les  mœurs  changent ,  malgré  tous  les  efforts  et  toutes  les  gênes  de  la  loi, 
parce  que  leur  nature  est  de  changer  éternellement,  et  alors  la  loi,  pour 
n'avoir  pas  transigé  avec  elles,  périt  par  elles.  Elle  n'a  pas  fait  alliance 
avec  les  mœurs  nouvelles,  elle  suit  les  mœurs  anciennes  dans  la  tombe. 
Pour  que  l'institution  de  Lycurgue  pût  durer  éternellement,  il  eut  fallu 
l'isoler  entièrement,  et  la  soustraire  à  ce  mouvement  de  rotation  qui 
emporte  le  monde  moral  à  travers  le  temps  ,  semblable  à  celui  qui  roule 
l'univers  matériel  à  travers  l'espace;  car  le  moindre  contact  avec 
des  mœurs  étrangères  renfermait  le  germe  d'une  altération  toujours  crois- 
sante dans  les  mœurs  des  Lacédémoniens ,  et  les  mœurs  enfin  minées  ,  la 
loi  qu' elles  soutenaient  devait  s'écrouler  avec  ses  fondemens. 

S'il  a  fallu  quelque  attention  pour  démêler  à  Sparte  quelle  influence 
eurent  les  mœurs  sur  des  lois  qui  semblaient  en  être  indépendantes ,  à 
Athènes ,  au  contraire,  ce  qui  frappe  d'abord,  comme  je  l'ai  dit  plus 
haut,  c'est  l'influence  des  mœurs  sur  les  lois. 

Les  mœurs  athéniennes,  à  l'époque  de  Solon  ,  étaient  essenliellemeni 
démocratiques.  Il  n'y  avait  pas  là,  comme  à  Sparte,  une  famille  sacrée, 
à  qui  le  trône  appartînt  par  une  sorte  de  droit  divin  On  n'y  trouvait  pas 
non  plus  cette  séparation  tranchée  entre  un  petit  nombre  de  citoyens  éta- 
blis par  la  conquête  et  une  population  nombreuse  soumise  aux  conqué- 
rans.  Depuis  plusieurs  siècles,  la  royauté  était  morte  avec  Codrus,  et 
l'égalité  avait  jeté  de  profondes  racines  dans  le  sol  de  l'Attique.  La  situa- 
tion littorale  d'Athènes  l'invitait  au  commerce,  et  le  commerce  est  favo- 
rable à  la  démocratie.  Enfin ,  il  semble  qu'il  y  ait  dans  le  sang  de  la  race 
ionienne  qnelque  chose  qui  la  pousse  invinciblement  à  l'activité  com- 
merciale et  à  l'égalilé  politique.  Ce  génie  particulier  se  montra  dans  les 
villes  ioniennes  de  l'Asie  Mineure,  et  les  fugitifs  qui  fondèrent  Massalie 
le  transportèrent  avec  eux  de  Phocéeaux  rivages  de  la  Gaule. 


LES    LOIS    ET    LES    MOEURS.  18,) 

Solon  trouva  donc  à  Athènes  des  mœurs  démocratiques  avec  leur  con- 
séquence ordinaire ,  l'agitation ,  le  désordre ,  les  divisions'.  Avant  lui ,  deux 
tentatives  avaient  été  faites  pour  imposer  un  joug  à  ces  mœurs.  L'une 
était  comme  un  effort  désespéré  d'un  législateur  farouche,  qui,  sentant 
le  besoin  de  retremper  Athènes,  avait  imaginé  de  la  retremper  dans  le 
sang.  La  rigueur  outrée  de  la  loi  de  Dracon  l'avait  fait  promplement  re- 
jeter. Le  Cretois  Epiménide,  saint  et  mystérieux  personnage,  qui  passait 
pour  entretenir  un  commerce  avec  les  dieux,  était  venu  dans  Athènes, 
il  y  avait  été  reçu  avec  respect,  comme  un  homme  divin  que  le  ciel  inspi- 
rait; mais  le  prophète  dorien  avait  bientôt  compris  que  les  mœurs  des 
Athéniens  se  refusaient  à  la  constitution  qu'il  eût  pu  leur  donner,  et 
après  avoir  prescrit  quelques  observances  religieuses ,  il  s'était  retiré 
presque  sans  laisser  de  trace.  L'anarchie  était  au  comble.  Chacun  pré 
tendait  ordonner  l'état  à  sa  fantaisie.  Les  habitans  de  la  montagne  ,  ceux 
de  la  plaine,  ceux  du  rivage,  voulaient  une  constitution  différente,  en 
rapport  avec  leurs  habitudes  et  leurs  besoins.  L'inégalité  des  fortunes 
qui,  terrible  là  où  elle  n'est  contrebalancée  par  nulle  autre  inégalité, 
écrase  les  étals  démocratiques  de  sa  tyrannie,  la  plus  insolente  et  la 
plus  impitoyable  de  toutes;  l'inégalité  des  fortunes  était  poussée  à  ce 
point,  que  la  propriété  territoriale  se  trouvait  concentrée  dans  les  mains 
du  petit  nombre,  et  qu'il  ne  restait  à  la  multitude  que  de  la  misère  et  des 
dettes.  Les  uns  prétendaient  tout  garder,  les  autres  demandaient  l'abo- 
lition des  dettes  et  le  partage  des  terres.  La  société  était  dans  une  crise 
violente  qui  semblait  devoir  la  briser.  C'est  alors  que  Solon  parut. 

Jusqu'ici  nous  avons  vu  dans  tout  l'Orient,  et  à  Sparte  môme,  des  lé- 
gislateurs qui  donnent  la  religion  pour  base  à  la  politique  ,  et  à  ce  titre  , 
exercent  une  grande  puissance  sur  les  senlimens  et  les  mœurs  des  hom- 
mes. Solon  est  le  premier  qui  ose  se  passer  de  cet  imposant  appui.  A 
peine  cite-t-on  à  son  sujet  un  oracle  incertain.  Que  nous  sommes  loin  de 
celte  intervention  perpétuelle  de  Delphes  dans  la  législation  de  Lycurgue! 
—  Pour  Solon,  son  existence  n'a  rien  d'incertain  ni  de  merveilleux,  elle 
ne  se  perd  point  dans  la  nuit  des  âges  héroïques ,  elle  ne  touche  point  au 
monde  de  la  mythologie.  Solon  n'est  point  un  Héraclide  sur  lequel  se 
soient  conservées  des  traditions  plus  poétiques  que  vraisemblables.  Sa  vie 
est  simple,  son  extraction  médiocre.  Il  He  parle  point  d'en  haut,  il  ne 
change  point  les  bases  de  la  société;  mais  choisi  par  ses  égaux  pour  leur 
donner  des  lois,  il  s'applique  à  chercher  ce  qui,  pour  eux  ,  est  à  la  fois 
désirable  et  possible.  Il  lient  compte  des  circonstances,  des  obstacles, 
négocie  avec  les  partis,  compose  avec  les  intérêts,  en  abolissant  les 
•  lettes ,  laisse  espérer  qu'il  partagera  les  lerres,  traite  la  législation  et  la 


'<8(>  REVUE   DES    DEUX    MONDES. 

politique  avec  un  art  encore  inconnu;  enfin,  comme  il  le  dit  lui-même, 
il  ne  veut  pas  donner  aux  Athéniens  les  meilleures  lois  imaginables;  mais 
les  meilleures  qu'ils  puissent  supporter.  Se  plaçant  dans  ce  point  de  vue, 
il  est  évident  qu'il  tiendra  grandement  compte  des  mœurs  dans  ses  lois, 
que  celles-ci  ne  viseront  guère  à  autre  chose  qu'à  être  l'expression  des 
premières ,  lout  au  plus  à  les  corriger  indirectement,  à  tirer  d'elles-mê- 
mes de  quoi  modérer  leurs  inconvéniens ,  mais  non  à  les  plier  ou  à  les 
détruire. 

Les  mœurs  athéniennes  étaient,  nous  l'avons  vu,  démocratiques.  La  loi 
de  Solon  sera  démocratique  comme  elles.  Cette  législation  n'aura  qu'un 
but  :  organiser  et  régulariser  les  élémens  démocratiques  contenus  dans  les 
mœurs. 

Ainsi  elle  prescrira  l'activité,  l'industrie,  elle  encouragera  aux  arts 
mécaniques  (I)  autant  que  Lycurgue  cherchait  à  en  détourner,  car  elle 
s'adresse  à  une  population  industrielle  et  mercantile,  et  Lycurgue  s'a- 
dressait à  une  population  conquérante  qui  ne  se  plaisait  qu'aux  travaux 
de  la  guerre,  et  ressentait  un  dédain  tout  aristocratique  pour  les  occupa- 
lions  manuelles. 

11  y  aura  à  Athènes  une  assemblée  populaire  qui  décidera  souveraine- 
ment, sans  contradiction  et  sans  appel.  En  effet,  comment  persuader  à  ce 
peuple  ardent,  inquiet,  jaloux,  qu'il  s'en  rapporte  à  d'autres  qu'à  lui-même 
sur  ce  qui  touche  à  ses  intérêts  ou  à  sa  gloire?  Comment  obtenir  de  lui 
qu'il  se  prive  du  plaisir  de  délibérer,  de  haranguer,  déjuger?  Ce  qu'il  lui 
faut ,  c'est  cette  vie  de  l'Agora ,  oisive  et  passionnée.  Solon  ne  tentera 
point  d'éloigner  le  peuple  de  la  place  publique,  de  la  tribune,  car  cette 
multitude  ingénieuse  et  vaine  se  sent  capable  de  tout  oser  et  se  croit 
propre  à  tout  faire;  mais  Solon,  qui  lui-même  est  Athénien,  est  aussi  in- 
génieux que  pas  un  de  ses  compatriotes,  Solon  parviendra,  tout  en  cares- 
sant les  sentimens  populaires,  à  les  diriger.  A  force  d'adresse,  il  saura 
trouver  au  sein  de  cette  démocratie  de  quoi  la  modérer  à  son  insu.  Tout 
citoyen  doit  voter;  mais  en  exigeant  qu'on  appelle  d'abord  au  scrutin 
ceux  qui  ont  plus  de  trente  ans ,  il  espère  entraîner  les  autres  par  l'ascen- 
dant de  l'exemple ,  et  refroidir  l'emportement  de  la  jeunesse  en  lui  lais- 
sant le  temps  de  la  réflexion.  Tout  Athénien  a  droit  de  monter  à  la  tri- 
bune; mais  Solon  limite  indirectement  le  nombre  des  orateurs  par  une 
censure  préalable  de  leurs  mœurs.  Quiconque  aura  frappé  son  père  ou  sa 

(i)  Un  fils  à  qui  son  père  n'avait  pas  fait  apprendre  un  métier  était  dispensé 
par  Solon  de  le  nourrir  dans  sa  vieillesse. 


LUS   LOIS    ET    LES   MŒURS.  4<87 

mère,  refusé  de  les  nourrir  ou  de  les  loger,  jeté  son  bouclier  dans  la  ba- 
taille, etc.,  s'il  ose  haranguer  ses  concitoyens,  pourra  être  accusé  par 
eux.  Enfin  Solon  transporte  l'initiative  du  peuple  au  conseil  des  quatre 
cents  ;  le  peuple  délibère,  mais  seulement  sur  ce  que  le  conseil  a  proposé. 
Et  remarquez  comment  se  forme  ce  conseil  :  ce  ne  peut  être  au  nom  d'au- 
cun privilège ,  l'altière  démocratie  d'Athènes  ne  le  souffrirait  pas.  Qui 
donc  indiquera  ceux  qui  doivent  en  faire  partie?  Le  sort,  la  fève  blanche 
ou  noire.  Ainsi  Solon  cherche  un  tempérament  à  la  démocratie  dans  le 
hasard  qu'il  juge  être  quelquefois  moins  aveugle  qu'elle,  et  la  passion  de 
l'égalité  populaire  est  amenée  par  l'habileté  du  législateur  à  cette  conces- 
sion ,  sans  s'apercevoir  de  ce  qu'elle  fait ,  sans  songer  que  c'est  au  fond  le 
hasard  qui  est  le  père  de  toute  inégalité. 

La  division  des  Athéniens  en  quatre  classes  d'après  la  fortune,  analogue 
à  celle  de  Servius  ïullius  et  à  notre  principe  actuel  du  cens,  est  entière- 
ment dans  l'esprit  démocratique ,  car  elle  repose  sur  un  fondement  mo- 
bile, la  richesse.  D'ailleurs,  les  emplois  politiques  étaient  acressibles 
aux  trois  classes  supérieures;  la  dernière  seule  en  était  exclue  :  et  encore 
Solon,  comme  pour  réparer  celte  infraciion  au  principe  démocratique, 
se  hâta  d'abandonner  à  celte  quatrième  classe  les  emplois  judiciaires  en 
manière  de  dédommagement.  Toute  la  constitution  athénienne  était  donc 
basée  sur  la  richesse.  Solon  n'avait  pas  trouvé  d'autre  principe  social  exis- 
tant; il  fut  donc  obligé  de  tout  rapporter  à  celui-ci,  et  Athènes  serait  peut- 
être  tombée,  malgré  Solon,  à  ce  degré  d'abaissement  moral  où  peuvent  des- 
cendre les  républiques  dont  le  mobile  unique  est  l'argent,  si  l'esprit  mercan- 
tile n'eût  trouvé  un  contre-poids  naturel  dans  l'ascendant  de  l'éloquence  et 
le  pouvoirdu  génie.  Solon  luttait  contre  l'égoïsme  qui  est  le  danger  des  dé- 
mocraties, qui  s'y  montre  tour  à  tour  sous  les  traits  de  l'ambition  ou  de  l'in- 
dolence. Il  s'efforçait  d'unir  entre  eux  les  citoyens ,  d'en  faire  un  corps 
composé  de  membres  solidement  attachés  les  uns  aux  autres.  Sa  lâche  était 
d'autant  plus  difficile,  qu'il  était  dénué  de  tout  point  d'appui  religieux  ou 
aristocratique;  et  c'est  dans  les  ressources  et  les  expédiens  dont  il  s'avisa 
pour  y  suppléer,  qu'il  fit  éclater  surtout  une  merveilleuse  industrie.  Rece- 
vant le  mot  d'ordre  des  mœurs  capricieuses  du  peuple  athénien,  il  voulait 
cependant  lui  donner  des  mœurs  plus  fortes,  plus  compactes,  pour  ainsi 
dire.  C'est  dans  ce  but  qu'il  fil  un  devoir  à  tout  citoyen  de  prendre  un 
parti  en  cas  de  division  politique,  qu'il  permit  à  chacun  de  se  constituer 
accusateur  au  nom  d'une  femme ,  d'un  enfant  outragé ,  et  déclara  l'offense 
faite  à  tout  particulier,  crime  contre  l'état. 

Car,  quelque  différente  que  fût  de  la  hardiesse  et  de  l'autorité  de  Ly- 
curgue,  la  sagesse  timide,  la  circonspection  prudente  et  délicate  de  So- 


i88  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ion  ,  il  cherchait  aussi,  bien  que  d'une  manière  plus  détournée,  à  agir  par 
la  loi  sur  les  mœurs. 

Il  faut  le  reconnaître  avec  impartialité;  comme  nous  avons  reconnu 
que  !e«  lois  de  Lycurgue,  si  puissantes  sur  les  mœurs,  en  avaient  cepen- 
dant à  quelques  égards  subi  l'influence,  ainsi  Solon  veille  avec  le  plus 
grand  soin  à  l'éducation ,  défend  à  la  propriété  d'excéder  une  certaine 
mesure ,  intervient  dans  les  détails  de  la  vie  domestique ,  et  punit  de  mort 
l'archonte  qui,  dans  un  état  d'ivresse,  oserait  paraître  en  public  avec  sa 
couronne. 

Du  reste,  il  y  avait  dans  les  mœurs  athéniennes  une  dignité  native,  un 
goût  inné  d'élégance  qui  les  accompagnait  jusque  dans  leurs  désordres,  et 
tempérait  leurs  égaremens.  Une  délicatesse  de  sentiment  mêlée  quelque- 
fois de  grandeur  suppléait  heureusement  à  la  loi  et  la  corrigeait.  C'était 
ce  qui  donnait  de  la  force  à  la  sentence  par  laquelle  on  privait  un  Athé- 
nien de  l'honneur  en  le  déclarant  alimos.  Le  grand  nombre  de  cas  aux- 
quels cette  peine  était  appliquée  prouve  qu'elle  produisait  un  effet  con- 
sidérable, et  une  pareille  loi  ne  produit  d'effet  qu'autant  que  son  arrêt 
est  ratifié  par  les  mœurs. 

Certes,  l'ambition  et  l'intrigue  avaient  un  jeu  bien  vaste  dans  un  pays 
comme  Athènes,  où  elles  pouvaient  rapidement  conduire  à  tout;  mais  il 
faut  se  souvenir  que  plusieurs  de  ces  magistratures,  objets  de  tant  de 
brigues,  ne  donnaient  d'autre  privilège  que  celui  de  dépenser  sa  fortune 
au  service  de  l'état.  Tels  étaient  celui  des  triérarques  qui  fournissaient  des 
galères  à  la  république,  celui  des  chorèges  qui  se  chargeaient  des  soins  du 
théâtre  ;  car  le  théâtre ,  la  musique ,  la  danse ,  étaient  chose  publique ,  offi- 
cielle pour  ainsi  dire.  Les  archontes  nommaient  en  pleine  assemblée  les 
joueurs  de  flûte  chargés  d'accompagner  les  danses  publiques,  et  il  n'é- 
tait permis  ni  à  un  étranger,  ni  à  un  Athénien  flétri  de  se  mêler  à  ces 
danses, 

Aimable  peuple  dont  les  lois  ne  dédaignaient  pas  de  régler  les  nobles 
plaisirs  !  La  législation  de  Solon  recommandait  qu'on  se  gardât  de  con- 
fondre les  divers  modes  de  musique ,  et  Platon  commence  son  dialogue 
sur  les  lois,  qui  renferme  sa  politique  positive ,  par  établir  l'importance  des 
chants  et  des  chœurs  de  danse  pour  le  gouvernement  des  états. 

A  un  tel  peuple  il  appartenait  d'avoir  un  poète  pour  législateur. 

Ce  législateur  adressant  en  vers  des  conseils  à  ses  concitoyens  qui  lui 
ont  demandé  une  constitution ,  offre  un  spectacle  plein  de  grâce  qu'A- 
thènes seule  pouvait  donner. 

Solon  ne  réclama  point  pour  ses  lois ,  comme  Lycurgue  ,  une  éternelle 
durée.  Le  sol  athénien  était  trop  mobile  et  trop  léger  pour  qu'il  pût  con- 


LES    LOIS    ET    LES    MOEURS.  485) 

revoir  une  telle  espérance  ;  il  ne  demanda  pour  elles  que  cent  années,  et 
celle  demande  modeste  ne  lui  fut  pas  même  accordée. 

A  peine  s'était-il  éloigné  que  l'ancienne  anarchie  recommence ,  puis 
vient  la  tyrannie.  Tyran  aimable  et  spirituel,  comme  il  fallait  être  pour 
subjuguer  des  Athéniens ,  Pisistrate  se  saisit  par  la  ruse  d'un  pouvoir  qu'il 
conserve  par  l'indulgence  et  la  douceur.  Eu  vain  le  vieux  Solon  parcourt 
les  rues  d'Athènes  avec  ses  armes  pour  exciter  ses  concitoyens  à  défendre 
son  ouvrage  ;  Pisistrate  le  va  visiter ,  honore  et  captive  sa  vieillesse.  Du 
reste ,  les  lois  de  Solon  étaient  si  bien  accommodées  au  génie  des  Athé- 
niens ,  que  celles  de  Pisistrate  furent  conçues  clans  le  même  esprit.  C'est 
par  là  que  la  législation  de  Solon ,  quoique  altérée  à  diverses  reprises ,  ne 
périt  jamais  tout  entière;  elle  ne  se  maintenait  pas,  comme  celle  de  Ly- 
curgue,  par  sa  raideur  et  son  inflexibilité,  mais  elle  résistait  par  sa  sou- 
plesse même.  Solon  survécut  à  la  forme  de  gouvernement  qu'il  avait  in- 
stituée ,  mais  le  caractère  de  sa  législation  dura  autant  que  les  mœurs  des 
Athéniens  dont  elle  était  le  résultat  et  l'image. 

Athènes  supporta  la  tyrannie  tant  qu'elle  fut  douce  et  brillante;  quand, 
sous  les  fils  de  Pisistrate,  elle  devint  pesante  et  dure,  son  humeur  indé- 
pendante en  fut  irritée ,  et  une  conspiration  vraiment  athénienne  se  forma  : 
c'est  une  conspiration  au  milieu  d'une  fête;  ce  sont  de  jeunes  amis  ca- 
chant leurs  poignards  sous  des  branches  de  myrthe.  La  législation  de  So  ■ 
Ion  reparait ,  mais  Clisthènes ,  qui  la  rétablit ,  l'altère  ;  plus  docile  encore 
aux  goûts  démocratiques  des  Athéniens ,  il  pousse  leur  constitution  plus 
avant  dans  ce!  te  voie.  De  quatre  tribus  il  en  fait  dix  et  multiplie  par  là  l'ac- 
tivité polilique  dans  l'état.  Dès  ce  moment ,  une  agitation  toujours  plus 
inquiète  précipite  ce  peuple  ardent  vers  une  démocratie  sans  règles.  En 
même  temps  l'exaltation  populaire ,  qui  transporte  tous  les  esprits,  enfante 
des  prodiges  clans  la  guerre,  dans  l'éloquence,  dans  la  poésie,  dans  les 
arts.  Et  quand  vint  le  grand  combat  contre  l'Asie,  ce  fut  cette  Athènes 
bouillante  et  indisciplinée  qui  s'élança  au  premier  rang;  ce  fut  elle  qui  à 
Marathon  étonna  les  masses  orientales  en  se  précipitant  sur  elles  avec  une 
insouciante  ardeur  comme  pour  une  lutte  de  la  palestre.  Rien  en  Grèce 
ne  fut  comparable  à  ce  fougueux  et  brillant  héroïsme.  Les  Spartiates  su- 
rent mourir  avec  leur  roi  aux  Thermopyles,  les  Athéniens  proscrivaient 
leurs  généraux  et  battaient  les  Perses  sur  la  terre  et  sur  la  mer.  Quelle 
législation  eût  pu  résister  à  l'emportement  du  triomphe  ,  à  l'ivresse  d'une 
telle  gloire?  Comment  disputer  quelque  chose  à  une  démocratie  de  héros, 
à  une  populace  pleine  de  grâce  et  de  génie  ?  Personne  ne  pouvait  en  avoir 
la  pensée,  et  le  sage  Aristide  lui-même  céda  au  torrent.  Il  ouvrit 
la  porte  de  toutes  les  dignités  à  la  masse  entière  des  citoyens ,  sans  en 


41)0  REVUE    DES   DEUX    MONDES. 

excepter  cetle  quatrième  classe  que  la  prudence  de  Solon  avait  exclue 
des  emplois  politiques.  Dès-lors  les  faibles  barrières  que  les  lois  avaient 
tenté  d'opposer  aux  mœurs  démocratiques  tombèrent.  Ces  mœurs  dé- 
bordèrent avec  une  impétuosité  sans  frein.  Ce  fut  alors ,  quand  l'état , 
battu  par  le  flot  populaire ,  allait  s'écrouler ,  qu'il  y  eut  pour  Athènes  un 
moment  d'activité ,  de  splendeur ,  de  gloire  unique  dans  les  annales  du 
genre  humain.  Toutes  les  facultés  du  peuple  le  mieux  doué  de  la  terre 
firent  explosion  à  la  fois.  Périclès  qui  a  attaché  son  nom  à  cette  époque 
merveilleuse ,  Périclès  fut  aussi  celui  qui  porta  les  derniers  coups  à  la  con- 
stilution  de  son  pays,  qui  acheva  de  relâcher  le  lien  social,  et  lança  le 
char  de  l'état  dans  cette  carrière  où  il  devait  fournir  une  course  si  brillante 
et  si  rapide,  et  se  briser  dans  son  triomphe  au  milieu  des  applaudissemens 
de  la  Grèce  et  du  monde. 

Sans  doute  il  fallait,  pour  produire  cette  époque  extraordinaire,  que 
l'ame  de  chaque  citoyen  fût  excitée  par  les  agitations  et  les  orages  de  la 
démocratie;  il  fallait  le  souffle  brûlant  du  vent  populaire  pour  épanouir 
au  milieu  de  la  tempête  celte  fleur  éblouissante. 

Mais  ce  vent  fécondant  et  terrible  avait  déposé  dans  cette  fleur  un  germe 
de  mort;  Athènes  eut  là,  dans  l'histoire  du  genre  humain,  une  heure  in- 
comparable; mais  l'heure  d'après,  il  fallut  mourir. 

Cette  fièvre  qui  lui  avait  fait  faire  de  si  grandes  choses  précipita  sa  fin; 
le  génie  ionien,  au  plus  fort  de  son  exaltation  démocratique,  rencontra 
pour  son  malheur  le  génie  dorien,  qui  depuis  long-temps  attachait  sur  lui 
un  œil  dédaigneux  et  menaçant.  Les  deux  génies  luttèrent,  et  cette  lutte 
dura  vingt-sept  années.  L'Ionien  ne  manqua  pas  de  courage ,  mais  de 
suite  et  de  patience  ;  le  Dorien  le  terrassa  froidement  et  le  fit  esclave.  La 
Sparte  de  Lycurgue  fut  plus  forte  que  l'Athènes  de  Solon. 

Mais  Athènes  ne  savait  pas  servir  long-temps,  elle  ne  pouvait  surtout 
endurer  l'humeur  sombre  de  ses  tyrans  ,  ses  mœurs  se  soulevèrent  contre 
eux  et  les  chassèrent.  Alors  se  présenta  pour  elle  un  vainqueur  qui  lui 
convenait  mieux.  Alexandre  était  un  maître  assez  brillant  pour  succéder 
à  Pisistrate  et  à  Périclès.  Athènes,  qui,  comme  tous  les  autres  états  démo- 
cratiques de  l'antiquité,  inclina  toujours  à  la  tyrannie,  Athènes  le  pays 
de  la  finesse  et  de  la  gloire ,  se  laissa  prendre  aux  ruses  de  Philippe  et 
vaincre  aux  exploits  d'Alexandre. 

Enfin  ,  tous  les  peuples  de  la  Grèce  perdirent  l'un  après  l'autre  leur 
liberté ,  en  perdant  les  mœurs  de  la  liberté. 

La  ligue  achéenne  fut  un  dernier  effort  pour  la  défendre,  quand  déjà 
elle  n'existait  plus  que  dans  la  pensée  de  deux  jeunes  rois  et  de  quelques 
nobles  femmes  de  Sparte ,  quand  elle  mourait  de  la  main  du  bourreau 


LES  LOIS  ET  LES  MOEURS.  491 

dans  la  prison  d'Agis,  ou  gisait  dans  les  rues  d'Alexandrie  sous  les  cada- 
vres de  Cléomènes  et  de  ses  vaillans  compagnons.  Il  était  trop  tard.  En 
vain  la  Grèce  entière  applaudit  au  Romain  qui  la  déclarait  libre ,  les 
maîtres  du  monde  ne  pouvaient  décréter  la  liberté  :  on  décrète  la  mort, 
mais  non  pas  la  vie.  Avec  les  anciennes  mœurs,  l'ancienne  société  grecque 
avait  péri.  C'était  ce  peuple  romain  qui  la  remplaçait  désormais  sur  la 
scène  du  monde.  Puisque  la  Grèce  est  morte,  suivons  l'univers,  passons 
aux  Romains. 

J.  J.  Ampère. 


ILES 


ENFA1SS  I) y  EDOUARD. 


THEATRE  -  FRANÇAIS. 


Si  c'est  un  bonheur  pour  la  critique  d'étudier,  et  d'expliquer  à 
la  foule  inattentive ,  un  ouvrage  important  par  son  mérite  réel , 
par  la  grandeur  de  la  conception,  par  l'exécution  délicate  et  ache- 
vée, ou  même ,  au  défaut  de  ces  rares  qualités,  par  la  hardiesse  des 
intentions  et  la  majesté  de  la  perspective  ;  si  c'est  pour  la  réflexion 
patiente  un  sérieux  et  durable  plaisir  ,  que  de  pénétrer,  jour  par 
jour,  le  secret  des  fantaisies  qui  ne  se  révèlent  à  la  multitude  que 
par  des  tentatives  souvent  très  éloignées  l'une  de  l'autre;  d'assister 
sans  relâche  et  sans  distraction  à  la  lutte  perpétuelle  qui  se  partage 
l'imagination  humaine  depuis  le  berceau  de  la  poésie,  de  suivre  et 
d'applaudir  tour-à-tour  le  triomphe  de  l'ordre  sur  le  mouvement, 
ou  du  mouvement  sur  Tordre,  c'est-à-dire  de  Sophocle  sur  Eschyle, 


LKS  enfans  d'édouard.  495 

de  Térence  sur  Plaute,  de  Racine  sur  Corneille;  c'est,  je  l'avoue, 
une  besogne  fastidieuse  que  d'assister  au  spectacle  d'une  œuvre 
sans  portée ,  sans  vigueur ,  et  disons-le ,  sans  volonté. 

Or ,  cette  tristesse  sincère  cjne  nous  exprimons  ici ,  nous  est  venue 
à  la  représentation  des  Enfans  d'Edouard.  La  critique,  et,  j'en  con- 
viens sans  peine,  si  haute  et  si  désintéressée  qu'elle  puisse  être, 
n'aura  jamais  la  même  valeur  et  la  même  animation  que  les  traités 
des  philosophes,  les  récits  des  historiens,  ou  les  inventions  des 
poètes.  Bien  qu'elle  prétende,  avec  une  modestie  effrontée,  établir 
et  défendre  les  lois  qui  régissent  toutes  les  formes  de  la  pensée, 
tout  en  avouant  implicitement  que  Dieu  lui  a  refusé  la  faculté  de 
réaliser  aucune  de  ces  formes ,  cependant  cette  sévère  magistrature, 
même  aux  mains  de  Quintilien ,  de  Samuel  Johnson  ou  de  Diderot, 
n'aura  jamais,  pour  la  société  qui  nous  entoure ,  la  même  grandeur 
et  les  mêmes  joies  que  la  lecture  d'Homère ,  de  Tacite  ou  de  Platon. 
Mais  s'il  est  arrivé,  à  de  lointains  intervalles,  à  l'estimation  des 
œuvres  de  la  pensée  de  disputer  l'attention  publique  à  ces  œuvres 
elles-mêmes ,  ce  n'a  jamais  été  qu'à  la  condition  de  ne  s'en  prendre 
qu'aux  maîtres  et  aux  novateurs  du  premier  ordre;  car  il  faut  à  la 
critique ,  pour  vivre  même  huit  jours ,  la  colère  ou  l'enthousiasme. 
Il  faut  qu'elle  combatte  corps  à  corps  les  idées  perverses  qui  veu- 
lent détourner  l'art  de  sa  route  ,  ou  qu'elle  élève  sur  un  piédestal 
les  statues  des  demi-dieux  à  qui  l'impiété,  l'ignorance  ou  l'envie 
refusent  la  gloire  et  l'encens. 

Pourtant,  lorsqu'on  a  rencontré,  parmi  les  inventeurs  de  son 
temps ,  de  secrètes  sympathies ,  si  l'on  n'a  pu  se  défendre  d'ap- 
plaudir, comme  à  une  victoire  personnelle ,  aux  créations  du  génie 
qui  sont  venues  baptiser  de  leur  nom  de  courageuses ,  mais  impuis- 
santes espérances,  il  y  aurait  de  l'ingratitude  ,  et  peut-être  de  la 
lâcheté ,  à  ne  pas  mener  à  fin  la  tâche  qu'on  a  choisie  :  ce  n'est 
pas  assez  d'avoir  dit  aux  uns  :  «  J'avais  prévu  ce  que  vous  avez  fait,  » 
et  aux  autres  :  «  Vous  avez  donné  la  vie  et"  la  durée  au  plus  cher 
et  au  plus  constant  de  mes  rêves  ;  j'avais  aperçu  l'écueil  que  vous 
avez  louché,  j'avais  deviné  la  gloire  qui  vous  couronne.  »  Non,  il 
faut  aller  plus  loin ,  quoi  qu'il  en  coûte  à  notre  paresse  instinctive. 
A  vrai  dire,  nous  n'avons  plus  rien  à  faire  dans  la  lice,  quand 
les  lances   les   plus  vaillantes  ont  été  rompues,  quand   les  ar- 


49i  revue  des  deux  mondes. 

mures  les  plus  fidèles  ont  été  faussées ,  quand  les  casques  étin- 
celans  ont  roulé  dans  le  sang  et  la  poussière ,  quand  le  vainqueur 
est  proclamé.  Mais,  pour  qu'il  ne  manque  rien  à  la  louange  de  ceux 
qui  ont  vaincu ,  il  faut  réciter,  sans  découragement  et  sans  dégoût , 
les  noms  obscurs  de  ceux  qui  n'ont  pas  même  combattu ,  comme 
pour  agrandir  le  cortège  du  guerrier  prédestiné. 

M.  Casimir  Delavigne  pourrait  impunément  écrire  et  montrer 
sur  la  scène  française  plusieurs  centaines  de  tragédies  pareilles 
aux  Enfans  d'Edouard ,  sans  hâter  ou  ralentir  les  progrès  de  l'art 
dramatique.  Si  donc  nous  parlons  de  lui  cette  fois ,  ce  n'est  pas 
pour  lui-même,  ni  pour  discuter  ce  qui  n'est  pas  discutable,  le 
sens  et  le  dessein  de  son  poème  prétendu;  c'est  qu'il  nous  importe 
absolument  de  prouver  qu'il  ne  compte  pas  dans  la  littérature  de 
son  temps;  qu'il  n'est  ni  de  ce  siècle,  ni  du  siècle  passé,  ni  du 
siècle  précédent  ;  qu'il  ne  relève  ni  du  tragique  austère  qui  faisait 
pleurer  Condé,  ni  du  studieux  élève  de  Port-Royal  qui  devait 
mourir  d'une  bouderie  de  roi ,  après  avoir  dévoué  sa  muse  aux  fêtes 
religieuses  de  Saint-Cyr,  et  qu'il  n'a  rien  à  démêler  non  plus  avec 
le  hardi  dialecticien  qui ,  du  fond  de  Ferney,  gouvernait  l'Europe 
attentive ,  et  rédigeait  Mahomet ,  comme  un  pamphlet ,  pour  le  dé- 
dier au  pape. 

Au  moins  ces  trois  grands  noms  dominaient  la  société  française 
parce  qu'ils  la  comprenaient.  S'ils  ont  pris  tour  à  tour  pour 
modèle  la  Grèce,  l'Espagne  ou  l'Angleterre,  c'est  qu'ils  y  avaient 
découvert  d'intimes  alliances  avec  les  idées,  les  passions  et  les  habi- 
tudes de  leur  temps.  Mais  je  défie  le  plus  habile  de  surprendre  une 
parenté,  si  lointaine  qu'elle  soit,  entre  M.  Delavigne  et  les  choses 
ou  les  hommes  de  ce  temps-ci. 

Les  Enfans  d'Edouard  m'ont  semblé  une  gageure  sérieuse ,  un 
parti  pris  d'emprunter  à  toutes  les  querelles,  à  tous  les  systèmes 
qui  se  coudoient  dans  les  salons  et  dans  les  académies ,  ce  qu'ils  ont 
d'inoffensif  et  de  superficiel,  et  ainsi,  par  exemple,  aux  versifica- 
teurs patiens  de  l'empire,  l'élégance  monotone,  les  hémistiches 
arrangés  en  cascatelles  sonores ,  aux  adeptes  du  moyen  âge ,  aux 
panégyristes  de  la  scène  anglaise  et  allemande ,  le  nom  et  le  cos- 
tume de  quelques  personnages  historiques;  et  enfin  aux  admira- 
teurs oisifs  des  bons  mots  et  du  marivaudage  débités  pendant  dix 


LES    KNFANS    d'ÉDOUAKD.  493 

ans  ay  boulevard  Bonne-Nouvelle ,  et  qui  se  sont  appelés,  je  ne  sais 
pourquoi ,  la  comédie  de  la  restauration ,  leurs  anthithèses  cliquetis- 
santés,  leurs  puérilités  fardées;  mais  au  moins,  prenez-y  garde, 
je  n'en  veux  pas  conclure  que  M.  Delavigne  soit  le  rival  de  M.  Eu- 
gène Scribe. 

Le  drame  s'ouvre  par  une  scène  d'espièglerie  très  médiocre- 
ment gaie,  dont  la  disposition  et  les  détails  sont  froids,  guindés, 
d'une  prétentieuse  coquetterie,  mais  réussissent,  Dieu  seul  sait  com- 
ment! à  tenir  le  parterre  et  les  loges  dans  une  continuelle  et  muette 
extase.  Nous  assistons  à  la  toilette  du  jeune  duc  d'York  ;  Elizabeth 
Woodville  semble  oublier  la  guerre  civile  qui  menace  de  toutes 
parts  la  fortune  de  sa  famille,  pour  se  complaire  dans  les  mutuelles 
taquineries  d'une  gouvernante  et  d'un  enfant.  Je  me  prêterais  bien 
volontiers  au  charme  individuel  de  la  scène,  si  déplacée  qu'elle  soit, 
si  elle  était  touchée  avec  une  délicatesse  plus  légère  et  plus  naïve , 
et  si  les  sarcasmes ,  sur  les  lèvres  de  M.  Delavigne,  ne  se  figeaient 
au  point  de  se  glacer.  —  L'analyse  de  la  pièce  entière ,  si  l'on  vou- 
lait la  rattacher  à  une  idée  une,  progressive  et  logique,  serait  abso- 
lument impossible  :  l'action,  s'il  y  en  a  une  toutefois,  n'est  qu'un 
travail  mesquin  de  marquetterie;  les  incidens  se  succèdent  sans 
jamais  s'engendrer.  Quoique  l'auteur  ait  choisi  dans  les  annales 
anglaises  un  crime  enveloppé  d'épaisses  ténèbres,  mais  constaté,  au 
dire  des  chroniqueurs,  et  notamment  selon  le  témoignage  de  Phi- 
lippe de  Commines  qui  se  connaissait  en  ces  sortes  de  choses ,  pré- 
paré ,  poursuivi ,  accompli ,  avec  une  ruse  infernale ,  il  n'y  a  pas , 
durant  trois  heures,  un  seul  instant  d'émotion  ou  d'angoisse ,  d'in- 
dignation ou  de  pitié,  d'horreur  ou  de  sympathie. 

J'ai  entendu  chuchoter  autour  de  moi  quelques  amis  empressés, 
qui  admiraient  dans  les  Enfans  d'Edouard  le  développement  idéal 
et  simultané  (disaient-ils)  de  deux  sentimens  très  beaux  à  coup  sur, 
mais  à  mon  avis  complètement  absens  de  la  pièce ,  pour  peu  qu'on 
exige  l'élan  et  la  naïveté.  Ils  louaient  à  l'ehvi  l'amour  fraternel 
d'Edouard  et  de  Richard ,  et  la  tendresse  d'Elisabeth  pour  ses  deux 
fils.  Pour  réfuter  cette  affirmation  d'une  aveugle  amitié ,  j'invoque- 
rais, s'il  en  était  besoin ,  l'autorité  des  jeunes  femmes,  qui  pendant 
toute  la  soirée  n'ont  pas  trouvé  une  larme  à  répandre  ;  et  l'on  m'ac- 
cordera bien ,  je  l'espère,  que  la  représentation  scénique  puisse 


496  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

arracher  des  cris  de  souffrance ,  aussi  bien  que  le  marbre  ciselé 
par  le  statuaire  de  Marseille. 

Si  l'on  veut  essayer  de  décalquer  sévèrement  les  lignes  de  la 
fable  inventée  par  M.  Delavigne,  on  a  grand'peine  à  comprendre 
le  travail  de  sa  pensée.  Le  duc  de  Glocester  souffre  avec  une  pa- 
tience exemplaire  les  railleries  d'un  marmot,  qu'il  pourrait  d'une 
parole  réduire  au  silence.  Il  convoite  le  trône,  il  le  touche  du 
doigt,  il  n'a  qu'à  étendre  la  main  pour  placer  la  couronne  sur  sa 
tête,  et,  comme  un  intrigant  vulgaire,  comme  un  chevalier  d'in- 
dustrie, il  flatte  honteusement  la  reine,  qui  va  s'enfuir  au  premier 
soupçon  de  ses  desseins.  Il  descend  jusqu'à  la  rassurer,  quand  il 
pourrait  lever  le  front,  et  lui  dire  hardiment  :  «  Je  veux  être  le 
roi,  et  je  le  serai.  »  Use  laisse  insulter  par  le  jeune  duc  d'York,  et 
se  résigne  à  l'insulte  au  lieu  de  la  punir.  11  confie  à  Buckingham  la 
moitié  de  ses  projets ,  et  s'indigne  de  ses  scrupules  comme  s'il  igno- 
rait qu'en  de  pareils  marchés  les  demi-confidences  font  les  trahi- 
sons inévitables.  Au  lieu  de  le  gagner  en  l'associant  au  partage,  il 
s'amuse  à  le  tromper  comme  la  reine,  à  protester  devant  lui  de  son 
dévoùment  inviolable  aux  droits  et  à  la  personne  des  héritiers  d'E- 
douard IV.  Puis,  pour  décharger  sa  conscience  de  toute  inquié- 
tude, il  le  fait  assassiner  par  un  aventurier;  il  gaspille  le  crime,  il 
prodigue  les  meurtres  publics,  comme  s'il  n'avait  pas  à  sa  dévotion 
les  prisons  et  l'exil. 

Quand  il  tient  dans  sa  main  la  vie  d'Edouard  V  et  de  Richard 
d'York,  chose  incroyable!  il  ne  révèle  pas  à  leurs  geôliers  le  sort 
qui  les  attend;  et  c'est  leur  mère  elle-même,  la  reine  Elisabeth  , 
qui  leur  apprend  qu'ils  vont  mourir.  Comment  a-t-elle  pu  pénétrer 
dans  la  tour?  comment  a-t-elle  trompé  la  vigilance  des  gardiens? 
résolve  qui  pourra  ces  questions  insolubles.  Je  ne  chicanerai  pas 
la  vraisemblance  du  moyen,  si  le  poète  atteignait  à  de  grands  effets  ; 
mais  comme  il  n'en  est  rien,  j'ai  le  droit  de  me  plaindre. 

Le  dénoùment  prévu  d'avance,  la  mort  des  deux  enfans,  n'effraie 
pas  un  seul  instant.  Pourquoi?  c'est  que  les  deux  frères  n'ont  pas 
dans  la  bouche  un  accent  vrai,  pathétique;  c'est  qu'ils  regrettent 
la  vie  comme  des  hommes,  pour  des  honneurs  qu'ils  ignorent,  et 
qu'ils  ne  pleurent  pas  comme  des  enfans,  sur  les  plaisirs  qui  leur 
échappent. 


LES    ENFANS    d'ÉDOUARD.  497 

Disons-le  simplement,  cette  tragédie  prétendue  n'est  qu'une 
paraphrase  laborieuse  d'une  toile  envoyée  il  y  a  deux  ans  au  Lou- 
vre, par  M.  Paul  Delaroche.  Or,  le  défaut  du  tableau  est  aussi 
celui  de  la  tragédie.  31.  Paul  Delaroche  avait  peint  sur  une  toile 
de  dix  pieds  un  sujet  dont  la  composition  et  les  lignes  convenaient 
tout  au  plus  aux  dimensions  d'une  aquarelle.  M.  Delavigne  a  dé- 
layé dans  les  trois  actes  d'une  tragédie  le  petit  nombre  d'idées  et 
d'images  qui  auraient  pu  suffire  à  défrayer  une  élégie.  La  toile  de 
M.  Delaroche  était  d'une  couleur  violette  et  fausse;  la  versification 
de  M.  Delavigne  est  d'une  élégance  frelatée.  Je  dois  même  ajouter 
(et  ceci,  j'ensuis  sûr,  va  surprendre  bien  des  croyans)  que  plu- 
sieurs fois  l'illustre  académicien  a  violé  cavalièrement  les  lois  du 
rhythme  et  de  la  grammaire.  Je  ne  sais  pas,  par  exemple,  où 
il  a  vu  que  Londres  se  pouvait  féminiser;  qu'Edouard  était  un 
mot  trisyllabique ;  que  l'on  pouvait  protester  une  chose.  Ce  sont  là, 
je  le  sais,  des  péchés  véniels;  mais  enfin  M.  Delavigne  est  acadé- 
micien. 

Si  nous  abandonnons  les  questions  relatives  à  la  vraisemblance , 
à  la  rapidité  de  l'action,  à  l'enchaînement  et  à  la  génération  des 
scènes,  pour  aborder  un  problème  plus  général  et  plus  élevé,  celui 
de  la  vérité  humaine  des  caractères,  notre  embarras  sera  grand 
pour  reconnaître  dans  les  acteurs  de  M.  Delavigne,  ceux  qui  dé- 
cidaient, dans  les  dernières  années  du  xve  siècle,  les  destinées  de 
la  Grande-Bretagne.  Je  ne  ferai  pas  à  l'auteur  des  Messéniennes 
l'injure  de  lui  rappeler  le  Richard  III  de  Shakspeare.  Je  ne  lui 
proposerai  pas  de  s'agenouiller  devant  l'image  d'un  dieu  qui  n'a 
jamais  reçu  ses  prières.  Mais  je  lui  demanderai  si  le  duc  de  Gloces- 
ter,  qui  n'a  pas  craint  de  prendre  pour  marche-pied  deux  têtes  de 
rois,  qui  a  éclairci  sans  pitié  les  rangs  des  plus  illustres  familles, 
pouvait  trouver  le  temps  de  faire  sur  sa  conduite  et  ses  desseins 
d'ingénieux  quolibets.  N'était-ce  pas  avant  tout  et  surtout  un  homme 
d'action  bien  plus  que  de  parole? 

Est-ce  que  la  reine  Elisabeth  ne  doit  pas  opter  entre  le  rôle  de 
veuve  et  celui  de  mère,  entre  la  couronne  de  son  mari  et  la  vie  de 
ses  fils?  Reine,  elle  doit  soutenir  la  légitimité  de  leur  naissance  et 
de  leur  droit;  mère,  elle  doit  sacrifier,  s'il  le  faut,  l'honneur  de 
son  nom  au  salut  de  ses  enfans.  Dans  la  tragédie  de  M.  Delavigne, 

TOME  II.  32 


4i)8  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

elle  flotte  incessamment  entre  ces  deux  rôles  sans  se  décider  pour 
aucun. 

Buckingham  professe  en  toute  occasion  une  innocence  qui  a 
tout  lieu  de  nous  surprendre  dans  le  compagnon  et  l'ame  damnée 
de  Richard  III.  Qu'il  trébuche  par  maladresse,  je  le  veux  bien; 
qu'il  se  perde  auprès  de  son  maître  par  impertinence  ou  par  gau- 
cherie, à  la  bonne  heure!  Mais  qu'il  oppose  à  l'ambition  de  Glo- 
cester  les  scrupules  d'une  conscience  timorée,  c'est  ce  que  je  ne 
saurais  comprendre. 

Tyrrel  a  particulièrement  charmé  l'auditoire  de  la  rue  de  Ri  - 
chelieu.  J'aurais  mauvaise  grâce  à  nier  un  fait  aussi  public.  Pour- 
tant, je  dois  l'avouer,  je  n'ai  pas  une  admiration  bien  vive  pour 
cette  scélératesse  bavarde  qui  éclate  en  bruyantes  fanfares,  qui 
se  vante,  s'explique,  se  met  à  l'enchère,  et  qui,  au  moment  de  l'ac- 
tion, chancelle  et  redescend  au  niveau  des  poltronneries  vulgaires. 
J'aimerais  mieux  dix  fois  que  Tyrrel  récitât  quelque  cent  vers  de 
moins  sur  la  flamme  ondoyante  du  punch ,  sur  les  follets  capricieux 
qui  viennent  se  jouer  au  bord  du  bowl,  sur  l'inconstance  des  dés 
et  le  bonheur  de  l'orgie ,  et  qu'il  eût  la  main  prompte ,  sûre  et 
fidèle.  Si  j'avais  été  Richard  III ,  loin  de  le  récompenser  pour  avoir 
gardé  les  fils  d'Edouard  IV,  je  l'aurais  fait  pendre  pour  avoir 
laissé  sa  veuve  pénétrer  dans  la  Tour  de  Londres. 

Je  n'ai  pas  le  courage  de  critiquer  le  caractère  attribué  aux  en- 
fans  d'Edouard.  Le  rôle  qu'ils  jouent  est  tellement  passif,  que  le 
blâme  peut  à  peine  les  atteindre.  Ils  ne  sont  pas;  c'est  tout  ce  que 
j'en  puis  dire.  Ils  devaient  concentrer  l'intérêt  sur  eux-mêmes, 
mais  ce  n'était  pas  à  eux  que  l'action  appartenait.  Ils  en  étaient  le 
but  et  non  le  moyen.  S'ils  ne  signifient  rien  dans  la  tragédie  de 
M,  Delavigne,  leur  nullité  doit  être  imputée  à  la  faiblesse  et  à  l'in- 
habileté des  autres  caractères. 

Est-ce  que  par  hasard  l'été  de  1485,  tel  que  le  racontent  les 
historiens  anglais,  ne  contenait  pas  les  élémens  d'une  tragédie? 
Voyons. 

Je  suis  fort  d'avis  qu'il  est  très  inutile,  pour  inventer  un  poème 
dramatique  fondé  sur  une  époque  donnée  de  l'histoire  d'un  peuple, 
de  posséder  une  formule  générale  et  précise  qui  exprime  le  déve- 
loppement total  de  ce  peuple;  ces  sortes  d'études  pouvaient  conve- 


LES    ENFANS    b' EDOUARD.  4l)JJ 

nirà  Bossuet,  à  Vico,  à  Herder,  et,  de  nos  jours,  séduisent  encore 
quelques  esprits  graves  et  solitaires  comme  Schelling  ou  Ballanehe. 
Mais  quoique  ces  hardies  tentatives ,  loin  de  refroidir  l'imagination, 
l'exaltent  et  la  rassérènent,  en  portant  ses  regards  vers  les  régions  de 
l'idéalité  la  plus  pure,  cependant  je  conçois  très  bien  que  les  artistes 
les  plus  éminens  qui  ont  écrit  pour  le  théâtre  ne  se  soient  pas  mêlés 
à  ces  sortes  d'investigations.  C'est  qu'en  effet  les  inventions  scéni- 
ques  vivent  surtout  d'individualité,  tandis  que  les  formules  histo- 
riques ont  besoin  d'absorber  l'homme  dans  l'idée. 

Néanmoins,  lors  même  qu'il  s'agit  d'aborder  poétiquement  et 
directement  un  caractère  ou  un  événement  historique,  il  faut  en 
connaître  la  mission  et  le  rôle,  l'origine  et  la  fin.  Autrement  on 
marche  de  tàtonnemens  en  tàtonnemens,  dans  une  nuit  que  le 
génie  le  plus  heureux  risque  tout  au  plus  d'éclairer  par  le  men- 


songe. 


Et  ainsi,  puisque  Richard  III,  dans  les  annales  anglaises,  marque 
le  passage  de  la  maison  de  Lancastre  à  la  maison  de  Tudor,  si  l'on 
ignore  le  sens  politique  de  cette  transition,  à  moins  qu'on  ne  trouve 
dans  la  biographie  de  Richard  III  une  tragédie  exclusivement 
domestique,  une  intrigue  d'amour  par  exemple,  une  aventure  de 
jeunesse,  il  n'y  a  pas  de  poème  possible. 

On  le  sait,  la  guerre  civile  des  deux  roses,  c'est-à-dire  la  querelle 
des  maisons  d'York  et  de  Lancastre,  marque,  dans  l'histoire  des  îles 
Britanniques,  la  ruine  de  la  royauté  féodale,  et  l'avènement  de  la 
royauté  absolue,  qui  devait  elle-même  succomber  en  1649,  pour 
faire  place  en  1688  à  la  monarchie  représentative.  Donc,  une  tra- 
gédie où  Richard  III  joue  le  principal  rôle  doit  nous  montrer  l'ago- 
nie de  la  royauté  féodale.  A  cette  heure  où  le  dogme  de  la  royauté 
absolue  n'a  pas  encore  été  consacré  par  l'avarice  de  Henri  VII,  et 
la  luxure  sanguinaire  de  Henri  VIII,  la  guerre  n'est  pas  entre  la 
cour  et  le  peuple;  elle  est  entre  les  seigneurs  qui  s'entretuent  et  se 
disputent  la  couronne.  Le  premier  guerrier  venu  qui  peut  mettre 
une  armée  brave  et  cupide  au  service  de  son  ambition,  s'appelle 
roi  et  s'asseoit  sur  le  trône.  Ainsi  fit  Richard  III. 

Quoi  qu'on  fasse,  toutes  les  fois  qu'on  mettra  sur  la  scène  ce 
bourreau  difforme  et  bouffon ,  on  ne  pourra  jamais  le  mettre  au 
second  plan;  car  enfin  il  jouait  sa  partie  et  ne  tuait  que  pour  sou 


32. 


oOO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

compte.  C'était  pour  frayer  sa  route,  et  non  celle  d'un  autre,  qu'il 
fauchait  toute  une  moisson  de  têtes  illustres.  Le  meurtre  des  enfans 
d'Edouard  IV  n'est  que  le  dernier  épisode  de  celte  monstrueuse 
tragédie  qui  devait  enfanter  une  royauté  de  deux  ans.  La  dispari- 
tion des  deux  jeunes  frères  n'eût  servi  de  rien  sans  la  mort  de  Cla- 
rence,  de  lord  Rivers,  de  lord  Hastings.  11  fallait  vider  toutes  les 
chambres  du  palais  avant  d'en  trouver  une  qui  fût  paisiblement 
habitable,  et  Richard  III  le  savait  bien. 

La  pénitence  publique  de  Jane  Shore ,  les  accusations  ignomi- 
nieuses dirigées  à  la  fois  contre  la  mère  et  la  veuve  d'Edouard  IV 
par  Richard  lui-même,  ne  sont  pas  non  plus  inutiles  à  l'achève- 
ment de  ce  tableau  historique,  car  elles  montrent  que  le  duc  de 
Glocester  se  délassait  parfois  de  la  satiété  du  carnage  dans  de  bril- 
lans  intermèdes  d'hypocrisie,  et  qu'après  tout  il  ne  versait  le  sang 
qu'à  la  dernière  extrémité ,  quand  la  ruse,  le  mensonge,  l'or,  l'avi- 
lissement et  la  servilité  avaient  désappointé  ses  espérances.  En 
attaquant  la  légitimité  d'Edouard  IV,  il  sapait  la  popularité  de  ses 
enfans. 

Il  semble  donc,  à  la  réflexion  même  la  plus  hâtée,  qu'il  n'y 
avait  dans  l'été  de  1485  qu'une  tragédie  possible ,  dont  le  dénoue- 
ment aurait  été  l'avènement  de  Richard  III,  et  qui  aurait  eu  pour 
exposition ,  pour  nœud  et  pour  moyens,  les  traits  les  plus  saillans 
de  la  vie  politique  du  Protecteur;  à  savoir  :  la  pénitence  publique 
de  Jane  Shore ,  la  fuite  de  la  reine  à  l'abbaye  de  Westminster  avec 
le  duc  d'York,  l'accusation  d'illégitimité  portée  contre  ses  fils  et 
son  mari,  le  meurtre  d'Hastings  et  de  Rivers,  et,  enfin,  en  pré- 
sence d'une  population  menaçante ,  prèle  à  se  soulever  pour  un 
roi  qu'elle  ne  connaît  pas ,  en  haine  d'un  tigre  furieux  dont  elle  a 
trop  senti  la  sanglante  morsure ,  la  mort  des  neveux  et  la  royauté 
de  l'oncle. 

Il  eût  été  bon  d'insister  sur  le  côté  jovial  et  satirique  du  carac- 
tère de  Richard  III ,  et  de  mettre  en  scène  ses  paroles  les  plus  con- 
nues, comme  ce  qu'il  dit  à  l'évèque  d'Ely;  les  expressions  dont  il 
s'est  servi  en  dénonçant  à  la  malédiction  publique,  comme  luxu- 
rieux, brigands,  traîtres,  concussionnaires,  ses  ennemis  dont  la 
tête  venait  de  tomber  sur  le  billot.  Ainsi,  on  le  voit,  à  moins  de 
vouloir  se  mettre  à  la  suite  de  M.  Paul  Delaroche,  et  trouve!1  dans 


LES    EMFANS    d'ÉDOLARD.  501 

son  tableau  une  tragédie  armée  de  toutes  pièces,  on  ne  devait  pas 
chercher  dans  la  seule  mort  des  enfans  d'Edouard  le  sujet  d'un 
poème  dramatique. 

Mais  n'y  a-l-il  pas  dans  la  biographie  de  Richard  III  de  quoi 
épouvanter  une  imagination  aussi  mesquine  que  celle  de  M.  Dela- 
vigne?  C'est  à  l'histoire  littéraire  qu'il  appartient  de  répondre,  et 
je  me  contenterai  de  consulter  les  souvenirs  poétiques  de  la  res- 
tauration. J'ai  dit  que  l'auteur  des  Messénienhes  n'était  pas  de  son 
temps;  je  crois  la  chose  facile  à  prouver.  Bien  que  M.  Delavigne 
se  soit  essayé  dans  l'ode,  dans  le  dithyrambe,  dans  l'élégie,  dans 
le  poème  didactique,  dans  le  discours  en  vers,  dans  la  comédie  de 
caractère,  dans  la  tragédie  pure  et  la  tragédie  mêlée,  dans  le 
drame  bourgeois  et  dans  le  drame  historique,  et  même,  dans  le 
drame  héroïque  et  philosophique;  bien  qu'il  ait  écrit  Waterloo, 
Jeanne  d'Arc ,  Parthénope ,  le  jeune  Diacre,  la  Vaccine,  le  Paria, 
l'Ecole  des  Vieillards,  la  princesse  Aurélie ,  et  quantité  de  bal- 
lades mises  en  musique ,  remarquables  surtout  par  la  nouveanté  du 
rhylhme  et  l'hétérodoxie  des  rimes,  cependant  il  ne  lui  est  jamais 
arrivé  qu'une  seule  fois  d'exciter  une  attention  réelle;  c'a  été  lors- 
qu'il a  versifié  toutes  les  opinions  militantes,  tous  les  mécontente- 
mens  quotidiens  dont  se  composait  le  libéralisme  politique  appelé 
par  Paul-Louis,  si  exactement,  le  libéralisme  à  deux  anses.  En 
cette  occasion,  je  le  confesse,  M.  Delavigne  a  été  de  son  temps, 
mais  à  quelles  conditions? 

Au  théâtre,  il  n'a  rien  inventé.  Son  début,  dont  on  a  voulu  faire 
quelque  bruit ,  et  qui  n'est  guère  célèbre  que  par  la  publication 
posthume  et  fort  peu  authentique  des  sympathies  de  Talma  ,  n'est 
qu'un  mélodrame  du  second  ordre,  une  amplification  de  rhétori- 
que. Je  n'attribue  qu'un  seul  mérite  aux  Comédiens,  c'estde  m'avoir 
fait  relire ,  avec  un  plaisir  éternellement  nouveau  ,  quelques  pages 
deGilblas.  J'en  puis  dire  autant  du  Paria  et  de  la  Chaumière  indienne. 
Je  ne  sais  par  quel  hasard  inespéré  il  s'est  rencontré  dans  les  chœurs 
quelques  strophes  vraiment  lyriques  ;  je  soupçonne  qu'on  en  pour- 
rait retrouver  la  trace  dans  Kalidàsi.  C'est  à  peine  si  j'ose  parler 
d'un  travestissement  de  Byron ,  qui  a  dû  à  la  pantomime  expressive 
et  puissante  de  madame  Dorval  quelques  soirées  d'applaudisse- 


''>02  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

mens.  Les  pages  de  Sanuto  sont  plus  dramatiques  à  coup  sur  que 
le  poème  de  M.  Delavigne. 

Je  ne  voudrais  pas  affirmer  que  cent  personnes,  même  littéraires, 
se  souviennent  aujourd'hui  de  la  princesse  d'Aurèlie,  satire  obscure 
et  alambiquée  d'un  triumvirat  politique  oublié  six  mois  avant  le 
jour  où  l'auteur  des  Messéniennes  s'aventura  malencontreusement 
jusqu'à  prendre  en  main  le  fouet  d'Aristophane ,  de  Junius  et  de 
Beaumarchais.  —  Sans  Talma  ,  qui  est-ce  qui  se  souviendrait  de 
Danville?  Louis  XI  est  dans  la  vie  littéraire  de  M.  Delavigne ,  la 
même  chose  à  peu  près  que  Philippe  à  Bovines  dans  la  vie  pitto- 
resque d'Horace  Vernet.  Des  deux  parts,  c'est  la  même  impuis- 
sance et  la  même  guinderie.  Il  fallait  le  talent  pastoral  de  M.  De- 
lavigne pour  trouver  dans  Philippe  de  Commines,  Jean  de  Troyes 
et  Béranger  le  sujet  d'une  églogue  inoffensive  ;  pour  emprunter 
au  conseiller  de  Bourgogne,  au  greffier  de  Paris  et  au  lyriste 
le  plus  dru  de  notre  siècle ,  une  bergerie  qui  eût  fait  envie  à 
Kacan. 

Il  n'y  a  donc  en  lui  ni  l'étoffe  d'un  poète  capable  d'imposer  à 
ses  contemporains  la  couleur  et  la  trempe  de  ses  pensées  habi- 
tuelles, ni  celle  d'un  inventeur  fertile  en  ressources  de  toutes  sortes, 
promenant  du  nord  au  midi,  de  la  Grèce  à  la  Judée,  de  l'Alhambra 
à  Whitehall,  les  caprices  et  les  erreurs  de  son  imagination  ;  s' éga- 
rant avec  délices  dans  les  siècles  évanouis ,  et  donnant  à  chacune 
de  ses  rêveries,  de  ses  douleurs  ou  de  ses  joies,  le  nom  d'une  cata- 
strophe ou  d'un  héros;  se  ressouvenant  des  choses  et  des  hommes 
qu'il  n'a  pas  connus,  comme  un  vieillard  qui  repasse  dans  le  secret 
de  sa  conscience  ses  premières  années ,  et  qui  écoute  le  bruit  des 
jours  qui  ne  sont  plus. 

Non ,  M.  Delavigne  n'est  pas  poète.  Ceux  qui  l'ont  cru  se  sont 
trompés.  Ceux  qui  l'ont  répété  ont  été  trompés;  ceux  qui  le  sou- 
tiennent ignorent  eux-mêmes  l'origine  et  la  valeur  de  leur  con- 
viction. S'il  était  vraiment,  comme  on  le  dit,  un  artiste  du  premier 
ordre,  au  lieu  de  descendre  aux  opinions  vulgaires  et  démo- 
nétisées, pour  les  versifier  et  les  appeler  siennes,  il  aurait  libre- 
ment exprimé  ses  idées  individuelles,  et  il  aurait  amené  la  foule  à 
les  accepter.  Puisqu'il  n'en  a  rien  fait,  c'est  qu'il  se  sentait  faible; 
puisqu'il  s'est  appuyé  sur  elle  au  lieu  de  l'élever  jusqu'à  lui,  c'est 


LES   ENFANS   D'EDOUARD.  505 

qu'il  n'avait  ni  mission  ni  puissance;  puisqu'il  a  suivi,  c'est  qu'il  ne 
devait  pas  conduire. 

Mais  il  y  a  dans  toutes  les  réflexions  qui  précèdent ,  le  germe 
d'une  conclusion  plus  générale  et  plus  haute  :  je  veux  parler  d'une 
réaction  spiritualiste  dans  toutes  les  formes  de  l'art  littéraire  ;  car, 
prenez-y  garde,  l'esprit,  l'imagination  et  le  style  de  M.  Delavigne, 
sont  à  la  taille  du  plus  grand  nombre.  C'est  un  irréprochable  ou- 
vrier en  hémistiches  ;  il  sait  précisément  la  dose  de  plaisanterie 
commune  dont  il  faut  envelopper  et  assaisonner  une  idée  presque 
nouvelle  pour  la  rendre  présentable  et  polie. 

II  faut  donc  induire  de  tout  ceci  que  l'auditoire  de  la  rue  de  Ri- 
chelieu, qui  n'a  trouvé  dans  les  Enfans  d'Edouard  aucune  aspérité 
repoussante,  aucune  excentricité  scandaleuse,  mais  qui  est  demeuré 
froid  et  muet  malgré  le  dévoùment  des  amitiés,  commence  à  se  las- 
ser tout  de  bon  des  panoramas  historiques ,  et  regrette  sérieuse- 
ment les  passions  humaines  en  échange  desquelles  on  lui  donne 
aujourd'hui  des  hauberts,  des  tabards,  des  surcots  et  des  couron- 
nes à  fleurons.  Il  commence  à  comprendre  ce  qu'il  n'aurait  jamais 
dû  oublier,  que  la  poésie  dramatique  est  quelque  chose  de  plus 
sérieux  et  de  plus  élevé  qu'un  ballet  ou  une  mascarade;  que  c'est 
une  nourriture  pour  l'aine,  et  non  une  pâture  pour  les  yeux. 

C'est  pourquoi  je  pense  que  les  inventeurs  de  profession  feront 
bien  de  se  préparer  à  la  révolution  qui  s'annonce  dans  le  goût  pu- 
blic, de  se  mêler  au  monde  et  à  ceux  qui  ont  vécu ,  de  mener  des 
journées  actives  et  pleines ,  et  d'oublier  pour  quelque  temps  les 
missels  enluminés,  les  chroniques  poudreuses ,  les  gravures  héral- 
diques et  les  généalogies ,  s'ils  veulent  faire  face  à  l'indifférence , 
et  ramener  la  foule  qui  s'en  va. 

Gustave  Planche. 


QUITTE  POUR  LA  PEUR. 


PROVERBE. 


PERSONNAGES. 

LE  DUC  DE  "\ 

LA  DUCHESSE  DE  ***,  sa  femme; 

M.  TRONCHIN,  Médecin. 

ROSETTE,  Femme  de  chambre  de  la  Duchesse. 

UN  LAQUAIS. 


QUITTE  POUR  LA  PEUR. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 
LA  DUCHESSE,  ROSETTE. 

LA   DUCHESSE ,  achevant  de  se  parer  pour  le  jour,  se  regardant  dans  sa  toilette 

et  posant  une  mouche. 

Mais,  Rosette,  conçoit-on  la  négligence  de  ces  médecins? 

ROSETTE. 

Ah  !  madame,  cela  n'a  pas  de  nom. 

LA   DUCHESSE. 

Moi  qui  suis  si  souffrante  ! 

ROSETTE. 

Madame  la  duchesse  qui  est  si  souffrante  ! 

LA    DUCHESSE. 

Moi  qui  n'ai  jamais  consenti  à  prendre  d'autre  médecin  que  ce 
bon  vieux  Tronchin!  Le  chevalier  m'en  a  voulu  long-temps. 

ROSETTE. 

Pendant  plus  d'une  heure. 


506  REVUE    DES  DEUX   MONDES. 

LA  DUCHESSE,  vivement. 

C'est-à-dire  qu'il  a  voulu  m'en  vouloir,  mais  qu'il  n'a  pas  pu. 

ROSETTE. 

Il  vient  d'envoyer  deux  bouquets  par  son  coureur. 

LA   DUCHESSE. 

Et  il  n'est  pas  venu  lui-même!  Ah!  c'est  joli.  Moi,  je  vais  sortir 
à  cheval. 

ROSETTE. 

M.  Tronchin  a  défendu  le  cheval  à  madame. 

LA    DUCHESSE. 

Mais  je  suis  malade,  j'en  ai  besoin. 

ROSETTE. 

C'est  parce  que  madame  la  duchesse  est  malade,  qu'il  ne  le  faut 

pas. 

LA   DUCHESSE. 

Alors  je  vais  écrire  au  chevalier  pour  le  gronder. 

ROSETTE. 

M.  Tronchin  a  défendu  à  madame  de  s'appliquer  et  de  tenir  sa 
tète  baissée. 

LA   DUCHESSE. 

Eh  bien  !  je  vais  chanter,  ouvrez  le  clavecin ,  mademoiselle. 

ROSETTE. 

Mon  Dieu  !  comment  dirai-je  à  madame  que  M.  Tronchin  lui  a 
défendu  de  chanter? 

LA  DUCHESSE,  tapant  du  pied. 

11  faut  donc  que  je  me  recouche,  puisque  je  ne  puis  rien  faire. — 
Je  vais  lire.  Non ,  fais-moi  la  lecture.  —  Je  vais  me  coucher  sur  le 
sopha,  la  tète  me  tourne,  et  j'étouffe.  Je  ne  sais  pourquoi.... 

ROSETTE ,  prenant  un  livre. 

Voici  Estelle,  de  M.  de  Florian,  et  les  Oraisons  célèbres,  de 
M.  de  Bossuet. 

LA   DUCHESSE. 

Lis  ce  que  tu  voudras,  va. 

ROSETTE   lit. 

«  Némorin,  à  chaque  aurore,  allait  cueillir  les  bluets  qu'Es- 


QUITTE    POU H    LA    PEUR.  507 

telle —  les  bluets  qu'Estelle  aimait  à  mêler  dans  les  longues  tresses 
de  ses  cheveux  noirs.  »  (  Elle  pose  le  livre.  ) 

LA    DUCHESSE. 

Qu'il  est  capricieux ,  le  chevalier!  Il  ne  veut  plus  que  je  mette  de 
corps  en  fer,  comme  si  l'on  pouvait  sortir  sans  cela.  Lis  toujours,  va. 

ROSETTE  continue,  et  après  avoir  quitté  Florian,  prend  Bossuet  sans  s'en  douter. 

«  Pour  moi,  s'il  m'est  permis  après  tous  les  autres  de  venir  ren- 
dre les  derniers  devoirs  à  ce  tombeau,  ô  prince,  le  digne  sujet  de 
nos  louanges  et  de  nos  regrets,  vous  vivrez  éternellement  dans  ma 
mémoire.  » 

LA   DUCHESSE. 

Je  ne  conçois  pas  qu'il  ne  soit  pas  encore  arrivé.  Gomme  il  était 
bien  hier  avec  ses  épaulettes  de  diamant  ! 

ROSETTE  continue. 

«  Heureux ,  si  averti  par  ces  cheveux  blancs  du  compte  que  je 

dois  rendre  de  mon  administration ,  je  réserve  au  troupeau 

(  Tiens,  c'est  drôle  ça  :  Au  troupeau!  )  Troupeau  que  je  dois 
nourrir  de  la  parole  divine,  les  restes  d'une  voix  qui  tombe,  et...  » 

LA    DUCHESSE. 

Le  voilà  commandeur  de  Malte  à  présent.  Sans  ses  vœux,  il  se 
serait  peut-être  marié ,  cependant. 

ROSETTE. 

Oh  !  madame  !  par  exemple  ! . . . 

LA   DUCHESSE. 

Lis  toujours,  va,  je  t'entends. 

ROSETTE  continue. 
...  «  Et  d'une  ardeur  qui  s'éteint...  »  Ah!  les  bergers  et  les  trou- 
peaux, ce  n'est  pas  bien  amusant....  (Elle  jette  les  livres.  ) 

LA    DUCHESSE. 

Crois-tu  qu'il  se  fût  marié.  —  Dis. 

ROSETTE. 

Jamais  sans  la  permission  de  madame  la  duchesse. 

LA    DUCHESSE. 

S'il  n'avait  pas  dû  être  plus  marie  que  M.  le  due,  j'aurais  bien  pu 
la  lui  donner...  Hélas!  dans  quel  temps  vivons-nous?-  Comprends- 


JJ08  REVUE    DES   DEUX    MONDES. 

tu  bien  qu'un  homme  soit  mon  mari,  et  ne  vienne  pas  chez  moi? 
m'expliquerais-tu  bien  ce  que  c'est  précisément  qu'un  maître  in- 
connu qu'il  me  faut  respecter,  craindre  et  aimer  comme  Dieu ,  sans 
le  voir,  qui  ne  se  soucie  de  moi  nullement,  et  qu'il  faut  que  j'ho- 
nore; dont  il  faut  que  je  me  cache,  et  qui  ne  daigne  pas  m' épier; 
qui  me  donne  seulement  son  nom  à  porter  de  bien  loin ,  comme  on 
le  donne  à  une  terre  abandonnée? 

ROSETTE. 

Madame,  j'ai  un  frère  qui  est  fermier,  un  gros  fermier  de  Nor- 
mandie ,  et  il  répèle  toujours  que  lorsqu'on  ne  cultive  pas  une  terre, 
on  ne  doit  avoir  de  droit  ni  sur  ses  fleurs  ni  sur  ses  fruits. 

LA  DUCHESSE,  avec  orgueil. 

Qu'est-ce  que  vous  dites  donc,  mademoiselle?  Cherchez  ma  mon- 
tre dans  mon  écrin.  (Après  avoir  rêvé  un  peu.  )  — Tiens,  ce  que  tu  dis 
là  n'a  pas  l'air  d'avoir  le  sens  commun.  Mais  je  crois  que  cela  mè- 
nerait loin  en  politique,  si  l'on  voulait  y  réfléchir.  Donne-moi  un 
flacon ,  je  me  sens  faible.  — 

Ah  !  quand  j'étais  au  couvent,  il  y  a  deux  ans,  si  mes  bonnes  re- 
ligieuses m'avaient  dit  comment  on  est  marié,  j'aurais  commencé 
par  pleurer  de  tout  mon  cœur,  toute  une  nuit,  ensuite  j'aurais  bien 
pris  une  grande  résolution  ou  de  me  faire  abbesse  ou  d'épouser  un 
homme  qui  m'eût  aimée.  II  est  vrai  que  ce  n'aurait  pas  été  le  che- 
valier, ainsi.... 

ROSETTE. 

Ainsi  il  vaut  peut-être  mieux  que  le  inonde  aille  de  cette  façon. 

LA   DUCHESSE. 

Mais  de  cette  façon,  Rosette,  je  ne  sais  comment  je  vis,  moi.  Il 
est  bien  vrai  que  je  remplis  tous  mes  devoirs  de  religion,  mais  aussi, 
à  chaque  confession ,  je  fais  une  promesse  de  rupture  que  je  ne 
tiens  pas. 

Je  crois  bien  que  l'abbé  n'y  compte  guère ,  à  dire  le  vrai ,  et  ne  le 
demande  pas  sérieusement;  mais  enfin  c'est  tromper  le  bon  Dieu. 
Et  pourquoi  cette  vie  gênée  et  tourmentée,  cet  hommage  aux  cho- 
ses sacrées,  aussi  public  que  le  dédain  de  ces  choses?  Moi,  je  n'y 
comprends  rien ,  et  tout  ce  que  je  sais  faire,  c'est  d'aimer  celui  que 
j'aime.  Je  vois  que  personne  ne  m'en  veut  après  tout. 


QUITTE    POUR    LA    PEUK.  ,*>09 

ROSETTE. 

Ah!  bon  Dieu!  madame,  vous  en  vouloir?  Bien  au  contraire, 
je  crois  qu'il  n'y  a  personne  qui  ne  vous  sache  gré  à  tous  deux  de 
vous  aimer  si  bien. 

LA   DUCHESSE. 

Crois-tu? 

ROSETTE. 

Cela  se  voit  dans  les  petits  sourires  d'amitié  qu'on  vous  fait  en 
passant  quand  il  donne  le  bras  à  madame  la  duchesse.  Vos  deux 
familles  le  reçoivent  ici  avec  un  amour. . . . 

LA   DUCHESSE  ,    soupirant. 

Oui,  mais  il  n'est  pas  ici  chez  lui et  cependant  c'est  là  ce 

qu'on  appelle  le  plus  grand  bonheur  du  monde ,  et  tel  qu'il  est,  on 
n'oserait  pas  le  souhaiter  à  sa  fille.  (Après  un  peu  de  rêverie.  )  Sa  fille! 
ce  mot-là  me  fait  trembler.  Est-ce  un  état  bien  heureux  que  celui 
où  l'on  sent  que,  si  l'on  était  mère,  on  en  mourrait  de  honte ,  que 
l'insouciance  et  les  ménagemens  du  grand  monde  finiraient  là  tout 
à  coup,  et  se  changeraient,  en  mépris  et  en  froideur,  que  les  femmes 
qui  pardonnent  à  l'amante  fermeraient  leur  porte  à  la  mère ,  et  que 
tous  ceux  qui  me  passent  l'oubli  d'un  mari,  ne  me  passeraient  pas 
l'oubli  de  son  nom ,  car  ce  n'est  qu'un  nom  qu'il  faut  respecter ,  et 
ce  nom  vous  tient  enchaînée  ,  ce  nom  est  suspendu  sur  votre  tête, 
comme  une  épée?  Que  celui  qu'il  représente  soit  pour  vous  toutou 
rien ,  n'importe  !  nous  avons  ce  nom  écrit  sur  le  collier ,  et  au  bas  : 
j'appai'liens. 

ROSETTE. 

Mais,  madame,  serait-on  si  méchant  pour  vous?  Madame  est  si 
généralement  aimée! 

LA    DUCHESSE. 

Quand  on  ne  serait  pas  méchant,  je  me  ferais  justice  à  moi- 
même  et  une  justice  bien  sévère,  croyez-moi.  —  Je  n'oserais  pas 
seulement  lever  les  yeux  devant  ma  mère,  et  même ,  je  crois,  sur 
moi  seule. 

ROSETTE. 

Bon  Dieu  !  madame  m'effraie. 

LA    DUCHESSE. 

Assez.  Nous  parlons  trop  de  cela ,  mademoiselle ,  et  je  ne  sais  pas 


Mo  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

comme  nous  y  sommes  venues.  Je  ne  suis  pas  une  héroïne  de  ro- 
man ,  je  ne  me  tuerais  pas ,  mais  certes  j'irais  me  jeter  pour  la  vie 
dans  un  couvent. 


SCENE  H. 
LA  DUCHESSE,  ROSETTE,  UN  LAQUAIS. 

LE    LAQUAIS. 

M.  le  docteur  Tronchin  demande  si  madame  la  duchesse  peut  le 
recevoir. 

LA  DUCHESSE  ,   à  Rosette. 

Allez  dire  qu'on  le  fasse  entrer. 


SCÈNE  III. 

LA  DUCHESSE,  TRONCHIN,  appuyé  sur  une  longue  canne  aussi  liante 
que  lui ,  vieux ,  voûté ,  portant  une  perruque  à  la  Voltaire. 

LA  DUCHESSE  ,   gaîment. 
Ah  !  voilà  mon  bon  vieux  docteur  !  (Elle  se  lève  et  court  au-devant  de  lui.) 
Allons ,  appuyez-VOUS  Sur  VOtre  malade.  (Elle  lui  prend  le  bras  et  le  con- 
duit à  un  fauteuil.  ) 

Quelle  histoire  allez-vous  me  conter,  docteur,  quelle  est  l'anec- 
dote du  jour? 

TRONCHIN. 

Ah  !  belle  dame  !  belle  dame  !  vous  voulez  savoir  les  anecdotes 
des  autres,  prenez  garde  de  m'en  fournir  une  vous-même.  Donnez^ 
moi  votre  main,  voyons  ce  pouls,  madame...  Mais  asseyez-vous... 
mais  ne  remuez  donc  pas  toujours,  vous  êtes  insaisissable. 

LA   DUCHESSE,    s'asseyant. 

Eh  bien!  voyons,  que  me  direz-vous? 


QUITTE    POUR    LA    PEUR.  51 I 

TRONCHIN  ,   tenant  le  pouls  de  la  duchesse. 

Vous  savez  l'histoire  qui  court  sur  la  présidente,  n'est-il  pas 
vrai,  madame? 

LA   DUCHESSE. 

Eh  !  mon  Dieu,  non,  je  ne  m'informe  point  d'elle. 

TRONCHIN. 

Eh  !  pourquoi  ne  pas  vouloir  vous  en  informer?  Vous  vivez  par 
trop  détachée  de  tout  aussi.  — Si  j'osais  vous  donner  un  conseil, 
ce  serait  de  montrer  quelque  intérêt  aux  jeunes  femmes  de  la 
société  dont  l'opinion  pourrait  vous  défendre,  si  vous  en  aviez 
besoin  un  jour  ou  l'autre. 

LA   DUCHESSE. 

Mais  j'espère  bien  n'avoir  nul  besoin  d'être  défendue,  monsieur? 

TRONCHIN. 

Ah  !  madame  ,  je  suis  sûr  que  vous  êtes  bien  tranquille  au  fond 
du  cœur;  mais  je  trouve  que  vous  me  faites  appeler  bien  souvent 
depuis  quelques  jours. 

LA   DUCHESSE. 

Je  ne  vois  pas  ,  docteur,  ce  que  vos  visites  ont  de  commun  avec 
l'opinion  du  monde  sur  moi. 

TRONCHIN. 

C'est  justement  ce  que  me  disait  la  présidente,  et  elle  s'est  bien 
aperçue  de  l'influence  d'un  médecin  sur  l'opinion  publique.  — Je 
voudrais  bien  vous  rendre  aussi  confiante  qu'elle.  —  Je  l'ai  tirée, 
ma  foi ,  d'un  mauvais  pas  ;  mais  je  suis  discret  et  je  ne  vous  conte- 
rai pas  l'histoire,  puisque  vous  ne  vous  intéressez  pas  à  elle. — Point 

de  fièvre,  mais  un  peu  d'agitation restez,  restez...  ne  m'ôlez 

pas  votre  main ,  madame. 

LA   DUCHESSE. 

Quel  âge  a-t-elle  la  présidente? 

TRONCHIN. 

Précisément  le  vôtre,  madame.  Ah!  comme  elle  était  inquiète; 
son  mari  n'est  pas  tendre,  savez-vous?  Il  allait,  ma  foi,  faire  un 
grand  éclat.  Ah  !  comme  elle  pleurait!  mais  tout  cela  est  fini  à  pré- 


-SI 2  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

sent.  Vous  savez ,  belle  dame ,  que  la  reine  va  jouer  la  comédie  à 
Trianon  ? 

LA   DUCHESSE  ,    inquiète. 

Mais  la  présidente  courait  donc  un  grand  danger  ? 

TRONCHIN. 

Un  danger  que  peuvent  courir  bien  des  jeunes  femmes  ;  car 
enfin  j'ai  vu  bien  des  choses  comme  cela  dans  ma  vie.  Mais  autre- 
fois cela  s'arrangeait  parla  dévotion  plus  facilement  qu'aujourd'hui. 
A  présent  c'est  le  diable.  Je  vous  trouve  les  yeux  battus. 

LA    DUCHESSE. 

J'ai  mal  dormi  celte  nuit  après  votre  visite. 

TRONCHIN. 

Je  ne  suis  pourtant  pas  méchant ,  bien  effrayant  pour  vous. 

LA    DUCHESSE. 

C'est  votre  bonté  qui  est  effrayante,  et  votre  silence  qui  est 
méchant.  Cette  femme  dont  vous  parlez,  voyons,  après  tout,  est- 
elle  déshonorée  ? 

TRONCHIN. 

Non ,  mais  elle  pouvait  l'être  et  de  plus  abandonnée  de  tout  le 
monde. 

[la  duchesse. 
Et  pourtant  tout  le  monde  sait  qui  elle  aime. 

TRONCHIN. 

Tout  le  monde  le  sait  et  personne  ne  le  dit. 

la  duchesse. 
Et  tout  d'un  coup  on  eût  changé  à  ce  point? 

TRONCHIN. 

Madame,  quand  une  jeune  femme  a  une  faiblesse  publique, 
tout  le  monde  a  son  pardon  dans  le  cœur  et  sa  condamnation  sur 
les  lèvres. 

LA    DUCHESSE,    vite. 

El  les  lèvres  nous  jugent. 

TRONCHIN. 

Ce  n'est  pas  la  faute  qui  est  punie,  c'est  le  bruit  quelle  fait. 

LA    DUCHESSE. 

Et  les  fautes,  docteur,  peuvent-elles  être  toujours  sans  bruit? 


QUITTE    HOUU    LA    PEUR.  515 

TRONCHIN. 

Les  plus  bruyantes,  madame,  ce  sont  d'ordinaire  les  plus  légè- 
res fautes,  et  les  plus  fortes  sont  les  plus  silencieuses,  j'ai  toujours 
vu  ça. 

LA  DUCHESSE. 

Voilà  qui  est  bien  contre  le  bon  sens ,  par  exemple. 

TRONCHIN. 

Comme  tout  ce  qui  se  fait  dans  le  monde ,  madame. 

LA  DUCHESSE  ,  se  levant  et  lui  tendant  la  main. 

Docteur,  vous  êtes  franc? 

TRONCHIN. 

Toujours  plus  qu'on  ne  le  veut,  madame. 

LA  DUCHESSE. 

On  ne  peut  jamais  l'être  assez  pour  quelqu'un  dont  le  parti  est 
pris  d'avance. 

TRONCHIN. 

Un  parti  pris  d'avance  est  souvent  le  plus  mauvais  parti,  madame  . 

LA  DUCHESSE  ,  avec  impatience. 

Que  vous  importe?  c'est  mon  affaire;  je  veux  savoir  de  vous 
quelle  est  ma  maladie? 

TRONCHIN. 

J'aurais  déjà  dit  ma  pensée  à  madame  la  duchesse,  si  je  connais- 
sais moins  le  caractère  de  M.  le  duc. 

LA  DUCHESSE. 

Eh  bien!  que  ne  me  parlez-vous  de  son  caractère?  quoique  je 
n'aime  pas  à  l'entendre  nommer,  comme  il  n'est  pas  impossible 
qu'il  ne  survienne  par  la  suite  quelque  événement  qui  nous  soit 
commun....  je.... 

TRONCHIN. 

Il  est  furieusement  fantasque,  madame,  je  l'ai  vu  haut  comme  ça 

(mettant  la  main  à  la  hauteur  de  la  tète  d'un  enfant)  et  toujours  le  même, 

suivant  tout  à  coup  son  premier  mouvement  avec  une  soudaineté 
irrésistible  et  impossible  à  deviner.  Dès  l'enfance,  cette  impétuosité 
s'est  montrée  et  n'a  fait  que  croître  avec  lui.  ïl  a  tout  fait  de  celle 
manière  dans  sa  vie ,  allant  d'un  extrême  à  l'autre  sans  hésiter. 

TOME  II.  33 


514  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Cela  lui  a  fait  faire  beaucoup  de  grandes  choses  et  beaucoup  de 
sottises  aussi,  mais  jamais  rien  de  commun.  Voilà  son  caractère. 

LA  DUCHESSE. 

Vous  n'êtes  pas  rassurant,  docteur;  s'il  va  d'un  extrême  à  l'au- 
tre, il  m'aimera  bien ,  et  je  ne  saurai  que  faire  de  cet  amour-là. 

TRONCHIN". 

Ce  n'est  pourtant  pas  ce  qui  peut  vous  arriver  de  pis  aujour- 
d'hui ,  madame. 

LA  DUCHESSE. 

Ah  !  mon  Dieu  ,  que  me  dit -il  là  !  (Elle  frappe  du  pied.  ) 

TRONCHIN. 

C'est  un  fort  grand  seigneur,  madame,  que  M.  le  duc.  Il  a  toute 
l'amitié  du  roi  et  un  vaste  crédit  à  la  cour.  Quiconque  l'offenserait 
serait  perdu  sans  ressource,  et  comme  il  a  beaucoup  d'esprit  et  de 
pénétration,  comme  outre  cela  il  a  l'esprit  ironique  et  cassant,  il 
n'est  pas  possible  de  lui  insinuer  sans  péril  un  plan  de  conduite, 
quel  qu'il  soit,  et  vouloir  le  diriger  serait  une  haute  imprudence. 
Le  plus  sûr  avec  lui  serait  une  franchise  totale. 

LA  DUCHESSE  s'est  détournée  plusieurs  fois  en  rougissant ,  elle  se  lève  et  va  à  la 

fenêtre. 
Assez,  assez  par  grâce,  je  vous  en  supplie,  monsieur  ;  je  me  sens 
rougir  à  chaque  mot  que  vous  me  dites  et  vous  me  jetez  dans  un 
grand  embarras. 

(  Elle  lui  parle  sans  le  regarder.  ) 

Je  vous  l'avoue,  je  tremble  comme  un  enfant.  —  Je  ne  puis  sup- 
porter cette  conversation.  Les  craintes  terribles  qu'elle  fait  naître 
en  moi,  me  révoltent  et  m'indignent  contre  moi-même. — Vous 
êtes  bien  âgé ,  monsieur  Tronchin,  mais  ni  votre  âge,  ni  votre  pro- 
fession savaute,  ne  m'empêchent  d'avoir  honte  qu'un  homme  puisse 
me  parler ,  en  face ,  de  tant  de  choses  que  je  ne  sais  pas,  moi ,  et 

dont  On  ne  parle  jamais  !  (  Une  larme  s'échappe.) 
(  Avec  autorité.  ) 

Je  ne  veux  plus  que  nous  causions  davantage. 

(Tronchin  se  lève.) 

La  vérité  que  vous  avez  à  me  dire  et  que  vous  me  devez,  écrivez- 
la  ici,  je  l'enverrai  prendre  tout-à-l'heure. — Voici  une  plume.  Ce 


QUITTE    POUR    LA    PEUR.  .'il,') 

que  vous  écrirez  pourrait  bien  être  un  arrêt,  mais  je  n'en  aurai  nul 

ressentiment  contre  VOUS.  (Elle  lui  serre  la  main,  le  docteur  baise  sa  main.) 

Votre  j  ugemen  t  est  le  j  ugement  de  Dieu .  — Je  suis  bien  malheureuse . 

(  Elle  sort  vite.  ) 


SCÈNE  IV. 
TRONCHIN  seul. 

(  Il  se  rassied,  écrit  un  billet,  s'arrête  et  relit  ce  qu'il  vient  d'écrire;  puis  il  dit  :  ) 

La  science  inutile  des  hommes  ne  pourra  jamais  autre  chose  que 
détourner  une  douleur  par  une  autre  plus  grande.  A  la  place  de 
l'inquiétude  et  de  l'insomnie,  je  vous  donne  la  certitude  et  le  dés- 
espoir. 

(  Il  s'essuie  les  yeux  où  roule  une  larme.) 

Elle  souffrira  parce  qu'elle  a  une  ame  candide  dans  son  égare- 
ment, franche  au  milieu  de  la  fausseté  du  monde,  sensible  dans  une 
société  froide  et  polie,  passionnée  dans  un  temps  d'indifférence, 
pieuse  dans  un  siècle  d'irréligion.  Elle  souffrira  sans  doute;  mais 
dans  le  temps  et  le  monde  où  nous  sommes,  la  nature  usée,  faible 
et  fardée  dès  l'enfance,  n'a  pas  plus  d'énergie  pour  les  transports 
du  malheur  que  pour  ceux  de  la  félicité.  Le  chagrin  glissera  sur 
elle,  et  d'ailleurs  je  vais  lui  chercher  du  secours  à  la  source  même 
de  son  infortune. 


SCÈNE  V. 
TRONCHIN,  ROSETTE. 


ROSETTE. 

Monsieur,  je  viens  chercher.... 


oo. 


516  REVUE    DES   DEUX   MONDES. 

TRONCHIN ,  lui  donnant  un  papier. 

Prenez,  mademoiselle. 

(  Rosette  sort.  ) 


SCÈNE  VI. 
TRONCHIN,  seul. 

Son  mari  doit  être  à  Trianon  ou  à  Versailles.  Je  puis  m'y  rendiv 
dans  deux  heures  et  demie. 


SCENE  Vil. 
TRONCHIN,  ROSETTE. 

(  On  entend  un  grand  cri  de  la  duchesse.  ) 
TRONCHIN. 

Rosette  revient  toute  pale.... 

ROSETTE. 

Ah!  monsieur,  voyez  madame  la  duchesse,  comme  elle  pleure! 

(Elle  entr'ouvre  une  porte  vitrée.) 
TRONCHIN. 

Ce  n'est  rien,  ce  n'est  rien  qu'une  petite  attaque  de  nerfs,  vous 
lui  ferez  prendre  un  peu  d'éther,  et  vous  brûlerez  une  plume  dans 
sa  chambre,  celle-ci  par  exemple.  —  Sa  maladie  ne  peut  pas  durer 
plus  de  huit  mois.  —  Je  vais  à  Versailles.  (  H  sort.  ) 

ROSETTE. 

Comme  ces  vieux  médecins  sont  durs  !  (Elle  court  chez  la  duchesse.) 


QUITTE    POUR    LA    PEUR.  Mi 

SCÈNE  VIIÏ. 

Versailles.  —  La  chambre  du  duc. 

LE  DUC,  TRONCHIN,  entrent  ensemble. 

LE   DUC. 

Vous  en  êtes  bien  sur,  docteur? 

TRONCHIN. 

Monsieur  le  duc,  j'en  réponds  sur  nia  tète. 

LE   DUC,  s'asseyant  et  taillant  une  plume. 

Allons,  il  est  toujours  bon  de  savoir  à  quoi  s'en  tenir.  Vous  la 
voyez  très  souvent?  Asseyez-vous  donc! 

TRONCHIN. 

Presque  tous  les  jours,  je  passe  chez  elle  pour  des  migraines, 
des  bagatelles... 

LE   DUC. 

Et  comment  est-elle  ma  femme?  est-elle  jolie,  est-elle  agréable? 

TRONCHIN. 

C'est  la  plus  gracieuse  personne  de  la  terre. 

LE    DUC. 

Vraiment?  je  ne  l'aurais  pas  cru,  le  jour  où  je  la  vis,  ce  n'était 
pas  ça  du  tout.  C'était  tout  empesé,  tout  guindé,  tout  raide,  ça  ve- 
nait du  couvent,  ça  ne  savait  ni  entrer,  ni  sortir,  ça  saluait  tout 
d'une  pièce;  de  la  fraîcheur  seulement,  la  beauté  du  diable. 

TRONCHIN. 

(  )h  !  à  présent,  monsieur  le  duc,  c'est  tout  autre  chose. 

LE    DUC. 

Oui,  oui,  le  chevalier  doit  l'avoir  formée.  Le  petit  chevalier  a 
du  inonde.  Je  suis  fâché  de  ne  pas  le  connaître. 

TRONCHIN. 

Ah!  ça!  il  faut  avouer,  entre  nous,  que  vous  en  aviez  bien  la 
permission. 

LE    DUC, ,  prenant  du  tabac  pour  le  verser  d'une  tabatière  d'or  dans  une  à  portrait. 

Ça  peut  bien  être!  Je  ne  dis  pas  le  contraire  ,  docteur,  mais,  ma 


>!*  REVUE    DES   DEUX    MONDES. 

foi ,  c'était  bien  difficile.  La  marquise  est  bien  la  femme  la  plus  des- 
potique qui  jamais  ait  vécu  ;  vous  savez  bien  qu'elle  ne  m'eût  jamais 
laissé  marier,  si  elle  n'eût  été  bien  assurée  de  moi ,  et  bien  certaine 
que  ce  serait  ici,  comme  partout  à  présent,  une  sorte  de  cérémonie 
de  famille,  sans  importance  et  sans  suites. 

TRONCHIN. 

Sans  importance,  cela  dépend  de  vous,  mais  sans  suites,  mon- 
sieur le  duc 

LE   DUC,  sérieusement. 

Cela  dépend  aussi  de  moi  plus  qu'on  ne  croit,  monsieur;  mais 
c'est  mon  affaire.  (Jl  se  lève  et  se  promène.)  Savez-vous  à  quoi  je  pense, 
mon  vieil  ami?  c'est  que  l'honneur  ne  peut  pas  toujours  être  com- 
pris de  la  même  façon. 

Dans  la  passion ,  le  meurtre  peut  être  sublime  ;  mais  dans  l'in- 
différence, il  serait  ridicule,  et  dans  un  homme  d'état  ou  un  homme 
de  cour,  par  ma  foi,  il  serait  fou. 

Tenez,  regardez  !  Moi,  par  exemple,  je  sors  de  chez  le  roi.  Il  a 
eu  la  bonté  de  me  parler  d'affaires  assez  long-temps.  Il  regrette 

M.  d'Orvilliers,  mais  il  l'abandonne  à  ses  ennemis,  et  le  laisse  quit- 
ter le  commandement  de  la  flotte  avec  laquelle  il  a  battu  les  Anglais. 
Moi,  qui  suis  l'ami  de  d'Orvilliers,  et  qui  sais  ce  qu'il  vaut,  cela 
m'a  fait  de  la  peine;  je  viens  d'en  parler  vivement,  je  me  suis  avancé 
pour  lui.  Le  roi  m'a  écouté  volontiers  et  est  entré  dans  mes  raisons. 
Il  m'a  présenté  ensuite  Franklin ,  le  docteur  Franklin ,  l'imprimeur, 
l'Américain,  l'homme  pauvre,  l'homme  en  habit  gris,  le  savant,  le 
sage,  l'envoyé  du  Nouveau-Monde  à  l'ancien,  grave  comme  le 
paysan  du  Danube,  demandant  justice  à  l'Europe  pour  son  pays, 
et  l'obtenant  de  Louis  XVI  ;  j'ai  eu  une  longue  conférence  avec  ce 
bon  Franklin  ;  je  l'ai  vu  ce  matin  même  présenter  son  petit-fds  au 
vieux  Voltaire ,  et  demander  à  Voltaire  une  bénédiction ,  et  Vol- 
taire ne  riant  pas,  Voltaire  étendant  les  mains  aussi  gravement 
qu'eût  fait  le  souverain  pontife,  et  secouant  sa  tête  octogénaire 
avec  émotion,  et  disant  sur  la  tète  de  l'enfant:  Dieu  et  la  liberté! 
—  C'était  beau,  c'était  solennel,  c'était  grand. 

Et  au  retour,  le  roi  m'a  parlé  de  tout  cela  avec  la  justesse  de  son 
admirable  bon  sens;  il  voit  l'avenir  sans  crainte,  mais  non  sans 
tristesse;  il  sent  qu'une  révolution  partant  de  France  peutyre- 


QUITTE    POUR    LA    l'EUli.  ,Si(J 

venir.  11  aide  ee  qu'il  ne  peut  empêcher ,  pour  adoucir  la  pente  ; 
mais  il  la  voit  rapide  et  sans  fond ,  car  il  pense  et  parle  en  législa- 
teur quand  il  est  avec  ses  amis.  Mais  l'action  l'intimide.  Au  sortir 
de  l'entretien  ,  il  m'a  donné  ma  part  dans  les  évènemens  présens  et 
à  venir. 

Voilà  ma  matinée.  —  Elle  est  sérieuse,  comme  vous  voyez,  et 
maintenant  en  vérité,  m'occuper  d'une  affaire  de....  de  quoi  dirai- 
je?  de  ménage?....  Oh!  non  !  —  Quelque  chose  de  moins  que  cela 
encore....  Une  affaire  de  boudoir....  et  d'un  boudoir  que  je  n'ai 
jamais  vu....  en  bonne  vérité,  vous  le  sentez,  cela  ne  m'est  guère 
possible.  Un  sourire  de  pitié  est  vraiment  tout  ce  que  cela  me 
peut  arracher.  Je  suis  si  étranger  à  cette  jeune  femme ,  moi ,  que 
je  n'ai  pas  le  droit  de  la  colère;  mais  elle  porte  mon  nom ,  et  quant 
à  ce  qu'il  y  a  dans  ce  petit  événement,  qui  pourrait  blesser  l'a- 
mour-propre  de  l'un  ou  l'intérêt  de  l'autre,  tiez-vous-en  à  moi 
pour  ne  tirer  d'elle  qu'une  vengeance  de  bonne  compagnie.  Pauvre 
petite  femme,  elle  doit  avoir  une  peur  d'enfer!  (il  rit  et  prend  son 
épée.  )  Venez-vous  avec  moi  voir  la  marquise  au  Petit-Trianon  ?  Je 
l'ai  trouvée  assez  pâle  ce  matin  ,  elle  m'inquiète,  (il  sonne.) 

A  ses  gens. 

Ce  soir  à  onze  heures,  on  me  tiendra  un  carrosse  prêt  pour  aller 
à  Paris. 
Passez,  mon  cher  Tronchin. 

TRONCHIN,    à  part. 

Je  n'ai  plus  qu'à  les  laisser  faire  à  présent,  (ils  sortent.) 


SCÈNE  IX. 

A  Pans.  La  chambre  à  coucher  de  la  duchesse. 

LA  DUCHESSE,  ROSETTE. 

LA  DUCHESSE,    seule. 

{ Elle  est  à  sa  toilette,  en  peignoir,  prête  à  se  coucher,  ses  cheveux  à  demi  dé- 
poudrés répandus  sur  son  sein  ,  comme  ceux  d'une  Madeleine,  en  longs  flots , 
nommés  repentirs.) 

Quelle  heure  est-il? 


520  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ROSETTE  ,   achevaat  de  la  coiffer  pour  la  nuit  et  de  lui  ôter  sa  toilette  de  cour. 

Onze  heures  et  demie  ,  madame,  et  M.  le  chevalier 

LA    DUCHESSE. 

11  ne  viendra  plus  à  présent.  Il  a  bien  fait  de  ne  pas  venir  au- 
jourd'hui. —  J'aime  mieux  ne  pas  l'avoir  vu.  J'ai  bien  mieux 
pleuré.  — 

Chez  qui  peut-il  être  allé?  — A  présent,  je  vais  être  bien  plus 
jalouse;  à  présent  que  je  suis  si  malheureuse!  —  Quels  livres  m'a 
envoyés  l'abbé? 

ROSETTE. 

Les  contes  de  M.  l'abbé  de  Voisenon. 

LA    DUCHESSE. 

Et  le  chevalier  ? 

ROSETTE. 

Le  petit  Carême  et  l'Imitation. 

LA   DUCHESSE. 

Ah  !  comme  il  me  connaît  bien  !  Sais-tu ,  Rosette ,  que  son  portrait 
est  bien  ressemblant  !  Tiens ,  il  avait  cet  habit-là  quand  la  reine  lui 
a  parlé  si  long-temps,  et  pendant  tout  ce  temps-là,  il  me  regardait 
de  peur  que  je  ne  fusse  jalouse.  Tout  le  monde  l'a  remarqué.  Oh  ! 
il  est  charmant!  (Soupirant.)  Ah  !  que  je  suis  malheureuse,  n'est-ce 
pas ,  Rosette  ! 

ROSETTE. 

Oh  !  oui,  madame. 

LA   DUCHESSE. 

Il  n'y  a  pas  de  femme  plus  malheureuse  que  moi  sur  toute  la 
terre. 

ROSETTE. 

Oh  !  non  ,  madame. 

LA   DUCHESSE. 

Je  vais  me  coucher....  Laissez-moi  seule,  je  vous  rappellerai.... 

(  Rosette  sort.  ) 

Je  vais  faire  mes  prières. 


OUITTE    l'OUU    LA    I'EUIl. 


:>ïi 


SCENE  X. 
LA  DUCHESSE,  seule. 

(  Elle  va  ouvrir  les  rideaux  de  son  lit,  et  en  voyant  le  crucifix,  elle  a  peur  ;  elle  crie  : 

Rosette  !  Rosette  ! 

SCÈNE  XL 
LA  DUCHESSE ,  ROSETTE. 

^ROSETTE,   effrayée. 


Madame  ! 
Quoi  donc? 


LA   DUCHESSE. 


ROSETTE. 

Madame  m'a  appelée. 

LA   DUCHESSE. 

Ah  î  je  voulais...  mon  peignoir. 

ROSETTE. 

Madame  la  duchesse  l'a  sur  elle. 

LA    DUCHESSE. 

J'en  voulais  un  autre.  —  Non.  — Restez  avec  moi,  j'ai  peur.  — 
Restez ,  sur  le  sopha ,  je  vais  lire  ;  (  à  part.  )  je  n'ose  pas  faire  un  signe 
de  croix.  —  A  quelle  heure  le  chevalier  vient-il  demain  matin? 
Ah  !  je  suis  la  plus  malheureuse  femme  du  monde. 

(Elle  pleure.) 

Allons,  mets  dans  la  ruelle  un  flambeau  et  la  Nouvelle 
Héloïse.  (Tenant  le  livre.)  :  Jean-Jacques!  ah  !  Jean-Jacques  !  vous 
savez,  vous  ,  combien  d'infortunes  se  cachent  sous  le  sourire  d'une 
femme. 

(On  frappe  à  une  porte  de  la  rue,  une  voiture  roule.) 

On  frappe  à  la  porte  !  Ce  n'est  pas  ici ,  j'espère  ! 

ROSETTE. 

J'ai  entendu  un  carrosse  s'arrêter  à  la  porte  de  l'hôtel. 


:j±i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

LA  DUCHESSE. 

En  es-lu  bien  sûre,  Rosette?  à  minuit! 

(Rosette  regarde  à  la  fenêtre.) 
ROSETTE. 

C'est  bien  à  la  porte  de  madame  la  duchesse,  un  carrosse  avec 
deux  laquais  qui  portent  des  torches ,  c'est  la  livrée  de  madame. 

LA   DUCHESSE. 

Eh  !  bon  Dieu ,  serait-il  arrivé  quelque  événement  chez  ma 
mère?  Je  suis  dans  un  effroi  ! 

ROSETTE. 

J'entends  marcher!  on  monte  chez  madame  la  duchesse. 

LA   DUCHESSE. 

Mais  qu'est-ce  donc?  (On  frappe.) 
Demande  avant  d'ouvrir. 

ROSETTE. 

Qui  esllà? 

UN    LAQUAIS. 

M.  le  duc  arrive  de  Versailles  ! 

ROSETTE. 

M.  le  duc  arrive  de  Versailles  ! 

LA  DUCHESSE  ,   tombant  sur  un  sopha. 

M.  le  duc  !  depuis  deux  ans  !  lui  !  depuis  deux  ans  !  jamais  !  et 
aujourd'hui!  à  cette  heure!  Ah!  que  vient-il  faire,  Rosette?  Il 
vient  me  tuer  !  cela  est  certain  !  —  Embrasse-moi,  mon  enfant,  et 
prends  ce  collier,  tiens,  et  ce  bracelet,  tiens,  en  souvenir  de 
moi. 

ROSETTE. 

Je  ne  veux  pas  de  tout  cela  !  Je  ne  quitterai  point  madame  la 
duchesse  ! 

(On  frappe  encore.) 

Eh  bien  !  quoi  !  madame  la  duchesse  est  au  lit. 

LE   LAQUAIS  ,    toujours  derrière  la  porte. 

Monsieur  le  duc  demande  si  madame  la  duchesse  peut  le  rece- 
voir. 

LA   DUCHESSE,    du  canapé,  vite. 

Non! 


QUITTE    POUR    LA    PEUR.  -;)tT> 

ROSETTE,  vite  à  la  porte. 

Non! 

LA    DUCHESSE. 

Plus  poliment,  Rosette  :  Madame  est  endormie. 

ROSETTE ,  criant  et  ayant  un  peu  perdu  la  tête. 

Madame  est  endormie! 

LE    LAQUAIS. 

Monsieur  le  duc  dit  que  vous  avez  dû  la  réveiller,  et  qu'il  at- 
tendra que  madame  la  duchesse  puisse  le  recevoir.  Il  a  à  lui 
parler. 

ROSETTE  à  la  duchesse. 

Monsieur  le  duc  veut  que  madame  se  lève  ! 

LA    DUCHESSE. 

Ah!  mon  Dieu!  il  sait  tout,  il  vient  me  faire  mourir. 

ROSETTE,  sérieusement. 
Madame  ! . . .  Elle  s'arrête. 

LA    DUCHESSE. 

Eh  bien? 

ROSETTE. 

Madame,  je  ne  le  crois  pas! 

LA   DUCHESSE. 

Et  pourquoi  ne  le  crois-tu  pas? 

ROSETTE,  tragiquement. 

Madame,  parce  que  les  gens  ont  l'air  gai! 

LA  DUCHESSE ,  effrayée. 

Us  ont  l'air  gai?  —  Mais  c'est  encore  pis.  Oh  !  mon  pauvre  che- 
valier ! 

(  Elle  prend  son  portrait.  ) 
ROSETTE. 

Hélas!  madame  la  duchesse,  quel  malheur  d'être  la  femme  de 
monsieur  le  duc! 

LA   DUCHESSE,  désolée- 

Quelle  horreur  !  quelle  insolence! 

ROSETTE. 

Et  s'il  vient  par  jalousie! 


524  REVUE  DES  DEUX  BONDES. 

LA  DUCHESSE. 

Quel  étrange  amour!  voilà  qui  est  odieux.! 
Ecoute!  il  ne  peut  venir  que  par  fureur  ou  par  passion  ;  de  toute 
façon  c'est  me  faire  mourir.  Tue-moi,  je  t'en  prie. 

ROSETTE ,  reculant. 

Non ,  madame  !  moi  tuer  madame!  cela  ne  se  peut  pas. 

LA    DUCHESSE. 

Eh  bien!  au  moins  va  dans  mon  cabinet.  Tu  écouteras  tout,  et 
dès  que  je  sonnerai,  tu  entreras.  Je  ne  veux  pas  qu'il  reste  plus 
d'un  quart  d'heure  ici,  quelque  chose  qu'il  me  veuille  dire.  Hélas! 
si  le  chevalier  le  savait! 

ROSETTE. 

Oh!  madame!  il  en  mourrait  d'abord! 

LA   DUCHESSE. 

Pauvre  ami.  —  S'il  se  met  en  colère,  tu  crieras  au  feu! 
Au  bout  du  compte,  je  ne  le  connais  pas,  moi,  mon  mari! 

ROSETTE. 

Certainement!  madame  ne  l'a  jamais  vu  qu'une  fois. 

LA   DUCHESSE. 

Oh  !  mon  Dieu  !  ayez  pitié  de  moi  ! 

ROSETTE. 

On  revient,  madame. 

LA   DUCHESSE. 

Allons,  du  courage!  —  Mademoiselle,  dites  que  je  suis  visible. 

ROSETTE. 

Madame  la  duchesse  est  visible. 

LA  DUCHESSE,  à  genoux,  se  signant. 

Mon  Dieu,  ayez  pitié  de  moi! 

(  Elle  se  couche  à  demi  sur  le  sopha.  ) 


QUITTE    l'OUU    LA    PEUR.  o25 

SCÈNE  XII. 
UN  LAQUAIS,  LE  DUC,  LA  DUCHESSE. 

UN   LAQUAIS ,  ouvrant  les  deux  battans  de  la  porte. 

Monsieur  le  duc. 

(  La  duchesse  se  lève,  fait  une  grande  révérence  et  s'assied  toute  droite , 

sans  oser  parler.  ) 

LE    DUC. 

(  Il  la  salue,  puis  il  va  droit  à  la  cheminée,  et  gardant  son  épée  au  côté  et  son  cha- 
peau sous  le  bras ,  se  chauffe  tranquillement  les  pieds.  Après  un  long  silence , 
il  la  salue  froidement.  ) 

Eh  bien!  madame,  comment  vous  trouvez-vous? 

LA   DUCHESSE. 

Mais,  monsieur,  un  peu  surprise  de  vous  voir,  et  confuse  de 
n'avoir  pas  eu  le  temps  de  m'habiller  pour  vous. 

LE   DUC. 

Oh!  n'importe,  n'importe,  je  ne  tiens  pas  au  cérémonial.  D'ail- 
leurs on  peut  paraître  en  négligé  devant  son  mari. 

LA   DUCHESSE,  à  part. 

Son  mari!  hélas! — (Haut.)  Oui,  certainement son  mari 

Mais  ce  nom-là...  je  vous  avoue... 

LE  DUC ,  ironiquement. 

Oui,  oui...  J'entends,  vous  n'y  êtes  pas  plus  habituée  qu'à  ma 
personne.  (  souriant.  )  C'est  ma  faute,  (  tendrement.  )c'estmalrèsgrande 
faute,  ou  plutôt  c'est  la  faute  de  tout  le  monde.  —  (  sérieusement.  ) 
Qui  peut  dire  en  ce  monde,  et  dans  le  monde  surtout ,  qu'il  n'ajoute 
pas  par  sa  conduite  aux  fautes  des  autres?  Dites-le  moi,  madame? 

LA   DUCHESSE. 

Ah  !  je  crois  bien  que  vous  avez  raison ,  monsieur,  vous  savez  le 
monde  mieux  que  moi  ! 

LE  DUC  avec  feu. 

Mieux  que  vous!  mieux  que  vous,  madame!  cela  n'est  parbleu 
pas  facile.  Je  n'entends  parler  à  Versailles  que  de  votre  grâce  dans 


520  -REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  monde,  vous  faites  fureur!  On  n'a  que  votre  nom  à  la  bouche. 
C'est  une  rage.  (  D'un  ton  ambigu  ) — Moi...  je  l'avoue,  cela...  cela 
m'a  piqué  d'honneur! 

LA   DUCHESSE  ,  à  part. 

Oh!  ciel!  piqué  d'honneur!  que  veut-il  dire  ! 
LE  DUC,  s'approchant  avec  galanterie. 

Ça!  voyons!  regardez-moi  bien!  Me  reconnaissez-vous? 

LA   DUCHESSE. 

Sans  doute,  monsieur  le  duc,  j'aurais  bien  mauvaise  grâce  à  ne 
pas... 

LE   DUC,  tendrement. 

Me  dire  :  oui?  n'est-ce  pas?  Ce  n'est  pas  cette  docilité  qu'il  me 
faut,  c'est  de  la  franchise. 

LA    DUCHESSE. 

Delà... 

LE   DUC,  sévèrement. 

De  la  franchise,  madame. 

(  Il  quitte  le  fauteuil  et  retourne  brusquement  à  la  cheminée.  ) 

J'aurai  beaucoup  à  vous  dire  celte  nuit  et  des  choses  fort 
sérieuses! 

LA   DUCHESSE, 

Quoi!  cette  nuit,  monsieur!  y  pensez-vous? 

LE   DUC,  froidement. 

J'y  ai  pensé,  madame,  pendant  tout  le  chemin  de  Versailles  et 
un  peu  avant  aussi. 

LA  DUCHESSE,  à  part. 

Il  sait  ma  faute  !  Il  la  sait!  tout  est  fini  ! 

LE   DUC. 

Oui,  j'ai  le  projet  de  ne  partir  que  demain  matin  au  jour,  et  vos 
gens  et  les  miens  doivent  être  couchés  a  présent. 

LA   DUCHESSE,  vivement,  se  levant. 

Mais  ce  n'est  pas  moi  qui  l'ai  ordonné. 

LE  DUC,  avec  sang-froid  et  le  sourire  sur  la  bouche. 

Alors,  madame,  si  ce  n'est  vous,  il  faut  donc  que  ce  soit  moi. 


QUITTE    POUR    LA    L'EUU.  Iflï 

LA    DUCHESSE  ,    à  part. 

li  restera. 

LE  DUC  ,   regardant  la  pendule. 

Demain  j'arriverai  à  temps  pour  le  petit  lever.  — 
C'est  une  pendule  de  Julicn-le-Roy  que  vous  avez  là  ? 

(Il  ôte  son  épée  et  son  chapeau  et  les  pose  sur  un  guéridon.) 
LA  DUCHESSE  ,   à  part. 

Un  sang-froid  à  n'y  rien  comprendre!  —  Quelle  inquiétude  il  me 
donne  ! 

LE  DUC  ,   s'asseyant. 

Ah  !  ah  !  voici  quelques  livres  !  C'est  bien  ce  que  l'on  m'avait 
dit  :  vous  aimez  l'esprit,  et  vous  en  avez  ;  oh  !  je  sais  que  vous  en 
avez  beaucoup ,  et  du  bon  ,  du  vrai ,  du  meilleur  esprit.  —  C'est 
monsieur  de  Voltaire  !  —  Oh  !  Zaïre  !  —  Zaïre,  vous  pleurez! 

Lekain  dit  cela  comme  ça  ,  n'est-ce  pas? 

LA   DUCHESSE. 

Je  ne  l'ai  pas  vu ,  monsieur. 

LE   DUC. 

Ah  !  c'est  vrai  !  Je  sais  que  vous  êtes  un  peu  dévote ,  vous  n'al- 
lez pas  à  la  comédie,  mais  vous  la  lisez.  Vous  lisez  la  comédie 

pour  la  jouer ,  jamais  !  (  Avec  une  horreur  comique.  )  Oh  !  jamais  ! 

LA   DUCHESSE. 

On  ne  m'y  a  pas  élevée,  monsieur,  fort  heureusement  pour  moi, 

LE    DUC. 

Et  pour  votre  prochain  ,  madame,  mais  je  suis  sûr  qu'avec  votre 

esprit  vous  la  joueriez  parfaitement Tenez  (nous  avons  le 

temps),  si  vous  étiez  la  belle  Zaïre,  soupçonnée  d'infidélité  par 
Orosinane,  le  violent,  le  terrible  Orosmane. 

LA  DUCHESSE  ,   à  part.  " 

(A  demi- voix  à  la  cloison.  ) 

Ah!  c'est  ma  mort  qu'il  a  résolue!  —  Rosette,  prenez  garde  ! 
lÀcsette!  faites  bien  attention. 

LE    DUC. 

En  vérité ,  madame,  c'est  le  plus  généreux  des  mortels  que  ce 


5:28  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

soudan  Orosmane  ;  n'ayez  donc  pas  peur  de  lui.  S'il  entrait  ici ,  par 
exemple,  disant  avec  la  tendresse  que  met  Lekain  dans  cette  scène-là  : 

Hélas  !  le  crime  veille  et  son  horreur  me  ssit. 
A  ce  coupable  excès  porter  sa  hardiesse  ! 
Tu  ne  connaissais  pas  mon  cœur  et  ma  tendresse , 
Combien  je  t'adorais!  quels  feux! 

LA  DUCHESSE,   se  levant  et  allant  à  lui. 

Monsieur,  avez-vous  quelque  chose  à  me  reprocher?.. 

LE   DUC,   riant. 

Ah  !  le  mauvais  vers  que  voilà.  Eh!  bon  Dieu,  que  dites-vous 
donc  là  !  Ce  n'est  pas  dans  la  pièce. 

LA   DUCHESSE,    boudant. 

Eh  !  monsieur ,  je  ne  dis  pas  de  vers ,  je  parle.  On  ne  vient  pas 
à  minuit  chez  une  femme  pour  lui  dire  des  vers  aussi. 

LE   DUC ,   jetant  son  livre. 

(Avec  tendresse  et  mélancolie.) 

Eh  !  croyez-vous  donc  que  ce  soit  là  ce  qui  m'amène?  causons 
un  peu  en  amis. 

(Il  s'assied  sur  la  causeuse  près  d'elle.) 

Çà  !  vous  est-il  arrivé  quelquefois  de  songer  à  votre  mari ,  par 
extraordinaire,  là,  un  beau  matin,  en  vous  éveillant? 

LA  DUCHESSE,    étonnée. 

Eh!  monsieur,  mon  mari  pense  si  peu  à  sa  femme,  qu'il  n'a 
vraiment  pas  le  droit  d'exiger  la  moindre  réciprocité. 

LE   DUC 

Eh  !  qui  donc  vous  a  pu  dire,  ingrate,  qu'il  ne  pensait  pas  à  vous? 
était-il  en  passe  de  vous  l'écrire?  c'eût  été  ridicule  à  lui.  Vous  le 
faire  dire  par  quelqu'un,  c'était  bien  froid.  Mais  venir  vous  le 
jurer  chez  vous  et  vous  le  prouver ,  voilà  quel  était  son  devoir. 

LA  DUCHESSE  ,   à  part. 

Me  le  jurer!  Ah!  pauvre  chevalier!  (  Elle  baise  son  portrait.  )  Mêle 
jurer,  monsieur!  et  me  jurer  quoi,  s'il  vous  plaît?  Vous  ètes-vous 
jamais  cru  obligé  à  quelque  chose  envers  moi?  Que  vous  suis-je 
donc  ,  monsieur,  sinon  une  étrangère  qui  porte  votre  nom?... 


QUITTE    POUR    LA    PKUft.  5li(J 

LE    DUC. 

Et  peut  le  donner ,  madame 

LA  DUCHESSE,   se  levant. 

Ah  !  monsieur  le  duc,  faites-moi  grâce. 

LE   DUC  se  lève  tout  à  coup  en  riant. 

Grâce!  madame,  et  de  quoi  grâce,  bon  Dieu!  —  Ah!  je  com- 
prends ;  vous  voulez  que  je  vous  fasse  grâce  de  mes  complimens , 
de  mes  tendresses  et  de  mes  fadeurs.  Eh  !  je  le  veux  bien.  Tant 
qu'il  vous  plaira  !  parlons  d'autre  chose. 

LA   DUCHESSE. 

Quelle  torture  ! 

LE   DUC 

Savez-vous  de  qui  ces  tableaux-là  sont  les  portraits?  Je  suis  sur 
que  vous  ne  les  regardez  jamais.  Ces  braves  gens  cuirassés  sont  mes 
aïeux ,  ils  sont  anciens;  nous  sommes,  ma  foi,  très  anciens  ,  aussi 
anciens  que  les  Bourbons;  savez-vous,  mon  nom  est  celui  d'un  con- 
nétable, de  cinq  maréchaux  de  France  tous  pairs  des  rois,  et  pa- 
rens  et  alliés  des  rois,  et  élevés  avec  eux  dès  l'enfance,  camarades 
de  leur  jeunesse ,  frères  d'armes  de  leur  âge  d'homme ,  conseillers 
et  appuis  de  leur  vieillesse.  C'est  beau!  c'est  assez  beau  pour  que 
l'on  s'en  souvienne ,  et  quand  on  s'en  souvient ,  il  n'est  guère  pos- 
sible de  ne  pas  songer  que  ce  serait  un  malheur  épouvantable ,  une 
désolation  véritable  dans  une  famille,  que  de  n'avoir  personne  à 
qui  léguer  ce  nom ,  sans  parler  de  l'héritage  qui  ne  laisse  pas  que 
d'être  considérable.  Cela  ne  vous  a-l-il  jamais  affligée? 

LA   DUCHESSE. 

Eh  !  monsieur,  je  ne  vois  pas  pourquoi  je  m'en  affligerais  quand 
vous  n'y  pensez  jamais.  Après  tout ,  c'est  de  votre  nom  qu'il  s'agit , 
et  non  du  mien. 

LE   DUC. 

Eh  !  quoi  !  Elisabeth  ! 

LA    DUCHESSE. 

Elisabeth?  vous  vous  croyez  ailleurs ,  je  pense. 

LE   DUC. 

Eh  !  n'est-ce  pas  Elisabeth  que  vous  vous  nommez?  Quel  est 
donc  votre  nom  de  baptême? 

TOME    II.  34 


O/>0  REVUE    DES    DEUX   MONDES. 

LA  DUCHESSE  ,   avec  tristesse. 

Baptême  !  le  nom  du  baptême  !  c'est  vous  qui  demandez  le  nom 
que  l'on  m'a  donné  !  Je  voudrais  bien  savoir  ce  qu'eût  dit  mon 
pauvre  père  qui  tenait  tant  à  ce  nom-là,  (vite)  et  vous,  je  ne  vous 
le  dirai  pas,  si  quelqu'un  lui  eût  dit:  Eh  bien!  ce  nom  si  doux, 
son  mari  ne  daignera  pas  le  savoir. 

Du  reste  cela  est  juste!  (  Avec  agitation.)  Les  noms  de  baptême  sont 
faits  pour  être  dits  par  ceux  qui  aiment  et  pour  être  inconnus  à  ceux 
qui  n'aiment  pas.  (En  enfant.)  Il  est  bien  juste  que  vous  ne  sachiez 
pas  le  mien  ,  et  c'est  bien  fait. . .  et  je  ne  vous  le  dirai  pas. 

LE  DUC  ,    à  part ,  souriant  et  charmé. 

Ah  !  çà  !  mais  comme  elle  est  gentille!  suis-je  fou  de  me  prendre 
les  doigts  à  mon  piège  ? 
C'est  qu'elle  est  charmante  en  vérité. 

(Haut  et  sérieux.) 

Eh!  pourquoi  saurais-je  ce  nom  d'enfant,  madame?  qu'est-ce 
pour  moi,  je  vous  prie,  que  la  jeune  fille  enfermée  au  couvent  jus- 
qu'à ce  que  l'on  me  la  donne  sans  que  je  sache  seulement  son  âge? 
C'est  la  jeune  femme  connue  sous  mon  nom  qui  m'appartient, 
celle-là  seule  est  mienne,  madame,  puisque,  pour  la  nommer,  il 
faut  qu'on  me  nomme  moi-même. 

LA  DUCHESSE ,   se  levant ,  vite  et  avec  colère. 

Monsieur  le  duc ,  voulez-vous  me  rendre  folle?  Je  ne  comprends 
plus  rien  ni  à  vos  idées ,  ni  à  vos  sentimens,  ni  à  mon  existence,  ni 
à  vos  droits,  ni  aux  miens;  je  ne  suis  peut-être  qu'une  enfant!  j'ai 
peut-être  toujours  été  trompée.  Dites-moi  ce  que  vous  savez  de  la 
vie  réelle  du  monde.  Dites-moi  pourquoi  les  usages  sont  contre  la 
religion,  et  le  monde  contre  Dieu.  Dites-moi  si  notre  vie  a  tort  ou 
raison  ;  si  le  mariage  existe  ou  non  ;  si  je  suis  votre  femme ,  pour- 
quoi vous  ne  m'avez  jamais  revue ,  et  pourquoi  l'on  ne  vous  en 
blâme  pas;  si  les  sermens  sont  sérieux,  pourquoi  ils  ne  le  sont  pas 
pour  vous;  si  vous  avez  et  si  j'ai  moi-même  le  droit  de  jalousie. 
Dites-moi  ce  que  signifie  tout  cela?  Qu'est-ce  que  ce  mariage  du 
nom  et  de  la  fortune,  d'où  les  personnes  sont  absentes,  et  pourquoi 
nos  hommes  d'affaires  nous  ont  fait  paraître  dans  ce  marché?  Dites- 
moi  si  !<■  droit  qu'on  vous  a  donné  était  seulement  celui  de  venir 


QUITTE  POUR  LA  PEUR.  531 

me  troubler,  me  poursuivre  chez  moi  quand  i!  vous  plaît  d'y  tom- 
ber comme  la  foudre,  au  moment  où  l'on  s'y  attend  le  moins,  à 
tout  hasard,  au  risque  de  me  causer  la  plus  grande  frayeur,  sans 
ménagemens,  sans  scrupules,  la  nuit,  dans  mon  hôtel,  dans  ma 
chambre ,  dans  mon  alcôve ,  là  ! 

LE   DUC. 

Ah!  madame,  les  beaux  yeux  que  voilà?  aussi  éloquens  que 
votre  bouche  lorsqu'un  peu  d'agitation  la  fait  parler.  —  Eh  bien! 
quoi!  voulez- vous  que  je  vous  explique  une  chose  inexplicable? 
Voulez-vous  que  je  fasse  du  pédantisme  avec  vous?  Faut-il  que  je 
m'embarque  avec  vous  dans  les  phrases?  Exigez-vous  que  je  vous 
parle  du  grand  monde,  et  que  je  vous  raconte  l'histoire  de  l'Hy- 
men? —  Vous  dire  comment  le  mariage,  d'abord  sacré, ..est  devenu 
si  profane  à  la  cour,  et  si  profané  surtout  ;  vous  dire  comment  nos 
vieilles  et  saintes  familles  sont  devenues  si  frivoles  et  si  mondaines, 
comment  et  par  qui  nous  fûmes  tirés  de  nos  châteaux  et  de  nos 
terres  pour  venir  nous  échelonner  dans  une  royale  antichambre  * 
comment  notre  ruine  fastueuse  a  nécessité  nos  alliances  calculées, 
et  comment  on  les  a  toutes  réglées  en  famille,  d'avance  et  dès  le 
berceau  (  comme  la  nôtre  par  exemple  )  ;  vous  raconter  comment 
la  religion  (  irréparable  malheur  peut-être!  )  s'en  est  allée  en  plai- 
santeries, fondue  avec  le  sel  attique  dans  le  creuset  des  philoso- 
phes; vous  décrire  par  quels  chemins  l'Amour  est  venu  se  jeter  à 
travers  tout  cela ,  pour  élever  son  temple  secret  sur  tant  de  ruines, 
et  comment  il  est  devenu  lui-même  quelque  chose  de  respecté  et 
de  sacré ,  pour  ainsi  dire ,  selon  le  choix  et  la  durée  ;  vous  raconter, 
vous  expliquer,  vous  analyser  tout  cela,  ce  serait  par  trop  long  et 
par  trop  fastidieux,  vous  en  savez,  je  gage,  autant  que  moi  sur 
beaucoup  de  ces  choses... 

LA  DUCHESSE ,  lui  prenant  la  main  avec  plus  de  confiance. 

Hélas!  à  vous  vrai  dire,  monsieur,  si  je  les  sais  un  peu,  comme 
vous  les  savez  beaucoup,  il  me  semble,  j'en  souffre  plus  que  je 
n'en  suis  heureuse,  et  je  ne  sais  quelle  fin  peut  avoir  un  monde 
comme  le  nôtre. 

LE   DUC. 

Eh!  bon  Dieu  !  madame,  qui  s'en  inquiète  à  l'heure  qu'il  est,  si 

34. 


532  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ce  n'est  vous?  Personne,  je  vous  jure,  pas  même  chez  ceux  que  cela 
touche  de  plus  près.  Respirons  en  paix,  croyez-moi!  Respirons,  tel 
qu'il  est,  cet  air  empoisonné,  si  l'on  veut,  mais  assez  embaumé, 
selon  mon  goût,  de  l'atmosphère  où  nous  sommes  nés,  et  dirigeons- 
nous  seulement  lorsqu'il  le  faudra  ,  selon  cette  loi  que  ,  ma  foi,  je 
ne  vis  jamais  nulle  part  écrite,  mais  que  je  sentis  toujours  vivante 
en  moi,  la  loi  de  l'honneur. 

LA  DUCHESSE,  un  peu  effrayée  et  reculant. 

L'honneur!  oui  !  mais  cet  honneur,  en  quoi  le  faites-vous  consis- 
ter, monsieur  le  duc? 

LE  DUC,  très  gravement. 

ïl  est  dans  tous  les  instans  de  la  vie  d'un  galant  homme,  madame, 
mais  il  doit  surtout  le  faire  consister  dans  le  soin  de  soutenir  la 
dignité  de  son  nom...  et... 

LA  DUCHESSE ,  à  part. 

Encore  cette  idée  !  ô  mon  Dieu ,  mon  Dieu  ! 

LE    DUC. 

...  Et  en  supposant  qu'on  eût  porté  quelque  atteinte  à  la  pureté 
de  ce  nom,  il  ne  doit  hésiter  devant  aucun  sacrifice  pour  réparer 
l'injure  ou  la  cacher  éternellement. 

LA   DUCHESSE. 

Aucun  sacrifice  ne  vous  coùtera-t-il ,  monsieur? 

LE   DUC 

Aucun,  madame,  en  vérité. 

LA   DUCHESSE. 

En  vérité? 

LE   DUC ,  sur  un  ton  emporté. 

Sur  ma  parole  !  aucun  !  fallût-il  un  meurtre  ! 

LA   DUCHESSE  ,  à  part. 

Ah  !  je  suis  perdue  !  ah  !  mon  Dieu  !  (  Elle  regarde  sa  croix.  ) 

LE   DUC  ,  sur  un  ton  passionné. 

Fallût-il  me  jeter  à  vos  pieds  et  les  couvrir  de  baisers,  et  m'hu- 
milier  pour  rentrer  en  grâce  !  (  il  lui  baise  la  main  à  genoux.  ) 


QUITTE   POUR    LA    PEUR.  535 

LA    DUCHESSE ,  à  part. 

Ah!  pauvre  chevalier!  nous  sommes  perdus!  je  n'oserai  plus  te 

revoir.  (Elle  baise  le  portrait  du  chevalier.  ) 

LE  DUC ,  brusquement  en  homme  et  comme  quittant  le  masque. 

Ah!  çà!  voyons,  mon  enfant,  touchez  là. 

LA  DUCHESSE,  étonnée. 

Quoi  donc  ! 

LE   DUC. 

Touchez  là,  vous  dis-je;  une  fois  seulement  donnez-moi  la  main, 
c'est  tout  ce  que  je  vous  demande. 

LA  DUCHESSE  ,  pleurant  presque. 

Comment!  monsieur. 

LE   DUC. 

Oui,  vraiment,  touchez  là  bien  franchement,  en  bonne  et  sin- 
cère amie;  je  ne  veux  point  vous  faire  de  mal,  et  toute  la  vengeance 
que  je  tirerais  de  vous  (  si  vous  m'aviez  offensé  ) ,  ce  serait  celte 
frayeur  que  je  viens  de  vous  faire. 

Asseyez-vous.  — Je  vais  partir. 

(  Il  reprend  son  chapeau  et  son  épée.  ) 

Voici  le  jour  qui  vient  !  il  me  faut  le  temps  d'arriver  à  Versailles. 

(  Debout,  il  lui  serre  la  main,  elle  est  assise.  ) 

Écoutez  bien.  Il  n'y  a  rien  que  je  ne  sache... 

A  vrai  dire,  je  ne  me  sens  nulle  colère  et  nulle  haine  pour  vous. 

(  Avec  émotion.  ) 

N'ayez,  je  vous  prie,  nulle  haine  contre  moi,  non  plus.  Nous 
avons  chacun  nos  petits  secrets.  Vous  faites  bien  ,  et  je  crois  que  je 
ne  fais  pas  mal  de  mon  côté.  Restons  en  là  !  Je  ne  sais  si  tout  cela 
nous  passera,  mais  nous  sommes  jeunes  tous  les  deux,  nous  verrons. 
—  Soyez  toujours  bien  assurée  que  mon  amitié  ne  passera  pas  pour 
vous...  Je  vous  demande  la  vôtre,  et  (en  riant)  n'ayez  pas  peur,  je 
ne  reviendrai  vous  voir  que  quand  vous  m'écrirez  de  venir. 

LA   DUCHESSE. 

Eles-vous  donc  si  bon ,  monsieur?  et  je  ne  vous  connaissais  pas  ! 

LE    DUC. 

Pardonnez-moi  celte  mauvaise  nuit  que  je  vous  ai  fait  passer! 


«J54  REVUE    DES   DEUX   MONDES. 

Je  vous  ai  dit  que  je  tenais  à  mon  nom En  voici  la  preuve  :  — 

Vos  gens  et  les  miens  m'ont  vu  entrer,  ils  me  verront  sortir,  et 
pour  le  monde  c'est  tout  ce  qu'il  faut.  — 

LA  DUCHESSE ,  à  ses  genoux,  lui  baise  les  mains  et  pleure  en  se  cachant  le  visage. 

(  Silence.  ) 

Ah!  monsieur  le  duc,  quelle  bonté  et  quelle  honte  pour  moi! 
Où  me  cacher,  monsieur?  j'irai  dans  un  couvent. 

LE   DUC,  souriant. 

C'est  trop!  c'est  beaucoup  trop  !  je  n'en  crois  rien ,  et  je  ne  le 
souhaite  pas.  Du  reste,  il  n'en  sera  que  ce  que  vous  voudrez;  adieu, 
moi ,  je  vous  ai  sauvée  en  sauvant  les  apparences. 

(  Il  sonne ,  on  ouvre ,  il  sort.  ) 


SCÈNE     XIII     ET    DERNIÈRE. 

LA  DUCHESSE,  ROSETTE. 

ROSETTE .  (  Elle  entre  sur  la  pointe  du  pied  avec  effroi.  ) 

Ah  !  madame  !  l'ennemi  est  parti. 

LA   DUCHESSE. 

L'ennemi  !  ah  !  taisez-vous.  —  L'ennemi  !  ah  !  je  n'ai  pas  de  meil- 
leur ami. 

ROSETTE. 

Toujours  est-il  que  nous  en  voilà  quittes  pour  la  peur. 

le  Cle   Alfred  de  Vigny. 


MELANGES 


DE  SCIENCES  ET  D'HISTOIRE  NATURELLE. 


Insecte  fossile  dans  le  terrain  houiller. 


11  n'est  plus  permis  de  douter  aujourd'hui  que  notre  globe  n'ait,  à  des 
époques  dont  nous  ne  pouvons  fixer  précisément  la  date ,  mais  dont  nous 
connaissons  l'ordre  de  succession ,  éprouvé  de  violentes  catastrophes  qui , 
sans  altérer  sensiblement  sa  forme  générale,  ont  beaucoup  modifié  sa  sur- 
face et  changé  à  chaque  fois  les  rapports  des  mers  et  des  terres.  Chacune 
de  ces  révolutions  a  laissé  après  elle  des  traces ,  à  l'aide  desquelles  nous 
pourrons  un  jour,  non-seulement  tracer  la  forme  des  continens  à  diverses 
époques,  mais  encore  nous  faire  une  idée  des  plantes  et  des  animaux  qui 
existaient  alors.  Les  débris  des  êtres  organisés  conservés  dans  les  couches 
successivement  formées  sont  les  médailles  à  l'aide  desquelles  nous  referons 
ainsi  l'histoire  des  temps  antérieurs  à  la  naissance  de  l'homme.  On  sait 
comment,  à  l'aide  de  quelques  fragmens,  notre  illustre  Cuvier  est  parvenu 
à  reconstruire  des  animaux  qui  vivaient  sur  cette  partie  du  globe  que  Paris 
occupe  aujourd'hui,  à  nous  les  faire  connaître  presque  comme  si  nous  les 


530  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avions  vus,  au  point  qu'il  ne  nous  manque,  pour  ainsi  dite,  que  de  savoir 
quelle  était  la  couleur  de  leur  pelage.  La  science  qu'il  a  créée  et  portée 
tout  d'un  coup  à  un  si  haut  degré  de  perfection ,  continue  d'être  cultivée 
avec  zèle.  On  ne  se  borne  pas  à  étudier  les  restes  des  grands  vertébrés, 
et  l'investigation  s'étend  aux  plus  humbles  produits  des  deux  règnes  or- 
ganiques. Toutefois  on  sent  bien  que  la  difficulté  augmente ,  à  mesure 
que  les  êtres  dont  on  s'occupe  sont  de  plus  petite  dimension ,  et  que  leur 
organisation  plus  fragile  les  a  exposés  davantage  à  la  destruction.  Les  in- 
sectes sont  surtout  dans  ce  cas,  et  les  vestiges  qu'ils  ont  laissés,  ont  dû  , 
dans  bien  des  cas,  échapper  à  l'attention  des  observateurs. 

Assez  fréquens  dans  les  terrains  supérieurs  à  la  craie,  les  insectes  fos- 
siles deviennent  extrêmement  rares  dans  les  terrains  qui  lui  sont  inférieurs, 
et  jusqu'à  présent  ce  n'était  que  dans  les  calcaires  schisteux  de  Solenho- 
fen,  dans  la  Hesse,  et  de  Stonesfield,  près  Oxford,  qu'on  en  avait  trouvé 
quelques  exemples;  encore  faut-il  remarquer  que  les  rochers  qui  les  ren- 
ferment dans  ces  deux  localités  se  rapportent  aux  couches  les  plus  supé- 
rieures de  formations  oolilique  ou  jurassique.  Voici  pourtant  qu'une  em- 
preinte d'insecte  fossile  vient  d'être  découverte  dans  le  terrain  houiller, 
c'est-à-dire  dans  la  formation  la  plus  inférieure  des  terrains  secondaires. 
On  s'attendait  si  peu  à  rencontrer  des  insectes  dans  ce  terrain,  qu'un  très 
habile  géologue  anglais,  M.  Gedeon  Mantell,  à  qui  ce  morceau  avait  été 
d'abord  présenté  au  milieu  de  beaucoup  d'autres  impressions  végétales 
provenant  de  la  même  localité,  n'y  arrêta  point  son  attention ,  et  se  mé- 
prenant sur  sa  véritable  nature,  le  comprit  dans  une  série  d'échantillons 
qu'il  adressait  à  M.  Adolphe  Brongniart ,  dont  les  beaux  travaux  sur  les 
végétaux  fossiles  sont  appréciés  des  géologues  étrangers  aussi  bien  que  de 
ceux  de  notre  pays.  M.  A.  Brongniart,  en  examinant  cette  empreinte, 
reconnut  qu'elle  ne  provenait  pas  d'un  végétal,  et  l'ayant  fait  voir  à  M.  Au- 
douin,  celui-ci  jugea  tout  d'abord  qu'elle  était  due  à  une  aile  d'insecte , 
et  s'occupa  de  déterminer  l'ordre  et  le  genre  auxquels  l'animal  appartenait. 

De  tous  les  organes  extérieurs  des  insectes,  les  ailes  sont  peut-être  ceux 
qui  fournissent  les  caractères  les  plus  tranchés  et  les  plus  faciles  à  saisir; 
malheureusement  on  ne  les  a  encore  étudiées  convenablement  que  dans 
les  hyménoptères  et  les  diptères,  et  l'aile  en  question  n'appartenait  point 
à  un  insecte  de  l'un  ou  l'autre  de  ces  ordres.  Il  a  fallu  en  conséquence  que 
M.  Audouin  se  livrât  à  un  examen  assez  long,  pour  arriver  à  une  déter- 
mination satisfaisante.  Malgré  ces  difficultés  ,  il  a  bien  constaté  ,  \°  que 
l'insecte  appartenait  à  l'ordre  des  névroptères  ;  2°  qu'il  avoisinait  les  hé- 
mcrobes ,  les  semblis  et  surtout  les  corydales,  et  qu'il  se  rapprochait  beau- 


MÉLANGES.  557 

coup  du  genre  niantispe,  qui  fait  le  passage  naturel  aux  orthoptères  du 
genre  mante;  5°  qu'il  n'appartenait  à  aucune  des  espèces  et  probablement 
à  aucun  des  genres  connus.  Ce  dernier  résultat  est  conforme  à  ce  que  l'on 
observe  relativement  à  tous  les  animaux  fossiles,  qui,  en  général,  diffèrent 
d'autant  plus  des  espèces  vivantes,  qu'ils  appartiennent  à  des  couches 
plus  anciennes. 

L'empreinte  qui  a  élé  l'objet  des  recherches  de  M.  Audouin ,  avait  été 
trouvée,  au  milieu  de  nombreux  fossiles  végétaux ,  en  Angleterre,  à  Co- 
lebrookedale  dans  le  Shropshire.  La  note  qu'il  a  rédigée  à  ce  sujet ,  a  été 
présentée  à  l'Académie  des  sciences  dans  la  séance  du  25  février. 


Architecture  des  araignées. 

On  a  lu  à  l'Académie  des  sciences,  dans  la  séance  du  15  mai,  un  mé- 
moire dans  lequel  M.  Léon  Dufour  donne  une  description  très  complète 
de  la  tarentule,  et  présente  sur  ses  mœurs  des  détails  très  intéressans. 

Cette  aranéide,  qui  a  été  l'objet  de  tant  de  contes,  appartient  au  genre 
lycDse  de  Latreille,  genre  dont  les  espèces ,  très  nombreuses  dans  le  midi 
de  l'Europe,  n'ont  point  encore  été  assez  étudiées. 

Considérées  sous  le  rapport  de  leurs  habitudes  (  et  ces  habitudes  sont 
un  résultat  nécessaire  de  l'organisation  ) ,  les  lycoses  peuvent  se  partager 
en  deux  sections.  Celles  de  la  première  ,  plus  grandes  ,  plus  fortes  ,  plus 
industrieuses ,  se  creusent  dans  la  terre  de  véritables  clapiers.  Celles  de 
la  seconde  section  se  tiennent  plus  habituellement  à  la  surface  du  sol,  et 
cherchent  seulement  un  refuge  dans  les  anfractuosités  du  terrain  ou  sous 
des  pierres. 

La  lycose  qui  fait  le  sujet  principal  des  observations  de  M.  Dufour, 
appartient  à  la  première  section.  Il  l'a  observée  identique,  sauf  des  diffé- 
rences insignifiantes,  en  diverses  parties  de  l'Espagne,  et  s'est  bien  assuré 
que  c'était  la  véritable  tarentule  des  anciens ,  celle  des  auteurs  qui  ont 
écrit  sur  le  tarentisme,  celle  de  Linné,  de  Fabricius,  d'Olivier,  etc.  Il 
justifie  cette  assertion  en  établissant  un  rapprochement  entre  les  descrip- 
tions de  ces  différens  écrivains,  et  une  description  très  complète  qu'il  a 
faite  lui-même  de  cet  insecte.  Il  montre  que  M.  Latreille  s'est  trompé  en 
donnant  pour  la  tarentule  de  Linné  et  de  Fabricius  une  lycose  qui  a  le 
dessous  du  ventre  d'un  rouge  vermillon  clair  avec  une  bande  transverse 
très  noire. 

La  lycose  décrite  dans  la  seconde  édition  du  Nouveau  Dictionnaire  d'his- 
toire naturelle,  sous  le  nom  de  iMelanogasler ,  n'esl  autre  chose  (pie  la 


538  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tarentule  de  M.  Dufduf,  et  c'est  même  eti  partie  d'après  les  individus  en- 
voyés par  lui  d'Espagne,  q;ie  cette  description  a  été  faite. 

La  lycose  tarentule  habite  de  préférence  les  lieux  découverts,  secs,  ari- 
des ,  incultes ,  exposés  au  soleil.  Elle  se  tient  ordinairement ,  au  moins 
quand  elle  est  adulte,  dans  des  conduits  souterrains  qu'elle  se  creuse  elle- 
même,  conduits  cylindriques ,  qui  ont  souvent  un  pouce  de  diamètre  et 
qui  s'enfoncent  presque  jusqu'à  un  pied  et  plus  dans  la  profondeur  du  sol. 
Vertical  dans  la  partie  voisine  de  l'orifice  ,  ce  tuyau  se  courbe  à  quatre 
ou  cinq  pouces  de  profondeur,  se  continue  quelque  temps  dans  une  direc- 
tion horizontale  ,  puis  redevient  perpendiculaire.  C'est  à  l'origine  du  pre- 
mier coude  que  se  tient  la  tarentule,  qui,  de  ce  poste,  voit  tout  ce  qui  se 
passe  à  l'entrée  de  sa  demeure.  «  C'est  là ,  dit  l'auteur  du  mémoire ,  qu'à 
l'époque  où  je  lui  faisais  la  chasse,  j'apercevais  ses  yeux  étincelans  comme 
des  diamans  ,  lumineux  comme  ceux  du  chat  dans  l'obscurité.  » 

L'orifice  extérieur  du  terrier  de  la  tarentule  est  ordinairement  sur- 
monté par  un  tuyau  construit  de  toutes  pièces  par  elle-même,  lequel  s'é- 
lève d'un  pouce  au-dessus  de  la  surface  du  sol,  et  a  parfois  deux  pouces 
de  diamètre,  de  sorte  qu'il  est  plus  large  que  le  terrier.  Il  est  principale- 
ment composé  de  fragmens  de  bois  sec  unis  à  l'aide  d'un  peu  de  terre 
glaise  et  tapissé  en  dedans  d'un  tissu  filé  par  l'araignée,  tissu  qui  se  con- 
tinue dans  tout,  l'intérieur  du  terrier.  Cette  sorte  d'ouvrage  avancé  a  pour 
objet  d'interdire  l'entrée  aux  fragmens  que  le  vent  roule  à  la  surface  du 
sol,  et  en  même  temps  de  garantir  la  demeure  du  danger  d'une  inon- 
dation. 

La  tarentule  n'est  pas  la  seule  espèce  de  lycose  qui  élève  des  tuyaux  en 
maçonnerie  au-dessus  de  l'ouverture  de  sa  demeure  souterraine.  La  lycose 
habile  (  lycosa  perita.  Lair.  ) ,  découverte  par  M.  Latreille  aux  environs 
de  Paris,  aurait  aussi,  d'après  cet  auteur,  l'habitude  de  construire  un 
petit  tuyau  conique  avec  des  corps  étrangers ,  de  la  terre ,  du  bois,  etc. , 
et  de  le  tapisser  également  avec  un  tissu  de  soie. 

La  tarentule  est  un  insecte  défiant,  toujours  sur  ses  gardes,  et  qui,  au 
premier  indice  du  danger,  regagne  en  un  clin-d'œil  la  partie  la  plus  re- 
culée de  sa  demeure.  Il  faudrait  donc  pour  s'en  rendre  maître,  en  l'atta- 
quant de  front ,  creuser  profondément  clans  un  sol  souvent  assez  dur  et 
employer  la  pioche  et  la  pelle  comme  pour  déterrer  un  renard  ;  mais  on 
réussit  sans  tant  de  peine,  si  on  a  recours  à  la  ruse.  Le  moyen  employé 
par  M.  Léon  Dufour  consistait  à  offrir  un  appât  à  la  voracité  de  l'araignée 
en  agitant  à  l'entrée  de  sa  galerie  un  chaume  de  graminée  surmonté  de 
son  épillet.  L'araignée,  trompée  par  ce  bruit  qui  lui  semblait  produit  par 
un  insecte  ,  s'avançait  à  pas  mesurés  et  à  tâtons  vers  l'épillet ,  et  en  reti- 


MÉLANGES.  551) 

rantà  propos  celui-ci  an  peu  en-dehors  du  trou,  elle  s'élançait  souvent 
d'un  seul  trait  hors  de  sa  demeure ,  dont  l'entomologiste  avait  soin  de 
fermer  aussitôt  l'entrée.  Alors  déconcertée,  embarrassée  de  sa  liberté, 
elle  éludait  fort  gauchement  les  poursuites ,  et  cherchait  habituellement 
refuge  dans  un  cornet  de  papier  préparé  à  dessein  pour  l'enfermer. 

Si  on  ne  réussissait  pas  à  la  faire  sortir  tout  d'abord  hors  de  sa  demeure, 
le  premier  moment  de  surprise  perdu ,  il  n'y  avait  plus  moyen  de  lui 
faire  commettre  celle  imprudence,  et  elle  s'arrêtait  près  de  sa  porte,  ob- 
servant les  mouvemens  de  l'épillet.  Mais  pendant  qu'elle  était  ainsi  mu- 
sant, on  lui  coupait  la  retraite  en  enfonçant  obliquement  en  terre  une 
lame  de  couteau  dans  la  direction  du  clapier.  Après  cela,  on  en  était  aisé- 
ment le  maître ,  soit  qu'elle  s'obstinât  à  ne  pas  bouger  de  sa  demeure , 
soit  qu'elle  prît  le  parti  d'en  sortir. 

Dans  quelques  circonstances  où  la  tarentule  avait  bien  reconnu  que 
l'épillet  n'était  pas  un  animal ,  elle  ne  s'inquiétait  plus  de  ses  mouvemens, 
et  si  on  enfonçait  le  chaume  jusqu'à  la  toucher  dans  son  gîte ,  elle  semblait 
jouer  dédaigneusement  avec  cet  épillet,  et  le  repoussait  à  coups  de  pattes 
sans  se  donner  la  peine  de  gagner  le  fond  de  son  terrier. 

Celte  prudence  d'ailleurs  est  assez  rare  chez  la  tarentule ,  et  son  avidité 
est  cause  qu'elle  se  laisse  prendre  à  différentes  sortes  de  pièges.  Ainsi , 
au  rapport  de  Baglivi ,  les  paysans  de  la  Pouille  la  chassent  en  imitant 
près  de  son  terrier,  à  l'aide  d'un  chalumeau  d'avoine,  le  bourdonnement 
d'un  insecte. 

La  tarentule  est  susceptible  de  s'apprivoiser  ;  M.  Dufour  en  a  conservé 
une  dans  un  bocal  de  verre  au  fond  duquel  il  avait  placé  le  cornet  de  pa- 
pier qui  lui  avait  d'abord  servi  de  prison,  et  qui  devenait  maintenant 
pour  elle  une  retraite.  L'araignée  s'habitua  promptemenl  à  sa  réclusion, 
et  finit  par  devenir  si  familière,  qu'elle  venait  saisir  au  bout  des  doigls 
de  l'entomologiste  la  mouche  vivante  qu'il  lui  présentait.  Après  avoir 
donné  à  la  mouche  le  coup  de  la  mort  avec  le  crochet  de  ses  mandibules , 
elle  ne  se  contentait  pas ,  comme  la  plupart  des  araignées,  de  lui  sucer  la 
tête;  elle  en  broyait  lout  le  corps  en  l'enfonçant  successivement  dans  sa 
bouche  au  moyen  de  ses  palpes.  Elle  rejetait  ensuite  les  tégumens  triturés 
et  les  balayait  loin  de  son  gîte.  Après  son  repas,  elle  manquait  rarement 
<le  faire  sa  toilette,  qui  consistait  à  brosser  avec  les  tarses  de  ses  pattes 
antérieures  ses  palpes  et  ses  mandibules,  tant  en-dehors  qn'en-dedans ; 
et,  après  cela  ,  elle  restait  immobile. 

Le  soir  et  la  nuit  étaient  pour  elle  le  temps  de  la  promenade  et  des  len- 
tatives  d'évasion  ;  on  l'entendait  alors  souvent  gratter  le  papier  qui  fermait 
je  vase  dans  lequel  elle  était  emprisonnée.  Ces  habitudes  nocturnes  cou- 


O-10  REVUE    DES    DEUX   MONDES. 

fument  l'auteur  dans  l'opinion  qu'il  a  déjà  émise  ailleurs ,  que  la  plupart 
des  aranéides  ont ,  comme  les  chats ,  la  faculté  de  voir  la  nuit. 

Après  cinq  mois  de  détention ,  la  tarentule  de  M.  Dufour  ne  fut  plus 
retrouvée  dans  son  bocal. 

Dans  une  autre  occasion  ,  M.  Dufour  se  donna  le  spectacle  d'un  combat 
singulier  entre  deux  tarentules  qu'il  avait  réunies  dans  un  bocal.  Après 
avoir  cherché  quelque  temps  à  fuir,  elle  s'approchèrent  l'une  de  l'autre , 
puis  s'étant  observées  une  minute ,  elles  se  dressèrent  à  la  fois ,  se  présen- 
tant réciproquement  le  bouclier  de  leur  thorax.  Elles  restèrent  quelque 
temps  en  cette  position,  puis  se  précipitèrent  l'une  sur  l'autre,  s'entre- 
lacèrent de  leurs  pattes  et  cherchèrent  dans  une  lutte  obstinée  à  se  piquer 
avec  les  crochets  de  leurs  mandibules.  Une  fois ,  la  fatigue  fit  suspendre 
la  bataille  ;  mais  bientôt  les  deux  combaltans  qui  s'étaient  éloignés,  re- 
prirent leur  posture  menaçante,  et  la  lutte  ne  tarda  pas  à  recommencer. 
Une  des  tarentules ,  après  avoir  long-temps  balancé  la  victoire,  fut  enfin 
terrassée  et  blessée  mortellement  à  la  tête.  Elle  devint  la  proie  de  son 
antagoniste  qui  commença  par  lui  déchirer  le  crâne ,  et  finit  par  la  dé- 
vorer tout  entière. 

Baglivi  avait  déjà  observé  ces  combats  singuliers  entre  deux  tarentules 
réunies  dans  une  même  prison. 


Ce  n'est  pas  dans  le  genre  lycose  seulement  que  l'on  trouve  des  espèces 
remarquables  par  leur  habileté  archileclonique,  et  le  genre  mygale  en 
fournit  aussi  plusieurs.  Telles  sont  la  mygale  recluse  (mygale  nidulans 
de  M.  Walckenaër  ) ,  qui  habite  la  Jamaïque ,  et  la  mygale  maçonne 
(  mygale  cementaria  de  Latreille),  qui  se  trouve  aux  environs  de  Mont- 
pellier. Cette  dernière  construit,  dans  des  terreins  inclinés,  un  nid  qui 
ressemble  à  plusieurs  égards  à  celui  de  la  tarentule,  mais  en  diffère  sur- 
tout en  ceci,  que  l'orifice,  au  lieu  d'être  simplement  protégé  par  un  rem- 
part circulaire ,  se  ferme  exactement  au  moyen  d'une  porte  à  charnière 
dont  le  bord  est  reçu  dans  une  feuillure  de  forme  appropriée. 

La  mygale  maçonne  emploie  une  force  et  une  adresse  singulières  lors- 
qu'on essaie  d'ouvrir  la  porte  de  son  domicile.  Sauvages,  qui  le  premier 
nous  a  fait  connaître  les  habitudes  de  celte  araignée,  ayant  voulu  une  fois 
soulever  la  porte  au  moyen  d'une  épingle,  éprouva  une  résistance  à  la- 
quelle il  ne  s'attendait  pas.  Il  vit  l'animal  dans  une  attitude  renversée, 
accrochée  par  les  jambes,  d'un  côté  aux  parois  de  l'entrée  du  trou,  de 
l'autre  à  la  toile  qui  revêt  le  derrière  de  la  porte,  de  sorte  que  dans  cette 
lutte  elle  s'ouvrait  et  se  fermait  alternativement.  La  mygale  ne  céda  que 


MÉLANGES.  ->H 

lorsque  la  trappe  fut  entièrement  soulevée  ;  elle  se  précipita  alors  au  fond 
du  trou. 

La  mygale  maçonne ,  dès  le  premier  indice  de  danger,  vient  se  cram- 
ponner contre  sa  porte.  Rien  n'est  plus  facile  alors  que  de  lui  couper  la 
retraite  en  ouvrant  une  tranchée ,  et  de  la  rejeter  à  la  surface  du  sol. 
Alors  on  s'en  empare  aisément,  car  dès  qu'elle  se  trouve  ainsi  en  pleine 
lumière,  elle  semble  privée  de  toutes  ses  forces  et  elle  ne  marche  qu'en 
chancelant.  Nous  avons  vu  qu'il  en  était  à  peu  près  de  même  pour  la  ta- 
rentule, ce  qui  semblerait  indiquer  chez  les  deux  des  habitudes  nocturnes. 

On  a  donné  le  nom  de  mygale  Sauvages  ,  non  à  l'espèce  dont  cet  ob- 
servateur a  fait  connaître  les  mœurs ,  mais  à  une  autre  qui  habile  l'île  de 
Corse  :  on  la  désigne  cependant  plus  communément  sous  le  nom  de  my- 
gale pionnière  (mygale  fodiens  ),  qui  lui  a  été  donné  par  M.  Walkenaer  : 
c'est  à  cette  espèce  que  M.  Latreille  attribue  la  construction  de  nids  qui 
sont  conservés  dans  la  collection  du  muséum  d'histoire  naturelle,  et  qui 
font  l'objet  d'un  mémoire  de  M.  Audouin  sur  lequel  M.  F.  Cuvier  a  lu 
récemment  un  rapport  à  l'Académie. 

Ces  nids,  au  nombre  de  quatre,  sont  compris  dans  une  masse  de  terre 
cubique  de  trois  pouces  de  côté,  et  leur  réunion  sur  un  si  petit  espace, 
indique  dans  les  pionnières  des  mœurs  moins  farouches  que  celles  de  la 
plupart  des  autres  araignées.  Chaque  nid  est  formé  d'un  tube  cylindrique 
de  dix  lignes  de  diamètre,  droit  dans  les  deux  tiers  supérieurs,  et  deve- 
vant  légèrement  oblique  dans  l'autre  tiers.  La  partie  inférieure  des  quatre 
tuyaux  manque ,  la  motte  de  terre  n'ayant  pas  été  enlevée  assez  profon- 
dément, de  sorte  (pie  jusqu'à  présent  on  ne  connaît  ni  la  longueur  totale 
du  clapier  ni  sa  direction  près  du  cul-de-sac. 

Le  tube  n'est  pas  simplement  creusé  dans  la  terre  argileuse  qui  forme 
la  masse  de  la  motte  ;  il  est  construit  à  la  manière  d'un  puits,  c'est-à-dire 
qu'il  a  sa  muraille  de  revêtement  formée  par  une  espèce  de  mortier  assez 
solide  ,  muraille  qui  peut  être  isolée  enlièrementde  la  masse  qui  l'entoure. 

La  partie  intérieure  de  cet  ouvrage  de  maçonnerie  semble  avoir  été 
construite  avec  un  mortier  plus  fin  que  la  partie  extérieure  ;  elle  est  unie  à 
la  surface  comme  si  elle  eût  été  passée  à  la  truelle ,  et  revêtue  en  outre 
d'une  double  tapisserie  dont  la  plus  grossière  est  appliquée  immédiate- 
ment sur  la  muraille,  tandis  que  celle  qui  forme  la  tenture  véritable  de 
cet  appartement  est  fine  et  a  l'aspect  d'un  papier  satiné. 

Il  ne  suffit  pas  à  notre  pionnière  d'être  logée  chaudement  et  commodé- 
ment, il  lui  faut,  pour  jouir  de  ce  comfort,  être  exempte  d'inquiétudes 
et  en  sûreté  contre  les  ennemis  du  dehors.  Pour  remplir  ce  but ,  notre  my- 
gale fait  comme  la  maçonne  une  porte  à  sa  maison.  Cette  porte,  dont 


54â  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Rossi  a  donné  une  description  que  complètent  aujourd'hui  les  nouvelles 
observations  de  M.  Audouin ,  est  de  tout  l'édifice  la  partie  qui  mérite  le 
plus  de  fixer  l'attention.  Sa  forme  générale  est  celle  que  nos  constructeurs 
d'instrumens  donnent  aux  soupapes  noyées,  quand  ils  veulent  qu'elles 
ferment  bien  hermétiquement.  C'est  un  disque  plus  large  en  haut  qu'en 
bas ,  une  rondelle  conique  dont  les  bords  sont  reçus  dans  une  échancrui  e 
déforme  appropriée,  dans  une  feuillure,  comme  disent  les  menuisiers 
pour  les  portes  de  nos  maisons.  Au-dedans ,  la  porte  de  notre  mygale  est 
ornée  comme  il  convient  pour  ne  pas  faire  disparate  avec  le  reste  de  l'ap- 
partement; au  dehors,  au  contraire  ,  elle  ne  montre  qu'une  surface  rabo- 
teuse formée  par  une  terre  grossière  qui  se  confond  avec  celle  du  terrain 
environnant;  cette  apparence  plus  que  modeste  a  pour  résultat  de  ne  point 
appeler  l'attention  des  êtres  qui  pourraient  être  mal  intentionnés  pour  le 
propriétaire  du  logis. 

Si  de  l'extérieur  de  la  porte  nous  passons  à  considérer  sa  structure  in- 
time ,  nous  y  trouvons  une  complication  qu'on  était  loin  de  soupçonner. 
En  effet,  quoiqu'elle  ne  soit  guère  épaisse  que  de  trois  lignes,  elle  résulte 
de  la  superposition  de  plus  de  trente  couches  de  terre  séparées  les  unes 
des  autres  par  autant  de  couches  de  toile.  Toutes  ces  assises  successives 
s'emboîtent  les  unes  dans  les  autres  à  la  manière  des  poids  de  cuivre  en 
usage  pour  nos  petites  balances. 

En  examinant  les  couches  de  toile ,  on  remarque  qu'elles  se  terminent 
au  pourtour  de  la  porte,  excepté  dans  une  petite  étendue  de  la  circonfé- 
rence où  elles  se  prolongent  dans  le  mur  même  et  forment  ainsi  par  leur 
réunion  une  charnière  dont  la  force  est  en  raison  du  nombre  des  couches , 
et  par  conséquent  proportionnelle  au  poids  de  la  porte.  Celte  charnière 
est  élastique  et  ramène  la  porte  avec  d'autant  plus  de  force  qu'elle  a  été 
plus  éloignée  de  sa  position  naturelle.  Il  en  résulte  que  si  l'araignée,  qui 
se  tient  d'habitude  en  un  point  d'où  elle  peut  entendre  ce  qui  se  passe  au 
dehors,  est  obligée  de  sortir  précipitamment  pour  saisir  quelque  insecte 
qui  passe ,  elle  n'a  pas  besoin  de  perdre  du  temps  à  fermer  sa  maison  pour 
en  interdire  à  l'ennemi  l'accès  ou  même  la  vue,  la  porte  se  clôt  d'elle- 
même. 

On  sent  bien  d'ailleurs  que  si  la  mygale  a  un  certain  intérêt  à  fermer, 
quand  elle  est  absente,  sa  demeure  de  laquelle  on  ne  peut  rien  emporter, 
il  lui  est  plus  important  encore  de  pouvoir  en  défendre  l'entrée  lorsqu'elle 
y  est  renfermée.  Nous  avons  vu  que  pour  obtenir  ce  résultat,  l'araignée 
maçonne  oppose  à  l'effort  qui  tend  à  écarter  le  couvercle  un  effort  en  sens 
contraire ,  se  tenant  accrochée  par  les  pattes  d'une  part  à  sa  porte,  et  de 
l'autre  aux  murailles  de  sa  maison.  C'est  là  un  moyen  très  grossier,  mais 


MELANGES.  543 

que  nous  trouvons  de  beaucoup  perfectionné  dans  le  cas  de  la  pionnière , 
d'abord  par  un  emploi  plus  avantageux  des  forces  musculaires ,  puis  par 
l'usage  destiné  à  suppléer  à  leur  insuffisance. 

Dans  la  partie  opposée  à  la  charnière,  et  précisément  au  point  où  nous 
placerions  le  verrou ,  parce  que  C'est  le  lieu  où  la  résistance  peut  s'exercer 
avec  le  plus  d'efficacité,  la  pionnière  a  ménagé  un  certain  nombre  de  trous 
dans  lesquels  elle  introduit  les  forts  crochets  de  ses  mandibules  qui,  une 
fois  entrés,  ne  font  que  s'y  fixer  davantage  par  les  efforts  exercés  du  de- 
hors et  sans  exiger  de  la  part  de  l'assiégée  aucune  contraction  musculaire. 
L'animal  peut  donc  faire  usage  de  toutes  ses  forces  pour  se  cramponner 
des  huit  pattes  dont  il  est  pourvu  à  la  tapisserie  intérieure  de  sa  maison, 

Des  Coquatris  et  des  Coquatres  (i). 

Le  mol  de  coquatris  ou  cocatrix ,  qui  s'est  conservé  jusqu'à  nos  jours 
dans  le  nom  d'une  petite  rue  de  la  Cité ,  située  entre  la  rue  Saint-Pierre- 
aux-Bœufset  la  rue  des  Cannettes,  désignait  autrefois  un  reptile  malfai- 
sant et  d'origine  diabolique  dont  les  gens  donnaient  des  signalemens  très 
divers  (ce  qui  n'avait  rien  d'étonnant,  puisque  personne  ne  l'avait  vu), 
et  que  les  uns  représentaient  comme  un  basilic  ou  serpent  couronné  qui 
tuait  de  son  regard ,  tandis  que  les  autres  lui  donnaient  une  figure  appro- 
chante de  celle  du  crocodile.  Parlant  de  cette  dernière  opinion ,  Haylon , 
prince  arménien,  qui  devint  fondateur  d'un  couvent  de  prémontres  dans 
la  ville  de  Poitiers,  soutient  dans  son  livre  des  Tartares,  écrit  en  1507, 
que  le  mot  de  cocatrix  n'est  qu'une  corruption  du  mot  crocodile  ou  coco- 
drille  ,  comme  disait  alors  le  peuple.  Hayton  se  trompe  ;  le  mot  de  cocatrix 
vient  de  celui  de  coquûtre  par  lequel ,  encore  aujourd'hui ,  on  prétend  dé- 
signer un  chapon  chez  lequel  l'opération  n'aurait  réussi  qu'à  demi.  Le 
cocatrix  était  le  serpent,  le  basilic  né  de  l'œuf  pondu  par  un  coquûtre  ou 
par  un  coq. 

Si  un  coq  pondait  un  œuf,  il  était  manifeste ,  d'après  les  idées  du  temps, 
que  ce  ne  pouvait  être  que  l'effet  de  quelque  sortilège  ou  même  de  l'opé- 
ration immédiate  du  démon.  Or,  d'un  pareil  produit,  il  ne  pouvait  naître 
qu'un  animal  éminemment  malfaisant;  les  philosophes  n'avaient  pas  sur 
ce  point  une  autre  opinion  que  les  ignorans.  Cependant  l'époque  vint  où 
les  savans  ne  voulurent  plus  reconnaître  un  pareil  pouvoir  aux  diables  ni 
aux  sorciers,  et  comme  dès  lors  le  fait  si  long-temps  admis  ne  trouvait 
plus  son  explication,  ils  prirent  le  parti  de  le  nier  tout  plat.  Il  soutinrent 

(i)  En  espagnol  coratriz,  en  anglais  cockatrice. 


544  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  conséquence  que  les  petits  œufs  souvent  dépourvus  de  jaune  qu'on  don- 
nait pour  des  œufs  de  coqs  étaient  réellement  des  œufs  de  très  jeunes  pou- 
lettes, et  ils  ne  tinrent  aucun  compte  du  témoignage  de  plusieurs  ména- 
gères, qui  assuraient  avoir  vu  pondre  ces  œufs  par  des  coqs  ou  du  moins 
par  des  animaux  qui  y  ressemblaient  de  tout  point. 

En  1710,  Lapeyronie  lut  à  l'Académie  des  sciences  un  mémoire  fort 
curieux  sur  ce  sujet.  «  Un  fermier,  dit  ce  célèbre  chirurgien,  rn'appor!a 
plusieurs  œufs  un  peu  plus  gros  que  ceux  de  pigeon,  disant  qu'ils  avaient 
été  pondus  par  un  jeune  coq,  qui  était  le  seul  de  sa  basse-cour  dans  la- 
quelle il  y  avait  aussi  quelques  poules.  Il  doutait  si  peu  de  ce  fait,  qu'il 
m'assura  positivement  que  si  je  faisais  éclore  quelqu'un  de  ces  œufs,  il 
naîtrait  de  chacun  d'eux  un  serpent;  et  pour  me  persuader  ce  qu'il  avan- 
çait ,  il  me  dit  que  je  n'avais  qu'à  ouvrir  un  de  ces  œufs ,  que  je  le  trouve- 
rais sans  jaune,  et  qu'à  défaut  du  jaune,  j'y  verrais  en  petit,  mais  fort 
distinctement,  la  figure  d'un  serpent. 

«  Je  fis  l'ouverture  de  l'un  de  ces  œufs  en  présence  de  M.  Bon,  prési- 
dent de  la  chambre  des  comptes,  associé  honoraire,  et  de  plusieurs  autres 
personnes.  Nous  fûmes  tous  également  surpris  de  voir  cet  œuf  sans  jaune, 
et  de  voir,  à  défaut  du  jaune ,  un  corps  qui  ressemblait  assez  bien  à  un 
petit  serpent  entortillé.  Je  le  développai  sans  peine  après  en  avoir  raffermi 
la  substance  dans  l'esprit  de  vin.  J'en  ouvris  ensuite  quelques  autres  que 
je  trouvai  en  gros  semblables  au  premier  ;  toute  la  différence  qui  s'y  trou- 
vait, c'est  que  le  prétendu  serpent  n'était  pas  dans  tous  également  bien 
représenté.  » 

Lapeyronie  soupçonnant  que  le  coq ,  accusé  d'avoir  pondu  des  œufs , 
pouvait  représenter  quelque  cas  d'hermaphrodisme,  se  le  fit  apporter  ;  mais, 
l'ayant  disséqué,  il  ne  trouva  dans  son  organisation  rien  qui  pût  justifier 
cette  conjecture. 

«  Le  fermier,  poursuit  notre  anatomiste ,  n'ayant  plus  de  coq ,  fut  bien 
surpris  de  continuer  à  trouver  des  œufs  semblables  à  ceux  qu'il  m'avait 
apportés;  il  fut  attentif  à  découvrir  d'où  ils  venaient;  guéri  de  son  erreur, 
il  voulut  en  connaître  la  cause ,  et  s'assura  qu'ils  étaient  pondus  par  une 
poule  qu'il  m'apporta. 

«  J'aperçus ,  pendant  tout  le  temps  que  je  la  gardai ,  qu'elle  chantait  à 
peu  près  comme  un  coq  enroué ,  mais  qu'elle  chantait  avec  beaucoup  de 
violence;  qu'elle  rendait  par  le  cloaque  des  matières  jaunes  délayées ,  qui 
ressemblaient  à  du  jaune  d'oeuf  détrempé  dans  de  l'eau ,  et  qu'elle  pon- 
dait de  petits  œufs  semblables  à  ceux  que  j'avais  ouverts.  » 

Lapeyronie ,  en  ouvrant  l'animal ,  trouva  dans  son  abdomen  une  vessie 
de  la  grosseur  du  poing  pleine  d'une  eau  fort  claire,  laquelle,  pressant  en 


MÉLANGES.  545 

deux  points  sur  l'oviducte,  produisait  l'écrasement  de  l'œuf  descendant 
de  l'ovaire,  et  amenait  l'écoulement  du  jaune  et  d'une  partie  du  blanc; 
l'œuf  ainsi  diminué  reprenait  sa  forme  et  se  revêlait  de  la  coque  dans  la 
région  ordinaire.  En  examinant  l'intérieur  de  l'œuf,  il  était  aisé  de  recon- 
naître les  traces  de  la  rupture.  Le  petit  corps  tortillé  qui  figurait  le  serpent 
était  le  reste  des  deux  chalazes  qui  se  trouvaient  repliées  sur  elles-mêmes 
en  raison  de  la  diminution  du  volume  produite  par  l'écoulement  du  jaune. 

La  production  d'œufs  sans  jaune  ne  dépend  pas  toujours  d'une  altéra- 
tion maladive  ,  comme  celle  dont  nous  venons  de  parler.  Harvé  pense  que 
lorsqu'il  arrive  que  tous  les  œufs  qui  formaient  une  grappe  dans  l'ovaire 
s'en  sont  successivement  détachés ,  la  sécrétion  du  blanc  n'est  pas  pour 
cela  arrêtée  tout  à  coup ,  mais  que  cette  humeur  visqueuse  peut  se  réunir 
en  un  globule,  qui  prend  ensuite  une  enveloppe  calcaire  comme  dans  le 
cas  normal.  Cela  arriverait  donc  aux  poules  épuisées  par  un  grand  nom- 
bre de  pontes,  et  c'est  ce  que  paraissent  avoir  remarqué  en  certaines  par- 
ties del'Italie  les  gens  qui  s'occupent  des  basses-cours,  puisqu'ils  donnent 
à  ces  œufs  le  nom  de  centinina ,  voulant  indiquer  par  là  que  cet  œuf  est  le 
centième  pondu  par  la  poule. 

Comme  on  peut  concevoir  sans  grande  difficulté  que  des  corps  étran- 
gers introduits  par  le  cloaque  pénètrent  jusqu'au  lieu  où  l'œuf  se  revêt 
de  son  enveloppe  dure ,  on  ne  sera  point  étonné  d'apprendre  qu'on  ait 
trouvé  différens  corps  dans  l'intérieur  de  certains  œufs,  et  sans  que  la  co- 
quille portât  la  trace  d'aucune  fracture.  Les  exemples  en  effet  en  sont  assez 
nombreux,  et  plusieurs  ne  permettent  pas  le  pins  léger  cloute  sur  leur  au- 
thenticité. Ainsi,  en  1691 ,  Dodard  fit  voir  à  l'Académie  un  crin  de  che- 
val de  la  longueur  d'un  pied ,  et  qui  avait  été  trouvé  dans  le  jaune  d'un 
œuf  de  poule.  Perrault  présenta  de  même  à  l'Académie  un  œuf  dans  le- 
quel on  avait  trouvé  une  épingle  enfermée ,  sans  qu'on  pût  découvrir  le 
moindre  vestige  de  l'endroit  par  où  elle  était  entrée.  Celte  épingle  était 
couverte  d'une  croûte  blanchâtre  et  épaisse  d'un  tiers  de  ligne.  Sous  la 
croûte,  l'épingle  était  noire  et  un  peu  rouillée. 

Le  docteur  Santa- Sofia  rapporte  qu'une  femme  de  la  duchesse  douai- 
rière de  Parme,  ayant  cassé  un  œuf,  y  trouva,  dans  le  blanc,  un  petit 
serpent  vivant ,  dont  la  tèle  était  fort  aplatie.  11  était  aussi  long  que  le 
doigt  index  et  gros  comme  la  queue  d'une  cerise.  Il  mourut  le  jour  sui- 
vant. L'œuf  avait  été  pondu  la  veille  du  jour  où  il  fut  cassé,  par  une  poule 
élevée  avec  plusieurs  autres  dans  un  endroit  hors  la  ville. 

l'ont  porte  à  croire  que  le  prétendu  serpent  que  le  docteur  Sania-Sofia 
dit  avoir  vu  se  mouvoir  à  la  manière  des  autres  reptiles  n'était  qu'un  de 

TOME  II.  55 


546  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ces  vers  si  communs  chez  certains  oiseaux,  et  qui  ne  se  trouvent  pas  seu- 
lement dans  la  cavité  du  canal  intestinal,  mais  encore  dans  l'intérieur  de 
différens  organes. 

Les  faits  que  nous  venons  de  rapporter  rendent  bien  raison  de  l'origine 
des  œufs  sans  jaune ,  et  le  dernier  peut  faire  concevoir  comment  on  a  été 
conduit  à  penser  que  de  ces  œufs  naissaient  des  serpens;  mais  qu'est-ce 
qui  a  pu  faire  croire  qu'ils  étaient  pondus  par  des  coqs  ?  C'est  ce  que  nous 
ne  voyons  pas  encore.  Les  femmes  qui  assurent  avoir  vu  pondre  des  coqs 
ont-elles  été  induites  en  erreur  par  les  mêmes  causes  que  le  paysan  dont 
parle  Lapeyronie  ?  Cela  a  pu  arriver  quelquefois  sans  doute;  cependant, 
remarquons  bien  que  cet  homme  ne  s'est  mépris  sur  l'origine  de  ces 
œufs,  que  parce  qu'il  était  déjà  persuadé  d'avance  qu'un  coq  pouvait 
pondre.  La  difficulté  n'est  donc  que  reculée  ,  et  il  faut  chercher  d'où  a  pu 
naître  d'abord  une  si  étrange  opinion.  Un  passage  d'Aristote  aurait  pu 
déjà  mettre  sur  la  voie,  quand  même  nous  n'aurions  pas  d'observations 
plus  précises.  Cet  illustre  naturaliste,  après  avoir  raconté  comment ,  dans 
certaines  circonstances,  les  dauphins  viennent  s'échouer  sur  le  rivage,  et 
dit  qu'on  ne  savait  pas  ce  qui  les  y  poussait ,  ajoute  ce  qui  suit  :  «  Mais 
s'il  est  vrai  que  les  actions  des  animaux  sont  toujours  le  résultat  de  certains 
penchans,  de  certaines  affections,  il  faut  reconnaître  également  que  ces 
actions  à  leur  tour  peuvent  devenir  en  bien  des  cas  causes  de  modifications 
marquées  dans  quelques  parties  de  l'organisation.  Ainsi  une  poule  qui  a 
vaincu  un  coq  prend  son  chant  et  se  comporte  en  mâle  à  l'égard  des  au- 
tres poules;  sa  crête  et  sa  queue  s'élèvent  à  la  manière  de  celle  des  coqs, 
au  point  qu'il  est  difficile  de  la  reconnaître  pour  femelle.  Quelquefois 
même  il  lui  pousse  de  petits  ergots.  » 

Nous  reviendrons  bientôt  sur  ce  passage ,  qui  contient  plus  d'un  fait 
important;  nais  ,  pour  le  moment,  nous  nous  contenterons  de  faire  re- 
marquer que  dans  l'observation  de  Lapeyronie ,  les  œufs  qui  contenaient 
les  prétendus  serpens  étaient  pondus  par  une  poule ,  qui  déjà,  comme  les 
poules  dont  parle  Arislote,  rappelait  par  son  chant  celui  du  coq,  et  qui 
peut-être  plus  tard  ,  si  le  scalpel  n'eût  abrégé  sa  vie,  eût  subi  complètement 
la  transformation  ,  et  pris  le  plumage  des  mâles. 

Le  docteur  Butter  de  Plymouth  a  prouvé  en  effet,  d'une  manière  con- 
vaincante ,  que  la  poule ,  dans  un  âge  avancé ,  a  une  tendance  manifeste 
à  prendre  le  plumage  et  tout  l'extérieur  du  coq.  Parmi  les  faits  qu'il  ap- 
porte en  preuve ,  nous  citerons  le  suivant. 

Un  habitant  de  Compton  près  de  Plymouth,  M.  Corhani,  a  possédé 
long-temps  une  excellente  race  de  coqs  de  combat ,  dont  les  mâles  étaient 
d'un  beau  rouge  foncé,  et  les  femelles  d'un  brun  obscur.  Une  deces  poules, 


MÉïsA«GE9.  547 

dont  les  fils  s'étaient  fait  dans  eock-pit  (I)  une  réputation  prodigieuse,  fut 
conservée  avec  un  soin  tout  particulier  ,  et  parvint  ainsi  à  un  âge  avancé. 
Cependant,  quand  elle  eut  atteint  quinze  années  ,  on  remarqua,  après  la 
mue ,  qu'elle  avait  pris  à  la  queue  quelques  plumes  arquées  semblables  à 
celles  des  coqs  de  sa  race ,  tandis  que  les  autres  plumes  étaient  restées 
luîmes  et  droites.  Dans  la  mue  suivante ,  elle  perdit  tout  le  brun  qu'elle 
avait  dans  son  plumage ,  prit  entièrement  la  belle  robe  rouge  des  mâles 
de  sa  famille ,  de  sorte  qu'il  eût  été  impossible  à  toute  personne  non  pré- 
venue de  ne  pas  la  prendre  pour  un  coq.  La  transformation  dans  une 
seule  saison  fut  complète  ,  car  il  lui  poussa  en  même  temps  des  éperons 
aux  jambes ,  et  une  crête  et  des  babines  comme  aux  mâles.  Depuis  cette 
métamorpbose ,  elle  ne  pondit  plus  jamais.  Elle  ne  jouit  pas  d'ailleurs 
long-temps  de  sa  nouvelle  et  brillante  parure  ;  elle  mourut  avant  la  fin  de 
l'année. 

M.  Butter  a  vu  plus  tard  la  même  métamorpbose  s'opérer  sur  des  indi- 
vidus qu'il  avait  élevés  lui-même.  Deux  poules  de  race  commune  et  ex- 
cellentes pondeuses,  qu'il  avait  pour  celte  raison  conservées  fort  long- 
temps, furent  mises  en  expérience  ,  et  prirent  toutes  les  deux  le  plumage 
des  mâles ,  l'une  à  l'âge  de  treize  et  l'autre  à  celui  de  quinze  ans.  «  Lors- 
que cette  métamorphose  s'opéra  ,  j'étais,  dit-il,  resté  cinq  mois  sans  aller 
à  Bowden  où  je  les  faisais  garder.  Quand  j'entrai  dans  le  lieu  où  elles 
étaient ,  je  demandai  à  la  fille  de  basse-cour  d'où  venaient  les  deux  jeunes 
coqs  que  je  voyais  devant  moi ,  et  je  ne  fus  pas  peu  surpris,  tout  prévenu 
que  j'eusse  dû  être,  d'apprendre  que  c'étaient  mes  vieilles  poules  qui 
avaient  pris  aussi  le  plumage  et  le  chant  des  mâles.  » 

Ce  n'est  pas  chez  les  poules  seulement  qu'on  voit  survenir  l'étrange 
métamorphose  dont  nous  venons  de  citer  des  exemples;  on  l'observe  chez 
d'autres  gallinacés  et  notamment  chez  les  faisans.  Les  chasseurs  désignent 
par  le  nom  de  faisans-coquards  des  individus  dont  le  plumage  ressemble 
à  celui  des  mâles,  quoiqu'un  peu  plus  terne,  et  qu'ils  considèrent  en 
effet  comme  des  mâles  malades;  cependant  on  s'est  assure  depuis  un  demi- 
siècle  environ  que  ces  faisans-coquards  sont  des  femelles  :  c'est  ce  que 
l'inspection  anatomique  prouva  à  Mauduit,  qui  en  disséqua  un  vers  1770, 
et  à  Vicq  d'Azyr,  qui  peu  après  en  disséqua  aussi  plusieurs.  Mauduit  a 
consigné  ce  fait  dans  la  partie  ornilhologique  de  l'Encyclopédie  méthodi- 
que. Il  ajoute  qu'un  inspecteur  des  chasses  de  la  forêt  de  Saint-Germain 
avait  aussi  reconnu  que  les  vieilles  poules  faisanes  qui  ne  pondent  plus  ou  ne 
pondent  que  très-peu ,  prennent  un  plumage  approchant  de  celui  du  mâle. 

(i)  Lien  où  l'on  t'ait  battre  les  coqs, 

5a. 


548  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  Cela  a  pu ,  dit-il  en  terminant ,  échapper  à  l'observation  dans  les  fai- 
sanderies ,  parce  qu'on  n'y  conserve  que  de  jeunes  femelles;  mais  depuis 
on  l'a  vérifié  par  rapport  à  la  femelle  du  faisan  doré  de  la  Chine,  parce 
que  l'on  conserve  ces  animaux  rares  (ont  le  temps  de  leur  vie.  » 

M.  Isidore  Geoffroy  Saint-IIilaire  a  suivi  à  la  ménagerie  du  Muséum 
cette  transformation  dans  ses  diverses  périodes  chez  des  femelles  de  faisan 
doré  de  la  Chine,  de  faisan  argenté  et  de  faisan  commun. 

Chez  une  femelle  de  la  dernière  espèce,  la  ponte  avait  cessé  à  l'âge  de 
cinq  ans,  elle  changement  de  plumage  commença  dès-lors  à  devenir  ap- 
parent. Il  se  manifesta  d'abord  sur  le  ventre  qui  prit  une  teinte  plus  jaune, 
et  sur  le  col,  qui  se  colora  plus  vivement.  Bientôt  tout  le  corps  eut  change 
de  couleur.  L'année  suivante,  les  teintes  de  ses  plumes  prirent  encore 
beaucoup  plus  de  l'éclat  et  de  la  vivacité  de  celles  du  mâle.  La  troisième 
année,  cet  éclat  augmenta  encore,  et  à  tel  point  qu'il  était  presque  im- 
possible de  ne  pas  se  méprendre  sur  son  sexe  d'après  la  seule  inspection 
des  couleurs ,  surtout  si  on  ne  voyait  pas,  en  même  temps ,  près  d'elle  un 
mâle  véritable.  La  ressemhlance  n'était  pas  encore  complète ,  mais  tout 
faisait  présumer  qu'elle  serait  telle  la  quatrième  aimée  ,  et  la  faisane  sem 
blait  devoir  vivre  bien  au-delà  de  ce  ternie,  lorsqu'un  accident  la  fit  périr. 
On  avait  remarqué  que  depuis  son  changement  de  plumage  elle  était  de- 
venue pour  les  mâles  un  objet  fort  indifférent  ;  elle-même,  depuis  la 
même  époque,  ne  les  cherchait  ni  ne  les  évitait  plus,  et  semblait  au  con- 
traire avoir  des  attentions  particulières  pour  les  jeunes  femelles. 

Chez  une  femelle  de  faisan  argenté,  qui  avait  été  élevée  dans  la  maison 
de  campagne  d'un  ami  de  M.  Geoffroy,  puis  donnée  au  Muséum  dans  sa 
vieillesse,  le  changement  ne  commença  à  se  manifester  que  vers  l'âge  de 
huit  ou  dix  ans ,  et  trois  ans  au  moins  après  qu'elle  avait  cessé  de  pon- 
dre, tandis  que,  chez  l'autre,  l'époque  de  la  cessation  des  pontes  avait 
coïncidé  avec  celle  du  commencement  de  la  transformation.  Le  change- 
ment fut  progressif  trois  années  durant;  il  était  complet  à  la  fin  de  la  qua- 
trième, de  sorte  que,  non-seulement  par  la  vivacité  des  couleurs,  mais 
encore  par  la  longueur  de  la  crête  et  de  la  queue,  cette  vieille  poule  re- 
présentait un  mâle  orné  de  la  plus  brillante  parure. 

Le  mâle  vivait  encore  à  l'époque  où  ce  changement  avait  commencé  à 
paraître  chez  celte  faisane,  et  cela  ne  paraissait  pas  l'avoir  rendu  indif- 
férent pour  elle ,  peut-être  parce  que  c'était  son  unique  compagne  ;  celle- 
ci  au  contraire  le  fuyait  et  paraissait  quelquefois  importunée  de  sa  pré- 
sence. 

La  femelle  du  faisan  à  collier  avait  été,  comme  la  précédente,  élevée 
près  de  Paris,  chez  un  particulier;  elle  fut  de  même  donnée  au  Muséum 


MÉLANGES.  li\\) 

dans  sa  vieillesse.  Les  renseignemens  fournis  par  le  donateur  apprirent 
qu'elle  avait  plusieurs  fois  pondu  chez  lui.  Néanmoins,  comme  ce  change- 
ment de  plumage  se  trouvait  déjà  fort  avancé,  et  qu'elle  présentait  dès- 
lors  plutôt  les  caractères  extérieurs  d'un  mâle  que  ceux  d'une  femelle,  on 
crut  devoir,  lors  de  sa  mort  arrivée  peu  de  temps  après,  constater  par 
l'examen  anatomique  son  véritable  sexe.  Cet  examen  leva  tous  les  doutes 
qu'on  pouvait  avoir. 

Quoique  la  robe  rappelât  beaucoup  celle  du  mâle,  cependant  on  y  re- 
marquait encore  d'assez  notables  différences  :  ainsi  les  couvertures  supé- 
rieures de  la  queue  et  des  ailes  étaient  rousses  comme  le  reste  du  corps, 
le  collier  était  moins  marqué  et  le  ventre  beaucoup  moins  noir  que  chez 
le  mâle,  de  sorte  que  sous  le  rapport  des  couleurs  cette  femelle  tenait 
inoins  du  mâle  que  les  deux  précédentes,  surtout  la  seconde;  mais  elle 
offrait  de  plus  qu'elles  un  attribut  bien  masculin,  un  ergot  à  chaque 
patte. 

Nous  avons  donc  déjà  dans  le  seul  genre  phasianus,  qui  comprend 
aussi  notre  coq  commun,  quatre  espèces  chez  lesquelles  la  transformation 
singulière  dont  nous  venons  de  parler  se  montre  très  fréquemment.  L'a- 
nalogie pourrait  porter  à  croire  qu'elle  n'est  pas  moins  commune  dans  les 
autres  genres  de  la  famille  des  gallinacés,  surtout  dans  ceux  qui  sont  le 
plus  voisins  du  genre  phasianus  ;  mais  les  faits  ne  confirment  pas  celte 
conjecture.  Chez  les  paons,  par  exemple,  la  transformation  est  infini- 
ment plus  rare  que  chez  les  coqs  et  les  faisans  proprement  dits;  on  ne  l'a 
même  jamais  observée  au  Muséum  chez  les  paonnes,  quoiqu'on  les  y  laisse 
presque  toujours  mourir  de  vieillesse.  M.  I.  Geoffroy  ne  parait  pas  non 
plus  en  connaître  d'exemples  relativement  aux  femelles  des  dindons. 
Cependant  il  en  existe  pour  ces  deux  espèces  et  même  pour  d'autres  bien 
plus  éloignées  du  genre  phasianus.  Latham  dit  positivement  que  les 
paonnes  qui  ont  cessé  de  pondre  prennent  quelquefois  le  plumage  du  mâle, 
et  Hunier  fait  une  observation  à  peu  près  semblable;  enfin  une  femelle 
ainsi  métamorphosée  existe  dans  le  muséum  d'Edimbourg,  à  qui  elle  a  été 
donnée,  depuis  peu  de  temps,  par  lord  Glenlee. 

La  transformation  de  la  dinde  est  attestée  par  Bechstein,  celle  de  la  per- 
drix par  Monlagu,  celle  de  la  femelle  du  pigeon  domestique,  par  Tiede- 
mann.  Le  même  observateur  la  signale  aussi  chez  une  espèce  qui,  quoi- 
que placée  parmi  les  échassiers,  offre  avec  les  gallinacés  plusieurs  traits 
de  ressemblance  ,  chez  foularde;  il  en  cite  également  un  exemple  pour 
les  palmipèdes  dans  l'espèce  du  canard  domestique ,  et  Casleby  dans  celle 
du  pélican  d'Amérique. 
Pour  les  passereaux,  je  prendrai  mes  exemples  dans  le  mémoire  déjà 


550  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cité  par  M.  Isidore  Geoffroy.  «  J'ai,  dit-il,  appris  de  M.  Dufiesne,  chef  du 
laboratoire  de  zoologie  du  Muséum,  que  les  femelles  de  cotingas  devien- 
nent ,  dans  la  vieillesse ,  semblables  à  leurs  mâles.  M.  Florent  Prévost  a 
vu  le  changement  de  plumage  commencé  chez  plusieurs  femelles  de  pin- 
cous;  et  la  même  observation  a  été  faite  aussi  à  l'égard  de  la  femelle  du 
rouge-queue  et  de  celle  de  notre  étourneau.  » 

Nous  n'avons  point  de  cas  semblables  à  citer  pour  les  deux  derniers 
ordres  d'oiseaux,  les  rapaces  et  les  grimpeurs,  mais  peut-être  en  décou- 
vrira-t-on  plus  tard.  Remarquons  d'ailleurs  que  les  deux  familles  qui  oui 
été  le  mieux  étudiées,  parce  que  ce  sont  celles  dont  l'homme  a  tenu  un 
grand  nombre  d'individus  en  servitude,  sont  précisément  celles  dans  les- 
quelles on  devait  le  moins  s'attendre  à  trouver  le  phénomène.  Chez  les 
perroquets  en  effet,  il  n'y  a,  pour  ainsi  dire,  pas  de  différence  de  plu- 
mage entre  les  mâles  et  les  femelles;  et  chez  les  faucons,  outre  que  la 
robe  ne  prend  jamais  ces  couleurs  brillantes  qui  dans  d'autres  oiseaux  in- 
diquent l'âge  ou  seulement  la  saison  des  amours,  la  femelle ,  par  une  ano- 
malie unique  chez  les  vertébrés ,  l'emporte  sur  le  mâle  par  tous  les  avan- 
tages extérieurs. 

On  a  pu  voir  dans  les  divers  exemples  que  nous  venons  de  citer  que  la 
transformation  par  laquelle  certaines  femelles,  dans  la  classe  des  oiseaux, 
prennent  l'extérieur  du  mâle,  ne  se  montre  que  chez  celles  qui,  par 
l'effet  de  l'âge  ou  d'un  vice  de  conformation,  sont  devenues  impropres  à 
la  reproduction  de  l'espèce.  Cette  condition  se  trouve  déjà  tacitement  ex- 
primée dans  le  passage  d'Aristole.  Certes  nous  n'admettrons  pas  avec  lui 
que  ce  soit  la  vanité,  l'orgueil  de  la  victoire  remportée  sur  un  coq  qui 
fasse  prendre  à  la  poule  un  habit  plus  brillant  que  ne  le  comporte  sa  con- 
dition; mais  ce  que  nous  devons  demander  à  un  naturaliste  ancien ,  ce  ne 
sont  pas  des  explications  qu'on  trouvera  d'ordinaire  plus  ingénieuses  que 
solides,  ce  sont  des  faits,  surtout  ceux  qui  concernent  les  habitudes  et 
les  mœurs  des  animaux  qu'ils  ont  observés  mieux  que  nous.  Or,  dans  le 
cas  qui  nous  occupe,  le  fait  indépendant  de  toute  interprétation,  c'est  le 
combat  de  la  poule  contre  le  coq,  et  ce  fait  est  décisif;  car  quel  est  le 
coq  qui  ait  jamais  maltraité  une  poulette?  quelle  est  la  poule,  encore 
dans  l'âge  des  amours,  qui  ait  fait  à  un  coq  mauvaise  mine?  La  chose 
est  évidente ,  les  poules  querelleuses  d'Aristole  n'étaient  que  de  vieilles 
poules  ! 

Si,  dans  certains  cas,  les  femelles  des  oiseaux  prennent  en  vieillissant 
l'extérieur  du  mâle,  les  mâles  dans  beaucoup  d'espèces  ont  pendant  la 
jeunesse  la  livrée  des  femelles ,  de  sorte  qn'à  cette  époque  il  est  souvent 
fort  difficile  de  distinguer  les  sexes;  c'est  dans  le  temps  où  l'animal  est  ca- 


MÉLANGES.  -î*>! 

pable  de  se  reproduire,  et  principalement  dans  ia  saison  des  amours,  que 
la  distinction  est  bien  prononcée.  Cela  se  voit  aussi,  quoique  d'une  ma- 
nière moins  marquée,  dans  d'autres  vertébrés,  notamment  dans  certains 
mammifères,  et  la  différence  porte  principalement  sur  les  productions 
épidermoïques ,  poils,  plumes,  ergots,  dents  et  cornes.  Ainsi  le  dévelop- 
pement des  défenses  dans  les  pachydermes,  de  la  crinière  dans  le  lion, 
annonce  l'époque  de  la  puberté.  L'éinasculation  au  contraire  retient  jus- 
qu'à un  certain  point  ces  parties  dans  les  conditions  où  elles  se  trouvent 
dans  les  femelles.  Un  soprano  ne  prend  point  de  barbe;  un  cerf  soumis 
jeune  à  l'opération  ne  se  pare  point  de  cornes.  Au  contraire,  une  vieille 
femme  prend  quelquefois  de  la  barbe,  et  des  femelles  de  chevreuil,  ainsi 
que  l'a  fait  connaître  Otto  dans  son  Analomie  pathologique,  ont  en  vieil- 
lissant pris  des  cornes  semblables  à  celles  du  mâle.  Je  dois  la  communi- 
cation de  ce  fait  à  M.  I.  Geoffroy,  et  j'en  ai  trouvé  un  semblable  dans 
l'ouvrage  de  Gïrault  le  Gallois  (  Gïbraldus  Cambrensis  ).  Cet  écrivain 
raconte  dans  son  Itinerarium  Cambriœ,  livre  2,  chap.  Ier,  que  dans  le 
pays  de  Galles,  on  tua  de  son  temps  une  biche  dont  la  tête  portait  la  ra- 
mure d'un  cerf  de  douze  ans.  Cette  tète  fut  envoyée  comme  objet  de  cu- 
riosité au  roi  d'Angleterre  Henri  II. 

La  stérilité  produit  chez  les  femelles  des  effets  analogues  à  ceux  de 
l'âge,  c'est-à-dire  qu'elle  donne  souvent  à  leur  système  épidsrmoïque 
quelque  chose  de  celui  du  mâle  ;  et  pour  ne  parler  ici  que  de  l'espèce  hu- 
maine, j'ai  depuis  long-temps  remarqué  la  présence  de  poils  au  menton 
chez  plus  de  ia  moitié  des  jeunes  femmes  qui  s'affligeaient  de  n'avoir 
point  d'enfans. 

ROÎ'LIN. 


VOYAGE 


DANS  L'INDE. 


Camp  de  Cursali ,  au  sommet  de  la  vallée  de  la  Jitmnah ,  sous  ses 
sources,  à  26i5  mètres  au-dessus  de  Calcutta.  i5  mai  i83o. 


Il  y  a  bien  long-temps  que  je  ne  t'ai  écrit,  mon  bon  ami;  cepen- 
dant je  ne  puis  croire  mon  registre,  qui,  après  —  Chandernagor 

(i)  Nous  avons  annoncé,  dans  notre  livraison  du  ier  mai,  la  mort  de  M.  Victor 
Jacquemont,  qui  a  succombé  à  Bombay,  le  22  décembre  r832 ,  à  une  maladie  de 
foie  dont  il  avait  pris  le  germe  dans  le  Radjputana.  Ce  jeune  voyageur,  qui  explo- 
rait depuis  plusieurs  années  les  contrées  les  plus  reculées  de  l'Inde,  laisse,  outre 
ses  collections  d'histoire  naturelle,  et  d'iuiportans  manuscrits  qui  ne  tarderont 
pas,  dit-on,  d'arriver  en  France,  un  grand  nombre  de  lettres,  dans  lesquelles  il 
adressait  jour  par  jour  à  sa  famille  la  relation  de  son  voyage.  C'est  une  de  ces 
lettres  que  nous  publions  aujourd'hui.  Nous  donnerons  dans  nos  prochaines  livrai- 
sons des  Lettres  familières  sur  l'Inde  d'un  autre  voyageur,  M.  Alfred  Duvaucel , 
dont  la  fin  a  été  plus  malheureuse  encore  que  celle  de  M.  Victor  Jacquemont. 


VOYAGE    ItANS    L'iNMî.  553 

Je  21  novembre  l$29,  une  énorme  lettre  à  PorpWre, — se  tient 
coi  sur  toi.  Si  réellement  je  ne  t'ai  point  écrit  depuis ,  j'ai  si  souvent 
pensé  à  toi,  tu  m'as  fait  si  souvent  compagnie  dans  ma  solitude,  que 
j'éprouve  entièrement  l'illusion  d'avoir  été  le  plus  fidèle  des  corres- 
pondans.  Ma  dernière  lettre  à  notre  père,  écrite  à  Delhi,  a  voyagé 
avec  moi  jusqu'à  Kijilml  dans  le  pays  des  Sykes  indépendant,  au 
nord-ouest  des  possessions  anglaises,  jusqu'au  22  mars,  jour  auquel 
elle  s'est  acheminée  vers  Delhi,  et  de  là  vers  Calcutta,  commençant 
son  long  et  aventureux  voyage  dans  la  giberne  d'un  cavalier  syke, 
lancé  en  estafette  tout  exprès. 

Le  lendemain  de  ce  jour-là,  je  montai  à  cheval  au  lever  du  soleil, 
avec  les  aimables  gens  à  la  bonne  fortune  desquels  la  mienne,  assez 
mince,  se  trouvait  liée  pour  une  quinzaine  de  jours,  et  nous  galo- 
pâmes pendant  trois  heures,  à  crever  nos  chevaux.  Il  va  sans  dire 
que  mon  fidèle  bidet  persan,  malgré  sa  modeste  apparence ,  arriva 
plus  frais  que  les  superbes  arabes  de  mes  compagnons,  tous  payés 
de  o  à  0,000  francs.  Nous  trouvâmes  une  autre  suite  de  tentes  pi- 
quées, et  devant  notre  camp,  les  dix-sept  éléphans  du  rajah  de 
Pathalah ,  et  ses  quatre  cents  cavaliers  rangés  en  bataille.  Un  élé- 
gant et  simple  déjeuner,  servi  à  notre  arrivée,  fut  lestement 
expédié,  et  aussitôt  après  nous  montâmes  chacun  sur  notre  élé- 
phant. On  me  fit  la  politesse  de  celui  du  rajah,  avec  son  siège  royal 
de  velours  et  d'oripeau.  Nous  nous  plaçâmes  au  centre  de  la  chaîne 
formée  par  ces  animaux,  la  plupart  allant  à  vide,  ou  portant  les 
ministres  (vakils)  des  rajahs  d'alentour,  députés  près  de  notre 
jeune  ami  le  sous-résident  de  Delhi.  Sur  les  ailes  de  cette  ligne 
importante,  notre,  cavalerie  se  déploya,  et  les  deux  tambours  du 
rajah  placés  au  front,  battant  la  marche  royale,  nous  entrâmes 
dans  le  désert. 

Ce  sont  des  plaines  immenses,  sablonneuses,  salées,  couvertes 
d'arbrisseaux  épineux,  parsemées  de  grands  arbres  çà  et  là  ;  ailleurs 
des  steppes  herbeuses.  Il  n'y  a  point  d'obstacles  pour  les  éléphans, 
ils  arrachent  laborieusement  les  arbres  entre  lesquels  ils  ne  peu- 
vent passer,  et  les  branches  qui  atteindraient  le  chasseur  qu'ils  por- 
tent. Arrêtée  par  la  forêt,  notre  cavalerie  était  quelquefois  obligée 
de  se  replier,  et  elle  passait  après  nous  dans  la  large  trouée  que 
nous  avions  ouverte.  Là  où  elle  pouvait  agir  librement,  elle  se  for- 


554  REVUE  DUS  DEUX  MONDES. 

niait  de  pari  et  d'autre  en  demi-cercle,  qui  battait  à  une  grande 
distance  tout  l'espace  d'alentour,  et  jetait  sous  le  front  des  éîé- 
phans  tout  le  gibier  de  la  plaine.  Entre  six  que  nous  étions,  nous 
tuâmes  par  centaines  des  lièvres  et  des  perdrix  ;  une  hiène  et  plu- 
sieurs sangliers  passant  sous  notre  feu,  furent  blessés,  en  terme  de 
chasseur,  car  nos  cavaliers,  lancés  à  leur  poursuite,  ne  purent  les 
atteindre.  Nous  vîmes  des  troupeaux  d'antilopes  et  de  nilgauts , 
mais  sans  pouvoir  les  approcher  à  portée  de  la  carabine  ;  de  lions , 
pas  l'ombre  d'un  seul.  Mais  nous  espérâmes  pour  le  lendemain,  et 
revînmes  à  la  chute  du  jour  à  notre  camp.  J'étais  ravi  de  l'étrangeté 
de  cette  scène  nouvelle.  J'avais  plus  vu  de  l'Orient  ce  jour-là  que 
depuis  un  an  que  j'étais  arrivé  dans  l'Inde. 

Bain,  toilette  au  retour.  Le  bain,  c'est  une  outre  d'eau  froide 
qu'un  serviteur  vide  en  la  faisant  jaillir  avec  force  sur  la  poitrine 
et  les  épaules;  la  toilette,  le  plus  léger  vêtement  de  coton.  Puis  le 
dîner  dans  une  tente  immense  illuminée  comme  une  salle  de  bal. 
Les  bouteilles  tombaient  comme  dans  le  jour  devant  nous  les  liè- 
vres et  les  perdrix.  J'étais  seul  indigne  à  l'une  et  à  l'autre  fête.  Ce- 
pendant j'y  faisais  de  mon  mieux.  L'eau  était  prohibée,  exclue.  Les 
têtes  faibles,  les  peureux  buvaient  du  bordeaux  en  place  :  il  ne 
compte  pas  comme  vin;  le  Champagne  lui-même  n'est  considéré 
que  comme  une  agréable  moyenne  proportionnelle  entre  l'eau  et 
le  vin.  Ce  nom  est  réservé  aux  vins  d'Espagne  et  de  Portugal.  La 
partie  solide  du  dîner  à  l'égal  de  ce  liquide  pour  la  recherche  et  la 
profusion;  et  pour  que  rien  ne  manquât  à  la  soirée,  qui  dura  jus- 
qu'à minuit,  au  dessert,  des  comédiens  persans,  des  mimes  entrè- 
rent, dont  les  prodigieux  travestissemens  nous  obligèrent  de  quit- 
ter la  table  et  nous  jeter  à  plat  dos  sur  le  tapis,  pour  rire  avec 
moins  de  danger.  Ceux-là  congédiés,  des  danseuses  firent  leur 
entrée,  elles  chantent  et  dansent  alternativement.  Rien  de  si  mono- 
tone que  leur  danse,  si  ce  n'est  leur  chant;  celui-ci  ncsl  pas  sans 
art,  et  l'on  dit  que  les  éclats  de  voix  qui  dominent  par  intervalles 
le  faible  murmure  plaintif  qu'on  entend  à  peine,  plaisent  d'une 
manière  particulière  à  ceux  qui  ont  oublié  la  mesure  et  la  mélodie 
de  la  musique  européenne.  Je  ne  suis  pas  encore  assez.  Indien  pour 
cela.  Mais  leur  danse  est  déjà  pour  moi  la  plus  gracieuse  et  la  plus 
séduisante  du  monde.  Les  entrechats  et  les  pirouettes  de  l'Opéra 


VOYAGE  dans  l'iinde.  555 

me  semblent  auprès  comme  les  gambades  des  sauvages  de  la  mer 
du  Sud  ,  et  le  stupide  trépignement  des  Nègres.  Au  reste  c'est  dans 
le  nord  de  l'IIindostan  que  ces  Naùtehgirls  sont  le  plus  célèbres. 

Le  lendemain  à  cinq  heures,  le  maître-d'hôtel  m'éveilla,  comme 
la  veille,  avec  une  grande  tasse  d'excellent  café  moka,  fait  exprès 
pour  notre  ami  le  Français;  lestés  de  leur  tasse  de  thé,  nies  amis 
Anglais  m'attendaient  déjà  à  cheval.  Nous  galopâmes  à  dix  lieues 
en  avant,  et  trouvâmes,  comme  la  veille,  toutes  choses  et  toutes 
gens  prêts  à  notre  arrivée.  Nos  éléphans,  dans  la  nuit,  avaient 
porté  l'autre  suite  de  tentes,  l'autre  équipage  de  cuisine,  etc.,  tout 
notre  camp  avait  marché  à  la  fraîcheur;  et,  reposés  et  repus ,  nous 
trouvâmes,  après  le  déjeuner,  le  même  ordre  de  bataille  que  la 
veille.  Nous  chassâmes  tout  le  jour  avec  le  même  appareil ,  et  con- 
tinuâmes ainsi  pendant  une  huitaine  de  jours.  Enfin,  quand  nous 
eûmes  battu  tous  les  buissons  de  la  contrée,  épuisé,  ruiné  le  peu 
de  villages  qui  y  sont  dispersés,  et  mis  sur  les  dents  la  cavalerie 
syke,  nous  revînmes  chez  nous,  emmenant  seulement  une  troupe 
de  cavaliers  et  tous  les  éléphans  qui  devaient  servir  à  chasser  aux 
tigres  vers  la  base  des  montagnes.  La  bande  joyeuse  et  magnifique 
m'accompagna  jusqu'à  Saliarunpore ,  petite  ville  où  le  gouverne- 
ment entretient  un  misérable  jardin  botanique.  Son  directeur,  le 
médecin  de  la  station,  devait  m'ètre  très  utile.  Je  préparai  chez  lui 
mon  nouvel  équipage  de  voyage,  laissai  sous  sa  garde  mon  second 
bagage  et  les  collections  formées  depuis  Delhi  ;  et  n'emportant  que 
le  plus  strict  nécessaire,  je  dis  adieu  aux  plaines  le  12  avril ,  deux 
jours  après  le  renversement  de  la  mousson  et  l'établissement  des 
vents  du  sud-ouest,  chauds  de  55°  le  jour  et  53  ou  34  la  nuit.  Je 
montai  jusqu'à  Dlieyra,  dans  le  Dhoon,  avec  des  chars  et  des  bœufs. 
Là,  je  les  congédiai,  je  renvoyai  à  Saliarunpore,  à  l'écurie  de  mon 
botaniste,  mon  pauvre  talion  (les  Anglais  ont  cinq  à  six  mots  ex- 
cellens  et  polis  contre  notre  unique  et  ignoble  bidet,  que  je  rie  puis 
me  résoudre  davantage  à  appliquer  à  ma  monture),  je  me  munis 
en  sa  place  d'un  long  et  solide  bambou  ;  et  après  avoir  soigneuse- 
ment visite  ce  premier  étage  des  montagnes ,  tandis  qu'à  mon  camp 
des  vanniers,  des  bourreliers  et  toutes  sortes  d'ouvriers  faisaient 
les  apprêts  de  mon  voyage  à  des  lieux  où  des  hommes  seuls  peu- 
vent passer,  je  montai  sur  le  second  gradin  de  l'Himalaya,  le  "i\ 


556  uevu::  ncs  deux  mondes. 

avril.  On  n'y  a  jamais  vu  de  voyageur  avec  un  aussi  simple  appareil. 
Trente-cinq  porteurs  me  suffisent,  dépense  de  près  de  400  francs 
par  mois  ;  il  est  vrai  que  j'ai  pu  réduire  à  cinq  le  nombre  de  mes 
domestiques  en  y  ajoutant  même  un  jardinier.  J'ai  en  outre  une 
escorte  de  cinq  soldats  gorkhas,  commandés  par  un  havildar  de 
choix,  qui  s'entend  merveilleusement  à  faire  marcher  mon  monde; 
ainsi  je  fais  le  quarante-sixième.  Tu  trouveras  que  c'est  là  un  train 
royal;  cependant  j'ai  tous  les  jours  un  bien  mauvais  dîner,  heu- 
reux qu'il  n'ait  pas  manqué  encore  jusqu'ici  :  du  riz  bouilli,  un 
quartier  de  chevreau  insipide  et  coriace,  et  l'eau  du  torrent  voisin. 
Je  ne  bois  d'eau-de-vie  qu'à  la  pointe  du  jour,  pour  me  réchauffer; 
quelques  gouttes  me  suffisent.  Je  couche  sur  un  lit  bien  dur,  sans 
matelas;  ma  tente  est  bien  légère;  le  vent  glacé,  qui  tombe  la  nuit 
des  cimes  neigées,  souffle  au  travers,  entre  par  rafales  par-dessous 
et  me  gèle  dans  mes  habits  et  mes  couvertures.  Des  tempêtes  d'une 
violence  et  d'une  continuité  tout-à-fait  inconnues  auparavant  dans 
les  montagnes,  à  cette  époque  de  l'année,  m'y  assaillirent  dès  le 
lendemain  du  jour  où  j'y  montai.  Cette  veine  d'adversité  n'est  pas 
épuisée.  Chaque  jour,  à  midi,  amène  un  petit  orage  de  grêle  et  de 
pluie.  A  Dheyra,  le  tonnerre  fracassa  l'arbre  sous  lequel  ma  petite 
tente  était  tendue;  deux  de  mes  gens  y  étaient  avec  moi,  et  tous 
deux  furent  paralysés  quelques  instans  dans  le  côté  gauche.  Sur 
les  cimes  de  Mossouri,  qui  dominent  la  vallée  de  Dheyra,  l'espace 
autour  de  moi  fut  jonché  des  éclats  d'une  roche  foudroyée,  tan- 
dis que  l'oreille  basse,  et  transi  de  froid  et  d'humidité,  je  faisais 
mon  soucieux  et  mince  repas.  Il  semble  vraiment  qu'on  me  vise  de 
là  haut.  Les  deux  premiers  coups  n'ont  pas  touché,  mais  gare  au 
troisième. 

L'influence  de  l'élévation  efface  entièrement  ici  celle  de  la  lati- 
tude (31°)  sur  le  climat  de  ses  productions.  Je  suis  campé  sous  un 
bois  d'abricotiers  sauvages,  qui  commencent  seulement  à  feuiller. 
Le  lapis  de  ma  tente  est,  sans  métaphore,  émaillé  de  fleurs.  Ce  ne 
sont  que  fraisiers  qui  se  détachent  partout  au  milieu  des  gazons.  Le 
vent  m'apporte  la  fumée  du  grand  feu  autour  duquel  sommeillent 
mes  montagnards  :  son  odeur  est  agréable,  c'est  un  cèdre  qu'ils 
brûlent,  ou  un  pin.  La  plupart  des  arbres  de  nos  forêts,  ou  des 
espèces  si  voisines,  qu'un  botaniste  seul  en  aperçoit  la  différence. 


VOYAGE    DANS    i/lNDE.  557 


dominent  dans  la  zone  moyenne  de  l'Himalaya,  associés  à  quelques 
autres  qui  nous  sont  étrangères,  mais  qui  ne  laissent  pas  d'avoir 
leurs  représentans  dans  les  plaines  de  l'Amérique  septentrionale. 

Ma  vue  s'est  certainement  très  raccourcie  depuis  un  an,  je  ne 
quitte  plus  mes  lunettes  que  pour  lire  ou  pour  écrire,  et  avec  les 
lunettes  même,  je  ne  vois  pas  assez  loin  pour  me  servir  de  ma  cara- 
bine ;  la  portée  de  mon  fusil  est  toule  celle  de  mes  yeux  :  j'ai  donc 
laissé  ma  carabine  à  Saharunpore. 

Mais  dans  l'inventaire  de  ma  personne  c'est  le  seul  déficit  que  je 
sente.  Une  année  de  séjour  dans  les  plaines  n'avait  pas  entame 
ma  constitution.  Je  retrouve  dans  les  montagnes  mes  jambes  des 
Alpes,  je  souffre  du  froid ,  comme  j'ai  été  quelquefois  incommodé 
de  la  chaleur,  mais  ces  excès  contraires  n'influent  que  sur  mon 
humeur,  sans  atteindre  ma  santé.  Ma  police  d'assurance  contre  le 
choléra ,  la  dyssenterie  et  la  fièvre  des  Jungles  (  les  trois  grandes 
maladies  de  l'Inde  )  ne  me  quitte  pas,  et  je  compte  bien  ne  l'ouvrir 
qu'à  Paris,  sans  jamais  être  obligé  de  la  produire  jusque-là.  C'est 
une  petite  boite  qui  renferme  les  remèdes  violens  à  opposer  à  une 
attaque,  avec  une  excellente  instruction,  un  petit  traité  sur  leur 
usage,  que  voulut  bien  faire  pour  moi  le  médecin  le  plus  habile  de 
Calcutta.  Quand  je  me  rappelle  ses  attentions,  je  ne  puis  que  me 
retracer  ia  suite  non  interrompue  de  procédés  bienveillans  et  d'é- 
gards flatteurs  dont  je  n'ai  cessé  d'être  l'objet  depuis  mon  arrivée  en 
ce  pays.  Sous  ce  rapport,  rien  ne  m'aura  manqué;  et  ce  qu'il  y  a  de 
bizarre,  c'est  que  ma  fortune  ne  s'est  pas  démentie,  même  près  des 
fus lûonab les.  Quoique  je  vienne  de  faire  sept  à  huit  cents  lieues  à 
cheval,  sans  fouet  et  sans  éperons,  les  officiers  du  plus  dashing 
corps  de  l'armée  anglaise,  où  le  major,  pour  devenir  lieutenant- 
colonel,  paie  240,000  francs,  me  sont  frères,  et  quand  je  redes- 
cendrai des  montagnes  au  mois  d'octobre  ou  de  novembre,  je  trou- 
verai un  relai  de  chevaux  préparé  par  leurs  soi.ns,  de  Saharunpore 
à  M  ciru  i ,  sept  jours  de  marche  (50  lieues),  sans  aucune  espèce 
d'intérêt. 

Il  est  tard,  il  faut  te  dire  bonsoir;  cher  ami,  bonsoir  et  adieu  pour 
quelque  temps.  Demain  je  monte  aux  sources  delà  Jumnah  :  elles 
sont ,  je  crois,  à  deux  mille  mètres  au-dessus  de  ce  lieu ,  le  dernier 
habité  de  la  vallée.  Adieu  donc. 


,">o8  REVUE    DES   DEUX    MONDES, 


20  mai,  camp  de  Rana. 


Encore  sous  des  abricotiers,  mon  ami,  mais  à  deux  journées  de 
marche  au-dessus  de  ma  dernière  station,  et  quoique  la  hauteur 
de  celle-ci  excède  encore  deux  mille  mètres,  cependant  le  soleil 
est  bien  chaud  à  cette  heure,  où  j'arrive  épuisé  de  fatigue,  malade 
du  changement  de  régime  auquel ,  dans  les  hautes  montagnes,  la 
nécessité  m'a  forcé.  Depuis  six  mois,  la  base  fondamentale  de  mon 
déjeuner  et  de  mon  dîner,  c'était  du  riz.  Ici,  il  n'y  a  plus  que  du 
blé  et  de  l'orge.  Je  me  croyais  bien  pourvu  de  mon  avoine  accou- 
tumée ,  et  comme  je  suis  très  peu  désireux  de  mettre  le  nez  dans  ce 
repaire  d'iniquités  (  je  veux  dire  le  panier  de  ma  bouche  )  de  mon 
cuisinier,  je  crus  l'imbécille  sur  parole  :  puis  il  se  trouva  que  bien- 
tôt la  disette  de  riz  se  déclara;  mais  mon  havildar  gorkha,  mon 
lieutenant-général ,  à  force  de  violer  le  domicile  du  peu  de  gens 
qu'il  y  a  en  cette  haute  vallée,  trouva  quelques  paniers  de  pommes 
de  terre.  Grand  régal  là-dessus,  quoique  je  les  mangeasse  au  sel, 
comme  Bonaparte  les  artichaux.  Mais  si  lu  as  ton  Courier  présent 
à  la  mémoire,  lu  te  souviendras  que  celui  qu'on  n'appelait  pas  en- 
core le  duc  de...  de  je  ne  sais  quoi ,  s'écria  :  0  grand  homme  !  ad- 
mirable en  tout!... 

Quoique  je  sois  ici  un  très  grand  seigneur  relativement,  per- 
sonne ne  me  lit  ce  compliment,  et  le  passage  du  sec  au  vert  eut  sur 
moi  la  funeste  influence  que  tu  ressentais,  il  y  a  quelque  dix-huit 
ans,  sur  les  bords  du  Niémen,  allant  à  pied  par  précaution,  et  me- 
nant ton  cheval  par  la  bride.  Cependant  le  temps  était  superbe,  et 
au  pied  des  hautes  cimes  où  j'étais  campé,  c'était  une  circonstance 
trop  précieuse  pour  n'en  pasprofiter  aussitôt.  J'y  fis  deux  ascensions, 
à  un  jour  d'intervalle  ;  arrêté  dans  la  première,  par  la  superstition  et 
surtout  par  la  stupide  pusillanimité  de  mes  gens,  bien  au-dessous 
du  point  que  je  m'étais  proposé  d'atteindre.  Cette  pusillanimité 
m'aurait  fait  manquer  pareillement  le  but  de  nia  deuxième  expédi- 


VOYAGE    DANS    l/lNDE.  -S-'»!  I 

tion,  si  aux  promesses  d'encouragement  à  me  suivre,  je  n'avais 
ajouté  la  menace  d'un  châtiment  pour  qui  refuserait  de  marcher. 
Un  seul,  mon  jardinier,  m'était  fidèle,  le  plus  stupide  et  le  plus 
craintif  des  Hindous.  Le  reste  de  la  bande,  accroupi  au  soleil  sur 
une  roche  qui  perçait  le  manteau  de  neige  sur  laquelle  nous  mar- 
chions depuis  deux  heures,  était  parfaitement  mutiné  cl  appelait 
mon  pauvre  jardinier.  Je  n'attendis  pas  que  la  fidélité  succombât  ; 
et  quoiqu'il  en  coûte  de  gravir  sur  des  neiges  molles  quelques  cen- 
taines de  pieds  au-dessus  d'un  certain  niveau ,  où  la  rareté  de  l'air 
rend  la  respiration  précipitée  et  pénible,  épuise  au  bout  de  trente 
pas,  je  sacrifiai  mon  avance,  et  fléchissant  légèrement  les  genoux, 
renversant  le  corps  en  arrière,  appuyé  de  mes  deux  mains  sur 
mon  long  et  solide  bambou  qui  modérait  ma  vitesse  au  besoin , 
quand  je  lui  faisais  sillonner  plus  profondément  la  neige,  je  me 
lançai  comme  une  pierre  sur  le  roc  de  la  révolte,  où  Je  bambou 
joua  un  autre  rôle.  Le  traître  dont  j'avais  reconnu  la  voix  appe- 
lant mon  jardinier,  paya  pour  tous,  et  très  cher.  La  moindre  fai- 
blesse de  ma  part,  une  demi-mesure  eût  été  la  plus  dangereuse  des 
mesures,  le  coupable  étant  d'ailleurs  le  p!us  agile,  le  plus  robuste 
et  le  plus  mal  intentionné  de  tous  habituellement.  Je  le  pris  de  si 
haut  sur  ses  épaules  dès  le  début,  que,  l'eùt-il  voulu,  il  n'eût  pu 
rien  répondre.  Gomme  ces  pauvres  diables,  malgré  leur  pénible 
et  humble  condition,  sont  d'une  caste  élevée,  militaire  par  es- 
sence, j'ignorais  vraiment  comment  les  autres  prendraient  cette 
leçon.  Tout  Rajpouts,  tout  montagnards  qu'ils  sont,  ils  la  prirent 
en  vrais  Hindous,  c'est-à-dire  joignant  les  mains  et  demandant 
grâce.  Le  battu,  remis  de  son  étourdissement,  prit  la  tète  de  la 
file,  tenant  le  bout  d'une  longue  corde  à  laquelle  tous  les  autres 
s'accrochèrent  comme  à  une  rampe,  de  crainte  des  crevasses  sous 
la  neige  ;  attaché  de  la  sorte  avec  mon  aide-de-camp  botanique , 
je  marchai  sur  le  flanc  de  la  colonne  en  vrai  chien  de  berger, 
épuisant  tous  les  tropes  de  ma  rhétorique  hindostanie pour  stimuler 
les  esprits  défaillons.  Il  n'y  a  pas  un  de  ces  gens  qui,  chargé  d'un 
poids  de  cent  livres ,  ne  pût  faire  dans  les  plus  détestables  sentiers 
des  montagnes  trois  fois  plus  de  chemin  que  moi  dans  le  même 
temps.  Mais  ces  déserts  de  neige  sont  pour  eux  une  chose  inaccou- 
tumée. Sortis  des  chemins  dont  ils  ont  l'habitude,  et  dont  elle  leur 


5G0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cache  entièrement  le  danger  souvent  fatal  d'un  faux  pas,  leur 
instinct  bestial  de  progression  expire  devant  ces  pentes  neigées 
qui  ne  requièrent  nulle  adresse  et  nul  courage;  carie  danger 
d'une  chute  y  est  nul.  Je  tombai  souvent,  et  j'en  fus  quille  pour 
secouer  mes  habits.  Je  voulais  déterminer  la  hauteur  où  toute  végé- 
tation s'arrête;  je  la  vis  près  d'expirer,  mais  les  délais  de  ma 
marche  et  puis  son  extrême  lenteur  m'obligèrent  de  songer  au  re- 
tour avant  que  j'eusse  atteint  les  dernières  crêtes  de  rochers  qui 
surgissaient  au-dessus  des  neiges,  et  qui  probablement  sont  les  li- 
mites de  la  zone  végétale.  En  revenant  du  pays  de  Kanawer  (  Kan- 
naruer),  celle  occasion  ne  pourra  me  manquer.  Mais  j'aurais  désiré 
fixer  ce  point  en  diverses  parties  de  la  chaîne  centrale  de  l'Himalaya. 

Ne  blâme  pas  Frédéric  de  ses  rares  violences  dans  le  pays  de 
sauvages  qu'il  habile,  elles  font  sa  sûreté.  Enlre  le  marteau  et  l'en- 
clume, entre  le  mépris  et  le  servile  respect,  il  n'y  a  point  de  po- 
sition neutre  possible,  pour  lui  dans  son  île,  ni  pour  moi  dans  le 
vieux  et  ignoble  pays  où  je  voyage.  Ses  coutumes  de  servilité  m'o- 
bligent de  renchérir  de  beaucoup  sur  les  exigences  de  notre  frère  ; 
il  ne  bat  point  les  gens  qui  ne  l'appellent  pas  seigneurie,  altesse  , 
majesté.  Or,  c'est  la  règle  dans  l'Inde  que  les  natifs  ne  s'adressent 
que  par  ces  titres  (  les  mêmes  qu'ils  donnent  à  leurs  rajahs,  à  leurs 
nawabs,  à  l'empereur  deDelhi)au  plus  mince  cnglish  gentleman.  Un 
homme  de  mauvaise  humeur  m'ayant  dit  vous,  au  lieu  de  votre  al- 
tesse, ce  matin  même  sur  la  route,  j'ai  dû  lui  donner  une  leçon 
très  sévère  de  politesse.  J'étais  pleinement  dans  mon  droit,  comme 
le  serait  le  philantrope  parisien  de  souffleter  le  rustre  qui  le  tutoie- 
rait. Je  dois  être  d'autant  plus  jaloux  de  l'étiquette,  que  la  simpli- 
cité de  mon  équipage,  la  vie  dure  que  je  mène,  les  privations  et  les 
fatigues  que  j'endure  comme  mes  gens,  mes  vètemens  d'étoffe  com- 
mune, appropriés  à  ce  genre  de  vie,  tout  en  moi  et  autour  de  moi 
les  invite  à  s'en  départir.  Aussi  le  monseigneur  ne  me  suffit-il  pas, 
il  me  faut  de  la  majesté,  ou  pour  le  moins  de  l'altesse. 

Tu  rirais  sans  doute  de  sa  majesté,  si  tu  pouvais  la  contempler 
dans  ses  habits  d'ours  blanc,  avec  ses  longues  moustaches;  ornement 
qui  impose  beaucoup  aux  gens  à  peine  barbus  de  l'Himalaya.  Heu- 
reusement je  n'ai  pas  de  miroir  pour  trancher  la  question  ,  et  je 


VOYAGE    DANS    l'iNDE.  561 

me  figure  que  le  reflet  roussâtre  que  j'aperçois  sous  mon  nez,  en 
baissant  les  yeux ,  n'est  que  l'effet  d'un  faux  jour. 

A  plus  d'un  égard  fâcheux,  mon  cher  Porphyre,  mes  petites  in- 
fortunes suivent  à  une  respectueuse  distance  tes  misères  de  Moscou. 
L'horrible  malpropreté  des  montagnards,  contre  laquelle  je  ne  peux 
me  défendre,  est  un  des  maux  auxquels  je  me  résigne  le  plus  dif- 
ficilement. J'espère  ne  pas  m'y  habituer. 

Victor  Jacquemont. 


tome  II.  ,")(» 


(îl-IRONTQlirc  DE  LA  QUINZAINE. 


3o  mai  i  833. 


Le  procès  qui  nous  avait  été  intenté  est  enfin  terminé.  Le  beau  talent 
de  M.  Odilon-Barrot,  irai  s'était  empressé  d'offrir  son  secours  à  la  Revue 
des  deux  Mondes ,  n'a  pas  eu  à  se  déployer  devant  l'auditoire  d'un  tri- 
bunal de  police  correctionnelle.  Quelques  paroles  de  sa  bouche  ont  suffi 
pour  éclairer  cette  cause,  si  claire  pour  tout  le  monde,  si  tout  le  monde 
voulait  voir.  La  Revue  des  deux  Mondes  était  accusée  d'avoir  dépassé  le 
cercle  de  ses  attributions  pour  avoir  parlé  quelquefois,  dans  ses  chroniques 
de  la  quinzaine  ,  des  travaux  littéraires  de  M.  Guizot,  des  dîners  minis- 
tériels ,  et  de  la  direction  que  les  doctrinaires  voudraient  donner  aux  let- 
tres et  aux  beaux-arts.  Nous  avions  beau  alléguer  que  la  Revue  de  Paris  , 
journal  tout  littéraire,  avait  publié,  pendant  plus  d'une  année,  une  chro- 
nique politique,  rédigée  par  M.  et  Mmc  Guizot;  dire  que  vingt  feuilles 
de  ce  genre  parlent  chaque  jour  à  Paris  des  séances  des  chambres  et  des 
affaires  publiques,  sans  avoir  demandé  à  la  caisse  des  dépôts  et  consigna- 
lions,  après  un  paiement  préalable  de  quelques  mille  francs,  le  droit  de 
censurer  les  gouvernemens  de  l'Europe;  c'était  à  la  Revue  des  deux 
Mondes,  venue  la  dernière  dans  cette  lice,  qu'on  en  voulait.  Elle  seule 
devait  servir  d'exemple.  On  nous  reprochait  sans  cesse  celie  innocente 
chronique,  où  nous  touchons  si  légèrement  les  évènemens  de  la  quinzaine, 
et  on  trouvait  que  ce  n'était  (pie  par  la  prison  et  l'amende  qu'une  telle 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  iîijû 

audace  pouvait  être  réprimée.  Personne  ne  nous  parlait,  il  est  vrai,  des 
Lettres  sur  les  Hommes  d'élai  de  la  France ,  interrompues  par  tous  ces 
débals,  qui  avaient  éveillé  tant  de  susceptibilités.  On  se  gardait  bien  de 
s'établir  avec  nous  sur  ce  terrain,  Le  retentissement  de  ces  révélations  sur 
les  dernières  transactions  de  Benjamin  Constant,  sur  la  cause  des  douleurs 
de  Périer,  avait  été  assez  grand.  On  s'était  dit  qu'il  ne  fallait  pas  le  prolon- 
ger, et  on  était  bien  décidé  à  ne  pas  nous  trouver  coupables  là-dessus. 
Pour  nous ,  persuadés  d'abord  (pie  c'était  là  la  seule  et  unique  cause  des 
poursuites  qu'on  exerçait  contre  nous ,  nous  avions  conçu  une  convenable 
défense ,  et  nous  nous  préparions  à  prouver  qu'en  celte  affaire  nous  nous 
étions  réduits  au  simple  rôle  d'historiens,  élaguant  de  nos  récits  tout  ce 
qui  touchait  de  trop  près  à  la  politique  du  jour,  et  sacrifiant  les  docamens 
les  plus  précieux  avec  un  courage  dont  le  tribunal  nous  eût  peut-être  su 
gré.  Mais  le  plaidoyer  que  nous  méditions  a  été  inutile.  Ce  n'est  pas  pour 
nos  lettres  politiques  qu'on  nous  demandait  un  cautionnement,  c'est  pour 
notre  chronique  littéraire.  Las  de  chicaner  sur  le  droit  de  prononcer  tels 
ou  tels  noms,  de  discuter  de  lehe  ou  telle  chose,  nous  avons  déposé  ce 
cautionnement  qui  nous  ouvre  les  portes  du  monde  réel ,  et  aujourd'hui 
nous  nous  trouvons  avoir  payé  le  droit  de  parler  librement  de  tout,  en 
nous  abslenant  toutefois  de  médire  de  l'autorité,  des  gens  en  place,  de  l'a- 
cadémie et  de  tout  ce  qui  tient  à  quelque  chose. 

Dieu  merci  !  nous  pourrons  désormais  conter  légalement,  à  nos  risques 
et  périls,  et  n'ayant  à  craindre  tout  au  plus  que  l'amende ,  Sainte-Pélagie 
ou  le  Mont-Saint-Michel ,  comment,  par  exemple  ,  l'emprunt  grec  est  ar- 
rivé à  bon  terme  ,  et  quels  louables  efforts  ont  été  faits  par  nos  députés 
doctrinaires  en  cette  occasion.  Chaque  malin,  pendant  plusieurs  jours ,  on 
a  vu  leurs  carrosses  et  leurs  cabriolets  sillonner  toute  la  ville.  M.  le  comte 
Jaubert  a  encore  deux  chevaux  sur  la  litière,  deux  bons  chevaux  que  l'em 
prunt  grec  a  ruinés.  On  rencontrait  à  chaque  pas  M.  le  comte  de  Rémusal, 
gourmandant  la  lenteur  de  son  cocher  de  louage,  qui  ne  se  doutait  pas  que 
les  quarante  sous  qu'on  lui  payait  à  l'heure  rapportaient  quelques  millions 
au  gouvernement  du  roi  Olhon.  Enfin  tant  de  promesses,  de  protestations, 
d'encouragemens  ont  été  portés  à  domicile  chez  MM.  les  députés,  par 
M.  Mahul ,  M.  Duvergier  et  tous  les  jeunes  officiers  d'ordonnance  de 
MM.  de  Broglie  et  Guizot ,  que  les  portes  du  trésor  se  sont  encore  cette 
fois  largement  ouvertes,  et  que  sans  bourse  délier,  comme  l'a  dit  si  facé- 
tieusementM.  le  ministre  des  affaires  étrangères,  nous  paierons  de  notre 
or,  frappé  à  l'effigie  du  roi  de  juillet,  l'établissement  féodal  d'un  nouveau 
souverain  de  la  sainte-alliance. 

Il  nous  sera  aussi  permis  maintenant  de  dire  quelques  paroles  au  sujet 

3G. 


564  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  malheureux  captifs  de  juin ,  qu'on  vient  d'arracher  aux  cachots  de 
Sainte-Pélagie,  pour  les  lancer  sur  la  cime  aride  du  Mont-Saint-Miche!. 
Il  est  vrai  que  ces  paroles  seraient  inutiles  ,  car  une  indifférence  presque 
générale,  il  faut  le  dire,  a  accompagné  ces  malheureux  dans  leur  transla- 
tion. A  la  chambre,  les  centres  ont  trouvé  d'aimables  plaisanteries  à  op- 
poser à  un  orateur  qui  se  plaignait  de  la  rigueur  extrême  avec  laquelle 
ont  été  traités  l'inflexible  Jeanne  et  ses  compagnons.  Un  ministre  a  fort 
bien  prouvé  (pie  le  gouvernement  était  dans  son  droit  en  agissant  de  la 
sorte,  et  que  la  prison  du  Mont-Saint-Michel,  où  Louis-Philippe  a  vu  bri- 
ser, au  commencement  de  la  révolution,  des  cages  de  fer  destinées  à  ren- 
fermer les  gens  de  lettres  qui  écrivaient  contre  les  ministres  du  temps,  est 
aujourd'hui  un  séjour  charmant.  On  y  jouit,  à  travers  les  barres  de  fer 
et  les  créneaux,  d'une  délicieuse  vue  de  la  mer  qu'on  voit  à  dix-huit  cents 
pieds  au-dessous  de  soi,  l'air  y  est  pur  et  vif  :  Avranches  ,  ville  populeuse 
et  animée,  n'est  qu'à  peu  de  lieues  de  là  ,  à  l'extrémité  d'une  magnifique 
plaine  de  sable  que  domine  la  forteresse  ,  et  en  vérité  les  prisonniers  ont 
grand  tort  de  se  plaindre.  Leurs  femmes  et  leurs  familles  qui  passaient 
pieusement  la  journée  au  guichet  de  Sainte-Pélagie,  attendant  l'heure  de 
les  voir,  de  les  secourir  et  de  les  embrasser,  auront  la  liberté  de  traverser 
paisiblement  celte  plaine  quand  le  leur  permettra  la  marée  qui  la  couvre. 
Rien  ne  les  empêchera  de  gravir  les  mille  degrés  du  roc  tournoyant  qui 
mène  au  fort ,  et  une  fois  en  haut .  si  elles  arrivent  à  une  certaine  heure 
précise,  si  le  télégraphe  s'est  montré  clément  ce  jour-là,  si  les  huit  cents 
prisonniers  entassés  dans  ce  lieu  n'ont  pas  encouru  la  disgrâce  de  leurs 
geôliers,  la  consolation  qui  était  permise  aux  détenus  de  Sainte-Pélagie  , 
sera  accordée  aux  prisonniers  du  Mont-Saint-Michel.  L'honorable  M.  Gail- 
lard Kerbertin  a  bien  dit,  c'est  un  lieu  très  salutaire  que  le  Monl-Saint- 
Uiehel! 

Cependant  on  aménage  avec  soin  un  élégant  navire  pour  Mme  la  com- 
tesse de  Luchesi-Palli ,  qui  n'est  coupable,  il  est  vrai ,  que  d'avoir  mis  la 
Vendée  en  feu  pendant  plusieurs  mois ,  et  de  nous  avoir  jetés  dans  les 
horreurs  d'une  guerre  civile  plus  burlesquement  terminée  que  les  exploits 
li'Iludibias,  par  la  main  flexible  d'un  accoucheur.  Une  nef  commode  va 
l'emporter  aux  riantes  mers  de  Sicile ,  et  les  flots  qui  se  prêtent  à  tout , 
eomplaisans  comme  une  chambre  de  députés,  ces  flots  qui  ceignent  étroi- 
tement les  prisonniers  du  Mont-Saint-Michel ,  vont  rendre  à  la  liberté 
l'auguste  pécheresse. 

On  assure  que  M.  le  ministre  du  commerce  attend  l'époque  de  cette 
heureuse  délivrance  (  nous  parlons  de  l'élargissement  administratif  de 
Mme  la  comtesse  de  Palli  ) ,  pour  célébrer  les  fêtes  de  son  propre  mariage 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  of).') 

avec  une  riche  héritière.  Depuis  quelque  temps ,  ou  voil  M.  le  minisire 
du  commerce  suivre  assidûment  sa  jolie  fiancée,  et  se  dédommager  près 
d'elle,  sur  une  banquette  de  l'Opéra,  des  tourmens  qu'il  est  condamné  à 
endurer  sur  le  banc  de  douleur  de  la  chambre  où  sans  doute  il  envie  le 
sort  agréable  de  ces  condamnés  de  Saint-Michel ,  qui  vont  mener  une  vie 
qu'il  nous  a  peinte  sous  des  couleurs  vraiment  séduisantes. 

Les  soins  que  M.  Thiers  accorde  à  son  prochain  établissement,  ne  l'uni 
pas  empêché  de  s'occuper  avec  sollicitude  de  son  ministère.  Il  a  commence 
à  défendre  avec  succès  à  la  chambre  ce  fameux  projet  d'un  emprunt  de 
cent  millions,  destinés  à  faire  des  routes,  et  à  achever  les  monumeris  de 
ce  Napoléon  qui  n'achevait  rien,  au  dire  de  noire  jeune  ministre.  Si  l'on 
en  croit  quelques  personnes  qui  se  disent  bien  informées,  l'existence  po- 
litique de  M.  Thiers  se  trouverait  tout-à-fait  consolidée  par  l'adoption  dé 
ce  projet.  Un  très  haut  personnage  s'intéresse  beaucoup,  dit-on,  à  ces 
cent  millions ,  dont  quelques-uns  passeraient  dans  les  coffres  de  la  liste 
civile.  Il  est  déjà  convenu,  ajoute-t-on,  entre  le  ministre  et  qui  de  droit  , 
que  la  bibliothèque  royale  sera  transféréeau  Louvre,  et  (pie  pour  mettre  le 
propriétaire  actuel  de  ce  palais  en  état  de  recevoir  dignement  le  dépôt  de 
nos  richesses  nationales,  on  lui  paiera  sur  les  cent  millions  qu'on  de- 
mande, la  bagatelle  de  dix-huit  millions.  Les  architectes  autres  que  M.  Fon- 
taine ont  beau  alléguer  qu'il  faut  dix-huit  mille  mètres  d'étendue  pour 
placer  les  livres  de  la  bibliothèque ,  et  qu'il  ne  s'en  trouve  que  six  mille  à 
prendre  dans  le  Louvre  ,  on  leur  répond  ,  l'œil  fixé  sur  les  dix-huit  mil- 
lions, qu'on  prendra  mille  mètres  dans  une  partie  du  bâtiment,  et  mille 
mètres  dans  une  autre,  cent  mètres  dans  les  combles  et  cent  mètres  dans 
les  caves,  et  que  tout  ira  bien.  Puis,  M.  le  ministre  du  commerce,  bon 
courtisan,  comme  on  sait,  s'écrie  en  sautillant,  que  les  savans  ont  de 
bonnes  jambes,  qu'ils  pourront  monter  et  descendre  pour  visiter  les  gra- 
vures, les  manuscrits  et  les  livres,  et  que  d'ailleurs  on  leur  fera  deux 
beaux  escaliers.  —  Aussi  beaux  que  celui  des  Tuileries  que  vous  venez 
d'abattre?  lui  répondait  hier  un  spirituel  architecte  à  qui  il  s'adressait.  Il 

est  inutile  d'ajouter  que  ce  n'est  pas  M.  Fontaine. 
». 

Ce  qui  parait  plus  certain  ,  c'est  que  les  dix-huit  millions  seront  donnés 
à  la  liste  civile,  et  que  la  bibliothèque  royale  restera  où  elle  est.  Qu'im- 
porte d'ailleurs  à  M.  Thiers?  Ne  disait-il  pas  dernièrement  en  riant,  à 
quelqu'un  qui  lui  reprochait  d'avoir  galamment  fait  acquérir  par  le  gou 
vernemenl,  sur  une  recommandation  féminine,  un  tabhau  reconnu  pi- 
toyable par  lui-même  :  La  chambre  nous  obl'ujc-t-elle  à  acheter  de  bons 
tableaux? 


o()ii  KEVUE    DES    DEUX    MO.NDES. 

Qu'espérer  d'une  telle  insouciance  et  du  cynisme  porté  à  un  si  liant  de- 
gré dans  les  affaires  du  pays  ? 

En  attendant  (pie  M.  Thîers  ,  le  protecteur  des  arts,  relève  et  régé- 
nère le  Théâtre  Français ,  M.  Véron  soutient  l'éclat  du  sien  ,  et  protège 
l'art  en  véritable  ministre.  C'est  du  moins  ce  cpi'il  a  fait  celle  semaine,  en 
prêtant  généreusement  la  salle  de  l'Opéra  à  madame  Dorval ,  et  en  met- 
tant ses  danseuses  à  la  disposition  de  celte  grande  aclrice.  La  représenta- 
lion  de  madame  Dorval  n'a  pas  élé  aussi  fructueuse  qu'elle  devait  l'être. 
J. 'attrait  devoir  un  acte  de  la  Phcdrede  Pradon  n'avait  pas  été  assez  grand 
pour  le  public  ,  et  le  proverbe  que  nous  publions  aujourd'hui,  tout  fin, 
tout  philosophique  et  spirituel  qu'il  soit,  ne  suffisait  pas  pour  remplir  la 
vaste  scène  de  l'Opéra.  On  ne  peut  se  figurer  la  finesse  et  la  grâce  que 
madame  Dorval  a  répandues  dans  le  rôle  de  la  jeune  duchesse  ,  celte  in- 
nocente coupable  dont  elle  a  rendu  si  parfaitement  la  candeur  et  la  mé- 
lancolie. Dans  le  mauvais  acle  de  la  Phèdre  de  Pradon ,  madame  Dorval 
a  prouvé  que  sa  place  est  au  Théâtre  Français. 

Un  incident  au  moins  singulier  a  failli  ravir  à  madame  Dorval  les  fruits 
de  cette  représentation.  Quelques  heures  avant  qu'elle  parût  sur  la 
scène  ,  le  directeur  de  la  Porte-Saint-Martin  ,  qui  avait  donné  depuis  long- 
temps son  consentement,  a  refusé  l'autorisation  écrite  de  laisser  jouer 
madame  Dorval  à  l'Opéra.  Or,  lout  l'attrait  de  celte  représentation  re- 
posait sur  elle.  L'embarras  était  grand,  le  Irait  bien  noir,  et  le  remède 
bien  difficile  à  trouver.  On  sait  quelle  influence  mademoiselle  Georges 
exerce  au  théâtre  de  la  Porte-Saint-Martin,  dont  elle  est  en  quelque  sorte 
la  directrice  ;  influence  si  puissante  ,  que  madame  Dorval  est  réduite  à  ne 
jouer  jamais  que  des  rôles  médiocres ,  et  à  ne  paraître  que  dans  des  ou- 
vrages dont  on  n'espère  pas  le  succès.  Il  était  difficile  de  méconnaître  la 
main  d'où  partait  le  coup.  Peut-être  aussi  était-ce  un  reste  de  celte  vieille 
rivalité  qui  s'était  allumée  ,  il  y  a  vingt-cinq  ans,  entre  mademoiselle 
Georges  et  mademoiselle  Duchesnois  ;  car  mademoiselle  Duchesnois  de- 
vait jouer  aussi  ce  soir-là  ,  au  bénéfice  de  madame  Dorval ,  le  rôle  de  Phè- 
dre de  Racine.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  deuxPhèdres  eussent  été  fort  embar- 
rassées, si  un  homme  d'esprit ,  dont  la  plume  est  aussi  vive  que  l'épée ,  ne 
se  fût  présenté  devant  M.  le  directeur  de  la  Porte-Saint- Martin,  une  boite 
de  pistolets  à  la  main,  et  ne  lui  laissant  que  l'alternative  de  tenir  sa  parole, 
ou  devenir  la  rompre,  comme  faisait  Napoléon,  sur  le  champ  de  bataille, 
Cette  conférence  s'est  terminée  comme  celle  de  Tilsitt ,  et  l'on  s'est  ar- 
rangé à  l'amiable ,  en  se  promettant  tout  bas  de  rompre  à  la  première  cir- 
ronslance. 

M.  le  dire'  leur  de  la  Porte-Saint-Marlin  devait  cependant  quelque  re- 


RliVUE.  —  CHRONIQUE.  S67 

connaissance  à  madanu  Dorval ,  qui  avait  joué ,  quelques  jpurs  aupara- 
vant ,  le  rôle  de  Béatrix  Cenci ,  dans  la  tragédie  de  ce  nom  ,  de  M.  le 
marquis  deCusline.  M.  de  Cusline,  est  un  de  ces  poètes  rares  qui  pensent 
que  riionueur  d'être  représenté  en  public  ne  peut  être  trop  payé.  On 
porte,  si  les  bruits  de  coulisses  ne  nous  trompent  pas,  à  40,000  iïailcs,  la 
somme  payée  en  conséquence  de  ce  principe,  par  M.  de  Custine  à  M.  le 
directeur  de  la  Porle-Saint-IVîarlin,  pour  frais  de  costumes,  de  décors  et 
de  public,  et  pour  dépenses  de  toute  espèce  occasionées  par  la  mise  en 
scène  de  son  ouvrage.  On  ajoute  que  l'auteur  payait  au  directeur  mille 
éej|S  pay  représentation ,  mais  qu'ayant  voulu  réduire  quelque  peu  de 
cette  somme,  à  la  quatrième  représentation,  le  directeur  a  rudement  re 
fusé  de  jouer  plus  long-temps  la  pièce.  Nous  souhaitons  au  directeur  de 
la  Porle-Saint-Marlin  beaucoup  d'actrices  aussi  distinguées  que  madame 
Dorval,  el  surtout  beaucoup  d'auteurs  aussi  ricbes  et  aussi  généreux  que 
M.  de  Custine ,  quoiqu'il  les  récompense  fort  mal. 

Une  grossesse,  par  m.  j.  lacroix.  —  Nous  devons  à  une  pensée 
lugubre,  effrayante ,  sato  nique  ,  mais  au  fond  morale,  qui  a  long-temps 
liante  le  cerveau  de  M.  Jules  Lacroix ,  le  roman  dont  il  vient  de  nous  gra- 
tifier sous  le  titre  ù'Une  Grossesse.  Voilà  du  moins  ce  qu'il  nous  apprend 
dans  une  préface  sous  forme  d'allocution  au  bibliophile  Jacob,  où  je  vois 
que  lui ,  Jules  Lacroix ,  a  long-temps  regardé  l'art  comme  cliose  sérieuse, 
et  sué  sang  et  eau  à  limer  des  traductions  de  Perse  et  de  Juvénaî ,  mais 
que  le  bibliophile,  son  illustre  frère,  lui  a  démontré  sans  réplique  comme 
quoi  c'était  pure  niaiserie,  par  le  temps  qui  court,  de  s'escrimer conseien- 
sement  pour  gagner  les  bonnes  grâces  du  public ,  et  que  la  littérature 
était  une  marchandise  comme  une  autre.  Ainsi  revenu  des  erreurs  de  sa 
jeunesse,  M.  Jules  Lacroix  a  mis  sur  l'enclume  sa  pensée  satanique  el  mo- 
rale, et  voici  ce  qu'il  a  enfanté  :  le  marquis  d'Escas,  vieux  mari  à  cheveux 
blancs,  a  une  jeune  femme  et  un  ami ,  le  vicomte  Armand,  qui  le  trompent 
tous  deux  ,  et  le  rendent  père  d'un  enfant  dont  il  salue  la  naissance  avec 
les  transports  paternels  d'usage'.  Il  surprend  un  jour  sa  femme  dans  les 
bras  du  vicomte,  et  l'horrible  vérité  se  découvre  à  lui  tout  entière.  Dans 
le  premier  moment  de  fureur,  il  songea  un  duel,  s  l'assassinat  :  mais  le 
premier  lui  parait  un  moyen  de  vengeance  incertain,  le  second  insuffi- 
sant ,  et  voici  ce  qu'il  imagine  :  Le  vicomte  doit  épouser  une  jeune  per- 
sonne qu'il  aime  passionnément  et  qui  habile  momentanément  la  maison 
ih\  marquis.  Celui-ci  administre  une  potion  somnifère  à  toute  la  maison , 
et  pendant  la  nuit  livre  la  jeune  fiancée  à  une  espèce  de  satyre  qui  rem- 
plit chez  lui  les  fonctions  de  jardinier.  Le  mariage  a  lieu,  et  la  première 


5GS  RETOPE    DES    DEUX    MONDES. 

découverte  que  fait  le  vicomte  dans  le  monde  conjugal  est  que  sa  femme 
se  trouve  enceinte  de  trois  mois.  —  Scènes  de  foreur  et  tout  ce  qui  s'en- 
suit jusqu'à  l'accouchement.  L'enfant  vient  au  monde,  et  pour  dénoû- 
ment  le  vieillard  outragé  vient  avec  son  jardinier  près  du  lit  de  l'accou- 
chée ,  et  déclare  tout  ce  qui  s'est  passé.  Le  vicomte  prend  l'enfant ,  lui 
hrise  la  tète  contre  la  muraille  et  se  brûle  la  cervelle.  Le  marquis  de  son 
côté  retourne  chez  lui ,  fait  une  scène  terrible  à  sa  femme ,  lui  fend  le 
crâne  avec  le  talon  de  sa  botte  ,  et  s'enfuit  je  ne  sais  où  ,  après  avoir  fait 
porter  son  prétendu  fils  aux  enfans  trouvés. 

La  morale  de  tout  ceci  est  évidemment  qu'il  faut  s'adresser  le  moins 
possible  à  la  femme  de  son  voisin,  morale  quelque  peu  banale,  mais  bonne 
à  redire  pour  l'instruction  de  plusieurs.  Ce  qui  est  moins  édifiant ,  quoi 
qu'en  dise  M.  Jules  Lacroix ,  c'est  la  forme  donnée  à  cet  enseignement.  Il 
n'a  reculé  devant  aucune  des  conséquences  de  son  sujet.  C'est  là  tout  ce 
que  je  veux  dire  de  son  livre. 


iii-i'iiiiis^  twvaiafciiàiBœs 


SUR  L'INDE 


Nous  croyons  qu'on  nous  saura  gré  de  faire  précéder  les  lettres  qui  sui- 
vent d'une  courte  notice  sur  le  voyageur  auquel  nous  les  devons.  Elles 
ont  été  écrites  de  l'Inde,  il  y  a  quelques  années,  par  M.  Alfred  Duvau- 
cel ,  beau-fils  de  M.  Cuvier,  jeune  homme  qui  a  rendu  les  plus  rares  ser- 
vices à  l'histoire  naturelle ,  et  qu'une  mort  prématurée  a  seule  empêché  de 
prendre  dans  les  sciences  une  place  digne  de  la  famille  à  laquelle  il  ap- 
partenait. Né  à  Paris,  le  4  février  1793,  M.  Alfred  Duvaucel  embrassa  de 
bonne  heure  la  carrière  des  armes ,  et  fit  en  qualité  de  sous-officier  la  cam- 
pagne de  1815.  L'année  suivante,  il  fut  envoyé  à  Anvers  et  nommé  offi- 
cier d'ordonnance  du  général  Carnot,  avec  lequel  il  resta  jusqu'à  la  paix. 
\yant  donné  sa  démission  à  cette  époque,  et  ne  trouvant,  après  de  lon- 
gues et  inutiles  démarches,  aucun  emploi  conforme  à  ses  goûls  pour  les 
sciences,  il  résolut  de  se  rendre  dans  l'Inde,  et  s'embarqua  à  la  lin  «le  dé- 
cembre 1817.  sur  un  navire  du  Havre,  qui,  après  une  relâche  au  Cap  de 
Bonne-Espérance,  arriva  à  Calcutta  dans  les  derniers  jours  du  mois  de 


o7()  HEVUE    DES    DEUX    MONDES. 

mai  1848.  Là,  M.  Duvaucel  rencontra  M.  Diard,  jeune  médecin  envoyé 
par  le  Muséum  d'histoire  naturelle,  dans  ces  riches  contrées,  et  qui  ve- 
nait d'y  déharquer  depuis  peu  de  temps.  Il  se  joignit  à  lui,  et  tous  deux 
furent  s'établir  à  Chandernagor,  où  leur  activité  fut  couronné  d'un  tel 
succès,  que,  dans  peu  de  mois,  ils  se  trouvèrent  à  même  de  faire  au 
Jardin  du  roi  plusieurs  envois,  contenant,  entre  autres  choses  rares  ou 
nouvelles,  un  squelette  du  dauphin  du  Gange  ;  le  dessin  et  la  description 
du  tapir  de  Sumatra,  pris  sur  un  individu  vivant,  appartenant  à  lord 
Moira;  un  jeune  bouc  du  Cachemire,  vivant,  etc.,  etc. 

Nos  deux  voyageurs  se  préparaient  à  partir  pour  l'intérieur,  lorsque  sir 
Stamford  Raffles,  gouverneur  de  Bencowlen  dans  l'île  de  Sumatra,  et 
chargé  d'une  mission  politique  pour  plusieurs  points  du  détroit  de  Ma- 
lacca ,  leur  proposa  de  l'accompagner  et  de  s'établir  à  Bencowlen ,  sous  la 
condition  que  la  moitié  du  produit  de  leurs  recherches  appartiendrait  à  la 
compagnie  des  Indes,  qui  se  chargeait  de  tous  les  frais.  La  proposition 
fut  acceptée,  et  nos  naturalistes  arrivèrent  à  leur  destination  après  avoir 
visité  Poulo-Pinang ,  Sincapour,  Achem,  Malacca,  etc.  Peu  de  temps 
après,  sir  Stamford  E_affles,  profitant  du  sens  obscur  d'un  article  du  traité 
passé  avec  eux,  réclama  pour  la  compagnie  la  presque  totalité  des  ré- 
coltes scientifiques  faites  pendant  le  voyage,  et  le  tribunal  de  Bencowlen, 
devant  lequel  fut  portée  l'affaire ,  décida  en  faveur  de  la  forme  contre 
l'équité  naturelle.  Ainsi  dépouillés  en  grande  partie  de  la  part  qui  leur 
revenait  dans  les  fruits  de  leurs  travaux,  les  deux  amis  quittèrent  Suma- 
tra à  la  fin  de  1819,  en  prenant  chacun  une  direction  différente.  M.  Diard 
se  dirigea  sur  la  Cochinchine,  et  M.  Duvaucel  retourna  au  Bengale.  Les 
nombreux  envois  que  reçut  bientôt  le  Muséum  attestèrent  l'ardeur  avec 
laquelle  il  avait  repris  ses  recherches. 

Vers  le  milieu  de  l'année  1821 ,  M.  Duvaucel  partit  pour  explorer  le 
Sylhet,  contrée  peu  connue  des  Anglais  eux-mêmes  :  il  visita  une  partie  du 
Côsiah,  et  fut  le  premier  Européen  qui  pénétra  dans  la  caverne  de  Bon- 
bonne (Bhûvana),  dont  il  a  donné  une  bonne  description.  Exposé  sans 
cesse,  pendant  ce  voyage,  à  l'influence  d'un  climat  malsain,  il  gagna, 
dans  les  profondes  forêts  du  Sylhet,  la  fièvre  connue  dans  le  pays  sous  le 
nom  de  jungle  fcver,  qui  l'obligea  de  revenir  à  Calcutta,  où  il  arriva  avec 
d'immenses  collections  en  tout  genre. 

L'année  suivante ,  il  partit  pour  visiter  le  Nepaul ,  mais  diverses  circon- 
stances l'empêchèrent  de  pénétrer  aussi  loin  qu'il  avait  l'intention  de  le 
faire.  Il  revint  dans  la  province  de  Benarès,  où  il  passa,  tant  à  Benarès 
même  qu'à  Gurack,  près  d'une  année,  qui  accrut  prodigieusement  ses  ri- 
chesses zoologiques.  Sa  santé  s'altérait  de  plus  en  plus  dans  ces  fatigues 


LETTRES    SUR    L  INDE. 


571 


continuelles,  et  un  accident  qui  faillit  lui  coûter  la  vie  pics  de  Boglipour,  le 
força  d'opérer  de  nouveau  son  retour  dans  la  capitale  du  Bengale.  Venant 
de  tirer  un  rhinocéros  dans  un  épais  taillis,  un  autre  de  ces  animaux  qu'il 
n'avait  pas  aperçu,  se  précipita  sur  lui,  le  foula  aux  pieds,  et  d'un  coup 
de  corne  lui  fit  une  profonde  blessure  à  la  jambe.  A  partir  de  cette  épo- 
que, ses  forces  furent  chaque  jour  en  s- affaiblissant,  et  une  maladie  de 
foie  à  laquelle  se  joignit  la  dyssenterie  le  mit  dans  l'impossibilité  de  son- 
ger à  de  nouvelles  excursions.  Les  médecins  jugèrent  alors  qu'un  voyage 
par  mer  pouvait  seul  le  sauver,  et  le  déterminèrent  à  s'embarquer  pour 
Madras:  Mais  il  était  trop  tard ,  et  il  n'arriva  à  sa  destination  que  pour 
rendre  le  dernier  soupir  à  la  fin  d'août  1824. 

Dans  ce  rapide  exposé  de  la  vie  de  M.  Duvaucel,  nous  n'avons  montré 
que  le  voyageur  intrépide,  le  collecteur  infatigable  d'objets  d'histoire 
naturelle;  mais  à  l'audace  et  à  l'énergie  nécessaires  dans  cette  double  pro- 
fession ,  se  joignaient  chez  lui  une  instruction  très  étendue,  un  coup  d'oeil 
perçant  et  des  vues  profondes  dont  s'étonna  plus  d'une  fois  M.  Cuvier, 
auquel  il  communiquait  régulièrement  ses  observations  scientifiques. 
M.  Duvaucel  était  un  de  ces  hommes  qui  ne  sont  déplacés  dans  aucune 
carrière.  En  182! ,  se  trouvant  à  Chandernagor  dans  un  moment  où  plu- 
sieurs emplois  étaient  vacans,  sans  qu'on  eût  personne  sous  la  main  poul- 
ies remplir,  on  le  nomma  par  intérim  procureur  du  roi,  caissier  du  gou- 
vernement, curateur  aux  biens  vacans,  et  il  s'acquitta  de  ces  diverses 
fondions,  nouvelles  pour  lui,  à  la  satisfaction  générale.  L'Asiatic journal, 
en  annonçant  sa  mort,  vantait,  entre  antres  qualités ,  sa  facilité  pour  toute 
espèce  d'études,  et  rappelait  qu'arrivé  au  Bengale,  sans  connaître  un  mot 
d'anglais,  il  avait  promptement  appris  cette  langue,  et  assez  bien  pour 
pouvoir  publie*  clans  les  Asiatic  Researches  des  dissertations  sur  divers 
points  d'histoire  naturelle. 

Son  activité  prodigieuse  suffisait  à  tout  :  chasses,  lectures,  mémoires 
sur  mille  sujets  différens,  correspondance  régulière  avec  les  personnes  les 
plus  distinguées  du  Bengale  et  au  dehors ,  il  trouvait  du  temps  pour  tout 
faire.  Les  lettres  que  nous  publions  ici  ont  été  adressées,  pendant  son 
voyage  au  Sylhet,  à  une  sœur  qu'il  chérissait  tendrement,  et  qui  était  la 
confidente  habituelle  de  ses  pensées  les  plus  secrètes.  Seules,  elles  suffi- 
raient pour  témoigner  de  la  facilité  dont  nous  parlions  tout-à-l'heure.  Bien 
qu'écrites  à  la  hâte,  dans  cent  lieux  divers,  souvent  dans  des  momens  où 
la  faim  et  le  sommeil  se  faisaient  vivement  sentir,  elles  n'offrent  aucune 
rature.  A  peine,  de  loin  en  loin,  avons-nous  été  obligés  de  modifier  quel- 
ques termes  échappés  à  la  rapidité  de  la  composition.  Ce  sont  les  seuls 
changemens  que  nous  nous  soyons  permis,  ainsi  que  la  suppression  de 
quelques  détails  trop  intimes  pour  être  livrés  à  la  publicité. 


57:2  KEVUE    DES   DEUX   MONDES. 

Ce  qui  fait,  à  notre  avis,  le  principal  charme  de  ces  lettres,  c'est  cette 
gaité  soutenue  au  milieu  de  privations  de  toute  espèce ,  cette  causerie  sans 
prétention  sur  des  choses  que  nous  sommes  accoutumés  à  voir  traiter  d'une 
manière  plus  ou  moins  solennelle  par  les  voyageurs  ordinaires.  On  dirait 
d'une  correspondance  entre  deux  amis  séparés  par  quelques  lieues  de  dis- 
stance,  et  se  communiquant  dans  les  épanchemens  de  l'intimité  les  petits 
évènemens  de  chaque  jour.  Nous  espérons  donc  que  les  lecteurs  de  la 
Revue  partageront  l'intérêt  que  nous  a  fait  éprouver  la  lecture  de  ces 
lettres,  et  les  vifs  regrets  que  nous  inspire  la  perle  d'un  homme  frappé  au 
milieu  de  sa  carrière,  avant  d'avoir  pu  ajouter  son  nom  à  la  liste  de  ceux 
dont  s'enorgueillit  la  France. 

T.  T  . 


Calcutta,  \ 8  juillet  1821 


Je  ne  quitterai  pas  la  première  ville  de  l'Inde  sans  t'en  dire  au 
moins  deux  mots  que  j'extrais  d'un  livre  sur  le  poivre  et  le  coton 
que  tu  n'as  sans  doute  jamais  lu.  Tu  sauras  donc  que  Calcutta,  si 
célèbre  dans  les  annales  du  commerce,  était  encore  à  la  fin  du 
xvne  siècle  un  petit  village  hindou  qui  fut  concédé  à  un  chirurgien 
de  Surate,  nommé  Bouthon ,  pour  avoir  guéri  la  fille  d'un  Grand- 
Mogol  à  Delhy,  et  la  femme  d'un  soubab  à  Mourchédabad.  On  lui 
permit  d'abord  d'avoir  trente  hommes  armés  pour  protéger  son 
commerce ,  moyennant  une  redevance  annuelle  de  trois  mille  rou- 
pies au  Grand-Mogol,  qui  était,  je  crois,  Aureng-Zeb,  mais  à  la 
condition  qu'il  n'empiéterait  jamais  sur  ses  voisins,  et  surtout  qu'il 
n'élèverait  aucunes  fortifications.  M.  Bouthon  savait  aussi  bien 
faire  le  commerce  que  la  chirurgie,  et  en  peu  d'années  les  huttes 
en  terre  furent  remplacées  par  des  maisons  en  bois.  On  brûla  des 
forêts,  on  dessécha  des  marais  qui  rendaient  l'air  infect;  on  fit  des 
briques,  et  de  ces  briques  des  murs  qui  remplacèrent  les  planches 


LETTRES    SUR    L  INDE.  O/.ï 

déjà  pourries.  La  guerre  se  déchira;  Bouthon,  qui  était  prudent, 
creusa  des  fossés;  on  se  battit,  on  s'égorgea,  et  ces  marchands 
armés,  <|iii  n'avaient  alors  que  deux  lieues  de  lerrein,  obtinrent 
quarante  nouveaux  villages  voisins  de  Calcutta,  par  l'entremise 
d'un  second  chirurgien,  nommé  Ilamilton,  qui  sut  guérir  l'empereur 
Ilosan-Aly  d'une  maladie  dont  tous  les  empiriques  de  ses  états  n'a- 
vaient pu  le  délivrer.  On  prétend  même  que  ce  bon  prince  poussa 
la  reconnaissance  jusqu'à  donner  aux  Anglais  le  droit  de  juridic- 
tion criminelle,  et  qu'ainsi  ses  sujets  furent  pendus  selon  la  coutume 
de  Londres. 

C'est  dans  ce  même  temps  qu'une  province  du  Bengale  se  révolta 
contre  son  Soubab.  Le  second  Esculape,  fondateur  de  Calcutta, 
avait  lu  Tacite  aussi  bien  qu'Ilippocrate,  et  connaissait  ce  grand 
principe  :  Si  lu  veux  la  paix,  prépare-toi  à  la  guerre.  Les  fossés  fu- 
rent donc  agrandis  :  les  canons  se  multiplièrent;  on  fit  des  palis- 
sades, des  parapets,  des  terres-pleins,  et  toutes  les  gentillesses  du 
métier.  On  commença  enfin,  sous  le  règne  de  Charles  II,  un  «les 
plus  jolis  forts  du  monde,  qui  fut  à  peu  près  terminé  sous  Jac- 
ques 1er,  et.  qui  reçut  le  nom  de  fort  William. 

Telle  fut,  ma  chère  belle,  l'origine  de  Calcutta,  qui  ne  le  cède 
pas  à  celle  de  Borne,  dont  le  fondateur  n'était  qu'un  brigand.  À 
la  vérité,  il  n'en  sortira  jamais  des  Camille,  des  Manlius,  des  Sci- 
pion;  mais  ces  hommes-là  n'entendaient  rien  au  commerce,  et 
l'honorable  compagnie  fait  plus  de  cas  d'une  caisse  d'opium  qui  lui 
vaut  deux  cents  guinées  que  de  tous  les  héros  de  Borne  qui  ne  lui 
rapportent  rien. 

Adieu,  je  termine  ici  ma  première  lettre,  qui  servira  de  préface 
à  mon  journal.  Je  suis  venu  ici  pour  foire  mes  emplettes,  et  je  n'y 
veux  rester  que  deux  ou  trois  jours,  ce  qui  est  bien  peu  dans  un 
pays  où  il  faut  réveiller  les  marchands  pour  leur  acheter  quelque 
chose,  et  tout  foire  par  soi-même,  quand  oh  ne  veut  pas  perdre 
cent  pour  cent  sur  tout  ce  qu'on  achète. 

Le  19  au  soir. 

Ainsi  que  toutes  les  villes  qui  se  sont  élevées  peu  à  peu  et  sans 
plan  fixe,  Calcutta ,  ma  chère  belle,  Calcutta  manque  de  régularité 


574  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dans  ses  détails  cl  d'harmonie  dans  son  ensemble.  On  y  trouve  des 
rues  nouvelles ,  deux  ou  trois  fois  larges  comme  celle  qui  conduit 
au  Luxembourg,  bordées  chacune  par  deux  canaux  qui  servent  à 
l'écoulement  des  eaux  en  temps  de  pluie,  et  à  rafraîchir  la  voie 
publique  quand  il  fait  chaud;  mais  ces  rues  sont  percées  par  une 
infinité  de  ruelles  et  d'impasses  où  les  canaux  mal  entretenus  ré- 
pandent une  odeur  infecte  et  des  miasmes  qui  déciment  la  popula- 
lion.  On  a  formé  depuis  peu  de  belles  places  ornées  de  bassins  où 
viennent  se  baigner  avec  les  Hindous,  des  grues,  des  cigognes  et 
des  pélicans;  mais  il  n'y  a  pas  un  arbre  pour  se  mettre  à  l'abri  du 
soleil,  et  ce  n'est  qu'à  la  chute  du  jour  qu'on  peut  s'y  promener.  Il 
existe  à  Calcutta  des  temples,  des  églises,  des  synagogues,  des  mos- 
quées, des  pagodes,  enfin  des  logcmens  pour  toutes  les  commu- 
nions. A  côté  d'une  maison  de  commerce  anglaise,  qui  ressemble  à 
un  hôtel,  se  trouve  le  palais  d'un  prince  indien,  qui  ressemble  à 
une  écurie.  Il  y  a  plusieurs  bazars  aussi  grands  que  la  halle,  et  des 
boulevards  aussi  longs  qu'à  Paris;  mais  le  costume  des  habitans, 
leur  langage,  les  boutiques,  et  une  foule  d'autres  petites  particu- 
larités établissent  une  différence  infinie  entre  une  ville  du  Bengale 
et  une  ville  de  France.  Les  voyageurs,  qui  abordent  ici  après  cinq 
mois  d'une  navigation  pénible,  reposent  avec  délices  leurs  regards 
fatigués  de  la  monotonie  de  la  mer  sur  tous  ces  objets  nouveaux 
pour  eux.  A  leurs  yeux  une  hutte  est  un  palais,  un  buisson  est  une 
forêt;  mais  si  on  résiste  à  l'illusion,  rien  n'étonne  dans  cette  ville 
qu'on  vante  avec  tant  d'exagération ,  et  dont  peut-être  on  n'eût  ja- 
mais parlé,  si,  au  lieu  d'être  au  bord  de  la  mer,  elle  eût  été  située 
à  trois  cents  milles  dans  l'intérieur.  Je  conviens  que  le  premier  as- 
pect en  est  séduisant.  Les  maisons,  d'une  blancheur  éblouissante, 
sont  pour  la  plupart  ornées  de  colonnes  et  de  portiques;  au  lieu  de 
ces  toits  en  pente  qui  menacent  les  passans,  elles  sont  couronnées 
par  une  vaste  terrasse  entourée  d'un  balcon  élégant;  on  n'y  voit 
pas  de  portes  sales,  de  fenêtres  brisées,  de  poutres  à  découvert,  etc. 
La  pluie,  le  soleil  et  les  insectes  auraient  bientôt  détruit  le  bois 
qu'on  ne  peindrait  pas  sans  cesse.  La  propreté  est  aussi  nécessaire 
pour  les  choses  que  pour  les  hommes,  et  les  Anglais  l'observent 
minutieusement.  La  plus  belle  maison  en  apparence  est  celle  du  gou- 
verneur-général ,  qui  n'est  pas  moins  grande  que  la  moitié  du  palais 


LETTRES    SUR    L1NDE.  57.i 

tles  Tuileries.  C'est  encore  un  monument  qui  frappe  au  premier 
aspect,  mais  qui  déplaît  quand  on  l'examine  avec  attention  :  il  est 
ramassé  et  lourd;  ses  colonnes  sont  mal  distribuées  et  mal  propor- 
tionnées; on  y  reconnaît  deux  ou  trois  ordres  d'architecture.  Les 
portes  sont  beaucoup  trop  petites;  les  escaliers  rappellent  ceux  des 
xie  et  xne  siècles.  On  s'y  trouvé  gêné  malgré  son  étendue,  et  tout 
décèle  un  architecte  sans  goût,  ou  peut-être  l'insuffisance  des  ma- 
tériaux ,  qui  ne  sont  que  des  briques. 

Calcutta ,  qui  n'était  qu'un  village,  ne  renferme  aucune  antiquité. 
Le  seul  objet  qui  réveille  un  souvenir  est  une  petite  colonne,  tra- 
jane  par  sa  forme,  mais  qui  rappelle  un  crime  atroce,  au  lieu  d'un 
règne  glorieux.  Elle  indique  le  lieu  de  la  sépulture  de  cent  vingt- 
trois  pères  de  famille  européens,  qui  moururent  suffoqués  par  la 
chaleur  dans  un  petit  corps-de-garde,  nommé  depuis  blak  holc 
(trou  noir),  où  les  lit  entasser  un  prince  indien,  Souradja-Doula, 
qui  s'empara  de  Calcutta  quelques  années  après  sa  fondation. 


20  juillet. 

Je  n'ai  trouvé  que  peu  de  choses  à  le  dire  sur  les  maisons  de 
Calcutta,  et  je  n'en  aurai  guère  plus  sur  les  hommes,  car  les  mar- 
chands se  ressemblent  tous,  de  quelque  nation  qu'ils  soient,  parce 
que  le  besoin  impérieux  de  l'argent  les  soumet  aux  mêmes  idées, 
aux  mêmes  habitudes  et  aux  mêmes  défauts.  L'inconvénient  de  cet 
esprit  de  commerce  pour  ceux  qui  ne  s'en  occupent  pas  est  de  ren- 
dre Calcutta  la  ville  la  plus  insipide  du  monde,  comme  aussi  la 
plus  riche  et  la  plus  vicieuse.  Il  n'y  en  a  pas  où  le  vol  soit  plus  ou- 
vertement toléré,  où  l'on  s'inquiète  moins  de  la  moralité  des  indi- 
vidus ,  où  l'on  compte  pour  si  peu  la  probité  et  le  désintéressement. 
Comme  le  vrai  talent  trouve  toujours  à  vivre  dans  son  pays,  il 
s'ensuit  que  la  grande  majorité  des  hommes  d'ici  est  fort  médiocre, 
et  que  les  plus  nobles  professions  y  deviennent  un  métier  plus  ou 
moins  mal  exercé.  Ainsi ,  je  crois  pouvoir  avancer  que  les  médecins 
du  Bengale  sont  généralement  des  charlatans  intéressés  et  pares- 
seux, puisque,  préférant  l'argent  à  toute  considération,  il  n'y  en 


î>76  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

a  pas  trois  sur  deux  cents  qui  étudient  une  foule  de  maladies  peu 
connues  en  Europe,  et  encore  moins  qui  les  guérissent.  Les  avo- 
cats, à  deux  ou  trois  près,  sont  également  dévorés  de  la  soif  du 
gain.  Ce  serait  une  sottise  ici  et  non  un  honneur  de  défendre  l'in- 
nocente pauvreté  :  celui  qui  paie  le  mieux  est  sur  d'avoir  gain  de 
cause.  Le  corps  militaire  n'est  pas  plus  respectable,  car  si  quelque 
chose  ennoblit  celte  profession,  c'est  le  désintéressement,  compa- 
gnon ordinaire  du  vrai  courage  :  ne  pouvant  faire  usage  du  leur,  les 
officiers  anglais  cherchent  à  s'enrichir  comme  les  marchands,  et  je 
connais  des  colonels  qui  s'entendent  mieux  à  une  opération  de 
commerce  qu'à  faire  manœuvrer  un  régiment.  Un  autre  inconvé- 
nient de  cet  esprit  de  trafic,  c'est  qu'en  procurant  de  la  fortune, 
il  n'apprend  pas  à  en  jouir.  Il  y  a  trois  cents  négocians  européens 
;i  Calcutta,  qui  pourraient  avoir  en  Angleterre  un  bel  hôtel,  des 
terres,  des  chevaux,  qui  pourraient  admirer  de  beaux  tableaux, 
écouter  de  bonne  musique ,  respirer  un  air  pur,  vivre  avec  des  gens 
d'esprit,  et  entendre  tous  les  soirs  ou  Kemble  ou  Mme  Catalani.  Eh 
bien!  pour  ajouter  deux  lacks  de  roupies  aux  deux  qu'il  a  déjà,  un 
négociant  passera  trois  années  encore  à  humer  un  air  infect,  à 
combattre  une  chaleur  dévorante  et  toutes  les  maladies  qu'elle  en- 
fante; il  risquera  de  se  ruiner,  il  s'imposera  mille  privations,  et 
échangeant  des  années  contre  des  roupies,  il  deviendra  dix  fois 
plus  riche,  et  mourra  dix  ans  plus  tôt.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  révol- 
tant dans  tout  ceci,  c'est  d'entendre  des  hommes  riches  de  plusieurs 
millions  se  plaindre  de  la  dureté  des  temps  comme  des  malheureux 
qui  meurent  de  faim.  La  paix,  pour  messieurs  du  Bengale,  est  le 
fléau  des  nations,  et  j'en  ai  vu  qui  poussaient  l'impudence  jusqu'à 
regretter  ce  bon  temps  où  cent  mille  hommes  s'égorgeaient  régu- 
lièrement chaque  année,  parce  qu'alors,  disent-ils,  on  vendait 
mieux  et  on  gagnait  davantage 

D'après  ce  que  je  t'ai  dit  des  hommes,  tu  dois  croire  que  les 
femmes  de  Calcutta  ne  sont  pas  plus  aimables,  et  en  effet  toutes 
celles  que  j'ai  connues  au  Bengale,  à  l'exception  de  la  marquise  de 
Hastings  et  quelques  autres,  m'ont  donné  une  triste  idée  de  l'édu- 
cation des  demoiselles  en  Angleterre.  11  arrive  ici  par  trentaines 
de  jeunes  personnes  qui  n'ont  souvent  pour  mentor  que  le  capi- 


LETTRES    SUR    l/lNDE.  o77 

laine  du  vaisseau  pendant  leur  voyage.  On  leur  apprend  tout  juste 
ce  qu'il  faut  pour  séduire  un  homme  qui  veut  se  marier,  et  je  sais 
qu'il  ne  faut  pas  grand'ehose.  Elles  épousent  un  commis,  un  lieu- 
tenant, un  procureur  ou  un  chirurgien,  dont  le  moindre  défaut  est 
de  préférer  le  vin  à  l'amour.  Cet  infernal  climat  et  leur  singulier 
régime  de  vie  altèrent  en  deux  ans  leur  éclat  et  leur  santé.  La  cha- 
leur les  entrelient  dans  une  oisiveté  complète.  Leur  seule  distrac- 
lion  consiste  à  visiter  dans  la  journée  deux  ou  trois  magasins  de 
modes,  et  le  soir  à  s'aller  promener  sur  une  route  aussi  plate  que 
la  main.  Arrivent  bientôt  les  enfans,  dont  elles  ne  s'occupent  pas 
plus  que  s'ils  n'étaient  pas  au  monde.  Ceux-ci  passent  de  la  sorte 
cinq  ou  six  ans  avec  les  domestiques  noirs,  après  quoi  on  les  envoie 
à  Londres  perfectionner  leur  éducation.  Une  maman  anglaise, 
grâce  à  ses  principes  stoïques,  se  console  facilement  d'une  absence 
qui  procure  à  son  fils  l'avantage  d'épeler  Horace,  et  à  sa  fille,  celui 
d'écorcher  Cramer.  Tous  deux  reviennent  dans  leur  pays  pour 
faire  connaissance  avec  leur  père  et  leur  mère  qui  sont  déjà  vieux. 
Tous  deux  se  marient  six  mois  après  la  reconnaissance,  et  gouver- 
neront un  jour  leurs  enfans  de  la  manière  dont  ils  ont  été  gouvernés 
eux-mêmes. 

Bonsoir,  ma  chère  belle,  j'en  aurais  trop  à  te  dire  sur  ce  sujet. 
Je  quitterai  Calcutta  demain.  Je  termine  cette  lettre  en  l'apprenant 
que  nous  avons  deux  mauvais  théâtres  d'amateurs  où  l'on  paie  dix- 
huit  francs  pour  entrer,  et  dont  le  premier  acteur  est  secrétaire 
de  la  Société  Asiatique.  Pas  de  bibliothèques,  pas  de  musée,  pas  de 
conversations,  rien  de  ce  qui  charme  notre  triste  et  courte  vie; 
mais  en  revanche  des  maisons  de  banque  et  de  jeu  qui  l'abrègent. 
Adieu  !  J'espère  n'avoir  plus  à  revenir  dans  cette  ville  maudite,  où 
le  moindre  inconvénient  est  d'être  étouffé  par  la  chaleur  ou  la  pous- 
sière des  briques  dans  une  espèce  de  litière  romaine  nommée  pa- 
lanquin ,  où  l'on  s'étend  comme  un  mourant  qu'on  porte  à  l'hôpital. 


21  au  soir. 

Je  l'écris  à  celle  heure  de  la  maison  (louante  qui  va  me 

promener  pendant  quelques  mois  sur  les  eaux  sacrées  du  Gange, 

TOME  II.  37 


578  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

maison  qu'on  nomme  bazarra,  ainsi  qu'a  dû  te  l'apprendre  le  récit 
de  mon  triste  naufrage  à  Chandernagor,  au  moment  où  la  Seine 
allait  te  porter  des  lettres  que  j'ai  perdues.  Les  bazarras  sont  de 
grands  bateaux  plats  qui  ne  servent  qu'à  voyager  sur  les  rivières  ; 
ils  sont  partagés  en  deux  pièces ,  dont  l'une  sert  de  salon ,  l'autre  de 
chambre  à  coucher,  toutes  deux  percées  de  sept  ou  huit  fenêtres 
sur  chaque  côté ,  et  assez  hautes  pour  qu'un  homme  de  la  plus 
haute  taille  puisse  s'y  tenir  debout  à  son  aise.  Les  gens  riches  se 
servent  d'une  autre  espèce  de  bateaux  appelés  péniches,  qui  vont 
à  la  voile,  tandis  que  les  bazarras  sont  presque  toujours  traînés 
par  des  hommes.  L'intérieur  en  est  meublé  avec  plus  ou  moins 
d'élégance.  On  en  voit  avec  des  lustres,  des  glaces,  des  bustes, 
des  tapis,  des  sophas,  etc.,  en  un  mot,  tout  ce  qui  ne  sert  à 
autre  chose  qu'à  prouver  qu'on  a  beaucoup  d'argent,  et  qu'on 
n'en  fait  pas  le  meilleur  usage  possible.  Une  péniche  tant  soit 
peu  élégante  revient  à  trente  mille  francs,  et  celle  du  gouver- 
neur général,  qui  lui  sert  quinze  jours  tous  les  trois  ans,  coûte  au- 
tant qu'une  belle  terre  aux  environs  de  Paris.  Ceux  qui  n'ont  pas 
de  prétention  à  la  fortune,  les  pauvres  diables  comme  moi ,  n'ont 
dans  leurs  bazarras  que  ce  qui  leur  est  indispensable;  aussi  le  mien 
est-il  probablement  le  plus  simple  de  tous  ceux  de  l'Inde.  J'ai  pour 
tout  mobilier  des  tabourets  qui  me  tiennent  lieu  de  canapés,  des 
malles  pour  me  servir  d'armoires,  et  deux  bougeoirs  à  brûle-bouts 
pour  m'éclairer.  Ma  suite  est  tout  aussi  modeste;  au  lieu  d'une 
vingtaine  de  grands  fainéans  à  turbans  et  à  moustaches  qu'on  voit 
plantés  derrière  un  capitaine  de  la  Compagnie,  je  n'ai  que  les  fi- 
dèles serviteurs  qui  m'ont  accompagné  à  Sumatra,  savoir  un  Mala- 
bar aussi  adroit  que  M.  Lucas  (1),  qui  sait  aussi  bien  empailler  que 
chasser;  un  jeune  Malais,  que  je  nomme  Juliamat,  c'est-à-dire 
Vendredi;  un  cuisinier  qui  fait  parfaitement  la  soupe,  les  omelettes, 
les  œufs  durs,  etc.,  et  enfin  un  jeune  peintre  mulâtre  qui  devien- 
drait un  homme  de  talent,  si  j'en  avais  moi-même.  Tout  mon  monde 
est  à  bord,  j'ai  passé  la  revue  de  mon  équipage,  et  je  partirai  de- 
main. Bonsoir,  ma  chère  belle  ! 

(i)  Directeur  des  galeries  du  Muséum  d'histoire  naturelle,  mort  depuis  quel- 
ques années. 


LETTRI.S    SUR    ï/lNDE.  <}7\) 


-22  juillet. 

Il  est  quatre  heures  du  matin,  et  j'ai  donné  le  signal  du  départ. 
Le  port  est  déjà  tout  mouvement,  tant  l'intérêt  est  matinal,  et  tan- 
dis qu'à  Paris  vous  dormez  comme  des  souches,  on  fait  à  Calcutta 
un  bruit  à  ne  pas  s'entendre.  Près  de  moi,  ce  sont  des  coups  re- 
doublés sur  un  vaisseau  qu'on  répare  ;  un  peu  plus  loin,  des  matelots 
s'égosillent  en  soulevant  un  fardeau;  à  gauche  on  appelle,  à  droite 
on  se  dispute  :  les  cloches,  les  poulies,  les  porte-voix,  les  cabestans, 
sont  en  jeu ,  et  les  gros  jurons  volent  de  tous  les  côtés.  Pendant  ce 
beau  vacarme,  mon  bazarra  monte  lentement  la  rivière,  et  je  passe 
entre  cent  vaisseaux  qui  contiendraient  chacun  dix  barques  comme 
la  mienne.  Les  bords  de  l'Hougly  sont  pour  le  moins  aussi  fleuris 
que  ceux  de  la  Seine  :  on  y  voit  de  même  des  troupeaux  bondissans 
et  des  bergers  heureux  soupirant  leur  amour;  mais  il  y  a  de  plus  des 
presses  à  coton ,  des  greniers  à  sel  et  des  magasins  à  vins  qui  varient 
agréablement  le  tableau .  En  outre ,  on  voit  flotter  de  temps  en  temps 
des  cadavres  humains  à  demi  dévorés  sur  lesquels  sont  perchés  des 
vautours,  qui  en  arrachent  les  restes,  et  quand  la  mer  sera  basse,  les 
deux  rives  du  fleuve  seront  garnies  de  chiens  et  de  cigognes,  qui 
se  disputeront  le  peu  qu'auront  laissé  les  vautours  et  les  poissons. 
La  manie  du  merveilleux  fait  dire  ici  que  ces  oiseaux  de  proie 
étendent  leurs  ailes  comme  des  voiles  pour  conduire  le  cadavre  à 
terre,  où  ils  le  mangeront  plus  à  leur  aise.  Les  grand'mamans  in- 
diennes content  cela  aux  enfans  pour  les  réjouir,  et  les  voyageurs 
anglais  n'ont  pas  manqué  de  l'imprimer  comme  une  preuve  de  l'in- 
telligence des  vautours  et  même  de  leur  voracité;  car  il  y  en  a  qui 
prétendent  que  c'est  pour  ne  pas  partager  leur  proie  avec  les  pois- 
sons qu'ils  font  ce  manège.  Mais  c'est  tout  simplement  parce  qu'ils 
tomberaient  à  l'eau,  s'ils  n'ouvraient  leurs  ailes  pour  se  maintenir 
sur  un  corps  que  le  moindre  mouvement  fait  tourner.  On  ne  voit  pas 
non  plus  sur  la  Seine  des  troupeaux  de  marsouins  faisant  la  culbute, 
car  je  me  rappelle  qu'un  jour  tout  Paris  courut  pour  voir  un  poisson 
de  mer  long  comme  le  bras,  qui  était  remonté  jusqu'au  Pont-Neuf. 
Ce  qu'on  y  verra  encore  moins,  c'est  une  marée  montante el  descen- 

57. 


B80  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dantequi  favorise  les  allans  et  venans,  et  qui  fut  inventée  par  Bramali, 
disent  les  Hindous,  pour  contenter  tout  le  monde.  Cette  belle  in- 
vention me  fait  monter  l'Hougly  comme  on  descend  la  Seine,  et 
c'est  pour  la  dernière  fois  que  je  t'ai  parlé  de  Calcutta ,  dont  on 
n'aperçoit  plus  que  les  dômes,  les  mats  et  les  paratonnerres,  qui 
forment  sur  la  ville  comme  une  foret  de  piques.  Dans  peu  d'inslans, 
je  serai  à  Barrackpour,  où  réside  le  gouverneur-général,  qui  pré- 
fère une  modeste  maison  de  campagne  à  son  palais  de  la  ville.  J'y 
passerai  la  journée,  et  je  prendrai  congé  de  son  excellence  le  plus 
tôt  possible. 


Barrackpour,  le  23  juillet. 

Les  grands  ont  bien  peu  de  frais  à  faire  pour  plaire  aux  petits,  et 
sont  deux  fois  coupables  quand  ils  leur  déplaisent.  En  garde  contre 
toutes  les  illusions  de  l'amour-propre,  et  persuadé  qu'un  grand  sei- 
gneur, surtout  un  grand  seigneur  anglais,  n'est  guère  poli  que  par 
intérêt,  je  devrais  douter  de  la  sincérité  d'un  gouverneur  de  cin- 
quante millions  d'hommes  qui  me  reçoit  avec  prévenance.  Cepen- 
dant, ma  belle,  ses  offres  me  semblèrent  toujours  si  naturelles,  que 
j'ai  fini  par  croire  qu'elles  étaient  dictées  par  une  bienveillance 
sincère,  et  j'ai  même  poussé  l'aveuglement  ou  la  vanité  jusqu'à 
m'attribuer  le  mérite  des  politesses  que  j'ai  reçues.  Voici  en  peu  de 
mots  ma  journée  d'hier. 

En  arrivant  à  Barrackpour,  j'adressai  un  petit  billet  à  la  mar- 
quise de  Hastings,  et  je  fus  introduit  aussitôt  près  du  lord  gouver- 
neur, qui  n'est  pas  plus  abordable  pour  le  commun  des  martyrs 
qu'un  ministre  ou  qu'un  gentilhomme  endetté.  Tu  n'eusses  pas  été 
plus  étonnée  que  moi ,  ma  belle,  en  voyant  un  marquis  assis  sur  un 
trône  à  clous  dorés,  plus  riche  que  celui  d'aucun  souverain  d'Eu- 
rope, entouré  de  cent  gardes  magnifiquement  habillés;  un  mar- 
quis enfin  à  qui  il  ne  manque  qu'un  sceptre  et  une  couronne  pour 
avoir  l'air  du  plus  grand  roi  du  monde.  Son  excellence  en  frac 
vert,  avec  deux  larges  rubans  moirés  en  travers  de  la  poitrine, 
deux  ou  trois  crachats  sur  le  cœur,  et  une  vilaine  jarretière  jaunâ- 
tre par-dessus  sa  culotte,  son  excellence  recevait  avec  un  sérieux 


LETTRES    SUR    L'INDE.  'i8J 

inimitable  l'hommage  respectueux  qu'adressait  un  prince  mahrate 
à  une  douzaine  de  marchands  de  Londres.  Ce  prince  est  le  plus  bel 
homme  qu'on  puisse  voir,  et  sa  suite,  non  moins  remarquable  par 
la  noblesse  des  traits  et  du  costume,  me  faisait  trouver  bien  laides  ces 
longues  têtes  anglaises,  ces  joues  décolorées,  ces  chevelures  blon- 
des, et  bien  ridicules  ces  habits  étroits,  ces  bottes  et  ces  cravates 
qu'on  devrait  jeter  à  l'eau  en  entrant  dans  le  Gange.  Le  prince 
portait  une  longue  robe  blanche ,  serrée  par  une  ceinture  plus  blan- 
che encore  ;  son  cou  était  nu,  sa  barbe  plus  noire  que  l'ébène.  Sa  télé 
était  couverte  d'un  turban  parsemé  de  diamans  fins,  qui  suffiraient 
pour  parer  vingt  petites  princesses  d'Allemagne.  Son  cimeterre  en 
or,  garni  de  pierres  précieuses,  pouvait  faire  la  fortune  de  cin- 
quante naturalistes,  et  les  perles  de  ses  pantoufles  orner  cent  cous 
des  plus  coquets.  La  cérémonie  terminée  et  le  prince  parti ,  on  vit 
s'avancer  un  petit  Européen  qui  faisait  alors  triste  figure;  il  por- 
tait une  culotte  courte,  des  bas  de  soie,  et  un  habit  noir  qui  ne  va- 
lait pas  l'empeigne  des  babouches  du  Mahrate;  aussi  tu  penses  bien 
qu'on  ne  mit  pas  autant  de  dignité  dans  la  réception  du  petit  Eu^ 
ropéen.  Il  expliqua  sans  complimens,  sans  parler  du  soleil  et  des 
étoiles,  le  but  de  sa  visite,  en  rappelant  la  permission  qu'on  lui 
avait  donnée  de  parcourir  toutes  les  possessions  anglaises.  Le  gou- 
verneur général ,  étant  descendu  de  son  trône,  m'invita  à  dîner,  et 
je  me  retirai  déjà  las  d'une  entrevue  qui  m'avait  mis  tout  en  nage 
pour  m'être  tenu  pendant  un  quart  d'heure  le  corps  tendu  et  le  cou 
raide.  Je  retournai  vers  la  marquise,  près  de  laquelle  je  suis  plus 
à  mon  aise ,  attendu  qu'elle  n'a  point  de  prince  mahrate  à  recevoir, 
que  ses  jarretières  sont  sous  sa  robe,  et  qu'elle  parle  aussi  bien 
français  que  moi.  Es-tu  curieuse,  ma  belle,  de  savoir  ce  qu'un  jeune 
homme  de  vingt-huit  ans  peut  dire  pendant  deux  heures  à  une 
marquise  de  quarante  dont  les  yeux  ne  le  font  pas  mourir  d'amour? 
Comme  à  l'ordinaire ,  nous  avons  parlé  de  l'Europe  avec  regrets , 
nous  avons  comparé  les  dames  d'Angleterre  avec  celles  de  France. . . 
L'article  médisance  ne  dura  que  sept  quarts  d'heure;  le  huitième 
fut  employé  à  voir  de  beaux  dessins  et  des  curiosités  que  chaque 
petit  résident  s'empresse  d'envoyer  au  gouverneur  général,  qui 
aurait  bientôt  le  plus  riche  cabinet  d'histoire  naturelle,  s'il  était  tant 
soit  peu  naturaliste.  On  est  censé  dîner  à  cinq  heures  à  Barrackpour; 


'JS-J  KEVUE    DES    DEUX    MONDES. 

mais  madame  n'arrive  ordinairement  qu'à  sept,  retardée  qu'elle 
est  par  sa  toilette.  L'entrée  du  gouverneur  s'annonce  par  celle  de 
vingt  domestiques  portant  des  massues  d'argent,  des  éventails,  des 
queues  de  vache ,  et  autres  attributs  de  la  souveraineté  chez  les  Hin- 
dous. On  passe  aussitôt  dans  sa  salle  à  manger,  où  chaque  plat  et 
chaque  convive  se  trouvent  répétés  dans  des  glaces  magnifiques. 
Les  Anglais  parlent  peu  à  table ,  et  d'ailleurs  le  gouverneur  général 
est  trop  au-dessus  de  tout  ce  qui  l'entoure  par  son  âge  et  ses  titres, 
pour  qu'on  ose  causer  librement,  de  sorte  que  chacun  n'ouvre  la 
bouche  que  pour  manger.  Je  me  suis  bien  gardé  de  rompre  ce  si- 
lence respectueux  ;  mais  j'avais  pour  voisine  une  fort  jolie  dame  pour 
laquelle  il  était  d'autant  plus  pénible  de  se  taire ,  qu'elle  savait  deux 
mots  de  français,  et  voulait  m'en  dire  dix.  Le  dessert  vint,  puis  on 
se  leva  ;  je  causai  un  instant  avec  le  marquis,  qui  m'offrit  non-seule- 
ment un  passeport,  mais  encore  des  lettres  d'introduction  sur  toute 
ma  route,  ce  que  j'acceptai  avec  reconnaissance  et  empressement. 
Nous  rentrâmes  au  salon  ;  on  prit  le  café,  qui  fut  servi  par  des  domes- 
tiques aussi  brillans  que  des  princes  de  mélodrames.  La  conversa- 
tion ne  devient  jamais  générale  par  le  motif  que  j'ai  dit  plus  haut. 
On  cause  tête  à  tête  et  presque  bas;  le  marquis  s'endort,  on  parle 
plus  bas  encore;  il  ronfle,  on  se  tait,  et  la  marquise  se  lève  avec 
bruit  pour  le  réveiller.  Tous  deux  se  retirent  à  dix  heures,  laissant 
ensemble  une  douzaine  de  personnes  qui  se  connaissent  peu,  qui 
n'ont  rien  à  se  dire,  et  qui  s'en  retournent  aussitôt  chez  elles,  en- 
chantées d'avoir  eu  l'honneur  de  s'ennuyer  chez  the  most  konourablc 
ejovernor. 

Dans  la  belle  saison,  on  dine  à  sept  heures,  et  l'on  fait  une  pro- 
menade à  cinq  en  calèche  ou  sur  des  éléphans,  qui  sont  toujours 
aux  ordres  des  invités.  La  première  fois  que  je  grimpai  sur  ces 
grands  animaux  m'en  a  dégoûté  pour  toujours;  il  y  a  cependant 
des  dames  qui  préfèrent  l'éléphant  au  cheval,  mais  il  faut  pouf  cela 
n'avoir  ni  goût  ni  entrailles,  et  je  n'ai  jamais  vu  que  des  Anglaises 
douées  de  ce  goût  intrépide. 

P.  S.  Vis-à-vis  de  Barrackpour,  sur  la  rive  opposée  de  l'Hougly, 
se  trouve  un  comptoir  danois  dont  la  célébrité  n'est  pas  ce  qui  lui 
fait  le  plus  d'honneur.  Serampour,  n'en  déplaise  à  M.  Jacobscn  et 


LETTRES    SUR   L'iNDE.  o83 

à  son  cousin  M.  Wallich,  qui  y  fut  envoyé  en  qualité  de  médecin, 
Serampour  est  l'asile  de  tous  les  banqueroutiers  du  Bengale,  de 
tous  les  gens  poursuivis  pour  dettes  ou  pour  délits  plus  ou  moins 
graves,  et  fait  ainsi  du  roi  de  Danemarck  le  protecteur  de  tous  les 
fripons  de  l'Inde.  11  en  résulte  que  des  créanciers  mourant  de  faim 
à  Calcutta,  peuvent  voir  tous  les  jours  leurs  débiteurs  rouler  car- 
rosse à  Serampour.  Cette  ville  est  fort  jolie,  et  la  plus  propre  du 
pays;  on  y  rit,  on  s'y  amuse  beaucoup,  pour  peu  qu'on  aime 
la  mauvaise  compagnie.  Les  meilleures  maisons  sont  celles  qui 
doivent  le  plus  d'argent,  parce  qu'il  n'y  a  rien  qui  mette  un 
homme  plus  à  son  aise  que  l'insolvabilité,  et  j'ai  plusieurs  fois  été 
tenté  de  quitter  Chandernagor  où  l'on  meurt  de  faim ,  où  l'on  crève 
d'ennui ,  pour  venir  m'établir  à  Serampour,  qui  est  un  avant-goût 
du  paradis. 

Au  reste,  Serampour  n'est  pas  seulement  un  repaire  de  mauvais 
sujets.  Des  missionnaires  anabaptistes  y  ont  fondé  un  collège  pour 
l'éducation  des  enfans  riches ,  et  je  crois  que  par  la  suite  ils  l'em- 
porteront sur  les  fripons  pour  la  célébrité  de  la  ville  danoise.  Ces 
bons  pères,  ayant  bien  vite  reconnu  qu'ils  ne  feraient  pas  plus  d'a- 
nabaptistes avec  les  Hindous  que  nous  n'avons  fait  de  catholiques 
romains  avec  les  Chinois ,  se  sont  bornés  à  convertir  des  shillings 
en  roupies.  Rien  ne  prouve  mieux  leurs  succès  dans  cette  espèce 
de  conversion  que  l'augmentation  rapide  de  leurs  domaines,  qui 
s'agrandissent  de  tous  ceux  des  âmes  charitables.  La  moitié  de  la 
ville  est  déjà  en  leur  pouvoir;  ils  viennent  d'établir  une  belle  im- 
primerie où  l'on  trouve  Virgile  et  Goldsmith  traduits  en  bengali  ; 
depuis  peu  de  jours,  ils  fabriquent  du  papier  passable  au  moyen 
d'une  machine  à  vapeur  fort  ingénieuse,  et  l'on  assure  qu'ils  vont 
élever  maintenant  une  manufacture  de  bougies,  de  sorte  qu'on 
trouvera  chez  eux  des  indulgences,  du  papier,  des  dispenses,  des 
chandelles  et  des  bénédictions. 


Chandernagor,  *2<i  juillet. 

Je  suis  arrivé  hier  à  Chandernagor,  jadis  la  plus  florissante  ville 
du  Bengale  et  maintenant  la  plus  misérable.  Si  je  te  disais  tout  ce 


584  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  je  sais  sur  son  origine,  son  ancienne  prospérité,  sa  déca- 
dence, ses  divers  gouvernemens,  son  administration  passée  et  pré- 
sente, etc.,  ma  lettre  aurait  vingt  pages,  et  mon  petit  journal  de- 
viendrait une  longue  histoire.  Je  réserverai  mon  savoir  pour  une 
autre  occasion ,  et  je  me  bornerai  à  quelques  lignes  qui  le  rendront 
plus  savante  que  le  vicomte  Dubouchage,  lequel  plaçait  dernière- 
ment Chandernagor  au-dessous  de  Calcutta  et  sur  la  rive  gauche 
du  Gange. 

Tu  sauras  que  Chandernagor  et  son  territoire,  d'environ  deux 
milles,  furent  cédés  à  la  compagnie  française  des  Indes  par  Au- 
reng-Zeb  en  1G88,  pour  la  somme  de  cent  mille  francs.  Alors  toutes 
les  nations  avaient  la  manie  de  s'établir  au  Bengale,  et  c'est,  je 
crois,  le  besoin  de  l'imitation  qui  nous  y  conduisit,  car  pendant 
plusieurs  années,  le  comptoir  français  ne  servit  à  rien  et  fut  sur  le 
point  d'être  abandonné.  C'est  vers  1700  qu'y  vint  en  qualité  de  ré- 
sident un  petit  commis  des  finances,  dont  le  bureau  n'avait  pas 
éteint  l'imagination ,  et  qui  devint  par  la  suite  un  négociant  ha- 
bile, un  administrateur  éclairé,  un  bon  général,  et  plus  tard  une 
malheureuse  victime  de  l'envie  et  de  la  délation.  Dupleix  persuada 
facilement  au  conseil  de  Pondichéry  qu'on  pourrait  tirer  un  grand 
parti  de  Chandernagor.  Comme  en  ce  temps  nos  comptoirs  de 
l'Inde  n'étaient  pas  tout-à-fait  un  bénéfice  de  la  marine;  comme 
on  n'avait  pas  besoin  d'écrire  à  six  mille  lieues  pour  obtenir  une 
réponse  qui  n'arrivait  que  quand  elle  était  inutile;  comme  nous 
avions  des  colonies  tout  simplement  par  utilité,  et  non  pour  se 
débarrasser  de  malheureux  sans  place,  sans  argent  et  parfois  sans 
talens;  dans  ce  temps,  dis-je,  Dupleix  eut  bientôt  ouvert  une 
source  de  commerce  dans  tout  l'Indoustan  et  jusqu'au  Thibet,  où  il 
sut  trouver  quelque  chose  de  mieux  que  les  ordures  du  grand  Lama . 
Après  douze  ans  d'une  administration  active  et  sage,  Chandernagor 
armait  vingt  vaisseaux;  Chandernagor  honorait  le  commerce,  la 
nation,  et  fut  parfois  utile  aux  sciences.  11  fit  la  fortune  d'un  grand 
nombre  de  Français,  qui  allaient  en  jouir  dans  leur  patrie.  Tel 
était  Chandernagor  il  y  a  cent  ans.  Depuis  nos  pauvres  comptoirs 
de  l'Inde,  le  plus  souvent  administrés  par  les  bureaux  de  la  place 
Louis  XV,  n'ont  été  qu'en  déclinant.  Si  deux  ou  trois  hommes  de 
mérite  sont  parvenus,  à  force  d'adresse  et  de  courage,  à  retarder 


LETTRES    SLR   LINDE.  o8,'> 

leur  décadence,  aucun  ne  fut  assez  puissant  pour  en  détruire  le 
principe;  et,  chose  très  remarquable,  ils  ne  firent  un  peu  de 
bien  qu'en  désobéissant  aux  ordres  qu'ils  recevaient  de  France. 
Je  sais  bien  que  quatre  ou  cinq  petits  villages ,  qu'on  décore  du 
nom  de  comptoirs,  ne  sont  pas  d'une  grande  importance  pour 
un  pays  aussi  riche,  aussi  puissant,  enfin  aussi  agité  que  la 
France  d'aujourd'hui;  mais  encore,  puisqu'on  croit  devoir  les 
conserver,  ne  devrait-on  pas  se  croire  obligé  de  les  entretenir, 
de  n'en  pas  tirer  tout  le  revenu  aux  dépens  des  colons?  Et  n'est- 
ce  pas  une  duperie  indigne  que  d'envoyer  ici,  avant  de  leur 
dire  ce  qu'il  en  est,  de  pauvres  diables,  qui  meurent  de  misère 
et  de  regrets,  en  maudissant  leur  gouvernement,  quand  ils  ne 
sont  pas  venus  pour  le  tromper,  ou  se  soustraire,  en  changeant 
de  pays,  au  poids  d'une  mauvaise  réputation?  J'ai  connu,  au 
moins  indirectement ,  le  plus  grand  nombre  des  Français  nouvel- 
lement envoyés  dans  l'Inde ,  et  je  l'assure  qu'à  l'exception  de  deux 
ou  trois,  ils  sont  tous  de  l'une  ou  l'autre  espèce.  Quant  aux  anciens 
habitans,  qui  sont  ou  des  indigotiers  ruinés  ou  de  vieux  militaires, 
ils  vivaient  depuis  la  révolution  par  la  générosité  de  la  compagnie 
anglaise ,  qui  les  employait  au  commerce  du  sel  et  de  l'opium  ;  mais 
le  traité  de  1814,  en  vendant  ce  monopole  aux  Anglais,  et  en  nous 
rendant  nos  comptoirs ,  prive  ces  malheureux  de  celte  dernière  res- 
source ,  et  s'ils  ne  meurent  pas  tous  de  faim  avec  les  employés  de  la 
marine,  c'est  qu'un  peu  de  riz  et  d'eau  suffit  pour  soutenir  leur 

chétive  existence 

Croirais-tu,  ma  belle,  que  l'administration  de  Chandernagor,  où 
l'on  ne  fait  pas  pour  six  sous  de  commerce ,  est  beaucoup  plus  com- 
pliquée que  celle  de  la  compagnie  qui  régit  soixante  millions 
d'hommes?  Croirais-tu  qu'il  faut  plus  de  paperasses  pour  solder  dix- 
huit  soldats  indiens ,  que  nous  avons  à  notre  service ,  que  pour  payer 
deux  régimens  anglais,  et  qu'il  ne  faut  pas  moins  que  l'inspection 
de  quatre  bureaux  pour  constater  l'usure  d'un  balai  ou  la  cassure 
d'une  cruche?  Notre  dernier  intendant  général  des  établissemens 
français  au  Bengale,  homme  d'esprit  et  de  cœur,  qui  sentait  tout 
le  ridicule  de  son  titre  et  l'humiliation  de  sa  place,  notre  dernier 
intendant,  dis- je ,  m'assurait,  peu  de  jours  avant  sa  mort,  qu'à  l'ar- 
rivée d'une  frégate  française  à  Pondichéry,  en  IS1!),  il  avait  fallu 


o86  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  signature  de  M.  de  Bougainville,  capitaine  de  la  frégate,  du 
comte  Dupuy,  pair  de  France,  d'un  inspecteur,  d'un  intendant, 
d'un  contrôleur  et  de  trois  ou  quatre  commissaires  de  marine,  pour 
autoriser  le  barbier  du  navire  à  faire  repasser  ses  deux  rasoirs  aux 
frais  de  l'état,  et  que  ce  ne  fut  qu'après  une  nouvelle  demande ,  sur 
un  nouveau  papier,  avec  de  nouvelles  signatures ,  qu'on  lui  permit 
d'acheter  un  chiffon  pour  essuyer  ces  mêmes  rasoirs.  A  Chander- 
nagor, nous  avons  des  bureaux  d'enregistrement,  des  bureaux  d'ar- 
memens,  des  bureaux  de  contrôle,  et  même  un  capitaine  de  port, 
quoiqu'il  n'y  puisse  plus  venir  de  vaisseaux.  Nous  parlons  sur  nos 
budgets  d'hôpitaux,  d'arsenaux,  de  chantiers ,  de  magasins,  quoi- 
qu'on réalité  il  n'y  ait  rien  de  tout  cela.  Nous  ressemblons  à  ces 
marquis  dépouillés,  qui  n'ont  que  de  vieux  parchemins  pour  toute 
fortune  et  pour  tout  mérite  ;  et  telle  est  la  fausse  idée  qu'on  se  fait 
généralement  de  l'Inde,  qu'il  y  a  beaucoup  de  gens  qui  échange- 
raient leur  place  de  six  mille  francs  à  Paris ,  pour  une  de  douze 
mille  au  Bengale,  qui  les  rendrait  moitié  moins  riches. 

Chandernagor  est  situé  au  bord  de  l'Hougly ,  dont  il  n'est  séparé 
que  par  une  large  promenade ,  appelée  Ghaut ,  où  l'on  vient  voir 
l'eau  couler,  au  clair  de  la  lune ,  seul  plaisir  des  heureux  habitans. 
Derrière  cette  promenade  se  trouvent  deux  rues  qui  lui  sont  pa- 
rallèles, chacune  coupée  par  une  demi-douzaine  de  ruelles  en  zig- 
zag. Telle  est  la  ville  blanche,  occupée  par  vingt  pauvres  Français, 
dix  riches  Anglais  et  trois  cents  métis.  Les  maisons  de  Chanderna- 
gor, comme  toutes  celles  de  l'Inde,  ont,  une  terrasse  au  lieu  de  toit, 
et  sur  les  derrières  un  petit  jardin  potager  avec  un  petit  étang  qui 
seréduità  un  trou  dans  celles  des  employés  de  la  marine.  Le  plus 
grand  inconvénient  de  ces  maisons  est  l'humidité  et  la  chaleur.  Les 
habitans  quelque  peu  aisés  remédient  à  la  première  avec  des  penkas 
suspendus  au  plancher  ;  les  naturalistes  se  font  des  éventails  avec 
des  plumes  de  cigogne  ou  des  feuilles  de  palmier,  et  les  employés 
de  la  marine  s'éventent  avec  leurs  mouchoirs.  On  ne  voit  ni  au- 
berges, ni  pensions  bourgeoises  à  Chandernagor  et  à  Calcutta. 
Chaque  individu  a  sa  maison ,  son  ménage  particulier,  et  il  faut  au 
dernier  commis  un  cuisinier,  un  portier,  un  jardinier,  un  balayeur, 
et  un  autre  individu  pour  mettre  sa  table  et  nettoyer  ses  souliers; 
car  un  Hindou ,  pour  rien  au  monde ,  ne  ferait  un  autre  ouvrage 


LETTRES    SUR    L  INDE.  t')87 

que  le  sien ,  et  chez  eux  l'article  de  religion  qui  favorise  le  mieux 
leur  paresse  est  le  plus  rigoureusement  observe. 

Les  salaires  de  ces  domestiques ,  le  loyer  de  la  maison  et  la  nour- 
riture nécessitent  une  dépense  de  150  l'r.  par  mois,  et  c'est  tout 
au  plus  ce  qu'on  donne  à  un  pauvre  jeune  homme ,  qui  en  gagnait 
100  en  France,  et  qui  se  trouve  maintenant  à  six  mille  lieues  de  sa 
patrie,  de  tout  bonheur,  et  de  plus  obligé  de  lutter  contre  un  cli- 
mat insupportable,  contre  l'ennui,  contre  les  regrets,  contre  les 
privations,  le  tout  en  buvant  de  l'eau.  Gomme  le  bonheur  public 
est  fondé  sur  le  bonheur  particulier,  il  s'en  suit  que  la  pauvre  ville 
de  Chandernagor  est  la  plus  triste  de  l'Inde ,  et  qu'on  y  voit  des 
Anglais  rire  et  des  Français  se  pendre;  et  comme  la  misère  tend  à 
aigrir  les  hommes,  il  n'y  a  pas  de  ville  où  les  habitans  se  détestent 
autant  qu'à  Chandernagor,  où  l'on  porte  plus  loin  la  malveillance 
et  l'inimitié.  J'ai  été  assez  heureux  pour  n'avoir  contre  moi  que  la 
moitié  de  la  ville,  parce  que  j'ai  défendu  l'autre.  J'y  laisse  quelques 
regrets  et  j'emporte  bon  nombre  de  malédictions.  .... 

25  juillet. 

Au-dessus  de  Chandernagor  et  du  même  côté  se  trouve  un  comp- 
toir hollandais,  nommé  Chinsura.  Avant  que  ses  habitans  fussent, 
comme  nous,  soumis  au  régime  ministériel,  dans  le  temps  qu'ils 
avaient  une  compagnie  intéressée  à  se  choisir  de  bons  agens,  Chin- 
sura était  un  comptoir  fort  riche,  et  qui  plus  est  fort  gai,  fort  agréa- 
ble, du  moins  autant  qu'un  comptoir  hollandais  peut  l'être;  aujour- 
d'hui c'est  le  pendant  de  Chandernagor.  Ces  pauvres  Bataves  ont  une 
administration  qui  ne  le  cède  à  la  nôtre  ni  en  formalités  ni  en  com- 
plication. Il  faut  au  gouverneur  un  ordre  de  Java,  pour  dépenser 
vingt  rixdalers,  et  celui-ci  ne  le  donne  guère  qu'avec  l'autorisation 
d'un  ministre  qui  n'est  jamais  sorti  d'Amsterdam.  Les  plus  riches 
Hollandais  en  sont  réduits  au  fromage,  au  riz,  au  poisson  fumé,  et 
c'est  tout  au  plus  si  le  clergé  peut  boire  un  pot  de  bierre  par  se- 
maine. II  ne  leur  manque  plus  qu'un  contrôleur  et  un  comte  D.... 
pour  être  réduits  à  la  mendicité.  La  maison  la  plus  remarquable 
qu'on  aperçoit  en  arrivant  à  Chinsura,  est  celle  d'un  Français,  le 
général  Martin,  qui  pouvait  passer  pour  l'héritier  du  marquis  de 


588  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Carabas.  Le  général  Martin  était,  je  crois,  un  soldat  de  ce  brave 
marquis  de  Bussy  ou  de  ce  lâche  comte  de  Conway.  Il  se  distingua 
dans  les  guerres  du  Décan,  si  sanglantes,  si  injustes ,  si  honteuses 
pour  notre  misérable  humanité ,  guerres  dont  le  motif  ne  fut  pas 
même  coloré,  guerres  enfin  dans  lesquelles  on  ne  voit  rien  de 
clair,  à  travers  les  milliers  de  traités  qui  les  obscurcissent,  que 
la  plus  constante  duplicité  et  la  cupidité  la  plus  atroce.  Les  avis 
sont  singulièrement  partagés  sur  le  compte  du  général  Martin. 
Il  fut  probe,  fripon,  avare,  généreux,  intrépide  ou  lâche,  selon 
qu'on  écoute  les  Anglais,  les  Français,  les  Mahratcs  ou  les  Mala- 
bars. Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'il  amassa  au  service  de 
divers  sultans  des  richesses  réellement  fabuleuses.  Nous  avons  ici 
de  nombreux'monumens  qui  les  attestent.  L'un  des  plus  remarqua- 
bles est  aux  environs  de  Patna  où,  depuis  la  mort  de  ce  Crésus, 
ses  exécuteurs  testamentaires  entretiennent  une  maison  somptueuse 
dans  laquelle  les  étrangers  européens  trouvent  à  toute  heure  un 
excellent  diner  et  le  reste.  Ses  autres  vœux  ne  furent  pas  moins 
singuliers,  et  il  s'en  est  même  trouvé  de  si  extraordinaires,  qu'on 
n'a  pas  pu  les  remplir.  J'ai  lu  son  testament,  qui  est  déposé  à  Cal- 
cutta :  il  peint  mieux  le  général  que  tout  ce  qu'on  m'en  a  dit;  c'est 
celui  d'un  homme  ignorant,  superstitieux,  bizarre  et  vaniteux. 
Voilà  ce  qui  me  paraît  de  plus  évident  dans  l'histoire  de  cet  heu- 
reux soldat,  dont  la  carrière  et  la  fortune  sont  encore  une  énigme 
pour  ceux  qui  ne  songent  pas  à  tout  ce  qui  peut  résulter  de  la  com- 
binaison de  beaucoup  de  défauts  avec  quelques  bonnes  qualités. 

Même  jour. 

Nous  passons  à  Hougly ,  qui  a  pris  le  nom  de  la  rivière  et  ne  lui 
a  pas  donné  le  sien ,  ainsi  que  le  prétend  un  historien  anglais,  at- 
tendu, dit-il,  que  la  rivière  est  plus  ancienne  que  le  village.  C'est 
ici  que  se  trouve  un  temple  hindou  non  moins  révéré  que  les  pa- 
godes de  Jagrena ,  et  que  se  célèbre  la  fameuse  fête  du  Iiott  ou  cha- 
riot à  trente-six  roues  sous  lequel  les  pieux  Hindous  viennent  se  faire 
écraser  avec  empressement.  C'est  ici  qu'on  dresse  le  tcharock,  espèce 
de  potence  à  laquelle  s'accrochent ,  au  moyen  d'un  morceau  de  fer 


LETTRES    SUK    i/lNDE.  589 

passé  dans  la  peau  du  dos,  les  plus  fidèles  serviteurs  de  Wishnou, 
qu'on  fait  tourner  ainsi  jusqu'à  ce  qu'ils  aient  rendu  l'ame;  c'est  ici 
enfin  qu'on  voit  déjeunes  veuves  se  brûler  sur  le  corps  d'un  vieil 
époux,  et  j'aurais  même  pu  être  témoin  de  ce  révoltant  spectacle, 
si  je  fusse  arrivé  deux  jours  plus  tôt.  Au-dessus  d'IIougly  se  trou- 
vent les  ruines  d'une  forteresse  maure  dont  la  date  et  l'histoire  ne 
me  sont  pas  connues;  mais  ce  qui  l'est  de  tout  le  monde,  c'est  un 
petit  espace  de  terrein  où  l'on  fait  de  la  glace  en  hiver  au  moyen 
d'un  procédé  fort  simple.  Un  peu  plus  loin  se  trouve  un  petit  éta- 
blissement où  flotte  le  pavillon  du  roi  de  Portugal;  c'est,  je  crois, 
le  plus  ancien  de  ceux  qui  sont  au  Bengale  :  il  date  du  second 
voyage  de  Vasco  de  Gama.  On  y  faisait  jadis  un  commerce  consi- 
dérable d'étoffes  et  d'opium;  aujourd'hui  on  n'y  vend  plus  que 
des  hosties,  des  prières  et  des  billets  de  confession.  LeBandel  est 
devenu  une  abbaye  fort  riche  où  quarante  moines  aussi  ignorans 
(jue  paresseux  et  débauchés  passent  leur  vie  entière  à  s'enivrer,  à 
dire  des  messes  et  à  faire  des  dupes.  C'est  de  toute  l'Inde  l'endroit 
où  l'on  fait  meilleure  chère,  et  le  receveur  de  la  douane  m'a  assuré 
qu'il  se  consommait  dans  cette  abbaye  autant  de  viandes,  de  vins 
et  de  liqueurs  qu'à  Calcutta.  Je  n'ai  pas  jugé  à  propos  de  m'arrèter 
dans  cet  endroit. 

Le  27  au  soir. 

Je  suis  auprès  d'une  indigoterie 

qui  passe  pour  la  plus  productive  du  Bengale.  Elle  appartient  à 
un  vieux  Portugais,  qui  est  aujourd'hui  l'homme  le  plus  riche  de 
l'Inde,  y  compris  tous  les  princes  que  l'honorable  compagnie  a 
ruinés.  Ce  Portugais  est  venu  ici  avec  dix  piastres;  il  a  été  commis 
à  vingt  piastres  pendant  plusieurs  années.  Quatre  fois  il  a  perdu  le 
fruit  de  ses  épargnes  englouties  avec  le  vaisseau  qui  les  portait; 
mais  il  ne  s'est  pas  rebuté  pour  si  peu  de  chose ,  et  à  force  de  pa- 
tience et  d'économie,  il  a  fini  par  amasser  cinq  cents  lacks  de  rou- 
pies, ce  qui  est  un  bel  exemple  à  donner  aux  gens  qui  s'occupent 
de  commerce.  Mais  voici  pour  ceux  qui  ont  un  autre  esprit.  Quoi- 
que son  âge  avancé  ne  lui  laisse  pas  l'espoir  de  vivre  long-temps, 
quoique  son  immense  fortune  le  mette  à  même  de  faire  le  bonheur 


590  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  mille  malheureux,  cet  indigne  harpagon  se  laisse  mourir  de  faim, 
de  soif,  de  chaud  et  de  fatigue.  Il  s'est  privé  cinquante  ans  du  né- 
cessaire pour  avoir  du  superflu ,  et  il  s'en  prive  encore  tous  les 
jours. 

Non  loin  de  cette  indigoterie,  qui  s'appelle  Soukcagor,  sur  la  rive 
droite  de  l'Hougly,  se  trouve  un  saint  lieu,  nommé  Gouptipara. 
Il  n'est  habité  que  par  des  brames,  et  l'on  voit  dans  une  des  pago- 
des la  chevelure  de  la  déesse  Dourga.  Moi  profane,  moi  paria,  moi 
qu'un  vrai  fils  de  Brahma  ne  voudrait  pas  toucher  du  bout  du 
doigt,  je  n'eusse  jamais  osé  souiller  ce  saint  lieu  de  ma  présence 
indigne,  si  Gouptipara  n'eût  été  célèbre  aussi  par  le  séjour  d'une 
troupe  de  singes  aussi  nombreuse  que  celle  des  brames.  Je  suis 
donc  entré  à  Gouptipara,  à  peu  près  comme  Pythagore  à  Benarès, 
lui  pour  chercher  des  hommes,  moi  pour  trouver  des  bêtes, ce  qui 
est  généralement  plus  facile.  J'ai  vu  les  arbres  couverts  de  houl- 
mann  à  longues  queues  (1),  qui  se  sont  mis  à  fuir  en  poussant  des 
cris  et  en  faisant  des  sauts  à  effrayer  un  homme  qui  n'aurait  pas 
parcouru  les  forêts  de  Sumatra.  Les  Hindous,  en  voyant  mon  fusil, 
ont  deviné  aussi  bien  que  les  singes  le  motif  de  ma  visite,  et  dix  ou 
douze  d'entre  eux  sont  venus  au-devant  de  moi  pour  m'apprendre 
le  danger  que  je  courais  en  tirant  sur  des  animaux  qui  ne  sont  pas 
moins  que  des  princes  métamorphosés,  cousins-germains  ou  peu 
s'en  faut  d'un  de  leurs  dieux  les  plus  révérés.  J'avais  bien  envie 
de  ne  pas  écouter  ces  avocats  des  macaques  qui  me  récitaient  avec 
emphase  tout  ce  qu'il  était  possible  de  dire  pour  me  toucher  ou 
m'effrayer;  mais  diverses  considérations  me  retinrent,  et  je  m'en 
allai.  Malheureusement  je  n'avais  pas  assez  d'horreur  du  sacrilège. 
Je  rencontrai  sur  ma  route  une  princesse  si  séduisante,  que  je  ne 
pus  résister  au  désir  de  la  voir  de  plus  près.  Je  lui  lâchai  un  coup 
de  fusil,  et  je  fus  alors  témoin  d'un  trait  aussi  touchant  que  celui 
rapporté  dans  un  des  mémoires  de  M.  Malouet.  La  pauvre  prin- 
cesse, qui  portait  un  petit  prince  sur  son  dos,  fut  atteinte  près  du 
cœur;  elle  sentit  qu'elle  était  mortellement  blessée,  et  réunissant 
toutes  ses  forces,  elle  saisit  son  petit,  l'accrocha  à  une  branche, 
et  tomba  morte  à  mes  pieds.  Un  trait  si  maternel  m'a  fait  plus  d'im- 

(x)  Simia  Entellus  des  auteurs. 


LETTRES    SUR    LINDE.  591 

pression  que  tous  les  discours  des  brames,  et  le  plaisir  d'avoir  un 
bel  animal  n'a  pu  l'emporter  cette  fois  sur  le  regret  d'avoir  tue  un 
être  qui  semblait  tenir  à  la  vie  par  ce  qui  la  rend  le  plus  respectable. 
A  côté  de  Gouptipara  se  trouve  un  village  considérable  où  se  ré- 
fugient tous  les  Hindous  qui  perdent  leur  caste  pour  une  certaine 
faute  qui  ne  nous  paraîtrait  rien  moins  que  grave.  Tu  sauras  que 
lorsqu'un  Bengali  est  près  de  mourir,  on  lui  fait  prononcer  certain 
mot  :  orriboll,  qui  signifie  simplement  :  J'appelle  Dieu,  mais  qu'on 
traduit  ainsi  :  Portez-moi  au  bord  de  la  rivière,  et  donnez  l'ex- 
trème-onction  à  mes  sens ,  en  me  mettant  de  la  bourbe  sacrée  dans 
les  yeux,  le  nez,  la  bouche  et  les  oreilles,  ce  qu'on  exécute  à  la 
lettre.  Tu  songes  bien  que  le  moribond  survit  rarement  à  cette 
cérémonie  ;  quelques-uns  néanmoins  en  réchappent.  Celte  résur- 
rection, qu'un  fanatisme  bien  entendu,  s'il  y  en  avait  de  tel,  de- 
vrait attribuer  à  la  grâce,  est  au  contraire,  parmi  les  Hindous,  un 
litre  de  réprobation.  Le  malheureux  survivant  est  chassé  à  jamais 
de  sa  caste  et  môme  de  sa  famille  comme  un  homme  repoussé  par 
le  ciel.  J'aurais  eu  grande  envie  de  voir  cette  assemblée  de  reve- 
nans  qu'on  dit  tout  honteux  d'être  au  monde,  après  avoir  prononcé 
orriboll,  qui  dit  plus  qu'il  n'est  gros;  mais  il  était  tard,  et  la  faim 
et  le  soleil  me  chassèrent  dans  mon  bazarra. 


En  quittant  Gouptipara,  M.  Duvaucel  se  détourna  de  sa  roule  pour  se 
rendre  à  Coulbarria ,  sur  la  rivière  de  Cassimbazar,  où  l'appelaient  quel- 
ques affaires  particulières.  Il  en  partit  le  10  août  et  arriva  le  22  à  Dacca. 
Le  récit  de  ce  voyage  étant  d'un  moindre  intérêt  que  ce  qui  précède , 
nous  le  passons  sous  silence. 

Dacca,  24  août. 

....  Après  déjeuner,  je  montai  en  calèche  pour  visiter  tous  les 
monumens  publics,  et  surtout  les  temples  qui  sont  toujours  les  ar- 
chives les  plus  anciennes  et  les  mieux  conservées.  J'avais  pour 
guide  un  mawichy  ou  maître  de  langues  qui  parlait  si  bien  la  sienne, 
que  je  pouvais  à  peine  le  comprendre,  parce  que  le  peu  que  j'en 
sais  est  corrompu  par  le  bengali,  qui  lui-même  est  une  corruption 
du  sanskrit.  J'avais  en  outre  deux  cahiers  de  gravures  intitulés 


592  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Antiquités  de  Dacca,  avec  quelques  mots  de  texte,  ouvrage  fait 
depuis  peu  par  un  M.  Doily,  alors  collecteur  à  Dacca ,  et  que  j'ai 
beaucoup  connu  depuis  comme  directeur  des  douanes  à  Calcutta, 
M.  Doily  était  sans  doute  plus  exact  dans  son  livre  de  bureau  que 
dans  son  travail  d'artiste,  car  avec  ce  travail  à  la  main,  j'ai  eu 
peine  à  reconnaître  les  lieux  qu'il  a  voulu  peindre.  Ses  gravures 
représentent  des  monumens  qui  ne  le  céderaient  pas  à  ceux  de 
Rome,  et  je  l'assure  qu'il  n'y  a  pas  plus  de  rapport  entre  Rome 
et  Dacca  qu'entre  Raphaël  et  M.  Doily. 

Dacca  est  construite  sur  un  banc  ou  plutôt  sur  une  île  formée 
par  les  bras  du  Gange,  nommé  Ganga  en  bon  hindoustani.  Le 
plus  grand  de  ces  bras  s'appelle  Bora-Ganga  (  grand  Gange) ,  nom 
que  la  ville  a  porté  long-temps  avant  celui  de  Dacca ,  dont  la  signi- 
fication est  douteuse.  Cette  ville  ne  date  dans  l'histoire  que  de  l'é- 
poque où  les  Européens  s'établirent  au  Bengale,  c'est-à-dire  de 
trois  siècles  environ  ,  et  doit  sa  prospérité  aux  conquêtes  du  fameux 
Akbar,  qui,  comme  Alexandre,  construisait  à  mesure  qu'il  détrui- 
sait. Au  reste,  pour  la  prospérité  commerciale,  la  position  d'un  lieu 
vaut  mieux  que  la  faveur  d'un  héros.  Dacca  est  proche  de  la  mer, 
et  voisine  d'un  pays  dont  elle  est  l'entrepôt  ;  elle  serait  depuis  long- 
temps ce  que  Calcutta  est  depuis  peu ,  si  les  vaisseaux  pouvaient 
remonter  le  Gange  aussi  bien  que  l'Hougly. 

L'histoire  nous  apprend  que  le  sultan  Jehanguir,  grand-père 
d'Aureng-Zeb ,  après  avoir  conquis  le  Bengale,  établit  à  Dacca  la 
résidence  du  gouverneur  de  cette  contrée.  Ce  Jehanguir  savait 
mieux  élever  ses  soldats  que  ses  enfans  :  les  siens  furent  d'assez 
mauvais  sujets,  et  l'un  d'eux,  nommé  Cha-Jehan,  trouvant  sans 
doute  que  son  père  ne  lui  donnait  pas  assez  pour  vivre,  imagina  en 
1024  de  voler  le  trésor  de  Dacca ,  évalué  à  douze  millions.  Jehan- 
guir se  fâcha ,  mais  sa  colère  ne  dura  que  trois  ans ,  car  il  mourut 
en  1627,  et  son  pendard  de  fils,  qu'on  soupçonnait  d'avoir  accéléré 
sa  mort,  fut  néanmoins  reconnu  empereur  par  toute  la  noblesse 
maure ,  qui  lui  trouva  des  talens,  de  la  probité  et  toutes  les  vertus 
inhérentes  à  la  royauté.  Mahomet-Soudja ,  encore  enfant,  prit  la 
place  de  son  père  à  Dacca ,  et  mangeait  légitimement  le  reste  des 
douze  millions ,  quand  un  général  d'Aureng-Zeb ,  nommé  Kan-Kha- 
nan ,  et  depuis  émir  Jemla ,  le  chassa  de  la  ville ,  qui  reconnut  alors 


LETTRES    SUR   LINDE.  595 

Aureng-Zeb  pour  souverain  légitime.  Un  Anglais,  nommé  Stewart, 
qui  a  recueilli  quelques  faits  de  ce  temps-là ,  rapporte  que  l'émir 
Jemla  poursuivit  l'armée  vaincue  jusque  dans  le  royaume  d'As- 
sam ,  où  se  livra  une  grande  bataille,  et  c'est  à  propos  de  la  défaite 
du  jeune  Soudja,  que  Bernier,  qui  rapporte  aussi  ce  fait,  prétend 
que  ce  jour-là  «  le  roi  n'eut  pas  du  bon.  »  II  aurait  pu  ajouter  qu'il 
eut  du  mauvais,  car  le  malheureux  y  perdit  tous  ses  sujets  et  tous 
ses  trésors.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  missionnaires  portugais  qui  in- 
festaient déjà  l'Inde,  profitèrent  de  l'occasion  pour  aller  prêcher 
au  Sylhet ,  et  ne  pouvant  venir  à  bout  de  convertir  ces  chiens  de 
musulmans,  qui  avaient  plus  de  sens  que  de  foi,  formèrent  un 
bataillon  sacré,  nommé,  je  crois,  Banditti,  et  accompagnèrent  l'ar- 
mée victorieuse,  confessant,  brûlant,  baptisant,  massacrant  tous 
les  Hindous  de  la  secte  de  Wishnou  ,  qui  ne  comprenaient  pas  ce  que 
c'est  que  la  transsubstantiation ,  la  vierge  immaculée,  et  une  foule 
de  mystères  aussi  saints  et  aussi  clairs  que  ceux-là. 

La  défaite  du  roi  Soudja  et  du  roi  d'Assam ,  qui  mourut  peu  de 
temps  après,  causa  une  révolution  dans  les  états  de  ce  dernier. 
Alors  vint  un  usurpateur,  comme  à  l'ordinaire,  puis  des  partis, 
puis  des  querelles ,  puis  des  massacres,  et  l'on  ne  sait  ce  que  serait 
devenu  le  malheureux  royaume,  si  les  Anglais,  entraînés  par  un 
sentiment  irrésistible  de  générosité ,  n'eussent  enfin  consenti  à  de- 
venir médiateurs.  Ils  chassèrent  le  roi  légitime  Deb,  et  prirent 
pour  épiecs  les  trésors  immenses  de  sa  capitale,  nommée  Beyrar, 
au  pied  des  montagnes  du  Boutan. 

Je  reviens  à  Dacca ,  et  je  te  fais  grâce  des  conquêtes  du  nouveau 
gouverneur,  nommé  Cha-Esther-Kan.  Tu  sauras  seulement  que  la 
bonne  ville  de  Dacca  fut  troublée  pendant  toute  la  vie  d' Aureng- 
Zeb  ,  qui  dura  cent  cinq  ans ,  et  qu'enfin  elle  fut  prise  par  un  nom- 
mé Khossim-Kan ,  malgré  ses  canons  de  vingt-deux  pieds  de  long, 
et  ses  boulets  de  quatre  cents  livres.  Ce  calibre  étonnera  peut-être 
un  ingénieur  qui  ne  connaît  que  Gohorn  et  Vauban.  Dans  ce  cas, 
tu  le  renverras  à  l'histoire  de  l'Hindoustan  par  un  voyageur, 
M.  Dow,  qui  en  a  vu ,  je  ne  sais  où ,  du  poids  de  sept  cents maunds, 
ou  environ  cinquante-six  mille  livres. 

On  a  compté  jusqu'à  deux  cent  mille  âmes  à  Dacca  dans  le  temps 
de  sa  prospérité;  mais  le  dernier  recensement,  fait  en  1801,  réduit 

TOME  II.  58 


594  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ce  nombre  à  vingt-neuf  mille  Hindous  et  musulmans,  environ  deux 
cents  Arméniens,  je  ne  sais  combien  de  Grecs,  et  six  cents  chré- 
tiens romains,  le  tout  commandé  par  une  douzaine  d'Anglais.  Ces 
derniers  n'ont  qu'un  temple  fort  modeste  où  chaque  semaine  l'un 
d'eux  fait  une  leçon  de  morale  que  tout  le  monde  comprend  et  que 
personne  ne  suit ,  surtout  quand  il  prêche  contre  l'amour  des  ri- 
chesses. Du  reste,  ils  ont  orné  la  ville  de  plusieurs  belles  maisons, 
de  rues  spacieuses ,  et  de  marchés  bien  fournis. 

Dacca  renferme  plusieurs  monumens  anciens,  mais  en  par- 
tie ruinés,  tels  que  la  mosquée  de  Bora-Ganga,  celle  de  Siouf- 
Kan,  qui  porte  le  nom  de  son  fondateur,  et  une  tour  élevée  qui 
servait  à  indiquer  la  crue  annuelle  des  eaux  de  la  rivière.  Les 
ruines  qui  m'ont  causé  le  plus  de  peine,  sont  celles  de  la  factorerie 
française,  qui  serait  encore  dans  toute  sa  prospérité,  si  les  bureaux 
de  Paris  n'avaient  pas  voulu  s'ingérer  dans  les  détails  de  son  admi- 
nistration ;  si  leur  avidité,  leur  ignorance,  leur  despotisme  n'avaient 
pas  sacrifié  les  Dupleix,  les  Lally,  les  Labourdonnaie,  et  tous  ceux 
qui  montrèrent  quelques  sentimens  d'indépendance.  En  1814,  on 
nomma  un  chef  de  comptoir  à  Dacca ,  sans  s'inquiéter  si  la  chose 
était  possible.  C'était  un  gentillàtre  gascon  qui,  comme  tant  d'au- 
tres, avait  crié  :  Vive  le  roi  !  à  tue-tèle  pour  avoir  du  pain.  Le  mal- 
heureux vint  ici  pendant  mon  séjour  à  Sumatra,  persuadé  qu'il 
était  au  moins  gouverneur,  puisque  sa  commission  de  la  marine  lui 
donnait  le  droit  de  juridiction  civile  et  criminelle.  Le  chef  anglais 
lui  représenta  qu'il  n'avait  aucun  ordre  à  donner;  mais  le  Gascon 
invoqua  l'ordonnance  de  1784,  et  prélendit  qu'il  avait  le  droit  de 
faire  pendre  toutes  les  autorités,  le  grand-juge  et  la  garnison ,  ainsi 
que  le  disait  clairement  son  griffonnage  de  la  place  Louis  XV.  Cette 
scène  ridicule  dura  un  mois,  au  bout  duquel  le  marquis  de  Has- 
tings  fit  signifier  au  Gascon  l'ordre  de  quitter  la  ville.  La  même 
chose  est  arrivée  à  Patna,  où  le  gouverneur  anglais,  qui  reçoit  un 
traitement  de  400,000  fr.,  ne  voulait  pas  être  le  très  humble  servi- 
teur d'un  pauvre  diable  qui  n'en  gagne  pas  6000.  Partout  on  nous 
a  chassés ,  partout  on  s'est  moqué  de  nous ,  et  partout  on  a  eu  rai- 
son. Ah  !  comme  j'en  dirais  si  je  n'avais  sans  cesse  présente  à  la  pen- 
sée la  recommandation  de  Fontenelle  :  «  Eusses-tu  la  main  pleine 
de  vérités,  il  faudrait  y  regarder  long-temps  avant  de  l'ouvrir.  * 


LETTRES    SUR    L  INDE.  595 

Ma  chère  belle  tu  n'en  sauras  done  pas  davantage;  car  il  ne  faut 
pas  desserrer  tous  les  doigts,  même  avec  sa  sœur. 

Je  terminerai  ma  lettre  en  l'apprenant  qu'on  fait  à  Dacca  d'ex- 
cellent fromage  et  du  savon  passable.  Ce  sont  là  ses  deux  princi- 
pales richesses,  car  on  n'y  fabrique  presque  plus  de  ces  étoffes  si 
estimées  autrefois  avant  que  nous  en  fissions  de  meilleures,  et  le 
Tandi-Bazar  ou  marché  des  tisserands  est  le  plus  désert  de  tous. 


tcr  septembre,  sur  le  Barampouler. 


Je  suis  depuis  trois  jours  sur  l'un  des  plus  grands  fleuves  du 
monde,  et  je  vais  le  quitter  pour  entrer  dans  une  rivière  nommée 
Megna  sans  avoir  rien  vu  de  ce  que  j'en  avais  lu ,  et  surtout  de  ce 
qu'on  m'en  avait  dit.  Je  devais  être  à  tout  instant  sur  des  bancs 
mouvansà  fleur  d'eau;  mon  hazarra  devait  faire  cent  pirouettes  au 
milieu  de  tourbillons  rapides;  j'avais  à  craindre  la  rencontre  des 
arbres  déracinés  et  entraînés  par  le  courant,  ensuite  des  coups  de 
vent  qui  viennent  comme  la  foudre,  puis  des  ondées  si  abondantes 
qu'elles  obscurcissent  complètement  les  airs,  etc.  Eh  bien!  tout 
cela  s'est  trouvé  faux.  Nous  avons  eu  du  vent  et  de  la  pluie  ;  mais  je 
n'ai  couru  aucun  danger,  et  me  voici  sain  et  sauf  en  dépit  des  ré- 
cits de  mes  confrères  les  voyageurs.  Avant  de  quitter  ce  fleuve  cé- 
lèbre, je  t'en  dirai  le  peu  que  je  sais.  Les  sources  du  Barampou- 
ter  ont  été  aussi  long-temps  inconnues  que  celles  du  Gange.  Les  ré- 
vérends pères  Tiefentaler,  Philippe  de  la  Trinité,  du  Halde,  et  une 
foule  d'autres  révérends,  n'ont  jamais  été  d'accord  à  ce  sujet  avec 
d'Anville,  qui  ne  l'était  pas  avec  Rennell.  Les  uns  plaçaient  ces 
sources  dans  le  royaume  d'Assam,  les  autres  dans  les  gorges  du 
Boutan.  Plus  anciennement  ce  fleuve  sortait  du  paradis  comme  le 
Tigre  et  l'Euphrate.  C'est  tout  au  plus  si  l'on  s'accordait  sur  son 
nom ,  car  les  uns  l'appelaient  Tsampou ,  les  autres  Barampoutcr  ;  et 
quoiqu'on  en  parle  depuis  deux  mille  ans,  quoique  les  chrétiens  y 
fassent  du  commerce  et  des  conversions  depuis  trois  siècles ,  il  y  a 
peu  de  temps  qu'on  a  découvert  qu'il  prend  sa  source  au  Thibet, 
ainsi  que  le  Gange.  De  l'aveu  des  Anglais,  le  premier  qui  parla  rai- 

38. 


OÎJG  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

sonnablement  surit;  Barampouter,  est  le  père  duHalde  ;  mais  celui 
qui  le  remonta  le  plus  haut  fut  sans  contredit  le  père  Barbier,  qui 
eut  l'heureuse  idée  de  porter  un  confessionnal  dans  les  montagnes 
du  Thibet.  M.  Bogie,  qui  fut  envoyé  vers  le  grand  Lama,  pour  ras- 
surer son  infaillibilité  effrayée  de  l'avidité  anglaise,  M.  Bogie,  dis-je, 
donna  enfin  sur  ce  sujet  des  renseignemens  positifs  que  tu  peux  lire 
comme  moi  dans  YAnnual  Recjister,  si  le  cœur  t'en  dit.  Mais  ce  que 
tu  ne  verras  pas  là ,  c'est  que  les  eaux  du  Barampouter  sont  aussi 
sacrées  que  celles  de  son  frère  le  Gange.  On  est  aussi  bien  purifié 
en  se  lavant  les  mains  à  Sourinanpour  d'où  je  t'écris,  qu'à  Benarès 
ou  Palna.  Il  y  a  même  des  théologiens  hindous  qui  disputent  sé- 
rieusement sur  la  prééminence  des  eaux  des  deux  fleuves.  Ceux  qui 
vivent  au  bord  du  Gange  le  préfèrent  au  Barampouter,  et  récipro- 
quement; ceux  qui  demeurent  à  égale  dislance  de  l'un  et  de  l'au- 
tre, se  décident  suivant  leurs  caprices.  Les  rois  qui  ne  se  déran- 
gent pas ,  même  pour  se  purifier,  envoient  tous  les  ans  une  cruche 
en  ambassade ,  et  j'ai  vu  le  rajah  de  Tanjore  en  personne,  qui  quit- 
tait ses  étals  pour  venir  ici  se  purger  de  trois  ou  quatre  homicides. 


2  septembre. 

Je  suis  entré  aujourd'hui  dans  une  rivière  à  laquelle  toutes  les 
caries  s'accordent  à  ne  donner  qu'environ  cent  pieds  de  largeur; 
mais  au  lieu  d'un  ruisseau,  j'ai  trouvé  un  lac.  Depuis  plusieurs 
jours,  je  suis  consigné  dans  mon  bateau,  n'ayant  sous  les  yeux  que 
l'image  de  la  plus  affreuse  désolation.  Figure-toi  des  plaines  de 
douze  à  quinze  lieues  d'étendue  entièrement  submergées  et  cou- 
vertes cependant  d'une  végétation  magnifique.  Figure-toi  des  ba- 
teaux courant  à  la  voile  au  milieu  de  champs  de  riz  et  de  joncs ,  et 
paraissant  glisser  sur  l'herbe.  Maintenant  approche  avec  moi  de  ces 
amas  de  huttes  élevées  sur  des  monticules  de  quelques  pieds  de 
surface,  et  qui  seraient  elles-mêmes  entraînées,  si  l'eau  montait  de 
quelques  pouces.  Tu  verras  des  malheureux  entassés  comme  dans 
une  étroite  prison ,  des  troupeaux  nombreux  qui  ne  savent  où  se 
coucher,  et  par-dessus  tout  cela  des  nuées  d'insectes,  de  punaises  et 


LETTRES   SUIt    l/lNDE.  >!>/ 

de  moustiques,  assez  épaisses  pour  obscurcir  l'air,  et  dont  on  ne  se 
garantit  qu'en  risquant  de  mettre  le  feu  à  la  maison.  Telle  est  l'exis- 
tence des  malheureux  villageois  de  ce  pays  pendant  la  moitié  de 
l'année,  pour  recueillir  un  peu  de  riz  pendant  L'autre.  Ici,  comme 
ailleurs,  la  nature  nous  fait  payer  cher  ses  bienfaits.  Adieu. 

5  septembre. 

Dans  une  lettre  de  Dacca  (1),  ma  chère  belle,  je  t'ai  promis  de 
t'apprendre  la  cause  de  l'absence  du  gouverneur  ;  j'y  manquerai 
d'autant  moins  que  je  n'ai  pas  autre  chose  à  dire,  et  que  d'ailleurs 
cette  histoire  est  du  ressort  de  mon  journal.  Tu  sauras  que  depuis 
plusieurs  années  on  s'apercevait  de  temps  à  autre  de  la  disparition 
de  plusieurs  soldats  de  la  compagnie  sur  les  frontières  du  Sylhet. 
Jusqu'à  présent  on  l'avait  mise  sur  le  compte  des  tigres;  mais  der- 
nièrement, tandis  qu'on  déplorait  la  perte  de  trois  nouvelles  vic- 
times, une  d'elles  arriva  au  Sylhet  après  cinq  jours  d'absence,  et 
raconta  que  ses  deux  compagnons  avaient  été  sacrifiés  à  la  déesse 
Kaly,  le  Pluton,  le  Moloch,  le  génie  du  mal  en  un  mot  chez  les 
bas  Asiatiques,  le  tout  pour  guérir  la  belle-sœur  du  rajah  de  Gen- 
tiapour  d'une  maladie  qui  résistait  à  tout  autre  remède.  Les  détails 
de  ce  sacrifice  sont  révoltans  :  après  avoir  jeté  des  fleurs  sur  les  vic- 
times, après  les  avoir  encensées  et  baignées,  leur  avoir  coupé  les 
cheveux  et  les  ongles,  fendu  la  lèvre  jusqu'au  menton,  enfin  après 
une  foule  d'absurdités  barbares,  on  leur  coupa  la  gorge  au-dessus 
de  l'auguste  malade,  de  manière  à  faire  tomber  le  sang  chaud  sur 
sa  tête.  Le  soldat  échappé  avait  été  remis  au  lendemain ,  et  s'était 
enfui  pendant  la  nuit ,  aimant  mieux  devenir  la  proie  d'un  tigre  que 
le  sauveur  d'une  femme  aussi  atroce.  Aussitôt  que  le  marquis  d'Has- 
tings  eut  connaissance  de  cette  affaire ,  il  expédia  un  ambassadeur 
audit  rajah  pour  le  prévenir  qu'il  serait  pendu  sans  miséricorde , 
si  son  auguste  sœur  prenait  encore  médecine  de  cette  façon.  Heu- 
reusement pour  le  rajah  que  ses  états  ne  valaient  pas  la  peine  d'être 
pris ,  car  il  ne  les  eut  pas  conservés  long-temps  :  comme  il  n'y 

(i)   Cette  lettre  a  été  omise. 


598  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

a  pas  d'argent  à  gagner  dans  les  montagnes  de  Gulya ,  on  s'est  con- 
tenté d'un  avertissement  sans  frais,  et  madame  en  sera  quitte  pour 
prendre  désormais  des  médicamens  plus  simples. 

Voilà  cependant  ce  peuple  que  tous  les  voyageurs  nous  donnent 
comme  un  modèle  de  douceur.  Aies  entendre,  un  Hindou  se  ferait 
scrupule  de  tuer  une  puce  :  ce  sont  les  hommes  de  l'âge  d'or,  et 
Pylhagore  est  venu  les  admirer.  Mais  qu'ils  passent  quatre  ans 
avec  eux,  ce  que  Pythagore  n'a  pas  fait,  qu'ils  étudient  leurs 
mœurs,  leur  langage,  leur  religion,  et  ils  reconnaîtront  que  les 
Hindous  sont  cruels  comme  tous  les  peuples  ignorans  et  fanatiques. 
Il  n'y  a  que  les  missionnaires  chrétiens  qui  les  aient  bien  jugés. 
Outre  les  bûchers  oii  l'on  traîne  de  jeunes  femmes  plutôt  qu'elles 
ne  s'y  précipitent  de  bonne  volonté,  il  se  fait  ici  d'autres  sacrifices 
humains  à  l'insu  des  Anglais,  qui  ne  peuvent  juger  les  coupables 
avec  la  sévérité  de  leurs  lois.  II  y  a  à  Calcutta  un  brame  qui  a 
sacrifié  trois  cents  enfans  à  la  déesse  Kaly  pour  en  faire  avoir  un  à 
sa  femme.  Quand  un  homme  enfouit  sa  fortune,  ce  qui  arrive  assez 
souvent,  il  enterre  à  côté  un  enfant  vivant  pour  servir  dejogue  ou 
gardien.  D'autres  en  font  manger  par  des  crocodiles,  les  noient 
pour  satisfaire  à  des  vœux,  ou  les  immolent  à  des  singes  ou  à  des 
serpens ,  et  ce  qu'il  y  a  de  plus  affreux ,  c'est  qu'on  trouve  des 
malheureux  qui  vendent  leurs  enfans  pour  de  pareilles  horreurs, 
et  que  les  sacrificateurs  les  immolent  moins  par  superstition  que 
par  intérêt.  Sois  donc  persuadée  que  les  Hindous  ne  valent  pas 
mieux  que  d'autres  sauvages. 

5  septembre. 

Je  n'ai  pu  t' écrire  hier,  ma  chère  belle;  sais-tu  bien  que  j'ai  failli 
ne  plus  continuer  mon  journal?  Sais-tu  que  j'ai  vu  la  mort  d'aussi 
près  qu'on  peut  la  voir,  et  que  si  je  vis  encore,  c'est  par  un  de  ces 
coups  du  sort  qui  feraient  croire  à  la  prédestination.  J'avais  aper- 
çu, en  me  levant,  une  montagne  qu'on  me  disait  être  une  carrière 
à  chaux.  Après  m'en  être  approché  autant  que  possible  avec  mon 
bazarra*  je  m'embarquai  clans  un  canot  qui  me  conduisit  cinq  mil- 
les plus  loin  ;  j'en  fis  encore  trois  à  pied;  et  je  touchais  à  cette  mal- 


LETTRES    SUR    L1NDE.  $99 

heureuse  montagne,  quand  un  de  mes  gens,  tirant  sur  un  sanglier, 
Ht  sortir  du  bois  deux  paires  de  buffles  sauvages  qui  fondirent  sur 
nous  avec  la  rapidité  de  l'éclair.  Nous  n'eûmes  que  le  temps  de 
nous  précipiter  dans  un  trou  étroit  et  profond,  sans  savoir  ce  qu'il 
contenait  et  comment  nous  en  sortirions  ;  mais  le  danger  était  pres- 
sant ,  et  il  n'y  avait  pas  d'autre  parti  à  prendre.  Nous  tombâmes 
six  pêle-mêle  dans  un  tas  de  bourbe  où  nous  enfonçâmes  jusqu'à 
la  poitrine,  et  nous  attendîmes  ainsi  le  choc  des  buffles  qui  chargè- 
rent jusqu'au  bord  du  trou.  Nous  employâmes  le  peu  de  jour  et  le 
peu  de  linge  sec  qui  nous  restait ,  à  nettoyer  nos  fusils ,  et  après 
avoir  grimpé  les  uns  sur  les  autres,  nous  fimes  feu  sur  l'ennemi. 
Deux  des  buffles  furent  blessés,  mais  il  fallut  encore  nous  cacher, 
et  ce  ne  fut  qu'au  bout  de  quatre  heures  que  nous  pûmes  regagner 
le  bazarra.  Je  n'ai  pas  vu  la  montagne  et  je  n'ai  pas  cherché  à  dé- 
pouiller les  morts.  J'en  suis  quitte  pour  un  bras  foulé,  non  le  mien , 
mais  celui  d'un  de  mes  domestiques.  C'est  au  moins  la  quatrième 
fois  qu'un  pareil  accident  m'arrive;  j'ai  perdu  deux  hommes  à 
Sumatra ,  et  pour  te  rassurer,  je  te  fais  le  serment  de  ne  plus  tant 
risquer  ma  peau  pour  avoir  celle  des  autres.  Adieu ,  je  tombe  de 
faim  et  de  sommeil. 

Alfred  Duvaucel. 


LE  CHOLÉRA. 


imMiïïuasnï  a>miîiL(i>^(DiP3îiicQiai^, 


Nous  étions  au  mois  d'août  de  l'année  dernière  ;  je  devais  passer 
le  reste  de  la  saison  en  Basse-Bretagne.  Le  hasard  de  la  promenade 
m'ayant  éloigné  de  la  maison  que  j'habitais,  je  m'en  allais  chemi- 
nant le  long  d'une  rivière  dont  les  alentours  étaient  variés  et  pitto- 
resques ;  c'était  ce  qui  m'avait  donné  la  fantaisie  de  la  suivre  quel- 
ques instans.  Je  me  proposais  de  plus  de  visiter,  avant  la  nuit ,  les 
ruines  d'un  vieux  château  que  j'apercevais  dans  le  lointain. 

Le  lieu  où  je  me  trouvais,  éloigné  de  toute  ville,  de  tout  hameau 
un  peu  considérable,  ne  montrait  que  bien  peu  de  traces  de  la  pré- 
sence de  l'homme;  à  cela  près  de  deux  ou  trois  colonnes  de  fumée, 
qui,  tremblotant  derrière  les  arbres,  révélaient  la  présence  d'au- 
tant de  chétives  habitations,  on  aurait  pu  se  croire  au  désert, 


LE   CHOLÉRA.  Ml 

La  rivière,  s' échappant  du  fond  d'une  vallée  où  l'œil  ne  pouvait 
la  suivre,  arrivait  avec  de  nombreux  détours  jusqu'à  l'endroit  où  je 
m'étais  résolu  à  la  côtoyer  ;  de  ce  point  elle  s'élargissait  de  plus  en 
plus ,  puis  allait  se  perdre  enfin,  après  grand  nombre  de  sinuosités 
nouvelles,  au  sein  d'une  vaste  rade,  au-delà  de  laquelle  apparaissait 
la  pleine  mer,  qu'on  voyait  se  confondre  avec  le  ciel  aux  dernières 
limites  de  l'horizon. 

Derrière  moi ,  c'est-à-dire  du  côté  de  la  mer,  car  j'allais  en  sens 
inverse  du  cours  de  l'eau,  plusieurs  vaisseaux  manœuvraient  aux 
derniers  rayons  du  soleil  qui  se  jouaient  dans  leurs  cordages  et  sur 
leurs  voiles;  les  uns  voulaient  entrer  en  rade,  les  autres  au  con- 
traire gagner  le  large.  Devant  moi,  les  ruines  qui  étaient  le  but  de 
ma  promenade,  s'élevaient  sombres,  tristes,  solitaires,  au  sommet 
d'une  assez  haute  colline,  et  se  projetaient  en  découpures  étranges, 
en  contours  fantastiques,  sur  un  ciel  terne  et  grisâtre. 

A  mes  côtés  se  succédaient  des  chênes  séculaires ,  des  pins  au 
sombre  feuillage,  des  saules  à  la  chevelure  pendante.  De  grands 
quartiers  de  rochers ,  long-temps  cachés  par  les  sinuosités  de  la 
rivière ,  se  montraient  tout  à  coup  comme  s'ils  fussent  surgis  de 
terre  à  l'instant  même.  Sur  le  penchant  des  coteaux  apparaissaient 
çà  et  là  de  ces  champs  de  blé  noir,  dont  la  couleur  rouge  foncée, 
qui  se  détache  vivement  de  la  verdure ,  et  les  met,  pour  ainsi  dire, 
en  saillie,  au  milieu  de  ce  qui  les  entoure,  donne  une  physionomie 
toute  particulière  aux  paysages  de  la  Bretagne. 

De  temps  à  autre  quelque  goéland ,  fatigué  de  se  balancer  à  la 
surface  de  l'eau  ,  ou  bien  effrayé  de  mon  approche,  s'élevait  lour- 
dement dans  les  airs,  et  déployant  ses  larges  ailes,  traversait  l'at- 
mosphère d'un  vol  pesant  et  silencieux. 

Sans  avoir  beaucoup  perdu  de  sa  transparence ,  la  lumière  du 
jour  commençait  à  perdre  de  son  éclat.  Le  tronc  et  le  feuillage  des 
arbres  devenaient  d'un  ton  de  plus  en  plus  foncé.  De  légères  va- 
peurs ,  enveloppant  les  objets  éloignés ,  adoucissaient  déjà  leurs 
formes  et  leurs  couleurs ,  sans  en  rien  dérober  encore.  De  nom- 
breux nuages ,  après  avoir  flotté  dans  les  airs  toute  la  journée , 
étaient  enfin  devenus  immobiles,  et,  se  fondant  les  uns  dans  les 
autres,  formaient  un  immense  voile  grisâtre  ,  qui  couvrait,  dans 
toute  son  étendue,  la  voûte  du  ciel;  une  main  invisible  semblait 


002    •  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

seulement  se  plaire  à  en  soulever  quelques  plis  à  la  dernière  limite 
de  l'occident,  car  de  ce  côté  sa  bordure  inférieure,  légèrement 
relevée ,  laissait  à  l'œil  charmé  la  vue  du  soleil  qui  descendait  en  ce 
moment  dans  l'océan  tout  enveloppé  d'une  pourpre  étincelante  : 
spectacle  d'une  splendeur  toujours  variée  dans  sa  journalière 
magnificence  ! 

Du  sifflement  des  feuilles  mortes  que  je  traînais  sous  mes  pas  , 
du  bruissement  de  la  marée  montante  se  déroulant  lentement  sur 
les  plages  unies,  ou  bien  écumant  avec  fracas  au  pied  des  rochers  ; 
des  gémissemens  confus  d'un  vent  faible  qui  d'instant  en  instant 
venait  se  briser  à  travers  les  branchages  des  arbres ,  imitant  assez 
bien  les  dernières  plaintes  d'un  agonisant;  de  tout  cela,  dis-je, 
résultait  je  ne  sais  quel  concert  d'une  mélancolique  harmonie. 

L'impression  que  j'en  recevais  m'entraîna  peu  à  peu  dans  une 
indéfinissable  et  vague  rêverie.  Les  affaires,  les  plaisirs,  les  soucis 
du  moment,  les  projets  de  l'avenir,  tout  cela  n'exista  bientôt  plus 
pour  moi.  Les  préoccupations  politiques  s'enfuirent  elles-mêmes 
de  mon  esprit...  Tous  ces  mille  et  mille  craquemens  d'une  machine 
sociale  qui  s'en  va  se  détraquant  sous  nos  yeux,  avec  une  si  effroya- 
ble vitesse,  pendant  quelques  inslans  je  n'en  entendis  plus  rien. 

Un  sentiment  de  vague  tristesse,  qui  ne  manquait  ni  de  charme, 
ni  d'une  sorte  de  solennité,  s'emparait  peu  à  peu  de  moi.  Un  atten- 
drissement sans  motifs  mouillait  mes  yeux.  Au-dedans  de  moi  s'o- 
pérait comme  un  retour  vers  les  jours  de  mon  enfonce.  Je  me  re- 
trouvais au  milieu  de  mes  premières  émotions,  de  mas  premiers 
sentimens,  comme  si  tant  d'autres  émotions,  tant  d'autres  senti - 
mens,  surtout  tant  de  mécomptes,  tant  de  désenchantemens , 
dès  le  milieu  de  la  vie,  ne  nous  en  séparaient  pas  par  d'infranchis- 
sables abîmes.  Des  affections  depuis  long-temps  méconnues,  frois- 
sées, trahies  peut-être,  et  en  tout  cas,  au  moins,  bien  usées  au  frot- 
tement du  monde,  se  réveillaient  en  moi.  Je  m'étonnais  presque  de 
les  retrouver  encore  saintes,  encore  dévouées,  encore  prêtes  au 
sacrifice.  Des  amis  depuis  long-temps  dans  la  tombe,  oubliés  peut- 
être  d'ordinaire ,  recevaient  tout  à  coup  comme  une  nouvelle  exis- 
tence du  souvenir  plein  de  vivacité  qui  me  les  rappelait  en  ce  mo- 
ment; il  me  semblait  voir  leurs  traits,  entendre  le  son  de  leurs  voix. 
Ils  glissaient  à  mes  côtés,  m'arrivaient  par  les  airs,  se  multipliaient 


LE    CHOLÉRA.  <>()<"> 

autour  de  moi  tic  mille  laçons,  pares  en  même  temps  de  je  ne  sais 
quelle  auréole  brillante  dont  les  ornait  la  consécration  de  la  mort. 
Je  me  laissais  aller  à  leur  adresser  longuement  la  parole;  puis  j'en- 
tendais leurs  paroles  à  eux  résonner  aussitôt  dans  ces  mêmes  mys- 
térieux échos  où  nous  nous  disons  à  nous-mêmes  notre  propre 
pensée. 

Le  sentiment  de  la  réalité  allait  ainsi  s'effaçant  de  plus  en  plus 
de  mon  esprit.  La  réalité  elle-même  semblait  se  retirer  de  toutes 
parts  d'autour  de  moi  pour  faire  place  à  ces  douces  et  fantastiques 
réminiscences  du  cœur  et  de  la  mémoire,  lorsqu'un  spectacle  inat- 
tendu se  présenta ,  qui  captiva  bientôt  toute  mon  attention. 

La  rive  opposée ,  bouleversée  d'accidens  de  terrein  assez  consi- 
dérables, présentait  grand  nombre  de  collines  de  hauteur,  de 
dimension ,  de  forme  et  de  culture  différentes ,  laissant  voir  çà  et  là 
quelques  groupes  de  gigantesques  rochers.  Au  bas  de  l'une  d'elles 
couverte  d'un  grand  bois  de  haute  futaie ,  s'élevait,  du  milieu  d'une 
sorte  d'ilot  de  terre  rougcàtre,  une  petite  église  entourée  d'un  cime- 
tière aux  murailles  blanches,  dont  l'une  avait  le  pied  baigné  par 
la  marée  montante.  La  couleur  noirâtre  de  cette  église  contrastait 
assez  bien  avec  le  fond  de  verdure,  sur  laquelle  on  la  voyait  se  dessi- 
ner ;  les  élégantes  dentelures  de  son  clocher  gothique  se  mariaient 
admirablement  avec  le  feuillage  festonné  des  grands  arbres,  et  en 
général  le  pinceau  le  plus  exercé  n'aurait  pu  mieux  disposer  tous 
les  objets  que  je  voyais  là,  les  mieux  entourer  et  les  mieux  éclairer, 
pour  en  créer  un  paysage  plus  habilement  eomposé. 

Or,  au  moment  même  où  j'arrivai  en  face  de  l'église ,  son  grand 
portail,  vis-à-vis  lequel  je  me  trouvais,  s'ouvrit  tout  à  coup;  il 
brilla  comme  une  étoile  au  sein  de  l'obscurité  de  son  intérieur  ; 
puis  une  grande  croix  d'argent  sortit  suivie  d'un  vieux  prêtre  pré- 
cédant de  peu  de  pas  un  cercueil  entouré  de  jeunes  filles,  dont 
chacune  portait  un  cierge  allumé.  Leurs  vêtemens  blancs  m'an- 
nonçaient que  c'était  une  de  leurs  compagnes  qu'elles  conduisaient 
à  sa  dernière  demeure.  Derrière  venait  un  assez  grand  nombre  de 
parens,  d'amis ,  de  voisins ,  en  habits  de  deuil.  Une  fosse  attendait 
tout  ouverte  l'hôte  qu'on  y  descendit ,  en  même  temps  que  le  prêtre 
se  mit  à  psalmodier  les  prières  d'usage,  auxquelles  les  assislans 
agenouillés  répondirent  en  chœur.  Leurs  voix,  mêlées  au  tintement 


004  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  cloches ,  au  bruissement  des  flots ,  m'arrivaient  adoucies ,  liai - 
moniées  par  la  distance,  toutes  chargées  d'une  sombre  et  puissante 
mélodie.  Je  leur  prêtai  l'oreille  avec  un  recueillement  profond , 
tout  en  regardant ,  avec  une  sorte  d'angoisse  et  d'anxiété ,  la  terre 
s'amonceler  rapidement ,  grâce  à  l'activité  des  fossoyeurs ,  sur  la 
créature  qui  lui  était  confiée  pour  l'éternité.  Tant  que  dura  ce  spec- 
tacle, je  le  considérai  avec  une  avide  et  douloureuse  curiosité; 
mais  à  peine  fut-il  achevé,  que  mes  yeux  se  reportèrent  sur 
l'Océan ,  qui  se  déroulait  à  mes  pieds  dans  toute  sa  sombre  majesté. 
Je  laissai  quelques  instans  mes  regards  errer  à  sa  surface,  sur  d'in- 
nombrables vagues  qui,  se  gonflant  peu  à  peu ,  se  couvraient  d'une 
légère  écume,  puis  se  brisaient  bientôt  pour  rentrer  à  jamais  au 
sein  de  l'immensité ,  ainsi  que  cette  jeune  fille,  subitement  arrêtée 
à  ses  premiers  pas  dans  le  monde.  C'étaient  comme  des  milliers  de 
voix  symboliques ,  s'élevant  tout  à  coup  pour  me  raconter  tout  ce 
qu'il  y  a  de  fragile  et  de  fugitif  dans  la  destinée  de  l'homme. 

L'apparition  subite  de  cet  appareil  de  funérailles,  le  retentisse- 
ment inattendu  de  ce  chant  de  deuil,  au  milieu  du  silence  et  de 
la  solitude  où  je  me  trouvais ,  étaient  sans  doute  de  nature  à  me 
faire  une  assez  vive  impression ,  malgré  la  fréquence  de  cérémo- 
nies pareilles  dans  les  tristes  jours  que  nous  traversions  alors,  car 
le  choléra ,  qui  avait  ravagé  une  partie  de  la  France,  venait  d'appa- 
raître tout  récemment  en  Bretagne  ;  mais  je  dois  ajouter  qu'il  arriva 
de  plus  qu'un  souvenir  récent  et  douloureux  fut  éveillé  en  moi  par 
ce  spectacle  dont  le  hasard  m'avait  rendu  témoin. 

Mademoiselle  de  la  D....,  à  peine  âgée  de  quinze  ans ,  réunissait 
à  toutes  les  sortes  de  distinctions,  le  don  merveilleux,  j'allais  dire 
divin,  d'une  admirable  beauté.  Sa  mère  avait  éprouvé  des  revers 
de  fortune,  qui  l'avaient  reléguée  dans  une  sorte  de  solitude,  au 
fond  d'un  des  quartiers  écartés  de  Paris;  elle  en  était  la  seule  conso- 
lation, la  seule  joie  dans  le  présent,  la  seule  espérance  dans  l'avenir. 
De  cet  isolément  où  toutes  deux  vivaient,  de  ces  malheurs  supportés 
en  commun ,  de  bien  d'autres  circonstances  encore,  il  était  résulté 
que  le  sentiment  qui  existait  entre  ces  deux  personnes ,  était  vrai- 
ment d'un  ordre  à  part;  les  mots  d'amour  de  mère  et  d'amour  de 
fille  n'en  sauraient  donner  qu'une  imparfaite  idée,  malgré  tout  ce 
qu'ils  remuent  dans  nos  cœurs  de  saint  et  de  doux,  de  tendre  et 


LE    CHOLÉRA.  005 

do  sacré.  En  chacune  se  trouvait  une  telle  naïveté  de  dévouement, 
une  telle  abnégation  de  toute  personnalité ,  qu'il  eût  été  vrai ,  à  la 
lettre,  de  dire  que  la  mère  vivait  dans  la  fille,  la  fille  dans  la  mère. 
Une  circonstance  singulière  ajoutait,  de  plus,  au  tableau  de  cette 
douce  communauté  de  nobles  sentimens,  je  ne  sais  quoi  d'infini- 
ment gracieux,  d'infiniment  touchant;  c'était  une  telle  ressem- 
blance dans  les  traits,  la  démarche ,  les  manières,  la  physionomie, 
avec  cela ,  un  tel  accord  de  caractère  et  d'intelligence ,  en  un  mot 
dételles  sympathies  morales,  qu'on  auraiteru  parfoisne  voir  en  toutes 
deux  qu'une  seule  et  même  personne ,  à  deux  époques  diverses  de 
la  vie.  C'est  ainsi  que ,  dans  ses  gracieux  caprices ,  la  nature  nous 
montre  quelquefois  sur  un  seul  arbuste ,  ici  la  fleur  richement  épa- 
nouie, et  là  la  fleur  qui  vient  d'éclore,  mais  dont  le  sein  enferme 
encore  des  trésors  de  couleurs  et  de  parfums.  Quoi  qu'il  en  soit , 
bien  qu'à  l'époque  désolante  du  choléra ,  j'eusse  occasion ,  par  suite 
d'anciennes  relations ,  de  voir  souvent  madame  et  mademoiselle  de 
la  D....,  il  ne  m'était  jamais  arrivé,  peut-être  par  une  bizarre 
disposition  d'esprit,  de  concevoir  quelque  crainte  |au  sujet  de  la 
jeune  personne.  Je  la  voyais  naître  si  doucement  à  la  vie  sous 
l'aile  maternelle,  s'avancer  vers  la  destinée  avec  tant  de  calme  et 
de  pureté;  elle  exhalait  tout  autour  d'elle  un  tel  parfum  d'inno- 
cence, de  candeur  et  de  chasteté,  qu'elle  me  semblait  devoir  être 
bien  certainement  défendue  par  quelque  invisible  barrière ,  placée 
sous  quelque  angélique  sauve-garde.  Craindre  pour  elle  m'eût  paru 
je  ne  sais  quel  odieux  blasphème  dont  la  seule  idée  ne  me  serait 
même  jamais  venue.  —  Et  pourtant  un  jour  où  je  l'avais  vue  la  veille, 
où  je  ne  sais  quelle  circonstance  imprévue  me  ramenait  si  prompte- 
ment  chez  sa  mère;  au  moment  où  franchissant  le  seuil  de  leur  ap- 
partement, je  m'attendais  à  la  revoir,  je  la  revoyais  déjà  avec  sa 
blanche  robe  de  la  veille,  je  la  trouvai  habillée  dans  son  lin- 
ceul. En  une  nuit,  le  choléra  l'avait  faite  cadavre.  Dussé-je 
vivre  de  longues  années ,  je  ne  pense  pas  avoir  à  me  rencontrer 
de  nouveau  avec  un  plus  impitoyable  mécompte ,  une  plus 
terrible  ironie  du  sort.  La  douleur  de  madame  de  la  D....,  les 
premier  momens  de  stupeur  passés,  fut  empreinte  d'un  calme, 
d'une  résignation  qui  déchirèrent  le  cœur  de  ceux  qui  en  furent 
témoins,  plus  que  n'auraient  pu  le  faire  des  larmes,  des  cris,  des 


G06  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gémissemens,  toutes  les  convulsions  du  désespoir.  Elle  se  soumit 
avec  une  douceur,  une  patience  infinie,  à  tous  les  soins  que  ses 
amis  s'empressèrent  de  lui  prodiguer.  Pour  leur  en  témoigner  sa 
reconnaissance,  elle  semblait  consentir  à  s'entourer  d'eux ,  à  s'ap- 
puyer sur  leur  bras,  afin  d'essayer  de  marcher  encore  dans  le  monde, 
de  se  mêler  encore  à  la  foule  indifférente.  Mais  au  bout  de  toutes 
les  perspectives  désolées  de  la  vie,  ce  n'était  plus  qu'un  seul  objet 
qui  lui  apparaissait  sans  cesse  :  le  tombeau  de  sa  fille  tant  aimée.  Ce 
tombeau  l'attirait  par  une  sorte  de  mystérieuse,  d'horrible  fascina- 
lion  dont  elle  seule  pouvait  apprécier  l'irrésistible  puissance  ;  et  c'est 
ce  qui  lui  donnait  la  force  d'être  calme,  la  force  de  marcher,  la 
force  même  de  sourire  parfois.  Aussi ,  tandis  qu'à  ces  indices,  beau- 
coup commençaient  à  la  croire  résignée  (ils  sont  en  petit  nombre, 
ceux  dont  l'œil  sait  voir  la  douleur  qui  s'enferme  muette  et  silen- 
cieuse au  sein  du  cœur  qu'elle  consume) ,  il  arriva  que  s'étant  cou- 
chée un  jour,  ne  paraissant  souffrir  que  d'une  indisposition  lé- 
gère, elle  ne  se  releva  pourtant  plus.  La  maladie  avait  eu  peu  de 
chose  à  faire  pour  devenir  mortelle. 

A  ce  souvenir,  en  raison  de  leur  analogie  avec  lui,  se  joignirent 
bientôt  d'autres  souvenirs  également  douloureux.  Autour  de  ces 
deux  victimes  se  groupèrent  bientôt  dans  ma  mémoire  d'autres 
victimes  du  même  fléau,  dont  j'avais  vu  de  même  la  triste  fin,  ou 
dont  la  triste  fin  m'avait  été  racontée. 

C'étaient  d'autres  jeunes  filles ,  qui  de  même  étaient  tombées 
sur  le  seuil  de  leur  destinée  d'amour  et  de  dévouement.  C'étaient 
de  belles  fiancées  arrachées  tout  à  coup  au  long  avenir  d'espérance 
et  de  bonheur  qu'elles  rêvaient  déjà  dans  les  bras  d'un  époux  de 
leur  choix.  C'étaient  de  tendres  mères  enlevées  à  l'amour  de  leurs 
enfans.  C'étaient  des  hommes  dans  toute  la  force ,  toute  la  vigueur 
de  l'âge,  à  qui  de  longues  années  paraissaient  assurées,  ou  bien 
d'autres  hommes  aux  cheveux  blanchissans ,  à  qui  le  sort  semblait 
devoir  quelques  jours  de  repos ,  après  les  fatigues  d'une  carrière 
agitée.  C'étaient  des  guerriers  épargnés  dans  vingt  batailles  par  le 
fer  et  le  plomb ,  et  s'étonnant  de  succomber  sous  des  coups  invisi- 
bles plus  rapides  et  plus  meurtriers  ;  c'étaient  des  hommes  d'art  et 
d'étude  qui ,  le  pied  dans  la  tombe,  se  sentaient  mourir  plus  cruel- 
lement encore  au  dernier  regard  qu'ils  jetaient  sur  l'œuvre  chérie, 


LE    CHOLÉRA.  G07 

dans  laquelle  ils  avaient  espéré  se  survivre  longuement  dans  la  mé- 
moire des  hommes ,  mais  qui  périssait  aussi  en  demeurant  inache- 
vée. C'étaient  enfin  ou  de  petits  enfans ,  qui  avaient  traversé  ce 
monde,  sans  s'en  être  doutés ,  sans  y  laisser  de  trace ,  semblables  au 
caillou  qui  s'enfonce  dans  une  onde  profonde,  ou  bien  des  vieil- 
lards, qui,  frappés  dans  leurs  descendans,  par  lesquels  seulement  ils 
tenaient  à  ce  monde,  restaient  debout  encore  quelques  instans, 
mais  déracinés  de  la  vie,  mais  menaçant  de  tomber  au  premier 
souffle  ennemi.  Le  sombre  aspect  qu'offrit  un  moment  Paris ,  avec 
sa  population  consternée ,  avec  ses  rues  désertes  dès  la  fin  du  jour, 
avec  ses  portails  décorés  en  grand  nombre  de  signes  de  deuil ,  avec 
les  chars  funèbres  qui  le  sillonnaient  en  tous  sens,  s'emplissant  de 
morts  de  porte  en  porte  :  ce  sombre  aspect  me  fut  de  nouveau 
présent.  Je  me  rappelai  la  sinistre  préoccupation  des  esprits ,  les 
terreurs  de  l'àme  éclatant  subitement  sur  tous  les  visages ,  au  mi- 
lieu des  conversations  les  plus  indifférentes ,  des  plus  insignifiantes 
circonstances.  Et  comment  le  moindre  mot  n'aurait-il  pas  suffi  à 
rappeler  l'idée  qui,  en  dépit  des  efforts  de  chacun,  ne  manquait 
guère  d'être  présente  à  tous  les  esprits?  Gomment  le  geste  le  plus 
indifférent  n'eùt-il  pas  été  assez  significatif  pour  désigner  l'objet, 
qui  ne  cessait  guère  d'être  visible  à  tous  les  yeux?  Je  me  rappelai 
l'effet  produit  par  le  retentissement  subit  de  ce  mot  de  choléra , 
étrange,  inusité  pour  nous  :  il  me  sembla  le  revoir  encore,  s' écri- 
vant tout  à  coup  au-dessus  de  nos  foyers  et  de  nos  tables,  de  nos 
banquets,  aussi  terrible,  aussi  redoutable  que  les  mots  mystérieux 
du  festin  de  Balthasar.  Je  me  rappelai  mille  autres  scènes  d'effroi , 
de  consternation  et  de  douleur;  elles  se  mêlèrent,  s'enlacèrent  les 
unes  aux  autres,  en  se  revêtant  de  je  ne  sais  quelle  fantastique 
réalité  ;  au  milieu  d'elles,  et  malgré  tous  mes  efforts  pour  les  re- 
pousser de  mes  yeux ,  ne  cessaient  de  m'apparaître ,  hideux,  hor- 
ribles, sanglans,  les  odieux  massacres  des  prétendus  empoisonneurs  ; 
et  de  la  sorte,  se  dressa  devant  moi  comme  un  tableau  fidèle  de  ce 
que  j'avais  vu  du  choléra  de  Paris. 

Au  fond  de  ce  tableau  ,  dans  ses  perspectives  les  plus  éloignées, 
les  mêmes  calamités  se  montraient  de  nouveau.  Mon  œil  les  re- 
trouvait à  Moscou,  à  Varsovie,  à  Londres,  en  Amérique.  Elles 
éclataient  au  milieu  d'une  population  religieuse,  tombant  à  ge- 


008  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

noux  à  la  voix  de  son  empereur;  elles  décimaient  une  armée  vic- 
torieuse; elles  planaient  sur  les  plus  nobles  martyrs  qu'ait  jamais 
comptés  la  liberté;  on  les  voyait  surgir  subitement,  tantôt  au  sein 
de  quelque  peuple,  ignorant  des  agitations  politiques  et  vivant  aussi 
paisiblement  qu'avaient  vécu  ses  aïeux ,  ou  bien  encore  au  sein  de 
quelque  autre  peuple ,  tout  bouillonnant  de  l'ardeur  fiévreuse  des 
révolutions.  Mais  partout  c'étaient  les  mêmes  misères,  partout 
c'étaient  les  mêmes  désolations.  Le  personnage  invisible  et  terrible 
autour  duquel  se  déroulait  ce  drame  sanglant ,  foulait  toutes  ces 
nations  de  langues,  de  caractères,  de  mœurs,  de  croyances 
si  diverses,  d'un  pied  également  dédaigneux,  également  meur- 
trier. 

Ma  pensée  s'assombrissait  déplus  en  plus.  De  lugubres  spectacles, 
évoqués  par  elle ,  surgissaient  ça  et  là  de  l'abîme  du  passé.  La  so- 
litude où  je  me  trouvais  s'en  était  comme  peuplée  tout  à  coup.  Au 
bruit  confus  d'un  gémissement  prolongé,  à  une  longue  traînée  de 
morts  et  de  mourans,  il  me  semblait  suivre  la  fameuse  peste  noire 
qui ,  partie  des  environs  de  la  grande  muraille,  traversa  l'Asie  Mi- 
neure, la  Grèce,  la  Syrie,  l'Egypte,  l'Italie,  s'abattit  longuement  sur 
la  France  d'où  elle  se  releva  pour  aller  visiter  l'Angleterre,  déso- 
lant ,  dépeuplant  par  conséquent  une  immense  partie  du  globe.  Je 
vis  l'Allemagne  encore  humide  du  sang  versé  pendant  la  guerre  de 
trente  ans,  dévastée  par  une  autre  peste  aussi  terrible.  Au  dire  des 
chroniqueurs,  celle-ci,  à  l'instar  de  la  foudre,  mais  plus  redou- 
table, marchait  enveloppée  dans  un  sombre  nuage.  La  nuée  meur- 
trière s'abattant  sur  une  ville ,  en  dévorait  en  trois  jour?  le  tiers  des 
habitans;  puis  elle  se  dissipait  aussi  rapidement  qu'elle  était  ap- 
parue. Sous  le  beau  ciel  de  la  Provence ,  le  même  fléau  se  montrait 
sous  des  apparences  différentes.  Là  l'air  ne  cessa  pas  d'être  doux 
et  chaud,  le  ciel  d'être  pur,  la  mer  d'être  bleuâtre,  et  le  soleil  d'é- 
tinccler  ;  les  brises  du  soir  n'en  arrivèrent  pas  moins  à  Marseille , 
toutes  chargées  de  fraîcheur  et  de  parfums  ;  et  cependant  unegrande 
solitude  se  fit  peu  à  peu  dans  les  rues  de  cette  ville ,  naguère 
si  riante ,  si  animée.  La  mortalité  s'y  accrut  si  rapidement , 
qu'en  peu  de  jours  les  cimetières  devinrent  trop  étroits  pour  le 
nombre  des  cadavres.  En  peu  de  semaines,  la  terre  en  fut  comme 
rassasiée;  et  comme  dès-lors  les  forces  commencèrent  aussi  à  man- 


LE   CHOLÉRA.  00!) 

quer  aux  vivans  pour  lui  enfouir  assez  profondément  les  morts  au 
sein,  et  qu'entassés  les  uns  et  les  autres,  ils  étaient  en  proie  à  un 
mouvement  de  fermentation  putride ,  on  les  vit  entrouvrir  leurs 
tombes  mal  creusées;  de  sorte  qu'elle  semblait  les  rejeter,  les  vo- 
mir elle-même  de  ses  propres  entrailles.  Des  gouffres  pestilentiels 
s'ouvrirent  ça  et  là ,  espèces  de  volcans  aux  éruptions  plus  meur- 
trières que  ceux  dont  s'échappent  des  torrens  de  lave  enflam- 
mée. Ces  sépultures,  tout  incomplètes  qu'elles  étaient,  ne  tardèrent 
pourtant  pas  à  manquer  bientôt  elles-mêmes.  On  se  contenta  de 
rouler  les  cadavres  dans  les  fossés  de  la  ville  où  la  putréfaction  en 
fit  une  sorte  de  masse  fluide,  sans  forme  ni  consistance,  qui  en- 
toura, qui  enlaça  Marseille,  comme  une  ceinture,  l'étreignant  de 
jour  en  jour  plus  étroitement ,  menaçant  de  lui  faire  exhaler  inces- 
samment son  dernier  souffle  de  vie(l).  A  ce  spectacle  la  jolie  ville 
de  Toulon  ne  tardait  pas  à  se  troubler.  Elle  alluma  de  grands  feux, 
comme  si  les  feux  de  son  beau  soleil  n'étaient  plus  suffisans  pour 
purifier  l'air,  ou  bien  comme  si  le  manteau  d'épaisse  fumée  dont 
elle  s'enveloppa  pendant  plusieurs  jours,  devait  la  soustraire  aux 
coups  du  fléau.  Elle  abandonna  à  une  solitude  et  à  un  silence  pré- 
maturé ses  rues ,  ses  promenades ,  ses  beaux  ombrages  :  les  habi- 
tans  se  confinèrent  dans  leurs  maisons,  la  ville  tout  entière  sembla 
retenir  son  haleine  et  faire  la  morte  ;  mais  elle  n'en  saurait  être 
quitte  pour  ces  vains  semblans.  L'épidémie  se  montre  dans  ses 
murs  aussi  terrible,  aussi  meurtrière  qu'à  Marseille.  Les  rayons  du 
soleil  vivifiant ,  sous  lesquels  elle  s'est  développée ,  semblent  même 
lui  avoir  communiqué  une  force,  une  intensité  qu'elle  n'avait  pas 
manifestée  tout  d'abord.  Les  scènes  de  désolation  de  Marseille  se 
reproduisent  de  nouveau.  Les  cadavres  entassés  par  milliers  sont 
bientôt  à  l'étroit.  Bien  plus,  sous  les  coups  répétés  du  fléau,  c'est 
la  société  elle-même,  la  société  tout  entière  qui  semble  s'être  bri- 
sée, s'être  écroulée.  On  voit  poindre,  apparaître,  se  pavaner 
sur  ses  ruines,  ceux  qu'elle  retint  d'ordinaire  dans  ses  cachots, 
dans  ses  prisons  les  plus  obscures ,  dans  ses  geôles  les  plus  rigou- 
reuses, les  forçats,  les  galériens.  Un  moment  ils  sont  seuls  à  se 


(i)   Histoire  île  la  Régence ,  Je  Lemonley. 

TOME  II,  39 


010  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

montrer  dans  les  rues.  On  les  croirait  les  uniques  habitans  de  b 
ville;  ils  en  sont  les  rois,  les  souverains,  et  bien  plus  les  libéra- 
teurs. Le  dégoût  de  la  vie ,  l'énergie  du  crime  où  s'étaient  trem- 
pées leurs  âmes,  en  avaient  fait  (on  n'ose  le  dire)  comme  des  héros. 
C'est  par  eux  seuls  que  la  ville  fut  délivrée  de  la  multitude  de  ca- 
davres en  pourriture,  sous  lesquels  elle  menaçait  de  demeurer  pour 
toujours  ensevelie.  La  cité  fut  sauvée  par  le  bagne.  Écoutez-la  le 
confesser  elle-même  par  la  bouche  d'un  de  ses  magistrats ,  qui  fut 
l'historien  fidèle,  aussi  bien  que  l'intrépide  témoin  de  ces  temps 
désastreux.  «  Heureuses,  s'écrie  M.  d'Àntrechaux,  trop  heureuses 
«  les  villes  qui,  au  milieu  de  semblables  circonstances,  possèdent 
«  dans  leur  sein  des  forçats  des  galères  du  roi  (1).  »  A  la  parole 
de  Manzoni ,  au  son  de  cette  parole  poétique ,  qui  a  fait  revivre 
pour  nous  la  réalité ,  que  l'histoire  se  bornait  à  nous  raconter,  je 
revis  aussi  Milan  avec  ses  rues  désertes  et  silencieuses.  J'entendis 
les  chansons  bruyantes  de  ses  effrayans  Monati.  J'errai  quelques 
instans  avec  Renzo  au  milieu  des  spectres  vivans  du  lazaret.  J'in- 
terrogeai avec  lui ,  plein  de  doute  et  d'effroi ,  leurs  visages  amai- 
gris. Qui  n'a  tremblé,  comme  Renzo,  pour  quelque  Lucie?  Puis 
enfin,  comme,  au  milieu  de  ce  champ  désolé  de  l'histoire  dont  je 
venais  de  parcourir  les  plus  funèbres  sentiers,  je  cherchais  quel- 
que objet  moins  lugubre  pour  reposer  mes  yeux  attristés,  la  ville 
d'Alcibiade ,  de  Périclès  et  d'Aspasie  me  revint  à  la  pensée.  Mais  la 
tribune  aux  harangues  était  silencieuse  ;  le  théâtre  ne  redisait  plus 
les  vers  d'Eschyle  ou  de  Sophocle;  les  vagues  se  brisant  le  long  des 
galères  oisives,  étaient  le  seul  bruit  qui  se  fit  entendre  au  Pyrée; 
les  rues  ,  les  places  publiques  étaient  désertes ,  et  à  peine  se  mon- 
trait-il çà  et  là  un  petit  nombre  de  pâles  et  maladives  figures , 
semblables  à  des  ombres  qu'on  verrait  errer  au  bord  de  leurs  tom- 
bes. Athènes  m'apparaissait  livrée  à  toutes  les  désolations  de  la 
peste  du  Péloponèse.  C'était  à  ce  moment  terrible  que  mon  ima- 
gination assombrie  s'était  prise  à  en  évoquer  le  fantôme.  Naguère 
encore  si  riante  et  si  belle ,  mais  alors  flétrie ,  décolorée  sous  les 
rudes  atteintes  du  fléau ,  Athènes,  l'élégante,  la  brillante  Athènes, 

(i)  Relation  de  la  pesle  de  Toulon,  par  M.  d'Antrechaux,  consul  de  ladite 
xillc  pendant  la  durée  de  l'épidémie. 


LE   CHOLÉRA.  li  I  ï 

semblait  une  jeune  fille  se  débattant  douloureusement  aux  embras- 
semens  funestes  de  quelque  odieux  vampire. 

A  ces  grandes  calamités  qui  s'enlr'ouvrcnl  de  temps  à  autre,  ainsi 
que  des  gouffres  de  désolations  au  milieu  de  nous,  combien  ne  s'en 
joint-il  pas  d'autres,  dont  l'action  plus  lente,  mais  continue,  ne  laisse 
pas  que  d'être  aussi  meurtrière?  Ce  n'est  qu'à  force  de  sueur  et  de 
sang,  que  l'homme,  jeté  nu  sur  la  terre,  y  trace  un  pénible  sillon, 
tandis  que  s'ouvrent  à  ses  côtés  mille  fossés  prématurés.  La  beauté, 
la  force,  l'intelligence  ne  lui  sont  que  de  fugitives  apparitions.  Il 
vit  au  milieu  de  fantômes  doués  d'aussi  peu  de  réalité  que  ceux 
qu'il  crée  parfois  dans  le  délire  de  la  fièvre.  Aucune  expression , 
aucune  image,  aucun  symbole,  ne  sauraient  exprimer  tout  ce  qu'il 
y  a  de  fragile  et  de  misérable  dans  sa  condition.  A  ce  triste  ban- 
quet de  la  vie,  où,  sans  l'avoir  sollicité,  il  se  trouve  convié,  com- 
bien d'épées  se  balancent  au-dessusdesa  tête,  plus  menaçantes  que 
celle  dont  s'effraya  Damoclès  !  Cependant,  comme  si  ce  n'était  pas 
assez  de  tant  de  misères  et  de  tant  de  maux  qui  l'assaillent,  parce 
qu'il  est  homme,  seulement  parce  qu'il  est  homme,  ne  s'en  fait-il 
pas  bien  d'autres  encore  de  sa  propre  main  !  Sur  la  surface  de  la 
terre  l'homme  a-t-il  un  ennemi  plus  redoutable  que  lui-même?  et^ 
pour  ne  parler  toutefois  que  des  plus  éclatans  de  ces  désastres 
dont  lui-même  est  l'auteur,  a-t-il  jamais  cessé  de  répandre  son  sang 
sur  d'innombrables  champs  de  batailles? 

Après  les  guerres  primitives,  dont  la  tradition  va  se  perdre 
dans  la  sainte  obscurité  des  récits  cosmogoniques ,  l'Orient  nous 
offre  aussitôt  d'autres  guerres  immenses,  gigantesques,  colossales, 
à  l'égal  de  ses  poèmes,  de  ses  monumens,  de  ses  religions.  L'his- 
toire de  la  Perse  se  déroule  à  travers  les  phases  diverses  d'un  com- 
bat perpétuel.  La  Grèce  est  le  théâtre  d'un  long  duel  entre  Athè- 
nes et  Sparte.  Toutes  les  nations  de  la  terre  viennent  tomber  sous 
l'épée  de  Rome,  comme  les  épis  sous  la  faucille  du  moissonneur; 
cela  fait,  Rome  se  déchire  les  entrailles  par  les  mains  de  Marius  et 
de  Sylla ,  de  César  et  de  Pompée  ;  puis  à  peine  est-elle  tombée  sous 
les  coups  des  barbares,  qu'eux-mêmes  ne  tardent  pas  à  s'cnlr'égor- 
ger  sur  les  ruines  du  grand  empire.  Pendant  des  siècles,  le  nord  de 
l'Afrique  ne  cesse  de  verser  sur  l'Europe  le  torrent  des  Sarrasins, 
qui  viennent  répandre  leur  sang  dans  les  plaines  de  l'Espagne  ,  de 

39. 


(>12  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

la  France  et  de  l'Italie.  A  son  tour,  l'Europe  se  précipite  sur  l'A- 
sie. Vingt  peuples  se  rencontrent  l'épée  à  la  main  autour  du  tom- 
beau du  Christ;  sang  noblement  versé  cette  fois!  guerre  trois  fois 
sainte  !  Le  génie  d'un  grand  homme  arrache  à  l'océan  un  monde 
qu'il  cachait  depuis  des  siècles  aux  yeux  de  l'Européen  ;  mais  ce 
monde  semble  disparaître  presqu'au  même  instant,  avec  ses  anti- 
ques civilisations  à  jamais  détruites,  dans  le  sang  dont  l'inondent 
ses  conquérans.  Mille  autres  guerres  plus  obscures  n'en  naissent 
pas  moins  contemporaines  de  ces  guerres  sanglantes,  ou  bien  leur 
succèdent.  Le  plus  mince  intérêt  les  excite,  les  multiplie,  les  éter- 
nise ;  il  suffit  des  plus  médiocres  génies  cl  des  plus  vulgaires  ambi- 
tions pour  y  précipiter  d'innombrables  populations,  et  c'est  ainsi 
avec  grande  raison  qu'après  avoir  tracé  lui-même  un  tableau  sem- 
blable, M.  de  Maistre  finit  par  s'écrier  qu'on  ne  saurait  fixer,  de- 
puis l'origine  des  âges ,  un  instant ,  un  seul  instant  où  le  sang  hu- 
main n'ait  pas  coulé  sous  la  main  de  l'homme. 

A  ce  point  de  vue,  n'est-on  pas  tenté  de  se  demander  si  l'homme 
n'est  pas  placé  sur  la  terre  uniquement  pour  donner  et  recevoir 
une  mort  inévitable,  ainsi  que  ces  esclaves  que  la  superbe  et  dé- 
daigneuse férocité  de  Rome  se  plaisait  à  jeter  dans  le  cirque?  Mais 
que  dis-je?  Descendant  dans  ce  cirque  funeste,  ceux-ci  savaient 
du  moins  à  qui  adresser  les  funèbres  paroles  qui,  après  deux  mille 
ans ,  portent  encore  l'effroi  dans  nos  âmes  :  «  César,  ceux  qui  vont 
mourir  te  saluent.  »  Renversés  sur  la  poussière,  implorant  vaine- 
ment la  pitié,  ils  voyaient  le  geste  homicide  par  lequel  leurs  prières 
étaient  repoussées;  ils  entendaient  les  bruyantes  acclamations  du 
peuple,  dont  leur  sang  qui  coulait  faisait  les  délices.  L'homme,  au 
contraire,  dans  l'arène  immense  où  il  a  été  jeté,  chercherait  vaine- 
ment à  qui  adresser  son  lugubre  salut.  11  ne  voit  pas  les  yeux  qui 
se  repaissent  de  son  supplice;  il  n'entend  pas  les  cris  de  ceux  qui 
s'en  réjouissent;  il  subit  une  sentence  qui  ne  lui  a  pas  été  signifiée; 
on  le  voit  puni  d'un  crime  qu'il  ignore,  par  une  main  qui  demeure 
cachée,  dans  un  but  qui  lui  est  inconnu.  La  seule  chose  qu'il  sache, 
c'est  qu'il  vient  arroser  de  son  sang,  inonder  de  ses  sueurs  la  terre 
couverte  de  la  cendre  et  des  ossemens  de  ceux  qui  l'ont  précédé. 
Quant  à  la  moisson  qui  a  besoin  de  cette  sanglante  rosée  pour  sor- 
tir de  terre,  nul  ne  saurait  l'apercevoir.  Le  mystère  de  la  destinée 


LF.    CHOLÉRA.  645 

humaine  repose  a»  fond  dune  impénétrable  obscurité.  A  l'aide 
d'ingénieux  instruments,  l'homme  va  chercher  des  mondes  comme 
perdus  pour  lui  au  sein  de  l'immensité  sans  limites.  Il  voit  l'insecte 
que  l'exiguïté  de  ses  proportions  semblait  devoir  lui  caeher  à  ja- 
mais dans  une  sorte  de  néant.  Mais  ces  ténèbres,  qui  s'étendent 
au-delà  de  notre  berceau,  au-delà  de  notre  tombe,  au  milieu  des- 
quelles brille  le  rapide  éclair  de  notre  vie  terrestre,  aucun  œil 
d'homme  ne  les  a  pénétrées  jusqu'à  présent,  aucun  œil  d'homme  ne 
les  pénétrera  dans  l'avenir.  A  toutes  les  misères  ,  à  toutes  les  dou- 
leurs qui  nous  ont  fait  comparer  à  la  condition  du  gladiateur ,  notre 
condition  dans  l'humanité ,  viennent  donc  s'ajouter  tous  les  tour- 
mens  et  toutes  les  terreurs  que  notre  inquiète  imagination  sait  tirer 
du  doute,  de  l'incertitude  et  de  l'ignorance,  tous  les  spectres  me- 
naçans  dont  elle  sait  peupler  les  ténèbres. 

Où  l'homme  irait-il  donc  chercher  la  lumière  pour  la  porter  dans 
cette  obscurité  profonde  de  sa  destinée?  Sa  propre  nature,  son  es- 
sence intime,  sont-elles  moins  obscures,  moins  mystérieuses  pour 
lui  que  cette  destinée?  Peut-il  s'interroger  sans  que  mille  voix  con- 
fuses ne  s'élèvent  aussitôt  de  son  sein  pour  se  contredire  mutuel- 
lement? Ne  se  montre-t-il  pas  à  ses  propres  yeux  sous  les  appa- 
rences les  plus  contradictoires ,  tantôt  dans  la  sublimité  de  l'ange 
du  ciel ,  tantôt  dans  l'abjection  du  ver  de  terre?  Ne  sent-il  pas  se 
loucher  et  se  combattre  au-dedans  de  lui  les  instincts  les  plus  ex- 
quis et  les  appétits  les  plus  grossiers?  Deux  natures  antipathiques 
l'une  à  l'autre,  se  repoussant  par  tous  les  points,  par  toutes  leurs 
forces,  ne  sont-elles  pas  tenues  en  contact,  dans  la  nature  humaine , 
par  une  main  de  fer,  au  prix  de  mille  douleurs?  N'est-ce  pas  seule- 
ment ainsi  que  de  ces  deux  natures  peut  se  former  un  seul  et  même 
être?  Mais  aussi  n'est-il  pas  naturel  qu'à  ce  point  de  vue  d'une  ré- 
flexion élevée ,  cet  être  s'apparaisse ,  dans  sa  propre  conscience , 
je  ne  sais  quel  sphynx  bizarre,  quel  monstrueux  centaure,  qu'il  se 
fasse  comme  horreur  à  lui-même? 

A  la  suite  de  toutes  ces  réflexions ,  se  pressant  rapidement  dans 
mon  esprit,  j'éprouvai  un  indicible  malaise.  Ces  images,  ces  im- 
pressions confuses,  se  confondaient  en  une  espèce  de  chaos  de 
ligures  grimaçantes,  semblables  à  celles  qui,  dans  les  Alpes,  se 
montrent  du  fond  de  t'abîme  aux  yeux  troublés  du  voyageur; 


tȔi  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

j'éprouvai  comme  un  vertige  à  les  contempler.  Aussi,  sous  l'empire 
d'un  vague  sentiment,  analogue  à  l'instinct  qui  nous  porte  à  nous 
assurer,  en  cas  semblable ,  d'un  appui  quelconque,  je  me  hâtai  de 
chercher  autour  de  moi  quelque  objet  dont  la  vue  pût  faire  diver- 
sion à  ce  qui  se  passait  dans  mon  esprit.  Mais  cette  recherche  de- 
meurait inutile. 

Le  paysage  s'était  couvert  d'épaisses  ténèbres;  les  arbres  touffus , 
les  vastes  prairies ,  les  taillis ,  les  bruyères ,  les  rochers,  avaient  cessé 
d'être  visibles,  le  vaisseaux  avaient  de  même  disparu.  La  vue  des 
nobles  ruines  vers  lesquelles  je  marchais  ,  m'aurait  peut-être  remis 
au  cœur,  n'eùl-ce  été  que  pour  un  instant,  quelques-unes  des 
fortes  et  naïves  croyances  dont  elles  avaient  été  contemporaines. 
Peut-être  aussi  m'auraient-elles  rappelé  à  la  mémoire  quelque  belle 
histoire  d'amour  ou  de  chevalerie  ,  dont  j'aurais  aimé  à  les  animer, 
à  les  supposer  momentanément  le  théâtre:  mais  je  n'en  pouvais  plus 
discerner  la  moindre  partie.  Le  ciel  s'était  enveloppé  d'un  vaste 
drap  mortuaire.  Les  objets ,  dépourvus  de  formes  et  de  couleurs  , 
formaient  autour  de  moi  une  sorte  de  chaos.  La  rivière  seule  était 
demeurée  quelque  peu  visible;  mais  en  même  temps  ses  contours 
bordés  d'une  écume  blanchâtre ,  les  écailles  brillantes  dont  la  cou- 
vraient les  vagues  phosphorescentes  se  brisant  à  sa  surface,  lui 
donnaient  je  ne  sais  quel  aspect  étrange,  bizarre;  on  aurait  dit  un 
serpent  gigantesque  mis  en  mouvement  par  un  art  magique.  Toute 
cette  confusion  de  choses  et  d'apparences  était  ainsi  bien  plutôt 
propre  à  appeler  l'imagination  dans  les  royaumes  illimités  du  fan- 
tastique, qu'à  la  ramener  au  sentiment  du  positif  et  de  la  réalité. 

Cependant ,  soit  que  mes  yeux  commençassent  à  se  faire  à  la 
sombre  horreur  des  scènes  que  j'avais  évoquées,  ou  que  le  point  de 
vue  d'où  je  les  considérais  eût  changé  à  mon  insu ,  il  arriva  qu'aux 
funèbres  pensées,  qu'aux  lugubres  images,  dont  je  m'étais  d'abord 
uniquement  occupé,  se  mêlèrent  ensuite  peu  à  peu  d'autres  ima- 
ges moins  lugubres,  d'autres  pensées  moins  funèbres. 

Aux  approches  de  l'épidémie  don  t  nous  subissions  l'invasion ,  je  me 
le  rappelai  alors,  à  travers  beaucoup  de  craintes  puériles,  de  terreurs 
exagérées,  on  avait  pu  remarquer  aussi  du  calme,  de  la  présence 
d'esprit,  de  la  résignation.  La  charité,  qui  s'endort  d'ordinaire  sur 
une  facile  aumône ,  s'était  réveillée  ardente  et  prodigue  ;  les  dons 


LE    CHOLÉRA.  01  ■> 

avaient  clé  immenses.  Chacun  avait  fait  une  large  part  de  sa  fortune; 

des  maisons  entières  avaient  été  transformées  en  hôpitaux .  A  mesure 
que  le  danger  s'était  montré  plus  redoutable,  des  dévoùmens  plus 
méritoires  avaient  paru.  Des  jeunes  femmes ,  des  femmes  du  monde 
s'étaient  vouées  avec  la  plus  admirable  abnégation  de  soi-même  au 
service  des  malades.  L'aiguillon  de  craintes  réciproques  avait  ra- 
nimé au  fond  des  cœurs  les  affections  de  toutes  sortes;  des  amitiés 
attiédies  et  refroidies  par  le  temps  étaient  redevenues  vives  et  in- 
quiètes ;  on  cessait  d'être  indifférent  aux  plus  étrangers;  entre  tous 
s'était  établie  cette  sorte  de  sympathie  qui  ne  manque  jamais 
d'exister  parmi  ceux  qui,  courant  un  même  danger,  deviennent 
comme  les  passagers  d'un  même  vaisseau.  L'envie,  la  haine,  les 
passions  basses  et  cupides,  à  l'aspect  imprévu  du  vide  et  du  néant 
de  ce  qui  les  avait  le  plus  violemment  excitées,  ne  sachant  plus  à 
quoi  se  prendre,  avaient  subitement  déserté  tous  les  cœurs,  ou  du 
moins  semblaient  l'avoir  fait.  La  sourde  inimitié,  qui,  au  sein  de 
nos  sociétés  modernes ,  qu'elle  menace  de  détruire,  fermente  entre 
le  pauvre  et  le  riche  ,  entre  le  riche  et  le  pauvre,  cette  implacable 
inimitié  paraissait  elle-même  un  moment  suspendue.  Le  pauvre  s'é- 
tonnait d'avoir  à  plaindre  le  riche  qu'il  voyait  surtout  menacé  dans 
ce  péril  commun;  car,  outre  la  vie,  le  riche  avait  à  perdre  aussi 
l'or  et  les  jouissances,  que  du  sein  de  sa  propre  détresse  lui-même 
n'avait  jamais  cessé  d'envier,  et  de  priser  bien  au-dessus  de  la  vie 
elle-même.  De  son  côté,  le  riche  sortait  de  l'indifférence  qui  ne  lui 
est  que  trop  habituelle  sur  les  maux  qu'il  ignore  ;  il  se  hâtait  de 
couvrir  de  son  manteau  le  malheureux  exposé  nu  à  l'orage  qui 
menaçait.  Toujours  et  partout  présente ,  la  pensée  de  la  mort  com- 
muniquait de  sa  grandeur  et  de  sa  solennité  aux  circonstances  les 
plus  vulgaires  de  l'existence  sociale  ;  les  rapports  de  famille  ou  de 
société  en  devenaient  plus  doux  et  plus  touchans.  Se  donner  un 
tort  même  léger,  même  futile  à  l'égard  d'un  indifférent,  d'un  in- 
connu, n'était-ce  pas  courir  le  risque  d'avoir  offensé  dès  le  lende- 
main un  homme  qui  n'était  plus,  et  d'avoir  ainsi  mis  dans  sa  propre 
vie  quelque  chose  d'irréparable?  Nous  jouissions  donc  tous,  par 
anticipation,  de  la  sauve-garde  de  la  tombe. 

Inébranlable  dans  sa  foi  naïve,  le  peuple  de  notre  Bretagne  s'é- 
tait pressé  de  nouveau  autour  de  ses  pasteurs,  Du  sein  des  églises 


61G  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  nos  villes ,  d'ardentes  prières  n'avaient  pas  cessé  de  monter 
au  ciel.  Reléguée  depuis  deux  ans  au  fond  du  sanctuaire  par  l'ou- 
trage et  la  dérision  ,  la  croix  avait  pu  se  montrer  de  nouveau  sur 
le  scui!  du  temple,  se  hasarder  môme  jusque  sur  la  place  publi- 
que. De  rustiques  processions  s'étaient  partout  déroulées  à  travers 
les  champs.  Dans  chaque  paroisse,  hommes,  femmes,  enfans  se 
précipitaient  sur  les  pas  du  curé,  chacun  laissant  voir  sur  son  vi- 
sage ,  avec  des  signes  différens,  la  même  naïveté  dans  sa  foi,  la  même 
ardeur  dans  ses  espérances.  On  priait  pour  sa  vieille  mère,  pour  sa 
sœur  bien-aimée ,  pour  l'enfant  qui  venait  de  naître ,  celui  qui  fit 
voir  les  aveugles  et  marcher  les  paralytiques  ;  si  la  prière  n'était 
point  exaucée,  on  se  soumettait,  sans  murmure,  à  la  sentence  terri- 
ble. Alors  le  prêtre  et  le  médecin  pénétraient  sous  le  chaume  des 
cabanes;  mais  que  les  rôles  qu'ils  y  venaient  remplir  étaient  diffé- 
rens de  ceux  que  nous  leur  assignons  d'ordinaire ,  en  semblables 
circonstances,  au  milieu  de  nos  grandes  villes ,  au  sein  de  notre  civi- 
lisation matérialisée!  Là,  le  prêtre  ne  se  hasarde  guère  auprès  du  lit 
que  le  médecin  n'a  pas  encore  déserté  ;  il  faut  que  les  dernières  mi- 
nutes du  temps  soient  prêtes  à  sonner  pour  celui  qu'il  vient  visiter, 
avantquelibertéluisoitdonnéc  de  parler  d'éternité.  Lesétranges  dé- 
licatesses du  siècle  sauraient-elles  permettre  qu'on  nous  entretienne 
de  notre  immortalité,  avant  que  nous  ne  soyons  déjà  cadavres? 
Mais  ici  la  parole  était  d'abord  au  prêtre.  Il  disait  que  la  vie  fugi- 
tive de  la  terre  est  un  don  de  Dieu  que  nul  n'était  à  même  de  dédai- 
gner, ou  bien  une  épreuve  à  laquelle  nul  n'était  en  droit  de  se  déro- 
ber; il  parlait  de  la  vie  qui  nous  attend  au-delà  de  notre  passage  à 
travers  le  temps  ;  puis,  au  nom  de  cette  vie  immortelle,  il  exhortait 
celui  dont  il  était  écouté,  à  supporter  avec  courage  et  résignation 
de  fugitives  misères  envoyées  par  Dieu  même.  C'est  alors  seulement 
qu'au  lit  du  moribond  se  produisait  le  médecin ,  couvert,  pour  ainsi 
dire,  de  la  soutane  du  curé  ;  car  ce  n'était  qu'à  cause  de  l'ame  éter- 
nelle, qu'il  pouvait  être  question  du  corps  périssable.  Le  moment 
arrivait-il  enfin ,  où  l'épidémie  avait  épuisé  sa  violence  à  force  de 
ravages?  Une  solennelle  messe  des  morts  assemblait  aussitôt  les 
survivans.  Agenouillés  sur  les  lombes  récemment  fermées  ,  ils  ve- 
naient s'affliger  sur  ceux  que  le  fléau  avait  moissonnés  avant  de  se 
réjouir  de  lui  avoir  échappé.  Chacun  priait  d'abord  séparémeni 


Lli   CHOLÉRA.  017 

pour  ses  parcns,  pour  ses  amis,  pour  ses  morts;  puis  loutes  les 
prières  dparses ,  isolées ,  se  confondaient  enfin  en  une  même  prière , 
l'aile  en  commun ,  pour  loutes  les  victimes  de  cette  même  calamité. 
Autour  de  ces  simples  églises  de  villages,  sous  ces  misérables  toits 
de  chaume,  on  voyait  ainsi  de  nobles  croyances  se  montrer  encore 
aussi  fortes ,  aussi  naïves ,  aussi  primitives ,  que  nous  les  admirons 
dans  les  premiers  siècles  de  l'histoire.  Cela  formait  de  merveilleuses 
harmonies  avec  les  ruines  du  moyen  âge  dont  on  était  entouré , 
avec  les  restes  des  pierres  druidiques  qu'on  apercevait  parfois  dans 
le  lointain. 

Au  milieu  de  ces  scènes  de  désolation,  certaines  figures  s'étaient 
montrées  constamment  pures,  constamment  admirables,  constam- 
ment sublimes!  c'étaient  les  sœurs  de  la  charité.  Saint  Vincent  de 
Paule  semblait  revivre  en  chacune  d'elles.  Dans  les  lieux  dévastés  par 
le  fléau ,  on  les  rencontrait  long-temps  avant  le  jour,  s'acheminant 
déjà  vers  ceux  qui ,  la  veille,  étaient  menacés  du  danger  le  plus  im- 
minent; chacune  d'elles  allait  redevenir  pour  l'un  d'eux  une  sœur, 
une  amie ,  un  guide  spirituel ,  un  garde-malade.  A  travers  les  lon- 
gues salles  des  hôpitaux,  vous  n'eussiez  pu  trouver  un  seul  lit  où 
elles  ne  s'arrêtassent  pour  donner  des  soins  ou  des  consolations;  les 
enseignemens  les  plus  élevés  se  trouvaient  naïvement  dans  leurs  bou- 
ches, en  même  temps  que  leurs  mains  étaient  infatigables  aux  soins 
les  plus  rebutans.  Une  ville  entière  n'avait  pas  de  réduit  assez  obs- 
cur, d'asile  assez  ignoré  pour  échapper  à  leurs  avides  recherches. 
Où  le  danger  était  le  plus  terrible,  où  les  morts  s'amoncelaient  en 
plus  grand  nombre,  c'était  là  que,  pendant  la  journée  entière,  on 
était  certain  de  les  rencontrer,  le  visage  rayonnant  d'une  inaltéra- 
ble, d'une  angélique  sérénité.  On  eût  dit  que  nos  angoisses  de  la 
terre  ne  pouvaient  les  atteindre  sur  le  calvaire  élevé  où  la  foi  les 
faisait  vivre ,  tandis  qu'il  leur  était  donné  d'en  descendre  elles-mê- 
mes sur  les  ailes  d'une  infatigable  charité ,  pour  nous  en  venir  sou- 
lager; ou  bien  on  eût  dit  encore  qu'en-dchors  pour  quelques  in- 
stans  de  ces  lieux  terribles  où  habitent  le  jeune,  la  prière,  la  veille, 
les  mortifications  de  tous  genres,  qu'en-dehors  de  ces  sortes  de  La- 
rédémones  chrétiennes  que  l'esprit  de  pénitence  leur  bâtit  au  mi- 
lieu de  nos  cités  ,  elles  aussi ,  de  même  que  les  guerriers  de  Lyeur- 
gue,  se  trouvaient  plus  à  l'aise  sur  ces  champs  de  bataille,  où  elles 


GJ8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

apparaissaient  tout  à  coup,  qu'au  milieu  de  leurs  redoutables  austé- 
rités, qu'au  sein  de  leur  vie  de  tous  les  jours.  La  nuit  les  avait  de- 
puis longtemps  surprises  dans  leurs  périlleux  travaux  qu'elles  n'a- 
vaient point  encore  songé  à  regagner  les  saintes  retraites,  ou  c'était 
enfin  dans  la  prière  et  la  pratique  de  pieuses  dévotions,  plus  que 
dans  le  sommeil  et  dans  le  repos,  qu'elles  allaient  chercher  assez 
de  forces  nouvelles  pour  suffire  au  lendemain. 

Dans  les  calamités  de  Milan  ,  de  Marseille ,  de  Toulon ,  on  vit 
éclater  les  mêmes  dévoùmens,  briller  les  mêmes  vertus.  Dans  l'ad- 
mirable roman  déjà  cité,  la  belle  et  noble  figure  de  l'archevêque 
n'est-clle  plus  historique?  Le  père  Cristofore  est-il  autre  chose, 
dans  toute  sa  sublimité,  que  la  personnification  d'un  clergé  dont  les 
sept  huitièmes  périrent  au  dire  des  historiens?  Quand  à  propos  de 
la  peste  de  Marseille ,  on  a  prononcé  le  nom  de  Belsunce ,  que 
pourrait-on  ajouter,  qui  fil  autre  chose  qu'affaiblir  le  sentiment 
d'admiration  reconnaissante  que  ce  nom  a  déjà  éveillé  dans  tous 
les  cœurs?  Moins  célébré,  l'évèque  de  Toulon  n'en  fut  peut-être 
pas  moins  admirable,  et  ce  qu'il  faut  dire  aussi,  c'est  que  le  clergé 
tout  entier  de  la  Provence  se  montra  digne  de  ces  deux  grands 
prélats.  Dès  le  premier  instant,  on  le  vit  se  précipiter  avec  une  ar- 
deur sans  égale  dans  tous  les  lieux  envahis  par  la  peste;  puis  en- 
suite, lorsqu'elle  fut  parvenue  au  plus  fort  de  ses  ravages,  elle  ne 
put  pourtant  faire  dans  les  rangs  de  ceux  qui  se  trouvaient  d'abord 
exposés  à  ses  coups  ,  de  vides  assez  considérables ,  pour  qu'ils  ne 
fussent  aussitôt  comblés  par  l'ardeur  de  ceux  accourus  pour  les 
remplir.  Ecoulons  sur  ce  point  l'historien  de  ces  tristes  évènemens 
déjà  cités.  Après  être  entré  dans  les  détails  les  plus  multipliés ,  on 
peut  dire  les  plus  techniques,  sur  les  soins  que  doivent  prendre  les 
magistrats  d'une  ville  qui  se  trouve  dans  les  tristes  circonstances 
dont  il  nous  a  laissé  l'histoire,  après  avoir  consacré  bien  des  pages 
à  leur  apprendre  ce  qu'ils  auront  à  faire  au  sujet  du  pain  ,  de  la 
viande,  des  remèdes ,  des  fossés  à  creuser ,  après  leur  avoir  enseigné 
comment  ils  pourront  se  procurer  à  grand'peine  des  chirur- 
giens, des  boulangers,  des  infirmiers,  M.  d'Antreehaux  ajoute, 
jette  au  bout  de  tout  cela  ,  lui ,  homme  profondément  reli- 
gieux comme  tout  son  livre  en  fait  foi  :  «  Quant  aux  secours 
spirituels,  quant  aux  confesseurs,  il  est   inutile  de  s'en  occu- 


LE    CHOLÉRA.  619 

per ,  c'est  ce  qui  manque  le  moins  dans  une  ville  affligée 
de  la  peste.  »  Quel  panégyrique  pourrait  valoir  celle  naïveté 
sublime?  Ce  n'est  pas  d'ailleurs,  il  s'en  faut  de  beaucoup,  des 
seuls  rangs  du  clergé  que  sortirent  tous  les  héros  de  ces  temps 
funestes.  La  société  put  en  montrer  dans  toutes  ses  classes,  à  lous 
les  degrés  de  sa  hiérarchie,  car  partout,  en  tous  lieux,  couvent  en 
silence  de  grandes  et  puissantes  âmes,  prêtes  à  prendre  leur  essor 
aussitôt  que  les  circonstances  extérieures  se  trouvent  en  harmonie 
avec  elles.  A  Marseille,  le  chevalier  Rose,  militaire  blanchi  dans 
les  fatigues  des  camps  ,  ne  recouvre-t-il  pas  en  face  du  péril  l'ar- 
deur et  la  force  d'un  autre  âge,  pour  s'illustrer  par  des  prodiges 
décourage,  de  sang-froid ,  de  dévoùment,  d'abnégation  de  soi- 
même?  A  Toulon ,  les  magistrats  du  peuple ,  les  consuls  ne  se  mon- 
trèrent-ils pas  de  même  au  niveau  de  la  grande  mission  à  laquelle 
les  appelait  le  péril  commun?  Ne  les  vit-on  pas ,  après  s'être  séparés 
de  leurs  familles,  dès  le  commencement  de  l'épidémie,  pour  se  li- 
vrer tout  entiers  aux  soins  de  la  cité ,  se  constituer  en  permanence 
à  l'hôtel-de-ville ,  se  saisir  d'une  dictature  dont  la  pensée  seule 
effraie  ;  se  faire  à  la  fois  législateurs ,  juges  sans  appel,  généraux, 
pourvoyeurs  ;  demeurer  aussi  impassibles  à  l'approche  de  mille  et 
mille  dangers  sans  cesse  renaissans ,  que  purent  l'être  les  séna- 
teurs de  Rome  à  l'approche  des  Gaulois,  et  ne  pas  cesser  enfin  de 
faire  face,  avec  une  énergie  sans  égale,  à  la  peste,  à  l'émeute,  à 
la  famine,  surgissant  à  la  fois  autour  d'eux  armées  de  toutes  leurs 
impitoyables  menaces? 

A  voir  la  noble  moisson  de  grands  courages,  de  dévoûmens  su- 
blimes, de  grandes  facultés  tout  à  coup  développées,  qui  croît  sur  le 
champ  de  bataille ,  on  ne  saurait  pleurer  le  sang  qui  les  a  inondés. 
Là  les  grands  hommes  se  forment  si  rapidement ,  qu'on  les  croirait 
spontanément  créés. Déjeunes  hommes,  partis  obscurs,  inconnus;, 
perdus  dans  la  foule,  grandissent  aux  yeux  de  leurs  contemporains, 
avec  une  rapidité  qui  confond  l'imagination ,  et  ce  n'est  pourtant 
pas  pour  partager  le  sort  de  tout  ce  qui  s'élève  rapidement ,  car  ils 
demeureront  grands  aux  yeux  de  la  postérité.  On  sait  Condé,  qui 
s'endort  enfant  pour  s'éveiller  un  héros.  On  sait  Hoche,  Moreau, 
Marceau,  si  rapidement  illustrés.  Puis,  chose  bizarre,  ce  n'est  pas 
seulement  les  parties  fortes  de  l'homme,  celles  par  lesquelles  il  agit 


020  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

puissamment  sur  les  autres  hommes,  qui  se  développent  au  milieu 
de  ces  sanglantes  luttes ,  avec  lesquelles  il  semblerait  qu'elles  soient 
seules  en  harmonie;  ce  sont  aussi  les  parties  les  plus  douces,  les  plus 
sympathiques,  les  plus  dévouées  de  sa  nature.  Où  trouver  de  plus 
nobles  et  de  plus  simples  caractères,  mais  en  même  temps  de  plus 
complets ,  d'expressions  plus  entières  d'une  civilisation  perfection- 
née ,  que  Catinat  ou  Vauban  ,  ou  bien  encore  que  ce  maréchal  de 
Boufflers ,  l'héroïque  défenseur  de  Lille ,  en  qui  se  fondent  si  heu- 
reusement, sous  le  pinceau  de  Saint-Simon,  l'austérité  du  patrio- 
tisme antique  et  les  belles  manières  de  la  cour  de  Louis  XIV?  C'est 
dans  le  caractère  du  chevalier,  c'est-à-dire  dans  le  chrétien  armé, 
dans  le  chrétien  au  milieu  des  terribles  scènes  de  la  guerre,  que  le 
moyen  âge  s'est  plu  à  réunir  ce  qu'il  y  a  de  plus  noble  dans  l'a- 
mour, de  plus  naïf  dans  la  croyance,  de  plus  magnifique  dans  le 
sacrifice.  Mais  ce  n'est  pas  seulement  le  moyen  âge,  c'est  l'huma- 
nité tout  entière  qui ,  dans  tous  les  temps  et  dans  tous  les  lieux ,  a 
porté  le  même  témoignage.  Depuis  l'origine  des  temps,  c'est  aux 
grands  capitaines,  aux  conquérans  qu'elle  a  payé  le  plus  ample  tri- 
but d'admiration.  C'est  aux  pieds  des  hommes  dont  la  grandeur 
s'est  élevée  sur  des  monceaux  de  cadavres,  qu'elle  s'est  prosternée 
le  plus  volontiers;  ce  sont  ceux  qui  ont  marché  parmi  les  hommes, 
au  milieu  de  la  plus  large  voie  de  sang ,  qu'elle  a  suivis  de  préfé- 
rence à  tous  les  autres,  pour  les  glorifier.  Le  grand  langage  de 
Bossuet  se  revêt  d'une  majesté  nouvelle,  laisse  éclater  une  poésie 
plus  puissante  encore  que  de  coutume,  quand  il  nous  parle  de 
Condé  à  Rocroy,  ou  de  Gustave  en  Pologne.  La  langue  de  feu 
semble  avoir  flamboyé  plus  ardente  au  front  de  Daniel ,  quand  les 
voiles  de  l'avenir  se  sont  écartés,  pour  laisser  voir  à  son  œil  pro- 
phétique ces  bonds  prodigieux  d'Alexandre,  sous  lesquels  s'en  allait 
en  poussière  le  trône  de  Darius.  Du  milieu  de  nos  temps  sans 
croyance  et  sans  amour,  n'est-ce  pas  seulement  pour  balbutier  le 
grand  nom  de  Napoléon  ,  que  la  poésie  se  hasarde  encore  à  faire 
résonner  parmi  nous  sa  voix  affaiblie,  tout-à-1'heure  éteinte?  S'il 
lui  était  donné  de  livrer  encore  une  fois  au  vent  de  l'inspiration 
ses  ailes  divines ,  maintenant  enchaînées,  ne  la  verrions-nous  pas 
s'élancer  aussitôt  sur  les  traces  du  conquérant ,  pour  le  chanter 
dans  sa  merveilleuse  course  des  Pyramides  à  la  Moscowa? 


LE   CHOLÉRA.  &2i 

C'est  donc  au  milieu  clos  misères  et  des  désolations  de  l'humanité 
que  se  manifeste  surtout  la  grandeur  morale  de  l'homme;  je  ne  sais 
quelle  loi  bizarre  le  veut  ainsi.  De  là  vint  sans  doute  qu'au  milieu 
du  sombre  et  lugubre  tableau  que  j'envisageais  d'abord,  il  se  déga- 
gea peu  à  peu  un  autre  tableau,  propre  au  contraire  à  charmer  la 
pensée.  Ces  deux  ordres  de  choses  se  mêlaient  en  ce  moment,  se  con- 
fondaient dans  mon  esprit.  Pendant  long-temps,  je  ne  pus  toutefois 
saisir  ni  le  lien  caché  qui  les  attachait  de  la  sorte  l'un  à  l'autre  sur  la 
surface  de  la  terre,  ni  la  cause  merveilleuse  qui  engendrait  l'une  de 
l'autre  des  choses  tellement  contraires.  Mais  vint  un  moment  où  ces- 
sant, ainsi  que  je  l'avais  fait  jusqu'alors,  de  considérer  l'homme  sur  le 
théâtre  du  monde  extérieur,  je  jetai  un  nouveau  coup  d'œil  sur  les 
mystères  de  sa  nature  intime ,  et  je  me  sentis  dès-lors  éclairé  comme 
par  une  lumière  jaillie  subitement  du  fond  de  l'abîme.  Le  mol  de 
l'obscure  énigme  de  la  destinée  terrestre  de  l'homme  me  fut  tout  à 
coup  donné.  Je  crus  le  lire  dans  cette  môme  duplicité  de  son  être, 
qui,  de  tous  les  mystères  de  sa  nature,  m'avait  naguère  paru  le 
plus  incompréhensible;  mais  qui,  loin  de  là,  se  montrait  alors  à 
moi  comme  l'harmonieuse  et  unique  cause  de  l'étrange  contraste 
qui  me  préoccupait  :  car,  me  disais-je,  si  l'homme  se  trouvait  con- 
tenu tout  entier  dans  sa  nature  matérielle  et  périssable,  ne  vivant 
que  de  sa  vie  organique,  on  le  verrait,  ainsi  que  l'animal,  succom- 
ber tout  entier  sous  le  mal  extérieur;  l'homme  moral  ne  s'élèverait 
pas  de  plus  en  plus  au  milieu  de  nos  misères  et  de  nos  calamités, 
et,  pour  ainsi  dire,  sur  les  ruines,  les  débris  de  l'homme  matériel. 
Si,  d'un  autre  côté,  l'homme  ne  vivait,  au  contraire,  que  par  les 
côtés  nobles,  élevés,  en  quelque  sorte  angéliques  de  sa  nature,  il  ne 
donnerait  aucune  prise  à  la  douleur  et  aux  maux  physiques.  Tl 
planerait  au-dessus  d'eux  ;  il  serait  ange  en  un  mot ,  non  homme.  Au 
lieu  de  cela,  étant  bien  vraiment  ce  qu'il  est,  c'est-à-dire  un  être 
double  et  compliqué,  un  être  immortel,  obligé  de  vivre  de  la  vie 
du  temps,  emprisonné  dans  une  fragile  et  terrestre  enveloppe,  la 
tradition,  la  philosophie  ou  la  révélation  se  trouvent  d'accord  pour 
nous  enseigner  la  nécessité  des  maux  et  de  la  douleur,  pour  le  per- 
fectionnement ou  le  développement  de  notre  nature  morale,  de 
l'être  impérissable  que  nous  recelons. 


G22  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Qu'est-ce,  au  fait,  que  notre  apparition  terrestre,  notre  manifes- 
tation dans  le  temps?  Est-ce  la  première  scène,  le  premier  acte  du 
grand  drame  de  notre  existence?  N'est-ce  au  contraire  que  l'expia- 
tion d'une  existence  antérieure?  Ne  serait-ce  encore  qu'une  initia- 
tion à  une  autre  vie,  qu'auraient  précédée  et  que  devraient  suivre 
grand  nombre  d'initiations  analogues?  A  ces  points  de  vue  divers , 
il  est  certain  que  noire  vie  terrestre  n'aurait  également  de  prix ,  de 
valeur,  de  signification  que  par  rapport  à  cette  autre  vie  d'au-delà 
de  la  tombe,  qui  doit  lui  succéder;  qu'elle  n'est  en  quelque  sorte 
qu'un  milieu  où  doit  commencer  à  poindre  le  germe  précieux  que 
nous  portons  en  nous,  pour  aller  croître  et  grandir  ensuite  sous  de 
nouvelles  conditions  d'existence ,  sur  quelque  autre  globe  encore 
peut-être  perdu  pour  nous  dans  les  espaces  sans  limites  de  la 
création;  mais  alors  les  circonstances  extérieures,  les  éyènemens 
variés  au  sein  desquels  nous  vivons,  à  l'occasion  desquels  sont  mises 
enjeu  nos  facultés  diverses,  n'ont  de  mérite,  de  valeur,  de  prix,  de 
signification,  qu'autant  qu'elles  exercent  de  l'influence  sur  noire 
nature  morale,  c'est-à-dire,  sur  la  partie  de  nous-mêmes  par  la- 
quelle nous  devons  nous  survivre,  qu'autant  qu'elles  aident  dès  à 
présent  à  la  manifestation  définitive  de  l'être  impérissable  qui  lia- 
bile  en  nous.  C'est  l'acier  dont  le  choc  sert  au  dégagement  de  l'é- 
tincelle contenue  dans  le  caillou.  C'est  le  souffle  sous  lequel  la  harpe 
éolienne  laisse  échapper  les  sons  mélodieux  qu'elle  tenait  empri- 
sonnés. S'il  est  donc  nécessaire  que  la  destinée  se  heurte  violem- 
ment à  nous,  afin  que  l'étincelle  divine  jaillisse  de  notre  sein  dans 
son  plus  ineffable  éclat;  s'il  est  nécessaire  que  le  vent  de  la  douleur 
nous  atteigne  d'une  mortelle  haleine,  afin  que  s'échappent  des  plus 
mystérieuses  cordes  de  notre  ame  les  sons  merveilleux  du  sacrifice, 
du  dévoùment,  de  l'abnégation  de  soi-même;  allons  nous  présenter 
nus,  s'il  le  faut,  au  souffle  le  plus  rigoureux  de  l'adversité;  allons 
offrir  une  poitrine  intrépidement  calme  aux  plus  terribles  coups 
de  la  destinée. 

Cessons  ainsi  de  redouter  les  désolations  de  toutes  sortes  dont 
une  main  cachée  paraît  se  plaire  à  semer  pour  nous  les  sentiers  de 
notre  vie  terrestre?  Bénissons,  au  contraire,  les  obstacles  passagère- 
ment douloureux ,  sous  le  froissement  desquels  peut  se  briser  à 


LE    CHOLÉRA.  025 

chacun  de  nos  pas  notre  enveloppe  mortelle,  car  il  nous  sera  donné 
de  nous  élever  sur  des  débris,  pour  prendre  aussitôt  possession  des 
royaumes  sans  fin  de  l'éternité  et  de  l'infini. 

C'est  aussi  là  ce  qu'ont  enseigné  les  doctrines  les  plus  augustes, 
c'est  ce  qu'ont  proclamé  les  voix  les  plus  saintes,  qui  aient  retenti 
parmi  les  hommes.  Ecoutez  Krischna  raffermissant,  au  moment 
du  combat,  Arjoun  qui  faiblit,  et  dont  le  cœur  défaille  à  la  seule 
pensée  du  sang  qui  va  couler,  des  cadavres  qui  vont  s'amonceler  , 
des  cris  des  mourans  qui,  peu  d'instans  après,  vont  remplir  les 
airs  :  «  0  Arjoun!  les  portes  du  ciel  s'ouvrent  devant  toi.  0  Ar- 
joun! il  n'est  donné  qu'à  des  favoris  du  ciel  d'assister  à  un  combat 
semblable  à  celui  qui  va  se  livrer.  0  Arjoun  !  ajoute-t-il  encore , 
développant  de  plus  en  plus  sa  pensée,  prépare-toi  à  combattre, 
car  ce  n'est  pas  dans  l'inaction  que  peut  s'opérer  le  dépouillement, 
de  notre  forme  mortelle!  »  Écoulez  encore  dans  Homère  comme 
un  écho  harmonieusement  affaibli  de  cette  grande  voix  de  l'Orient. 
Se  laisscra-t-il  aller  à  de  tristes,  à  de  longues  lamentations  sur  les 
cendres  d'Uion?  non,  car  «  si  les  dieux  ont  permis  la  ruine  d'Ilion, 
nous  dit-il  par  la  bouche  d'Alcinoiis,  c'est  afin  que  la  poésie  pût. 
en  tirer  d'utiles  leçons  pour  les  siècles  à  venir.  »  Quelles  ieçons, 
quels  magnifiques  enseignemens ,  nous  font  en  effet  depuis  trente 
siècles ,  Hector,  Andromaquc ,  ou  bien  Enée ,  nous  racontant  du  mi- 
lieu des  ruines  embrasées  de  Troie  les  devoirs  sacrés  du  fils,  du 
citoyen  et  de  l'épouse  !  Ecoutez  enfin ,  Christ ,  Christ ,  dont  la  parole 
est  pour  le  chrétien  toute  la  vérité,  pour  le  philosophe  une  portion 
seulement  de  la  vérité,  toutefois  la  plus  importante  et  la  plus  su- 
blime. Que  dit-il  à  ces  Pharisiens  qui  l'interrogeaient  sur  le  royaume 
de  Dieu?  «  Le  royaume  de  Dieu  ne  sera  point  visible ,  car  le  royaume 
de  Dieu  ne  sera  pas  hors  de  vous,  mais  bien  en  vous;  »  c'est-à-dire, 
sans  doute,  que  le  royaume  de  Dieu  ne  peut  être  que  la  réinté- 
gration de  l'amc  dans  sa  dignité  primitive ,  après  que  suffisamment 
purifiée  au  milieu  des  épreuves  de  la  terre,  il  lui  sera  donné  de  se 
manifester  dans  une  vie  nouvelle.  Que  dit-il  ailleurs?  qu'il  fallait 
mourir  au  monde  pour  obtenir  le  sens  de  la  vie  éternelle ,  c'est-à- 
dire  ,  pour  participer  à  celte  vie  éternelle  dès  le  cours  de  notre  vie 
passagère.  El  voyez  ceux  qui  les  premiers  ont  entendu  celle  puis- 
sante parole,  ou  ceux  qui  les  premiers  l'ont  reçue  encore  toute  vi- 


Gï24  REVUE   DES   DEUX    MONDES. 

vante  par  la  tradition.  Ils  désertent  les  villes ,  ils  peuplent  les  déserts, 
ils  se  mettent  en  quête  de  douleurs ,  de  misères ,  déjeunes,  de  macé- 
rations ,  avec  autant  d'ardeur  que  d'autres  d'aises  et  de  voluptés  ;  pas 
une  heure,  pas  une  minute  ne  s'écoule,  sans  qu'ils  ne  meurent  à 
quelque  plaisir,  à  quelque  joie,  à  tout  ce  qui  est  la  vie;  exténués 
de  souffrances  et  de  mortifications,  déjà  presque  cadavres,  ils  ne  se 
traînent  bientôt  plus  que  d'un  pied  chancelant  sur  le  bord  de  la 
tombe  qu'ils  ont  creusée  de  leurs  propres  mains.  Mais  dans  ces  corps 
amaigris,  consumés  par  la  pénitence,  et,  si  j'ose  m'ex  primer  ainsi, 
à  travers  l'usure,  à  travers  les  mille  fissures  de  celte  enveloppe  pé- 
rissable qui  tout-à-1'heure  va  tomber,  la  créature  immortelle  ne  se 
montre-l-elle  pas  à  nous  toute  radieuse,  toute  brillante,  toute 
rayonnante  déjà  de  je  ne  sais  quel  céleste  éclat? 

En  ce  moment,  un  rayon  de  la  lune,  perçant  le  sombre  rideau 
dont  le  ciel  était  couvert,  tomba  d'aplomb  sur  la  chapelle,  qu'un 
des  nombreux  caprices  du  chemin  que  je  suivais  me  mettait  à  même 
d'entrevoir  de  nouveau.  La  lumière  l'enveloppa  d'un  voile  bril- 
lant; elle  illumina  une  partie  du  cimetière,  puis  s'alla  déployer  sur 
les  flots  doucement  agités,  en  une  large  nappe  d'argent.  Les  pierres 
qui  couvraient  quelques  tombes ,  les  simples  monticules  de  terre 
qui  s'élevaient  sur  le  plus  grand  nombre,  les  petites  croix  peintes 
en  noir  qui  les  ornaient  toutes,  me  les  rendaient  parfaitement 
visibles ,  éclairées  qu'elles  étaient  d'ailleurs  par  celte  lueur  subite. 
Les  légères  ondulations  dont  l'inégale  élévation  des  tombeaux  se- 
mait le  terrain ,  lui  donnaient  quelque  chose  de  l'apparence  d'une 
mer  saisie  tout  à  coup  par  un  vent  du  nord  qui  l'aurait  subite- 
ment transformée  en  une  glace  immobile ,  au  moment  même  où 
ses  vagues  se  seraient  le  plus  fortement  soulevées.  Peut-être  était-ce 
aussi  au  milieu  de  tous  les  troubles  du  cœur,  de  toutes  les  agita- 
tions de  la  pensée,  en  un  mot  de  tous  les  soulèvemens  de  la  vie, 
que  le  vent  de  la  mort  avait  soufflé  sur  ceux  qui  gisaient  en  ce 
lieu.  Et  maintenant  ils  habitaient  une  sphère  où  ne  pouvaient  sans 
doute  se  propager  ni  les  bruits ,  ni  les  mouvemens,  ni  les  agitations 
de  la  terre.  C'est  du  moins  ce  que  semblaient  témoigner,  par  leur 
immobilité,  les  petites  croix  de  bois  s'élevant  en  tète  de  chaque 
tombe,  comme  les  mais  d'autant  de  nacelles  arrêtées  dans  leur  ra- 
pide sillage,  tandis  que  ceux  qui  les  monlaicnl  avaient  été  englou- 


LE    CHOLÉRA.  G2o 

lis ,  submergés  dans  ces  vagues  gonflées  par  le  souffle  de  la  mort  ; 
mer  immobile  au  milieu  de  laquelle  s'élevait  l'église  gothique  avec 
une  paisible  majesté. 

Aucun  de  ceux  qui  reposaient  en  ce  lieu,  n'avait  été  pendant  sa 
vie  un  inconnu ,  un  étranger  pour  cette  chapelle,  autour  de  laquelle 
ils  se  trouvaient  rangés.  Elle  s'était  ouverte  pour  eux  à  toutes  les 
grandes  époques  de  leur  vie  :  c'est  là  qu'ils  avaient  reçu  la  béné- 
diction nuptiale;  c'est  là  qu'ils  avaient  présenté  leurs  enfans  à  l'eau 
sainte  qui  les  enfantait  à  la  vie  du  Christ,  là  que  leurs  prières  s'é- 
taient mêlées  pour  monter  en  commun  vers  le  ciel,  et  là  encore 
que  chacun  d'eux,  du  sein  du  recueillement  et  de  l'affliction, 
avaient  parfois  demandé  au  ciel  le  courage  et  la  résignation.  Celte 
chapelle  avait  gaîment  salué  leur  arrivée  dans  ce  monde,  par  le 
joyeux  carillon  de  ses  cloches  ;  puis  elle  avait  gémi  sur  leurs  trépas, 
dansv  le  sombre  glas  des  funérailles.  Du  haut  de  sa  chaire  était 
tombée  la  parole  sainte,  la  manne  évangélique  dont  ces  chrétiens 
avaient  été  nourris  pendant  le  temps  qu'ils  avaient  erré,  comme 
nous ,  au  sein  de  ces  désolantes  solitudes  que  nous  appelons  le 
monde,  la  terre,  la  vie.  Dans  cette  chaire  avait  sans  cesse  retenti 
cette  bonne  nouvelle,  dont  un  Dieu  fut  le  messager,  cette  bonne 
nouvelle,  qui  annonça  au  monde  le  royaume  des  cieux  pour  prix  des 
souffrances  et  des  misères  de  la  terre.  Ils  lui  avaient  prêté  une 
oreille  crédule.  Ils  l'avaient  acceptée  avec  toute  l'ardeur  d'une  foi 
qui  ne  s'était  jamais  trouvée  en  contact  avec  les  incrédulités  du  siècle; 
et,  l'heure  solennelle  sonnée  pour  eux,  ils  étaient  venus,  joyeux 
sans  doute  d'échapper  enfin  aux  peines  de  l'épreuve,  pour  en  re- 
cevoir le  prix,  ils  étaient  venus,  disais-je,  se  coucher  dans  la  tombe, 
au  pied,  autour  de  ce  même  sanctuaire,  d'où  leur  avait  été  promis 
tant  de  fois  un  réveil  éternel. 

Aussi,  comme  la  lumière ,  subitement  apparue,  se  retirait  peu  à 
peu,  éclairant  à  peine  encore  la  sommité  dû  clocher,  terminée  par 
une  grande  croix ,  pendant  que  l'église  elle-même  s'enfonçait  de 
plus  en  plus  dans  l'obscurité,  comme  aussi  en  même  temps  qu'elle 
touchait  par  sa  base  à  cet  amas  de  poussière  mortelle ,  jadis  animée, 
baignant,  pour  ainsi  dire,  par  le  pied  ,  dans  notre  néant  terrestre, 
elle  s'illuminait  pourtant  encore  à  sa  partie  la  plus  élevée,  d'une 
lumière  tombant  d'en  haut;  on  eut  dit  je  ne  sais  quelle  arche  mys- 

TOME  II.  10 


026  REVUE  DES  DEUX  MOXDES. 

térieuse  qui  voguait  en  silence  sur  cet  océan  delà  mort,  pour  aller 
déposer  au  rivage  de  l'éternité,  dont  elle  recevait  déjà  quelques 
rayons  du  soleil  levant ,  tous  ces  naufragés  du  temps  que  le  cours 
des  siècles  avait  engloutis  tout  autour  d'elle. 

Et  d'ailleurs  la  grande  croix  d'argent ,  qui  continuait  de  briller 
au  milieu  des  ténèbres ,  s'épaisissant  de  nouveau ,  la  croix ,  cet  in- 
strument de  la  mort  de  Jésus ,  ce  symbole  de  la  croyance  chré- 
tienne, la  croix  n'aurait-elle  pas  suffi  à  me  raconter  à  elle  seule  et 
l'étrange  mystère  du  supplice  et  de  la  rédemption ,  et  la  mer- 
veilleuse alliance  du  ciel  et  de  la  terre,  au  sein  de  nos  passagères 
épreuves 

Outre  la  sorte  de  solennité  qu'empruntait  toute  cette  apparition 
de  la  manière  inattendue  dont  elle  s'était  offerte ,  elle  avait  donc 
aussi  un  rapport  singulier  avec  l'ordre  d'idées  que  je  venais  de 
parcourir.  Elle  m'en  offrait  comme  un  résumé  symbolique. 

Et  cette  bizarre  coïncidence  me  préoccupa  quelques  instans  pen- 
dant que  je  continuais  ma  promenade. 

Barchou  de  Penhoen. 


HISTOIRE 


m- s 


LOIS  PAR  LES   MOEURS 


IDcvmhnc  Jfragmf  nt.  ' 


Quand  on  arrive  à  ce  peuple ,  on  se  sent  écrasé  par  l'idée  d'une  im- 
mense grandeur  ;  la  pensée  plie  sous  la  majesté  de  ce  nom  devant  qui  s'est 
incliné  l'univers.  On  éprouve  alors  quelque  chose  de  ce  respect  qui  prend 
le  voyageur  étonné  de  se  trouver  au  pied  du  Capitole. 

La  société  romaine  est  la  plus  forte  qu'aient  instituée  les  hommes.  On 
l'a  pu  voir  en  ce  que ,  s'étant  mesurée  avec  toutes  les  autres ,  non-seule- 
ment elle  les  a  vaincues,  mais  elle  leur  a  imposé  son  génie. 

Le  monde  romain ,  tel  a  été  le  nom  de  son  empire  ;  en  effet,  le  monde 
presque  tout  entier  lui  appartenait.  La  société  romaine  se  confondait  avec 
la  société  du  genre  humain.  Quand  elle  a  péri,  la  civilisation  antique  s'est 
écroulée,  et  c'est  de  son  sein  que  la  civilisation  moderne  est  sortie.  Nous 

(i)  Voyez  la  livraison  du  ier  juin. 

10. 


G28  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

voici  donc  au  centre  de  l'histoire  ;  où  serait-il  plus  curieux  de  contempler 
l'action  réciproque  des  lois  et  des  mœurss  que  chez  un  peuple  qui  a  donné 
ses  mœurs  et  ses  lois  à  presque  tous  les  peuples  de  la  terre  ? 

Les  ténèbres  qui  enveloppent  les  origines  de  Rome  ne  nous  permettent 
de  les  entrevoir  que  confusément.  C'est  dans  celte  nuit,  c'est  sous  ces 
voiles  de  son  berceau  que  les  deux  principes  de  toute  société ,  les  lois  et 
les  mœurs,  s'unissent,  se  confondent ,  se  pénètrent ,  pour  ainsi  parler,  plus 
étroitement  et  plus  intimement  que  partout  ailleurs.  La  fusion  primitive 
des  lois  et  des  mœurs  disparait  dans  une  antiquité  que  l'œil  ne  saurait  at- 
teindre. Ce  qui  en  sort  est  quelque  chose  de  compacte,  d'homogène,  où 
l'on  ne  peut  distinguer  l'un  de  l'autre  les  deux  élémens  agglomérés,  tant 
ils  sont  mêlés  et  pétris  ensemble.  On  ne  voit  point  les  mœurs  se  plier  à 
la  loi,  ou  la  loi  se  conformer  aux  mœurs.  Dès  le  commencement,  la  loi  a 
l'autorité  de  la  coutume,  les  mœurs  font  le  droit,  le  droit  fait  les  manirs  ; 
comment  séparer  à  leur  origine  le  inos  et  le  jus ,  la  tradition  et  la  légalité  ? 

Si  la  base  de  la  plus  grande  puissance  qui  fut  jamais  se  cache  et  s'en- 
sevelit, pour  ainsi  dire,  dans  sa  ténébreuse  profondeur,  nous  pouvons  du 
moins  contempler  l'édifice  qu'elle  porte ,  et  même  en  nous  penchant  sur 
l'abîme  où  elle  repose ,  nous  y  discernerons  quelques-uns  des  matériaux 
dont  elle  fut  formée. 

Que  signifie  cette  période  des  rois  ?  N'est-ce  pas  une  époque  primor- 
diale, et  par  conséquent  obscure,  dans  laquelle  s'élaborent  les  divers  prin- 
cipes constitutifs  de  la  société  romaine  ?  S'il  en  est  ainsi ,  cherchons  à  y 
démêler  ces  principes  constitutifs  dans  leur  enveloppement  et  leur  con- 
fusion. 

Nous  y  trouvons  d'abord  le  principe  étrusque.  De  l'Etrurie  vinrent  les 
coutumes  et  les  cérémonies  religieuses  des*  Romains ,  et  cette  science  au- 
gurale  qui  jouait  un  si  grand  rôle  dans  leur  politique.  La  religion  étrusque 
était  mystérieuse  et  terrible.  L'oracle  qu'elle  consultait,  c'était  la  foudre; 
le  ciel  enflammé  par  la  tempête,  tel  était  le  livre  où  elle  lisait  l'avenir.  Les 
chefs  étrusques  avaient  la  propriété  de  cette  religion,  qui  affermissait  leur 
pouvoir.  Quelles  qu'aient  été  les  causes  et  les  circonstances  qui  aient  in- 
troduit à  Rome  une  portion  de  l'aruspicien  étrusque ,  on  ne  peut  en  mé- 
connaître les  traces  dans  l'ancienne  organisation  romaine.  En  outre ,  les 
insignes  de  la  royauté  étaient  toutes  empruntées  à  l'Etrurie.  Avant  que 
Rome  existât,  il  y  avait  dans  ce  pays  un  sénat ,  des  plébéiens ,  des  génies, 
des  cliens.  La  division  en  trois  tribus  et  en  trente  curies  est ,  à  ce  qu'il 
paraît,  étrusque.  Remarquons  que  tout  cela  est  autant  coutumes  qu'insti- 
tutions, peut  se  dire  aussi  bien  mœurs  que  lois.  Avec  ces  coutumes  reli- 
gieuses et  ces  formes  politiques  empruntées  aux  Etrusques,  concoururent . 


LES    LOIS   ET    LES   MOEURS.  629 

pour  former  la  Rome  primitive,  les  mœurs  agricoles  du  Latium  et  les 
mœurs  guerrières  de  la  Sabine.  Les  vieux  Sabins  ont  laissé,  jusqu'aux 
époques  les  plus  dégénérées  de  l'histoire  romaine ,  un  renom  de  rude  sim- 
plicité et  de  mâle  courage.  Ils  avaient  aussi  un  caractère  religieux  très- 
prononcé  dont  le  type  est  Numa.  Ainsi  la  religion,  l'agriculture  et  la 
guerre ,  telle  fut  l'étoffe  primitive  des  mœurs  romaines.  L'Etrurie ,  pure- 
ment aristocratique,  y  déposa  en  germe  l'esprit  de  caste;  le  Latium  et 
les  Sabins  y  apportèrent  leurs  habitudes  patriarcales  et  belliqueuse?.  De 
toutes  ces  choses  se  composa  le  génie  romain  ,  pieux  et  superbe ,  grave  et 
farouche.  Ainsi  fut  trempée  de  religion  ,  d'austérité  et  de  force ,  celte 
nation  destinée  à  vaincre  le  monde  et  à  le  discipliner. 

Mais ,  organisée  de  la  sorte  ,  elle  courait  le  risque  de  demeurer ,  comme 
les  Etrusques  eux-mêmes,  sous  le  joug  d'une  aristocratie  guerrière  et 
sacerdotale ,  qui ,  pesant  sur  elle  d'un  double  poids ,  eût  fini  par  l'écraser  ; 
ce  qui  la  sauva  de  ce  danger,  ce  fut  de  pouvoir  opposer  à  ses  patriciens 
une  plèbe  énergique  et  puissante.  Il  ne  faut  point  se  représenter  cette 
plèbe  comme  une  populace  misérable ,  mais  y  voir  avec  Niebuhr  la  popu- 
lation mixte  qui  se  groupait  autour  de  la  population  primitive  en  pos- 
session de  la  cité.  C'est  ainsi  que  l'on  explique  comment  de  puissantes  fa- 
milles étaient  plébéiennes ,  comment  il  y  avait  parmi  les  plébéiens  origi- 
naires de  grands  propriétaires  et  même  des  chevaliers. 

Ce  fut,  comme  on  sait,  la  lutte  constante  de  la  population  plébéienne 
et  de  la  population  patricienne  qui  forma  le  trait  distinctif  de  l'histoire 
romaine.  Ce  fut  cette  lutte  qui  produisit  les  agitations  et  fit  la  grandeur 
de  la  république,  c'est  de  là  que  sortirent  les  mœurs  politiques  de  Rome. 
Ces  mœurs  politiques  vinrent  s'implanter  dans  des  mœurs  religieuses  , 
patriarcales  et  guerrières;  elles  communiquèrent  à  cette  masse  la  vie  et 
le  mouvement ,  elles  fécondèrent  ce  sol  vigoureux  et  achevèrent  de  ci- 
menter les  fondemens  de  la  constitution  romaine. 

Maintenant  que  nous  avons  analysé  dans  leur  origine  les  mœurs  de 
Rome ,  suivons  le  développement  de  sa  législation  qui  s'appuie  sur  elles, 
ou  plutôt  qui  fait  corps  avec  elles  et  partage  toutes  leurs  révolutions  et 
toutes  leurs  vicissitudes. 

La  première  de  ces  révolutions  est  bien  ancienne,  elle  eut  une  impor- 
tance immense;  c'est  celle  qui  se  rattache  à  ce  personnage  à  demi  fabu- 
leux dont  le  nom  étrusque  était  Mastarna ,  et  que  Tite-Live  appelle  Ser- 
vius-Tullius.  Ce  fut  une  organisation  nouvelle  amenée  par  de  nouvelles 
mœurs.  L'élément  militaire  paraît  avoir  prévalu  passagèrement  sur  l'élé- 
ment sacerdotal  et  aristocratique ,  lorsque  la  division  par  centuries  pré- 
valut sur  la  division  par  curies;  lorsque  tout  le  peuple  romain  ,  sans  dis- 


030  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

linction  de  caste,  fut  enrégimenté  en  une  année  de  propriétaires  dont  les 
droits  politiques  et  les  devoirs  militaires  étaient  en  raison  directe  de  la 
richesse.  Les  dispositions  législatives  qui  se  rattachent  à  cette  révolution 
attestent  dans  les  mœurs  un  grand  changement  dont  elle  dut  être  le  ré- 
sultat. Tous  les  actes  civils  qui  ont  la  forme  d'un  marché ,  qui  s'exécutent 
par  une  vente  réelle  ou  simulée  per  œs  et  libram ,  ont  leur  origine  dans 
l'organisation  des  centuries,  car  ils  se  font  devant  les  témoins  qui  repré- 
sentent les  cinq  classes  de  Servius-Tullius  (dassici).Le  contrat  ou  marché 
devant  témoins  remplace  l'ancien  serment  au  dieu  Fidius.  Le  mariage  dans 
lequel  on  achète  sa  fiancée  (coemtio),  remplace  les  noces  accomplies  sui- 
vant les  rites  sacrés.  En  un  mot,  comme  dit  M.  Ot.  Mùller ,  la  constitu- 
tion de  Servais  substitue  partout  des  transactions  pécuniaires  (I)  aux  for- 
mes religieuses.  Il  paraît  que  l'aristocratie  reprit  le  dessus  dans  la  période 
désignée  par  le  règne  de  Tarquin-le-Superbe;  mais  la  législation  de  Ser- 
vais ne  périt  pas  entièrement,  elle  subsista  en  partie,  au  moins  comme 
tradition;  même  au  temps  de  la  république ,  elle  fut  la  charte  des  droits 
plébéiens,  invoquée  sans  cesse  et  opposée  aux  prérogatives  patriciennes 
dans  la  longue  lutte  qu'ils  soutinrent  contre  elles.  Puis  vint  la  grande  ré- 
volution ,  l'expulsion  des  Tarquins.  Un  profond  mystère  enveloppe  cet 
événement  défiguré  par  les  inventions  et  les  déclamations  des  âges  sui- 
vans.  Quant  à  ce  qui  nous  occupe,  ce  qu'on  y  voit,  c'est  le  soulèvement 
des  mœurs  contre  celui  qui  les  avait  violées  en  la  personne  de  Lucrèce. 
Quel  que  soit  le  degré  de  créance  qu'on  accorde  à  l'admirable  récit  de 
Tite-Live,  il  prouve  quelque  chose  pour  la  gravité  et  la  pureté  des  vieilles 
mœurs  domestiques ,  pour  leur  empire  sur  les  âmes ,  surtout  quand  on 
rapproche  la  chute  d'Appius  de  celle  de  Tarquin.  Fable  ou  histoire ,  la  tra- 
dition admit  deux  fois  que  la  pudeur  romaine  avait  placé  le  fer  vengeur 
aux  mains  de  la  liberté ,  et  qu'au  temps  de  Lucrèce ,  comme  à  celui  de 
Virginie,  les  mœurs,  par  une  insurrection  vraiment  sainte,  amenèrent 
le  changement  des  lois.  Mais  dans  la  chute  des  Tarquins ,  c'étaient  la  pu- 
deur patricienne  qui  avait  triomphé  ;  les  plébéiens  étaient  à  peu  près  étran- 
gers à  celte  révolution  accomplie  par  l'aristocrate  Brutus,  chef  de  la  tribu 
des  Colères  et  neveu  du  tyran.  Les  insignes  de  la  royauté  étrusque  passèrent 
à  des  rois  annuels,  dont  le  premier  fut  Collatin.  Les  mœurs  des  patriciens, 
loin  de  s'adoucir  après  leur  victoire,  redoublèrent  d'àpreté.  Les  débiteurs 
tombèrent  en  foule  dans  leurs  mains  inexorables ,  et  peuplèrent  leurs  de- 
meures ,  devenues  semblables  à  des  prisons  et  à  des  lieux  de  torture.  Ce 
fut  alors  que,  seize  ans  après  la  révolution  patricienne  qui  avait  enfanté 

(i)  Die  Etrusker,  t.  n,  p.  387. 


LES   LOIS   ET    LES   MOEURS.  ()5I 

Je  gouvernement  consulaire ,  s'opéra  la  révolution  plébéienne  qui  donna 
naissance  au  tribunat.  Au  milieu  des  troubles  qui  commençaient  à  la  dé- 
chirer, la  société  romaine  sentit  le  besoin,  pour  ne  pas  périr,  de  faire  un 
appel  à  son  principe ,  à  cet  ensemble  de  coutumes  qui  étaient  à  la  fois  son 
droit  et  ses  mœurs.  Jusqu'ici  la  loi  n'avait  pas  été  écrite,  elle  était  une 
tradition  vivante  dont  le  patriciat  était  dépositaire,  comme  des  autres 
choses  sacrées;  alors  on  écrivit  la  tradition,  et  ce  fut  encore  au  patriciat 
qu'on  demanda  les  dix  hommes  qui  furent  autorisés  à  la  rédiger. 

Telle  fut  véritablement  la  mission  des  décemvirs.  La  loi  des  douze  tables 
n'est  point  une  loi  grecque  ,  ainsi  qu'on  l'imagina  plus  tard ,  quand  le  Ro- 
main mit  sa  vanité  à  tout  rattacher  à  la  Grèce ,  les  institutions  comme  les 
origines.  La  loi  des  douze  tables  fut  l'expression  franche  et  rude  des  vieil- 
les mœurs ,  des  vieilles  coutumes  sous  l'empire  desquelles  Rome  s'était 
formée  et  avait  vécu  jusqu'alors.  Ainsi  elle  consacre  le  terrible  pouvoir 
du  père  sur  ses  enfans ,  le  droit  de  les  tuer  ou  de  les  vendre  ;  fidèle  au 
même  esprit ,  elle  disait  :  a  Que  le  père  se  hâte  de  mettre  à  mort  l'enfant 
d'une  difformité  monstrueuse,  »  et  n'accordait  la  liberté  au  fils  que  quand 
il  avait  été  vendu  trois  fois.  Du  reste ,  cette  dernière  disposition ,  qui  nous 
semble  le  comble  de  la  tyrannie  paternelle ,  était  peut-être  un  commen- 
cement d'émancipation.  Quoi  qu'il  en  soit ,  pour  comprendre  de  telles  lois, 
il  faut  entrer  dans  la  pensée  romaine  touchant  la  famille ,  dans  laquelle  le 
père  est  tout;  le  fils  de  famille ,  l'épouse,  ne  sont  pas  des  personnes  par 
rapport  à  lui ,  il  ne  peut  leur  faire  de  donation ,  car  une  donation  suppose 
deux  personnes.  Le  fils  ne  peut  ni  acquérir  ni  tester ,  le  fils  est  la  chose  du 
père ,  le  père  a  le  droit  d'user  et  d'abuser  de  sa  chose ,  telles  sont  les  maxi- 
mes primitives  du  droit  romain .  Or ,  ces  maximes  étaient  tirées  des  entrailles 
mêmes  des  mœurs  romaines ,  fondées  principalement  sur  la  famille.  Si  on 
doutait  qu'il  en  fût  ainsi,  qu'on  réfléchisse  que  Denys  d'Halicarnasse  (I) 
attribue  à  Romulus  la  loi  qui  permettait  au  père  de  tuer  et  de  vendre  son 
fils  :  on  la  croyait  donc  antérieure  aux  douze  tables;  d'ailleurs  ce  ne  sont 
pas  là  de  ces  lois  qui  s'inventent,  l'usage  est  le  seul  législateur  qui  les 
puisse  établir.  Partout  dans  la  loi  des  douze  tables ,  nous  observons  de 
même  l'esprit  des  vieilles  mœurs  romaines ,  telles  que  nous  avons  tenté  de 
les  caractériser.  Ces  mœurs  étaient,  avons-nous  dit ,  empreintes  d'une  re- 
ligion lugubre ,  et  parmi  les  fragmens  de  la  loi  des  douze  tables  qui  nous 
restent  se  trouvent  onze  articles  consacrés  aux  morts,  et  on  y  lit  cet  arrêt 
qui  respire  une  superstition  sinistre  :  «  Que  celui  qui  a  prononcé  un  en- 
chantement funeste  soit  déclaré  parricide.  »  Ces  mœurs  étaient  agricoles, 

(i).  Dcnys  d'Hautain. ,  p.  <)6  et  suiv. 


G32  REVUE  DES  DEUX  MONDES.  , 

et  je  vois  que  les  douze  labiés  ont  prévu  avec  détail  et  punissent  avec  sé- 
vérité divers  dommages  qu'on  peut  causer  à  l'agriculture.  Celui  qui  a  tué 
un  agneau  sera  lié  et  battu  de  verges.  Celui  quia  coupé  de  nuit  la  mois- 
son que  la  charrue  a  produite  sera  dévoué  à  Cérès  (i)  et  pendu.  Quant 
à  la  guerre,  est-elle  pacifique  cette  législation  qui  ne  connaît  qu'une 
expression  pour  désigner  un  étranger  et  un  ennemi  ?  Ainsi  dans  la  loi 
des  décemvirs  les  mœurs  de  Rome  naissante  n'ont  rien  perdu  de  leur 
barbarie.  Pour  un  membre  rompu  ,  elle  établit  la  peine  du  talion.  Elle 
donne  le  droit  au  plaignant  de  traîner  en  tout  temps  son  adversaire  de- 
vant le  tribunal;  s'il  est  vieux  et  malade,  elle  permet  qu'on  lui  accorde 
une  monture,  elle  ordonne  qu'on  lui  refuse  une  litière.  Rédigée  par  des 
patriciens,  elle  est  impitoyable  pour  les  malheureux  débiteurs  et  contient 
cette  ligne  terrible  que,  malgré  d'officieuses  interprétations ,  les  histo- 
riens les  plus  récens  se  sont  vus  contraints  d'entendre  à  la  lettre  avec 
l'antiquité ,  et  qui  autorise  les  créanciers  à  couper  en  morceaux  le  débi- 
teur insolvable  (2). 

Cependant  cette  législation  que  dictait  l'esprit  du  passé  contenait  des 
germes  d'avenir  ;  elle  interdisait  bien  encore  le  conmtOium,  entre  les  plé- 
béiens et  les  patriciens ,  mais  du  reste  elle  n'établissait  aucune  différence 
entre  eux  pour  les  droits  civils.  Cela  indiquait  un  notable  changement 
dans  les  mœurs  et  en  préparait  un  plus  grand  encore. 

Si  la  loi  des  douze  tables  a  été,  comme  le  dit  Tite-Live,  la  source  du 
droit  romain,  si  elle  a  été  placée  par  Cicéron ,  qui  lui  rend  le  même 
témoignage,  au-dessus  de  tous  les  livres  des  philosophes;  si,  enfin,  plu- 
sieurs de  ses  dispositions  ont  servi  de  base  à  la  jurisprudence  de  la  répu- 
blique et  subsisté  jusque  dans  le  recueil  des  empereurs  chrétiens,  elle  le 
doit  précisément  à  ce  qu'elle  avait  sa  racine  dans  les  mœurs  romaines, 
car  c'est  là  ce  qui  fait  la  force  d'une  législation ,  parce  que  c'est  de  là  que 
lui  viennent  la  sève  et  la  vie. 

C'est  à  la  loi  des  douze  tables  que  commence,  à  proprement  parler, 
l'histoire  si  vaste  du  droit  romain;  car  le  peuple  romain  est  le  premier 
chez  lequel  le  droit  ail  formé  une  science  dont  on  pût  écrire  l'histoire,  et 
ceci  tient  à  ce  que  ce  peuple  eut ,  depuis  son  origine  jusqu'à  sa  fin,  un 
profond  sentiment  et  un  profond  respect  du  droit.  Cette  idée  fut  pour  lui 
une  grande  force.  Souvent  plébéiens  et  patriciens  en  firent  un  très  mau- 
vais emploi,  et  voulurent  placer  le  droit  là  où  il  n'était  pas  ;  mais ,  en  s'é- 
garant,  c'est  lui  qu'ils  invoquaient.  Même  quand  ils  employaient  la  vio- 

(  i)  Qui  frugem  aralro  quesilam  fui  lin»  non  pavit  secuitve  suspensus,  Ccreri  esto. 
[2)   Voy.  Hugo  ,  Histoire  du  droit  romain,  et  Niebuhr. 


LES  LOIS  ET  LES  MOEURS.  055 

lence,  ils  en  appelaient,  les  uns  à  la  tradition,  les  autres  à  la  justice, 
c'est-à-dire  aux  deux  idées  constitutives  du  droit.  Ainsi ,  la  notion  du  droit 
jaillissait  du  choc  des  partis  ;  ainsi,  il  y  avait  quelque  chose  de  commun 
entre  eux.  L'état  conservait  un  lien,  la  société  un  fondement.  Par  cette 
habitude  constante,  le  droit  né  des  mœurs  s'identifia  toujours  davantage 
avec  elles,  et  forma  ,  pour  ainsi  dire,  leur  essence;  et  c'est  ainsi  que  le 
peuple  romain  mérita  de  s'appeler  par  excelh  nce  le  peuple  du  droit. 

Ce  peuple  transporta  le  sentiment  du  droit  dans  ses  rapports  avec  les 
peuples  étrangers ,  et  y  puisa  une  confiance  en  sa  propre  cause  qui  la  fai- 
sait triompher.  Si  les  Romains  eussent  conçu  froidement  la  grande  injus- 
tice de  soumettre  le  monde ,  je  doute  qu'ils  eussent  pu  y  réussir  ;  mais  ce 
fut  à  un  instinct  supérieur,  à  un  instinct  qui  n'était  ni  sans  moralité  ni 
sans  grandeur,  qu'ils  durent  l'empire  de  l'univers.  Ils  se  croyaient  des 
droits  sur  le  genre  humain;  ils  croyaient  que  les  dieux  protégeaient  et  fa- 
vorisaient leurs  conquêtes. 

Que  de  soins,  que  de  précautions  prises  pour  établir  la  bonté  de  leur 
cause ,  pour  mettre  la  justice  ou  l'ombre  de  la  justice  de  leur  côté!  Ecoutez 
le  fécial ,  quand  il  vient ,  la  tête  voilée ,  déclarer  solennellement  la  guerre 
aux  ennemis  du  peuple  romain.  Il  s'écrie  :  Que  Jupiter  m'entende  !  que 
les  frontières  m'entendent!  que  le  droit  m'entende  (I)  !  C'est  ce  senti- 
ment d'équité ,  lors  même  que  l'équité  était  le  plus  méconnue ,  qui  a  sou- 
tenu les  Romains  dans  des  momens  où  tout  semblait  perdu.  Ils  n'ont  ja- 
mais désespéré  de  leur  cause ,  parce  qu'ils  l'estimaient  juste  et  sainte.  En 
un  mot ,  c'est  parce  qu'ils  croyaient  avoir  le  droit  de  conquérir  le  monde 
qu'ils  ont  fini  par  le  posséder. 

Maintenant  que  nous  avons  vu  le  droit  romain  sortir  des  mœurs  ro- 
maines ,  voyons  rapidement  ce  que  ce  droit  et  ces  mœurs  devinrent  du- 
rant dix  siècles,  entre  Appius  et  Justinien,  entre  Virginie  et  Théodora. 

Le  quatrième  et  le  cinquième  siècle  de  la  république  furent  l'âge  d'or 
de  la  vertu  romaine;  c'est  le  temps  des  mœurs  rigides,  c'est  l'époque  des 
Fabius  et  des  Cincinnatus.  Rome  lutte  contre  ces  populations  de  l'Italie  , 
qui  lui  coûtèrent  plus  à  vaincre  que  le  reste  du  monde.  La  pauvreté  et 
la  guerre  fortifient  ses  mœurs  ,  sa  politique  puise  dans  leur  austérité  une 
énergie  incomparable.  Malgré  les  querelles  des  deux  ordres,  il  y  a  unité 
dans  l'état.  La  sévérité  générale  des  mœurs  atténue  les  inconvéniens  que 
produit  la  division  des  ordres. 

Les  patriciens  perdent  quelque  chose  de  leur  superbe  dans  les  simples 
et  mâles  occupations  de  la  vie  champêtre.  Les  plébéiens  oublient  par 

(i)  Audiat  fas!  lit.  Liv.  Ier  li\rc. 


054  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

moment  leurs  inimitiés,  pour  suivre  avec  ardeur  leurs  patrons  sur  le  champ 
de  bataille.  Cependant  les  deux  intérêts  sont  trop  puissans  pour  ne  pas 
se  combattre;  la  grande  guerre  du  forum  se  continue,  et  le  peuple  met 
autant  de  courage  et  de  persévérance  à  conquérir  l'égalité  qu'à  subjuguer 
l'Italie.  Il  y  parvint  alors ,  parce  qu'il  en  était  digne.  Remarquez  que 
cette  époque  des  mœurs  simples  et  pures  fut  celle  des  grandes  conquêtes 
législatives  que  remportent  les  plébéiens.  Au  quatrième  siècle ,  la  loi 
Canuleia  (I)  autorise  le  connubium  avec  les  patriciens.  La  loi  Licinia  (2) 
permet  de  choisir  un  consul  parmi  les  plébéiens.  C'est  pendant  le  cin- 
quième siècle,  surtout  pendant  les  longues  guerres  contre  les Saniniles , 
au  milieu  des  plus  grands  efforts  du  courage  et  de  la  vertu,  que  les  plé- 
béiens obtiennent  leur  complète  émancipation,  et  commencent  même,  par 
leur  prépondérance  excessive,  à  troubler  l'équilibre  de  la  république.  Dès 
l'année  412,  une  loi  avait  étendu  aux  deux  consuls  le  droit  que  la  loi  Li- 
cinia avait  accordé  pour  un  seul ,  et  dès  424 ,  d'autres  lois  obligent  à  choi- 
sir parmi  les  plébéiens  l'un  des  censeurs ,  et  déclarent  les  plébiscites  obli- 
gatoires pour  tous  les  citoyens  (5).  Enfin,  en  454,  la  lot  Ogulnia  comble 
la  mesure,  en  accordant  aux  plébéiens  quatre  places  de  pontifes  et  cinq 
d'augures.  Cette  loi  fut  la  consommation  des  changemens  introduits  par 
les  mœurs  dans  les  lois.  Deux  cents  ans  plus  tôt,  l'idée  du  sacerdoce  con- 
fié à  des  mains  plébéiennes  eût  paru  monstrueuse.  Mais  les  temps  avaient 
marché,  et  le  vieux  patriciat  fut  contraint  de  se  résigner  à  cet  envahisse- 
ment de  ses  plus  augustes  prérogatives. 

Un  autre  progrès  des  mœurs  fut  l'émancipation  de  la  loi  elle-même. 
Dans  l'origine  ,  les  patriciens  s'en  élaient  réservé  la  propriété  au  moyen 
de  certains  rites  mystérieux  dont  ils  étaient  dépositaires.  Eux  seuls  pou- 
vaient décider  si  le  jour  était  faste  ou  néfaste ,  si  les  auspices  étaient  fa- 
vorables ou  contraires ,  et  par  là  ils  disposaient  des  assemblée--,  et  des  ju- 
gemens.  Mais,  en  l'an  449 ,  le  scribe  Appius  Cœcus  trahit  et  divulgua  ces 
mystères.  Cneius  Flavius  étala  dans  le  forum  les  secrets  de  la  science 
patricienne;  il  dévoila  les  fastes.  —  Les  vieilles  mœurs  sacerdotales  furent 
ébranlées  jusque  dans  leur  racine.  La  publicité  du  droit  fut  un  triomphe 
immense  des  mœurs  plébéiennes.  Les  patriciens  le  sentirent;  car  ils  cher- 
chèrent à  ressaisir ,  sous  une  autre  forme ,  le  monopole  qui  leur  échappait. 
Ils  inventèrent  des  formules  compliquées  et  bizarres ,  nécessaires  pour  les 
actions  judiciaires,  et  dont  eux  seuls  connaissaient  l'emploi  et  I'applica- 

(i)  En  3oç). 
(a)  Eu  387. 
(3)  Loi  Publicia. 


LES    LOIS    ET    LES   MOEURS.  Gôo 

lion.  Mais  cela  leur  fut  encore  enlevé.  Ls  premier  plébéien  qui  fut  investi 
de  la  dignité  de  pontife,  Tiberius  Coruncanus,  dépouilla  la  politique  sa- 
cerdotale de  ses  derniers  voiles.  Depuis  ce  temps ,  la  loi  fut  accessible  à 
tous;  dès-lors,  elle  perdit  son  caractère  religieux,  pour  prendre  une  phy- 
sionomie populaire,  et  tout  fut  changé  dans  la  constitution  romaine. 

Deux  magistrats  avaient  été  institués  dans  cette  première  période,  dont 
le  rapport  avec  l'état  des  mœurs  est  assez  étroit  pour  m'interdire  de  les 
passer  sous  silence. 

Toute  société  solide  est  basée  sur  le  maintien  du  droit  établi ,  sur  le 
respect  de  la  chose  jugée ,  sur  l'autorité  de  la  coutume  ;  il  en  est  ainsi  en 
Angleterre ,  il  en  était  de  même  à  Rome.  Cependant,  à  côté  de  celte  fixité 
de  la  loi  fondamentale,  il  avait  fallu  faire  la  part  de  l'élément  mobile, 
qu'on  ne  saurait  bannir  d'aucune  législation.  C'est  à  quoi  servit  l'édit 
prétorien.  Chaque  année,  un  nouveau  préteur  apportait  par  des  mesures 
de  détails  les  modifications  nécessaires  au  droit  existant  :  il  concédait  aux 
mœurs  ce  qu'on  n'eût  pu  leur  refuser  sans  péril.  Mais  quelle  prudence 
délicate,  on  pourrait  dire  quelle  timidité  respectable,  présidait  à  ces  con- 
cessions nécessaires  !  On  évitait  avec  un  soin  superstitieux  de  toucher  an 
texte  immuable  ;  on  imaginait  les  fictions  les  plus  étranges  pour  accommo- 
der aux  mœurs  nouvelles  les  anciennes  lois  ;  on  permettait ,  dit  Gibbon  (  I  ), 
que  le  désir  secret  ou  probable  du  défunt  prévalût  sur  l'ordre  de  la  suc- 
cession et  les  formalités  du  testament...  Pour  la  réparation  des  torts  pri- 
vés, des  compensations  et  des  amendes  étaient  substituées  à  la  rigueur 
tombée  en  désuétude  des  douze  tables.  Le  temps  et  l'espace  étaient  an- 
nulés par  des  suppositions  imaginaires  ;  l'allégation  de  jeunesse,  de  fraude, 
de  violence,  mettait  au  néant  l'obligation  d'un  contrat  inconvenant,  ou 
dispensait  de  son  accomplissement.  Gibbon  blâme  avec  raison  les  abus  de 
cette  méthode  ,  devant  lesquels  n'a  cependant  pas  reculé  la  sagesse  poli- 
tique de  son  pays. 

Si  le  devoir  du  préteur  était  de  concilier  les  mœurs  avec  les  lois,  celui 
du  censeur  était  de  conserver  les  lois  par  les  mœurs.  Le  censeur  disposait 
arbitrairement  du  rang  des  citoyens  ,  il  prononçait  sur  eux  l'ignominie; 
il  punissait  ce  que  les  tribunaux  ne  peuvent  atteindre,  le  désordre,  la 
lâcheté,  la  corruption.  Il  était  le  magistrat  des  mœurs;  sa  dignité  était, 
au  dire  de  Plutarque  (2) ,  la  plus  élevée  de  toutes.  Dans  ce  respect  de  la 
censure  est  le  génie  de  Rome  pure  et  libre.  Plus  tard,  quand  elle  fut 
corrompue,  la  censure  gêna  ses  débordemens,  et  un  tribun  du  peuple  > 

(r)  Décline  and  l'ail,  t.  vin,  p.  i5,  ehap.  44- 
Vie  de  Galon  l'ancien 


C36  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Titus  Clotlius,  fit  rendre  une  loi  qui  lui  enlevait  son  pouvoir  (I).  On  la 
rétablit  (2);  niais  la  censure  n'avait  plus  d'autorité,  depuis  que  la  vertu 
avait  perdu  la  sienne.  Son  nom,  conservé  quelque  temps  sous  les  empe- 
reurs ,  ne  fut  qu'une  honte  de  plus.  Puis  ,  le  nom  même  fut  trouvé  impor- 
tun et  aboli  comme  un  remords.  Enfin  ,  quand  Arcadius  voulut  tardive- 
ment rétablir  celte  dignité  d'un  autre  âge,  le  sénat  décrépit  de  son  temps 
eut  peur  de  ce  fantôme  et  le  repoussa.  Ainsi  finit  cette  institution  qui  ne 
pouvait  convenir  qu'à  des  mœurs  vigoureuses ,  telles  que  celles  que  nous 
a  présentées  dans  son  principe  la  république  romaine.  Nous  sommes  ar- 
rivés au  moment  où  ces  mœurs  vont  changer  sans  retour.  Suivons  ces 
changemens ,  et  ceux  qu'ils  entraîneront  dans  les  lois. 

En  effet,  on  peut  observer  dans  les  lois  les  progrès  de  la  corruption 
graduelle  des  mœurs,  jusqu'à  ce  que  cette  corruption  ayant  atteint  son 
dernier  terme  ,  la  loi  fondamentale  de  l'état  soit  attaquée  elle-même,  et 
que  les  mœurs  ayant  cessé  d'être  républicaines,  la  république  fasse  place 
au  despotisme. 

A  la  fin  du  cinquième  siècle,  Rome  rencontra  la  Grèce  à  l'extrémité  de 
l'Italie.  Durant  le  cours  du  sixième ,  elle  prit  Syracuse,  et  entra  en  Orient. 
Au  commencement  du  septième,  Corinlhe  lui  livrait  ses  chefs-d'œuvre. 
Les  richesses  du  monde  commencèrent  à  la  punir  de  ses  conquêtes,  en 
amollissant  ses  mœurs.  Sa  législation  atteste  ce  relâchement  et  par  les  ré- 
sistances qu'elle  lui  oppose,  et  par  les  concessions  qu'elle  est  contrainte 
de  lui  faire. 

On  remarque  d'abord  les  efforts  qui  ont  pour  but  de  relever  la  religion, 
base  de  la  politique  romaine,  alors  si  ébranlée.  Ainsi,  la  loi  Papia  (5)  or- 
donna que  le  grand-pontife  choisirait  un  certain  nombre  de  vierges,  entre 
lesquelles  le  sort  désignerait  vingt  vestales.  Cet  impôt  levé  sur  les  familles 
romaines  ne  prouve-t-il  pas  que  le  zèle  pour  le  culte  national  commençait 
à  se  refroidir ,  et  que  la  législation  sentait  le  besoin  de  le  ranimer  ? 

On  voit  aussi  la  loi  lutter  contre  l'envahissement  du  luxe  et  des  désor- 
dres ,  en  multipliant  sans  fruit  les  dispositions  somptuaires  :  c'est  dans  ce 
but  que  furent  portées ,  pour  réprimer  le  luxe  des  femmes ,  la  loi  Oppia  (4) 
(pie  défendit  Caton,  et  qui  ne  put  durer  plus  de  vingt  années;  la  loi  (5) 


(i)  Loi  Tita  Clodia,  6g5. 

(2)  Metellus  Scipio,  en  702. 

(3)  5o4. 

(4)  539.  Tit.  Live,  34.   1.  Tacite,  Annal  11.  5. 

(5)  573. 


LF.S    LOIS   ET    LES   MOEURS.  GÔ7 

Orchia  et  la  loi  Fannia  (-1),  qui  fixaient  le  nombre  des  convives  dans  les 
festins. 

Alors  on  commence  à  faire, des  lois  contre  les  brigues  (2),  lois  qu'il 
fallut  depuis  souvent  renouveler,  et  toujours  inutilement;  contre  la  véna- 
lité des  orateurs  (5) ,  contre  la  captation  des  lestamens ,  surtout  par  les 
femmes  (4).  Enfin,  des  crimes  nouveaux  paraissent,  pour  la  première  fois, 
dans  les  lois,  comme  dans  les  mœurs;  telle  est  la  violence  faite  à  la  pu- 
deur des  personnes  libres  (5). 

Durant  les  cent  cinquante  dernières  années  delà  république,  au  milieu 
de  ses  plus  grands  triompbes ,  la  décadence  des  mœurs  fait  des  progrès 
rapides,  et  tout  s'acbemine  vers  une  ruine  complète  des  institutions.  La 
corruption  donne  naissance  à  d'horribles  décbiremens;  la  mollesse  enfante 
la  cruauté.  En  parcourant  les  lois  de  cette  époque,  on  assiste  à  la  disso- 
lution des  mœurs  et  de  l'état. 

Lorsque  la  moralité  d'un  peuple  se  déprave,  il  se  relâche  de  sa  sévérité 
pour  le  mal.  Ainsi ,  quand  je  vois  supprimer  à  Rome  la  peine  des  calom- 
niateurs ,  je  pense  que  tout  est  perdu,  puisqu'on  amnistie  la  calomnie  (6). 

Je  lis  l'affaiblissement  du  courage  civil,  dans  la  loi  qui  met  le  vote 
secret  à  la  place  du  vote  public  (7)  ;  l'amollissement  des  mœurs  militai- 
res, dans  celle  qui  fait  ajouter  des  vêtemens  à  la  paie  (8)  que  recevait  déjà 
le  soldat  romain.  La  paie  et  les  dons  militaires  changèrent  entièrement 
l'esprit  des  troupes  romaines  et  tuèrent  leur  patriotisme.  Le  service ,  qui 
d'abord  se  confondait  avec  la  défense  du  pays  et  de  la  famille,  devint  un 
métier.  En  outre ,  les  soldats  propriétaires  qui  composaient  les  aimées 
dans  les  premiers  temps,  n'appartenaient  qu'à  la  république;  les  soldats 
stipendiés  étaient  à  la  disposition  des  généraux ,  qui  pouvaient  augmenter 
la  paie  ou  les  gratifications. 

On  a  beucoup  déclamé  contre  les  lois  agraires  ;  on  a  donné  leur  nom 
au  sys'ème  insensé  qui  voudrait  établir  violemment  l'égalité  absolue  de 
la  propriété.  Il  est  cependant  bien  certain  que  les  Gracches  ne  demandè- 
rent jamais  rien  de  pareil.  Ils  réclamaient  seulement  pour  les  plébéiens 

(i)  593. 

(2)  De  Ambitu,  575. 

(3)  539.  L.  Ciucia. 

(4)  L.  Voconia  585. 

(5)  L.  Scatinia  5 26  de  stupro  ingenuis  illato. 

(6)  614.  Lex  MemniaoK  Remnia  de  non  imire&dâ  fronticalumniatorislilteiâ  K. 

(7)  L.  Gabinia.  Lata  ah  homine  ignoto  et  sordido.  Ciccron ,  Leg.  nr.  16. 

(8)  Lex  Viaria.  628. 


GÔS  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

un  droit  qui  leur  appartenait  incontestablement ,  celui  d'entrer  en  par- 
tage des  terres  conquises  par  eux  sur  l'ennemi.  Tiberius  ne  demandait  pas 
une  distribution  gratuite  du  froment,  mais  seulement  qu'on  abaissât  le 
prix  du  blé.  Ceci  n'avait  rien  d'irrégulier  ni  de  nouveau.  Ces  deux  no- 
bles frères,  dont  tout  le  crime  fut  de  valoir  mieux  que  leur  temps,  succom- 
bèrent, parce  que  le  vieil  esprit  romain,  qui  les  inspirait,  ne  vivait  plus 
(pie  dans  leur  cœur.  Une  aristocratie  corrompue  les  persécuta,  des  plé- 
béiens corrompus  les  abandonnèrent ,  et  leur  généreuse  mort  prouva  celle 
triste  vérité  ,  que,  lorsque  les  mœurs  sont  mauvaises ,  les  bonnes  lois  sont 
impossibles. 

A  cette  époque,  tout  avait  changé  dans  Rome,  non-seulement  les  coutu- 
mes, les  maximes,  mais  la  population  elle-même.  La  plupart  des  anciennes 
familles  étaient  éteintes  ;  les  familles  plébéiennes ,  élevées  à  la  noblesse 
parleur  richesse  ou  leur  influence,  remplaçaient  le  vieux  patriciat.  La 
population  romaine  tout  entière  était  un  ramas  d'affranchis ,  d'Italiens , 
d'étrangers,  sans  unité,  sans  dignité,  sans  traditions  communes.  Ce  peu- 
ple, qui  s'appelait  romain ,  n'avait  rien  de  romain ,  ni  les  mœurs ,  ni  les 
sentimens ,  ni  même  le  sang.  Dans  cette  extrémité ,  il  est  curieux  de  voir 
les  lois  tour  à  tour  céder  à  l'invasion  des  mœurs  étrangères  ou  s'armer 
contre  elles;  tantôt  la  loi  Junia  et  la  loi  Papia  (I)  bannissent  de  Rome  les 
étrangers  ,  tantôt  la  loi  Junia  (2)  confère  aux  Latins  et  aux  alliés  le  droit 
de  cité  conquis  par  la  guerre  sociale.  , 

Le  sénat  de  celte  époque  dégénérée  ne  conserve  point  le  pouvoir  judi- 
ciaire; les  chevaliers  (3),  c'est-à-dire  alors  les  financiers,  les  publicains 
sont  investis  de  ce  pouvoir,  et  du  droit  de  vendre  légalement  la  justice. 
Ils  prennent  cette  ferme  comme  une  autre ,  et  deviennent  des  traitans  en 
matière  d'équité.  On  fait  encore  des  tentatives  pour  établir  de  nouvelles 
lois  somptuaires  (4),  pour  ressusciter  les  anciennes  tombées  en  désuétude; 
mais,  comme  dit  Macrobe  d'une  de  ces  lois  (5) ,  le  luxe  et  les  vices  se  li- 
guèrent contre  elles,  et  elles  furent  inutiles. 

Les  discordes  civiles  firent  aux  Romains  des  mœurs  atroces,  qui  enfan- 
tèrent des  lois  qui  leur  ressemblaient.  Au  temps  de  la  lutte  de  Sylla  et  de 
Marius,  de  Pompée  et  de  César,  toujours  la  même  sous  d'autres  noms, 

(i)  628-689. 

(2)  664. 

(3)  Loi  Sempronia,  632.  L.  Servilia  Glaulia,  954. 

(4)  L.  OEmilia,  676.  Cette  loi  voulait  que  celui  qui  possédait  ou  recherchait 
une  magistrature  ne  pût  pas  aller  iliner  chez  tout  le  monde. 

(5)  L.  Antia,  676. 


LES    LOIS    ET    LES   MOEURS.  639 

toujours  celle  tle  l'élément  aristocratique  et  de  l'élément  démocratique 
aux  prises  dans  la  constitution  romaine,  ou  plutôt  des  élémens  étrangers 
qui  avaient  remplacé  ceux-ci  et  qui  en  usurpaient  le  nom;  au  temps  de 
ces  dissensions  furieuses,  la  législation  fut  comme  la  guerre  civile  :  les 
lois  se  proscrivirent  comme  les  factions.  Sylla,  qui  voulait  faire  une  aris- 
tocratie avec  des  débris,  et  qui,  jugeant  son  œuvre  impossible,  abdiqua 
le  pouvoir  à  l'étonnement  du  inonde  ;  Sylla  est  tout  entfer  avec  son  plan 
vaste  et  impraticable ,  son  génie  sombre  et  sanglant,  dans  la  série  des  lois 
auxquelles  il  a  attacbé  son  redoutable  nom  (\).  Son  début  est  terrible  :  que 
nul  ne  secoure  un  proscrit  ;  il  est  permis  à  tous  de  le  tuer  ;  ses  biens  se- 
ront vendus  au  pi-ofit  du  trésor  public;  ses  enfans  seront  frappés  d'infa- 
mie (2).  Puis,  Sylla  (ce  qui  peut  surprendre)  se  montre  aussi  sévère  poul- 
ie crime  que  pour  la  vertu  :  il  interdit  l'eau  et  le  feu  aux  sicaires,  aux 
parricides,  aux  empoisonneurs,  aux  infâmes  (3),  à  ceux  qui  falsifient  les 
teslamens  et  les  monnaies  (4).  C'est  que  Sylla  suivait  une  idée;  à  travers 
ses  égorgemens ,  il  voulait  régénérer  les  mœurs  par  la  terreur.  Il  fut  le 
Robespierre  de  l'aristocratie.  Sa  tendance  politique  se  fait  sentir  dans 
chacune  de  ses  lois.  Il  arrache  aux  tribuns  la  puissance  législative ,  et  leur 
interdit  de  revêtir  d'autre  dignité  que  la  leur.  Il  abroge  la  loi  Domilia , 
qui  avait  transporté  au  peuple  le  droit  d'élire  le  pontife. 

Mais,  aussitôt  après  lui,  s'opère  une  réaction  démocratique  :  les  tribuns 
sont  remis  en  possession  de  leurs  pouvoirs  (S);  la  loi  Domitia  est  rétablie. 
Ainsi  la  législation  est  aussi  un  champ  de  bataille ,  où  triomphe  tour  à 
tour  la  fortune  des  partis. 

Les  lois  de  ces  temps  montrent  à  quel  point  en  était  venue  la  perver- 
sité des  mœurs,  par  les  précautions  qu'elles  prennent  contre  elle.  Ce  fut 
sans  doute  la  fréquence  toujours  plus  grande  des  assassinats  domestiques 
qui  fit  étendre  la  peine  du  parricide  au  meurtre  des  autres  parens  (6). 

Les  lois  ne  pouvaient  améliorer  les  mœurs  ;  les  mœurs  ne  pouvaient 
soutenir  les  lois.  Tout  allait  s'abîmer  dans  une  révolution  devenue  inévi- 
table. Cependant  chacun  s'efforçait  encore  de  conserver  les  lois ,  et  même 
de  ressusciter  les  mœurs  anéanties.  L'un  était  aussi  impossible  que  l'au- 
tre. Tandis  que  Brutus  et  ses  amis  rêvaient  la  république ,  la  république 

(i)  Leges  Corneliœ,  6; 3. 

(2)  Cic.  inVerrem,  1.  47. 

(3)  L.  Corneliœ,  673. 

(4)  Idem. 

(5)  L.  Aurélia,  C>7y-G84. 

(6)  Loi  Pompeia,  699. 


040  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

s'en  allait;  et  le  voluptueux  César,  cherchant  à  remettre  en  vigueur  les 
lois  somptuaires  (-1),  abolies  par  les  mœurs,  n'était  pas  plus  sage  que 
l'austère  Brutus. 

César  était  assez  corrompu ,  mais  il  était  trop  généreux  pour  son  temps  : 
il  tomba.  Après  lui,  il  y  eut  un  interrègne  des  mœurs  et  des  lois,  qui 
s'appela  le  triumvirat.  On  vit  alors,  ce  qui  arrive  quelquefois,  les  lois 
mentir  aux  mœurs.  On  les  vit  se  hâter,  quand  le  despotisme  était  immi- 
nent,  d'appeler  la  mort  et  de  solennelles  malédictions  sur  la  tète  de  celui 
qui  serait  créé  dictateur  (2).  Cette  loi  prenait  bien  son  temps ,  pour  paraître 
entre  César  et  Octave. 

On  peut  connaître,  dans  le  passage  de  la  république  à  l'empire ,  quelle 
était  sur  les  Romains  la  puissance  de  la  coutume.  Les  anciennes  formes 
subsistèrent ,  bien  que  l'ancienne  constitution  eût  péri.  Les  assemblées  du 
peuple  se  continuèrent  tout  le  temps  du  règne  d'Auguste;  et  Auguste  at- 
tira à  lui  tous  les  pouvoirs,  en  se  faisant  décerner  tous  les  litres.  Rien  ne 
changeait  brusquement  à  Rome,  la  tradition  n'était  jamais  entièrement 
interrompue;  elle  se  maintenait  dans  les  noms,  quand  les  choses  avaient 
passé. 

Le  besoin  de  réformer  les  mœurs  était  si  pressant,  qu'il  se  fit  sentir 
tout  d'abord  au  gouvernement  que  leur  corruption  avait  produit.  Tel  est 
le  but  de  la  plupart  des  lois  portées  par  Auguste.  Les  désordres  civils 
avaient  multiplié  les  affranchissemens  :  il  fallut  mettre  des  bornes  à  ce 
pouvoir;  il  fallut  surtout  favoriser  la  population  diminuée  par  les  guerres 
intestines  et  la  dépravation  générale. 

Tel  fut  l'objet  des  fameuses  lois  Julia  et  Pappia  Popœa ,  dirigées  contre 
le  célibat  :  elles  restreignaient  considérablement  les  droits  de  succession 
chez  tout  individu  de  plus  de  vingt-cinq  ans  et  de  moins  de  soixante ,  qui 
n'avait  point  engendré  ou  adopté  d'enfant  (5).  Mais  celte  mesure ,  qui 
contrariait  les  mœurs  romaines,  ne  passa  point  sans  diffirulté.  Auguste  fut 
même  obligé ,  par  des  refus  tumultueux ,  dit  Suétone ,  de  mitiger  la  sévé- 
rité de  sa  loi.  Rôle  bien  digne  de  celte  assemblée  dégradée  qui,  toujours 
lâche  envers  la  tyrannie,  ne  savait  être  séditieuse  que  contre  la  vertu  ! 

Tibère ,  que  cette  sorte  d'opposition  ne  devait  pas  beaucoup  alarmer 
pour  son  compte ,  eut  peur  de  l'ombre  du  peuple  romain.  Il  jugea  plus  sûr 
d'employer ,  pour  son  despotisme ,  ce  sénat  dont  il  admirait  la  bassesse. 

(r)  Ne  quis  in  argento  aurove  possideret  plus  peciiniœ  quàm  5o  sestertia.  Dion. 
4L  38.  Antiquas  de  sumptibus  faciendis  severius  revocavit.  Cic.  ad  Attic.  i3.  7. 

(2)  L.  Anlonia,  710. 

(3)  Hugo,  Hist.  du  droit  romain,  t.  u,  p.  ?\i. 


LES    LOIS   ET    LES   MOEURS.  011 

Chose  remarquable,  l'infâme  empereur  osa  porter  des  lois  conlre  le  dé- 
sordre des  mœurs  !  Son  impudeur  ne  fut  jamais  plus  effrontée. 

Un  fait  bien  remarquable ,  c'est  le  développement  que  le  droit  romain 
prit  et  conserva  sous  l'empire.  Ici  commence  nne  série  de  grands  juriscon- 
sultes, à  peine  interrompue,  qui  dure  jusqu'à  Justinien.  La  jurisprudence, 
qui  était  libre  et  privée ,  acquiert  une  autorité  publique  et  officielle ,  de- 
puis que  les  empereurs  ont  appelé  les  jurisconsultes  à  la  confection  des 
lois,  et  ont  ordonné  qu'on  se  soumît  à  leurs  décisions.  Un  grand  nombre 
d'empereurs,  en  s'appliquantà  faire  fleurir  la  science  du  droit,  travaillent 
avec  plus  ou  moins  de  zèle  et  de  fruit  à  modifier  la  législation  romaine. 
Tels  furent  le  faible  et  savant  Claude,  le  prudent  Vespasien,  Nerva,  Tra- 
jan,  Adrien,  Perlinax,  Septime-Sévère ,  et  bien  d'autres. 

Même  sous  les  mauvais  empereurs ,  sous  Néron,  sous  Domilien,  on  est 
surpris  de  voir  naître  de  bonnes  lois.  La  tradition  législative ,  que  de  sa- 
vans  hommes  se  passent  de  main  en  main,  se  perpétue  à  travers  les  vio- 
lences et  les  bouleversemens;  et  ainsi  demeure,  au  sein  d'un  empire  cor- 
rompu et  déchiré,  un  principe  d'ordre,  de  régularité,  de  civilisation.  Que 
serait  devenu  le  monde  romain ,  tombant  de  tyrannie  en  tyrannie ,  livré 
successivement  à  tous  les  genres  de  despotisme,  s'il  n'eût  eu  dans  son  sein 
un  dépôt  de  sagesse  et  de  raison ,  un  système  de  justice  et  de  philosophie 
sociale  ? 

Mais  malheureusement,  à  mesure  que  la  science  des  lois  est  plus  culti- 
vée, l'observation  des  lois  devient  plus  étrangère  aux  mœurs.  Cette 
science,  que  complique  toujours  davantage  une  curieuse  subtilité,  cette 
science  est  un  objet  d'érudition  et  de  dialectique,  plutôt  que  d'utilité  et 
d'application.  C'est  dans  cette  période  que  l'enseignement  oral  du  droit 
romain  fut  séparé  de  la  pratique  (1).  C'est  alors  que  des  sectes  s'élevèrent 
parmi  les  juristes  comme  parmi  les  philosophes ,  et  se  livrèrent  à  une 
polémique ,  quelquefois  ingénieuse ,  mais  presque  toujours  stérile.  Ainsi 
le  droit,  qui  contenait  les  seules  garanties  de  la  société  romaine,  se  trouva 
trop  isolé  de  cette  société.  Il  y  eut  alors  comme  deux  mondes  :  celui  de 
la  législation,  régulier,  savant,  philosophique;  celui  des  mœurs,  désor- 
donné, violent,  corrompu.  En  un  mot,  tandis  que  les  lois  se  perfection- 
naient par  la  science ,  les  mœurs  manquaient  aux  lois. 

Mais  le  droit  romain  n'en  restera  pas  moins  comme  un  monument  ad- 
mirable. Avant  de  quitter  cette  imposante  législation  romaine ,  signalons 
rapidement  quelle  influence  eurent  sur  elle  d'abord  les  mœurs  de  l'em- 
pire ,  puis  celles  du  christianisme. 

(i)  Hugo,  t.  u,  p.  io3. 

TOME  II.  41 


042  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  condition  des  esclaves  fut  adoucie.  C'était  la  liberté  qui  établissait 
une  distance  immense  entre  un  Romain  et  son  esclave.  Mais  le  despotisme 
avait  comblé  cet  intervalle.  La  puissance  suprême  dominait  et  modérait 
celle  du  maître  ;  l'esclavage  tendait  à  s'effacer ,  pour  ainsi  dire ,  dans  l'é- 
galité de  la  servitude  universelle  (\). 

A  l'époque  où  nous  sommes ,  l'autorité  paternelle  a  éprouvé  déjà  bien 
des  restrictions  par  l'adoucissement  des  mœurs  et  le  relâchement  des 
liens  de  famille.  Cependant  le  principe  subsiste ,  le  fils  n'est  pas  encore 
propriétaire,  et ,  comme  l'esclave,  ne  peut  disposer  de  son  bien  qu'à  titre 
de  pécule;  et  encore  ce  pécule  ne  peut  se  composer  que  de  ce  que  le  fdsa 
acquis  par  ses  travaux  militaires.  De  là  le  nom  de  pecuium  castrense  ; 
c'est  une  concession  faite  par  le  principe  de  l'autorité  paternelle  à  l'esprit 
guerrier ,  qui  n'était  pas  moins  dans  les  mœurs  romaines. 

De  cet  esprit  découlait  aussi  la  faveur  du  testament  militaire ,  savoir 
celle  de  tester  dans  le  danger,  sans  être  soumis  aux  formalités  ordinaires, 
accordée  aux  soldats  par  la  loi  des  douze  tables ,  puis  tombée  en  désuétude, 
puis  rétablie  par  les  premiers  Césars  (2).  Les  empereurs  ne  pouvaient  être 
avares  de  privilèges  envers  ceux  qui  donnaient  le  sceptre  du  monde. 

La  condition  des  femmes  avait  bien  changé  depuis  les  commencemens 
de  la  république,  et  ce  changement  particulier  était  un  signe  du  change- 
ment total  des  mœurs.  Dans  le  principe,  la  femme  n'était  pas  une  per- 
sonne pour  son  mari,  et  comme  toute  autre  chose,  elle  pouvait  êire  acquise 
par  un  usage  d'un  an. 

Après  les  guerres  puniques,  quand  des  mœurs  nouvelles  s'introduisi- 
rent, les  femmes  entrèrent  dans  de  nouveaux  rapports  avec  leurs  époux, 
dans  des  rapports  d'égalité  jusqu'  alors  inouïs.  Du  temps  d'Auguste,  les 
choses  en  étaient  venues  à  ce  degré  de  licence,  qu'il  fut  obligé  de  réprimer 
la  facilité  des  divorces.  Les  femmes  furent  par  degrés  affranchies  des  di- 
verses tutelles  auxquelles  les  soumettait  la  condition  de  filles  adoptives 
de  leurs  maris  (5).  Le  fonds  dotal  fut  déclaré  inaliénable,  au  moins  quand 
il  était  situé  en  Italie;  et  c'est  aussi  vraisemblablement  alors  que  le  mari 
fut  obligé  de  restituer  la  dot ,  après  la  dissolution  du  mariage  (4). 

Ainsi,  avant  Constantin,  la  famille,  l'ancien  fondement  de  la  société 
romaine,  n'existe  plus  dans  sa  redoutable  unité.  L'esclave  est  plus  facile- 
ment affranchi;  il  appartient  moins  complètement  à  son  maître.  Le  fils  de 

(i)  Hugo,  t.  ii,  p.  149. 

(2)  Heineccius,  Elementa  juris  civilis,  livre  it,  titre  xi. 

(3)  Hugo,  t.  11,  p.  i57. 

(4)  M. ,  p.  169. 


LES  LOIS  ET  LES  MOEURS.  043 

famille  a  obtenu  un  commencement,  d'émancipation;  la  femme,  une  éman- 
cipation complète.  —  Ces  changemens  peuvent  donner  une  idée  de  tous 
les  autres  changemens  du  même  genre.  Considérons  maintenant  le  der- 
nier qu'a  subi  la  constitution  romaine,  celui  qu'y  ont  apporté  les  moeurs 
nées  de  la  religion  chrétienne. 

Quand  on  songe  à  ce  qu'était  la  vie  des  premiers  chrétiens ,  quand  on  se 
représente  cette  métamorphose  morale  que  subit  le  cœur  humain  régénéré 
par  l'Evangile ,  il  semble  que  Constantin ,  qui  plaça  le  christianisme  sur 
le  trône,  l'ait  dû  faire  entrer  dans  les  lois.  Et  Justinien ,  venu  deux  siècles 
après  Conslantin,  ne  pouvait-il  pas  profiter  de  la  refonte  générale  à  la- 
quelle il  soumettait  la  législation  romaine ,  pour  la  mettre  en  harmonie 
avec  le  principe  chrétien  ?  —  Cependant  il  n'en  fut  pas  ainsi  :  les  bases  du 
droit  romain ,  tel  qu'il  était  sorti  des  douze  tables ,  tel  que  le  temps  et  les 
révolutions  l'avaient  fait ,  ces  bases  ne  furent  point  changées  :  tant  était 
grande  l'autorité  de  la  loi  établie ,  tant  sa  racine  était  profonde.  Il  y  eut 
bien  un  certain  nombre  de  mesures  de  détail  que  commandait  la  morale 
évangélique.  De  ce  nombre  sont  celles  qui  interdisent  ou  restreignent 
les  proslilutions  et  les  jeux  sanglans  des  gladiateurs.  Avec  les  turpitudes 
et  les  cruautés,  le  christianisme  ne  pouvait  transiger.  Son  esprit  de  dou- 
ceur et  d'égalité  se  fit  sentir  aussi  dans  quelques  dispositions  louchantes 
en  faveur  de  ceux  que  la  société  opprimait.  Telle  fut  la  loi  qui  permit 
d'aliéner  les  choses  sacrées  pour  le  rachat  des  captifs  (I).  Le  paganisme 
avait  témoigné  de  son  respect  envers  ces  dieux,  en  déclarant  inviolable 
tout  ce  qui  appartient  à  leur  culte.  Le  christianisme  ,  par  une  inspiration 
supérieure ,  permit  de  donner  les  richesses  de  l'église  en  échange  de  la 
liberté  humaine.  Animé  du  même  sentiment ,  il  améliora  le  sort  des  af- 
franchis ,  en  leur  permettant  de  recueillir  et  de  transmettre  des  héritages, 
et  en  faisant  passer  le  droit  de  leur  famille  avant  celui  de  leur  patron. 
Mais  il  n'alla  pas  plus  loin  :  l'esclavage  ne  fut  pas  aboli  ;  l'égalité  entière 
des  droits  ne  fut  p:ïs  accordée  aux  femmes;  en  général,  la  condition  des 
personnes  et  des  choses  ne  fut  point  changée. 

Ici,  il  faut  remarquer  la  marche  du  christianisme.  Il  n'a  point,  comme 
les  anciennes  religions  de  l'Orient,  promulgué  un  code  social;  il  ne  s'est 
point  identifié  avec  un  système  de  législation  particulier,  il  n'a  point  im- 
posé au  monde  une  forme  politique  déterminée.  Le  christianisme  a  pris  la 
société  romaine  telle  qu'elle  était,  sans  détruire  cetie  vieille  législation, 
héritière  de  tant  de  siècles  et  de  tant  de  sagesse.  Il  s'est  contenté  d'en  ef- 
facer les  souillures  et  le  sang ,  et  d'y  insérer  quelques  lignes  de  misé  ri  - 

(i)  Heineccius,  Elementa  juris  civîlis ,  t.  ri,  p.  9. 

11. 


644  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

corde  et  de  charité.  Du  reste,  il  n'a  contesté  aucun  des  droits  établis;  il 
n'a  opéré  immédiatement  aucune  modification  essentielle  dans  la  société. 

Mais  il  a  fait  bien  plus  en  déplaçant  complètement  le  principe  et  le 
but  des  actions  humaines ,  en  leur  donnant  un  mobile  jusqu'alors  inconnu. 
Il  a  fondé  des  mœurs  nouvelles ,  et  ces  mœurs ,  en  se  développant ,  ont 
amené  une  révolution  complète  dans  les  rapports  qui  existaient  entre  les 
hommes. 

C'est  la  grandeur  du  christianisme  de  ne  heurter  de  front  aucune  forme 
sociale,  de  s'accommoder  de  toutes,  de  survivre  à  toutes.  Et  certes,  ce 
n'est  pas  à  dire  qu'il  soit  sans  action  sur  la  société.  —  Mais  c'est  que  le 
génie  de  l'humanité  qui  l'inspire ,  l'avertit  que  toute  action  de  ce  genre 
n'est  durable  et  profonde  que  si  elle  passe  par  les  mœurs  pour  arriver 
aux  lois. 

Vouliez-vous  que  le  christianisme  liât  sa  cause  avec  cette  législation 
que  la  barbarie  allait  renverser,  avec  cette  société  qui  allait  disparaître  ? 
Il  avait  mieux  à  faire  :  il  laissait  le  présent  se  précipiter  vers  sa  ruine  ; 
mais  il  avait  conquis  l'avenir.  Les  lois  romaines  pouvaient  être  enfouies 
dans  la  poussière  et  les  ténèbres  ;  la  morale  du  Nazaréen  avait  déposé  au 
fond  des  âmes  le  germe  d'où  la  société  moderne  devait  sortir.  Quelques 
nations  barbares  avaient  bien  adopté  en  partie  le  droit  romain  ;  mais  la 
loi  que  le  christianisme  annonçait,  devait  être  un  jour  le  code  moral  de 
l'Europe  civilisée. 

J.-J.  Ampère. 


OBERMÂNN. 


Si  le  récit  des  guerres,  des  entreprises  et  des  passions  des  hom- 
mes ,  a ,  de  tout  temps,  possédé  le  privilège  de  captiver  l'attention 
du  plus  grand  nombre;  si  le  côté  épique  de  toute  littérature  est 
encore  aujourd'hui  le  côté  le  plus  populaire,  il  n'en  est  pas  moins 
avéré  pour  les  âmes  profondes  et  rêveuses  ou  pour  les  intelligences 
délicates  et  attentives ,  que  les  poèmes  les  plus  importans  et  les 
plus  précieux  sont  ceux  qui  nous  révèlent  les  intimes  souffrances 
de  l'ame  humaine,  dégagées  de  l'éclat  et  de  la  variété  des  évène- 
mens  extérieurs.  Ces  rares  et  austères  productions  ont  peut-être 
une  importance  plus  grande  que  les  faits  même  de  l'histoire,  pour 
l'étude  de  la  psychologie,  au  travers  du  mouvement  des  siècles;  car 
elles  pourraient ,  en  nous  éclairant  sur  l'état  moral  et  intellectuel 
des  peuples  aux  divers  âges  de  la  civilisation,  donner  la  clé  des 
grands  évènemens  qui  sont  encore  proposés  pour  énigmes  aux  éru- 
dits  de  notre  temps. 

Et  cependant  ces  œuvres  dont  la  poussière  est  secouée  avec  em- 
pressement par  les  générations  éclairées  et  mûries  des  temps  pos- 
térieurs, ces  monodies  mystérieuses  et  sévères,  où  toutes  les  grau- 


646  KKVL'E  DES  DEUX  MONDES. 

(leurs  et  toutes  les  misères  humaines  se  confessent  et  se  dévoilent, 
comme  pour  se  soulager  en  se  jetant  hors  d'elles-mêmes,  enfantées 
souvent  dans  l'ombre  de  la  cellule  ou  dans  le  silence  des  champs, 
ont  passé  inaperçues  parmi  les  productions  contemporaines.  Telle 
a  été,  on  le  sait,  la  destinée  d'Obermann. 

A  nos  yeux ,  la  plus  haute  et  la  plus  durable  valeur  de  ce  livre 
consiste  dans  la  donnée  psychologique,  et  c'est  principalement  sous 
ce  point  de  vue  qu'il  doit  être  examiné  et  interrogé. 

Quoique  la  souffrance  morale  puisse  être  divisée  en  d'innom- 
brables ordres ,  quoique  les  flots  amers  de  cette  inépuisable  source 
se  répandent  en  une  multitude  de  canaux  pour  embrasser  et  sub- 
merger l'humanité  entière ,  il  y  a  plusieurs  ordres  principaux  dont 
toutes  les  autres  douleurs  dérivent  plus  ou  moins  immédiatement. 
Il  y  a,  1°  la  passion  contrariée  dans  son  développement,  c'est-à-dire 
la  lutte  de  l'homme  contre  les  choses  ;  2°  le  sentiment  de  facultés 
supérieures,  sans  volonté  qui  les  puisse  réaliser;  5°  le  sentiment  de 
facultés  incomplètes ,  clair,  évident,  irrécusable  ,  assidu,  avoué: 
ces  trois  ordres  de  souffrances  peuvent  être  expliqués  et  résumés 
par  ces  trois  noms,  Werther,  René,  Obermann. 

Le  premier  lient  à  la  vie  active  de  l'aine  et  par  conséquent  rentre 
dans  la  classe  des  simples  romans.  11  relève  de  l'amour,  et  comme 
mal ,  a  pu  être  observé  dès  les  premiers  siècles  de  l'histoire  humaine. 
La  colère  d'Achille  perdant  Briséïs  et  le  suicide  de  l'enthousiaste 
allemand  s'expliquent  tous  deux  par  l'exaltation  de  facultés  émi- 
nentes  ,  gênées ,  irritées  ou  blessées.  La  différence  des  génies  grec 
et  allemand  et  des  deux  civilisations  placées  à  tant  de  siècles  de  dis- 
tance, ne  trouble  en  rien  la  parenté  psychologique  de  ces  deux 
données.  Les  éclatantes  douleurs,  les  tragiques  infortunes  ont  dû 
exciter  de  plus  nombreuses  et  de  plus  précoces  sympathies  que  les 
deux  autres  ordres  de  souffrances  aperçus  et  signalés  plus  tard. 
Celles-ci  n'ont  pu  naître  que  dans  une  civilisation  très  avancée. 

Et  pour  parler  d'abord  de  la  mieux  connue  de  ces  deux  mala- 
dies sourdes  et  desséchantes ,  il  faut  nommer  René ,  type  d'une  rê- 
verie douloureuse,  mais  non  pas  sans  volupté;  car  à  l'amertume 
de  son  inaction  sociale  se  mêle  la  satisfaction  orgueilleuse  et  se- 
crète du  dédain.  C'est  le  dédain  qui  établit  la  supériorité  de  cette 


OBEKMAMN.  641 

ame  sur  tous  les  hommes,  sur  toutes  les  ehoses  au  milieu  desquelles 
elle  se  consume ,  hautaine  et  solitaire. 

A  côté  de  cette  destinée,  à  la  fois  brillante  et  sombre,  se  traîne 
en  silence  la  destinée  d'Obermann  ,  majestueuse  dans  sa  misère,  su- 
blime dans  son  infirmité.  A  voir  la  mélancolie  profonde  de  leur  dé- 
marche, on  croirait  qu'Obermann  et  René  vont  suivre  la  même 
voie  et  s'enfoncer  dans  les  mêmes  solitudes  pour  y  vivre  calmes 
et  repliés  sur  eux-mêmes.  Il  n'en  sera  pas  ainsi.  Une  immense  dif- 
férence établit  l'individualité  complète  de  ces  deux  solennelles  fi- 
gures. René  signifie  le  génie  sans  volonté  :  Obermann  signifie 
l'élévation  morale  sans  génie  ,  la  sensibilité  maladive  monstrueuse- 
ment isolée  en  l'absence  d'une  volonté  avide  d'action.  René  dit  : 
Si  je  pouvais  vouloir,  je  pourrais  faire  ;  Obermann  dit  :  A  quoi  bon 
vouloir?  je  ne  pourrais  pas. 

En  voyant  passer  René  si  triste ,  mais  si  beau ,  si  découragé ,  mais 
si  puissant  encore ,  la  foule  a  dû  s'arrêter,  frappée  de  surprise  et 
de  respect.  Cette  noble  misère,  cette  volontaire  indolence,  cette 
inappétence  affectée  plutôt  que  sentie,  cette  plainte  éloquente  et  ma- 
gnifique du  génie  qui  s'irrite  et  se  débat  dans  ses  langes,  ont  pu 
exciter  le  sentiment  d'une  présomptueuse  fraternité  chez  une  géné- 
ration inquiète  et  jeune.  Toutes  les  existences  manquées,  toutes  les 
supériorités  avortées  se  sont  redressées  fièrement,  parce  qu'elles  se 
sont  crues  représentées  dans  celte  poétique  création.  L'incertitude, 
la  fermentation  de  René  en  face  de  la  vie  qui  commence,  ont  pres- 
que consolé  de  leur  impuissance  les  hommes  déjà  brisés  sur  le 
seuil.  Us  ont  oublié  que  René  n'avait  fait  qu'hésiter  à  vivre ,  mais 
que  des  cendres  de  l'ami  de  Ghactas,  enterré  aux  rives  du  Mescha- 
cébé,  était  né  l'orateur  et  le  poète  qui  a  grandi  parmi  nous. 

Atteint,  mais  non  pas  saignant  de  son  mal ,  Obermann  marchait 
par  des  chemins  plus  sombres  vers  des  lieux  plus  arides.  Son 
voyage  fut  moins  long,  moins  effrayant  en  apparence  ;  mais  René 
revint  de  l'exil,  et  la  trace  d'Obermann  fut  effacée  et  perdue. 

Il  est  impossible  de  comparer  Obermann  à  des  types  de  souf- 
france tels  que  Faust,  Manfred,  Childe-Ilarold ,  Conrad  et  Lara. 
Ces  variétés  de  douleur  signifient  dans  Goethe,  le  vertige  de  l'am- 
bition intellectuelle,  et  dans  Ryron,  successivement,  d'abord  un 
vertige  pareil  (  Manfred  );  puis  la  saliété  de  la  débauche  (  Childe- 


048  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

llarold  );  puis  le  dégoût  de  la  vie  sociale  et  le  besoin  de  l'activité 
matérielle  (  Conrad  )  ;  puis ,  enfin  ,  la  tristesse  du  remords  dans  une 
grande  ame  qui  a  pu  espérer  un  instant  trouver  dans  le  crime  un 
développement  sublime  de  la  force,  et  qui,  rentrée  en  elle-même , 
se  demande  si  elle  ne  s'est  pas  misérablement  trompée  (  Lara  ). 

Obermann,  au  contraire,  c'est  la  rêverie  dans  l'impuissance,  la 
perpétuité  du  désir  ébauché.  Une  pareille  donnée  psychologique 
ne  peut  être  confondue  avec  aucune  autre.  C'est  une  douleur  très 
spéciale,  peu  éclatante,  assez  difficile  à  observer,  mais  curieuse, 
et  qui  ne  pouvait  être  poétisée  que  par  un  homme  en  qui  le  sou- 
venir vivant  de  ses  épreuves  personnelles  nourrissait  le  feu  de  l'in- 
spiration. C'est  un  chant  triste  et  incessant  sur  lui-même,  sur  sa 
grandeur  invisible,  irrévélable,  sur  sa  perpétuelle  oisiveté.  C'est 
une  mâle  poitrine  avec  de  faible  bras  ;  c'est  une  ame  ascétique  avec 
un  doute  rongeur  qui  trahit  sa  faiblesse,  au  lieu  de  marquer  son 
audace.  C'est  un  philosophe  à  qui  la  force  a  manqué  de  peu  pour 
devenir  un  saint.  Werther  est  le  captif  qui  doit  mourir  étouffé  dans 
sa  cage;  René,  l'aigle  blessé  qui  reprendra  son  vol;  Obermann  est 
cet  oiseau  des  récifs  à  qui  la  nature  a  refusé  des  ailes ,  et  qui  exhale 
sa  plainte  calme  et  mélancolique  sur  les  grèves  d'o»  partent  les  na- 
vires et  où  reviennent  les  débris. 

Chez  Obermann,  la  sensibilité  seule  est  active,  l'intelligence  est 
paresseuse  ou  insuffisante.  S'il  cherche  la  vérité ,  il  la  cherche  mal, 
il  la  trouve  péniblement,  il  la  possède  à  travers  un  voile.  C'est  un 
rêveur  patient  qui  se  laisse  souvent  distraire  par  des  influences 
puériles,  mais  que  la  conscience  de  son  mal  ramène  à  des  larmes 
vraies,  profondes,  saisissantes.  C'est  un  ergoteur  voltairien  qu'un 
poétique  sentiment  de  la  nature  rappelle  à  la  tranquille  majesté 
de  l'élégie.  Si  les  beautés  descriptives  et  lyriques  de  son  poème 
sont  souvent  troublées  par  l'intervention  de  la  discussion  philoso- 
phique ou  de  l'ironie  mondaine,  la  gravité  naturelle  à  son  carac- 
tère, le  recueillement  auguste  de  ses  pensées  les  plus  habituelles, 
lui  inspirent  bientôt  des  hymnes  nouveaux  dont  rien  n'égale  la 
beauté  austère  et  la  sauvage  grandeur. 

Cette  difficulté  de  l'expression  dans  la  dialectique  subtile,  cette 
mesquinerie  acerbe  dans  la  raillerie,  révèlent  la  portion  infirme 
de  l'ame  où  s'est  agité  et  accompli  le  poème  étrange  et  douloureux 


OBERMANN.  649 

d'Obermann.  Si  parfois  Carliste  a  le  droit  de  regretter  le  mélange 
contraint  et  gêné  des  images  sensibles,  symboles  vivansde  la  pensée, 
et  des  idées  abstraites  ,  résumés  inanimés  de  l'étude  solitaire  ,  le 
psychologiste  plonge  un  regard  curieux  et  avide  sur  ces  taches  d'une 
belle  œuvre  ,  et  s'en  empare  avec  la  cruelle  satisfaction  du  chirur- 
gien qui  interroge  et  surprend  le  siège  du  mal  dans  les  entrailles 
palpitantes  et  les  organes  hypertrophiés.  Son  rôle  est  d'apprendre 
et  non  de  juger.  Il  constate  et  ne  discute  pas.  Il  grossit  son  trésor 
d'observations  de  la  découverte  des  cas  extraordinaires.  Pour  lui , 
il  s'agit  de  connaître  la  maladie,  plus  tard  il  cherchera  le  remède. 
Peut-être  la  race  humaine  en  trouvera-t-elle  pour  ses  souffrances 
morales ,  quand  elle  les  aura  approfondies  et  analysées  comme  ses 
souffrances  physiques. 

Indépendamment  de  ce  mérite  d'utilité  générale,  le  livre  d'O- 
bermann en  possède  un  très  littéraire ,  c'est  la  nouveauté  et  l'étran- 
geté  du  sujet.  La  naïve  tristesse  des  facultés  qui  s'avouent  incom- 
plètes, la  touchante  et  noble  révélation  d'une  impuissance  qui 
devient  sereine  et  résignée,  n'ont  pu  jaillir  que  d'une  intelligence 
élevée,  que  d'une  ame  d'élite  :  la  majorité  des  lecteurs  s'est  tournée 
vers  l'ambition  des  rôles  plus  séduisans  de  Faust ,  de  Werther ,  de 
René,  de  Saint-Preux. 

Mystérieux  ,  rêveur ,  incertain ,  tristement  railleur,  peureux  par 
irrésolution,  amer  par  vertu,  Obermann  a  peut-être  une  parenté 
éloignée  avec  Hamlet,  ce  type  embrouillé ,  mais  profond  de  la  fai- 
blesse humaine,  si  complet  dans  son  avortement,  si  logique  dans 
son  inconséquence.  Mais  la  distance  des  temps ,  les  métamorphoses 
de  la  société ,  la  différence  des  conditions  et  des  devoirs,  font  d'O- 
bermann une  individualité  nette,  une  image  dont  les  traits  bien 
arrêtés  n'ont  de  modèle  et  de  copie  nulle  part.  Moins  puissante 
que  belle  et  vraie,  moins  flatteuse  qu'utile  et  sage  ,  cette  austère 
leçon  donnée  à  la  faiblesse  impatiente  et  chagrine  devait  être 
acceptée  d'un  très  petit  nombre  d'intelligences  dans  une  époque 
toute  d'ambition  et  d'activité.  Obermann ,  sentant  son  incapacité 
à  prendre  un  rôle  sur  cette  scène  pleine  et  agitée  ,  se  retirant  sur 
les  Alpes  pour  gémir  seul  au  sein  de  la  nature,  cherchant  un  coin 
de  sol  inculte  et  vierge  pour  y  souffrir  sans  témoin  et  sans  bruit  ; 
puis  bornant  enfin  son  ambition  à  s'étendre  et  à  mourir  là,  oublié . 


<).">0  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

ignoré  de  tous,  devait  trouver  peu  de  disciples  qui  consentissent 
à  s'effacer  ainsi ,  dans  le  seul  dessein  de  désencombrer  la  société 
trop  pleine  de  ces  volontés  inquiètes  et  inutiles  qui  s'agitent  sour- 
dement dans  son  sein  et  le  rongent  en  se  dévorant  elles-mêmes. 

Si  l'on  exige  dans  un  livre  la  coordination  progressive  des  pen- 
sées et  la  symétrie  des  lignes  extérieures,  Obermann  n'est  pas  un 
livre  ;  mais  c'en  est  un  vaste  et  complet,  si  l'on  considère  l'unité 
fatale  et  intime  qui  préside  à  ce  déroulement  d'une  destinée  en- 
tière. L'analyse  en  est  simple  et  rapide  à  faire.  D'abord  l'effroi  de 
l'a  me  en  présence  de  la  vie  sociale  qui  réclame  l'emploi  de  ses  fa- 
cultés; tous  les  rôles  trop  rudes  pour  elle  :  oisiveté,  nullité,  confu- 
sion , aigreur,  colère,  doute ,  énervement,  fatigue,  rassérénement, 
bienveillance  sénile,  travail  matériel  et  volontaire ,  repos,  oubli, 
amitié  douce  et  paisible,  telles  sont  les  phases  successives  de  la 
douleur  croissante  et  décroissante  d'Obermann.  Vieilli  de  bonne 
heure  par  le  contact  insupportable  de  la  société,  il  la  fuit,  déjà 
épuisé,  déjà  accablé  du  sentiment  amer  de  la  vie  perdue,  déjà  ob- 
sédé des  fantômes  de  ses  illusions  trompées,  des  squelettes  atténués 
de  ses  passions  éteintes.  C'est  une  ame  qui  n'a  pas  pris  le  temps  de 
vivre  parce  qu'elle  a  manqué  de  force  pour  s'épanouir  et  se  déve- 
lopper. «  J'ai  connu  l'enthousiasme  des  vertus  difficiles Je  me 

tenais  assuré  d'être  le  plus  heureux  des  hommes  si  j'en  étais  le 
plus  vertueux ,  l'illusion  a  duré  près  d'un  mois  dans  sa  force.  » 

Un  mois  !  ce  terme  rapide  a  suffi  pour  désenchanter,  pour  flétrir 
la  jeunesse  d'un  cœur.  Vers  le  commencement  de  son  pé!érinage, 
au  bord  d'un  des  lacs  de  la  Suisse,  il  consume  dix  ans  de  vigueur 
dans  une  nuit  d'insomnie...  «  Me  sentant  disposé  à  rêver  long- 
temps, et  trouvant  dans  la  chaleur  de  la  nuit  la  facilité  de  la  passer 
tout  entière  au-dehors,  je  pris  la  route  de  Saint-Biaise...  Je  des- 
cendis une  pente  escarpée ,  et  je  me  plaçai  sur  le  sable  où  venaient 
expirer  les  vagues...  La  lune  parut;  je  restai  long-temps.  Vers  le 
matin ,  elle  répandait  sur  les  terres  et  sur  les  eaux  l'ineffable  mé- 
lancolie de  ses  dernières  lueurs.  La  nature  paraît  bien  grande  à 
l'homme  lorsque,  dans  un  long  recueillement,  il  entend  le  roule- 
ment des  ondes  sur  la  rive  solitaire,  dans  le  calme  d'une  nuit  en- 
core ardente  et  éclairée  par  la  lune  qui  finit. 
*    «  Indicible  sensibilité,  charme  et  tourment  de  nos  vaines  an- 


0BKRMANN.  (>«>1 

nées;  vaste  conscience  d'une  nature  partout  accablante  et  partout 
impénétrable,  passion  universelle,  indifférence,  sagesse  avancée, 
voluptueux  abandon  ,  tout  ce  qu'un  cœur  mortel  peut  contenir  de 
besoin  et  d'ennui  profond,  j'ai  tout  senti,  tout  éprouvé  dans  cette 
nuit  mémorable.  J'ai  fait  un  pas  sinistre  vers  l'âge  d'affaiblisse- 
ment; j'ai  dévoré  dix  années  de  ma  vie.  Heureux  l'homme  simple 
dont  le  cœur  est  toujours  jeune!  » 

Dans  tout  le  livre,  on  retrouve,  comme  dans  cet  admirable 
fragment,  le  déchirement  du  cœur,  adouci  et  comme  attendri  par 
la  rêveuse  contemplation  de  la  nature.  L'ame  d'Obermann  n'est 
rétive  et  bornée  qu'en  face  du  joug  social.  Elle  s'ouvre  immense 
et  chaleureuse  aux  splendeurs  du  ciel  étoile,  au  murmure  des  bou- 
leaux et  des  torrens,  aux  sons  romantiques  que  l'on  entend  sur 
l'herbe  courte  du  Tillis.  Ce  sentiment  exquis  de  la  poésie,  cette 
grandeur  de  la  méditation  religieuse  et  solitaire ,  sont  les  seules 
puissances  qui  ne  s'altèrent  point  en  elle.  Le  temps  amène  le  refroi- 
dissement progressif  de  ses  facultés  inquiètes ,  ses  élans  passionnés 
vers  le  but  inconnu  où  tendent  toutes  les  forces  de  l'intelligence  se 
ralentissent  et  s'apaisent.  Un  travail  puéril,  mais  naïf  et  patriar- 
cal ,  senti  et  raconté  à  la  manière  de  Jean-Jacques ,  donne  le  change 
au  travail  funeste  de  sa  pensée  qui  creusait  incessamment  les 
abîmes  du  doute.  «  On  devait  le  lendemain  commencer  à  cueillir 
le  raisin  d'un  grand  treillage  exposé  au  midi  et  qui  regarde  le 

bois  d'Armand Dès  que  le  brouillard  fut  un  peu  dissipé, 

je  mis  un  van  sur  une  brouette,  et  j'allai  le  premier  au  fond  du 
clos  commencer  la  récolte.  Je  la  fis  presque  seul ,  sans  chercher 
un  moyen  plus  prompt ,  j'aimais  cette  lenteur,  je  voyais  à  regret 
quelque  autre  y  travailler.  Elle  dura,  je  crois,  douze  jours.  Ma 
brouette  allait  et  revenait  dans  des  chemins  négligés  et  remplis 
d'une  herbe  humide;  je  choisissais  les  moins  unis,  les  plus  diffi- 
ciles, et  les  jours  coulaient  ainsi  dans  l'oubli,  au  milieu  des 

brouillards,  parmi  les  fruits,  au  soleil  d'automne J'ai  vu  les 

vanités  de  la  vie ,  et  je  porte  en  mon  cœur  l'ardent  principe  de 
ses  plus  vastes  passions.  J'y  porte  aussi  le  sentiment  des  grandes 
choses  sociales  et  de  l'ordre  philosophique....  Tout  cela  peut 
animer  mon  ame  et  ne  la  remplit  pas.  Cette  brouette ,  que  je 
charge  de  fruits  et  pousse  doucement,  la  soutient  mieux.  Il  sem- 


f>52  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

ble  qu'elle  voiture  paisiblement  mes  heures,  et  que  son  mouve- 
ment utile  et  lent,  sa  marche  mesurée ,  conviennent  à  l'habitude 
ordinaire  de  la  vie.  » 

Après  avoir  épuisé  les  désirs  immenses ,  irréalisables ,  après  avoir 
dit  :  «  Il  y  a  l'infini  entre  ce  que  je  suis  et  ce  que  je  voudrais  être. 
Je  ne  veux  point  jouir,  je  veux  espérer...  Que  m'importe  ce  qui 
peut  finir?  »  Obermann,  fatigué  de  n'être  rien,  se  résigne  à 
n'être  plus.  Il  s'obscurcit ,  il  s'efface.  «  Je  ne  veux  plus  de  désirs, 
dit-il,  ils  ne  me  trompent  point....  Si  l'espérance  semble  encore 
jeter  une  lueur  dans  la  nuit  qui  m'environne,  elle  n'annonce 
rien  que  l'amertume  qu'elle  exhale  en  s' éclipsant,  elle  n'éclaire 
que  l'étendue  de  ce  vide  où  je  cherchais,  et  où  je  n'ai  rien 
trouvé.  » 

Le  silence  des  vallées,  les  soins  paisibles  de  la  vie  pastorale,  les 
satisfactions  d'une  amitié  durable  et  partagée ,  sentiment  exquis 
dont  son  cœur  avait  toujours  caressé  l'espoir,  telle  est  la  dernière 
phase  d'Obermann.  Il  ne  réussit  point  à  se  créer  un  bonheur  ro- 
manesque ,  il  témoigne  pour  cette  chimère  de  la  jeunesse  un  conli- 
nuel  mépris.  C'est  la  haine  superbe  des  malheureux  pour  les  pro- 
messes  qui  les  ont  leurrés,  pour  les  biens  qui  leur  ont  échappé; 
mais  il  se  soumet,  il  s'affaisse ,  sa  douleur  s'endort ,  l'habitude  de  la 
vie  domestique  engourdit  ses  agitations  rebelles,  il  s'abandonne  à 
cette  salutaire  indolence ,  qui  est  a  la  fois  un  progrès  de  la  raison 
raffermie  et  un  bienfait  du  ciel  apaisé.  La  seule  exaltation  qu'O- 
bermann  conserve  dans  toute  sa  fraîcheur ,  c'est  la  reconnaissance 
et  l'amour  pour  les  dons  et  les  grâces  de  la  nature.  II  finit  par  une 
grave  et  adorable  oraison  sur  les  fleurs  champêtres ,  et  ferme  dou- 
cement le  livre  où  s'ensevelissent  ses  rêves ,  ses  illusions  et  ses  dou- 
leurs. «  Si  j'arrive  à  la  vieillesse  ;  si ,  un  jour,  ptein  de  pensées  en- 
core, mais  renonçant  à  parler  aux  hommes,  j'ai  auprès  de  moi 
un  ami  pour  recevoir  mes  adieux  à  la  terre,  qu'on  place  ma 
chaise  sur  l'herbe  courte,  et  que  de  tranquilles  marguerites 
soient  là  devant  moi,  sous  le  soleil,  sous  le  ciel  immense,  afin 
qu'en  laissant  la  vie  qui  passe ,  je  retrouve  quelque  chose  de  l'illu- 
sion infinie.  » 

Telle  est  l'histoire  intérieure  et  sans  réserve  d'Obermann.  11  était 
peut-être  dans  la  nature  d'une  pareille  donnée  de  ne  pouvoir  se 


oberhann.  Gîk> 

poétiser  sous  la  forme  d'une  action  progressive  ;  car,  puisque  Ober- 
mann  nie  perpétuellement  non-seulement  la  valeur  des  actions  et 
des  idées ,  mais  la  valeur  môme  des  désirs ,  comment  concevrait-on 
qu'il  pût  se  mettre  à  commencer  quelque  chose? 

Cette  incurie  mélancolique ,  qui  encadre  de  lignes  infranchissa- 
bles la  destinée  d'Obermann,  offrait  un  type  trop  exceptionnel 
pour  être  apprécié  lors  de  son  apparition  en  1804.  A  cette  époque 
la  grande  mystification  du  consulat  venait  enfin  de  se  dénouer. 
Mais,  préparée  depuis  1799  avec  une  habileté  surhumaine,  révé- 
lée avec  pompe  au  milieu  du  bruit  des  armes,  des  fanfares  de  la 
victoire  et  des  enivrantes  fumées  du  triomphe ,  elle  n'avait  soulevé 
que  des  indignations  impuissantes ,  rencontré  que  des  résistances 
muettes  et  isolées.  Les  préoccupations  de  la  guerre  et  les  rêves 
de  la  gloire  absorbaient  tous  les  esprits.  Le  sentiment  de  l'é- 
nergie extérieure  se  développait  le  premier  dans  la  jeunesse  ;  le 
.  besoin  d'activité  virile  et  martiale  bouillonnait  dans  tous  les 
cœurs.  Obermann,  étranger  par  caractère  chez  toutes  les  na- 
tions, devait,  en  France  plus  qu'ailleurs ,  se  trouver  isolé  dans  sa 
vie  de  contemplation  et  d'oisiveté.  Peu  soucieux  de  connaître  et  de 
comprendre  les  hommes  de  son  temps,  il  n'en  fut  ni  connu  ni  com- 
pris et  traversa  la  foule,  perdu  dans  le  mouvement  et  le  bruit 
de  cette  cohue  dont  il  ne  daigna  pas  même  regarder  l'agitation 
tumultueuse.  Lorsque  la  chute  de  l'empire  introduisit  en  France 
la  discussion  parlementaire,  la  discussion  devint  réellement  la  mo- 
narchie constitutionnelle,  comme  l'empereur  avait  été  l'empire  à 
lui  tout  seul.  En  même  temps  que  les  institutions  et  les  coutumes, 
la  littérature  anglaise  passa  le  détroit,  et  vint  régner  chez  nous.  La 
poésie  britannique  nous  révéla  le  doute  incarné  sous  la  figure  de 
Byron  ;  puis  la  littérature  allemande ,  quoique  plus  mystique ,  nous 
conduisit  au  même  résultat  par  un  sentiment  de  rêverie  plus  pro- 
fond. Ces  causes,  et  d'autres,  tranformèrent  rapidement  l'esprit 
de  notre  nation ,  et  pour  caractère  principal  lui  infligèrent  le 
doute.  Or  le  doute ,  c'est  Obermann ,  et  Obermann ,  né  trop  tôt  de 
trente  années,  est  réellement  la  traduction  de  l'esprit  général 
en  1855. 

Pourtant ,  dès  le  temps  de  sa  publication ,  Obermann  excita  de» 
sympathies  d'autant  plus  fidèles  et  dévouées  qu'elles  étaient  plus 


654  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rares.  Et  en  ceci ,  la  loi  qui  condamne  à  de  tièdes  amitiés  les  exis- 
tences trop  répandues,  fut  accomplie;  la  justice  qui  dédommage 
du  peu  d'éclat  par  la  solidité  des  affections ,  fut  rendue.  Obermann 
n'encourut  pas  les  trompeuses  jouissances  d'ui:  grand  succès,  il 
fut  préservé  de  l'affligeante  insouciance  des  admirations  consacrées 
et  vulgaires.  Ses  adeptes  s'attachèrent  à  lui  avec  force  et  lui  gardè- 
rent leur  enthousiasme,  comme  un  trésor  apporté  par  eux  seuls,  à 
l'offrande  duquel  ils  dédaignaient  d'associer  la  foule.  Ces  âmes  ma- 
lades, parentes  de  la  sienne,  portèrent  une  irritabilité  chaleureuse 
dans  l'admiration  de  ses  grandeurs  et  dans  la  négation  de  ses  dé- 
fauts. Nous  avons  été  de  ceux-là ,  alors  que  plus  jeunes ,  et  dévorés 
d'une  plus  énergique  souffrance ,  nous  étions  fiers  de  compren- 
dre Obermann,  et  près  de  haïr  tous  ceux  dont  le  cœur  lui  était 
fermé. 

Mais  le  mal  d'Obermann ,  ressenti  jadis  par  un  petit  nombre 
d'organisations  précoces,  s'est  répandu  peu  à  peu  depuis,  et  au 
temps  où  nous  sommes,  beaucoup  peut-être  en  sont  atteints;  car 
notre  époque  se  signale  par  une  grande  multiplicité  de  maladies 
morales,  jusqu'alors  inobservées,  désormais  contagieuses  et  mor- 
telles. 

Durant  les  quinze  premières  années  du  xixe  siècle,  non-seule- 
ment le  sentiment  de  la  rêverie  fut  gêné  et  empêché  par  le  tumulte 
des  camps,  mais  encore  le  sentiment  de  l'ambition  fut  entière- 
ment dénaturé  dans  les  âmes  fortes.  Excité,  mais  non  développé, 
il  se  restreignit  dans  son  essor  en  ne  rencontrant  que  des  objets 
vains  et  puérils.  L'homme  qui  était  tout  dans  l'état,  avait  arrangé 
les  choses  de  telle  façon  que  les  plus  grands  hommes  furent  réduits 
à  des  ambitions  d'enfant.  Là  où  il  n'y  avait  qu'un  maître  pour  dis- 
poser de  tout ,  il  n'y  avait  pas  d'autre  manière  de  parvenir  que  de 
complaire  au  maître,  et  le  maître  ne  reconnaissait  qu'un  seul  mé- 
rite, celui  de  l'obéissance  aveugle;  cette  loi  de  fer  eut  le  pouvoir  , 
propre  à  tous  les  despotismes ,  de  retenir  la  nation  dans  une  per- 
pétuelle enfance;  quand  le  despotisme  croula  irrévocablement  en 
France ,  les  hommes  eurent  quelque  peine  à  perdre  cette  habitude 
d'asservissement  qui  avait  effacé  et  confondu  tous  les  caractères 
politiques  dans  une  seule  physionomie.  Mais  rapidement  éclairés 
sur  leurs  intérêts  ,  ils  eurent  bientôt  compris  qu'il  ne  s'agissait 


0BERMANN.  ,(>")-"> 

plus  d'être  élevés  par  le  maître ,  mais  d'être  choisis  par  la  nation  ; 
que  sous  un  gouvernement  représentatif,  il  ne  suffisait  plus  d'elle 
aveugle  et  ponctuel  dans  l'exercice  de  la  force  brutale,  pour  arri- 
ver à  faire  de  l'arbitraire  en  sous-ordre ,  mais  qu'il  fallait  chercher 
désormais  sa  force  dans  son  intelligence,  pour  être  élevé  par  le  vole 
libre  et  populaire  à  la  puissance  et  à  la  gloire  de  la  tribune. 
A  mesure  que  la  monarchie,  en  s'ébranlant,  vit  ses  faveurs 
perdre  de  leur  prix,  à  mesure  que  la  véritable  puissance  politique 
vint  s'asseoir  sur  les  bancs  de  l'opposition ,  la  culture  de  l'esprit , 
l'étude  de  la  dialectique ,  le  développement  de  la  pensée  devint 
le  seul  moyen  de  réaliser  des  ambitions  désormais  plus  vastes  et 
plus  nobles. 

Mais  avec  ces  promesses  plus  glorieuses ,  avec  ces  prétentions 
plus  hautes,  les  ambitions  ont  pris  un  caractère  d'intensité  fébrile 
qu'elles  n'avaient  pas  encore  présenté.  Les  âmes  surexcitées  par 
d'énormes  travaux,  par  l'emploi  de  facultés  immenses,  ont  été 
éprouvées  tout  à  coup  par  de  grandes  fatigues  et  de  cuisantes  an- 
goisses. Tous  les  ressorts  del'intérêl  personnel,  toutes  les  puissances 
de  l'égoisme,  tendues  et  développées  outre  mesure,  ont  donné 
naissance  à  des  maux  inconnus ,  à  des  souffrances  monstrueuses , 
auxquelles  la  psychologie  n'avait  point  encore  assigné  de  place 
dans  ses  annales. 

L'invasion  de  ces  maladies  a  dû  introduire  le  germe  d'une  poésie 
nouvelle.  S'il  est  vrai  que  la  littérature  soit  et  ne  puisse  être  autre 
chose  que  l'expression  de  faits  accomplissables,  la  peinture  de 
traits  visibles,  ou  la  révélation  de  sentimens  possiblement  vrais, 
la  littérature  de  l'empire  devait  réfléchir  la  physionomie  de  l'em- 
pire, reproduire  la  pompe  des  évènemens  extérieurs,  ignorer  la 
science  des  mystérieuses  souffrances  de  l'ame.  L'étude  de  la  con- 
science  ne  pouvait  être  approfondie  que  plus  tard,  lorsque  la  con- 
science elle-même  jouerait  un  plus  grand  rôle  dans  la  vie,  c'est-à- 
dire  lorsque  l'homme ,  ayant  un  plus  grand  besoin  de  son  intelli- 
gence pour  arriver  aux  choses  extérieures  ,  serait  forcé  à  un  plus 
mûr  examen  de  ses  facultés  intérieures.  Si  l'étude  de  la  psycho- 
logie, poétiquement  envisagée,  a  été  jusque-là  incomplète  et  super- 
ficielle ,  c'est  que  les  observations  lui  ont  manqué ,  c'est  que  les  ma- 


(3")0  UEVUE    DES   DEUX    MONDÉS. 

ladies,  aujourd'hui  constatées  et  connues,  hier  encore  n'existaient 
pas. 

Ainsi  donc  le  champ  des  douleurs  observées  et  poétisées  s'a- 
grandit chaque  jour,  et  demain  en  saura  plus  qu'aujourd'hui.  Le 
mal  de  Werther,  celui  de  René,  celui  d'Obermann,  ne  sont  pas 
les  seuls  que  la  civilisation  avancée  nous  ait  apportés ,  et  le  livre 
où  Dieu  a  inscrit  le  compte  de  ces  fléaux  n'est  peut-être  encore  ouvert 
qu'à  la  première  page.  Il  en  est  un  qu'on  ne  nous  a  pas  encore  offi- 
ciellement signalé,  quoique  beaucoup  d'entre  nous  en  aient  été 
frappés;  c'est  la  souffrance  de  la  volonté  dépourvue  de  puissance. 
C'est  un  autre  supplice  que  celui  de  Werther,  se  brisant  contrôla 
société  qui  proscrit  sa  passion  ;  c'est  une  autre  inquiétude  que  celle 
de  René ,  trop  puissant  pour  vouloir  ;  c'est  une  autre  agonie  que 
celle  d'Obermann,  attéré  de  son  impuissance;  c'est  la  souffrance 
énergique ,  colère ,  impie ,  de  l'ame  qui  veut  réaliser  une  destinée, 
et  devant  qui  toute  destinée  s'enfuit  comme  un  rêve  ;  c'est  l'indi- 
gnation de  la  force  qui  voudrait  tout  saisir,  tout  posséder ,  et  à  qui 
tout  échappe,  imème  la  volonté,  au  travers  de  fatigues  vaines  et 
d'efforts  inutiles.  C'est  l'épuisement  et  la  contrition  de  la  passion 
désappointée;  c'est  en  un  mot  le  mal  de  ceux  qui  ont  vécu. 

René  etObermann  sont  jeunes,  l'un  n'a  pas  encore  employé  sa 
puissance,  l'autre  n'essaiera  pas  de  l'employer  ;  mais  tous  deux  vi- 
vent dans  l'attente  et  l'ignorance  d'un  avenir  qui  se  réalisera  dans 
un  sens  quelconque.  Comme  le  bourgeon  exposé  au  vent  impétueux 
des  jours ,  au  souffle  glacé  des  nuits ,  René  résistera  aux  influences 
mortelles  et  produira  de  beaux  fruits.  Obermann  languira  comme 
une  fleur  délicate  qui  exhale  de  plus  suaves  parfums  en  palissant  à 
l'ombre.  Mais  il  est  des  plantes  à  la  fois  trop  vigoureuses  pour 
céder  aux  vains  efforts  des  tempêtes ,  et  trop  avides  de  soleil  pour 
fructifier  sous  un  ciel  rigoureux.  Fatiguées ,  mais  non  brisées,  elles 
enfoncent  encore  leurs  racines  dans  le  roc,  elles  élèvent  encore 
leurs  calices  desséchés  et  flétris  pour  aspirer  la  rosée  du  ciel;  mais 
courbées  par  les  vents  contraires ,  elles  retombent  et  rampent  sans 
pouvoir  vivre  ni  mourir ,  et  le  pied  qui  les  foule ,  ignore  la  lutte  im- 
mense qu'elles  ont  soutenue  avant  de  plier. 

Les  âmes  atteintes  de  cette  douloureuse  colère  peuvent  avoir 
eu  la  jeunesse  de  René.  Elles  peuvent  avoir  répudié  long-temps 


OBERMANN.  057 

la  vie  réelle,  comme  n'offrant  rien  qui  ne  fut  trop  grand  ou  trop 
petit  pour  elles  ;  mais  à  coup  sûr  elles  ont  vécu  la  vie  de  Werther. 
Elles  se  sont  suicidées  comme  lui  par  quelque  passion  violente  et 
opiniâtre,  par  quelque  sombre  divorce  avec  les  espérances  de  la 
vie  humaine.  La  faculté  de  croire  et  d'aimer  est  morte  en  elles. 
Le  désir  seul  a  survécu,  fantasque,  cuisant,  éternel ,  mais  irréali- 
sable ,  à  cause  des  avertissemens  sinistres  de  l'expérience.  Une  telle 
ame  peut  s'efforcer  à  consoler  Obermann ,  en  lui  montrant  une 
blessure  plus  envenimée  que  la  sienne  ,  en  lui  disant  la  différence 
du  doute  à  l'incrédulité,  en  répondant  à  cette  belle  et  triste  pa- 
role :  Qu'un  jour  je  puisse  dire  à  un  homme  qui  m  entende  :  «  si  nous 
avions  vécu!  »  —  Obermann  ,  consolez-vous ,  nous  aurions  vécu  en 
vain.  y> 

Il  appartiendra  peut-être  à  quelque  génie  austère,  à  quelque 
psyehologiste  rigide  et  profond ,  de  nous  montrer  la  souffrance 
morale  sous  un  autre  aspect  encore,  de  nous  dire  une  autre  lutte 
de  la  volonté  contre  l'impuissance ,  de  nous  initier  à  l'agitation ,  à 
l'effroi,  à  la  confusion  d'une  faiblesse  qui  s'ignore  et  se  nie,  de 
nous  intéresser  au  supplice  perpétuel  d'une  ame  qui  refuse  de  con- 
naître son  infirmité,  et  qui,  dans  l'épouvante  et  la  stupéfaction  de 
ses  défaites ,  aime  mieux  s'accuser  de  perversité  que  d'avouer  son 
indigence  primitive.  C'est  une  maladie  plus  répandue  peut-être 
que  toutes  les  autres,  mais  que  nul  n'a  encore  osé  traiter.  Pour  la 
revêtir  de  grâce  et  de  poésie,  il  faudra  une  main  habile  et  une 
science  consommée. 

Ces  créations  viendront  sans  doute.  Le  mouvement  des  intelli- 
gences entraînera  dans  l'oubli  la  littérature  réelle  qui  ne  convient 
déjà  plus  à  notre  époque.  Une  autre  littérature  se  prépare  et  s'avance 
à  grands  pas,  idéale ,  intérieure ,  ne  relevant  que  de  la  conscience 
humaine ,  n'empruntant  au  monde  des  sens  que  la  forme  et  le  vête- 
ment de  ses  inspirations,  dédaigneuse,  à  l'habitude,  de  la  puérile 
complication  des  épisodes ,  ne  se  souciant  guère  de  divertir  et  de 
distraire  les  imaginations  oisives ,  parlant  peu  aux  yeux,  mais  à  l'ame 
constamment.  Le  rôle  de  cette  littérature  sera  laborieux  et  diffi- 
cile ,  et  ne  sera  pas  compris  d'emblée.  Elle  aura  contre  elle  l'impo- 
pularité des  premières  épreuves;  elle  aura  de  nombreuses  batailles 
a  livrer  pour  introduire,  dans  les  récits  de  la  vie  familière,  dans 

TOME   II.  42 


GoH  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'expression  scéniquc  des  passions  éternelles ,  les  mystérieuses  tra- 
gédies que  la  pensée  aperçoit  et  que  l'œil  ne  voit  point. 

Cette  réaetion  a  déjà  commencé  d'une  façon  éclatante  dans  la 
poésie  personnelle  ou  lyrique  :  espérons  que  le  roman  et  le  théâtre 
n'attendront  pas  en  vain. 

George  Sand. 


PHILIPPE  DE  MGRVELLE. 


§  i. 

Ce  Villon  ï>f  JHaïianu*  ttrrkir. 

(1776.) 


À  la  mort  de  Louis  XV,  la  cour,  abandonnant  Versailles,  était 
allée  s'établir  au  château  de  La  Muette,  près  de  Passy.  Elle  y  de- 
meura près  d'un  mois.  Durant  ce  temps,  et  malgré  la  dislance, 
les  Parisiens  vinrent  à  l'envi  saluer  le  nouveau  roi  de  leurs  ac- 
clamations et  de  leurs  vœux.  Dès  le  matin,  une  longue  file  de  pro- 

(1)  Ce  fragment  fait  partie  d'un  roman  inédit  dont  la  scène  et  les  personnages 
sont  empruntés  à  la  fin  du  \vme  siècle.  Les  études  consciencieuses  qui  s'y  révèlent 
indiquent  assez  que  l'histoire,  entre  les  mains  de  M.  Augustin  Thierry,  est  un 
patrimoine  qu'il  administre  généreusement.  En  même  temps  qu'il  poursuit  ses  pa- 
tientes investigations  sur  les  mœurs  et  le  caractère  de  la  première  race,  il  éveille 
et  il  nourrit  dans  un  esprit  fin  et  délicat  une  passion  ardente  pour  d'autres  épo- 
ques du  passé  :  c'est  à  ces  encouragemens  que  nous  devrons  Philippe  de  Mor- 
celle; et  d'ici  à  quelques  semaines  l'illustre  auteur  de  la  Conquête  de  V Angleterre 
par  les  Normands  nous  enverra,  sous  le  titre  de  Scènes  du  VT  siècle,  une  séri>- 
Je  travaux  sur  la  dynastie  Mérovingienne.  (IV.  du  D.  ) 

12'. 


(»(>0  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

meneurs  arrivait  par  la  grande  rue  (Je  Passy,  et  par  les  avenues  du 
bois  de  Boulogne  :  les  gens  du  peuple  étaient  en  habits  de  fêtes  ;  les 
femmes  portaient  sur  leur  coiffure  des  épis  de  blé  en  signe  d'abon- 
dance. Celte  foule,  où  toutes  les  classes  étaient  confondues,  se 
pressait  devant  les  grilles  du  château ,  et  ne  s'écoulait  qu'à  la  nuit. 
Tels  furent  les  commencemens  du  règne  de  Louis  XVI.  Il  y  avait 
une  espérance  universelle  de  bonheur  public ,  l'attente  d'une  sorte 
de  régénération  pour  le  royaume ,  et  une  confiance  sans  bornes 
dans  les  intentions  du  jeune  roi.  Sensible  à  tant  d'affection,  le  mo- 
narque avait  à  cœur  de  réaliser  l'espoir  que  la  nation  plaçait  en  lui. 
L'énormité  desabus  et  le  besoin  d'une  grande  réforme  le  frappaient  ; 
mais ,  se  défiant  de  son  inexpérience ,  et  indécis  par  caractère ,  il 
hésitait.  Il  demandait  conseil  aux  hommes  d'état  en  crédit  ou  dis- 
graciés sous  le  dernier  règne ,  et  n'obtenait  d'eux  que  celte  ré- 
ponse :  «  Sire,  il  y  a  plus  de  treize  cents  ans  que  le  royaume  de 
France  existe  ;  il  a  fait  ses  preuves  pour  la  durée.  Qu'il  y  ail  ça  et 
là  quelques  petites  dégradations ,  cela  ne  doit  ni  surprendre  ni 
effrayer  :  l'édifice  est  vieux,  mais  solide.  »  Le  roi  n'en  était  que 
plus  irrésolu  ;  enfin  il  se  décida ,  et,  au  grand  scandale  de  la  cour, 
il  choisit  deux  de  ses  ministres  ,  MM.  Turgot  et  de  Malesherbes  , 
dans  le  parti  des  philosophes. 

Turgot,  l'un  des  chefs  les  plus  distingués  de  ce  parti ,  joignait  à 
de  vastes  connaissances  la  raideur  d'esprit  d'un  sectaire.  Ses  pro- 
jets de  réforme  immédiate  allaient  au-delà  de  ce  que  la  révolution 
et  ses  suites  ont  produit  de  bien  jusqu'à  ce  jour;  il  voulait  tout 
faire  d'un  coup ,  et  disait  avec  un  calme  imperturbable  :  «  Le  temps 
me  presse;  je  suis  d'une  famille  où  l'on  ne  passe  pas  cinquante 
ans.  »  Turgot  échoua  non-seulement  contre  l'égoïsme  des  courti- 
sans, mais  aussi  contre  les  habitudes  et  les  préjugés  du  peuple.  En 
abolissant  les  jurandes  et  les  maîtrises,  il  encourut  la  haine  des 
corporations  d'arts  et  de  métiers;  en  décrétant  la  liberté  absolue 
du  commerce  des  grains,  il  excita  une  inquiétude  générale,  suivie 
presqu'aussilot  d'une  disette  réelle  ou  factice.  11  y  eut  dans  plu- 
sieurs provinces  des  émeutes  pour  le  pain ,  et  à  Paris  les  magasins 
de  blé  et  les  boutiques  des  boulangers  furent  pillés.  Le  ministre 
impassible  ne  retira  point  ses  édits ,  et  déploya  un  luxe  de  précau- 
tions militaires,  qui  fit  donner  à  cette  révolte  le  nom  de  guerre  des 


PHILIPPE    DE    MORVELLE.  fitff 

farines.  Des  chansons  el  des  quolibets  populaires,  se  joignant  aux. 
intrigues  de  la  cour  ,  ruinèrent  auprès  du  roi  le  crédit  d'un  homme 
de  bien,  dont  le  seul  tort  était  d'avoir  une  foi  trop  vive  dans  la 
puissance  de  la  raison.  Le  renvoi  de  Turgot  fit  passer  les  finances, 
qu'il  administrait,  entre  les  mains  d'un  homme  versé  dans  toutes 
les  pratiques  de  la  fiscalité,  habile  à  inventer  de  nouveaux  expé- 
diens,  mais  brouillon  et  dissipateur.  En  quelques  mois,  le  déficit  du 
trésor  s'accrut  d'une  manière  si  effrayante,  que  le  roi  prit  le  parti 
de  rentrer  dans  la  voie  des  innovations,  et  de  s'en  rapporter  à  l'o- 
pinion publique  pour  le  choix  d'un  ministre  des  finances. 

M.  Necker ,  envoyé  de  la  république  de  Genève,  jouissait  alors 
de  la  double  réputation  de  politique  à  haute  vue  et  de  financier 
consommé  ;  il  la  devait  à  ses  écrits  sur  le  commerce  et  à  son  im- 
mense fortune ,  acquise  dans  des  spéculations  de  banque.  Sous  le 
ministère  de  Turgot,  il  avait  publié ,  contre  la  libre  exportation  des 
blés,  une  brochure  qui  eut  beaucoup  de  succès,  et  qui  contribua, 
du  moins  on  peut  le  croire ,  à  la  chute  du  ministre.  Entre  les  phi- 
losophes, dont  l'habileté  en  affaires  était  devenue  suspecte,  et  les 
praticiens ,  dont  la  routine  venait  d'être  convaincue  d'impuissance, 
M.  Necker  s'offrait  comme  un  moyen  terme  :  il  était  l'homme  de 
la  circonstance  :  il  fut  choisi.  Son  adjonction  au  ministère,  avec  le 
titre  de  directeur-général  du  trésor,  fut  accueillie  comme  une 
bonne  nouvelle  dans  toutes  les  places  de  commerce  du  continent , 
car  les  capitalistes  prévoyaient  que  le  nouveau  ministre  ferait  des 
emprunts ,  et  tacherait  de  relever  les  finances  par  le  crédit  public. 
Genève,  la  ville  des  capitaux  et  la  patrie  de  M.  Necker,  vit  dans  son 
élévation  un  juste  motif  d'orgueil  pour  elle ,  et  une  nouvelle  source 
de  prospérité.  Les  citoyens  de  cette  république,  si  riche  sans  ter- 
ritoire ,  se  saluaient  dans  les  rues  par  ces  mots  :  «  Savez-vous  la 
nouvelle?  »  et  se  serraient  la  main  d'une  manière  toute  cordiale. 

La  possibilité  de  s'assurer  d'avance  une  part  avantageuse  dans 
les  opérations  financières  du  nouveau  ministre,  était  un  grand 
point  pour  les  capitalistes  genevois.  Ils  résolurent  de  faire  une  ten- 
tative à  cet  égard,  et  invitèrent  l'un  d'entre  eux,  homme  d'unie 
grande  réputation  commerciale,  et  de  plus  ami  d'enfance  de 
M.  Necker,  à  se  rendre  auprès  de  lui,  pour  le  féliciter,  lui  faire 
des  offres  de  coopération,  el  lui  demander  la  préférence  en  faveur 


(J02  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

de  sa  ville  natale.  Le  négociant  chargé  de  cette  importante  mis- 
sion partit  accompagné  de  sa  nièce ,  orpheline  de  vingt-deux  ans , 
à  laquelle  il  tenait  lieu  de  père  ;  l'oncle  et  la  nièce  reçurent  de 
M.  et  Mme  Necker  l'accueil  Je  plus  amical,  et  promirent  une  se- 
conde visite  pour  la  soirée  du  lendemain. 

Le  9  décembre  177G,  sur  les  sept  heures  du  soir,  une  voiture 
d'assez  belle  apparence ,  mais  dans  laquelle  un  observateur  attentif 
pouvait  reconnaître  un  carrosse  de  louage,  traversa  la  cour  de  l'hô- 
tel des  finances ,  et  s'arrêta  devant  le  vestibule  qui  menait  au  grand 
escalier.  Aussitôt  un  laquais  de  bonne  mine,  mais  sans  livrée,  sauta 
lestement  de  derrière  la  voiture  et  ouvrit  la  portière ,  sur  les  pa- 
neaux  de  laquelle  étaient  peintes  des  armoiries  de  fantaisie.  Un 
homme  d'environ  cinquante  ans,  d'une  mise  fort  soignée,  descendit 
le  premier  ;  il  portait  un  habit  de  velours  brun ,  une  veste  de  satin 
blanc  semée  de  paillettes  d'or ,  et  un  nœud  de  ruban  à  son  épée. 
Dès  qu'il  eut  mis  pied  à  terre ,  il  tendit  la  main  à  une  jeune  per- 
sonne dont  la  toilette  un  peu  étrangère  paraissait  plus  simple  et  en 
même  temps  plus  modeste  que  celle  des  dames  de  Paris  à  cette 
époque;  tous  les  deux  se  dirigèrent  vers  le  salon  de  compagnie, 
et,  en  ouvrant  pour  eux  la  porte  à  deux  battans,  un  valet  de 
chambre  annonça  d'une  voix  sonore  M.  Aubcrli  et  mademoiselle  de 
flisthal. 

Tous  les  hommes  se  levèrent;  et  M.  Necker,  dont  la  politesse 
était  d'ordinaire  assez  froide,  fit  quelques  pas  vers  la  porte  avec  un 
empressement  marqué:  «  Adieu,  Joseph,  dit  le  ministre,  comment 
va-i-iï?  »  Et  sur-le-champ,  comme  pour  retirer  cette  locution  ge- 
nevoise, qui  venait  de  lui  échapper  à  la  vue  d'un  compatriote,  il 
ajouta  :  *  Bonjour,  mon  vieil  ami ,  je  suis  charmé  de  vous  voir  !  * 
En  prononçant  ces  mots ,  il  présenta  la  main  à  mademoiselle  de 
Risthal,  et  la  conduisit  près  de  la  cheminée,  où  madame  Necker 
était  assise  dans  un  large  fauteuil,  à  la  tète  d'un  demi-cercle  de 
dames  parées  avec  tout  le  luxe  et  l'attirail  du  temps.  Leurs  robes, 
gonflées  par  d'énormes  paniers ,  s'étalaient  devant  elles  en  éventail , 
et  offraient  à  l'œil  plusieurs  rangs  de  garnitures,  où  brillaient  l'or, 
l'argent ,  les  perles ,  au  milieu  de  bouffettes  de  gaze  et  de  guirlan- 
des de  fleurs  artificielles.  Leurs  cheveux  ,  relevés  sur  le  sommet  de 
la  têtCi  a  une  hauteur  démesurée ,  étaient  surmontés  d'une  aigrette 


PHILIPPE   DE   MORVELLE.  (Km 

de  diamans,  de  nuages  de  plumes,  ou  d'une  corbeille  de  fleurs  : 
ce  dernier  nom  fut  quelque  temps  classique  dans  le  vocabulaire  des 
modes.  Madame  Necker ,  femme  de  trente-six  à  trente-huit  ans  , 
assez  belle,  mais  sans  grâces,  ne  le  cédait  en  magnificence  à  au- 
cune des  dames  de  son  cercle.  Trois  étages  de  falbalas  garnissaient 
sa  robe;  mais  sa  coiffure  favorite,  celle  qu'elle  portait  ce  soir-là  , 
était  moins  haute  et  moins  compliquée  :  c'était  une  espèce  de  tur- 
ban, auquel,  soit  à  cause  de  sa  forme,  soit  par  une  sorte  de  flatte- 
rie ,  les  marchandes  de  modes  venaient  de  donner  le  nom  de  casque 
à  la  Minerve. 

Madame  Necker  fit  asseoir  auprès  d'elle  sa  jeune  compatriote,  et 
lui  adressa  quelques  paroles  avec  une  bienveillance  un  peu  ap- 
prêtée. Celle-ci  répondit  sans  embarras,  quoique  d'une  voix  timide; 
puis  elle  tendit  la  main  à  une  petite  fille  de  dix  à  onze  ans ,  qui 
occupait  un  tabouret  aux  pieds  de  Mme  Necker.  Cet  enfant,  destiné 
à  devenir  un  jour  une  femme  célèbre ,  n'était  alors  remarquable 
que  par  I Vivacité  de  ses  grands  yeux  noirs  qui  observaient  tout, 
et  par  un  babil  quelquefois  spirituel ,  mais  où  perçait  l'intention  de 
produire  de  l'effet.  Plusieurs  hommes,  d'un  âge  mûr  et  d'un 
maintien  grave,  vinrent,  l'un  après  l'autre,  engager  avec  Mlle  Necker 
une  conversation  à  laquelle  sa  mère  ne  prenait  aucune  part,  mais 
qu'elle  interrompait  souvent  par  ces  mots  :  «  Ma  fille ,  tenez-vous 
droite.  »  Cet  ordre  était  toujours  accompagné  d'un  mouvement  de 
léte  et  d'un  effacement  d'épaules  que  la  petite  personne  s'empres- 
sait d'imiter.  M.  Necker  vint,  à  son  tour,  complimenter  sa  fille  de 
l'amitié  que  lui  témoignait  une  personne  telle  que  Mlle  de  Risthal  : 
«  Louise ,  dit-il  en  souriant,  je  vais  vous  donner  un  fauteuil;  car  ce 
soir  vous  avez  vingt  ans.  »  La  jeune  Louise ,  se  retournant  avec 
vivacité  sur  son  tabouret,  répondit  par  une  saillie  d'enfant,  qui 
ne  fut  pas  du  goût  de  sa  mère  :  un  regard  froid  de  celle-ci  réprima 
aussitôt  cet  enjouement,  et  le  ministre  s'éloigna  d'un  air  qui  prouvait 
plus  d'indulgence. 

Pendant  ce  temps ,  les  dames  du  salon  examinaient  avec  curio- 
sité Mllc  de  Risthal,  et  se  demandaient,  en  chuchotant,  qui  elle 
était.  Une  femme  de  vingt-cinq  ans,  peu  jolie,  et  ayant  beau- 
coup de  rouge  ,  dit  à  une  autre  dame  très  belle  et  excessivement 
partée ,  dont  le  fauteuil  se  trouvait  près  du  sien ,  ;i  une  assez  grande 


ti(ii  REVUE    DES   I>ELX   MONDES. 

distance  de  la  personne  qui  faisait  l'objet  de  leurs  observations  : 
«  Ne  trouvez-vous  pas,  comme  moi,  quelle  a  un  faux  air  de 
Mme  Necker?  » 

—  Faux,  dites- vous;  malheureusement  pour  l'une  ou  pour 
l'autre,  elles  se  ressemblent  tout-à-fait. 

—  Oh!  vous  êtes  sévère;  il  est  facile  de  voir  que  Mme  Necker 
a  pu  être  belle;  et  quant  à  MUe  de  Risthal,  —  c'est  son  nom,  si 
j'ai  bien  entendu  ,  —  elle  n'est  pas  mal ,  grande  et  assez  bien  faite, 
et  d'une  fraîcheur  un  peu  bourgeoise,  mais  éclatante,  on  doit  en 
convenir. 

—  Oui ,  c'est  dommage  pourtant  que  cette  grande  figure  fraîche 
reste  collée  sur  son  fauteuil  comme  un  automate  dont  les  ressorts 
ne  vont  plus. 

—  Pour  cela,  je  l'avoue,  reprit  la  dame  qui  avait  parlé  la  pre- 
mière, si  je  n'avais  pas  vu  la  révérence  gauche  qu'elle  a  faite  en 
entrant ,  en  vérité ,  je  la  prendrais,  avec  sa  toilette  de  l'autre  monde, 
pour  un  portrait  de  collection  qui  n'attend  qu'un  vieux  cadre. 

L'autre  dame  se  mit  à  rire  derrière  son  éventail;  mais  celte  pré- 
caution ne  l'empêcha  pas  d'être  remarquée  par  l' une  de  ses  voisines , 
qui  avait  entendu  toute  la  conversation  ;  c'était  une  personne  âgée, 
en  deuil,  et  portant,  suivant  l'ancienne  mode,  un  bonnet  noir  à 
grands  papillons.  «  Je  suis  moins  difficile  que  vous,  mesdames, 
dit-elle  d'un  ton  sérieux,  et  je  trouve  cette  jeune  personne  fort 
bien.  Son  maintien  a  de  la  décence  et  de  la  réserve;  il  y  a ,  dans  ses 
grands  yeux  bleus,  une  expression  de  candeur;  et  ses  manières, 
simples  et  tout-à-fait  modestes,  me  paraissent  du  meilleur  ton.  De 
mon  temps  on  faisait  cas  de  ces  avantages.  » 

Le  trait  alla  juste  à  son  adresse,  les  deux  jeunes  dames  n'y 
répondirent  que  par  un  sourire  contraint,  et  tant  soit  peu  dédai- 
gneux. La  caricature  qu'elles  avaient  faite  de  l'étrangère ,  et  le  por- 
trait flatteur  qui  était  venu  ensuite,  avaient  également  de  la  res- 
semblance avec  MUe  de  Risthal.  C'était,  pour  ainsi  dire,  le  bon 
et  le  mauvais  côté  de  sa  personne  ;  l'un  ou  l'autre  pouvait  frap- 
per davantage ,  suivant  l'esprit  ou  les  dispositions  de  ceux  qui  la 
voyaient;  mais,  pour  tout  observateur  impartial,  sa  physionomie, 
calme  et  inoffensive ,  et  une  certaine  fixité  dans  les  traits  de  son  vi- 
sage, étaient  l'indice  d'une  aine  pure  et  d'un  caractère  décidé.  Quel- 


PHILIPPE   DE   MORTELLE.  lifi.'i 

ques  détails  antérieurs  serviront  à  la  faire  mieux  connaître,  et  à 
donner  une  idée  du  caractère  de  son  oncle,  M.  Auberti. 

Pierre  et  Joseph  Aubert,  tous  deux  fils  d'un  Genevois  riche  et 
considéré,  avaient  été,  durant  leur  premier  âge,  camarades  et 
amis  du  jeune  Necker;  ils  firent  avec  lui  leurs  éludes  à  l'académie 
de  Genève ,  et  reçurent  du  même  pasteur  l'instruction  religieuse 
pour  la  première  communion  ,  circonstance  qui  ne  s'oublie  guère 
dans  la  vie  d'un  protestant.  L'ainé  des  deux  Aubert  quitta  Genève 
après  la  mort  de  son  père,  et  alla  s'établir  à  Berne,  où  il  se  maria, 
et  fonda  une  maison  de  commerce,  qui,  en  peu  de  temps,  devint 
florissante;  sa  fortune  lui  permit  d'acquérir  dans  le  canton  des 
propriétés  dont  la  plus  considérable  était  la  terre  de  Risthal,  située 
à  quelques  lieues  de  Berne ,  sur  les  bords  de  l'Aar.  Quant  à  Jo- 
seph, il  ne  jugea  pas  à  props  d'émigrer  ni  de  se  marier;  ses  rela- 
tions avec  M.  Necker  ne  cessèrent  point,  même  après  le  départ  de 
celui-ci  pour  Paris,  où  l'appelait  la  maison  Tliélusson,  à  la  tète 
de  laquelle  il  fui  placé.  Convaincu  de  la  haute  capacité  de  son  ami 
pour  les  affaires,  Joseph  Aubert  engagea  ses  capitaux  dans  les 
opérations  de  cette  maison,  et  eut  part  aux  immenses  profits  qu'elle 
retirait  de  ses  entreprises. 

Rien  ne  paraissait  manquer  au  bonheur  du  capitaliste  genevois. 
Sa  fortune  s'accroissait  rapidement;  sa  vie  était  tranquille,  et  son 
caractère  honoré.  Des  manières  agréables  et  la  sûreté  de  son  com- 
merce le  faisaient  rechercher  avec  empressement;  il  était  admis, 
sans  la  moindre  contestation ,  dans  les  sociétés  de  la  haute  ville , 
espèce  de  monde  supérieur  vers  lequel  un  riche  bourgeois  de  Ge- 
nève aspirait  toujours,  mais  où  il  n'y  avait  place  que  pour  un  petit 
nombre  d'élus.  Cependant ,  Joseph  Aubert  ne  se  trouvait  pas 
entièrement  heureux;  un  reste  d'ambition  le  tourmentait.  Quoi- 
qu'au  niveau  de  la  plus  ancienne  bourgeoisie,  il  voyait  encore 
de  la  distance  entre  lui  et  ceux  de  ses  concitoyens  dont  les  noms 
à  physionomie  italienne  indiquaient  d'une  façon  plus  ou  moins 
problématique  leur  descendance  de  nobles  familles  émigrées  de 
par-delà  les  monts;  c'était  un  souci  de  toutes  les  heures.  Il  le 
couva  long-temps  sans  en  rien  laisser  paraître;  mais  un  jour,  au 
milieu  d'une  conversation,  où  un  savant  professeur  d'histoire  dé- 
taillait tous  les  anciens  privilèges  de  la  ville  impériale  de  Genève  , 


b(>V)  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

d'après  une  charte  qu'on  venait  de  retrouver,  Aubert  prit  la  pa- 
role d'un  air  indifférent  :  «  A  propos  de  découvertes  historiques, 
dit-il,  vous  saurez  que  j'en  ai  fait  une  la  semaine  passée  ;  j'ai  trouvé, 
dans  un  vieux  livre  tout  vermoulu,  qu'un  certain  Auberti,  noble 
de  Florence,  fut  exilé  le  même  jour  et  par  les  mêmes  juges  que 
Dante,  le  fameux  poète.  C'était  un  lier  gibelin  que  cet  Auberti, 
plus  gibelin  que  Dante  lui-même,  car,  ne  pouvant  supporter  l'Ita- 
lie où  l'empire  avait  des  ennemis ,  il  vint  à  Genève ,  ville  tout  im- 
périale, comme  le  dit  si  judicieusement  M.  le  professeur;  bref,  il 
s'établit  ici,  et  c'est  de  lui  que  nous  descendons.  » 

—  Vraiment!  murmurèrent  à  la  fois  quelques  personnes,  les 
unes  par  ironie,  les  autres  par  la  seule  impression  de  cette  nou- 
velle inattendue. 

—  Mais,  oui,  répliqua  Joseph;  et  puisque  la  prononciation  ge- 
nevoise a  retranché  une  lettre  à  mon  nom  ,  je  crois  que  je  ferais 
bien  de  la  reprendre,  par  respect  pour  mes  ancêtres. 

Tout  le  monde  garda  le  silence,  et  il  y  eut  quelques  mouvemens 
de  tète  en  signe  d'assentiment.  Dès  le  lendemain,  le  nom  à' Auberti 
fut  mis  en  circulation  par  tous  ceux  dont  l'intérêt  était  de  plaire  à 
l'auteur  de  la  découverte;  peu  à  peu  le  nombre  des  eroyans  ou  des 
complaisans  s'accrut  dans  la  ville,  et  une  sorte  de  balancement 
s'établit  entre  le  nom  connu  et  le  nom  rectifié.  De  deux  personnes 
qui  arrivaient  en  même  temps,  l'une  disait  :  i  Je  vous  salue, 
M.  Aubert;  »  et  l'autre  :  «  M.  Auberti,  je  vous  présente  mes  res- 
pects. »  Enfin,  au  bout  de  quelques  années,  Auberti  sembla  pré- 
valoir et  passer  en  habitude. 

Dans  cet  état  des  choses ,  Joseph  perdit  son  frère  aîné ,  Pierre 
Aubert,  qui  n'avait  fait  aucun  cas  pour  lui-même  de  la  découverte 
historique;  veuf  depuis  long-temps ,  il  laissait  une  fille  unique,  ap- 
pelée Sophie ,  et  à  peine  âgée  de  seize  ans.  Les  dernières  volontés 
de  son  père  étaient  qu'elle  fut  conduite  à  Genève ,  et  mise  sous  la 
tutelle  de  son  oncle.  Ce  voyage  eut  lieu  ;  et  après  avoir  reçu  les 
embrassemens  d'un  parent  qu'elle  n'avait  jamais  vu ,  Sophie  prit 
possession  d'une  jolie  chambre,  dont  la  vue  s'étendait  sur  le  lac  de 
Genève  et  sur  les  campagnes  qui  le  bordent.  Restée  seule,  elle  par- 
courut des  yeux  tout  ce  qui  l'entourait ,  avec  une  expression  de 
contentement;  mais  aussitôt  sa  physionomie  changea  :  «  Tout  est 


PHILIPPE    l>E    NOUVELLE.  ($7 

agréable  dans  cette  maison  ,  dit-elle  tristement;  mais  pas  un  sou- 
venir de  mon  pauvre  père,  pas  même  son  nom ,  car  on  en  donne 
un  autre  à  mon  oncle  !  »  L'heure  du  dîner  sonna  ;  M.  Auberti ,  en 
revoyant  sa  nièce,  lui  trouva  les  yeux  un  peu  rouges  :  <•  Ma  chère 
enfant,  lui  dit-il  avec  bonté ,  remettez-vous ,  et  soyez  sûre  que  vous 
avez  en  moi  un  second  père.  »  Sophie  fut  touchée  de  cette  marque 
de  tendresse,  et  n'eut  pas  le  courage  de  faire  une  seule  question 
sur  le  changement  de  nom  qui  l'avait  frappée  d'une  manière  si  pé- 
nible. 

Deux  jours  après,  elle  fut  invitée  à  une  réunion,  où ,  pour  sa 
bien-venue,  la  maîtresse  delà  maison  avait  assemblé  une  partie 
des  jeunes  personnes  les  plus  aimables  de  la  ville.  A  son  entrée  dans 
le  salon  ,  on  annonça  M.  Auberti  et  mademoiselle  sa  nièce  ;  quel- 
ques voix  chuchotèrent  qu'elle  se  nommait  Sophie.  Durant  cette 
soirée,  les  personnes  qui  lui  adressaient  la  parole  dirent  tantôt 
Mlle  Sophie ,  et  tantôt  mademoiselle;  elle  répondait  fort  gaîment , 
et  paraissait  tout  heureuse  de  l'accueil  qu'on  lui  faisait.  Mais , 
vers  dix  heures,  une  des  jeunes  filles  se  mit  à  dire  :  — Mesde- 
moiselles ,  est-ce  que  nous  nous  retirerons  sans  avoir  fait  un  peu  de 
musique?  Le  clavecin  est  ouvert  avec  un  joli  morceau  de  Pic- 
cini.  Prions  M11'  Auberti  de  vouloir  bien  nous  donner  l'exemple. 

—  Très  volontiers,  mademoiselle,  répliqua  Sophie  avec  plus  de 
vivacité  que  l'usage  ne  le  comportait;  mais,  je  vous  en  prie,  appe- 
lez-moi Aubert  :  c'est  le  nom  que  portait  mon  père,  et  je  n'y  ai  pas 
renoncé. 

Après  ces  mots  remarquablement  positifs ,  il  y  eut  un  moment 
de  silence;  puis  on  se  remit,  on  fil  de  la  musique,  et  ce  petit  inci- 
dent parut  oublié.  Une  seule  personne  demeura  fort  troublée ,  sans 
cependant  laisser  apercevoir  l'émotion  désagréable  qu'elle  éprou- 
vait ;  c'était  le  tuteur  de  Sophie.  Ce  trait  imprévu  de  caractère 
menaçait  de  ruiner  toutes  ses  prétentions  au  rang  des  Caiandrïni, 
des  Turquïni,  ci  des  autres  familles  en  i,  qui  formaient,  pour  ainsi 
dire,  le  sommet  de  la  société  genevoise.  En  effet,  quel  moyen  y 
avait-il  de  rester  Auberti,  avec  une  nièce  obstinément  résolue  :i 
porter  le  nom  d' Aubert?  La  chose  semblait  impossible.  H  y  pensa 
toute  la  nuit,  et  le  lendemain  au  déjeuner ,  tète  à  tète  avec  Sophie  : 


i'i)$  ItEVUE    DES    DEUX    MONDES. 

—  Ma  chère  nièce,  dit-il,  voire  père  a  donc  oublié  de  vous  taire 
part  de  la  découverte  que  nous  avons  faite  du  véritable  nom ,  de 
l'ancien  nom  de  notre  famille  ;  nous  sommes  très  certainement  ori- 
ginaires d'Italie,  comme  le  prouve  du  reste  un  livre  fort  curieux 
dont  j'ai  su  autrefois  le  litre. 

—  Jamais  mon  père  ne  m'a  rien  dit  de  cela ,  répondit  la  jeune  fille 
d'un  air  calme  ;  jamais  je  ne  l'ai  vu  retrancher  ni  ajouter  aucune 
lettre  à  son  nom. 

Cette  réplique  était  décisive.  Le  tuteur  eut  un  moment  de  dépit, 
suivi  de  découragement.  Il  ne  songeait  plus  qu'à  faire  contre  for- 
lune  bon  cœur,  et  à  s'abandonner  à  toutes  les  chances  de  l'avenir, 
lorsque  tout  d'un  coup  se  ravisant  par  une  sorte  d'inspiration  : 

—  Sophie,  dit-il ,  est-ce  qu'il  n'y  avait  pas  à  Berne  quelque  autre 
personne  du  nom  d'Aubert? 

—  Si  vraiment,  il  y  avait  un  Français  que  nous  connaissions 
beaucoup;  pour  ne  pas  confondre  les  deux  familles,  on  avait  cou- 
tume d'appeler  mon  père  M.  Aubert  ie  Risthal ,  à  cause  de  notre 
château  sur  les  bords  de  l'Aar,  qui  est  bien  situé,  je  vous  assure  : 
d'un  côté,  la  rivière  large  et  rapide,  de  l'autre 

—  Eh  bien  !  ma  chère  nièce,  reprit  l'oncle  en  l'interrompant ,  tu 
me  disais  que  mon  pauvre  frère  prenait  le  nom  d'Aubert  de  Ris- 
thal? 

—  Oui,  sans  doute ,  tout  le  monde  le  lui  donnait;  et  qui  plus  est, 
dans  ma  pension ,  mes  compagnes  m'appelaient  Rislhal  tout  court. 
Elles  trouvaient  ce  nom  plus  commode  à  prononcer,  car  toutes 
parlaient  allemand  ;  et  j'y  suis  si  habituée  que  si  on  me  le  donnait 
encore,  j'y  répondrais  comme  en  pension.  Ah!  j'ai  passé  là  de 
beaux  jours!  quel  plaisir ,  quand  mon  père  venait  me  voir  le  jeudi , 
après  l'heure  de  la  bourse,  et  quand  il  m'envoyait  chercher  le  di- 
manche pour  me  conduire  à  la  campagne!  Dieu  m'a  bien  éprouvée 
par  une  perte  aussi  cruelle  ! 

—  Allons,  Sophie,  ma  chère  nièce,  calme-toi,  embrasse  celui 
qui  est  maintenant  ton  père  ;  et  puisque  ce  nom  de  pensionnaire 
te  rappelle  de  si  bons  souvenirs,  garde-le,  mon  enfant  :  je  ne  t'en 
donne  plus  d'autre.  Dorénavant  je  t'appelle,  et  je  veux  qu'on  t'ap- 
pelle Sophie  de  Risthal. 

Six  ans  s'étaient  écoulés  depuis  que  celte  petite  scène  de  senti- 


PHILIPPE    1>E   NOUVELLE*  (JGîJ 

ment  avait  eu  lieu  ,  lorsque  les  noms  d'Auberti  et  de  Risthal  furent 
annoncés  ensemble  dans  le  salon  du  directeur  général  du  trésor. 
Outre  les  dames  dont  la.  toilette  a  été  décrite  plus  haut,  ce  salon 
réunissait  un  grand  nombre  d'hommes  distingués  par  leur  rang  et 
par  leur  esprit  :  des  gens  de  cour  et  des  académiciens,  des  finan- 
ciers et  des  philosophes.  Différens  groupes  s'étaient  formés,  et  la 
conversation  variait  de  l'un  à  l'autre;  mais  le  sujet  dominant  était 
la  politique.  Après  avoir  causé  quelque  temps  auprès  du  ministre, 
M.  Auberti  se  dirigea  vers  l'extrémité  opposée  du  salon  ,  où  quel- 
ques personnes  paraissaient  avoir  ensemble  une  discussion  animée. 
La  divergence  entre  les  vues  de  M.  Necker  et  celles  de  M.  Turgot, 
relativement  à  l'administration  du  royaume,  était  le  sujet  de  cette 
controverse,  d'autant  plus  vive  que  des  noms  propres  s'y  trou- 
vaient mêlés.  L'avocat  de  M.  Turgot  s'élevait  contre  la  prétention 
de  soumettre  au  moindre  règlement  la  liberté  du  commerce  et  de 
l'industrie;  il  répétait  avec  emphase  l'axiome  des  économistes  : 
laissez  faire,  laissez-  passer.  Le  peuple  souffre,  disait-il;  on  le 
reconnaît ,  et  l'on  ne  veut  pas  en  voir  la  cause  :  ce  sont  les  maîtrises 
et  les  corporations ,  ce  sont  les  droits  d'entrée  ,  et  les  douanes ,  et 
toutes  vos  lois  prohibitives,  qui  doublent  et  triplent  le  prix  des  cho- 
ses les  plus  nécessaires  à  la  vie.  Voilà  ce  qui  fait  que  le  pauvre  meurt, 
faute  de  pain  et  de  travail ,  s'écria-t-il  en  terminant,  et  si  la  hache 
des  réformes  doit  être  portée  quelque  part,  c'est  là 

—  Mais  la  chose  est  délicate  et  demande  certains  ménagemens, 
répondit  son  antagoniste. 

—  Comment  des  ménagemens  !  capituler  avec  le  mal!  se  tenir 
entre  le  vrai  et  le  faux!  voilà  une  plaisante  manière  d'être  honnête 
homme  et  de  raisonner. 

—  S'il  ne  s'agissait  que  de  raisonnemens  abstraits,  comme  en 
géométrie,  peut-être  serais-je  de  votre  avis,  monsieur,  dit  alors 
Auberti  d'un  ton  calme,  qui  indiquait  un  homme  versé  dans  les 
matières  dont  il  parlait.  Mais,  je  vous  demande  pardon,  la  destruc- 
tion immédiate  de  ce  système  d'entraves ,  que  je  suis  loin  d'approu- 
ver ,  ne  pourrait  avoir  lieu  sans  bouleverser  une  foule  d'intérêts, 
sans  compromettre  l'existence  de  la  plupart  des  maisons  de  com- 
merce, enfin  sans  ruiner  l'espérance  que  nous  avons  d'établir 
un  vrai  système  de  crédit  public.  Le  crédit,  monsieur,  voilà  la 


G70  REVUE    bli.S   DEUX    MONDES. 

source  de  toute  prospérité  pour  l'état,  comme  pour  les  particu- 
liers. 

—  Bravo,  dit  un  homme  de  trente  .ans,  que  ses  epauleltes  à  tor- 
sades d'or  sur  un  frac  uniforme  faisaient  reconnaître  pour  un  offi- 
cier supérieur  ;  bravo ,  cela  est  de  toute  vérité. 

—  Oui ,  sans  doute,  reprit  le  Genevois,  animé  par  cette  approba- 
tion inattendue,  et  avec  l'intention  de  dire  quelque  chose  d'a- 
gréable pour  un  militaire ,  le  crédit  est  le  nerf  de  la  guerre  et  le 
mobile  des  grandes  entreprises;  il  donne  la  puissance  et  la  sécu- 
rité. Mais  il  ne  s'obtient  qu'à  une  condition ,  celle  de  respecter  tous 
les  droits  acquis,  de  ne  toucher  qu'avec  ménagement  aux  existences 
même  abusives,  de  remplir  exactement  ses  engagemens  de  toute 
nature,  de  payer  les  créanciers  intégralement,  et  sans  aucun  re- 
lard. 

—  Gela  n'est  pas  toujours  possible ,  dit  l'officier  à  demi-voix  , 
comme  s'il  eût  répondu  à  quelque  idée  qui  lui  passait  par  la  tète, 
plutôt  qu'à  l'assertion  de  l'orateur. 

—  Pardon ,  monsieur ,  reprit  Auberti ,  cela  se  peut  et  se  doit  tou- 
jours; et  c'est  ce  que  prouvera  M.  le  directeur  général,  tant  que , 
pour  le  bien  du  royaume,  il  gardera  l'administration  des  finances. 

L'officier  entreprit  de  faire  une  distinction  entre  les  créanciers 
de  l'état ,  d'exclure  du  droit  absolu  à  la  bonne  foi  du  gouverne- 
ment ceux  qui  avaient  prêté  à  un  taux  trop  élevé  ,  à  un  taux  usu- 
raire  ;  mais,  malgré  une  certaine  facilité  d'élocution ,  il  perdit  deux 
ou  trois  fois  le  fil  de  ses  idées,  et  ne  put  conduire  à  bien  cette  ti- 
rade, qui  prouvait  de  sa  part,  sinon  de  grandes  études  en  écono- 
mie politique ,  du  moins  une  grande  haine  contre  les  usuriers. 

La  conversation  tomba  pendant  une  minute  ou  deux  ;  puis  l'un 
des  assistans  la  reprit  en  ces  termes  :  «  Savez-vous  la  nouvelle  du 
jour?  M.  de  Glermont-Tonnerre  épouse  demain  Mlle  de  Rosambaud  ; 
le  roi  a  signé  le  contrat. 

—  M.  Clermont-Tonnerre ,  Rosambaud,  s'écria  le  Genevois 
avec  une  expression  de  complaisance  ,  voilà  des  noms  qui  sonnent 
bien  ! 

—  Quoi  !  monsieur  ,  dit  le  militaire ,  vous  en  êtes  encore  là?  Pour 
moi ,  il  y  a  long-temps  que  j'en  suis  revenu.  Qu'est-ce  que  de  beaux 
noms?  Ge  que  sont  les  tambours  de  mon  régiment ,  quand  ils  bat- 


PHILIPPE    DE    MORVELLE.  071 

tent:  au-dehors,  du  bruit;  et  au-dedans,  du  vide.  Le  mol  de  no- 
blesse avait  un  sens  du  temps  de  nos  grands-pères,  aujourd'hui  il 
n'en  a  plus;  les  titres  courent  les  rues,  et  quant  aux  privilèges,  ce 
qui  nous  en  reste  augmente  la  misère  du  peuple,  sans  nous  être 
d'aucun  profil;  si  nous  ne  payons  pas  l'impôt  au  roi,  nous  le  payons 
aux  exigences  d'une  position  factice,  à  la  mode,  à  l'usage,  à  notre 
oisiveté  qui  nous  oblige  souvent  de  nous  ruiner  pour  échapper  à 
l'ennui.  Moi,  qui  vous  parle,  j'ai  perdu  ce  malin  quatre  heures  à 
arpenter  dans  tous  les  sens  la  grande  terrasse  de  Versailles  ,  et  à 
compter  les  cinq  cents  fenêtres  du  château ,  en  attendant  le  mo- 
ment d'être  introduit.  Après  de  pareilles  matinées,  croyez-vous  , 
monsieur,  qu'on  puisse  éviter  le  soir  une  petite  tentation  de  dés- 
ordre soit  au  jeu,  soit  ailleurs?  Je  le  dis  en  conscience,  il  nous 
faudrait  de  l'occupation!  Un  peu  de  guerre,  par  exemple,  avec  les 
Anglais,  à  propos  de  leurs  colonies  insurgées. 

—  Monsieur,  dit  le  Genevois ,  cela  serait  fâcheux  ,  très  fâcheux 
pour  le  nouveau  système  de  crédit,  et  M.  le  directeur  général 

—  Comme  vous  voudrez,  je  n'y  tiens  pas;  mais  il  nous  faut  des 
événemens,  des  événemens  graves  qui  nousrelrempcnl,  nous  rajeu- 
nissent ,  nous  enlèvent  cette  vieille  défroque  du  temps  passé,  qui 
nous  pèse  sur  les  épaules  ;  pour  la  naissance,  je  ne  me  crois  pas  moins 
qu'un  autre  :  eh  bien!  je  donne  à  qui  voudra  le  prendre,  tout  ce 
qui  me  revient  de  ma  noblesse,  hors  mon  épée  toutefois ,  et  le  nom 
de  mes  pères. 

— C'estun  héritage  sacré  pour  tout  homme  qui  se  respecte,  un  hé- 
ritage inaliénable,  reprit  le  Genevois  avec  chaleur;  et  dans  notre 
petit  état  républicain,  nous  regardons  comme  un  devoir  pieux  de 
conserver,  du  rechercher  même  toutes  les  traditions  de  famille. 

—  Ah  !  monsieur,  vous  venez  de  prononcer  un  mol  qui  me 
charme;  république!  ce  mot  dit  bien  des  choses.  Je  n'ai  pas  vu 
votre  ville  de  Genève  ;  mais  j'ai  traversé  quelques-uns  des  cantons 
suisses,  et  tout  s'y  passe  ,  je  crois,  à  peu  près  comme  chez  vous; 
là,  point  de  noblesse,  mais  un  patriciat,  qui,  sans  être  onéreux  à 
personne,  maintient  l<>  lustre  des  bonnes  familles.  Vous  êtes  patri- 
cien ,  monsieur  ? 

Auberii  fit  un  mouvement  de  tête  qu'on  pouvait  interpréter 
comme  un  signe  d'affirmation. 


672  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Je  vous  en  félicite;  comparez,  je  vous  prie,  celte  situation 
avec  celle  d'un  {gentilhomme  en  France.  Vous  n'écrasez ,  vous  n'hu- 
miliez personne  ;  vous  êtes  les  premiers  entre  des  citoyens  libres  et 
égaux  ;  vous  avez  le  droit  d'employer  votre  intelligence  à  l'aug- 
mentation de  votre  patrimoine ,  le  droit  d'être  économes ,  indus- 
trieux, de  placer  des  capitaux,  enfin  la  possibilité  de  faire  fortune 
sans  déroger. 

Le  Genevois  écoutait  ces  paroles  avec  une  satisfaction  visible, 
lorsqu'un  mouvement  qui  eut  lieu  à  l'autre  bout  du  salon,  attirant 
l'attention  de  chacun ,  et  de  l'orateur  lui-même ,  termina  la  con- 
versation. Plusieurs  dames  se  levaient  à  la  fois.  Auberti  jeta  un 
regard  sur  la  pendule,  et  alla  retrouver  sa  pupille;  en  abordant 
madame  Necker,  il  s'empressa  de  lui  demander  le  nom  du  jeune 
militaire  dont  la  conversation  l'avait  si  fort  intéressé.  Enfin ,  au 
moment  du  départ,  M.  Auberti  retrouva  son  spirituel  interlocu- 
teur debout  près  de  la  porte ,  regardant  les  daines  qui  se  retiraient 
à  la  file;  lorsque  l'oncle  et  la  nièce  passèrent  devant  lui,  il  fit  un 
profond  salut ,  auquel  Auberti  se  hâta  de  répondre  par  ces  mots  : 
«  Monsieur  le  comte  ,  à  l'honneur  de  vous  revoir.  > 


S.  n. 
Cf  £nuptT  ï»e  r€scalal>e. 

Le  comte  Charles  de  Morvelle,  qui,  dans  une  seule  conversation, 
venait  d'inspirer  un  commencement  d'amitié  à  l'ami  d'enfance  de 
M.  Necker,  était  colonel  en  second  au  régiment  de  Royal- 
Comtois.  Sa  famille  originaire  de  Franche-Comté,  et,  dès  le  qua- 
torzième siècle,  en  faveur  auprès  des  ducs  de  Bourgogne,  avait 
échangé  son  ancien  nom  Gaudriot,  contre  celui  d'un  des  nombreux 
fiefs  qu'elle  avait  reçus  ou  acquis.  Une  partie  de  celle  grande  for- 
tune fut  dépensée  à  la  cour  de  France  par  l'aïeul  et  le  bisaïeul  du 
comte  Charles  ;  son  père  en  dissipa  le  reste ,  et  ne  lui  laissa  que  des 


PHILIPPE    DE    MOKVELLE.  673 

terres  grevées  d'obligations  et  d'hypothèques;  il  tint  cependant  à 
honneur  d'accepter  sans  réserve  la  succession  paternelle,  et  de  sa- 
tisfaire à  tout,  en  réduisant  sa  dépense  au  strict  nécessaire.  La 
guerre  de  1768,  contre  la  Corse,  venait  de  commencer.  Le  comte 
partit  comme  volontaire ,  espérant  que  cette  vie,  toute  d'activité , 
s'accommoderait  parfaitement  avec  ses  projets  d'économie.  ïl  se 
trompait  :  le  besoin  de  distraction ,  au  milieu  de  la  guerre  la  plus 
fatigante  contre  des  montagnards  aussi  rusés  qu'intrépides,  in- 
spira aux  volontaires  et  aux  officiers  une  passion  effrénée  pour  le 
jeu,  et  le  comte,  à  la  fin  de  cette  campagne,  revint  plus  endetté 
qu'à  son  départ.  Le  brevet  de  lieutenant  qu'il  obtint  ne  pouvait 
le  consoler  du  mauvais  étal  de  ses  affaires;  il  devint  morose  et 
soucieux. 

Ce  fut  dans  un  de  ces  accès  d'humeur  sombre,  qu'il  assista ,  avec 
la  petite  armée  dont  il  avait  fait  partie,  à  une  revue  passée  par 
Louis  XV.  Le  roi  marchait  chapeau  bas  à  côté  d'un  phaéton  où 
brillait  sous  une  profusion  de  diamans  la  nouvelle  favorite ,  ma- 
demoiselle Lange,  devenue  comtesse  du  Barry.  Ce  spectacle,  qui 
ne  choquait  personne,  le  frappa  désagréablement,  et  dès  ce  jour 
il  prit  le  ton  frondeur,  et  fréquenta  les  philosophes.  Deux  années 
d'oisiveté  ne  contribuèrent  pas  mieux  que  ses  campagnes  à  com- 
bler l'abîme  de  dettes  dont  la  vue  le  tourmentait  sans  cesse.  Mais, 
en  1771,  une  nouvelle  occasion  de  faire  la  guerre  s'offrit,  et  il  en 
profita  comme  d'un  moyen  de  distraction  :  il  fut  adjoint  aux.  offi- 
ciers qui,  sous  M.  de  Yioménil,  allèrent  au  secours  des  Polonais 
confédérés  contre  la  Russie.  Cette  campagne,  toute  chevaleresque, 
lui  plut;  il  s'y  distingua ,  et  à  son  retour  il  obtint  le  grade  de  ca- 
pitaine et  la  croix  de  Saint-Louis.  Quant  à  ses  embarras  de  for- 
tune, ils  ne  faisaient  que  s'aggraver,  et  l'ennui  de  cette  position  le 
jetait  dans  une  alternative  continuelle  de  misanthropie  et  de  dés- 
ordre. La  prussomanie,  ou  l'engoùmenl  pour  les  manœuvres  prus- 
siennes, qui  tourna  tant  de  tètes  vers  1775,  s'empara  vivement  de 
la  sienne,  et  y  produisit  une  heureuse  diversion:  son  zèle  pour 
cette  nouveauté,  dont  la  cour  voulait  faire  l'épreuve  ,  lui  vaiut  le 
titre  de  colonel;  mais  le  goût  de  la  tactique  allemande  passa  vite, 
et,  le  comte  de  3Iorvelle  se  retrouva  bientôt  livré  à  ses  préoccupa- 
tions domestiques.   La  politique  était  son  refuge  ;   il  en  parlait 

TOMD  II.  iô 


()74  11EVUE    DES    DEUX    MONDES. 

beaucoup,  et  s'entretenait  dans  l'espérance  ,  ou  d'une  guerre  pro- 
chaine avec  les  Anglais,  ou  d'une  grande  révolution  dans  le  gou- 
vernement :  deux  chances,  qui,  selon  lui,  ne  pouvaient  manquer 
d'être  favorables  à  un  homme  de  cœur  et  d'esprit.  Hors  de  cette 
perspective,  il  n'entrevoyait  qu'un  seul  moyen  de  salut,  le  ma- 
riage avec  une  femme  riche,  et  surtout  riche  en  argent  comptant. 
Cette  dernière  idée  était  probablement  pour  quelque  chose  dans 
son  assiduité  aux  soirées  du  nouveau  directeur-général,  car  M.  Nec- 
ker  ne  cachait  ni  son  antipathie  pour  les  réformes  radicales ,  ni 
son  désir  d'éviter  la  guerre. 

Quoique  le  comte  de  Morvelle  fût  bien  connu  pour  être  du 
parti  des  impatiens ,  c'est-à-dire  de  ceux  qui  ne  trouvaient  dans  les 
principes  du  nouveau  ministre  qu'une  demi-philosophie ,  et  dans 
sa  conduite  qu'une  demi-hardiesse ,  il  était  bien  accueilli.  Mme  Nec- 
ker  surtout  paraissait  voir  ses  visites  avec  plaisir.  Cette  femme, 
dévouée  avec  calcul  à  la  fortune  politique  de  son  mari,  tenait 
à  connaître  l'opinion  des  moindres  coteries;  la  société  que  fré- 
quentait habituellement  M.  de  Morvelle,  composée  d'esprits 
éclairés,  et  déjeunes  gens  à  la  parole  fougueuse,  lui  causait  parfois 
de  l'inquiétude;  d'une  manière  plus  ou  moins  directe ,  elle  cher- 
chait à  saisir,  dans  les  conversations  du  comte ,  sa  pensée  et  celle 
de  ses  amis;  cela  n'était  pas  fort  difficile,  car  il  était  de  la  plus 
grande  franchise ,  et  mettait  même  une  sorte  de  bravade  à  afficher 
son  opinion. 

Un  motif  plus  spécial  agissait  encore  sur  l'esprit  de  Mme  Nec- 
ker.  Malgré  sa  raison  ferme  et  droite ,  le  directeur-général  avait 
un  faible  qui  se  rencontre  chez  beaueoup  d'hommes  de  mérite.  Il 
aimait  la  louange,  et  même  la  flatterie  ;  elle  le  charmait  sous  quel- 
que forme  et  de  quelque  part  qu'elle  lui  vînt.  Un  homme  léger, 
et  d'un  caractère  équivoque ,  le  marquis  de  Pezay,  jouissait  à  ce 
titre  de  toute  son  amitié;  il  l'avait  gagnée  durant  la  querelle 
de  M.  Necker  avec  Turgot,  en  lançant  contre  ce  dernier  et  ses 
amis,  un  déluge  de  plaisanteries,  de  petits  vers,  de  médisances 
et  de  calomnies.  Mme  Necker  accueillait,  sans  l'estimer,  ce  singulier 
protecteur,  qui ,  chaque  soir,  venait  lui  garantir  le  plus  long  et  le 
plus  heureux  ministère,  et  annoncer  une  nouvelle  conquête  parmi 
les  indifférens ,  ou  une  nouvelle  défection  dans  les  rangs  opposés, 


PHILIPPE    DE    MORVELLE.  075 

Elle  caressait,  en  lui  témoignant  de  la  confiance,  un  des  faibles  de 
son  mari  ;  elle  l'écoutait ,  mais  craignant  d'être  dupe  de  quelque 
illusion  ,  elle  avait  soin  de  prendre  des  renscignemens  à  une  source 
plus  authentique.  La  conversation  franche  et  vive  du  comte  de 
Morvelle  était  pour  madame  Necker  comme  une  espèce  d'antidote 
contre  les  nouvelles  flatteuses  du  marquis  :  ce  motif  d'utilité  per- 
sonnelle lui  faisait  apprécier  davantage  un  caractère  d'honneur 
et  de  probité,  qui,  sans  cela  même,  aurait  pu  lui  plaire. 

Pendant  que  M.  Auberti  s'informait  curieusement  du  nom  et  du 
rang  de  M.  de  Morvelle ,  celui-ci  avait  eu  le  temps  de  prendre  à 
son  égard  des  informations  semblables;  la  réponse  fut  de  tout 
point  favorable  au  Genevois.  On  exagéra  même ,  comme  il  arrive 
souvent  dans  le  monde,  ses  avantages  de  fortune  et  de  position  ; 
on  le  présentait  comme  chef  d'une  compagnie  qui  réunissait  un 
capital  de  cent  millions  pour  le  moins.  Quant  à  mademoiselle  de 
Risthal,  on  la  qualifiait  sans  hésitation  du  titre  de  riche  héritière. 
Soit  que  ces  renseignemens  eussent  produit  quelque  impression 
sur  l'esprit  du  comte,  soit  qu'il  cédât  tout  simplement  à  son  goût 
d'habitude  pour  le  salon  de  Mme  Necker ,  il  y  retourna  le  lende- 
main soir;  mais  l'oncle  et  la  nièce  ne  s'y  trouvaient  pas,  et  il  en  fui 
de  même  le  jour  d'après. 

Durant  ces  deux  jours ,  Auberti  conta  plus  d'une  fois  à  sa  nièce 
l'heureuse  rencontre  qu'il  avait  faite,  chez  le  directeur  général  du 
trésor,  d'un  jeune  colonel,  homme  de  qualité,  ayant  les  manières 
les  plus  aimables  et  l'esprit  le  plus  original.  «  C'est  vraiment,  di- 
sait-il à  Sophie ,  l'esprit  français  avec  toute  sa  grâce  et  toute  sa 
légèreté.  »  Sophie  ne  savait  que  répondre,  car  elle  n'avait  pas  seu- 
lement remarqué  la  personne  dont  il  était  question  ;  mais  son  on- 
cle n'en  continuait  pas  moins  à  lui  parler  du  comte  de  Morvelle. 
Pendant  qu'il  répétait  les  mêmes  éloges  ,  et  toujours  à  peu  près 
dans  les  mêmes  termes ,  on  lui  remit  un  billet  de  la  part  de 
Mme  Necker.  Dès  qu'il  l'eut  ouvert  :  «  Ëh  !  vraiment ,  oui ,  dit-il , 
nous  n'y  songions  pas,  c'est  demain,  justement  demain,  le  jour 
de  f  escalade.  »  Et  il  se  mil  à  lire  tout  haut  : 

«  M.  Auberti  et  son  aimable  nièce  ont  peut-être  oublié ,  celte 
année  ,  au  milieu  du  fracas  de  Paris  ,  l'anniversaire  du  12  décem- 
bre, si  heureux  pour  tous  les  cœurs  genevois.  Je  prends  la  liberté 

45. 


07(5  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

de  leur  rappeler  que  c'est  demain,  et  de  les  inviter  à  venir  célébrer 
avec  nous,  dans  un  souper  de  famille,  la  délivrance  miraculeuse 
de  notre  commune  et  chère  patrie.  Tout  se  passera  exactement 
comme  si  nous  étions  à  Genève,  et  les  trois  plats  de  fondation  se- 
ront de  la  partie.  » 

Voilà  qui  est  on  ne  peut  plus  aimable ,  dit  Auberti  en  posant  le 
billet  sur  la  cheminée. 

—  Et  comme  c'est  bien  écrit ,  mon  oncle ,  dit  Sophie  ;  quel  style 
soigné  et  élégant  ! 

—  Oh!  pour  cela,  répliqua  le  tuteur,  je  m'y  connais  peu;  et 
tout  ce  qui  me  plaît  du  style,  c'est  sa  clarté. 

Quoique  le  billet  de  Mme  Necker  fut  parfaitement  clair  pour  des 
Genevois,  il  est  douteux  que,  sans  explication,  le  lecteur  puisse 
en  comprendre  le  sujet,  et  deviner  les  allusions  qui  s'y  trouvent. 
Pour  cela,  il  faut  savoir,  ou  se  rappeler  qu'en  l'année  1602,  le  duc 
de  Savoie,  Charles-Emmanuel ,  fit,  en  pleine  paix,  une  tentative  , 
dès  long-temps  préparée ,  pour  s'emparer  de  Genève  par  un  coup 
de  main.  Ses  troupes  escaladèrent  la  ville  dans  la  nuit  du  11  au  12 
décembre;  mais  cette  entreprise,  hardiment  conçue,  fut  1res  mal 
exécutée,  et  n'eut  d'autre  résultat  que  la  mort  de  la  plupart  de 
ceux  qui  s'y  aventurèrent.  Depuis  cet  événement,  le  12  décembre 
fut  à  Genève  un  jour  de  fêle  nationale;  on  le  célèbre  dans  chaque 
famille  par  un  repas,  plus  ou  moins  somptueux  suivant  les  fortunes, 
mais  où  figurent  toujours ,  pour  peu  qu'on  en  ait  le  moyen ,  un 
dindon  ,  une  truite  et  un  gâteau  de  pommes. 

Le  domestique  de  l'hôtel  venait  d'apporter,  avec  le  billet  d'invita- 
tion ,  une  liste  de  personnes,  qui,  dans  la  matinée,  s'étaient  fait 
inscrire  à  la  porte.  Sophie,  durant  la  lecture,  y  jeta  les  yeux  né- 
gligemment. Le  nom  du  comte  de  Morvelle,  colonel  en  second  au 
régiment  de  Royal-Comtois,  frappa  sa  vue  :  «  Tenez,  mon  oncle, 
dit-elle  en  souriant,  voilà  une  visite  que  vous  regretterez  certaine- 
ment d'avoir  manquée.  » 

—  Tu  as  raison  vraiment,  tu  as  raison,  répondit  le  Genevois 

après  avoir  considéré  la  liste  avec  un  air  de  plaisir.  L'on  est  à  Paris 

d'une  prévenance  charmante,  et  demain,  sans  faute,  je  rendrai  au 

comte  cette  politesse. 

Après  ces  mots,  Auberti  tomba  dans  une  espèce  de  rêverie  ;  il  ne 


PHILIPPE    DE    MORTELLE.  f>77 

<lit  pins  rien  à  Sophie;  mais  celle-ci  présuma  qu'il  s'occupait  tou- 
jours du  comte  et  de  sa  visite,  car  il  ne  cessa  pas  de  regarder  la 
liste  qu'il  tenait  à  la  main.  Le  soir,  en  revenant  de  la  Comédie  Fran- 
çaise ,  où  malgré  l'intérêt  du  spectacle  il  avait  eu  de  fréquentes 
distractions,  sa  nièce  observa  qu'il  semblait  préoccupé  de  quelque 
affaire  importante.  Durant  le  trajet  qu'ils  firent,  tête  à  tète,  en  voi- 
ture, il  ne  lui  adressa  pas  un  mot,  et  se  parla  plusieurs  fois  à  lui- 
même,  par  exclamations  et  sans  suite.  «  Voilà  qui  serait  singulier, 
disait-il. . .  Eh  !  mais  l'on  a  vu  des  évènemens  plus  extraordinaires. . . 
Si  la  chose  avait  lieu  pourtant!...  Ma  foi,  cela  se  peut  bien,  et  pour- 
quoi pas...  pourquoi  pas?...  »  Ces  dernières  paroles  étaient  accom- 
pagnées d'un  sourire  de  satisfaction.  De  retour  à  son  hôtel,  et  à 
l'instant  où  Sophie  allait  se  retirer  dans  sa  chambre ,  M.  Auberti 
lui  souhaita  le  bonsoir  d'une  voix  plus  tendre  que  de  coutume. 

Le  lendemain,  dès  qu'onze  heures  sonnèrent,  le  Genevois  monta 
en  voiture,  et  se  fit  conduire  chez  le  comte  de  Morvelie.  Il  trouva  , 
dans  la  loge  du  concierge,  un  grand  laquais  qui  jouait  aux  cartes, 
et  qui  le  toisa  d'un  air  assez  impertinent,  prenant  peut-être  cette 
visite  pour  celle  d'un  créancier,  dont  il  n'avait  pas  encore  vu  la 
figure.  «  M.  le  comte  n'est  pas  chez  lui ,  »  dit  le  valet  de  chambre. 

—  Et  pouvez-vous  me  dire  quand  il  sera  visible? 

—  Je  ne  le  sais  jamais  d'avance;  et  dans  tous  les  cas,  ce  ne  sera 
pas  aujourd'hui  ;  mon  maître  ne  rentrera  que  pour  s'habiller  et 
aller  souper  chez  un  ministre. 

—  C'est  bon  ,  c'est  bon ,  dit  Auberti ,  en  jetant  sa  carte  de  visite  ; 
et  il  remonta  en  voiture,  tout  joyeux  de  penser  que  ce  ministre 
pouvait  bien  être  M.  Necker,  et  que  peut-être,  le  soir  même,  il 
rencontrerait  le  colonel. 

En  rentrant  après  plusieurs  courses,  il  trouva  sa  nièce  occupée 
à  tout  disposer  pour  sa  toilette.  «  Ah  !  ça,  dit-il,  ma  chère  Sophie, 
vous  serez  belle,  n'est-ce  pas?  Entendez -vous?  il  faut  que  vous 
soyez  belle  ce  soir,  et  que  vous  plaisiez  encore  plus  que  de  cou- 
tume! »  Sophie  sourit,  ne  comprenant  pas  à  quelle  idée  se  ratta- 
chait celte  recommandation.  Elle  répondit  par  un  signe  de  tête, 
appela  sa  femme  de  chambre ,  et  passa  dans  son  cabinet.  Deux 
heures  après,  elle  en  sortit  parée  de  sa  plus  belle  robe,  et  avec 
quelques  fleurs  dans  les  cheveux.  A  cette  vue,  pour  la  première 


G78  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fois  de  sa  vie,  le  tuteur  prit  un  air  mécontent,  et  dit  avec  brus- 
querie. «  Ma  nièce,  quelle  toilette  avez-vous-là  !  de  bonne  foi, 
croyez-vous  être  habillée  !  ! 

—  Mais ,  mon  oncle ,  cette  robe  est  celle  que  vous  aimiez  tant. 

—  Non ,  cela  n'est  pas  possible;  elle  est  hors  de  mode,  et  vous 
sied  mal. 

—  Peut-être  !  mais  il  n'y  a  pas  quinze  jours  qu'à  Genève  vous 
m'avez  dit  tout  le  contraire. 

—  Bah  !...  bah  !...  à  Genève  ?  Nous  sommes  à  Paris  ;  le  goût  est 
tout  autre  ici,  et  vous  auriez  dû  vous  en  apercevoir  avant  moi. 

—  Mon  oncle,  vous  êtes  bien  injuste,  dit  la  jeune  fille  d'une  voix 
émue  !  Sans  vos  ordres ,  pouvais-je  penser  à  changer  ce  que  vous 
trouviez  bien,  et  d'ailleurs  en  ai-je  eu  le  temps? 

Il  y  eut  un  moment  de  silence ,  durant  lequel  Auberti  s'aperçut 
que  Sophie  avait  les  larmes  aux  yeux;  sa  mauvaise  humeur  se 
calma  aussitôt,  et  il  reprit  d'un  ton  plus  doux  :  —  C'est  bien  ,  mon 
enfant  ;  mais  si  tu  m'en  crois,  tu  jetteras  tes  vieilles  nippes  par  la 
fenêtre,  tu  feras  venir  des  étoffes ,  et  tu  prendras  les  modes  qu'on 
suit  ici. 

—  Volontiers,  mon  oncle,  je  ferai  ce  que  vous  dites  ;  mais  n'ayez 
pas  trop  d'ambition  pour  moi ,  si  vous  voulez  que  je  vous  paraisse 
bien  !  » 

Ces  dernières  paroles  frappèrent  M.  Auberti;  en  examinant 
avec  plus  d'attention  la  toilette  de  sa  nièce ,  il  se  convainquit  de 
son  injustice.  Sophie  était  réellement  aussi  bien  qu'elle  pouvait 
l'être,  et  la  simplicité  de  sa  mise  ne  lui  était  rien  de  ses  avantages 
naturels  ;  son  tuteur  l'aurait  trouvée  charmante,  si,  en  ce  moment, 
par  une  disposition  d'esprit  dont  lui-même  ne  se  rendait  pas  bien 
compte,  il  n'eût  pas  désiré  en  elle  des  perfections  trop  au-dessus 
de  la  réalité. 

Lorsque  Auberti  et  sa  nièce  entrèrent  dans  le  salon  de  Mrae  Nec- 
ker,  plusieurs  hommes  s'y  trouvaient  déjà.  La  première  personne 
qui  frappa  les  yeux  du  Genevois  fut  le  comte  de  Morvelle.  Il  eut 
peine  à  contenir  un  vif  mouvement  de  satisfaction,  en  voyant 
que  la  présence  du  comte  réalisait  au  moins  une  partie  de  ses 
espérances  de  la  journée.  Tous  les  deux  se  saluèrent  avec  un  égal 
empressement  ,  et  Sophie  reçut  du  jeune  colonel  une  inclination 


PHILIPPE    DE    MORVELLE.  079 

respectueuse.  Pour  Ja  première  fois  ,  elle  jeta  sur  lui  un  regard 
à  la  dérobée  ;  et ,  malgré  le  peu  de!prix  qu'elle  attachait  aux  avan- 
tages extérieurs ,  elle  se  plut  à  remarquer  l'air  noble,  la  tournure 
martiale  et  l'expression  de  franchise  spirituelle  qui  distinguaient  le 
comte;  mais ,  à  l'instant  même ,  elle  rougit  de  s'être  aperçue  de  tout 
cela ,  et  se  hâta  de  donner  un  autre  cours  à  ses  observations. 

Mn,e  Necker  s'avançait  vers  elle,  les  deux  dames  se  serrèrent 
la  main  de  la  manière  la  plus  affectueuse ,  et  commencèrent  à  cau- 
ser ensemble.  Avec  la  sagacité  naturelle  à  leur  sexe ,  elles  s'étaient 
comprises  dès  le  premier  abord  ;  outre  cette  espèce  d'attrait  mutuel 
que  ressentent  des  compatriotes  en  pays  étranger ,  d'autres  motifs 
de  rapprochement  et  d'intimité  existaient  entre  Mme  Necker  et 
MUe  de  Risthal  :  elles  étaient,  l'une  pour  l'autre,  l'idéal  d'une 
certaine  perfection  de  manières  tant  soit  peu  froides  et  composées , 
qu'elles  appelaient  décence  et  dignité.  Ce  point  de  sympathie 
n'empêchait  pas  cependant  qu'on  aperçût  entre  elles  des  diffé- 
rences assez  remarquables.  MUe  de  Risthal  avait  un  langage  beau- 
coup plus  simple  que  Mme  Necker ,  et  des  idées  moins  systémati- 
ques ;  elle  n'était  pas ,  comme  cette  dernière ,  ambitieuse  d'esprit 
et  de  célébrité;  elle  parlait  peu  et  savait  écouter,  surtout  lors- 
qu'elle croyait  pouvoir  retirer  quelque  fruit  d'une  conversation  ; 
il  y  avait  alors,  dans  son  regard,  une  expression  de  candeur 
et  d'intérêt,  qui  la  faisait  paraître  à  la  fois  modeste,  aimable  et 
sensée. 

Pendant  que  Sophie  était  assise  auprès  de  Mrae  Necker,  son 
tuteur  causait  debout  avec  le  comte  de  Morvelle ,  dans  l'embrasure 
d'une  croisée.  Quatre  hommes  d'un  certain  âge  et  d'un  maintien 
grave  formaient  une  espèce  d'aparté,  et  la  petite  Mlle  Necker, 
assise  devant  une  table  à  ouvrage,  occupait  le  milieu  du  salon. 
En  voyant  entrer  Mlle  de  Risthal ,  elle  s'était  levée  avec  sa  vivacité 
ordinaire,  pour  courir  au-devant  d'elle  et  l'embrasser;  mais,  sur 
un  geste  de  sa  mère ,  elle  avait  aussitôt  repris  sa  place.  La  table 
près  de  laquelle  elle  était  assise,  comme  pour  travailler,  se  trouvait 
couverte,  non  de  broderies,  ou  d'autres  ouvrages,  mais  de  grands 
morceaux  de  papier  blanc  qu'elle  découpait  avec  des  ciseaux  pour 
en  faire  des  figures;  elle  paraissait  mettre  à  ce  jeu  beaucoup  de 
sérieux  et  d'attention  :  mais  de  temps  en  temps,  à  la  dérobée,  elle 


f)80  REVUE   DES    DEUX    MONDES. 

jetait  un  regard  en-dessous  vers  Mme  Necker,  et  un  beaucoup  plus 
vif  du  côté  des  quatre  messieurs  qui  s'entretenaient  ensemble.  Quel- 
quefois elle  leur  faisait  des  signes,  et  leur  montrait,  avec  un  air 
de  satisfaction,  les  figures  qu'elle  découpait.  Puis,  après  avoir 
soufflé  sur  ses  doigts,  qui  s'engourdissaient  loin  du  feu,  elle  se 
remettait  à  l'ouvrage  avec  une  expression  de  physionomie  si  ani- 
mée et  si  pleine  d'intelligence,  qu'il  semblait  que  cette  occupation 
enfantine  se  rattachât,  dans  son  esprit,  à  quelque  idée  d'un  ordre 
plus  élevé. 

Après  un  demi-quart  d'heure  de  conversation ,  Auberti  et  le 
comte  de  Morvelle  s'approchèrent  ensemble  de  la  maîtresse  de  la 
maison  :  «  Eh  bien!  monsieur  le  comte,  dit  Mmc  Necker,  quelles 
nouvelles  de  la  cour?  »  Peu  curieuse  d'entendre  la  réponse  qui 
pouvait  suivre  cette  question,  Sophie  quitta  aussitôt  son  fauteuil, 
et  alla  s'asseoir  auprès  de  Mlle  Necker,  qui  parut  toute  joyeuse  de 
pouvoir  enfin  parler  à  quelqu'un. 

—  Puis-je  vous  demander,  dit  M11*'  de  Risthal,  ce  que  vous 
voulez  faire  de  ces  figures  que  vous  découpez  avec  tant  d'a- 
dresse? 

—  Devinez  ? 

—  C'est  pour  mettre  dans  un  livre? 

—  Non. 

— :  Ce  sont  des  ombres  chinoises? 

—  Non  ,  non ,  c'est  un  roi  et  une  reine  à  qui  je  veux  faire  jouer  la 
tragédie. 

—  Et  quelle  tragédie? 

—  Ah  !  il  faut  que  je  la  compose ,  et  je  suis  en  train  d'y  rêver. 

—  Quel  nom  aura-t-elle? 

—  Je  ne  le  sais  pas  encore  bien...  Mais  je  crois  que  je  vous  amu- 
serai mieux  ce  soir,  si  je  vous  dis  îe  nom  des  personnes  qui  sou- 
pent  avec  vous.  Cela  vous  fera-t-il  plaisir,  le  voulez-vous?  — 

—  Ah  !  très  volontiers. 

—  Eh  bien!  vous  voyez  ces  quatre  messieurs  qui  causent  en- 
semble? ce  sont  des  hommes  de  beaucoup  d'esprit! 

—  Vraiment?  — 

—  Oui,  tenez,  celui  qui  gesticule  en  parlant,  et  dont  la  voix  est  un 
peu  criarde,  c'est  M.  d'Alembert,  le  secrétaire  perpétuel  dcl'Aca- 


PHILIPPE    DE    MOKVELLE.  (ÏS1 

demie  française.  A  côté  de  lui ,  vous  voyez  labbé  Raynal  ;  on  peut 
le  reconnaître  à  sa  perruque  et  à  son  accent  gascon  :  et  puis  en  face 
de  nous  ,  ce  grand  monsieur  en  habit  violet,  c'est  M.  Marmontel  ; 
quoiqu'il  ait  cinquante-quatre  ans  ,  on  dit  qu'il  va  se  marier  à  une 
demoiselle  qui  n'en  a  que  dix-huit.  Enfin,  le  quatrième,  celui  qui 
a  des  besicles,  et  l'air  un  peu  malade,  c'est  notre  ami  M.  Thomas, 
l'auteur  des  Éloges.  Il  ne  dit  jamais  rien ,  lui ,  et  c'est  bien  dom- 
mage, car  il  parle  tout  comme  maman. 

—  Mais,  reprit  Sophie,  quel  est  ce  vieux  monsieur  en  habit  noir, 
dont  les  cheveux  blancs,  sans  poudre,  tombent  sur  ses  épaules? 

— Ah  !  j'ai  cru  que  vous  le  connaissiez,  c'est  notre  pasteur,  M.  d' AI- 
biac  ! 

—  Gomment,  dit  Sophie  avec  vivacité,  est-ce  qu'il  y  a  ici  une 
église  protestante?  » 

—  Une  église,  non;  mais  le  roi  nous  en  donnera  une  :  papa  doit 
lui  en  parler.  En  attendant,  on  se  réunit  dans  une  belle  grande 
chambre,  au  bout  du  faubourg  Saint-Honoré ;  on  entre  par  le 
jardin  ,  derrière  la  maison  ,  et  l'on  ne  sort  que  deux  à  deux  pour 
ne  pas  se  faire  remarquer. 

—  C'est  toujours  cela ,  répondit  Sophie  ;  mais  est-ce  que  M.  d' AI- 
biac  a  été  militaire?  il  a  une  cicatrice  au  front. 

—  Oh  !  il  a  gagné  cela  dans  son  pays,  près  de  Nîmes,  en  donnant 
la  communion  au  milieu  d'une  forêt.  Tout  le  monde  était  à  genoux 
en  prières  ;  voilà  la  maréchanssée  qui  arrive  et  fond  sur  l'assem- 
blée; le  pasteur  reçoit  une  blessure,  et  deux  femmes  sont  tuées  à 
côté  de  lui  ;  il  y  a  au  moins  quarante  ans  de  cela ,  et  c'est  une  his- 
toire qui  me  rend  toujours  si  triste...  Ah  !  quel  bonheur,  voilà  papa 
qui  entre  avec  M.  de  Pezay  ! 

En  disant  ces  mots  ,  la  petite  Necker  se  leva  et  courut  se  jeter 
dans  les  bras  de  son  père,  avec  un  empressement  qui  avait  quelque 
chose  de  passionné.  Mais  le  ministre,  probablement  fatigué  par  le 
travail  du  jour,  semblait  triste  et  préoccupé.  Sa  femme  s'en  aperçut 
aussitôt,  et,  redoublant  d'attentions  pour  animer  la  compagnie, 
elle  adressa  la  parole  à  chacun ,  souriant  d'aussi  bonne  grâce  qu'elle 
pouvait,  mais  trop  visiblement  affairée  pour  inspirer  la  moindre 
gaité.  Un  laquais  lit  une  heureuse  diversion  ,  en  venant  annoncer 
que  le  souper  était  servi. 


G82  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Lorsqu'on  eiît  pris  place  autour  d'une  table  richement  décorée , 
Mrae  Necker  parcourut  d'un  regard  le  cercle  des  convives  ;  arrê- 
tant ses  yeux  sur  les  deux  académiciens  Marmontel  et  Thomas , 
qui  étaient  depuis  long-temps  dans  l'intimité  de  la  maison  :  «  Mes- 
sieurs, dit-elle,  soyons  aimables!  i  Thomas  fit  un  signe  de  tète,  et 
Marmontel  répondit:  «  Vous  savez,  madame ,  que  l'esprit  est  capri- 
cieux; il  vient  de  lui-même,  et  dès  qu'on  le  brusque,  il  s'échappe.  » 

—  Oh!  je  ne  crains  rien  ,  répliqua  Mme  Necker,  il  ne  s'échap- 
pera pas  d'ici;  car  il  a  fait  un  pacte  avec  l'auteur  des  Contes  mo- 
raux. Puis,  s'adressant  au  marquis  de  Pezay,  qui  avait,  plus  que 
personne,  le  privilège  de  distraire  le  ministre  dans  ses  instans  de 
mauvaise  humeur  :  —  M.  de  Pezay,  dit-elle ,  avez-vous  quelques 
nouvelles  chansons? 

—  Ma  foi,  madame,  répondit  le  marquis,  je  n'ai  plus  le  loisir  d'en 
faire.  II  y  a  par  le  monde  certains  charlatans  soi-disant  économis- 
tes, qui  me  donnent  trop  d'occupation.  Ce  n'est  pas  que  je  me 
rompe  la  tête  à  scruter  les  profondeurs  de  leur  science  occulte  ;  je 
m'en  tiens  au  litre  qu'ils  lui  donnent  :  Economie ,  et  je  déclare,  sans 
hésiter,  qu'il  y  a  là  économie  de  sens  commun.  Je  pourrais  n'en  pas 
dire  davantage;  mais  comme  ces  messieurs  ont  fait  quelques  dupes, 
qu'ils  se  donnent  pour  hommes  d'état,  et  qu'une  fois  déjà  on  les  a 
crus  sur  parole,  je  veux  rendre  service  au  public  en  lui  parlant 
d'eux. 

—  Monsieur  le  marquis ,  dit  d' Alembert ,  dont  la  voix ,  encore  plus 
aigre  que  de  coutume,  trahissait  une  colère  contenue,  monsieur 
le  marquis,  il  serait  généreux  de  laisser  en  repos  ceux  qui  ne  sont 
plus  en  faveur  :  qu'ils  se  soient  trompés,  cela  se  peut,  et  permis 
à  chacun  d'avoir  là-dessus  son  avis;  mais  leurs  bonnes  intentions 
étaient  incontestables. 

—  Pour  vous ,  monsieur,  reprit  le  marquis  de  Pezay,  dites  pour 
vous  ;  car  moi  je  leur  conteste  deux  choses  :  le  bon  sens  et  la  bonne 
foi.  Cette  science  du  produit  net  dont  le  produit  net  est  la  famine, 
cette  liberté  du  commerce  qui  devient ,  sous  leur  direction ,  la  li- 
berté du  pillage,  si  ce  ne  sont  pas  là  de  pures  jongleries ,  je  ne  m'y 
connais  plus. 

D' Alembert  donna  un  signe  d'impatience;  mais  l'homme  de  cour, 
qui  avait  une  égale  dose  d'étourderie  et  de  présomption  ,  n'en  con- 


PHILIPPE   DE   MORVELLE.  (>8ô 

tinua  pas  moins.  —  Nous  avons  vu  le  chef  de  la  secte,  devenu  mi- 
nistre, tailler  à  tort  et  à  travers,  et  pour  tout  résultat  produire  une 
émeute.  Il  est  vrai  qu'après  avoir  tout  brouillé,  il  a  eu  le  talent  de 
ramener  l'ordre  par  des  voies  toutes  philosophiques  :  le  canon  et 
le  gibet,  des  batteries  sur  les  quais,  une  potence  de  quarante  pieds 
en  place  de  Grève,  voilà  ce  que  chacun  a  pu  voir  dans  la  mémo- 
rable guerre  des  farines.  Du  reste,  je  laisserais  mourir  en  paix  leurs 
systèmes  et  leurs  théories ,  si  je  n'étais  moi-même  attaqué  person- 
nellement par  ces  adeptes  :  un  libelle  de  Condorcet  m'a  désigné 
d'une  manière  évidente,  et  je  me  prépare  à  lui  répondre  par  ma 
première  épître  aux  Turgotins. 

Ce  mot  pouvait  soulever  un  orage,  car  plusieurs  des  convives 
étaient  d'anciens  amis  de  Turgot.  Mme  Necker  éprouva  une  assez 
vive  inquiétude,  et  regarda  Marmontel  d'un  air  qui  voulait  dire  : 
Tirez-moi  d'embarras.  L'académicien ,  esprit  conciliant ,  se  dispo- 
sait à  répondre  à  celte  invitation  muette,  lorsqu'au  grand  plaisir  de 
sa  femme,  M.  Necker  prit  la  parole. 

—  Mon  cher  Pezay,  dit-il,  restons  calmes  dans  la  discussion ,  et 
surtout  prenons  garde  qu'il  ne  s'y  mêle  de  la  personnalité,  car  rien 
n'obscurcit  davantage  une  question  de  principes  :  celle  que  vous 
soulevez  est  délicate;  c'est  celle  de  la  théorie  et  de  la  pratique;  les 
hommes  prennent  parti  pour  l'une  ou  pour  l'autre ,  selon  la  nature 
de  leur  esprit ,  et  souvent  sans  pouvoir  dire  au  juste  où  est  le  point 
de  séparation.  Moi,  par  exemple,  je  suis  homme  de  pratique,  et  je 
m'en  fais  honneur;  tous  mes  plans  sont  basés  sur  l'expérience;  je  ne 
m'aventure  point  sur  la  foi  des  idées  ;  je  marche  pas  à  pas  sur  le 
terrain  des  faits;  je  suis  élève  de  Colbert!  Eh  bien!  savez-vous, 
messieurs,  ce  qu'on  pense  de  moi  dans  mes  bureaux?  Le  voici  : 
Ce  matin ,  deux  de  mes  commis  se  chauffaient  et  causaient  en  tison- 
nant; comme  ils  tournaient  le  dos  à  la  porte,  j'entrai  sans  être 
aperçu,  et  j'entendis  la  fin  de  leur  conversation.  Le  plus  jeune  se 
plaignait  d'être  accablé  de  travail  depuis  mon  entrée  au  ministère; 
l'autre,  un  vieux  confident  de  l'abbé  Terray,  grand  aligncur  de 
chiffres,  mais  ne  voyant  rien  au-delà,  répondait  :  «  Que  voulez- 
vous?  ce  sont  les  théories  de  M.  le  directeur-général  ;  autrefois  on 
savait  ce  qu'on  faisait,  mais  à  présent  je  m'y  perds,  au  diable  les 
théoriciens!...  » 


f>84  KEVL'E    DES    DEUX    MONDES. 

Ces  paroles  excitèrent  un  rire  général,  auquel  le  marquis  de  Pe- 
zay  contribua,  pour  sa  part,  d'une  manière  assez  bruyante.  Le 
ministre  continua  : 

—  J'ai  ri,  comme  vous,  de  m'entendre  qualifier  de  la  sorte;  mais 
je  trouve  dans  la  boutade  de  mon  vieux  commis  une  leçon  de  tolé- 
rance. Si  cette  observation  n'était  pas  trop  subtile  pour  devenir 
populaire,  je  la  formulerais  en  proverbe,  et  je  dirais  :  Tl  n'y  a  per- 
sonne qui  ne  soit  le  théoricien  d'un  autre. 

Cette  plaisanterie  de  bon  goût  remit  Mmc  Necker  à  son  aise; 
mais,  pour  éloigner  sans  retour  la  conversation  de  l'écueil  où  elle 
l'avait  vue  sur  le  point  d'échouer,  elle  dit  à  son  mari  d'un  ton  gra- 
cieux :  —  Mon  ami ,  je  pense  que  les  affaires  ne  vous  ont  pas  fait 
oublier  qu'aujourd'hui  nous  fêtons  l'escalade? 

—  L'escalade  !  ah  !  vraiment ,  oui ,  nous  sommes  au  12  décembre! 
c'est  un  grand  jour  pour  nous  autres  Genevois;  ce  jour-là,  nous 
ne  faisons  rien  autre  chose  que  chanter  de  vieilles  chansons  sur  des 
airs  baroques,  et  nous  conter  les  uns  aux  autres,  en  grand  détail, 
une  histoire  que  nous  savons  tous. 

—  En  grand  détail!  dit  l'abbé  Raynal  avec  empressement;  est- 
ce  qu'il  y  a  des  traditions  authentiques  sur  ce  guet-a-pens  de  la 
tyrannie  contre  un  peuple  libre?  Cela  vaudrait  la  peine  d'être 
placé  quelque  part,  et  je  le  publierais  avec  un  certain  plaisir  pour 
l'instruction  des  despotes. 

—  Sans  doute,  reprit  M.  Necker,  il  y  en  a  d'assez  curieuses, 
mais  les  enfans  les  savent  beaucoup  mieux  que  les  grandes  per- 
sonnes. Je  suis  sûr  que  Louise  pourrait  nous  faire  un  excellent  ré- 
cit, d'après  l'autorité  de  sa  bonne. 

La  petite  Necker  se  hâta  de  répondre  à  cette  espèce  d'invitation. 
Elle  rougit,  mais  ce  fut  de  plaisir  de  se  voir  l'objet  de  l'attention 
générale;  et  regardant  sans  embarras  son  auditoire,  elle  com- 
mença : 

«  Le  duc  de  Savoie  avait  fait  de  grands  péchés;  son  confesseur 
lui  dit  :  3Ion  prince,  je  vous  donne  pour  pénitence  d'entendre  la 
messe  de  Noël  à  Saint-Pierre  de  Genève.  —  A  Saint-Pierre?  dit  le 
duc,  cela  ne  se  peut,  puisque  la  ville  est  hérétique.  —  Eh  bien  ! 
mon  prince ,  vous  prendrez  la  ville.  —  Mais  si  je  vais  pour  la  pren- 
dre ,  le  roi  de  France,  qui  m'a  fait  jurer  la  paix ,  m'en  empêchera  ! 


PHILIPPE    l)E    MORVELLE.  685 

—  Mon  prince,  vous  ferez  tout  dans  une  nuit,  et  le  roi  de  France 
viendra  trop  tard. 

«  Voilà  qu'un  samedi  soir ,  toute  l'année ,  infanterie  et  cavalerie, 
approche  de  Genève,  et  s'arrête  à  Plain-Palais.  Il  y  avait  trois 
cents  hommes  d'élite  équipés  pour  l'escalade,  couverts  de  fer  de  la 
tête  aux  pieds ,  le  coutelas  au  poing  et  les  pistolets  à  la  ceinture. 
Leurs  armures  étaient  peintes  en  noir;  ils  portaient  des  échelles 
noires  et  des  lanternes  sourdes,  des  haches  pour  couper  les  chaînes 
des  ponts,  et  des  pétards  pour  faire  sauter  les  portes. 

«  Minuit  sonne ,  et  puis  une  heure  :  ils  marchent  vers  la  porte 
Neuve,  entrent  dans  le  fossé,  le  traversent,  et  vont  planter  trois 
échelles  contre  le  mur  du  boulevard.  Il  en  monte  cent ,  et,  après, 
cent  autres,  sans  que  personne  les  aperçoive;  ils  se  glissent  derrière 
les  arbres ,  et  se  serrent  le  long  des  maisons;  pendant  ce  temps-là, 
d'autres ,  en  bas  près  de  la  porte ,  arrangent  tout  pour  la  faire  sauter. 

«  Ils  montaient  toujours,  et  dans  la  ville  rien  ne  bougeait;  enfin 
un  soldat,  de  garde  à  la  porte  Neuve  ,  entend  du  bruit,  et  crie  : 
Qui  va  là?  Point  de  réponse.  Il  lire  un  coup;  le  poste  sort  avec  des 
flambeaux,  voit  l'ennemi  et  appelle  aux  armes;  aussitôt  les  Sa- 
voyards, forcés  de  se  montrer ,  attaquent  le  corps-de-garde ,  y  en- 
trent, et  se  répandent  dans  les  rues  en  criant  :  Vive  Savoie!  ville 
gagnée!  tue,  tue,  lue!  à  mort,  à  mort! 

«  Mais  voilà  que  la  scène  va  changer;  un  des  soldats  de  la  porte 
Neuve,  pour  se  sauver,  gagne  une  galerie  d'où  l'on  faisait  tomber 
la  herse,  et,  à  tout  hasard ,  il  lâche  la  coulisse;  la  herse  en  tombant 
lue  le  pétardier  qui  allait  faire  sauter  la  porte,  pour  donner  pas- 
sage à  l'armée  ;  presque  en  même  temps  un  canonnier ,  dont  la  pièce 
battait  le  long  du  fossé,  lire,  et,  d'un  premier  coup,  renverse  et 
brise  toutes  les  échelles. 

«  Le  tocsin  sonnait  aux  églises  ;  les  bourgeois  sortaient  armés,  et  se 
battaient  bravement  contre  les  Savoyards;  un  homme  en  chemise, 
malgré  le  froid,  s'escrimait  avec  sa  hallebarde;  un  tailleur  faisait 
des  merveilles  avec  une  épée  à  deux  mains;  de  toutes  les  fenêtres 
une  grêle  de  balles  pleuvait  sur  les  cscaladeurs.  Ceux  de  Plain-Pa- 
lais,  au  premier  coup  de  canon,  crurent  que  c'était  le  bruit  de 
leurs  pétards,  cl  qu'ils  trouveraient  (porte  ouverte;  ils  crièrent: 
ville  gagnée!  au  butin!  au  pillage!  et  tambour  battant,  se  mirent, 


686  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  marche,  mesurant  déjà  le  drap  et  le  velours  des  marchands  à 
la  longueur  de  leurs  piques.  Leur  surprise  fut  grande ,  en  arrivant, 
d'être  reçus  à  coups  de  mitraille ,  et  ils  repartirent  plus  vile  qu'ils 
n'étaient  venus. 

«  Et  nos  hommes  de  l'escalade,  qu'est-ce  qui  arriva  d'eux?  Chassés 
de  rue  en  rue,  poursuivis  l'épée  dans  les  reins,  ils  accouraient  à 
leurs  échelles ,  et  ne  les  trouvant  plus ,  ils  sautaient  du  haut  de  la 
muraille,  se  tuaient  ou  s'estropiaient  en  tombant,  près  de  deux 
cents  restèrent  morts,  et  il  y  en  eut  treize  de  pris;  on  les  jugea 
comme  voleurs  de  nuit ,  et  non  comme  prisonuiers  de  guerre  :  ils 
furent  pendus  sur  le  boulevard  qu'ils  avaient  escaladé.  » 

—  Bien  !  ma  fille ,  dit  M.  Necker ,  très  bien ,  et  la  république 
vous  doit  un  brevet  d'historiographe.  Pourtant ,  à  votre  place,  j'au- 
rais un  peu  moins  parlé  des  péchés  du  duc  de  Savoie,  et  un  peu 
plus  de  ses  intelligences  présumées  avec  le  syndic  de  la  garde ,  chef 
de  toutes  les  forces  de  la  ville;  j'aurais  dit  aussi  que  le  peuple 
était  fort  monté  contre  ses  magistrats,  et  qu'il  allait  se  soulever, 
lorsque  l'exécution  des  treize  fit  diversion  à  sa  colère;  chacun  y 
courut  et  revint  satisfait.  Mais  c'est  là  de  l'histoire  politique ,  et  je 
comprends  que  vous  n'en  fassiez  pas. 

—  Mon  cher  confrère,  dit  d'Alembert  en  s'adressant  à  Marmon- 
tel,  est-ce  qu'il  n'y  aurait  pas  là  de  quoi  faire  une  bonne  tragédie? 

Avant  que  l'académicien  eût  eu  le  temps  de  répondre ,  la  petite 
Necker,  animée  par  le  succès,  s'écria  :  —  Une  tragédie?  Ah!  oui , 
j'en  ferai  une  là-dessus,  et  pas  plus  tard  que  demain;  au  lieu  de 
mon  papier  blanc  pour  découper  les  figures ,  j'en  prendrai  du  noir 
à  cause  de  la  nuit ,  et  je  n'aurai  plus  que  les  paroles  à  trouver  : 
c'est  la  moindre  des  choses. 

La  compagnie  ne  put  s'empêcher  de  rire. — Eh  bien  !  Marmontel, 
reprit  d'Alembert ,  êtes- vous  de  l'avis  de  MUe  Louise ,  croyez-vous 
que  la  chose  irait  d'elle-même? 

— Non,  ma  foi ,  et  je  tiendrais  les  figures ,  c'est-à-dire  le  plan  et  les 
caractères,  que  je  serais  encore  fort  inquiet  des  paroles.  Dans  un 
sujet  si  près  de  nous  par  l'époque  et  par  les  mœurs,  avec  des  per- 
sonnages qui  parlaient  notre  langue,  je  voudrais  descendre  un  peu 
des  hauteurs  de  la  diction  tragique,  me  faire  un  style  souple,  aisé, 


PHILIPPE    DE   MORTELLE.  (>87 

nuancé,  et  pour  tout  dire,  plein  de  ces  expressions  qui  se  trouvent 
dans  toutes  les  bouches. 

—  Expliquez-vous ,  dit  Mme  Necker  avec  une  certaine  vivacité. 
Voulez-vous  donc  bannir  du  style  tragique  la  majesté  et  la  noblesse? 
il  faut  dire  oui  ou  non,  car  à  pareille  règle  il  n'y  a  pas  d'exception 
possible. 

—  Quoi  !  madame ,  vous  n'admettriez  pas  dans  le  style  élevé 
certaines  locutions  familières? 

—  Vraiment,  non. 

— Vous  ne  souffririez  pas  dans  une  tragédie,  faire  l'amour,  aller 
voir  ses  amours? 

—  Non ,  certainement. 

—  Et  les  hémistiches  suivans  :  Prenez,  votre  parti;  pour  bien  faire, 
il  faudrait;  non,  vois-tu,  faisons  mieux? 

—  Je  n'en  voudrais  pas  même  dans  une  lettre. 

—  Mais,  madame ,  songez  que  Racine  a  été  moins  difficile. 

—  Racine  était  libre  ;  il  créait  son  art,  répliqua  Mme  Necker  d'un 
ton  sentencieux,  qui  exprimait  son  opinion  inébranlable. 

—  Oh  !  pour  Racine ,  dit  d'Alembert,  mon  cher  ami ,  ne  le  citez 
pas,  cela  pourrait  lui  porter  malheur  ;  déjà  à  très  bonne  intention  , 
vous  lui  avez  rendu  un  mauvais  service. 

—  Moi ,  dit  Marmontel  avec  surprise ,  et  comment  cela  ? 

—  Comment  cela?  en  persuadant  à  la  Clairon  de  changer  de 
costume  dans  tous  ses  rôles,  de  jouer  Roxane  sans  panier,  et  An- 
dromaque  sans  mantelet  noir. 

—  Ah  !  mon  ami,  dit  Marmontel ,  voilà  une  de  vos  boutades  ! 

—  Vraiment,  monsieur,  ditMrae  Necker,  c'est  une  plaisanterie? 
:    —  Non ,  madame ,  je  parle  sérieusement. 

—  Quoi  !  monsieur,  dit  le  comte  de  Morvelle,  vous  regrettez  de 
ne  plus  voir  au  théâtre  le  vieux  costume  de  tradition  :  le  chapeau 
à  plume  pour  Auguste,  les  gants  à  franges  pour  Agamemnon ,  et 
les  talons  rouges  pour  Achille  ? 

—  Oui ,  monsieur,  je  regrette  tout  cela.  Et  pourquoi?  vous  ve- 
nez de  le  dire,  parce  que  cela  était  de  tradition,  parce  que  Racine 
et  Corneille  avaient  vu  les  héros  de  leurs  pièces  vêtus,  coiffés, 
chaussés  de  la  sorte ,  parce  qu'en  écrivant  ils  se  les  figuraient  sous 
cet  aspect ,  et  non  sous  le  costume  grec  ou  romain.  Dans  le  travail 


688  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  poète,  tout  va  d'ensemble  ;  chaque  personnage  est  créé  d'un 
seul  jet,  avec  son  caractère,  son  langage  et  son  costume  qui  est 
aussi  un  langage;  si  l'on  dérange  cet  accord,  la  pensée  de  l'auteur 
cesse  d'être  intelligible;  telle  tirade,  telle  expression,  vraie  à  la 
lecture,  devient  fausse  et  froide  à  la  scène;  le  style'' jure  avec 
l'habit... 

Le  mouvement  causé  par  le  second  service  interrompit  cette 
conversation.  MUe  Necker,  qui  passait  en  revue  les  nouveaux  plats 
dont  on  garnissait  la  table,  en  voyant  servir  une  dinde  aux  truffes 
de  la  plus  belle  dimension ,  dit  tout  haut  :  —  Enfin ,  voilà  l'en- 
nemi ! 

—  Comment,  petite  folle,  dit  M.  Necker,  qu'est-ce  que  c'est? 
pourquoi  traitez-vous  d'ennemi  cet  oiseau  d'un  si  bon  naturel? 

—  C'est  qu'à  l'escalade,  répondit  la  petite  fille,  l'ennemi,  au  lieu 
de  nous  prendre,  a  été  le  dindon  de  l'affaire. 

Le  ministre  témoigna  en  riant  une  satisfaction  toute  paternelle; 
puis  il  ajouta  d'un  ton  plus  g;rave  :  Oui ,  les  Savoyards  sont  tom- 
bés dans  le  piège  qu'ils  nous  avaient  dressé;  mais  plusieurs  ci- 
toyens de  Genève  moururent  cette  nuit-là  en  combattant  pour 
leurs  foyers;  nous  devons  nous  en  souvenir,  ma  fille,  et  lire  avec 
respect  l'inscription  qui  porte  leurs  noms  à  §aint-Gervais  :  il  ne 
s'y  trouve  personne  de  notre  famille ,  nous  n'étions  pas  encore 
Genevois. 

—  A  propos,  dit  31.  Auberti ,  savez-vous  ce  qui  arriva,  durant 
celte  terrible  nuit,  dans  la  maison  d'un  de  mes  ancêtres ,  Simon 
Aubert?...  A  peine  ce  nom  lui  eut-il  échappé,  que,  saisi  d'une  es- 
pèce de  serrement  à  la  gorge,  il  s'arrête  court,  et ,  détournant  la 
tète,  toussa  deux  ou  trois  fois,  la  serviette  devant  la  bouche. 

—  Vous  êtes  enrhumé,  mon  oncle,  dit  mademoiselle  de  Rislhal 
qui,  avec  la  finesse  de  son  sexe,  devina  de  quoi  il  s'agissait;  vous 
avez  un  commencement  de  rhume ,  laissez-moi  continuer  pour 
vous. 

—  «Notre  aïeul  Simon,  poursuivit-elle  en  évitant  le  nom  de  fa- 
mille ,  était  membre  du  grand  conseil,  et  demeurait  tout  à  côté  de 
la  porte  de  la  Monnaie ,  en  lace  des  ponts.  Sa  femme  Jacqueline , 
qui  n'avait  guère  que  vingt  ans ,  venait  de  se  lever  d'auprès  de  lui 
pourvoir  si  son  enfant  dormait,  lorsque  l'alarme  fut  donnée,  Simon, 


PHILIPPE    DE    MORVELI.E.  (><S!) 

entendant  le  tocsin,  s'habilla  vite ,  prit  sa  hallebarde,  et  descendit 
sans  être  retenu  par  sa  femme  qui  tremblait,  mais  qui  ne  disait 
mot.  Dès  qu'il  eut  quitté  la  chambre ,  Jacqueline  monta  au  second 
étage  pour  voir  son  mari  le  plus  long-temps  possible;  elle  regarda, 
mais  sa  vue  était  trouble  et  la  tête  lui  tournait;  elle  s'assit  :  —  Mets- 
toi  là,  dit-elle  à  sa  servante,  dis-moi  où  il  est  maintenant.  —  Ma- 
dame, je  le  vois  qui  court  de  toutes  ses  forces  vers  le  pont  du 
Rhône.  —  Et  à  présent?  —  Madame,  je  ne  vois  plus  qu'un  reflet 
de  lumière  qui  brille  sur  sa  pertuisane.  — Et  à  présent?  —  Madame, 
je  ne  vois  plus  rien. 

«  La  servante  ramena  lentementsa  vue  jusqu'au  bas  de  la  maison, 
et  le  moment  d'après,  elle  s'écria  :  Madame,  madame!  —  Qu'y  a- 
t-il?dit  Jacqueline  hors  d'elle-même.  —  Ah  !  madame,  quand  mon- 
sieur le  conseiller  reviendra,  il  ne  pourra  plus  rentrer;  une  grande 

figure  noire  va  et  vient  de  notre  porte  à  la  porte  de  la  cité ; 

c'est  le  diable ,  ou  c'est  un  ennemi.  —  Je  veux  voir,  dit  sa  maîtresse 
en  se  levant  avec  vivacité ,  je  veux  voir!  et  aussitôt  :  —  N"as-tu  pas 
là  ta  grande  marmite  de  fer  fondu?  —  Oui ,  madame,  elle  est  pleine 
de  viande  toute  prête  pour  demain.  —  Pose-la  sur  la  fenêtre.  — 
La  servante  prit  la  marmite ,  et,  l'enlevant  avec  effort ,  la  plaça  sur 
l'appui  de  la  croisée ,  entre  les  mains  de  sa  maîtresse.  Une  minute 
s'écoula  dans  un  profond  silence;  puis  on  entendit  un  bruit  de  fer 
heurtant  contre  du  fer,  et  les  éclats  de  la  fonte  sur  le  pavé.  La  ser- 
vante tendit  le  cou  hors  de  la  fenêtre  ;  elle  vit  la  figure  noire  gi- 
sant dans  la  rue;  mais,  en  se  retournant,  elle  trouva  sa  maîtresse 
étendue  sur  le  plancher. 

—  Elle  était  morte?  dit  le  comte  de  Morvelle  avec  un  intérêt  qu'il 
n'aurait  probablement  pas  ressenti  si  la  même  histoire  eût  été  ra- 
contée par  une  autre  personne. 

—  Non,  monsieur,  répondit  Sophie;  mais  elle  mourut  le  lende- 
main... 

—  Le  lendemain  même,  dit  Auberti  d'une  voix  tout-à-fait  re- 
mise, et  une  foule  immense  suivit  son  convoi;  on  la  pleurait,  et 
l'on  disait  que  son  action  avait  contribué  au  salut  de  la  ville,  en  ré- 
tablissant la  communication  entre  les  ponts  et  la  cité. 

—  Peut-être,  reprit lecomte, qui , en  ce  moment,  sesouciaitpeude 
parler  stratégie,  et  dont  l'imagination  était  montée  à  un  ton  beau- 

TOME  II.  H 


(Î9U  REVUE    DES    DEUX   MONDES. 

coup  plus  poétique;  mais  ce  qui  dut  frapper  surtout,  c'est  le  ca- 
ractère et  la  destinée  de  cette  jeune  femme,  sa  puissance  sur  elle- 
même,  à  l'instant  de  la  séparation.  Ce  vertige  qui  la  saisit  ensuite, 
et  puis ,  à  l'idée  du  péril  de  son  mari ,  cette  résolution  subite  qui 
épuise  en  un  moment  toutes  les  forces  de  la  vie,  ce  meurtre  qui 
cause  la  mort  de  celle  qui  l'exécute,  comme  si  une  main  de  femme 
ne  pouvait  tuer  qu'à  ce  prix  :  tout  cela  est  plein  de  poésie  ;  mais  il 
faut  avouer  que  si  celte  histoire  est  touchante,  les  grâces  et  la  voix 
de  l'historien  viennent  de  lui  prêter  un  charme  de  plus. 

Mlle  de  Risthal  rougit  un  peu  ;  mais  personne  n'y  fît  attention. 

—  Je  trouve,  dit  le  marquis  de  Pezay,  que  ce  coup  de  main, 
qui  mit  Genève  à  deux  doigts  de  sa  perte ,  pourrait  fournir  un  bon 
chapitre  au  livre  des  grands  évènemens  produits  par  de  petites 
causes. 

—  Par  de  petites  causes ,  monsieur  le  marquis  !  dit  l'abbé  Ray- 
nal  ;  oui ,  on  peut  trouver  cela ,  si  l'on  regarde  avec  légèreté ,  si 
l'on  s'arrête  à  la  superficie ,  à  des  circonstances  fortuites ,  comme 
la  chute  d'une  herse ,  une  marmite  lancée  à  la  tête  d'un  soldat,  un 
coup  de  canon  qui  brise  des  échelles;  mais  derrière  ces  causes  ap- 
parentes ,  il  y  en  a  une  plus  réelle ,  et  dont  la  grandeur  est  sans  me- 
sure. Ce  qui  sauva  Genève ,  ce  fut  l'esprit  républicain  ,  l'amour  des 
lois  avec  la  liberté.  La  liberté  s'est  levée  au  cri  de  ses  enfans  en 
danger  ;  elle  a  combattu  et  triomphé  pour  eux  ! 

—  Monsieur  l'abbé ,  dit  Mme  Necker,  cette  figure  est  belle  en 
poésie;  mais  sérieusement,  je  ne  saurais  voir,  dans  le  secours 
donné  à  nos  ancêtres ,  d'autre  main  que  celle  de  Dieu. 

A  ces  mots ,  le  pasteur  d'Albiac ,  jusque-là  silencieux  ,  quel  qu'eût 
été  le  sujet  de  la  conversation  ,  parut  s'animer  tout  à  coup ,  et  re- 
dressant sa  tête  blanche  avec  un  geste  semi-oratoire ,  il  prit  la  pa- 
role : 

—  Vous  dites  bien ,  madame ,  c'est  Dieu  qui  a  tout  fait,  et  parmi 
les  délivrances  de  l'Ancien  Testament,  je  n'en  trouve  pas  de  plus 
éclatante  que  celle-ci.  Il  a  renversé  les  chariots  de  Pharaon ,  ses 
capitaines  et  ses  hommes  d'élite;  il  a  soufflé,  et  l'ennemi  de  son 
peuple  a  disparu  comme  la  paille  jetée  au  vent  :  humilions-nous  de- 
vant celui  qui  abaisse  et  qui  relève ,  qui  afflige  et  qui  console,  qui 
veille  sur  les  cités  quand  leurs  gardes  sont  endormis. 


PHILIPPE    DE    MORVELLE.  fiî)l 

Pendanl  ce  discours,  la  physionomie  sérieuse  de  M""'  Necker 
prit  une  expression  de  recueillement:  «  Messieurs,  dit-elle,  pour 
nous  autres  enfans  île  Genève,  ce  jour  est  un  jour  d'actions  de 
grâces,  et  ce  repas  est  la  commémoration  d'un  grand  bienfait. 
Vous  permettrez  que,  suivant  notre  vieil  usage,  il  se  termine  par 
quelques  paroles  de  gratitude  envers  le  bienfaiteur.  » 

Elle  se  leva,  mais  sans  quitter  sa  place;  toute  la  compagnie  fit 
de  même,  et  le  pasteur,  debout,  dit  d'une  voix  ferme  et  accen- 
tuée :  «  Au  roi  des  siècles,  immortel ,  invisible;  à  Dieu,  seul  sage, 
qui  nous  a  créés  et  rachetés,  et  qui  nous  nourrit  de  ses  biens,  soient 
honneur ,  louange  et  gloire  ;  et  maintenant  et  à  jamais!  »  Les  deux 
femmes  répondirent  amen ,  et  tout  le  monde  se  dirigea  vers  le 
salon. 

Durant  cette  prière ,  qui ,  chez  les  protestans  rigides  ,  suit  ordi- 
nairement chaque  repas,  Mme  Necker  et  Mlle  de  Risthal  avaient  la 
tête  légèrement  inclinée  ;  le  comte  de  Morvelle ,  placé  près  de 
Sophie,  tournait  les  yeux  vers  sa  jeune  voisine  ;  le  marquis  de 
Pezay  modelait  sa  contenance  sur  celle  de  M.  Necker,  qui  se  te- 
nait droit,  mais  avec  un  air  de  profonde  attention.  Marmontel  et 
Thomas  paraissaient  éprouver  une  sympathie  mêlée  de  respect; 
enfin,  l'abbé  Raynal  était  distrait,  et  d'Alembert  avait  sur  les 
lèvres  un  demi-sourire. 

Mmc  Augustin  Thierry. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


rr  7~»  <Q  mS^i 


3o  juin  i833. 


La  chambre  a  continué  celte  quinzaine  de  battre  monnaie  pour  le  compte 
du  ministère  et  d'expédier  lestement  les  millions  des  contribuables.  Dieu 
sait  combien  il  lui  en  a  passé  par  les  mains  tout  eu  parlant  économie,  et 
combien  il  lui  en  passera  encore  pendant  qu'elle  est  en  train!  Il  est  juste, 
cependant,  de  dire  qu'à  l'occasion  elle  sait  distinguer  entre  ceux  qui  vien- 
nent en  habits  brodés  lui  demander  une  part  dans  ses  faveurs,  et  la  veuve 
qui  n'a  pour  tout  droit  à  ses  bonnes  grâces  que  la  vie  d'un  époux  glorieu- 
sement consumée  au  service  du  pays.  Ce  jour-là ,  elle  s'est  embrouillée 
dans  son  vole;  croyant  dire  :  oui,  elle  a  dit  :  non;  et  lorsque  son  prési- 
dent, qui  avait  l'affaire  à  cœur,  lui  a  annoncé  le  résultat  de  sa  délibéra- 
tion ,  elle  est  restée  honteuse  et  ébahie ,  comme  un  enfant  qui  vient  de  faire 
une  sottise.  C'est  du  moins  quelque  chose  que  cette  pudeur,  et  la  veuve 
du  général  Daumesnil  doit  lui  en  savoir  gré.  Qu'avait  donc  fait  M.  le  mi- 
nistre des  travaux  publics,  pour  qu'on  lui  refusât  aussi  ses  dix-huit  pe- 
tits millions ,  lui  qui  se  battait  en  faveur  du  redressement  de  l'axe  el  du 
parallélisme  du  Louvre,  avec  la  même  ardeur  qu'un  guerrier  qui  combat 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  695 

pro  aria  et  focis  ?  Parce  qu'il  avait  omis  quelques  minces  données  dans 
son  projet,  telles  que  devis  rigoureux  de  la  dépense  ,  garantie  de  la  liste 
civile  vis-à-vis  de  la  fortune  publique,  etc.,  était-ce  une  raison  pour  l'ajour- 
ner si  inhumainement?  Il  me  semble  que  la  garantie  morale  dont  parlait 
M.  Duchàtel ,  était  faite  pour  satisfaire  les  plus  difficiles.  Celte  chute  in- 
attendue est  précieuse  après  ces  belles  paroles  de  M.  Viennet,  jetées  d'un 
air  si  dégagé  et  si  triomphant  à  la  chambre  :  «  Allons ,  messieurs ,  des 
objections  à  force,  des  objections  comme  s'il  en  pleuvait;  nous  sommes 
là ,  nous  vous  en  rendrons  bon  compte.  » 

Reste  encore  à  vicier  la  grande  affaire  des  forts  isolés  ou  de  l'enceinte 
continue.  Nous  en  aurions  probablement  le  cœur  net  à  l'heure  qu'il  est , 
si  une  grippe  officieuse  n'avait  coupé  la  voix  à  M.  le  maréchal  Soult.  La 
question  s'est  considérablement  éclaircie  aux  yeux  de  tous  ceux  qui  veu- 
lent voir ,  depuis  la  découverte  du  projet  bénin  présenté  dans  le  temps  par 
M.  de  Clermont-Tonnerre  à  son  auguste  maître  le  roi  Charles  X.  Alors, 
comme  aujourd'hui ,  si  l'exécution  de  ce  triangle  de  feu  qui  devait  enfer- 
mer Paris,  eût  été  résolue,  nous  n'eussions  pas  manqué  de  protestations 
hypocrites,  de  beaux  discours  sur  l'invasion  étrangère,  et  de  citations  des 
paroles  de  Napoléon  à  Saiute-Ilélène.  Mais  il  est  douteux  qu'un  ministre 
d'alors  se  fût  permis  de  commencer  les  travaux  sans  l'autorisation  des 
chambres ,  comme  le  fait  en  ce  moment  M.  le  ministre  de  la  guerre ,  qui 
en  agit  avec  la  législature  comme  il  faisait  jadis  avec  ses  soldats  en 
campagne.  Sous  ce  rapport,  il  sera  curieux  de  voir  comment  nos  députés 
accueilleront  cette  façon  cavalière  de  procéder. 

La  conclusion  du  drame  de  Blaye  n'a  surpris  personne;  depuis  long- 
temps elle  était  annoncée.  Mais  qui  jamais  eût  attendu  de  M.  Thiers, 
malgré  son  amour  bien  connu  du  paradoxe  et  son  imperturbable  aplomb, 
l'incroyable  profession  de  principes  qu'il  a  faite  à  cette  occasion  à  la  tri- 
bune ?  Tenons-nous  désormais  pour  avertis  que,  ministériellement  parlant, 
le  gouvernement  représentatif  consiste  à  agir,  n'importe  de  quelle  ma- 
nière ,  et  à  venir  proclamer  hautement  qu'on  a  agi.  Voilà  qui  simplifie  sin- 
gulièrement les  rouages  de  la  machine  gouvernementale ,  et  M.  Thiers  se 
trouve  être  tout  naturellement  un  grand  ministre.  Rare  découverte  ré- 
servée à  celte  quinzaine!  A  tout  prendre,  mieux  vaut  encore  cette  fran- 
chise insolite  de  langage,  que  l'éloquence  redondante  et  filandreuse  dans 
laquelle  M.  Barthe  entortille  sa  pensée,  en  tout  semblable  à  celle  de  son 
collègue.  Du  moins  nous  savons  à  quoi  nous  en  tenir.  Voilà  donc  madame 
la  comtesse  de  Luchcsi-Palli  rendue  à  la  liberté  :  celte  carrière  chevale- 
resque, si  malheureusement  interrompue  par  un  accident  de  boudoir,  esl 
enfin  terminée;  qu'elle  aborde  en  paix  aux  lians  rivages  de  la  Sicile,  la 


(jiM  REVWË    DES   DEUX    MONDES. 

femme  dont  les  faiblesses  ont  si  bien  secondé  les  projets  de  ses  ennemis, 
la  princesse  si  ridiculement  servie  par  les  siens.  Que  pour  son  repos  et  le 
nôtre,  elle  cesse  de  nouvelles  tentatives!  A  ce  prix,  la  France  oubliera 
ses  tristes  essais  de  guerre  civile;  comme  à  la  femme  de  l'Evangile,  il  lui 
sera  beaucoup  pardonné ,  car  elle  a  beaucoup  aimé. 

Je  suis  seulement  inquiet  de  M.  le  comte  de  Luchesi-Palli.  Où  est-il  ? 
Que  fait-il?  Quelqu'un  peut-il  me  faire  l'amitié  de  m'en  donner  des  nou- 
velles? On  dit  qu'on  l'a  vu  dernièrement  sur  je  ne  sais  quelle  route  de 
la  Hollande,  se  dérobant,  tout  bonteux,  aux  complimens  d'un  corps  di- 
plomatique qui  s'apprêtait  à  le  féliciter  de  son  alliance  avec  le  sang  des 
rois.  Pourquoi  rougir  d'une  si  haute  fortune?  Ferait-elle,  par  hasard, 
lâche  à  l'écusson de  sa  noble  race? 

A  la  mise  en  liberté  de  la  prisonnière  de  Blaye ,  se  rattachent  le  rapide 
voyage  à  Prague  et  le  retour  non  moins  subit  de  M.  de  Chateaubriand  à 
Paris.  Il  y  a  réellement  quelque  chose  de  fantastique  dans  la  personne  de 
M.  de  Chateaubriand.  Aujourd'hui,  vous  le  voyez  se  promenant  rêveur 
dans  quelque  allée  solitaire  du  Luxembourg  ;  demain,  vous  apprenez  qu'il 
est  à  Genève ,  à  Vérone,  à  Prague,  je  ne  sais  où ,  au  bout  du  monde.  Puis 
le  jour  suivant  ,  vous  le  retrouvez  dans  son  ermitage  de  la  rue  d'Enfer.  Je 
comparerais  volontiers  le  noble  pèlerin  à  ces  pièces  d'artifices ,  vulgaire- 
ment nommées  dragons,  que  vous  voyez,  dans  les  fêtes  publiques,  partir 
et  revenir  à  vous  avec  la  rapidité  de  l'éclair.  Et  pourquoi  tant  de  courses, 
de  soins  et  de  fatigues ,  qui  commencent  à  aller  mal  aux  cheveux  blancs 
de  René?  Pour  servir  des  ingrats  qui  viennent  à  lui  au  jour  de  l'infortune, 
et  qui  l'abreuveraient  de  dégoûts  le  lendemain  du  triomphe.  Il  le  sait 
mieux  que  personne ,  mais  n'en  continue  pas  moins  d'obéir  à  la  destinée 
qu'il  s'est  faite.  Heureusement  pour  lui ,  le  jour  des  ingratitudes  ne  vien- 
dra pas ,  malgré  tous  ses  efforts.  Au  dire  de  quelques-uns  ,  le  but  du  voyage 
de  M.  de  Chateaubriand  à  Prague  était  un  accommodement  entre  la  fa- 
mille offensée  de  l'ex-duchesse  de  Berry  et  cette  dernière;  selon  d'autres, 
d'offrir  ses  services  pour  l'éducation  du  jeune  prétendant. 

—  Les  jaquettes  et  les  barbes  saint-simoniennes  se  font  rares  à  Paris 
depuis  assez  long-temps  ;  l'Orient  est  devenu  le  théâtre  des  extravagances 
de  la  secte;  et  il  faut  le  dire  à  notre  honte,  les  Orientaux  se  montrent 
plus  raisonnables  à  l'égard  des  nouveaux  apôtres  que  les  populations  de 
certaines  parties  de  la  France  qui  en  sont  encore  au  douzième  siècle. 
Tandis  qu'à  Constantinople  les  graves  musulmans  ne  se  sont  émus  qu'en 
voyant  ces  messieurs  se  jeter  en  pleine  rue  aux  pieds  de  leurs  femmes ,  et 
qu'à  Alexandrie  on  s'est  contenté  de  rire  de  leur  étrange  costume;  à  Mai- 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  G9o 

seille,  et  ailleurs,  une  stupide  et  sanguinaire  populace  poursuit  avec  des 
cris  de  mort  ces  hommes  inoffensifs  après  tout ,  et  dont  la  folie  prolongée 
ne  devrait  inspirer  que  la  pitié.  Riez  tant  qu'il  vous  plaira  de  la  femme 
libre  et  de  ceux  qui  cherchent  ce  rare  trésor;  mais  ne  rendez  pas  la  chose 
tragique  en  les  assommant. 

C'était ,  au  reste ,  très-mal  aux  enfans  du  père  suprême  de  ne  chercher 
la  femme  libre  que  dans  l'ancien  monde;  le  nouveau  pouvait,  à  bon  droit, 
se  plaindre  de  la  préférence  et  réclamer  en  faveur  de  ses  femmes.  Sa 
plainte  a  été  prévenue;  j'ai  sous  les  yeux  deux  circulaires,  l'une  intitulée  : 
Adieux  à  l'ancien  monde  ;  l'autre  :  Salut  au  nouveaau  monde,  par  les- 
quelles M.  Charles  Duguet,  chevalier  de  la  mère  ,  croyant  à  l'égalité  des 
sexes  ,  des  races  et  des  mondes,  annonce  qu'il  va  partir  pour  révéler  l'A- 
mérique aux  Américains.  «  Nouveau  Colomb ,  nomade  prolétaire ,  sur  les 
lianes  du  désert  et  sur  la  grève  des  mers,  à  côté  du  sien  il  inscrira  le  nom 
de  ses  frères.  Puis ,  dans  un  an ,  peut-être ,  il  reviendra  leur  dire  les  échos 
des  savannes  mêlés  aux  bruits  de  l'Océan.  » 

Un  an  !  c'est  bien  peu  pour  une  si  rude  besogne  ;  les  Américains  sont 
aussi  endurcis  que  pas  un  d'entre  nous.  Voici  la  raison  sur  laquelle  se 
fonde  M.  Charles  Duguet  pour  croire  qu'il  trouvera  la  messie  en  Amé- 
rique : 

«  Le  père  jetant  à  ses  fils  en  lambeaux  la  vieille  Europe ,  la  vieille  Asie, 
la  vieille  Afrique ,  n'a  pas  eu  de  voix  pour  l'Amérique.  Notre  père  n'osant 
porter  son  envahissante  main  sur  l'Amérique,  le  nouveau  monde  est  donc 
le  monde  de  la  mère.  » 

Il  est  évident  que  si  le  père  s'est  adjugé  modestement  l'ancien  monde 
tout  entier ,  ce  qui  est  un  peu  le  partage  du  lion,  il  ne  reste  plus  à  la  mère 
que  le  nouveeu,  à  moins,  pourtant ,  qu'elle  n'ait  établi  son  séjour  dans 
l'Océanie ,  qui ,  de  l'avis  unanime  des  géographes ,  forme  un  monde  à 
part.  C'est  à  quoi  malheureusement  M.  Charles  Duguet  n'a  pas  songé.  Il 
semble  néanmoins  douter  un  instant  du  succès  de  sa  mission ,  mais  il  a 
une  consolation  toute  prête  : 

«  Sans  rencontrer  la  mère  ,  on  peut  toucher  sur  son  passage  de  hautes 
et  nobles  femmes.  Je  compte  beaucoup  sur  l'Espagnole  à  l'œil  chaud 
dans  Lima.  » 

A  la  bonne  heure.  Que  M.  Charles  Duguet  apprenne  seulement  que  si 
l'Espagnole  dans  Lima  a  l'œil  très  chaud,  ce  qui  est  vrai,  et  sans  préju- 
dice du  reste,  elle  a  en  revanche  l'ouïe  très  dure,  et  ne  s'émeut  qu'au  son 
de  certain  métal  dont  je  l'engage  à  faire  une  ample  provision,  s'il  veut 
que  son  apostolat  ait  quelques  succès  auprès  d'elle. 


096  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  L'espèce  de  curiosité  maladive  et  puérile  qui  s'attache  aux  moindres 
actions  des  hommes  célèbres ,  dernier  et  souvent  maladroit  hommage  que 
leur  rend  le  monde  quand  ils  ne  sont  plus ,  continue  de  poursuivre  By- 
ron.  Ce  que  les  gens  à  album,  les  touristes,  les  chercheurs  de  menus 
détails  ont  déjà  publié  sur  sa  personne ,  fermerait  de  nombreux  volumes 
qui ,  tous ,  ont  été  lus  avec  avidité  par  le  public.  L'ouvrage  que  vient  de 
donner  lady  Blessington,  sous  le  titre  de  Conversations  de  Byron,  n'obtient 
pas  un  moindre  scucès  ;  mais ,  comme  ceux  qui  l'ont  précédé ,  il  ne  contri- 
buera pas  à  faire  aimer  celui  qui  en  est  le  héros.  Pour  ma  part,  je  sais  peu 
de  gré  aux  révélateurs  indiscrets  qui  viennent  m'enlever  mes  illusions  sur 
un  grand  nom.  Je  fais  toutefois  une  distinction.  Lorsque  le  poète,  en  se 
révélant  au  monde ,  ne  substitue  pas  au  nom  qu'il  a  reçu  du  hasard ,  un 
autre  nom  plus  glorieux  que  lui  décerne  l'opinion  publique,  lorsqu'en  lui 
l'écrivain  et  l'homme  privé  se  laissent  séparer  sans  peine ,  libre  à  vous  de 
nous  initier  aux  petites  passions  et  aux  faiblesses  du  dernier;  mais  quand 
le  poète  s'est  fait  type,  quand  il  n'apparaît  à  la  pensée  que  sous  une  forme 
par  lui  conquise  dans  les  domaines  de  la  fantaisie,  quand,  en  un  mot,  il 
est  Childe-Harold ,  René  ou  Obermann,  qu'avons-nous  à  faire  de  connaître 
les  détails  de  sa  vie  matérielle ,  et  jusqu'à  quel  point  il  était  semblable  à  la 
foule? 

Au  reste ,  pour  ce  qui  concerne  Byron ,  il  y  a  là-dedans  une  sorte  de  ré- 
tribution. Il  était  juste  que  celui  qui  a  détruit  tant  d'illusions  nécessaires, 
flétri  tant  d'ames  qui  ne  demandaient  qu'à  vivre ,  souillé ,  autant  qu'il  était 
en  lui,  tout  ce  qu'il  y  a  d'un  peu  beau  dans  la  vie,  fût,  à  son  tour,  jugé 
dans  sa  nudité,  et  que  le  dégoût  qu'inspire  la  lecture  de  ses  poèmes  pour 
toutes  les  choses  d'ici-bas  retombât  sur  lui-même.  Ce  que  n'eussent  pas 
fait  les  critiques  les  plus  violentes,  ceux-là  le  font  naturellement,  et  peut- 
être  sans  s'en  douter,  qui  exhument  jusqu'aux  moindres  particularités  de 
sa  vie.  L'effet  que  produit  sur  moi  le  récit  de  lady  Blessington  est  de  cette 
nature ,  bien  que  certainement  telle  n'ait  pas  été  son  intention.  Pendant 
un  séjour  de  trois  mois  à  Gènes,  lady  Blessington  a  vu  familièrement  chaque 
jour,  et  même  plusieurs  fois  par  jour,  son  illustre  compatriote  ;  elle  a  été 
à  même  de  l'observer  à  loisir,  et  bien  qu'elle  avoue  n'avoir  pu  pénétrer 
dans  les  dernières  profondeurs  de  cette  ame  exceptionnelle  et  mystérieuse, 
son  livre  n'en  est  pas  moins  une  des  études  les  plus  complètes  qui  aient 
été  faites  sur  cette  anomalie  morale.  Ce  qu'il  y  avait  de  difficile  n'était 
pas  d'obtenir  une  part  dans  les  confidences  de  Byron  :  on  sait  qu'il  se  li- 
vrait au  premier  venu  avec  un  laissez-aller  sans  pudeur,  impardonnable 
même  dans  l'homme  le  plus  bas  placé.  Mais  il  fallait  savoir  saisir,  dans  ces 
épanchemens  déréglés,  ce  qui  était  spontané  et  vraiment  senti,  de  ce  qui 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  097 

n'était  que  sarcasme,  ironie  amère,  et  souvent  forfanterie  cynique.  Une 
femme  seule  était  capable  de  cette  tâche  délicate ,  pourvu  cependant  qu'elle 
ne  fût  ni  la  mère ,  ni  la  sœur,  ni  la  femme ,  ni  la  maîtresse  de  Byron ,  ainsi 
qu'il  le  disait  lui-même.  Cest  en  contredisant  avec  finesse,  en  provo- 
quant sa  mauvaise  humeur,  que  lady  Blessington  parvenait  à  découvrir 
la  vérité;  elle  pouvait  deviner  quand  elle  avait  mis  le  doigt  sur  la  plaie, 
à  l'explosion  subite  qui  suivait  l'attouchement  de  la  blessure  secrète. 
Byron  alors  s'éloignait  d'elle  et  boudait ,  mais  il  revenait  bientôt,  soit  qu'au 
fond  il  se  rendit  justice ,  soit  qu'il  pardonnât  tout  à  la  main  qui  l'avait 
offensé.  Or,  malgré  l'admiration  sincère  et  la  sympathie  de  lady  Blessing- 
lon  pour  le  grand  poète ,  que  résulte-t-il  de  tout  ce  qu'elle  nous  apprend 
de  ses  senlimens  intimes  et.  de  son  véritable  caractère?  A  mon  sens,  je  le 
confesse ,  le  tableau  de  l'alliance  déplorable  des  plus  rares  facultés  avec 
mille  travers  que  ne  peut  faire  excuser  le  génie;  et,  je  le  répète,  qu'a- 
vions-nous  à  faire  de  ces  révélations?  Est-ce  bien  là  Childe-Harold ,  ce 
Childe-Harold  «  dont  les  p  usées  n'avaient  rien  de  commun  avec  celles 
des  autres  mortels,  »  que  cet  homme  vaniteux,  emporté,  déchirant  ses 
ennemis  sans  retenue,  tour  à  tour  avare  et  prodigue ,  impie  et  supersti- 
tieux ,  affectant  le  mépris  de  l'opinion ,  et  susceptible  à  l'extrême ,  orgueil- 
leux de  sa  naissance  et  ravalant  le  génie  qui  lui  vaudra  l'immortalité? 
car  voilà  Byron,  tel  que  lady  Blessington  nous  le  fait  connaître,  et  l'on 
n'accusera  pas  le  portrait  d'infidélité.  Il  n'y  a  pas  jusqu'à  ses  prétentions 
au  dandysme  qui  ne  fassent  naufrage  avec  le  reste.  Toute  sa  personne 
avait  quelque  chose  d'extraordinairement  noble  et  distingué,  nous  dit 
lady  Blessington,  mais  sa  mise  était  ridicule;  ses  habits  paraissaient  avoir 
été  achetés  tout  faits;  le  même  mauvais  goût  se  faisait  remarquer  dans  son 
ameublement ,  ses  équipages.  N'est-ce  pas  le  cas  de  s'écrier  avec  elle  : 
Pauvre  Byron  !  pauvre  Byron  ! 

Combien  est  plus  digne  de  respects  et  de  sympathies  ce  fils  de  la  Po- 
logne ,  cet  Adam  Mickiewicz ,  qui  console  et  soutient  ses  compatriotes  dans 
l'exil,  en  leur  montrant  dans  l'avenir  leur  patrie  ressuscitée  et  la  vraie 
liberté  triomphant  dans  l'Europe  entière!  On  ne  peut  lire  sans  émotion 
ce  Livre  des  Pèlerins  iwlonais,  dont  M.-Ch.  de  Montalembert  vient  de 
publier  une  traduction,  précédée  d'une  préface  où  respire  toute  l'indépen- 
dance de  l'école  catholique  dans  les  rangs  de  laquelle  il  a  combattu.  A 
ceux  qui  adorent  la  force  brute  et  ses  œuvres ,  il  est  inutile  île  recomman- 
der la  lecture  de  ce  petit  ouvrage,  écrit  tout  entier  en  langage  biblique  : 
il  est  fait  pour  les  âmes  qui  croient  à  d'autres  puissances.  Elles  sauront 
comprendre  ces  simples  et  belles  paroles  : 

«  Votre  pèlerinage  est  devenu  la  pierre  de  touche  des  princes  et  des 


(il)8  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

docteurs  de  ce  monde;  car,  dans  voire  pèlerinage,  n'avez- vous  pas  reçu 
plus  de  secours  des  mendians  que  des  princes?  Et  dans  vos  combats,  et 
dans  vos  prisons,  et  dans  votre  pauvreté,  n'avez-vous  pas  trouvé  plus  de 
nourriture  clans  une  prière  que  dans  toute  la  science  des  Voltaire  et  des 
Hegel,  laquelle  est  comme  du  poison,  et  plus  que  dans  toute  la  science 
des  Cousin  et  des  Guizot,  lesquels  sont  comme  des  moulins  vides? 

«  Je  vous  le  dis,  en  vérité,  que  toute  l'Europe  apprendra  de  vous  qui 
sont  ceux  qu'elle  doit  appeler  puissans  et  sages;  car  maintenant,  en  Eu- 
rope ,  le  pouvoir  est  un  opprobre ,  et  la  science  une  folie.  , 

«  Mais  s'il  y  en  a  parmi  vous  qui  disent  :  Nous  voilà  sans  autres  armes 
(pie  le  bâton  de  pèlerin  ,  comment  pourrons-nous  changer  l'ordre  établi 
dans  les  nations  grandes  et  puissantes  ? 

«  Ceux  qui  parlent  ainsi  doivent  se  rappeler  que  l'empire  romain  était 
grand  comme  le  monde ,  et  que  l'empereur  romain  était  puissant  comme 
tous  les  rois  d'aujourd'hui  pris  ensemble. 

«  Et  voilà  que  le  Christ  envoya  contre  l'empereur  douze  hommes  sim- 
ples; mais,  comme  ces  hommes  avaient  l'esprit  saint ,  l'esprit  de  sacrifice, 
ils  vainquirent  l'empereur. 

«  Et  s'il  y  en  a  parmi  vous  qui  disent  :  Nous  ne  sommes  que  des  soldats 
illétrés;  comment  pourrons-nous  vaincre  par  notre  parole  les  sages  des 
nations  les  plus  éclairées  et  les  plus  civilisées? 

«  Ceux  qui  parlent  ainsi  doivent  se  rappeler  que  les  sages  d'Athènes 
passaient  pour  être  les  plus  éclairés  et  les  plus  civilisés  du  monde ,  et 
qu'ils  n'en  furent  pas  moins  vaincus  par  la  parole  des  apôtres  ;  car  les 
apôtres  ayant  prêché  au  nom  de  Dieu  et  de  la  liberté ,  le  peuple  aban- 
donna les  sages  et  vint  aux  apôtres.  » 


TABLE 


DES  MATIÈRES  DU  TROISIÈME  VOLUME. 


(deuxième  série.) 


ALFRED  DE  MUSSET.  —  André  del  Sarto.  S 
A.  BRIZEUX.  —  Fragmens  de  Voyages.  —  Venise.  54 
FR.  DE  CORCELLE.  —  Économie  politique.  —  De  l'impôt  pro- 
gressif. 65 
GUSTAVE  PLANCHE.  —  Salon  de  4855,  IIIe  article.  88 
Chronique  de  la  quinzaine.  98 

A.  HUGO.  —  Souvenirs  sur  Joseph  Napoléon,  2e  partie.  III 

ANTONI  DESCHAMPS.  —  Études  sur  l'Italie.  140 
A.  BARCHOU  DE  PENHOEN.  —  Schelling.  —  II.  —  Esquisses 

de  la  philosophie  de  l'histoire.  151 

GUSTAVE  PLANCHE.  —  Salon  de  1855,  dernier  article.  182 

ROULIN.  —  Mélanges  de  sciences  et  d'histoire  naturelle.  195 

Chronique  de  la  quinzaine.  215 

HENRI  BLAZE.  —  Histoire  et  philosophie  de  l'art.  —  I.  —  Bee- 
thoven. 224 


700  TABLE    DES    MATIÈRES. 

E.  CHEVREUL.  —  Lettre  à  M.  Ampère  sur  mie  certaine  classe 

de  mouvemens  musculaires.  249 

EDOUARD  WILLER.  —  Béata,  conte.  258 
ALEX.  DUMAS.  —  Impressions  de  Voyages.  —  IV.  —  Le  Mont 

Saint-Bernard.  287 

Chronique  de  la  quinzaine.  510 

F.  DE  LA  MENN AIS.  —  Histoire  des  anciens  peuples  italiens.  526 
ALFRED  DE  MUSSET.  —  Les  Caprices  de  Marianne.  545 
L.  VIARDOT.  —  Essai  sur  l'histoire  du  théâtre  espagnol.  587 
GEORGE  SAND.  —  Lélia.  424 
Chronique  de  la  quinzaine.  457 

J.-J.  AMPÈRE.  —  Histoire  des  lois  par  les  mœurs.  —  I.  —  L'O- 
rient et  la  Grèce.  452 
GUSTAVE  PLANCHE.  —  Littérature  dramatique.  —  Les  Enfans 

d'Edouard ,  de  M.  Casimir  Delavigne.  492 

ALFRED  DE  VIGNY.  —  Quitte  pour  la  peur,  proverhe.  504 

ROULIN.  —  Mélanges  de  sciences  et  d'histoire  naturelle.  555 

VICTOR  JACQUEMONT.  —  Voyage  dans  l'Inde.  552 

Chronique  de  la  quinzaine.  502 

ALFRED  DUVAUCEL.  —  Lettres  familières  sur  l'Inde.  —  Ire 

partie.  569 
A.  BARCHOU  DE  PENHOEN.  —  Le  Choléra,  fragment  philoso- 
phique. 600 
J.-J.  AMPÈRE.  — Histoire  des  lois  par  les  mœurs.  —  II.  —  Rome.  627 
GEORGE  SAND.  —  Obermann ,  de  Sénancour.  645 
Mm<-  AUGUSTIN  THIERRY.  —  Philippe  de  Morvelle.  659 
Chronique  de  la  quinzaine.  692 


LV   DE    LA   TAULE. 


*  WH 


20 

ser.2 
t. 2 


Revue  des  deux  mondes 


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